J DE
VAUGIRARD
Si le travail est toute la dignité de l'homme, cette dignité une fois foulée aux pieds, il peut devenir encore la plus noble des expiations. Quand Théven Falgouët, immolant sa fierté à son amour, eut accompli le suprême sacrifice qu'on exigeait de lui, il ne vit qu'un moyen de se réhabiliter à ses propres yeux, ce fut de travailler ardemment. S'il parvenait à réaliser Fœuvre qu'il sentait s'agiter vivante dans son esprit, il oserait aborder M. de Pierrerue sans rougir. En créant un chef-d'œuvre, en effet, n'aurait-il pas rendu au centuple les maigres écus qu'il avait osé recevoir ?
Plein de mille pensées généreuses et hautes, il se
(i) L'épisode qui commence le Marquis de Pierrerue a pour titre : La Rue du Puits-qui-Parle.
rendit rue Jacob, à l'hôtel de Bretagne, et implora de madame Rigal la remise des papiers qu'il avait laissés dans son ancienne chambre. La propriétaire, qui n'avait obtenu aucune réponse de Brest, se fit d'abord tirer l'oreille ; mais, finalement, elle livra à Falgouët tous ses cahiers, se contentant de lui réclamer en retour une reconnaissance de sa dette. Notre Breton signa le billet de madame Rigal, prit son paquet bien ficelé et s'en alla.
Falgouët connut toutes les délices du travail solitaire et libre. Un moment, il se vit reporté à cette belle époque de sa vie où, nouveau dans les choses intellectuelles, il s'adonnait à Tétudeavec l'enthousiasme naïf d'un néophyte et Tadorable sincérité d'un enfant. Hélas ! depuis ces jours de primitive ferveur scientifique, que de chutes, que de misères ! N'importe ! il se plaisait à confondre la rue Servandoni avec la rue Royer-CoUard.
En janvier, la nuit commence de bonne heure. Théven, dès que les ténèbres envahissaient sa chambre, recourait à la lampe et poursuivait le chapitre entamé. Jamais il ne s'était senti plus de vigueur morale, jamais les idées n'avaient afflué plus nettes, plus franches, plus énergiques dans son cerveau. Autrefois, dépouiller une phrase des mots parasites, des incidentes maladroites était une besogne pénible et devant laquelle il avait souvent reculé. Aujourd'hui, l'expression propre arrivait d'elle-même sous sa plume son style s'élevait jusqu'à la clarté puissante des maîtres, et il en avait fini avec les tournures gauches et laborieuses de
l'écrivain qui ne sait ni sa langue ni sa pensée. Quel émerveillement que cette illumination intérieure presque subite ! Quand il penchait son front dans sa main, s'interrogeant sur ce singulier phénomène, il voyait toutes les souffrances endurées pendant de longues années, et, de ce ressouvenir, il concluait que la douleur avait engendré le talent.
Mais cette solution ne le satisfaisait qu'à demi. Acharné à l'explication d'un inexplicable mystère, il finit par mêler au problème le nom de Claire de Pierrerue, et fit incontinent découler d'elle tous les bénéfices de son heureuse transformation.
« Cette jeune fille, écrivait-il à Victor Ferrall, unia que confident de sa passion, a allumé dans ma tête a un soleil qui brusquement a dissipé toutes mes om- « bres. Grâce à elle, il n'est pas un point de mon sujet a où ne tombe une éclatante lumière. »
Cette fièvre s'apaisa, et un matin, Théven Falgouët, qui s'était assis à sa table pour reprendre la besogne accoutumée, se sentit comme dégoûté de son œuvre. Sa tête était vide d'idées. Il rejeta la plume, et, sans plus ample délibération, sortit.
Un instant après, notre Breton remontait la rue de Sèvres^ puis s'engageait dans la rue du Bac, gagnant les Missions-Etrangères. Véronique n'était pas dans sa loge, et la grille surmontée d'une petite croix qui donne accès dans le jardin du séminaire s'étalait ouverte à deux battants. Falgouët s'élança, gravit quatre à quatre
les marches du grand escalier de pierre de taille, et toucha à la porte de monseigneur Tamisier. Il hésita. Enfin il frappa un coup timide.
L'abbé Bresson parut aussitôt.
— Pourrais- je voir monseigneur de Lha-Ssa ?
— Monseigneur n'est pas dans la maison ; il est sorti depuis une heure à peu près avec M. le marquis de Pierrerue.
— Croyez-vous, monsieur l'abbé, que si Je revenais dans Taprès-midi ?...
— Je ne saurais vous garantir que vous rencontrerez Sa Grandeur aujourd'hui. Elle est auprès d'une malade, et...
— Une malade ! interrompit Théven.
Puis, d'une voix presque éteinte, il ajouta :
— Vous ne pensez pas, au moins, que la malade soit mademoiselle de Pierrerue ?
— Je ne puis rien vous préciser à cet égard.
Falgouët se retira.
Une fois dans la rue, notre Breton se mit à courir ; il ne gouvernait plus sa tête, qui se perdait dans toutes sortes de suppositions funestes. Evidemment, c'était Claire qui était malade. Peut-être cette chute de la fin décembre, qu*on avait affecté de traiter légèrement, avait-elle provoqué quelque grave lésion intérieure? D'abord ce n'est qu'une entorse au pied, une contusion à la tête, un point douloureux dans la région dorsale, et puis, tout à coup, voici la mort! Une terreur effroyable envahit Falgouët et lui fit claquer les dents entre les mâchoires. Oh ! comme il regretta ces jour-
nées de travail qu'il avait trouvées si délicieuses ! Quelle autre œuvre lui restait-il donc à accomplir en ce moment que Tœuvre immense de son amour ? Pourquoi avait-il déserté cette œuvre sacrée? Son livre réalisé pouvait-il être mis en balance avec la conquête de Claire ? N'aurait-il pas dû comprendre, d'ailleurs, que si M. de Pierrerue, monseigneur Tamisier, tous les Organisateurs de la Société de Secours Intell ectuels^ dont il avait accepté les bienfaits, l'abandonnaient complètement à sa solitude, à sa liberté, un malheur seul pouvait expliquer cette excessive réserve ? En lui tendant la lettre de M. de Pierrerue, monseigneur Tamisier ne lui avait- il pas dit : « Nous nous reverrons bientôt ? n Pourquoi l'évêque le laissait-il sans nouvelles ? On était en février, trois semaines s'étaient écoulées depuis son entretien avec monseigneur, et il n'avait vu personne, pas même Grippon !
En comptant les longs jours passés dans la chambre de la rue SerVandoni, sans autre préoccupation que celle de son roman commencé, Falgouët se demanda si réellement il aimait Claire de Pierrerue, s'il n'aimait pas mieux son art, c'est-à-dire son égoïsme et sa vanité. Habitué par un instinct analytique surprenant à plonger à toute heure le regard en lui-même, à lire dans les secrets de sa nature comme en un livre ouvert, il jugea bientôt que la question de son avenir littéraire s'évanouissait totalement devant son amour. Sa claustration rigoureuse de ces derniers temps ne tenait nullement à son ambition, mais à son orgueil. Malgré qu'il en eût, le serpent signalé dans la lettre de M. de
Pierrerue, l'étreignait toujours sous ses froides écailles ; c'était lui qui, au moment où il avait voulu retourner soit aux Missions- Etrangères, soit à la rue du Puitsqui-Parle, lui avait sifflé ces mots perfides à l'oreille : — Arrête!... Tu ne peux reparaître devant eux: ton front rougit.
Harcelé par des réflexions poignantes, Falgouët vaguait à travers les rues, ne s'inquiétant en aucune façon de son chemin. Tout à coup il s'arrêta et se passa la main sur le front pour en essuyer les gouttes de sueur qui y perlaient de toutes parts. Il regarda devant lui. Il se trouvait à l'entrée de la rue des Postes. L'esprit est un tyran formidable, et, par une habitude ancienne, le corps obéit lors même qu'il n'est pas commandé. Saisi d'épouvante, il fit volte-face; mais il n'avait pas atteint la rue du Faubourg-Saint-Jacques que, tournant encore une fois sur ses talons, il remonta vers l'Estrapade.
<c II faut que je me punisse, murmura-t-il, et que, pour Claire, j'écrase la tête au serpent dont parle Vlmitation, »
Il marchait à grands pas , d'une allure délibérée, la face illuminée de je ne sais quel singulier épanouissement. Il toucha bientôt au mur clôturant le jardinet de M. de Pierrerue. La rue du Puits-qui- Parle était déserte. Notre Breton, qui, par peur d'une reculade, ne voulait plus penser, leva la main et tira le bouton de cuivre de la sonnette. Il attendit bravement. La porte s'ouvrit enfin. O miracle ! mademoiselle de Pierrerue
se tenait devant lui souriante et pleine de santé. Ce coup l'étourdit, et, muet, presque chancelant, il s'appuya aux jambages de la porte.
— Entrez donc, monsieur, entrez ! lui dit la jeune fille.
— Mademoiselle, balbutia-t-il, je venais prendre des nouvelles... de monsieur votre père.
— Mon père va bien, je vous remercie.
— J'ai appris, tout à l'heure, aux Missions-Etrangères, que monseigneur Tamisier était retenu auprès d'une personne malade, et j'ai craint...
— Monseigneur et mon père sont auprès de madame de Prémians qui est souffrante, en effet.
— Dans ce cas, je ne pourrai avoir l'honneur de présenter mes respects à M. le marquis?
— A moins qu'il ne vous plaise de l'attendre. Il ne tardera pas à rentrer. J'ai cru que c'était lui qui sonnait.
Falgouët hasarda un pas dans le jardin. Il se sentit flairer aux jambes. Fox faisait des siennes.
— Ne vous effrayez pas, monsieur, dit Claire, c'est une bête excellente.
Notre Breton, à qui son bonheur coupait la parole, pour toute réponse, allongea les doigts vers l'épagneul et le caressa. On marcha vers la maison. La jeune fille allait en avant, causant avec Fox, qui s'était rapproché d'elle. Théven venait derrière, tout ébahi.
En pénétrant dans le vestibule, Falgouët, qui n'osa suivre Claire vers le salon entr'ouvert, s'assit sur la ban'quette où, quelques jours auparavant, il avait rencontré Wasmus accroupi.
LE ]L%BQCIS IME PTKnESUE
— Vous ne pouvez rester là, moasieur, lui dit la jeune tîUe surprise. Il gèle dans, cette pièce.
Puis, s*adressant à une TÎeîKe femme plantée à la porte du cabinet du marquis :
— Françoise, mettez du bois au feo.
Elle disparut avec Fox.
— PasscZy monsieur, dit Françoise en désignant à Falgouêt la porte du salon.
Il ne sut pas résister.
Quand Françoise, le foyer une fois garni, se fut retirée, Claire, abandonnant son chien, avec lequel elle jouait prés d'une des fenêtres, et s'avançant vers Fal~ gouêt resté debout dans une attitude fort embarrassée, lui dit à bout portant :
— Vous aimez donc bien mon père, que sa santé vous cause tant de souci ?
— Mademoiselle, répondit Théven, je respecte infiniment M. de Pierrerue; mais j'oserai Faimer un peu, si vous daignez me le permettre.
— Oh ! je ne suis point jalouse ! aimez-le, aimez-le beaucoup... Du reste, ajouta-t-elle avec une fierté qui laissait deviner chez cette jeune fille une connaissance précoce du caractère paternel, vous ne sauriez placer ni mieux ni plus haut les sentiments dont votre cœur est capable.
— Je le sais, mademoiselle, murmura Falgouêt, gagné par une émotion subite.
En ce moment, Claire tenait attachés sur lui ses grands yeux bleus d'une limpidité céleste; elle les
baissa, et le Breton crut s'apercevoir qu'ils étaient devenus humides... Par un élan d'oiseau, elle se remit à voltiger à travers le salon, appelant Fox, qui renversa deux chaises pour courir à sa maîtresse.
— Ohl le maladroit, fit-elle, le maladroit!
Et, tout essoufflée, elle tomba dans une bergère, oîi elle resta.
Falgouët, qui avait fini par prendre un fauteuil, s'y tenait plongé dans une sorte d'extase. Tout ce qu'il voyait, tout ce qu'il entendait, provoquait chez lui des idées heureuses. La grâce et la profondeur, qui s'amalgamaient d'une façon si adorable dans le caractère de mademoiselle de Pierrerue, le ravissaient. Jamais il ne s'était vu à pareille fête.
« Mais c'est le ciel, cette maison, se disait-il bouleversé par des sensations intimes enivrantes, c'est véritablement le ciel ! »
Allongeant le bras par un geste enthousiaste, sa main effleura un livre étalé sur un guéridon. Il se pencha et reconnut V Encyclopédie. Elle était ouverte à l'endroit oïl commençait son article sur Lamennais.
— Eh quoi ! mademoiselle, vous vous occupez de philosophie religieuse ? demanda-t-il.
— Pourquoi cela?
— Ce volume...
— Oh ! n'allez pas croire que j'aie relu vos pages sur M. de Lamennais. La présomption serait trop forte. Les matières que vous traitez dans V Encyclopédie peuvent bien intéresser mon père ou monseigneur Tamisier ; quant à moi, je préièrola Perfection Chrétienne
lO LE MARQUIS DE PIERRERUE
de Rodriguez ou la Vie des Saints de Godescard.
— Et vous avez raison dans vos préférences, mademoiselle. La foi est au-dessus de la discussion, comme le ciel est au-dessus de la terre.
— Pourquoi discutez-vous, alors ?
— C'est une infirmité de ma raison, de mon âme, si vous aimez mieux.
— Votre âme est donc malade ?
— Dans ce siècle d'agitation et de trouble, la plupart des âmes le sont, mademoiselle.
— Grâces à Dieu, monsieur Falgouët, je vous réponds que la mienne se porte bien.
Elle se leva et regarda curieusement le jeune homme. Théven était ébloui. Il se tut. Mademoiselle de Pierrerue ouvrit un pupitre incrusté d'écaillé, en retira une feuille de papier, la plia en quatre, et, l'ayant placée en manière de signet dans Y Encyclopédie^ ferma le volume.
— Voulez-'ous me permettre de vous demandef, mademoiselle, pourquoi vous marquez ce livre à cette page ? Quelqu'un doit donc encore lire mon pauvre article ?
— Certainement^ répondit-elle avec une espièglerie charmante.
— Un membre, sans doute, de la Société de Secours Intellectuels ?
— Vous ne vous trompez pas.
— M. Duport?
— Non.
— M. de la Salvetat, peut-être?
— Pas davantage. Ne cherchez pas. Ce livre est destiné à une Religieuse.
LE CARMRL DE VAUGIRARD I î
— A mademoiselle Claire- Antoinette de Pierrerue?
— Je sais que monseigneur Tamisier vous a appris le nom de ma tante.
— On lit donc des livres de controverse religieuse au couvent des Carmélites de Vaugirard ?
— Ma tante est Supérieure de la communauté, monsieur. D'ailleurs, ses vertus lui ont mérité, de tout temps, les plus grands privilèges dans son Ordre.
— Mon travail va lui paraître bien ennuyeux.
— Ce n'est pas l'avis de mon père, monsieur Falgouët. Il sait que tous les sujets sont également accessibles à la haute intelligence de sa sœur... Puis, ajoutat-elle d'un ton quelque peu altier, il faut bien que ma tante apprenne à vous connaître, puisque vous êtes désormais un enfant de la Société de Secours Intellectuels.
Falgouët sentit une chaleur intolérable lui envahir le front et les joues. Il se leva.
— Mademoiselle, dit-il, il est possible que M. le marquis soit retenu auprès de madame de Prémians bien au delà de vos prévisions. Voici deux heures, et certains devoirs impérieux me réclament rue Servandoni.
Claire devint pâle.
— Monsieur, murmura-t-elle, suivant le Breton qui se retirait, je n'ignore pas pourquoi vous me quittez. Je vous ai fait de la peine.
— Oh! mademoiselle...
— Oui, j'ai eu tort de vous appeler un enfant de la Société de Secours Intellectuels. Avec l'orgueil qui vous tourmente, peut-être avez-vous pu penser que ce
mot cachait je ne sais quel dessein de vous humilier. Vous ne me connaissez pas, je suis simple, je ressemble à mon père.
— Vous êtes grande et généreuse comme lui ! s'écria Falgouët.
Il se retourna vers elle, et, tout égaré, lui tendit la main. Claire la saisit, puis la serra avec une adorable familiarité enfantine.
— Demeurez, lui dit-elle aussitôt, cela me fait plaisir... Tenez l aimez- vous la musique? Voulez-vous que je me mette au piano ? J'ai là justement la Messe du pape Marcel, de Palestrina. Je vais vous jouer le Credo, Vous verrez, c'est admirable !
— Non, interrompit Théven, à qui les battements précipités de son cœur ne permettaient pas de longues paroles; non, répéta-t-il.
Il se rassit. Claire, debout devant lui, le considérait avec inquiétude.
— Est-ce que vous souffrez ? lui demanda-t-elle.
— Au contraire.
— Alors, vous êtes content de rester?
— Oui.
— Si je vous retiens ainsi, c'est que mon père sera heureux de vous voir. . . Puis, franchement, je suis bien seule depuis quelque temps. Figurez- vous que c'est tout au monde si, en trois semaines, je suis sortie une ou deux fois. Mon père ne quitte pas madame de Prémians... Voyons, voulez-vous queje vous fasse un peu de musique?
— Vous aimeriez donc à vous promener à travers Paris?
LE CARMEL DK VAUGIRARD l3
— A travers Paris ? Oh! non. Je n'ai jamais vu Paris, et m'en soucie peu. Mais j'ai vu le jardin des Carmélites, et je l'aime l... Il est si grand !... Quand je songe que mon père m'avait promis de m'amener chez ma tante aujourd'hui! Il avait préparé lui-même V Encyclopédie pour l'emporter. Il devait rentrer de bonne heure, et vous voyez comme il me tient parole.
Elle accompagna ces mots d'une petite moue triste, et, sautillant comme une bergeronnette, se posa sur le tabouret rond du piano.
Mademoiselle de Pierrerue préluda par ces notes larges, solennelles, qui distinguent à un si haut point la musique religieuse. Les premières phrases du Credo étaient simples et grandioses. Mais Théven ne les entendit pas. En proie à une passion qu'il redoutait de laisser éclater, il s'épuisait en efforts pour refouler les mots brûlants qui lui montaient aux lèvres, et était incapable d'une attention quelconque. — S'il se jetait aux pieds de Claire..., s'il lui déclarait son amour..., s'il lui disait : « Oh! moi, je n'agirais point comme votre père, je ne vous quitterais pas une heure, une minute daiis ma vie. . . » — Mille folies semblables lui traversaient le cerveau. Sans en avoir presque conscience, il s'était mis à marcher fiévreusement à travers le salon. Soudain, il alla vers le piano et eut l'audace d'arrêter les mains de mademoiselle de Pierrerue sur les touches du clavier.
— Ce jardin des Carmélites?... dit-il.
— Vous ne trouvez donc pas cette musique belle ?
interrompit la jeune fille, toute vibrante de l'inspiration du vieux maître, qu'elle mterprétait avec un talent supérieur.
— Ce Credo de Palestrina e^ sublime... Mais, en ce moment, je pensais à ce jardin de Vaugirard oii vous vous complaisez...
— J'aime aussi beaucoup la chapelle des Carmélites: elle possède un portrait authentique de sainte Thérèse, que ma tante apporta d'Espagne. Quel trésor, n'est-il pas vrai ?
— Peut-être, à force de retourner à ce couvent, finirez-vous par y rester un jour.
— Qui sait?... Je suis dans les mains de Dieu.
— Et aussi un peu dans celles de monsieur votre père.
— Oh ! pour mon père, ce n'est pas lui qui s'opposera à mon entrée en religion... Moi, d'abord, ajoutât-elle d'un ton enfantin, je me suis expliquée catégoriquement là- dessus, et j'ai dit à ma tante Antoinette : « Si vous voulez que je vienne m'enterrer ici, vous tt me permettrez d'amener Fox et d'apporter mon « piano. »
M^ enterrer!... Pauvre enfant ! elle avait prononcé ces mots avec un sourire. Falgouët frissonna.
— Et que vous a répondu votre tante Antoinette ? demanda-t-il.
— Elle m'a embrassée, puis elle m'a murmuré à l'oreille bien doucement : « Pour le piano, nous verrons. »
— Et ce malheureux Fox ?
— Que voulez-vous? il restera dans le monde.
L^ CARMEL DE AUGIKARP l5
— Et VOUS ne regretterez personne?
— Puisque mon père sera autorisé à me voir.
Ses jambes ne soutenaient plus notre Breton. Il glissa sur un siège.
Au même instant, le roulement d^une voiture ébranla la ruelle du Puits-qui- Parle. Elle s'arrêta à la porte du jardin.
— Enfin, voici mon père! s'écria mademoiselle de Pierrerue. Nous aurons encore le temps d'aller à Vaugirard.
Elle bondit lestement de son tabouret, jeta sur ses épaules un élégant mantelet de velours noir et s'approcha de la grande glace de la cheminée. Falgouët, qui la dévorait des yeux, restait confondu de la souplesse harmonieuse de ses mouvements. Il la voyait dans la glace nouant les brides de son chapeau et se faisant d'adorables petites mines... Eh quoi! elle se préparait à le quitter ! Qui sait s'il la reverrait jamais ! Toutes les sensations sont extrêmes chez Thomme profondément épris, et un adieu de quelques minutes lui paraît toujours un adieu éternel. Il eut envie — de quoi n'eutil pas envie? — de la saisir dans ses bras, — de la voler à
son père, — de La civilisation aura beau faire, tout
prévoir et tout arranger, la passion sincère restera puissante comme la nature, violente et sauvage comme elle. On ne réglemente pas l'amour.
Cependant Claire, brillante de toutes les beautés et de tous les charmes, se dirigeait vers la porte du salon.
l6 LE MARQUIS DE PIERRERUE
— Aurai-je le plaisir de vous revoir, mademoiselle? osa lui demander Théven.
— Certes! il faut bien que Je vous. prêche encore un peu. Nous n'avons pas dit un mot du Septième Chapitre de Vlmitation^ et vous vous souvenez que je vous l'ai recommandé.
— Aussi l'ai-je lu deux fois.
— C'est très gentil cela. Nous verrons s'il vous a été de quelque profit.
— Quand le verrons-nous?
Grippon entra brusquement.
— Mademoiselle, dit Thomme d'affaires dévisageant Falgouët d'un regard oblique, madame de Prémians vous réclame auprès d'elle. Elle va mieux et retient M. le marquis à dîner. Françoise va vous accompagner tout de suite. La voiture de madame la comtesse est là.
— Fox I appela Claire.
Le chien fit un bond.
Théven, sans se préoccuper de la présence de Grippon, regarda mademoiselle de Pierrerue traversant le jardin, suivie de sa vieille nourrice.
Les chevaux piaffèrent et partirent.
Falgouët prit son chapeau, se disposant à sortir.
— Peste! comme vous êtes pressé, lui dit Grippon avec un sourire ironique.
Le Breton, atteint, le toisa de la tête aux pieds.
— Je cours rejoindre Rosa, riposta-t-il. J'ai hâte de l'entendre me raconter la fin de vos prouesses galantes.
Tout le front dénudé de l'intendant se plissa. D'un geste brusque, il ferma la porte du salon, et, revenant vers Théven :
— Vous connaissez donc la retraite de Rosa? lui demanda- t-il.
Falgouët devina qu'il avait revu la jeune artiste.
— La retraite de Rosa ? Parbleu ! elle demeure rue de l'Épée-de-Bois. N'est-ce-pas là que vous la logez d'habitude?
l8 LE MARQUIS DE PIERRERUE
— Prenez garde à vous, monsieur !
— N'est-ce pas rue de l'Épée-de-Bois, chez Rosa Keller, que vous lûtes un court poëme de Maurice Verdier commençant par ce vers :
« Le sultan Mahmoud, en une citerne.», »
— Monsieur Falgouët, s'écria Grippon mis hors de lui par tant de piqûres, vous êtes un méchant homme. Vous méritez d'être puni, et vous le serez cruellement. Dieu m'en est témoin, comme M. de Pierrerue, moi aussi, je vous aurais fait du bien.
— Je ne vous eusse jamais permis cela, monsieur.
— Même s'il se fût agi de vous rendre possible un mariage avec mademoiselle Claire?
— Espérez- vous me faire croire que M. le marquis de Pierrerue est capable de subir l'ascendant d'un homme de votre sorte ?
— Doutez de mon pouvoir si cela vous plaît, il n'en est pas moins vrai que, par moi, cette maison vous sera désormais interdite.
— Par vous ?
— Par moi seul.
— Comment ! vous oseriez?...
— Je serai impitoyable comme vous l'êtes.
Le Breton s'était élancé, la main levée. L'homme d'affaires, dont la face venait de revêtir un caractère de résolution tout à fait inconnu, ne bougea pas. Avec intrépidité il attendit Tassaillant. Mais, arrivé près de
lui, Falgouët sentit soudainement toute énergie lui manquer; au lieu de frapper, son bras retomba inerte.
— Ma foi, lui dit dédaigneusement Grippon, il est fort heureux que vous n'ayez pas poussé à bout votre dessein : vous étiez perdu... Allons, puisque, malgré vos tentatives violentes, vous vous êtes conduit assez sagement pour éviter une rupture entre nous, j'oublie vos attaques et je reste votre ami. Au lait, peut-être me suis-je montré un peu trop chatouilleux. Mais aussi pourquoi revenir sans cesse à Rosa Keller ? Chacun, ici-bas, porte sa blessure cachée, monsieur Falgouët. J'ai la mienne, et je n'entends pas qu'à tout propos vous y posiez les doigts et me fassiez crier. Ne me serait-il pas facile, à mon tour, d'enfoncer le couteau dans votre cœur et, avec les nerfs que je vous vois, de vous condamner à un supplice cent fois pire que la mort ?
Théven l'écoutait dans une sorte d'hébétement. A chaque parole sortie de la bouche de son adversaire dans ce duel formidable, il avait acquis la certitude de plus en plus entière que, désormais, il n'était plus le maître de sa destinée, que sa destinée dépendait de Grippon, et, sous la pression de cette pensée désolante, il avait senti pour ainsi dire le sentiment lui échapper. Enfin, il revint à lui, et, un instant, le dégoût faillit étouffer l'amour. Il eut le courage de tenter quelques pas vers la porte. Mais quand il dut l'ouvrir, il hésita, et, vaincu par la passion dont il était le jouet, il se retourna vers l'homme d'affaires, tout abattu, tout pantelant, dans un état à faire pitié.
Grippon triomphait. Comme pour se renseigner définitivement sur les dispositions intimes de Falgouët,
il lui lança un dernier regard attentif ; puis, lui saisissant brusquement le bras :
— Françoise peut rentrer d'un instant à l'autre, lui dit-il, l'entraînant hors du salon. Venez, nous causerons plus tranquillement chez moi ,
Ils traversèrent le jardinet du marquis, remontèrent une partie de la ruelle du Puits- qui- Parle et s'arrêtèrent au seuil d'une porte donnant sur la rue des Postes. L'intendant tira une clé et ouvrit. Théven suivit son guide à travers un escalier en colimaçon, qui tournait au fond d'un vestibule sombre et délabré. Ils gravirent deux étages.
— Entrez, monsieur, lui dit Grippon.
Falgouët pénétra dans une pièce assez vaste, éclairée par une fenêtre mansardée. Le soleil couchant d'un beau jour de février frappait directement cette fenêtre unique, et, se glissant à travers les vitres veuves de rideaux, emplissait la chambre de rayonnements.
— N'est-ce pas qu'il fait bon ici ? dit l'intendant se frottant les mains. Quel charmant réduit ce serait pour un homme d'étude comme vous I
En articulant ces mots, il recueillait avec une précipitation singulière, tant sur une grande table de bois blanc que sur le carreau où elles se trouvaient éparpillées, de nombreuses pages de papier. Falgouët remarqua que ces pages étaient criblées de chiffres.
oc Ce Wasmus est incorrigible, grommela Grippon. Quel désordre ! quel désordre ! »
Dans un des tiroirs de la table, il serra soigneuse-
«« . . I ' ' " ■ " III I , Il
ment les feuilles ramassées çà et là ; puis, allant au Breton :
— Eh bien ! vous restez muet ? lui demanda-t-il. Le logement n'est donc pas de votre goût?
Falgouët semblait rêver : il regardait vaguement les murailles, d'où pendaient les lambeaux d'une tapisserie à fleurs jaunes détachée des châssis par l'humidité.
— Certes ! reprit l'intendant, s'il vous était agréable d'habiter cette chambrette, j'en ferais renouveler les papiers et rafraîchir un peu les peintures. Je ne vous garantis pas, par exemple, le changement du mobilier : la Société n'est plus assez riche...
— On vous a donc prié de m'offrir un gîte chez vous?
— Ici, vous n'êtes pas chez moi, monsieur Falgouët; vous êtes chez M . le marquis de Pierrerue.
— Dans ce cas, M. de Pierrerue désire me voir quitter l'hôtel où il m'a lui-même conduit ?
— Il ne m'a rien dit de semblable. Mais, s'il vous plaisait de vous installer rue des Postes, je n'aurais aucune peine à obtenir son agrément.
— En vérité, monsieur, je reste confondu de Fart que vous déployez pour être utile à un homme qui vous est à peu près inconnu. Voulez-vous me permettre de vous demander les motifs d'un intérêt si brusque et si pressant ?
Falgouët n'avait pu s'empêcher d'empreindre ces paroles d'une vague nuance d'ironie. Grippon grimaça légèrement. Il se remit, et répondit d'une voix grave, solennelle :
-^ Ces motifs, monsieur, sont des plus sérieux et des plus honorables. Seulement, je vous le déclare tout de suite, au lieu de se rapporter à vous , ils se rapportent uniquement à la Société de Secours Intellectuels. Monseigneur Tamisier, dans le long entretien que vous avez eu ensemble, vous a esquissé la vie du Fondateur de cette Société. Incontestablement, M. de Pierrerue a eu la plus grande, la plus généreuse idée du siècle. Avant lui, d'autres, à la tribune, dans des écrits multipliés, avaient signalé l'invasion incessante de principes subversifs de tout ordre social ; mais ni orateurs, ni écrivains n'avaient découvert le remède à ce mal endémique de notre civilisation. Lui seul, pauvre gentilhomme languedocien, sans appui, presque sans fortune, trouva le moyen de vaincre irrémédiablement la Révolution, et ce fut en lui arrachant, jour à jour, les forces qui devaient rendre son triomphe inévitable. L'histoire dira bientôt quels services a rendus à la France, au monde, Claude Abrial de Pierrerue. En attendant Fheure éclatante de la justice, la Société de Secours Intellectuels , que nul pouvoir en Europe n'a eu l'intelligence d'encourager, épuise ses dernières ressources; Que madame la comtesse de Prémians, depuis longtemps malade, meure demain, et il est impossible de prévoir ce que deviendra l'Institution destinée à sauver la Monarchie. Ce qui est incontestable, c'est l'impuissance de ses Organisateurs aux abois à empêcher sa complète ruine. A moins d'un miracle, nous touchons donc à la fin d'une des plus nobles entreprises humaines... J'ignore, monsieur Falgouët,
si VOUS avez des principes religieux bien fermes, et si l'esprit de moquerie que vous avez laissé paraître en plus d'une circonstance ne va pas trouver matière à s'excercerde nouveau. Quoi qu'il en soit, vous saurez que notre marquis a vu la main de la Providence dans votre rencontre de la nuit de Noël. L'affection soudaine que vous lui avez inspirée , unie à l'idée persistante du secours qu'il attend d'en haut, a-t-elle aveuglé le JFondateur ? Je ne puis le dire. Dans tous les cas, il demeure convaincu que Dieu vous a conduits Tun vers l'autre, dans cette nuit de réjouissance universelle, pour l'accomplissement définitif des plus grands desseins. Il fallait voir quand, dans la dernière réunion générale de la Société^ on annonça votre acquiescement, la joie de ce vieillard presque auguste pour nous ! « — Oh I s'écria-t-il, les yeux inondés tt de larmes, le Seigneur n'a pas voulu que je mourusse « sans consolation, et il m'a accordé ce jeune homme « plein de force et de génie pour continuer l'œuvre coma mencée !... »
La voix de Grippon s'était attendrie et ses paupières semblaient humides. Falgouët se sentit secoué par une émotion violente.
— Monsieur Grippon, dit-il, oubliant ses répugnances^ M. le marquis de Pierrerue a trop présumé de mon intelligence; mais il n'a pas trop présumé de mon cœur.
— Décidément, vous êtes tout à fait des nôtres?
— Je l'ai dit à monseigneur Tamisier : J'appartiens désormais à la Société de Secours Intellectuels.
— Alors, vous vous résignez à tous les sacrifices?
— A tous.
— Prenez garde! M. de Pierrerue a des exigences terribles...
— Elles ne seront jamais au-dessus de mon dévouement.
— Pour rheure, M. de Pierrerue ne songe qu'à une
chose : vous précipiter dans son œuvre et vous y absorber tout entier. Etes-vous déterminé à jeter les forces vives de votre jeunesse dans un gouffre dont Dieu seul voit le fond ?
— J'y suis déterminé.
— Vous aimez donc bien mademoiselle Claire ?
— Moi!
Théven pâlit.
Il ajouta, après une pause de quelques secondes :
— Je vous en prie, monsieur Grippon, ne parlons pas de mademoiselle de Pierrerue. Cela me fait trop de mal.
— Vous avez peur de ne pas être aimé ?
— Je ne suis pas assez fou pour oser espérer que mademoiselle de Pierrerue daignera jamais abaisser un regard jusqu'à moi.
— Et pourquoi le cœur de cette jeune fille ne se laisserait-il pas toucher? Vous n'êtes pas, après tout, un garçon si mal découplé!... Et votre avenir littéraire donc ?. . . Mademoiselle Claire est une personne intelligente et bien faite pour goûter la jouissance délicate que procure un nom célèbre.
— Hélas ! murmura Falgouët avec une tristesse pé-
nétrante, rien n'est moins certain que ma réussite dans les Lettres.
— Tout le monde y croit. . . même vos amis.
— Je me connais plus intimement et plus profondément qu'on ne me connaît.
— Eh bien, soit ! Admettons que ces fatalités multiples, qui brisent la carrière de tant d'hommes supérieurement doués, paralysent l'essor de votre talent et vous empêchent d'atteindre à votre niveau, ne vous resterat-il pas, comme dédommagement aux illusions perdues de votre femme et aux vôtres...
Grippon s'interrompit. Manifestement, il hésitait.
— Quoi donc? quoi donc? demanda Falgouët haletant.
— Votre grande fortune, parbleu !
Notre Breton regarda son interlocuteur avec un étonnement indicible.
— Ma fortune? balbutia-t-il.
— Venez ici et causons !
L'intendant se laissait tomber sur un vieux canapé échoué dans un coin, et indiquait à Théven une place à côté de lui.
— Voyons, lui dit-il d'une voix câline, voyons, soyez franc avec moi. Que diable! vous savez bien que je ne suis pas votre ennemi... A combien évaluez-vous à peu près la fortune de votre père ?
Falgouët ne répondit point. La méfiance, assoupie dans son âme par des espérances radieuses, se réveillait. Grippon, qui, dans le désordre afifecté d'une causerie amicale et libre, avait glissé sa main jusqu'à l'é-
20 LE MARQUiS DË PIÉRRERUB
pauiè du jeune homme, devina, à certaines vibrations nerveuses dont son épiderme perçut la sensation, qu'il s'était trop pressé de mettre la griffe sur sa victime. Par trop de précipitation, il avait risqué de faire fausse route. Il se ravisa vivement.
— Je ne me souviens plus guère, dit-il, si c'est monseigneur Tamisier ou mon ami Wasmus qui m'a parlé de M. Jéhoël Falgouët, de Brest. Wasmus, comptant beaucoup de clients au Ministère de la Marine, et monseigneur Tamisier, ayant été, comme vous le savez, aumônier de la flotte, ont pu connaître également l'un et l'autre la position d'un des fournisseurs les plus considérables de l'Etat... Du reste, cela n'a aucune importance, et, si je vous ai demandé le chiffre de la fortune que vous devez hériter un jour, c'est uniquement que je songe aux souffrances où je vous vois* Vous m'offenseriez, monsieur Falgouët, si, encore une fois, vous alliez vous récrier contre mon zèle à vous servir. Tenez ! faut-il absolument vous révéler le secret de ce 2èle?...
Grippon se leva et arpenta la chambre à longues enjambées. Il gesticulait avec indignation.
— Mon secret ! s'écria-t-il se plantant devant Fal* gouët : non ! non !
— Que signifie?...
— Cela signifie que je ne veux rien vous dire.
— Mais...
— Vous me trahiriez peut-être, et je serais chassé de cette maison.
— Moi vous trahir ! moi I
Il s'était mis debout.
— Je vous jure, monsieur. . . fit-il avec les gestes d'une supplication ardente.
— Vous voulez mon secret?... le voici : Si vous ne l'épousez bientôt, mademoiselle Claire est perdue pour vous. Avant trois mois, son père l'aura enfermée aux Carmélites de Vaugirard.
— Mon Dieu !
— • Mon zèle, jeune homme, n'est pas pour vous seul.
— Ahl monsieur, monsieur... Comment reconnaîtrai-je jamais I... Moi qui vous calomniais dans mon esprit...
Des sanglots sortaient de sa bouche et des larmes tombaient de ses yeux. Le fruit lui paraissant mûr, Grippon se hâta de le cueillir : il jeta ses deux bras au cou de Falgouët, et l'embrassa.
— Mon ami, dit-il, soyez sans inquiétude : nous sauverons mademoiselle Claire. Si je vous presse de venir demeurer rue des Postes, j'aurai la franchise de vous Tavouer, c'est moins pour faire réaliser une économie à notre Société besogneuse, que pour avoir sous la main un aide puissant dans l'accomplissement d'un plan hardi. Ce plan, vous le devinez, est d'empêcher M. de Pierrerue de sacrifier sa fille aux passions religieuses et politiques qui le dominent. Peut-être, malgré le très cordial intérêt que m'inspira toujours mademoiselle Claire, l'eussé-je abandonnée à sa destinée malheureuse, si le Ciel n'eût pris soin de vous envoyer pour me donner un courage capable de surmonter tous
rs.
les obstacles. — Mon Dieu, m'écriai-je souvent dans Tangoisse, montrez-moi votre visage. Ostende mihi faciem tuam. Et Dieu, qui avait entendu ma prière, vous mit sur les pas du Fondateur. Dès les premiers mots que notre marquis dit de vous, après avoir ouï la lecture de votre critique à propos de Lamennais, moi qui vous connaissais et vous appréciais déjà, vous ayant aperçu à l'estaminet Taranne, j'entrevis comme une lueur d'espoir. Mais cette lueur devint une éclatante lumière quand, m'étant entretenu avec mademoiselle de Pierrerue, je pus constater que votre vue, soit à Saint-Sulpice, soit dans le cabinet de son père, l'avait pour ainsi dire bouleversée de fond en comble. Que le Ciel soit béni ! pensai-je, cette adorable enfant n'est pas encore morte au monde; puisqu'elle se débat, elle vivra I
— Est-ce possible? est-ce possible?
— Laissez-moi conduire les choses, et je réponds d'un résultat favorable. Surtout, que M. de Pierrerue ne soupçonne pas la fortune de votre père. Si le Fondateur vous savait riche, vous cesseriez sur l'heure d'appartenir à la Société^ et vos relations avec nous seraient irrémédiablement rompues. Gardons le million de Brest pour frapper un grand coup, le jour oîi, mise dans l'embarras par la mort de madame de Prémians, la Société^ après avoir secouru tant d'infortunes, aura besoin d'être secourue à son tour. .. Certainement vous n'êtes pas homme à refuser deux et trois cent mille francs à M. de Pierrerue, si cette somme lui devenait jamais nécessaire.
— J'ignore absolument quelle fortune pourra me laisser mon père ; mais, grande ou petite, je serai trop honoré d'être admis à la consacrer tout entière à la So-^ ciété de Secours Intellectuels.
— Je n'en voulais pas savoir davantage! s'écria Grippon, dont tout le visage s'épanouit.
Puis, comme s'il craignait d'avoir dévoilé les convoitises qui l'agitaient si profondément, il ajouta :
— Je veux dire qu'il ne m'en faut pas davantage pour savoir que vous êtes tout à fait digne de mademoiselle de Pierrerue.
Il ouvrit la porte de la chambrette et commença à descendre l'étroit escalier. Son enquête faite sur le cœur et la fortune de notre Breton, il se dérobait maintenant. Que pouvait-il apprendre désormais ? Falgouët le suivit avec une docilité enfantine. Ils s'arrêtèrent au bas de la dernière marche : une' nuit complète avait envahi le vestibule, et il devenait difficile de s'y guider. Tout à coup, Théven éprouva une sensation désagréable : les mains froides, visqueuses, de l'intendant venaient de s'abattre sur ses mains.
— Par ici, mon cher enfant, lui dit-on.
La porte de la rue s'entre-bâilla. Sous les feux du gaz qu'on venait d'allumer, il parut à Falgouët que la figure de l'homme d'affaires avait changé d'expression. Il crut y démêler je ne sais quelle grimace diabolique.
— Vous reverrai-je bientôt, monsieur? demanda-t-il d'une voix tremblante.
— Pas avant trois jours.
Le Breton se sentit poussé, et, la porte se refermant, il se trouva seul dans la rue.
Au même instant, un éclat de rire sec, tranchant, cruel comme un coup de fouet qui vous cingle la face, retentît dans l'obscurité.
— Misérable! misérable! s'écria Falgouët bondissant sous l'affront.
Il allait ébranler la porte de l'intendant^ quand un homme se dressa soudain devant lui. Il reconnut Gaspard Wasmus.
— Est-ce vous qui avez ri? lui demanda-t-il, furieux.
— C'est bien possible, répondit l'autre, je suis d'un naturel fort gai.
Théven, saisi d'une inexprimable honte, tourna le dos à Wasmus, et, par la rue des Postes, gagna Thôtel Servandoni.
Comme Falgouët passait devant le bureau de M. Leclerc, Joseph lui remit une lettre.
— La personne qui a laissé ce billet pour vous, lui dit le domestique, vous attendait à six heures ; hâtezvous, monsieur, il en est près de sept.
Le Breton rompit le cachet et lut ces simples mots :
€ Bonjour, mon cher Théven. Vous dînez ce soir tt avec moi à la Renaissance.
€ Votre
« VICTOR FERRALL. »
Il prit ses jambes à son cou.
Il entra dans le café.
— Ces messieurs sont là-haut, lui dit un garçon.
Lorsque Falgouët parut au premier étage de l'estaminet de la Renaissance, une douzaine de jeunes gens, assis autour d'une large table, se levèrent en grand tumulte.
— Le voilà ! le voilà ! s'écrièrent-ils tous. Etourdi, le Breton n'osa faire un pas.
— Victor Ferrall n*est donc pas ici ? demanda-t-il.
Ces quelques mots étaient à peine sortis de sa bouche, qu'un des convives s'élançait vers lui et le serrait dans ses bras.
— Mon brave Théven ! mon brave Théven ! répéta Ferrall.
Il conduisit son ami vers la table et lui présenta un siège. Falgouët s'assit machinalement. Il était fort pâle. Tout le monde le regardait avec surprise. L'e,mbarras de Ferrall devenait manifeste, et l'on chuchotait.
— Je vous le dis en vérité, murmurait Brissonnéau à l'oreille de Krûger, l'homme qui vient d'entrer marche vers un affaiblissement nerveux des plus terribles, et je crains bien qu'il ne faille bientôt m'occuper de lui.
Cependant Victor Ferrall, acharné à divertir ses camarades d'un incident qu'avec leurs dispositions peu bienveillantes pour Falgouët, ils devaient trouver ridicule, avait servi lui-même son ami. Celui-ci commençait à manger. Tout à coup il releva la tête, et, considérant Brissonnéau dont les yeux restaient obstinément fixés sur lui.
— Eh bien! docteur, lui dit-il, avez-vous réussi à déterminer mon cas?
— Pas encore: je cherche...
— Voulez- vous un conseil? Changez Fobjet de vos observations.
— Pourquoi donc?
— A votre place, je craindrais, par une plus longue insistance, d'impatienter le malade.
— L'humeur du malade importe peu au praticien : il accomplit un devoir.
— Votre devoir alors, monsieur, est de ne pas me regarder comme vous le faites depuis un instant, riposta le Breton, dont les joues s'empourprèrent.
— Théven ! interjeta Ferrall d'un accent plein d'autorité.
— Mon cher Falgouët, dit Brissonneau avec calme, tout le monde ici connaissait vos travers d'esprit ; mais Salmon nous ayant rapporté des choses merveilleuses de votre cœur, personne ne vous tenait plus rancune. Répondez, devons-nous oublier le récit touchant de Salmon et nous souvenir seulement de vos offenses?
— Mes offenses?...
— Pour n'en citer qu'une, vous vous êtes assis tout à rheure à notre table, et nous attendons encore l'honneur d'un salut,
— C'est juste, hasarda Karolus Bertrand.
— Vous faut-il la vérité vraie^ messieurs ? s'écria Maurice Verdier d'une voix glapissante : Falgouët est venu à la Renaissance pour Victor Ferrall, non pour nous. Victor Ferrall, et c'est assez.
Théven haussa dédaigneusement les épaules ; puis il se leva, fit le tour de la table et alla droit à Brissonneau.
i4 LE MARQUIS DE PIERRERUE
— Mon cher ami, lui dit-il, quand Salmon vous parlera de moi, écoutez-le; il a raisod, il a toujours raison.
Il échangea aussi quelques mots avec Krûgeret Bertrand, tout émus de cette scène inattendue. Évitant Verdier, il regagnait sa place, quand un petit homme, dont Toeil sans regard, les tempes affreusement creusées annonçaient de récentes souffrances, lui barra le passage.
— Et moi? murmura ce malade.
— Comment, s'écria Falgouët, Salmon I
— C'est la faute à Brissonneau... Une fluxion de poitrine à bombarder le rhinocéros du Jardin-des- Plantes, mon cher... Six semaines de lit à l'hospice de la Pitié, quoi !... Mais ce diable de Brissonneau a si mal conduit les choses que me voilà condamné de nouveau à m'éj-einter le tempérament pour le plus grand plaisir des bourgeois.
— Tant pis pour vous ! Cela vous apprendra à être paresseux.
Et, lui ayant pressé les mains avec effusion, il alla se rasseoir à côté de Ferrall.
Falgouët n'articula plus un mot. Ses amis eurent beau reprendre la conversation interrompue, il ne s'y mêla aucunement. A quoi pensait-il ? Bientôt son isolement moral devint tel qu'il n'entendit même pas deux ou trois plaisanteries de mauvais goût lancées à son adresse par Maurice Verdier :
— Puisque Rosa Keller vous adore, et qu'il vous répugne visiblement d'exposer une vie embellie désor-
rs
mais de tous les charmes, j'attendrai la première infidélité de votre maîtresse pour exiger die vous la réparation qui m'est due.
Théven, à cette minute, repassait dans son âme enivrée son entretien avec mademoiselle de Pierrerue. Il ne bougea pas. Le rimeur, enhardi, allait poursuivre, lorsqu'une chaisç fut remuée au bout de la table^ et Salmon apparut debout, les traits encore plus décharnés que tout à l'heure, mais l'œil étincelant de fièvre et de vie.
— Verdier, dit-il d'une voix ferme, je vous donne ma parole d'honneur que Rosa Keller n'est pas la maîtresse de Falgouët, et que, présentement, nul ici, excepté moi, ne sait oti demeure cette fille.
— Voyons, mon cher pneumonique, je vous en prie, n'abusez pas de votre faiblesse, répondit le poète.
— Drôle ! s'écria le paysagiste.
Ne trouvant qu'un verre sous sa main, il le jeta à la tête de Verdier, qui fut assez heureux pour l'éviter. Les choses prenant une tournure sérieuse, les amis s'interposèrent. Brissonneau, Krliger, Bertrand retinrent dans leurs bras Salmon, amené à une sorte de fureur, tandis que Ferrall, qui avait saisi Verdier, le poussait vers l'escalier, lui disant d'un ton bref :
-^ C'est une affaire entre nous deux. Vous avez insulté mon ami le plus cher. Mes témoins s'entendront avec les vôtres demain matin. Maintenant, je vous ordonne de sortir.
Verdier, pônaud, s'en alla.
Les garçons servirent le café, et chacun des convives
le prit en silence. Le malaise était général. Falgouët gardait sa même attitude d'extrême préoccupation. Soudain, Ferrall lui toucha l'épaule du bout des doigts. Il tressaillit.
— Que me voulez-vous ?
— Venez !
Théven promena autour de la table un regard étonné, le regard d'un homme sortant d*un songe; puis il se leva et suivit son ami.
Comme il traversait le café sur les pas de Ferrall, une voix l'appela. C'était Verdier, debout près du comptoir; sa mine était piteuse.
— Mon cher Falgouët, dit le poète d'un air dégagé, ne m'en veuillez pas : le bourgogne a tout fait... Du diable, si c'était moi qui conduisais ma langue tout à l'heure... J'aime toujours Rosa, et vous savez la chanson : C'est V amour qui nous mène,., qui nous mène aux sottises...
Avant que le Breton, abasourdi, eût placé un mot, Ferrall, las d'attendre, la main sur le loquet de la porte, était intervenu.
— Ne faites pas de mauvais rêves, Verdier, dit-il ; puisque vous étiez gai, on vous pardonne.
— Que s'est-il passé ? demanda Falgouët.
Ferrall, poiir toute réponse, montra la porte entr'ouverte.
Ils sortirent.
Nos jeunes gens s'engagèrent dans la rue des Saints- Pères. Ferrall était calme et marchait d'un pas régulier ; Falgouët, tantôt en avant, tantôt en arrière de
son compagnon, semblait ne plus s'appartenir. Un démon avait touché le ressort principal de sa machine, et désormais il était impuissant à la gouverner. Ils atteignirent le bout de la rue sans échanger une parole.
— M'expliquerez- vous enfin ce que signifie le pardon dédaigneux que vous venez d'accorder à Verdier ? demanda le Breton.
— Parbleu! cela signifie que je lui pardonne ses torts.
— Ses torts envers vous ?
— Envers moi, apparemment.
— Soyez sincère, ce n'est pas de vous qu'il s'agit. Ferrall se tut.
— Adieu ! Je vous reverrai demain. II faut que je sache tout de suite...
Il s'élançait de nouveau dans la rue des Saints- Pères, quand Ferrall l'arrêtant :
— Théven, lui dit- il avec une gravité triste, c'est pour vous que je suis arrivé aujourd'hui de Toulouse. Faut-il que je reparte? Je vous l'avoue, puisque vous m'y contraignez, les médecins voulaient me garder làbas deux mois encore ; mais il m'a paru que vous étiez en danger ici, et je leur ai échappé.
Falgouët ne sut que se jeter.au cou de son ami et pleurer. Bras dessus, bras dessous, ils s'avancèrent vers le Pont-des-Arts.
Il faisait une de ces nuits claires et douces qui marquent, à Paris, la fin de l'hiver. La lune, inondant de rayons les quais, les places et les rues, marchait au pas
dans un ciel paisible criblé d'étoiles. C'était partout de grandes portions de lumière, coupées brusquement par les ombres noires tombées des toits. La ville, lasse d'agitation et de bruit, entrait peu à peu dans ce vaste silence où, toutes les vingt-quatre heures, elle recueille des forces pour l'agitation et le bruit du lendemain.
Comme nos deux jeunes gens gravissaient les quelques degrés qui exhaussent le Pont-des-Arts au-dessus du niveau général de la chaussée, minuit sonna à l'horloge de l'Institut.
— Oîi allons-nous ? interrogea Falgouët.
— Vous souvient-il de nos promenades nocturnes d'autrefois, Théven ? lui dit Ferrall. Vous, vous aviez lu un livre; moi, j'avais essayé d'écrire une scène de comédie, et, nous rencontrant le soir, nous nous communiquions nos observations sur les travaux de la journée. Souvent nos opinions concordaient à merveille. Il arrivait pourtant que nous nous chamaillions, et c'était plaisir d'entendre deux hommes qui s'aimaient, se gratifier, à propos de je ne sais quel romancier ou quel poète, des épithètes les plus salées. Avez-vous oublié qu'un matin de septembre l'aube nous surprit à l'entrée de Fontenay-aux- Roses ? Partis la veille, vers les onze heures, de la Renaissance, nous avions passé la nuit entière à travers bois, essayant de nous mettre d'accord sur ces deux immenses génies : Molière et Shakespeare. Vous, séduit, dompté par la grandeur tragique de Shakespeare, vous exigiez pour votre idole une place supérieure à celle du poète français ; moi, dominé, ébloui par la puissance comique de
LE CARMEL DE VAUGIRARD Sq
Molière, par cette faculté-maîtresse du bon sens quî éclate à chaque page de son œuvre, et sans laquelle un grand homme reste toujours infirme par un côté, je voulais pour mon dieu un piédestal plus élevé que tous les piédestaux. A cette époque d'éclosion juvénile et d'enthousiasme, vous ne me demandâtes jamais où nous allions. Il vous suffisait de savoir que nos âmes marchaient vers la connaissance de l'art, le but sublime de nos efforts, et vous ne vous préoccupiez nullement du chemin où se traînaient nos pas. Pourquoi m'adresser cette question aujourd'hui ? Depuis mon départ; seriez-vous devenu moins artiste, Falgouët?
— Depuis votre départ, en effet, il s'est accompli en moi d'énormes changements, murmura le Breton comme honteux.
— C'est pour vous sauver de vous-même et vous conserver tel que je vous connus que je n'ai pas hésité à quitter le Midi. Quand l'amitié est profonde, elle impose des devoirs qu'on n'est pas maître d'éluder. Tout d'abord, je crus à une amourette ; mais vos dernières lettres m'ont appris la profondeur du mal, et, tremblant pour vous, je suis accouru. Si, depuis des années, nous n'avions pris l'habitude d'échanger nos plus secrètes pensées, de confondre pour ainsi dire nos deux âmes ; si surtout vous ne m'aviez mis au courant des détails intimes de votre position actuelle, je me garderais d'intervenir dans les affaires délicates de votre cœur. Mais, puisque vous n'avez rien voulu me cacher, souffrez qu'à mon tour je sois d'une entière franchise : Théven, l'aventure où vous êtes engagé vous sera fatale.
et, à moins d'un pas en arrière, je vous vois perdu.
— J'aime mademoiselle de Pierrerue.
— Et pensez-vous obtenir sa main ? Ne Fespérez pas. Si j'ai bien compris le caractère de M. de Pierrerue, tel que vous me l'avez dépeint, ce marquis ne mariera jamais sa fille à un homme sans titre et sans nom. M. de Pierrerue est un personnage féodal; sa fameuse Société me le montre plus qu'aucun autre entiché des idées rétrécies de sa caste. J'en conviens, au premier aspect, la Société de Secours Intellectuels apparaît comme une création de quelque grandeur. Mais, si on y regarde de plus près, ce superbe monument gothique s'écroule, et une chose seule reste debout, l'incroyable folie de son architecte. Est-il admissible , qu'un seul des jeunes gens de cette Société^ à moins de supposer que l'acceptation de l'aumône ne brise tout ressort moral, puisse rendre, un jour, les services qu'on attend de lui? M. de Pierrerue ignore donc que plus on élève une âme dans la science, dans la lumière, plus on lui donne d'indépendance, et que la reconnaissance n'implique pas l'avilissement? Voilà, mon ami, ce que vous avez gagné à railler sans cesse mes enthousiasmes politiques : le premier théoricien politique venu vous a pris dans ses filets. S'il vous eût plu de ne pas suivre en amateur les idées de votre temps, de vous attacher à une doctrine, de croire comme moi que la Révolution est sainte, et qu'il y aurait sacrilège à nous, issus du peuple, à porter la main sur elle, vous n'eussiez point donné, tête baissée, dans les puériles embûches qu'on vous a tendues.
— Je VOUS ai dit, Ferrall, que j'aime mademoiselle de Pierrerue.
— Et moi je vous répète que son père préférera mille fois le couvent pour elle à un mariage avec vous, protégé de la Société de Secours Intellectuels. Cela éclate aux yeux, il entrait dans les plans de M. de Pierrerue d'imprimer un cachet de honte aux hommes qu'il s'attache. Pourquoi ne pas fonder une Société de Crédit au lieu d'une Société de Secours ? Cet autoritaire féroce n'a pas voulu laisser à ses victimes l'espérance, de s'affranchir jamais par le remboursement des sommes reçues. On ne sort pas de son enfer. Révoltezvous, Falgouët: vous avez accepté trois cents francs de M. de Pierrerue, et mademoiselle de Pierrerue le sait. Si votre amour, encombré d'obstacles de toutes sortes, devait, à force d'héroïsme, les surmonter tous, il se briserait contre celui-ci: Vous ave:{ été secouru!
— Pitié, Ferrall, pitié ! murmura le Breton courbant la tête.
— Courage, mon cher Théven, courage! Rompez la chaîne qu'on vous a rivée au pied, vous le pouvez encore. J'arrive de Toulouse avec quelque argent, et vous ne me refuserez pas la joie de vous venir en aide en cette circonstance terrible. Demain, vous renverrez ses trois cents francs à M. de Pierrerue, et vous lui direz que votre liberté n'est pas à vendre. Oh ! alors, quelle vie nouvelle pour vous et pour moi aussi, car, vous le savez, j'ai appris à ne pas séparer mon bonheur du vôtre ! Je vous lirai la comédie que j'apporte de làbas, et vous me lirez les pages nouvelles de votre livre.
Le plan de votre ouvrage me plaît : il est vaste, grandiose, et les caractères de vos personnages sont marqués au coin d'une grande originalité et d'une grande puissance. Allons^ Théven Falgouët, quand il vous plaira, vous serez un romancier de premier ordre. Certes, je ne prétends pas qu'il ne vous reste plus de progrès à faire ! Votre phrase, d'ailleurs très nette et très ferme, manque encore de légèreté. Et moi, plus ancien dans la carrière, ai-je donc acquis toutes les qualités nécessaires à rhomme qui a Tâudace d'écrire sa pensée ? Peut-être mon style va-t-il d une allure plus dégagée que le vôtre, peut-être pétille- 1- il davantage; mais où prendrai-je ces trésors de sensibilité, d'émotion, qui font qu'en vous lisant mes veux se mouillent sans cesse ? où trouverai-je surtout ces couleurs qui communiquent la vie à vos paysages, et qui, un jour, placeront les grèves de la Bretagne à côté des vallons de la Sicile, des guérets du Mantouan, des campagnes du Berry, immortalisés par Théocrite , Virgile , notre admirable George Sand ? Toutes ces questions, d'un intérêt si haut , si personnel, nous les agiterons ensemble, longuement, amoureusement. Nous retournerons surprendre l'aurore à Fontenay, à Meudon, dans les bois de Villed'Avray. N'est-ce pas, Théven, que vous vous sentez encore neuf pour les plaisirs d'autrefois, et que la crise douloureuse où je vous retrouve ne vous a pas diminué?
Ferrall attendait une réponse. Le Breton resta muet. Sans y prendre garde, nos jeunes gens avaient déserté les quais de la Seine et se promenaient maintenant
devant Téglise Saint-Germain-des-Prés. Persuadé que, pour avoir raison des incertitudes de son ami, lequel se débattait sans doute, il convenait de brusquer les choses, de lui imposer pour ainsi dire une décision, Ferrall ouvrit vivement sort portefeuille, en retira un billet de banque de cinq cents francs et le lui glissa dans la main.
— Eh bien, non 1 s'écria Falgouët, secouant sa torpeur et repoussant le billet d'un geste, je ne rendrai pas cet argent. Il vous est facile, à vous qui ne voulûtes pas connaître la femme, de parler d'elle ayec cette rude indépendance. Pour moi. Je suis loin d'une telle liberté d'esprit sur un pareil sujet. Plus d'une page de mes pauvres essais vous a touché, me dites-vous. Si cela est vrai, attribuez-le à la femme, qui me posséda du plus loin que je me souvienne. A dix ans, j'aimais une petite fille avec laquelle je folâtrais sur les falaises rocheuses de Plogoff ; plus tard, ce fut une jeune fille de la corderiede mon père; enfin, j'aime mademoiselle de Pierrerue, et cet amour, dont les autres furent comme l'initiation inconsciente, quoi que vous puissiez dire d'éloquent, de juste, de raisonnable, me tient asservi pour jamais. Je me rappelle la réponse pittoresque et pourtant pleine de sens de Rosa Keller, un jour que, devant elle, vous vous targuiez de n'avoir eu pour la femme que des caprices passagers.
a — Tant pis pour vous ! répliqua cette fille. Malheur à l'artiste qui ne sut aimer qu'à vol d'oiseau. »
(c Plus d'une fois, vous vous êtes plaint de ce que les amis auxquels vous communiquiez vos manuscrits,
tout en rendant hommage à la puissance de vos conceptions, à l'ampleur étonnante de votre style, à la logique souveraine des caractères tracés, fussent unanimes à vous reprocher quelque sécheresse et quelque froideur. Je me révoltais avec vous par admiration pour votre esprit si vaste, par reconnaissance pour mille services intellectuels reçus, par cette timidité que la force imposa toujours à la faiblesse. Mais vous faut-il mon jugement affranchi de toute contrainte ? Victor Ferrall, vos amis ont raison, votre œuvre est incomplète : vous n'avez pas aimé !
Il fit Tine pause. Il poursuivit :
-- Vous me parliez tout à l'heure de Molière, et vous exaltiez le bon sens, qui vous paraît la faculté-maîtresse de cet incomparable génie. El la passion, Ferrall? Répondez ! les vers poignants d'Alceste sont-ils sortis de la tête ou du cœur de ce pauvre grand homme, qui aima jusqu'au ridicule, jusqu'à la mort? Soyez publiciste, philosophe, historien, soyez tout ce qu'il vous plaira ; mai* ne soyez pas artiste si la femme vous fait peur. Tenez, il me tarde de vous lire les dernières pages ajoutées à mon livre. Assurément vous y découvrirez un éclat, une lumière, une chaleur pénétrante jusqu'ici inconnus de moi. Excusez mon orgueil ; la forme, si rebelle à mes efforts, est domptée cette fois, glorieusement domptée. Le dieu amour a paru, et un ordre sublime s'est établi dans mon âme : la langue, qui se cabrait à tout propos comme une bête sauvage, a subi le frein, et l'idée, hérissée d'obscurités sans nombre, s'est montrée à moi dans sa radieuse splendeur.
— Vous êtes fou, Théven, interrompit Ferrali avec une impatience indignée.
— A divers degrés, tous les grands artistes le furent, mon ami, et vous ne contesterez pas que je leur ressemble du moins par un côté. N'allez pas vous imaginer pourtant que, si la sagesse, gardienne des moindres actes de votre vie, laisse la mienne flotter à l'aventure, je m'aveugle absolument sur les difficultés de ma situation. J'ai de la raison à mes heures, Ferrali, et je ne suis pas incapable de juger froidement M. de Pierrerue. Je vous dirai, par exemple, que la Société de Secours Intellectuels ne m'en imposa jamais. Seulement, moins sévère que vous , dans cette sorte de conspiration contre le siècle, j'ai vu plutôt l'erreur d'un grand caractère uni à un esprit étroit qu'une œuvre digne de moquerie. Pourquoi ne vous l'avouerais-je point? Satisfait d'avoir des principes artistiques, et jugeant la politique placée trop haut ou trop bas, souvent j'ai senti mes yeux devenir humides à la pensée de tous ceux à qui, dans cet exécrable Paris, M. de Pierrerue avait, avec le pain du corps, distribué le pain de Tintelligence, et j'ai eu envie de tomber aux pieds de cet homme. Ferrali, vous possédez un père, une mère qui est votre idolâtrie; votre famille ne vous laissa jamais manquer d'argent. O mon ami, je vous en conjure, ne soyez pas implacable pour ceux qui ont souffert la pauvreté !
Un brusque sanglot coupa la voix à Falgouët.
Ferrali le regarda et vit son visage ruisseler de larmes.
-- Théven ! mon noble Théven !
— Ne me méprisez pas, balbutia le Breton, ne me méprisez pas, c'est mon cœur qui a ouvert ma main.
— Je vous aime, je vous aime davantage.
— Une grâce : jure/rmoi que votre amitié ne tentera plus de me détourner de mon amour.
-- Je vous le jure.
— Adieu!
— Non, je ne vous quitte pas.
— J'aurais pourtant du plaisir "k me trouver seul, , dit le Breton avec un accent de prière.
Ferrall n'insista point. Il se retira.
A peine Falgouët eût-il vu la silhouette de son ami se perdre dans l'obscurité, que, saisi d'un irrésistible besoin de solitude, il courut se cacher sous l'arcade du porche accédant à Téglise Saint-Germain-des-Prés. En dépit d'une lune éclatante , là lombre était épaisse, et, si quelque passant attardé venait à traverser la rue, notre Breton comptait bien ne pas être aperçu . Quelle honte, en effet, pour lui d'apparaître, même à un inconnu, dans un état si complètement pitoyable ! Certes Falgouët avait à sa portée un moyen tout naturel d'échapper aux regards indiscrets, c'était de rentrer à l'hôtel Servandoni . Ce moyen^ il ne songea pas à l'employer. En proie à des pensées amères, à un désespoir cuisant, comme la bête étourdie par le plomb du chasseur qui n'ose pas encore regagner son trou et se tapit
48 LE MARQUIS DE HËRRERUl
au premier taillis que lui offre le hasard, il s'était blotti au plus proche, là où il avait trouvé le silence et la nuit. Il resta plus d'une heure sous Tarceau ténébreux, la tête dans ses deux mains, repassant son long entretien avec Ferrall et tentant d'héroïques efforts pour arracher de S05. cœur saignant le trait que son ami y avait enfoncé par ces quatre mots : « Vous ave:{ été secouru! »
La blessure s'élargissait, mais le fer, trop engagé dans les chairs, ne venait pas. Oh ! il en avait le pressentiment vague, l'argent reçu serait le ver rongeur de son amour et à la longue le détruirait. Sa situation douloureuse se déroulait devant son imagination effarée comme une spirale sans fin, et, à mesure que sa réflexion l'engageait plus avant dans la route tournoyante et sombre, il sentait Tair lui manquer, puis il étouffait.
Tout à coup, pris d'une sorte de vertige, il bondit hors du porche. Sa face se trouva en pleine lumière ; elle était livide comme celle de Dante sortant des cercles infernaux.
— Ferrall, s'écria-t-il d'une voix étranglée, Ferrall, sauvez-moi !
Comme personne ne lui répondait :
— Où êtes- vous, Ferrall ? où êtes- vous ?
Même silence. Épouvanté de son isolement, il partit à grands pas dans la direction de la rue Servandoni.
— Vous avez donc la police aux trousses ? lui cria quelqu'un, au moment où il franchissait la place Saint- Sulpice.
Falgouët alla vers un banc. Un homme s'y tenait à demi couché. Il reconnut Salmon.
— Que faites-vous là ? lui demanda-t-il.
« — Mais à ce qu'il paraît,
Je ne chevauche pas à travers la forêt. »
a Pardon, je quitte Verdier, et les vers d'Hernani me sifflent encore aux oreilles comme des balles. Sous prétexteque Je suis trop faible pour rentrer seul chez moi, il voulait me reconduire, et il m'a fallu avaler une tirade. Le diable emporte cet imbécile avec ses rimes retentissantes! S'il eût persisté à m'accompagner, nous nous serions déjà pris à la gorge.
— D'autant plus que Verdier, paraît- il, s'est fort mal comporté à la Renaissance.
— Comment! Ferrall vous a dit ?...
— Qu'il a été très insolent, et que moi, particulièrement, j'ai eu à souffrir de ses coups de langue.
— Parbleu ! il croit que vous lui avez enlevé Rosa. «— Je ne Técoutais pas... Je pensais à... Mais enfin,
je vous en prie, quelle est la nature de ses offenses envers moi? Ma dignité...
— Ne vous montez pas la tête, Falgouët : la chose n'en vaut pas la peine. J'ai appelé Verdier un imbécile, c'est un sot qu'il fallait dire. Il ne mérite en aucun cas d'être pris au sérieux... Comprend-on que Rosa Keller ait pu s'attacher à un aussi pauvre homme!...
En articulant ces derniers mots, la voix du paysagiste tremblait de colère.
— Eh quoi ! vous aussi, Sâlmon, vous avez été pi-
5o LE MARQUIS DE PIERRERUË
que par la tarentule, après Krûger, après Ferrall, après Verdier, après?...
— O mon ami, vous ne savez pas avec quel dévoûment m'a soigné Rosa! J'ai souvent passé une semaine entière sans visite de nos camarades. Elle, je la voyais chaque jour, et jamais elle ne me tendit des mains vides : du tabac, des oranges, des biscuits et quelquefois une bouteille de vieux bordeaux qu'elle me remettait en cachette. Comment, lorsque l'hospice était fermé pour tous, restait-il ouvert pour elle? C'est tout simple : elle avait charmé la sœur Supérieure ! Le métier de cette fille, voyez-vous, est de séduire. Ce don lui vientil du ciel ou de Tenfer? je l'ignore; mais elle le possède dans sa plénitude. Rosa Keller se montre, et l'on est Subjugué, et on lui obéit, et on l'aime... à moins^ ajouta finement le peintre, que, détaché comme vous d'une roche bretonne, on ne comprenne pas la beauté et Ton persiste à demeurer devant elle aussi impassible, aussi froid que le granit natal.
— Je l'ai proclamé cent fois : Rosa Keller est un grand cœuf !
Salmon quitta son banc et essaya quelques pas sur l'asphalte de la place. Soudain, il se suspendit au bras de Falgouët. Il chancelait.
— Vous ne pouvez donc pas marcher?
— Peut-être eût-il été prudent de ne pas repousser les offres de Verdier.
— Me croyez-vous capable de vous abandonner seul dans la rue ?
LE CARMEL DE VAUGIRARD 5l
— Non, certes î mais. . .
— Mais?
— Mon cher, vous préserve le ciel d'une fluxion de poitrine!... Quant à accepter votre bras jusque chez moi, cela est absolument impossible.
— Montez alors dans ma chambre et passez-y la nuit. Je loge à deux pas d*ici.
— Non, non! on m'attend...
Par un effort, le peintre se dégagea et tira droit devant lui .
— Vous aurez beau vous en défendre, s'écria Falgouët, dont Salmon, par ses réticences, avait excité la curiosité, vous êtes souffrant encore, et, malgré que vous en ayez, je m'attache à vous, je ne vous laisserai qu'à votre porte.
— Me promettez-vous, en effet, de n'aller que jusqu'à ma porte?
— Vous avez donc bien peur qu'on franchisse votre seuil?
Ils arrivaient dans la rue de Vaugirard. Salmon s'arrêta; il promena un regard inquiet sur Falgouët.
— Eh bien? lui dit celui-ci.
— Eh bien! ce n'est pas pour moi que j'ai peur, c'est pour elle.
— Pour elle?
— Oui, pour Rosa Keller, qui vous aime et qui en mourra.
Le Breton eut envie de s'esquiver, mais le peintre lui avait repris le bras et le lui serrait étroitement. -^ Vous ne vous figurez guère, mon ami, poursui-
vit Salmon après un repos, combien est triste la vie d'hôpital. Pour moi, dès que je pus tirer mes jambes du lit et me traîner à travers la cour, je n'eus qu'une idée : m'en aller loin, bien loin des cataplasmes, des tisanes et des sœurs de charité. En vain Brissonneau, en vain l'excellent docteur Michon me répétaient-ils que mon état réclamait des ménagements, que je ne devais pas songer à quitter la salle Saint-Antoine avant trois semaines, je ne songeais qu'à cela, et me sentais devenir fou à la pensée d'une plus longue claustration dans le gouffre de misères où la maladie venait de me jeter. Cependant Rosa Keller avait deviné mes tortures, et, une après-midi, comme je m'ennuyais à jouer une partie de dames avec un pauvre diable de phthisique, elle m'apporta mon billet de sortie. Je lui sautai au cou, pleurant de joie comme un enfant.
a — Tu sais, je t'amène chez moi, me dit-elle.
« — C'est donc un enlèvement ?
« — Tout juste. Je t'enlève aux médecins, mais je leur ai promis d'achever ta guérison.
a — Fichtre ! je ne prévoyais pas tant de bonheur... Merci, j'ai mon chenil de la rue d'Enfer.
a — Je vois ce qui t'inquiète : tu crains d'être à ma charge.
a — Point ! jecrainsque vous ne soyez pasà lamienne.»
« Elle sourit et me tendit une lettre. Cette admirable fille était allée, le matin même, chez Tubal, marchand de tableaux, rue Laffitte, et avait obtenu pour moi une commande de cinq cents francs, sur lesquels deux cents francs d'avance.
« — A présent, auras-tu le courage de me suivre? me demanda-t-elle.
a — Jusqu'à la fin de mon argent. »
« Elle me conduisit chez elle, en effet. Hier, nous avons entamé le troisième louis.
— Et quand le dixième sera dépensé ?
— Alors, je retournerai dans ma glacière de la rue d'Enfer... Mais, qui sait? peut-être, d'ici là, aurai-je réussi à consoler un peu cette pauvre fille. Elle est si malheureuse!... J'économise comme un avare pour gagner le plus de temps possible.
— Je vous plains, Salmon.
— Ce n'est pas moi qu'il faut plaindre, c'est elle! . Les deux amis avaient atteint la place du Panthéon.
— Toute réflexion faite, ne venez pas plus loin, Falgouët, dit brusquement le paysagiste.
Depuis un instant, des soupçons de toute nature agitaient l'esprit de Théven. Quoi! Rosa Keller habitait le quartier du Panthéon!... Peut-être demeuraitelle rue des Postes, peut-être rue du Puits-qui- Parle... En ces coïncidences singulières, Falgouét, toujours aux préoccupations dévorantes de sa vie, flairait à plein nez la main de Grippon.
— Mon cher Salmon, dit-il, je vous jure qu'à moins d'y être autorisé par vous, je ne révélerai à personne l'adresse de Rosa. Vous pouvez donc me permettre d'arriver jusqu'à sa porte.
Le peintre ne répondit pas; il passa de nouveau son bras sous le bras du Breton, et ils se remirent en marche.
A rentrée de la rue d'Ulm, ils firent une halte. — Falgouët, dit Salmon, mon amitié pour vous fut toujours rehaussée d'une grande estime, et vous méritez que je vous parle à cœur ouvert. Je n'aime pas Rosa Keller. Si, en vous entretenant d'elle, plus d'une fois je n'ai pas été maître de cacher mon émotion, c'est que cette fille souffre et que je suis son obligé. Vous vous en souvenez, dans ma maladie elle me donna les premiers soins, les plus efficaces; grâce à son dévouement Je vis, et ma tête s'égare à la pensée qu'ayant tant fait pour moi^ Je ne puis rien faire pour elle. Vrai7 ment il s'agit bien d'amour entre nous ! Rosa Keller n'est plus la femme que vous avez connue : autant elle se montra facile aux caprices de nos camarades, autant elle répugnerait aux liaisons où nous la vîmes engagée. A l'avenir, elle veut vivre seule, travailler seule... Cependant, depuis que la passion de la solitude et celle du travail se sont emparées si vivement de son âme, Rosa Keller dépérit à vue d'œil. J'étais à peine entré à 1 hôpital que l'altération de ses traits me frappait. Que se passait-il? Je l'interrogeai.
a — Je sais ce que c'est, » me répondit-elle.
ce Ma sollicitude ne parvint pas à lui arracher un mot de plus. Mais, avant-hier, après une syncope de quelques minutes, cédant à iun attendrissement profond, comme je la soutenais dans mes bras, sa bouche s'ouvrit, et deux noms s'en échappèrent faiblement.
— Deux noms ? s'écria Théven] dont la poitrine se gonflait.
— Le vôtre d'abord, le vôtre... Voilà comment j'ap-
pris qu'elle vous aime. Je ne lui adressai aucune question; mais tout naturellement son cœur trop plein déborda. Alors, je sus depuis quelle époque la séduction avait commencé. Cela remontait à un an. Elle vous avait vu chez Victor Ferrall, vous avait entendu discuter avec lui le Wilhelm Meister de Goethe, et, comme un poison mortel, une passion sans espoir l'avait envahie tout entière. Désormais, la chaîne de ses honteuses et plates amours lui était devenue trop lourde ; pour la rompre, elle n'avait attendu qu'une occasion. Cette occasion, votre rencontre à mon chevet la lui fournit, mon pauvre Falgouët. Malheureusement, quand elle allait s'ouvrir à vous, vous lui fîtes connaître que vous aimiez ailleurs, et lui portâtes à votre insu le coup qui Ta tuée.
— Je suppose bien que Rosa Keller n'a pas prononcé le nom de la personne
— Elle l'a prononcé.
— Vous savez donc?...
— Je sais que vous aimez mademoiselle Claire de Pierrerue.
— C'est infâme! J'eusse cru cette fille incapable de violer un secret.
— Falgouët, vous êtes cruel. Ecoutez-moi, je vous prie. J'étais installé chez Rosa depuis quelques jours à peine, qu'une chose me frappait surtout : son assiduité au travail. Sauf les heures prises dans la journée pour aller au Louvre recueillir des renseignements indispensables à une œuvre commencée, elle ne quittait guère le coin de sa fenêtre, oii elle dessinait dès le matin.
Par l'intermédiaire d'un homme très répandu dans le clergé de Paris, une librairie religieuse de la rue Cassette Tavait chargée d'illustrer la Vie de saint Benoît, du Mont'Cassin, et elle voulait, à tout prix, se montrer digne et de la confiance du libraire et du haut intérêt de son protecteur. Pourtant Rosa avait jeté sur le papier cent croquis, tous hardiment enlevés, et des douze sujets imposés, elle n'en attaquait encore aucun. Etait-ce impuissance? Non, car les coups de crayon essayés çà et là attestaient une souplesse de main étonnante, une entente merveilleuse de la composition. Comment expliquer ces retards?... Une après-midi, elle me parut plus découragée qu a Tordinaire.
<( — Qu'avez-vous ? lui demandai-je.
« — Je souffre de la tête. »
(( En effet, son visage était affreusement enflammé. J'ouvris la fenêtre toute grande et nous nous y accoudâmes.
(( — Vous travaillez trop, lui dis-Je.
« — Ce saint Benoît me rendra folle, murmura-telle. Imagine-toi que je n'ai découvert le type de mon saint, ni au Louvre, ni au Cabinet des Estampes de la rue Richelieu. Quant à sa sœur, sainte Scholastique, pas le moindre profil. Chaque maître, depuis Pietro Novelli jusqu'à notre Lesueur, a composé ces deux figures à sa façon.
« — Faites comme eux, parbleu ! Et tenez, puisqu'il vous faut des têtes, en voici deux qui me paraissent ne pas manquer de caractère. »
« Au même moment, devant la porte du séminaire
des Irlandais, un vieillard, ayant au bras une jeune fille, causait avec un ecclésiastique. Le vieillard se présentait de face, chapeau bas. Je ne vis jamais attitude plus distinguée, plus fière, plus noble, plus magistrale. La jeune fille semblait distraite ; elle regardait à droite, à gauche, une fois même elle tourna les yeux de notre côté. Quelle expression à la fois énergique et suave ! Sans que je m^n aperçusse, Rosa quittait la fenêtre, où Tadmirationme retenait cloué, et, quand je la rejoignis dans la chambre, elle avait déjà, à grands traits, esquissé son premier sujet tout entier.
a ^— C'est superbe ! m'écriai- je.
« — N'est-ce pas? dit-elle.
« — Mais comment êtes-vous parvenue à croquer si lestement ces deux physionomies ?
« — J'ai fait autrefois le portrait de cette jeune fille. Elle s'appelle mademoiselle Claire de Pierrerue. Elle est avec son père... »
« Ce dessin, amené aujourd'hui à son degré de perfection définitif, est un chef-d'œuvre ; c'est en le terminant que Rosa Keller est tombée évanouie et que, sans s'en douter, avec votre nom, elle a articulé celui de sa rivale.
— Vous osez appeler mademoiselle de Pierrerue la rivale de cette fille ?
— Cette fille va payer de sa vie le malheur de vous avoir rencontré sur ses pas.
Les deux jeunes gens n'échangèrent plus une parole. Ils s'arrêtèrent devant une maison basse et d'assez piètre apparence de la rue des Irlandais. Ils se donnèrent
une poignée de main silencieuse. Le peintre leva le bras vers le bouton de la sonnette.
— A propos, lui demanda Falgouët, ne pourriez-vous me montrer ce dessin de Rosa Keller ?
Salmon hésita. Puis, tout à coup :
— Rosa dort maintenant... Elle ne vous verra pas.... Venez !
La porte s ouvrant, ils se glissèrent dans l'escalier.
Les deux amis s*arrêtèrent au premier étage. Salmon frotta une allumette contre le mur, saisit sur une planchette, dans une encoignure, un flambeau de cuivre, et le palier se trouva éclairé.
— Surtout, parlons bas ! murmura le peintre.
Un loquet fut soulevé doucement, et ils pénétrèrent dans une grande pièce plus longue que large, dont les carreaux, mal retenus par le plâtre usé, branlaient sous la pression des pieds. A droite, en entrant, deux fenêtres étroites ouvraient sur la rue des Irlandais, et vis à vis les deux fenêtres se dressait un petit lit en fer, drapé misérablement d'une grosse couverture de laine brune à bordure tailladée. Les murailles étaient blanchies au lait de chaux et présentaient, çà et là, des gravures collées avec des pains à cacheter. Le mobilier.
6o LE MARQUIS DE PlERRERUE
qui se bornait à quelques chaises de merisier, à une table en bois de sapin comme on en rencontre dans toutes les cuisines parisiennes, à une commode de noyer, avait un air de pauvreté et de tristesse singulièrement accru par le désordre où l'on voyait toutes choses. Dans un coin, à deux pas du lit, des assiettes qu'on avait négligé de nettoyer; près du poêle, dont la cendre coulait à porte pleine, un sac de coke répandu ; plus loin, un vaste carton effondré, d'oti s'échappaient pêle-mêle dessins, croquis et feuilles de papier blanc ; enfin, là-bas, sur le dossier de je ne sais quel vieux fauteuil garni en panne rouge effiloquée, une robe de soie noire, et puis, traînant à terre, des bottines maculées de boue.
Tandis que Théven promenait un œil morne sur tant de misères, Salmon, qui avait marché sur la pointe des pieds, s'escrimait à fermer un rideau de damas bleu passé qui pendait, comme un grand lambeau, tout au fond de la chambre. Mais plus il mettait de précautions à pousser les anneaux sur la tringle, plus ils résistaient, et une fois l'étoffe, trop tendue. Jeta un petit cri qui annonçait un déchirement.
a Ma foi, j'y renonce, » marmotta le paysagiste entre ses dents.
Il revint vers le Breton.
— Mon cher Falgouët, lui dit-il, prenez une chaise et ne bougez pas. Rosa dort très légèrement... Ce rideau a le diable au corps : si je m'y acharnais davantage, il volerait en éclats.
LE CARMEL DE VAUGIRARD 6l
Puis, dessinant un geste qui étalait avec une complaisance cynique et railleuse le dénuement honteux de cet intérieur :
— N'est-ce pas qu'il est joli, le mobilier de M. Grippon?
— Grippon? répéta Théven se soulevant de son siège, Grippon?
— Chut!
— C'est donc Grippon qui a logé Rosa Keller rue des Irlandais?
— Certainement.
— Et vous avez souiFert cela, vous ?
— De quel droit l'aurais- je empêché? Rosa est libre de vivre à sa guise, d'aller ou de ne pas aller où il lui plaît. Ne vous ai-Je pas dit que, de moi à elle, il n'existe d'autre lien qu'un lien d'affectueuse gratitude ? D'ailleurs, à vous parler franchement, je ne vois pas pourquoi, ayant, à une autre époque, accepté les bienfaits de M. de Pierrerue, elle les eût refusés aujourd'hui.
— Il n'est pas question de M. de Pierrerue, mais de son intendant, Jean-Baptiste Grippon.
— Eh bien! M. Jean- Baptiste Grippon est un intendant fort gentil,
— Vous ne connaissez pas cet homme.
— Il se peut, mon cher Falgouët, que, dans la situation délicate oii votre amour vous place vis à vis de M. de Pierrerue et de sa fille, M. Grippon vous ait été plus d'une fois désagréable. L'intendant me paraît fort dévoué à son maître, et peut-être a-t-il cru le servir en contrariant vos projets. Quels que soient ses torts
62 tr. MARQUIS DE PIERRERUE
envers vous, je ne veux pas méconnaître les services qu'il a rendus à Rosa. Quand, après mon entrée à rhospice, cette pauvre fille, atteinte au cœur par des révélations inattendues, errait à travers la montagne Sainte-Geneviève comme une bête blessée, et était sur le point de consommer je ne sais quel lamentable suicide, M. Grippon lui ouvrit cet asile, et, en faisant sonner haut le nom de M. Pierrerue, eut l'autorité de l'y retenir. Vous l'avouerai- je? durant les premiers jours, l'intendant dut même pourvoir à tous les besoins de cette malheureuse désespérée...
— Et Rosa, si fière, a permis qu'on l'humiliât à ce point ?
— Vous lui aviez porté un tel coup qu'elle était déterminée à se laisser mourir de faim. Pourtant son héroïsme tomba avec la fièvre brûlante qui l'embrasait, et elle mordit en fin de compte au pain de M. de Pierrerue.
— Quelle honte !
— Falgouët, pour vous comme pour moi, il y aurait, en effet, honte et lâcheté à accepter de semblables aumônes ; mais il s'agit d'une femme, songez-y f
Le Breton tressaillit. Les derniers mots de Salmon venaient de déchirer le voile qui, une minute, lui avait caché son propre abaissement. En vérité, c'était bien à lui à reprocher ses faiblesses à Rosa Keller î II craignit que le peintre n'eût pressenti l'abjection où il était luimême tombé, et de la têt^ aux pieds, des gouttelettes de sueur froide lui pointèrent à la peau.
— Ce dessin de saint Benoît?... balbutia-t-il, redou-
tant un silence qui peut-être eût permis à Salmon de le fouiller jusqu'aux entrailles.
—- Je vais vous le montrer... Mais, auparavant, puisque vous me paraissez soucieux de la fierté de Rosa, apprenez que notre artiste vit désormais de son travail. Il n'a tenu même qu*à M. Grippon d'être remboursé des quelques sous dépensés pour elle. Rosa, ayant ces jours derniers touché cent cinquante francs de son libraire, s'entêtait à cette restitution, et il a fallu l'obstination plus forte de l'intendant pour l'obliger à lâcher prise. Le marquis de Pierrerue donne et ne veut pas
qu'on lui rende.
n — Chez lui, la charité est absolue, comme chez
Dieu, » a conclu M. Grippon.
« Tant d'insistances de la part de Rosa Keller ne dénoncent-elles pas une âme capable de défier toutes les détresses? Qui nous assure que vous ou moi, placés dans sa position désastreuse, nous n'eussions pas faibli? J'ai prouvé par dix ans de lutte que je ne suis pas dépourvu de toute énergie ; il n'en est pas moins vrai que, lorsque Rosa me racontait son attitude stoïque devant un malheur écrasant et les pensées fortes qui lui venaient à l'esprit, je me sentis rougir plus d'une fois. Qui sait si, précipité dans cet abîme de douleur, je n'eusse pas capitulé? Tenez! la maladie me touchait à peine que je vous demandais de l'argent. Au caractère que je lui connais, noire jeune artiste se fût laissé transporter à la Pitié, avant d'appeler personne à son secours.
— A Dieu ne plaise que je cherche à refroidir votre
enthousiasme pour Rosa Keller! Je crois que vous n'êtes pas suffisamment renseigné, voilà tout. Je vous en prie, interrogez Grippon.
— Quoi! l'intendant...
— Ce n'est pas la première fois que Grippon rencontre Rosa Keller. Vous m'avez avoué qu'en d'autres temps, M. de Pierrerue témoigna quelque intérêt à cette fille. C'est justement à ces temps-là que je fais allusion. Grippon fut très galant, et j'ai bien peur qu'aujourd'hui... Mais à propos, vous oubliez toujours ce dessin...
Salmon se leva.
— Falgouët, dit-il d'une voix étouffée, mais où Ton démêlait une irritation profonde, je veux que vous voyez Rosa; quand vous l'aurez vue, vous n'oserez plus la calomnier.
— Puisque vous m'y contraignez, je vous donne ma parole d'honneur que Grippon a été son amant!
Le peintre n'entendit rien, il avait pris le flambeau d'une main crispée, se dirigeant vers le fond de la chambre. Il écarta légèrement le rideau de damas, puis fit au Breton un geste impératif. Je ne sais quelle curiosité malsaine le poussant, celui-ci obéit.
Le spectacle qui s'offrit aux yeux de Falgouët était navrant. Dans une alcôve noire et sans air, apparaissait une misérable couchette de bois peint. Sur le matelas unique de cette couchette S3 dessinait une forme humaine. Rosa KelliT reposait appuyée tout entière sur le dos, et sa tête, doucement relevée par l'oreiller, se
trouva tout à coup en pleine lumière. Théven frissonna. Malgré les nouvelles sinistres de Salmon, il n'avait pu prévoir un si épouvantable changement chez cette fille, naguère si fraîche, si gaie, si jolie.
Hélas ! le peintre disait vrai, Rosa Keller avait reçu le coup de la mort. Le front portait des taches presque livides, les joues étaient creuses, et les yeux, cachés sous les arcades sourcilières béantes comme des trous semblaient avoir diminué de volume. Le nez seul, oîi la maladie, pour ainsi parler, avait fait éclater les coups de ciseau du divin sculpteur, se montrait dans les proportions de ses lignes d'une pureté admirable et conservait à cette face moribonde une noblesse, une distinction surprenantes. Evidemment, Dieu avait posé là la marque d'une beauté intelligente et supérieure. Les cheveux, en ondes épaisses, coulaient le long des tempes, négligemment partagés par les doigts.
A mesure que Falgouët contemplait ce visage, si beau dans sa ruine et dans sa destruction, il se sentait gagné par une pitié immense. Douloureusement troublé Jusqu'au fond de 1 ame, il voulut tout voir. Il regarda le col aminci, les clavicules saillantes, les seins affaissés, il suivit de Tœil le corps qui allait en s'aplatissant sous la couverture et s'évanouissait enfin.
Il se tourna vers Salmon.
Salmon pleurait.
II se pencha sur Rosa pour écouter sa respiration oppressée. Comme un cri trop longtemps contenu, un sanglot déchirant s'échappa de sa poitrine. Salmon le saisit au bras vivement et le poussa hors de l'alcôve.
irH.
— Que fais-tu là, mon ami ? demanda Rosa Keller, subitement réveillée.
— Je rentre... Je n'ai pas envie de dormir... et Je cherche un livre à lire, balbutia le peintre.
— Wilhelm Meister est sur cette chaise, prends-le, c'est fort ennuyeux... J'ai un battement de cœur!... Tu n'as pas entendu crier ?
— Crier ? pas le moins du monde.
— Ah! ça, dis donc, toi, tu as Tair tout drôle. Est-ce qu'il s'est passé quelque chose à la Renaissance ?
— Rien, absolument rien.
— Tu as vu Ferrall ?
— Je Tai vu ; il arrive de là-bas en très bonne santé.
— Et /w/, a-t-il paru à ce dîner?
— Oui.
— Que t'a-t-f/ dit ?
— A moi personnellement peu de chose.
— // ne t'a pas demandé si tu m'avais vue ?
— Comment m'eût-// fait cette question ? // ne me croit pas mieux informé sur votre compte que Verdier, Brissonneau ou Krûger.
— Tu aurais pu lui laisser deviner par un mot...
— Une autre fois, si cela vous plaît...
— Non, non, je t'en prie, ne lui parle Jamais de moi !... Il faut le laisser aimer mademoiselle de Pierrerue. // est digne d'elle, et Je suis indigne de lui,.. Couche-toi, va, Salmon.
— Et vous, ma chère Rosa, vous rendormirez- vous, si je me couche ?
— Certes !
— Allons, faîtes cela pour votre ami... Bonsoir! Salmon reparut dans la chambre, la bougie à la main.
— Et Wilhelm Meister^ tu ne l'emportes pas ?
— Tiens ! c'est vrai.
Il rentra dans Talcôve.
— A propos, durant ce dîner, étaîs-tu assis à côté de lui ?
— Non, le hasard /'avait placé entre Ferrall et Karolus Bertrand.
— Paraissaît-iV content ?
— Vous le savez bien, il ne fut jamais d'une gaîté folle.
— Pauvre garçon ! il souffre... Pourtant il a tort de se tourmenter comme cela. . . Ses afiFaires ne sont pas en si mauvais chemin... // sera heureux^ lui!.,,
— Je gage que vous avez reçu de nouveau la visite de M. Grippon ?
— Il est resté jusqu'à minuit et demi; je travaillais, il parlait. Que barbouillait-il en son patois? Il ne m'en souvient guère... Mais ce que je n'ai pas oublié, c'est le discours que je lui ai tenu : a Si vous voule:{ que je vous aime^ lui ai-je dit, il faut,,, »
— M. Grippon veut donc que vous Faimîez?
— Tous les hommes ne sont pas insensibles comme Théven Falgouët.
— Avant de m'attirer chez vous, Rosa, vous eussiez peut-être dû m'avouer...
— T'avouer quoi?... Je t'avoue que j'exècre cet homme, que cet homme est lâche, méprisable, infâme... Cela te suffit-il ?
— Alors, pourquoi l'autoriser à Ixanchir cette porte ? Pourquoi surtout accepter de lui...
— Pourquoi ? pourquoi ?...
Il y eut un silence. Puis, avec une incroyable exaltation, la malade poursuivit :
— N'as-tu pas entendu raconter qu'il existe à Paris une fille singulière, une fille qui, au milieu de toutes les dégradations du corps, a conservé l'entière virginité de son âme et de son esprit ? Salmon, cette fille s'appelle Rosa Keller, et tu Vas sous les yeux. Lasse enfin d'être aimée par des fous qui sans cesse profanent l'amour, Rosa voulut aimer elle-même ; mais elle eut beau, comme un archange, s'élever par l'élan superbe de ses ailes jusqu'aux sommets inaccessibles de la passion, l'idéal amant qu'elle avait entrevu ne crut pas à sa pureté, et, par son dédain, la replongea au gouffre de ses misères passées... Que faire?... Dans la première heure, ainsi que Lucifer précipité dans l'abîme, elle montra son poing terme au ciel ; mais la rage farouche qui lui gonflait le cœur s'apaisa, et Rosa Keller, vaincue, anéantie, broyée, redevint, par le mépris des hommes et d'elle-même, la fille douce, affectueuse, dévouée, qu'on avait toujours connue.
Ces mots avaient été débités, déclamés, avec Texaltation ardente de la python isse sur le trépied. Ceux qui ont fait une étude patiente du système nerveux savent à quel lyrisme inouï de gestes et de paroles sont susceptibles d'arriver les femmes dont la pudeur ne réfrène plus les désirs.
Rosa reprit :
— Tu ne devineras jamais, mon pauvre Salmon, à quel martyre je me dévouai volontairement, une fois bien convaincue que Falgouët ne pouvait m'aimer. C'est fou, cela ! mais ma vie ne fut- elle pas une suite non interrompue de folies ? Comme je tenais à expier mes hontes, je fis le serment insensé de m'employer de toutes mes forces au mariage de Falgouët avec mademoiselle de Pierrerue. Je pouvais quelque chose, car Grippon gouverne le marquis, et moi je gouverne Grippon. Apprends tout : Je fus la maîtresse de Tintendant, et, aujourd'hui encore, l'espoir qu'il conserve de me récupérer, malgré le mal qui me défigure, le met tout à fait à ma merci. Il y a quelques jours, il me promettait d'installer Falgouët dans la maison de son maître, et tout à l'heure il s'est engagé à intéresser à l'amour de Falgouët un vieil évéque breton, directeur de mademoiselle de Pierrerue. Voilà mon œuvre, Salmon. Malheureusement, les résistances de tout mon être ont épuisé mes forces, et je mourrai sans avoir vu un bonheur que j'aurai fait en l'exécrant.
Le peintre restait muet : il hésitait entre l'enthousiasme et la colère. Il admirait le désintéressement étrange et sublime de Rosa ; mais il en voulait à cette fille de lui avoir, faute de franchise, créé chez elle une situation des plus ambiguës. La jeune artiste, éclairée par son exaspération même, devina les tortures secrètes de son ami.
— Salmon , lui dit -elle, puisque tu as pu aller dîner à la Renaissance, c'est que tu es à peu près guéri. Je ne te retiens plus, tu peux rentrer à ton atelier quand il te plaira.
yO LE MARQUIS DE PIERRERUE
— Et qui vous soîgnera, vous ?
— Oh I moi, quand j'ai été malade, Je n'ai jamais eu besoin de personne, répliqua-t-elle avec un dédain superbe.
— On verra, murmura Salmon embarrassé.
Falgouët ne put maîtriser plus longtemps les émotions qui l'agitaient. II s'élança, et surgit au milieu de l'alcôve comme une apparition.
— Rosa Keller, s'écria-t-il, voici un ami qui ne vous abandonnera jamais !
Et, se précipitant au chevet de la pauvre fille, il lui prit les deux mains, qu'il couvrit de larmes et de baisers.
Quand Falgouët quitta la maison de la rue des Irlandais, le jour commençait à poindre. L'explication avait été longue, douloureuse, entre Rosa Keller et lui ; mais, enfin, la jeune artiste, vaincue par la fatigue, s'était rendormie, et il avait pu se dégager. Cependant Salmon le préoccupait : en lui rouvrant la porte, le peintre avait négligé de lui serrer la main et de lui dire adieu. Que signifiait une attitude si brusquement circonspecte? Ne renfermait-elle pas une menace?...
Falgouët, en proie à une fièvre intense, resta plus de huit jours confiné à l'hôtel Servandoni. Il travaillait un peu, puis il lisait. Sa lecture, sa seule lecture, était le petit Uvre de Claire. Le charme qu'il éprouvait à revenir sans cesse aux versets mystiques de V Imitation,
était décuplé par la pensée qu'en y abandonnant son âme, il répondait aux intentions de la bien-aimée. Au bas d'une page, il lisait : « La cellule est douce si Von continue à y demeurer^ » et, malgré l'intime chagrin de n'avoir encore reçu de visite ni de M. de Pierrerue, ni de monseigneur Tamisier, ni même de Grippon, sa chambre lui paraissait agréable, tranquille, douce à habiter, -— il y était heureux ! Par une étrange hallucination de son cœur et de son esprit calcinés, il lui semblait parfois que Claire elle-même lui parlait à travers les paroles du livre, et alors c'étaient d'inénarrables extases. Un soir, il pleura des larmes délicieuses en parcourant ces lignes :
« Mon amij ne pcrde^ point courage dans les tra^ vaux que vous ave^ entrepris pour moi, et ne vous laisse:{ pas entièrement abattre par les afflictions : mais que mes promesses vous fortifient en tout événement et vous consolent, »
«Des promesses! s'écria-t-il, des promesses! Elle m'aime ! elle m'aime ! »
Cependant Victor Ferrall ne délaissait pas son ami. Il venait le voir chaque jour et passait de longues heures avec lui. Convaincu, désormais, que toute tentative pour arracher Falgouët à sa passion furieuse ne pouvait amener qu'un éclat fâcheux^ il s'était résigné au rôle très effacé de confident. Certes, il lui en coûtait, lorsque Théven lui communiquait ses desseins, lui déroulait ses plans, l'initiait aux secrets de la stra-
■ il 11 ■■ I I I ■ ■ ■■ — - ■ ■■■ ■■■■ 1.^^. -■■■-,■, ' ' ■
tégîe qu'il devait suivre pour marcher sûrement à la conquête de mademoiselle de Pierrerue, de ne pas hasarder .une observation, de tout croire, de tout approuver. Il attendait patiemment.
Victor Ferrall était une volonté énergique, un caractère ferme, une raison droite, et son amitié empruntait à toute sa nature franche, entière, quelque chose d'austère et de viril. Il n'aimait pas Falgouët comme les hommes s'aiment entre eux communément; il l'aimait comme deux artistes seuls peuvent s'aimer, quand de basses rivalités ne les ont pas pervertis et que leurs âmes n'ont pas cessé , un jour, de communier aux mêmes ferveurs de la pensée,, aux mêmes enthousiasmes du beau. Dès les commencements, frappé de la mobilité nerveuse de Théven Falgouët, entrevoyant dans une disposition presque morbide à s'émouvoir une source merveilleuse de richesses artistiques, il l'avait pressé d'entrer dans la carrière et lui avait fait l'avenir certain. Comment oublier cela?
Quand il s'éloignait de l'hôtel Servandoni ou y retournait, Ferrall se surprenait quelquefois repassant dans son esprit cette époque heureuse où, feuille à feuille, il dépliait l'intelligence de Falgouët comme une fleur, et goûtait la volupté suprême de la reconstituer sur sa tige par le prestige de sa parole et l'autorité^de ses conseils. Et de pareils efiforts auraient été en pure perte I et mademoiselle de Pierrerue devait, aujourd'hui, détruire un ouvrage où il avait mis toutes les ingéniosités de son esprit, toutes les délicatesses de son cœur ! Il sentait une noire jalousie sourdre au fond
de son être, et jurait pour la centième fois de sauver son ami, de le rendre à son art, à ses devoirs, à son avenir.
Durant les longs jours que la fièvre le contraignit à passer dans sa chambre, Théven essaya de combler les lacunes involontaires de ses lettres à Victor Ferrall. Il s'ouvrit à son ami des détails les plus intimes de sa situation. Après lui avoir retracé les portraits en pied du marquis de Pierrerue, de Claire, de monseigneur Tamisier, de Grippon, il lui indiqua d'un trait, dans le fond du tableau, les figures secondaires de MM. Duport, de la Salvetat, de Nayrouse, de madame de Prémians, puis fit jaillir de Tombre la silhouette formidable de Gaspard Wasmus.
Ferrall écoutait et ne soufflait mot. Falgouët, lancé toutes voiles hors, raconta son dernier entretien avec Rosa Keller et les craintes qui lui venaient du côté de Salmon.
Victor Ferrall se taisait.
Ce fut seulement le huitième jour de la claustration
de Falgouët, lorsque, las d'attendre des nouvelles de la rue du Puits-qui-Parle^ il fit connaître sa résolution bien ferme d'aller en prendre lui-même, que son ami se décida tout à coup à parler.
« Mon cher Théven, lui dit-il, mon avis est que vous devez attendre encote. Si M. de Pierrerue vous néglige, ce ne peut être que pour le plus grave motif, et une visite de vous à l'hôtel de la rue du Puits-qui- Parle ressemblerait à de l'obsession. Je vous le répète, attendez ! M. de Pierrerue vous aime, il croit en vous, il espère en vous, et vous le verrez paraître, dès que la
LE CARMEL DE VAUGIRARD yS
santé de madame de Prémians lui donnera moins de souci. Je ne puis en douter : la maladie seule de cette femme retient le marquis. Grippon ne vous a-t-il pas avoué que la perte de madame de Prémians entraînerait la ruine totale de la Société de Secours Intellectuels? Pensez alors, quand la comtesse agonise, dans quelle fièvre, quel accablement, quel désespoir doivent vivre tous ces hommes dont l'entreprise s'écroule, dont l'existence finit ! Je suis sûr que le féroce Wasmus luimême pleure en ce moment, tant lui est douloureuse la perspective d'une caisse que la mort va faire vide à jamais.
« Certes, vous m'avez trop bien renseigné sur Tœuvre de M. de Pierrerue, je sais trop quel lien délicat vous y attache pour en parler légèrement. Oui, ce gentilhomme languedocien, revenu. de l'émigration pour livrer ce qu'il appelle la dernière bataille de la Monarchie^ a une fière tournure, c'est un héros. Cependant, comprend-on que, son idée une fois étudiée et mûrie, M. de Pierrerue en ait remis l'exécution à des usuriers et à des cuistres ? Peut-être le marquis, obsédé par les préoccupations supérieures de son plan, répugne-t-il aux misères de Tapplication. L'action, la pratique furent toujours la pierre d'achoppement de ces grands inventeurs politiques. Mais alors, que faisaient MM. de la Salvetat, de Roquefeuil, de Nayrouse, Duport et tous ceux qui avaient apporté leur adhésion effective à cet extraordinaire complot ?
a Pour ma part, je suis trop convaincu de l'élan irrésistible des peuples vers la liberté, pour croire
qu'avec une organisation meilleure la Société de Secours Intellectuels eût pu jamais devenir un danger sérieux pour la Révolution. Sait-on, néanmoins, quand rhésiiation est encore possible entre hier et demain ; que la bourgeoisie s'accroche désespérément à ses priviléges; que le clergé, vendu à TEtat, pèse de toute son ombre sur le paysan, si quelques esprits résolus, non pas recueillis indistinctement à travers toutes les bohèmes de Paris, mais choisis sur un grand nombre, disciplinés par des études sévères, pleins d'audace et de vaillance, n'eussent pas créé des embarras à la démocratie ? Dans tous les cas, il y aurait eu bataille, comme le demandait M. de Pierrerue, et, les armes à la main, la Monarchie eût peut-être arraché à la Révolution de longues années d'armistice et de vie.
— Cette dernière bataille sera livrée, je vous le Jure.
—■ Illusion, mon cher ami, pure illusion! M. de Pierrerue a beau se démener pour faire croire à l'existence de sa Société^ sa Société est morte. Avant que la Révolution se levât pour l'écraser, Jean-Baptiste Grippon et Gaspard Wasmus l'avaient mise en complète déroute. L'argent manque désormais, tout est fini. Tandis que votre marquis, enlevé par l'essor de son idée unique, bâtissait en haut, dans les nuages, un monde d'autorité, de puissance, de majesté royales, comme on n'en vit jamais; en bas, deux hommes, s' agitant dans la vase des plus sordides intérêts, édifiaient leur fortune aux dépens de ses rêves superbes. Aussi pourquoi M. de Pierrerue abandonnait-il le recrutement de son armée à des misérables, dont, après
huit jours de relations, il eût dû démêler les instincts cupides, l'atroce perversité? C'était à lui de découvrir les soldats de sa cause, lui seul avait assez de tact, de séduction , de finesse pour le faire. Falgouët , ce n'est pas Grippon qui vous eût amené à Thôtel Servandoni, et vous y avez suivi M. de Pierrerue, dominé par le despotisme de sa parole, par tout l'empire de sa personne. Je fais plus que respecter le sentiment qui vous retient dans cette maison, je l'admire et je l'approuve. Mais, ici, nous nous rencontrons encore en face de Grippon; car, si j'ai bien pénétré cet homme, non-seulement par un système habile de comptabilité en apparence régulière, il a ruiné l'œuvre de M. de Pierrerue; mais, à cette heure même, il tient dans ses mains et le sort du marquis et celui de sa fille.
— De sa fille, Ferrall, de sa fille?
— Ecoutez-moi, et peut-être vous convaincrai- je de la toute-puissance de Grippon. Dès les premiers jours de la Société de Secours Intellectuels, je vois cet intendant, ramassé dans je ne sais quel séminaire, miner l'entreprise à laquelle on l'a imprudemment associé. Le ver a pénétré dans le fruit; il le rongera jusqu'à la dernière miette de chair. Au début, timide et gauche dans le crime, il prélève quelques gros sous à peine sur les sommes destinées aux enfants de la Société; bientôt, il ose happer les pièces blanches; enfin, s'enhardissant par l'habitude, les louis, les billets de banque ne l'effraient plus, et il les empoche hardiment. Dieu ! quelle manne' tombe de la main de
M. de Pierrerue! Le défroqué de Saint-Nicolas-du- Chardonnet a découvert son abbaye de Thélème; car, dans cette benoîte Société de Secours Intellectuels, il trouve et les satisfactions de sa convoitise et celle de sa luxure.
« Ah! pour être dévot, je n'en suis pas moins homme. »
(( Grippon a reçu la mission délicate de flairer la misère intelligente dans les endroits publics : cafés, théâtres, bals; et lui, capable de tous les courages, va danser au Prado, enlève une jolie fille, pousse l'insolence jusqu'à la présenter à son patron et met au pillage le budget des pauvres pour défrayer ses crapuleuses amours. Véritablement, une pareille scélératesse m'épouvante, et si je ne me souvenais que ce maroufle a porté l'habit ecclésiastique, qu'il a vécu dans l'Eglise, Je ne me l'expliquerais point. Falgouët, un prêtre digne de ce nom, à quelque culte d'ailleurs qu'il appartienne, est fait pour imposer le respect. Mais qu'attendre de ces échappés du sanctuaire? Quelle sera, dans le monde, l'attitude de ceux qui, de bonne heure, jonglèrent pour ainsi dire avec les choses sacrées, vécurent en familiarité avec Dieu? Incontestablement, il faut que la religion purifie ou pervertisse. Cela vous explique la cruauté froide de Grippon, lequel immolera à ses honteuses débauches, à son âpre cupidité, le marquis de Pierrerue, sa fille, toute la Société de Secours Intellectuels^ vous-même, si on ne Tappréhende bientôt au collet pour l'étouffer dans son infamie.
— Mais alors, je vais lui sauter à la gorge !
— Gardez-vous d'une violence qui vous perdrait. Machiavel a écrit tout exprès pour voiis cette pensée profonde: a Quant aux puissants ^ ou il ne faut pas les toucher ou^ lorsqu'^on les touche, il faut les tuer, »
— Aussi tuerai-je ce misérable !
— C'est fou, ce que vous dites là, Théven, et si, tout le premier, je vous invite à ne pas épargner Grippon, — comprenez-moi bien — j'exige pour cela que vous attendiez l'heure propice. Un peu de sang-froid, que diable ! . . . Comment, vous n'êtes rien dans la Société de Secours Intellectuels^ vous n'avez encore rendu aucun service, et déjà vous vous croyez capable de démasquer un homme aussi fin, aussi précautionné que Grippon !
— Je prouverai à M. de Pierrerue que son intendant le trompe, je lui citerai les faits relatifs à Rosa Keller, je...
— Et vous êtes assez naît pour espérer que ce marquis hautain vous permettra de faire la preuve de vos allégations! Vous ne devinez doilc pas qu'en dénonçant à M. de Pierrerue les menées honteuses de Grippon, vous le blesserez lui-même jusqu'au fond de Pâme? Les hommes, à quelque hauteur que les maintienne le niveau habituel deleurs pensées, souffrent mal aisément les atteintes à l'amour-propre, et le Fondateur ne vous pardonnera jamais de l'avoir mis en face de son complet aveuglement. Soyez-en persuadé, mon ami, dès les premiers mots^ on vous coupera la parole, et comme vous n'avez poussé que de faibles racines dans la Société^ on vous arrachera d'un sol où vous n'étiez pas digne de germer.
8o LE MARQUIS DE PIERRERUE
— Dans ce cas, au lieu de courir sus à Grippon, il faut le laisser poursuivre librement ses entreprises criminelles ?
— Votre intérêt l'exige.
— Est-ce aussi dans Machiavel que vous avez puisé cette morale ? demanda le Breton avec une ironie pleine d'amertume.
— Non, répondit Ferrall d'un ton sec, c est dans mon amitié pour vous.
Il enveloppa Théven d'un regard où éclatait une étrange fierté ; et, rejetant sa chaise, il marcha vers la porte de la chambre. Au moment où il en soulevait le loquet, Falgouët s'élança vers lui.
— Quoi ! vous me quittez ? lui dit-il.
— Il est assez manifeste que vous n'avez pas besoin de mes conseils.
Falgouët lui prit les deux mains dans les siennes, les serra étroitement. Puis, levant des yeux où soudain brillèrent de grosses larmes :
— Vous savez bien, Ferrall, balbutia-t-il, vous savez bien que j'aime mademoiselle de Pierrerue, que je l'aime éperdûment, et que, si vous m'abandonnez, je suis capable de perdre la tête. Voyons, ne m'en veuillez pas! Hélas! si vous aimiez comme j'aime, peut-être feriez-vous plus de sottises que je n'en fais.
Sans mot dire, Victor Ferrall rétrograda et se rassit.
— Théven, me croyez-vous votre ami? demanda-t-il après un long silence, en modérant Tâpreté naturelle de sa voix.
— Si je vous crois mon ami ! Qui donc ai-je fait le
LE CARMEL DE VAUGIRARD 8l
confident de mon amour ? à qui donc ai-je livré les plus intimes secrets de mon âme ?
— C'est justement parce que votre confiance en moi a été absolue que je vous ai parlé avec une entière franchise... Oui, il est de votre intérêt que vous continuiez à fermer les yeux sur les faits et gestes de Grippon. Si le rôle que vous devriez jouer dans l'œuvre immense de votre bonheur vous apparaissait aussi nettement qu'il m'apparaît à moi-même, il y aurait une attitude plus habile à adopter vis à vis de l'intendant de M. de Pierrerue. Mais je n'essaierai pas d'obtenir de vous certaines flagorneries adroites, où Grippon s'empêtrerait à la longue, comme un hibou dans des branchettes chargées de glu. Je le sais, la dissimulation, qui est une vertu chez Thomme politique auquel incombe le sort des Etats, devient une honte chez le simple particulier qui la porte dans le débat de ses mesquins intérêts privés. Cependant, vous qui croyez à l'amour, qui placez l'amour bien au-dessus de toute domination, de toute gloire, ne pourriez- vous, pour cet amour qui vous tient au cœur, vous résoudre à quelque semblant d'hypocrisie ? Falgouët, à moins qu'il ne vous plaise d'être broyé sous le talon des passants, vous apprendrez, en avançant dans la vie, à dépouiller votre âme des timidités qui Ténervent. Entre Grippon et vous, c'est la guerre, n'est-il pas vrai ? une guerre à mort. Recourez donc à toutes les armes, et si, comme c'est ma conviction, la ruse doit vous servir à terrasser votre ennemi, employez-la sans hésiter. N'estce pas par la ruse, une ruse infâme, que Grippon s'est
Sz LE MARQUIS DE PIERRERUE
emparé du marquis de Pierrerue, trop noble et trop grand pour discerner le piège sous ses pas ? N'est-ce pas par la ruse, la ruse infernale de l'homme d'église à Tair contrit, humilié, que Grippon a ruiné M. Duport, M. de la Salvetat, et qu'il a contraint ce pauvre évêque Tamisier à vendre la maisonnette et le champ paternels ? N'est-ce pas par la ruse qu'il compte vous asservir vous-même, et, après avoir dévoré votre fortune^ vous rejeter dans ce gouifre de misère et de désespoir, dès longtemps préparé pour ses victimes ?
— Dévorer ma fortune ?
— Savez-vous par qui Maurice Verdier connut la mort de son père ? Par Gaspard Wasmus. Tandis que la famille de Verdier chargeait tout bonnement la poste de porter la triste nouvelle à notre ami, un homme d'affaires de Besançon prévenait Wasmus par le télégraphe. Oh î les hommes d'affaires ! Souvenez-vous de votre dernier entretien avec Grippon. Ne vous a-t-il pas dit que votre fortune vous donnait le droit de prétendre à la main de mademoiselle de Pierrerue ? Or, comment a-t-il appris la situation de votre père ? Le fait crève les yeux : Wasmus a ouvert sur vous l'enquête qu'il ouvre sur le plus infime de ses clients, et il a communiqué votre dossier à son ami. Quelle joie ont dû éprouver ces deux fripons à la découverte des six ou sept cent mille francs gagnés, à Brest, par M. Jéhoël Falgouët ! Quels regards et quelles poignées de mains ils ont dû échanger! Aussi Grippon déploie-t-il, à vous interroger, toute l'habileté d'un juge instructeur. Il va, il vient, il vous propose une chambre rue
des Postes. <c On renouvellera les papiers^ on rafraîchira les peintures,,. » Tout à coup, il pousse sa pointe sur Brest... Pourtant, comme il redoute d'éveiller le soupçon, afin devons éblouir, il vous montre tout aussitôt mademoiselle de Pierrerue, vous jure qu'il la connaît bien, et qu'elle est on ne peut mieux faite pour comprendre un artiste de votre valeur. Sauf à vous rire au nez, quand il croira vous tenir, il n est pas de basses caresses à votre amour-propre que n'invente ce hideux défroqué pour vous arracher le double secret de votre fortune et de votre cœur. Eh bien ! puisque Grippon a'a pas craint de nous laisser entrevoir toute l'étendue de sa convoitise, que sa convoitise nous serve à le perdre et à vous sauver.
— Le moyen, mon cher ami, le moyen ?
— Madame de Prémians se meurt, et si Grippon supporta vos attaques très directes, le jour où il vous surprit causant avec mademoiselle de Pierrerue, c'est que, tenant des instructions de Wasmus, il convenait de vous ménager. Ne vous y méprenez pas, vous êtes non-seulement l'espoir de M. de Pierrerue, mais aussi celui de Grippon. Tandis que le premier compte sur votre intelligence pour mener à bout une entreprise qui, malgré tout, ne va pas sans quelque grandeur, le second, plus pratique, a jeté son dévolu sur la fortune qui ne peut manquer de vous échoir, et veut en arrondir son propre bien. Avec la confiance d'em^ pocher votre argent, comme il empocha celui de la Société tout entière, il n'est pas de services que Grippon ne soit capable de vous rendre. Dans l'espoir que
VOUS lui serez docile, ne vous a-t-il pas déjà meublé une chambre rue des Postes, et n'a-t-il pas promis à Kosa Keller d'amener 1 evêque thibétain à favoriser votre mariage avec mademoiselle de Pierrerue ?
— Mon mariage avec mademoiselle de Pierrerue ! mon mariage!...
— Mesurez donc la puissance de l'intendant et sachez l'utiliser pour la réussite de vos desseins. Quand cet ignoble usurier, qui tient par un fil, le fil cruel de la dette, et le Fondateur et les Organisateurs de la So" ciétë de Secours Intellectuels^ aura fait jouer ses pantins au bénéfice de votre amour, et que mademoiselle de Pierrerue, gagnée à vos sentiments, sera devenue votre femme, c'est alors qu'il conviendra de secouer l'influence de ce misérable et d étaler ses crimes aux yeux de tous. Jusque-là, je vous en conjure, Falgouët, delà résignation, du calme, et,|s'il se peut, de l'habileté.
— O Ferrall! ô mon ami, mon unique amil s'écria Théven dans une explosion de joie insensée.
Il lui sauta au cou, puis se mit à gambader follement à travers la chambre. Enfin il s'arrêta : son bonheur l'étouffait. Il ouvrit la fenêtre et aspira quelques bouffées d'air.
— Donc , il n'y aura plus d'obstacles, mon cher Ferrall, il n'y aura plus d'obstacles? demanda-t-il, égaré.
— Ils ne naîtront toujours pas de Grippon, et, à moins que le caractère du marquis, malgré les besoins qui l'assiègent...
— Chut ! chut ! interrompit Falgouët qui venait de plonger le regard dans la rue Servandoni.
— Qu'est-ce?
— M. de Pierrerue !
Victor Ferrall s'esquiva.
Une minute après, M. de Pierrerue entrait dans la chambre de Falgouët.
— Bonne nouvelle, mon enfant, bonne nouvelle! s'écria le vieillard dont la face rayonnait.
— Oserai-je vous demander, monsieur le marquis?... ~ Certes I cette nouvelle vous intéresse aussi, mon
cher Théven. Que fussiez-vous devenu, que fussionsnous devenus nous-mêmes, tous les membres de la Société de Secours Intellectuels, si la mort nous eût ravi madame de Prémians.
— Alors, madame la comtesse va mieux?
— Sauvée! elle est sauvée! Dieu nous devait bien, en retour de tant d'efforts tentés pour sa gloire, de ne pas nous enlever notre dernier appui... Jusqu'à cette nuit, nous avons vécu dans la plus mortelle inquié-
tude : les syncopes se succédaient à des intervalles si rapprochés que nous redoutions de voir, à chaque instant, succomber notre pauvre amie. Ce mâtin enfin, elle a rouvert les yeux et nous a souri, à monseigneur Tamisier et à moi. Quelle sainte, cette femme ! Monseigneur s'est mis à genoux, je l'ai imité, et nous avons prié ardemment. Quand les médecins sont venus, le pouls était meilleur, la respiration plus libre. Evidemment, le ciel se déclarait pour notre Société. Et pourquoi, en effet, Dieu n'aurait-il pas fait un miracle en faveur d'une œuvre dont le but est à la fois le triomphe de la Justice et de la Vérité?... Cependant^ des jours et des nuits remplis d'angoisse m'avaient échauffé le sang, et j'ai dû sortir pour exposer un peu ma tête au grand air. Pourquoi ne vous l'avoueraîs-je pas? aussi bien, il me tardait de vous voir pour vous annoncer que la Société de Secours Intellectuels^ un moment menacée, restait debout, qu'elle n'était pas prés de congédier ses enfants.
En articulant ces dernières paroles, il pressa la main à Falgouët d'une façon significative.
— Mais, monsieur le marquis, balbutia le jeune Breton, si la maladie de madame de Prémians vous a retenu plusieurs jours rue Saint-Dominique, je songe qu'on doit être inquiet rue du Puits-qui-Parle, et je suis peut-être bien coupable de vous retenir chez moi, quand...
— Pas le moins du monde! interrompit M. de Pierrerue. Ma fille a eu de mes nouvelles, ce matin même, par Grippon.
■^rv.
— Sans cela, je vous aurais accompagné jusqu'à la montagne Sainte-Geneviève. Nous eussions causé tout en marchant.
— C'est inutile. Du reste, je ne trouverais pas ma fille maintenant : Françoise a dû la conduire aux Carmélites aujourd'hui.
Le marquis, tout entier à sa joie débordante, n'avait pas encore pris la chaise que, dès son entrée, lui avait tendue Falgouët. Il la saisit, l'approcha du feu et s'assit.
Claire étant à Vaugirard, Théven n'insista plus pour attirer M. de Pierrerue hors de l'hôtel Servandoni.
Le marquis, dont la physionomie avait revêtu soudain un caractère surprenant de gravité, fit un geste amical à Falgouët. Celui-ci, resté debout au milieu de la chambre, s'approcha du feu à son tour.
— Mon cher Théven, dit le vieillard, la perspective du malheur auquel vient d'échapper la Société de Secours Intellectuels^ a provoqué chez moi des réflexions sérieuses. Le chevet des mourants ri'est-il pas fait pour inspirer de hautes pensées? Certes, il est peu de jours dans ma vie où je n'aie trouvé quelques minutes pour me recueillir dans mon néant, comme le recommandent les Livres Saints. Je reconnais toutefois que, dans ces derniers temps, accablé d'affaires, tiraillé par des soucis de toute sorte, j'ai négligé trop souvent la méditation salutaire delà mort. Le Ciel me réservait une épreuve décisive, et la maladie de madame de Prémians m'a remis dans le sentier de ces préoccupa-
tions supérieures que ne devrait jamais fuir un chrétien. Oui, mon enfant, avec la mort de madame de Prémians, que j'ai vue imminente, m'est apparue la mort des Organisateurs de' la 5oczV/e, ma propre mort. Que Dieu me pardonne! il m'a été pénible de mourir, et mes yeux, qui connurent rarement les larmes, en ont versé d'amères sur mon œuvre anéantie. Hélas! un homme n'est qu'un homme, et là oti il a mis sa fortune, son ambition, son sang, car mademoiselle de Pierrerue est aussi un sacrifice à mon idée, il a laissé la moitié de son cœur.
Falgouët frissonna.
— C'est dans ces moments de suprême angoisse, poursuivit le marquis, que j'ai formé la résolution de tenter l'impossible pour protéger la Société contre tout événement. Il m'a paru que si, réunissant mes notes éparses, recueillant les renseignements amassés par les Organisateurs, on écrivait une Histoire complète de la Société^ on la sauverait de la destruction. Un livre où serait exposée, dans une longue Introduction, la doctrine du Fondateur, oti serait indiqué clairement le but à atteindre, ne pourrait manquer d'être une révélation pour quantité d'hommes avides, comme nous, de relever le Pouvoir monarchique abattu. Qui sait, aux quatre coins de la terre, combien de cœurs eussent battu à l'unisson des nôtres et nous eussent apporté le secours de leurs. efforts, si un mot, un seul mot leur fût parvenu pour les émouvoir ! Nos pages iront trouver ces disciples inconnus et leur apprendre, quand Tautorité s'effondre de toutes parts,
que la Révolution ose partout élever sa tête hideuse au-dessus des Rois et de Dieu, ce qu'il leur reste à faire pour sauver le monde en péril.
— Ce livre, bien que les proportions ne m'en apparaissent que très vaguement, pourrait en effet ne pas être sans intérêt, dit le Breton ; mais il faudrait du génie pour l'écrire.
— Eh bien ! vous aurez du génie.
— Quoi! c'est sur moi, chétif, que vous avez compté ?
— Sur vous.
— Monsieur le marquis, votre confiance me flatte au delà de ce que je pourrais dire ; mais, si j'avais le sot orgueil d'accepter une pareille tâche, nous en serions punis tous les deux : moi en réalisant une œuvre médiocre, vous en voyant cette œuvre incapable de servir vos desseins.
— Ne vous ai-je pas prévenu qu'il s'agissait de tenter l'impossible?
— Encore une fois, monsieur, Timpossibile n'est qu'à la portée du génie.
— Il est également à la portée de la foi ! s'écria M. de Pierrerue.
Il se leva et fit quelques pas à travers la chambre.
— Mon cher enfant, reprit-il tout en continuant de marcher, je ne vous en veux pas de l'effroi dont vous vous sentez saisi en face de Timmense sujet que je vous propose. Moi-même, pressé jadis par le vicomte de la Salvetat de poursuivre un Traité du Pouvoir monarchique après la Révolution, je ne sus
répondre autrement qae vous. Mais tout ne justifiaitil pas alors mes répugnances à m'engager plus avant dans une entreprise trop lourde pour moi ? Outre que, malgré des efforts obstinés, je n'avais pu acquérir le talent d'écrivain, indispensable à l'exposition nette et précise des idées, le maniement des hommes me manquait. J'avais trop de lecture, pas assez de pratique. Aujourd'hui, pour réaliser une œuvre nécessaire, ne possédons-nous pas, à nous deux, ce qui me fit défaut à une autre époque ? Vous, par un privilège où la main de Dieu est visible, vous êtes capable de développer, dans un langage aussi clair que noble, les théories les plus ardues, et moi j'apporte ce fi*uitamer de l'expérience qu'on ne cueille qu'aux dépens de sa propre vie. Croyez-vous, en effet, que quinze ans de luttes ne m'aient rien appris sur les hommes, que je ne sache pas que, pour la plupart, ils placent le soin de leur intérêt au-dessus de tout honneur et de toute religion? Mon brave Théven, j'ai tenté des choses surhumaines pour arracher quelques sous à des amis, que leur fortune et leur nom eussent dû mettre au premier rang parmi les bienfaiteurs de la Société, Eh bien ! tant de dégoûts essuyés n'ont pas lassé mon énergie. Je n'ai pas crié à ceux qui me refusaient une miette de leur argent pour donner du pain à des centaines d'intelligences affamées : « Vous êtes de misé- « râbles égoïstes l vous êtes plus ladres que des bourbe geois ! » Non, je ne leur ai pas crié cela. Quand on signalait à Bonaparte un soldat surpris en flagrant délit de lâcheté, ce despote, qui avait trop piétiné sur
LE CARMEL DE VAUGIRARD q3
nous pour ne pas nous connaître, non content de n'adresser aucun reproche au poltron, lui promettait la croix si sa conduite continuait à mériter des éloges, et le plus souvent le mauvais soldat courait se faire tuer. Cette habileté de V Usurpateur — il les eut toutes, les grandes comme les petites — m'avait dès longtemps frappé, et le jour où, l'essayant pour mon compte, je m'avisai de traiter un gentilhomme avare de la rue de Varenne d'homme généreux, je devinai combien elle était profonde et puisée aux entrailles mêmes de notre nature. C'est vous dire, mon cher Théven, que, si vous voulez me prêter votre plume, je suis disposé à vous enrichir de mes longues épreuves et du trésor si péniblement amassé de mes réflexions. Voyons, êtes- vous décidé ?
Falgouët n'apercevait pas distinctement ce qu'on exigeait de lui. Mais comment refuser de s'engager, avec M. de Pierrerue, dans une œuvre même irréalisable de tous points, quand le sort de Claire y paraissait si étroitement mêlé ? Ce père terrible n'avait-il pas prononcé ces paroles effrayantes : « Ma fille est aussi un sacrifice à mon idée ? »
— Eh bien ? insista le vieillard,
— Monsieur le marquis, dit le jeune homme, en voyant les espérances que vous daignez fonder sur moi, je regrette de n'avoir pas, de bonne heure, porté l'effort de mon intelligence sur les choses de la politique, ou de l'histoire, ou de la philosophie. S'il en eût été ainsi, je me trouverais à même, désormais, de répondre à votre confiance et de satisfaire au plus vif
désir de mon cœur, celui de commencer à reconnaître vos bontés. Toutefois, bien que mes études, purement littéraires, ne doivent guère me servir à élucider les problèmes ardus familiers à votre esprit, je mets ma faiblesse à l'abri de votre force, et je suis prêt à me jeter dans telle besogne qu'il vous plairsi de m'im-
poser.
— De vous imposer, Théven ?
i— Vous en avez acquis le droit, monsieur le mar-p quis : ne m'appelez-vous pas votre enfant ? Je vous en supplie, faites-moi Thonneur de me traiter toujours comme votre enfant.
— Mon cher enfant ! murmura M. de Pierrerue, la voix étranglée par une émotion subite.
Il étreignitle jeune Breton. Celui-ci sentit ses yeux se mouiller : il pensait au couvent des Carmélites de Vaugirard. Oh ! il se ferait tant aimer de M. de Pierrerue, qu'il prendrait à la longue quelque influence sur lui, et arracherait Claire à sa cruelle destinée. Claire, religieuse! Il eut toutes les peines du monde à ne pas tomber aux pieds du vieillard, à ne pas crier grâce pour elle et grâce pour lui. Voilà bien les artistes ! ces êtres sublimes et naïfs, armés toujours de leur cœur, et, parce que le cœur est Tarme la plus noble, croyant cette arme suffisante dans la bataille de la vie.
Le marquis reprit son siège près du feu.
— Théven, dit-il, vous êtes trop modeste : il me paraît que vous ne possédez pas la connaissance complète de vos facultés. Sondez-vous courageusement, et
VOUS démêlerez, au fond de vous-même, un philosophe à la logique irrésistible, à l'argumentation serrée. Ces qualités brillantes, je les trouve en germe dans votre critique des livres de l'abbé de Lamennais ; un travail assidu les développera. Pourquoi, d'ailleurs, établir une différence si marquée entre les œuvres de la littérature proprement dite et celles de la politique ou de l'histoire ? L'esprit humain est un, et qu'il enfante Poljreucte ou le Discours sur la Méthode^ Athalie ou le Discours sur V Histoire universelle^ il ne sort pas de son unité. Ces quatre chefs-d'œuvre sont le fruit presque divin d'une même et unique raison.
— Cependant les manifestations diverses attestent...
— Non, vous dis-je ! interrompit-il despotiquement, l'esprit humain est un, comme la lumière. Seulement^ Dieu n'a pas accordé à chaque individu le même degré de cet esprit, qui est le rayonnement splendide de son immortalité. Dieu, qui répudie l'égalité parmi les hommes, a eu des privilégiés, et je ne sais pourquoi je m'imagine que vous êtes un de ses élus.
— Monsieur le marquis...
— Voulez-vous dire que je me trompe ? Eh bien î quand cela serait, quand même je devrais vous voir plier sous le faix d'un labeur écrasant pour votre cerveau, ne nous resterait-il pas la gloire, à vous, d'avoir essayé une œuvre décisive pour la restauration de l'Autorité dans le monde, à moi de vous y avoir contraint ? Mon enfant, Joseph de Maistre a écrit : « L'homme doit agir comme s"* il pouvait tout ^ et se résigner comme s'il ne pouvait rien. » Si nos tenta-
gÔ LE MARQUIS DE PIERRERUE
tives avortent, nous ferons ce que recommande le grand politique chrétien, nous nous résignerons religieusement.
— Dans ce cas, monsieur le marquis, il ne me reste plus aucune objection à élever, et vous pouvez disposer de moi... Quand commencerons-nous à travailler?
— Aujourd'hui même je mettrai les premiers docu ments entre vos mains.
— De vrai- je les attendre ici, ou les aller chercher moi-même rue du Puits-qui- Parle ?
— Depuis longtemps, Grippon nourrissait le désir de voir classer les papiers relatifs à la Société de Secours Intellectuels^ et il a eu une idée que je trouve excellente : il a fait meubler une chambre pour vous dans la maisonnette de la rue des Postes. Vous répugnerait-il de venir habiter notre quartier un peu triste ?
— Certes, en aucune façon ! s'écria Falgouët, partagé entre la joie de vivre plus près de Claire et l'ennui suprême de démêler en tout ceci la main de Grippon.
— Logés pour ainsi dire sous le même toit, nos communications seront plus faciles, surtout en cette affreuse saison de l'hiver.
— C'est juste.
— Depuis que la Société existe, il n'est jamais arrivé à aucun de nos enfants de franchir le seuil de ma maison ; je les vois partout, excepté chez moi. Mais dès que Grippon m'a communiqué son projet, j*ai été heureux de vous ouvrir ma porte à deux battants. Du reste, monseigneur Tamisier m'a parlé en de tels termes de votre famille si honorable...
— Quoi! monseigneur a eu la bonté...
— N'a-t-il pas connu un de vos oncles à bord du Centaure ? Il m'a dit que Thomas Falgouët était un marin admirable, et, à moi, vieux soldat, cela m'est allé au cœur tout de suite.
Ce souvenir des siens , qui lui arrivait brusquement dans une situation morale des plus tiraillées, troubla Falgouët ; il pensa à son oncle^ à sa mère morte, à son père qui lui était devenu étranger, et quand il voulut répondre au marquis, un sanglot lui coupa la voix.
M. de Pierrerue se tut, saisi de respect. Puis, comptant arracher le jeune Breton à une douleur dont Tintime secret résidait dans la nature souverainement exquise de Falgouët, il Tinvita à sortir avec lui.
— Venez ! lui dit-il. Puisque madame de Prémians est désormais hors de danger, je veux aller vous installer moi-même dans votre nouveau logement.
Théven lui prit le bras, et ils marchèrent vers la porte.
Au même instant, on frappa un coup sec.
Falgouët souleva le loquet et ouvrit. Monseigneur Tamisier et Grippon parurent. L'homme d'affaires portait la tête basse ; il avait l'allure consternée. Quant à révêque de Lha-Ssa, des larmes coulaient à travers ses paupières crevassées.
— Mon Dieu ! s'écria M. de Pierrerue.
— Elle est morte, murmura monseigneur Tamisier, elle est morte !
Le marquis pâlit affreusement.
çS LE MARQUIS DE PIERRERUE
— Et la Société ? et la Société ? fit-il levant les bras au-dessus de sa tête par un mouvement désespéré.
Il s'affaissa sur une chaise. Falgouët et Grippon s'empressèrent autour de lui. Il y eut quelques minutes d'inquiétude. Enfin, le vieillard, se remettant debout :
— Monseigneur, dit-il, pensez-vous qu'à nous tous nous puissions sauver la Société de Secours Intellect tuels ?
L'évêque ne répondit pas.
— Et vous, Grippon ? implora le marquis, hagard.
— Oui, s'écria l'intendant avec enthousiasme, la Société vivra I Dieu ne voulait pas qu'elle pérît, et il nous a envoyé du secours à l'heure suprême du danger. Qui pourrait, en effet, s'empêcher de voir, dans l'arrivée de M. Théven Falgouët parmi nous, un gage de la protection céleste ? En écrivant les Mémoires de la Société de Secours Intellectuels ^ M. Falgouët lui attirera de nouvelles recrues et de nouvelles ressources. Du reste, secouez les soucis de la question d'argent : cette question me regarde ; or vous savez, monsieur le marquis, si Je m'entends à la pratique des affaires, et si vous pouvez compter sur mon entier dévouement. Une chose seule importe, à mon humble avis, c'est que M. Falgouët reste parmi nous et se consacre à notre œuvre d'une manière absolue.
— O Théven, ne nous abandonnez pas ! supplia M. de Pierrerue.
— Mon enfant, dit monseigneur Tamisier, souve-
nez-vous-en, vous m'avez promis de nous appartenir à jamais. Etes-vous disposé à tenir les engagements que vous prîtes aux Missions ?
— Je vous le jure sur ce crucifix! s'écria le Breton, électrisé.
Il leva la main vers la croix appendue au mur.
— Monsieur Falgouët, Dieu a pris acte de votre serment, dit solennellement Grippon.
Puis, s'adressant à l'évêque de Lha-Ssa :
— Monseigneur, je vous prie de bénir ce jeune homme, afin que Dieu lui communique la force nécessaire à l'accomplissement de son œuvre.
Incontinent, Grippon se prosterna aux genoux de révêque. M. de Pierrerue suivit son exemple.
Cependant Théven, saisi d'une sorte de terreur devant la comédie sacrilège de Grippon, demeurait debout, tout hésitant. Il avait froid.
— A genoux, monsieur Falgouët ! lui cria l'intendant avec autorité.
• Il ne put pas : ses jambes étaient roides comme des pieux.
— A genoux, mon enfant ! lui dit affectueusement M. de Pierrerue.
Ainsi qu'une masse, Théven se laissa choir sur le parquet. Tout aussitôt, l'évêque étendit ses mains vénérables dans le vide et murmura :
— Je te bénis au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit.
— Ainsi soit-il ! articula Grippon.
Ils quittèrent l'hôtel Servandoni,
Après un rude hiver, le printemps arriva comme une consolation. Les feuilles, trop longtemps prisonnières dans les bourgeons durcis par les derniers froids, brisèrent enfin leur cloison délicate et s'épanouirent sous le jeune soleil. D'abord, ce furent, dans le Luxembourg, quelques panaches verts clair-semés; puis tout à coup les tilleuls, les marronniers éclatèrent sous l'effort de la sève et chantèrent en chœur l'hymne du renouveau. Dans tous les coins du faubourg Saint- Germain, oii les arbres alors étaient moins rares qu'aujourd'hui, la nature célébrait une fête splendide. Il n'était pas jusqu'au pauvre jardinet de la rue du Puitsqui-Parle qui n'eût reçu des mains de la bonne déesse, Abna ParenSj ses verdures, ses fleurs et sa vie.
Au mois de mai i85o, tout brillait, tout rayorTnait
dans cette étroite pièce de terre que nous avons vue si morne, si triste. Le long des plates-bandes^ dont la bêche avait remué le terreau, couraient des cordons de violettes^ de résédas, d'œillets harmonieusement amalgamés. Çà et là, des touffes d'héliotrope embaumaient l'air de leurs parfums discrets. Non loin d'un acacia, dont les branchages souples et grêles ombrageaient le seuil de la maison, des lis aux pistils d'or élevaient leurs têtes orgueilleusement.
Mais l'endroit le plus commode à la fois et le plus agréable de cette chartreuse, car ici régnaient la paix, la simplicité, la quiétude sereine du couvent, c'était la partie opposée au petit hôtel de M. de Pierrerue. Là, des lilas, s'entremêlant avec des lauriers robustes et les rameaux amaigris d'un arbre de Judée, formaient un berceau sous lequel on avait disposé un banc pour s'asseoir. On était bien en ce réduit, ayant devant soi toutes les fleurettes du parterre, et au-dessus de sa tête le chant des oiseaux, blottis dans le lierre, qui revêtait d'un ample manteau de feuillage sombre la maisonnette habitée par Grippon.
Au moment oîi nous introduisons le lecteur dans le jardinet de M. de Pierrerue, trois personnes occupaient le berceau sous les lilas : le marquis, monseigneur Tamisier, Théven Falgouët. Le jeune Breton, assis entre les deux vieillards, tenait une plume et, se penchant de temps à autre vers une petite table placée devant lui, il écrivait. Du reste, si nous ne savions que notre héros avait seul mérité la confiance de M. de
Pierrerue, nous aurions quelque peine à le reconnaître, tant il nous paraît changé.
Falgouët n'était plus un bohème à la mine piteuse, au costume presque sordide, à l'allure gauche et embarrassée ; il portait un vêtement élégant, il développait son geste avec grâce, et sa figure, dont les hideux stigmates de la misère avaient pour ainsi dire tordu les traits, apparaissait maintenant dans tout l'éclat de ses lignes harmonieuses, un peu effilée peutêtre, mais pleine de distinction et de je ne sais quel charme sympathique et doux. Sa barbe, autrefois buissontieuse et rude, brillante et souple désormais, s'étalaft en éventail sur le col d'une chemise coupée par les ciseaux d*\in artiste. Pour le moment, il avait la tête nue, et ses cheveux blonds, sans raie, rejetés par la main, coulaient en boucles épaisses de toutes parts.
— Voilà! dit-il, s'adressant à M. de Pierrerue. Il déposa la plume.
— Encore cette note, mon cher Théven, articula le marquis d'un air préoccupé :
— Réfuter cette pensée impie de Mirabeau : « Un prince qui ramène à lui toute V Autorité^ la perd toute, » — Prouver que le Prince est le seul dépositaire de l'Autorité, que seul il l'a reçue de Dieu, et qu'il en doit compte à Dieu seul. L'Ecriture n'a-t-elle pas dit : « Per me régnant Reges?,,. d et encore: « Omnis potestas a Deo ?...»
— Pardon si j'ose vous interrompre, monsieur le marquis, murmura timidement Tévêque de Lha-Ssa ; il ne faudrait pas oublier que les héritiers de madame de Pré-
mians nous attendent, à deux heures, chez leur notaire. Une heure vient de sonner, et la rue des . Cannettes n'est pas près d'ici.
— Vous avez raison, monseigneur ; deux minutes pour mettre un peu d'ordre à ma toilette, et je vous rejoins.
II se leva. Puis, se retournant :
— A propos, Théven, avez-vous songé à l'article sur la Correspondance de Pépin-le-Bref avec le pape Etienne II?
— J'ai commencé ce travail, monsieur le marquis.
— Arrêtez-vous là. Avant d'envoyer ce compterendu à notre journal, Y Opinion Catholique^ je désire étudier avec vous la question si importante du Pouvoir temporel des Papes.
II s'éloigna.
— Véritablement, mon cher enfant, dit monseigneur Tamisier, quand le bruit des pas de M. de Pierrerue se fut perdu sur le sable des allées, je vous admire. Comment! ce n'est pas assez d'écrire V Introduction aux Mémoires de la Société^ de débrouiller d'énormes paperasses, il faut encore que vous collaboriez à V Opinion Catholique ?
— C'est le désir de M. de Pierrerue.
— A ce compte, vous ne terminerez jamais votre ouvrage sur la Bretagne ?
— Mon roman ? .
— Les scènes que vous m'en avez lues m'ont intéressé. Je ne vous dirai pas que la partie amoureuse
de votre récit m'ait enchanté précisément. La passion, quand elle éclate avec cette force, peut devenir contagieuse et troubler l'âme du lecteur. Mais ce que je louerai sans réserve, ce sont vos descriptions. Vos pages sur les environs de Plogoff, les roches de Penmarc'h, la pointe du Raz, reflètent bien le caractère sauvage de ce coin perdu de la Bretagne. J'ai reconnu mon pays.
— C'est trop d'indulgence, monseigneur, dit Falgouët.
Puis il ajouta avec mélancolie :
— Peut-être M. de Pierrerue me permettra-t-il d'achever un Jour mon livre.
— Et s'il ne vous le permet pas, absorbé par tant de travaux que vous devez réaliser ensemble ?
— Alors, le romancier oubliera son roman.
— Il n'entrait pas dans les vues des Organisateurs de la Société de Secours Intellectuels de vous demander un pareil sacrifice.
— Pourtant, si le Fondateur l'exige, ce sacrifice ?
— Il faut lui résister. Loin d'être établie pour entraver la carrière d'aucun de ses enfants^ la Société^ au contraire, existe pour aplanir les difficultés de cette carrière, quelle qu'elle soit. Certes, je n'ignore pas que votre situation parmi nous est exceptionnelle ; je vous avouerai néanmoins que ni M. de la Salvetat, ni M. de Nayrouse, ni M. Duport, ni Grippon, ni moi nous n'entendons que les Mémoires de la Société vous fassent négliger absolument votre avenir.
— Mon avenir !.., Je n'ai pas d'avenir.
— Comment?...
— Monseigneur, votre élève répète à tout propos : 9. — Je suis dans les mains de Dieu! » Je puis dire, moi : ce — Je suis dans les mains de M, de Pierrerue ! »
Un soupir douloureux s'échappa de sa poitrine. Comme si ses yeux dos à jamais eussent pu regarder le jeune homme, l'aveugle tourna brusquement vers lui sa belle face de martyr.
— Théven, lui dit-il avec une gravité religieuse, Dieu a mis les plus grands obstacles sur le chemin des plus forts. Pourquoi désespérer ainsi ?
Le Breton sentit tressaillir toutes les fibres de son être.
— N'avez-vous pas remarqué, continua l'évêque, que, si vous livrez une grande lutte, quelqu'un combat à vos côtés ?
— Oh! monseigneur...
Il ne put en dire davantage.
— Depuis trois mois que vous vivez ici, je vous observe, mon cher enfant, et je sais aujourd'hui combien vous êtes digne d'elle.
— Quoi! s'écria le pauvre Falgouët éperdu.
— Pas de bruit, dit l'évêque dont la voix baissa de plusieurs tons, pas de bruit, vous perdriez tout.
— Ah ! pensez-vous quelle m'aime jamais ?
Monseigneur Tamisier n'eut pas Fair de l'entendre.
— M. de Pierrerue, à qui vous vous immolez tout entier, dit-il, se montrera touché sans doutcà la longue, et alors...
— Alors ?
— Il ne faut pas vous y méprendre, le marquis, sur le compte duquel tant d'idées politiques, que je ne partage pas, ont dû vous éclairer, est avant tout un homme de caste. Mais, en acceptant ses théories, vous avez pris le bon chemin pour les battre en brèche, et un jour il finira par se trouver en face de vous avec son cœur seulement. Or, son cœur est souverainement bon.
— Mais elle? elle?... Oh! permettez-moi de la nommer... Mais elle^ mademoiselle Claire, croyezvous ?...
— M. de Pierrerue a rêvé pour sa fille une autre destinée que le mariage.... Seulement la vie religieuse exige la vocation, et...
— Et mademoiselle Claire ?...
— A la connaissance que j'ai acquise de son carac-* tère, elle me paraît plutôt faite pour le siècle que pour le couvent.
— Vous avez raison, monseigneur; elle est si espiègle, si enfant!...
— C'est un oiseau que la cage terrible du cloître tuerait.
— Tenez I hier, je la regardais de ma fenêtre folâtrer avec Fox à travers le jardin. Je ne vous dirai pas ses mille folies en compagnie de Tépagneul. Tantôt le chien la poursuivait, tantôt à son tour elle poursuivait le chien, et c'étaient des éclats de rire, des aboiements à faire croire que la maison avait changé de maître. Deux fois, M. de Pierrerue, qui travaillait dans son cabinet, envoya Françoise pour mettre fin à des jeux trop bruyants. Mais on fit un pied de nez à la nourrice^
et l'on continua à galoper par les allées. M. le marquis dut se déranger lui-même à la fin. J'avoue que, lorsqu'il eut parlé, tout rentra dans le repos.
— Pauvre enfant !
— Pauvre enfant, en effet, monseigneur, car mademoiselle Claire n'est pas heureuse. Puisque M. de Pierrerue, outrepassant les droits que lui donne la nature, songe à enterrer sa fille à Vaugirard, il devrait du moin^ ne pas lui ravir ses dernières heures de gaîté, de jeunesse, d'épanouissement. Les païens, accordant à leurs condamnés à mort la faveur du repas lihre^ étaient plus généreux que ce chrétien farouche, lequel va immoler son enfant sans lui avoir permis une seule joie...
— Théven ! dit l'évéque d'un ton de reproche.
— Pardonnez-moi, monseigneur. . . Mais, hier, quand j'ai vu mademoiselle Claire, tout entière à ses amusements naïfs, plier tout à coup à Tinjonction paternelle et quitter le jardin tête basse, mes yeux se sont remplis de larmes. N'est-il pas vrai que la tristesse de l'enfant est plus pénible à supporter que celle de Thomme ? Chez l'homme, elle peut être le fruit de toutes sortes de fautes; mais quelles fautes osera-t-on reprocher à un enfant ?
Monseigneur Tamisier demeura interdit : il était trop bouleversé pour répondre. P'algouët, qui craignit d'avoir poussé les choses un peu loin, éprouva soudain un embarras qui le rendit muet, lui aussi.
— Mon cher Théven, dit enfin Tévêque de Lha-Ssa, un mariage entre Claire et vous comblerait mes vœux ;
oui, je suis prêt à vous aider de tout mon cœur^ c'està-dire de toutes mes forces, à faire réussir votre union. Maintenant, ne pensez pas que l'entreprise oîi nous nous engageons soit facile. Grippon m'a longuement entretenu de vous, et je sais que vous serez riche un jour. Mais notre homme d'affaires s'aveugle absolument, quand il croit le marquis capable d'hésiter entre les difficultés d'argent qui l'étreignent et la volonté . formellement exprimée de sa sœur. La Supérieure de Vaugirard exige que sa nièce, dont aucun gentilhomme ne recherchera la main à cause de sa pauvreté, soit Carmélite, et nous aurons plus de peine à l'arracher de ses mains que de celles de M. de Pierrerue. Je vous ai dit autrefois quelle influence mademoiselle Claire-Antoinette exerça de tout temps sur son frère. C'est elle, en réalité, qui mène tout ici. Vous le voyez, notre ennemi est redoutable, et d'autant plus qu'il se tient caché dans une retraite inaccessible. Faut-il désespérer pourtant? Non. Je suis évéque , et la religion me livre des armes pour combattre la Supérieure des Carmélites et faire céder son orgueilleuse obstination. Si l'on refuse d'écouter le précepteur de Claire, le directeur de sa conscience parlera, et j'édifierai si bien la tante sur le caractère de la nièce, qu'elle ne pourra, sans intéresser son propre salut, persévérer dans ses desseins. Peut-être ma vie errante, ma vie tout entière adonnée à l'action apostolique, m'a-t-elle toujours dérobé la grandeur des Ordres contemplatifs : quand on combat soi-même, on a de la peine à distinguer ceux qui prient loin de la bataille pour nous attirer la vicie
toire. Quoi qu'il en soit, malgré une sorte d'antipathie pour ces cloîtres solitaires qui, aux siècles passés, enfantèrent pourtant des Saints admirables, des Apologistes de génie, je n'eusse pas hésité à diriger Claire vers le Carmel, si Claire m'eût paru faite pour la vie terrible du Carmel. Dieu m'en est témoin! j'aurais salué la vocation religieuse de mon élève avec des larmes de joie, je l'aurais considérée comme une sorte de récompense accordée à mes efforts, à ma sollicitude, à mon dévouement de chaque jour. Mais quand cette adorable enfant, légère et folle comme une linotte de notre Bretagne, répugne manifestement à toute austérité, à toute contrainte; que, par les aspirations de son âme et de son cœur, elle semble s'attacher au monde, n'y aurait-il pas cruauté à l'ensevelir dans un couvent? Oui, je le proclame à la face du Ciel, ce serait à la fois un meurtre et une odieuse profanation ! S'il a plu à M. de Pierrerue d engloutir sa fortune dans une entreprise, oîi malheureusement la politique prima trop la charité, qu'il le sache bien, les saintes retraites chrétiennes de Vaugirard ou d'ailleurs n'ont pas été établies pour faire un sort à sa fille. Dieu plane au-dessus des misérables combinaisons de notre orgueil, et il ne convient ni à sa majesté ni à sa gloire d'être une sorte de pis-aller pour les enfants que les imprudences paternelles ont eu le tort de déshériter.
— Alors, mademoiselle de Pierrerue n'a pas de fortune?
— Elle n'en a aucune du chef de ses parents. Ce fut .en vain que, M. Duport et moi, nous protestâmes en
plein conseil, quand, pour ac]uitter dernièrement certaines dettes delà Société^ M. de Pierrerue vendit à je ne sais quel clientdeM. Wasmus la terre de Boissezon, apanage maternel de sa fille. Comme saint Jean, nous parlâmes dans le désert. J'aurais dû peut-être, ce jourlà, me séparer de la Société de Secours Intellectuels, Ma présence, en effet, ne me rend-elle pas un peu complice de cette spoliation? Mon incommensurable tendresse pour Claire m'a retenu ici... Elle est mon enfant...
Il s'arrêta brusquement. Il pleurait.
— Mais moi, je serai riche ! murmura Falgouët.
— Hélas ! vous, vous n'êtes pas gentilhomme.
— Gentilhomme?...
— Vous vous félicitiez, l'autre jour, de la liberté que M. de Pierrerue vous laisse dans sa maison. Vous allez, vous venez comme il vous convient. Le cabinet du marquis vous est ouvert à toutes les heures, vous pénétrez jusque dans sa chambre quand cela vous plaît, et si, succombant à la tentation [d'échanger quelques mots avec Claire, vous Tabordez au jardin, son père n'a jamais songé à troubler vos tête-à-téte... Théven, vous êtes digne de la confiance qu'on vous témoigne; mais cette confiance, dont vous vous targuez un peu naïvement, m'épouvante, moi, au lieu de me réjouir. Vous faut-il la vérité dépouillée de tout artifice? si vous étiez gentilhomme, on ne vous permettrait pas cette allure dégagée. Un gentilhomme, étant capable de prétendre à la main de mademoiselle de Pierrerue et pouvant dès lors la compromettre, ob-
tiendrait l'honneur d'une surveillance assidue ; tandis que vous, songez-y, vous n'êtes que le fils d'un artisan et ne sauriez tirer à conséquence.
— Quoi! il est encore des hommes assez fous ?...
— Filiusfabri, comme on le disait de Jésus-Christ, vous êtes le fils d'un artisan,
— Non, monseigneur, il est impossible que la haute intelligence de M. de Pierrerue...
— Cette haute intelligence a créé la Société de Secours Intellectuels^ laquelle n'est autre chose que la revendication des droits de la noblesse, de tous les privilèges de l'ancien régime. M. de Pierrerue croit avec un poète de l'antiquité que le genre humain est fait pour quelques hommes, « Humanum paucis vivit genus. »
— Mais alors, monseigneur, pourquoi faites-vous partie de cette Société odieuse? et pourquoi m'avezvous pressé d'en faire moi-même partie?
— Dès notre première rencontre, mon enfant, vous me criâtes : Sauve:{-moi ! Souvenez-vous-en, vous succombiez à toutes les défaillances du corps et de l'esprit. Pouvais-je hésiter à vous appeler dans un milieu apaisé, saint, religieux? Je vous engageai à devenir l'un des nôtres, ne songeant en aucune façon à opprimer votre intelligence sous l'étreinte de théories politiques que Dieu, le père de tous les hommes indistinctement, réprouve; mais au contraire, espérant que, dans le calme créé autour de vous par les bienfaits de la Société^ votre intelligence malade se fortifierait et s enlèverait d'un essor plus assuré. L'intérêt que je pris toujours à votre roman sur la Bretagne, un livre, vous
en conviendrez, peu fait pour attacher un évêque, ne vous dit-il pas qu'en vous ouvrant la Société de Se^ cours Intellectuels, mes vues étaient dépouillées de tout égoïsme? Quand je vous ménageai des relations quotidiennes avec nous, je ne pensais ni à moi, ni même à Dieu, je pensais à vous seul.
— Ah I monseigneur, pardonnez-moi : je vous rends grâces à toute heure.
— Pour moi, continua l'aveugle vivement, je fus long à démêler le véritable esprit de la Société , et, lorsque m'apparut cet esprit, qui ravalait cette œuvre divine jusqu'aux degrés inférieurs d'une conspiration politique, il n'était déjà plus temps de m'en aller. Comment me résoudre, en effet, à abandonner mademoiselle de Pierrerue, menacée d'une destinée pitoyable? Personne ici ne comprenait cette enfant; l'attitude dominatrice de son père l'effrayait, à moi seul elle ouvrait sa jeune âme, et je riais avec elle, et je jouais avec elle, et mes leçons lui étaient comme autant de joies. Non, non! je ne devais pas la quitter.
Il s'interrompit.
— Quelqu'un vient, dit-il, j'entends des pas; Falgouët, qui tenait sa tête penchée, la leva et regarda
devant lui. Il vit M. de Pierrerue au bout de Tallée.
— C'est le marquis, murmura-t-il.
L'évêque se mit debout.
— Excusez-moi, monseigneur, fit M. de Pierrerue. J'ai été un peu long : je donnais sa besogne à Claire.
— Partons vite, monsieur le marquis. On nous attend sans doute.
lO.
114 ^^ MARQUIS DE PÏERRERUE
M. de Pierrerue lui prit le bras, et ils allèrent vers la porte du jardin. Au moment de la franchir, le marquis s'adressant à Falgouët :
— Mon cher Théven, lui dit-il, j'ai oublié de vous annoncer que j^ai trouvé, à la bibliothèque Sainte-Geneviève, l'édition de Saint Bernard de Dom Mabillon. Quel homme, ce saint Bernard! quel homme! FAutorité même !
La porte s'ouvrit et se referma.
Quand Falgouët se trouva seul, il retourna vers le berceau de lilas à pas lents, et se rassît sur le banc qu'il venait de quitter. Un instant, il resta immobile, absorbé, l'œil errant au hasard dans l'espace. Enfin, faisant un geste décisif, il se pencha vers la petite table surchargée de papiers, saisit un crayon et écrivit quelques lignes sur une feuille blanche. Mais, tout à coup, sa main retomba inerte, et son front, poli comme un marbre, se plissa sous l'effort de la pensée. Évidemment, une difficulté l'arrêtait.
A la recherche de je ne sais quelle note, il fouilla fiévreusement le vaste buvard étalé devant lui. Des poches du buvard, les pages d'un manuscrit s'échapf)èrent, et, chassées par l'air assez vif, se dispersèrent à travers les allées voisines. Falgouët les regarda voltiger
Il6 LE MARQUIS DE PIERRERUE
au soleil avec insouciance, puis haussa les épaules par un mouvement empreint d'une étrange pitié. Le crayon glissa de ses doigts. Décidément, il était incapable, aujourd'hui, de poursuivre V Introduction aux Mémoires de la Société de Secours Intellectuels.
Notre Breton se croisa les bras hardiment, et, négligeant son œuvre éparpillée à tous les coins du jardin, repassa dans son esprit sa longue conversation avec monseigneur Tamisier. Certes, il n'avait jamais pensé, même dans les rares moments oîi Claire, causant avec une familiarité enfantine, lui laissait entrevoir comme un commencement de trouble dans son cœur, qu'il lui serait facile de conquérir cette jeune fille, placée si loin de toute atteinte par les préjugés tenaces de son père. Surtout depuis que, par des rapports quotidiens, il lui avait été permis de pénétrer plus à fond la nature effroyablement despotique de M. de Pierrerue, il s'était pris à trembler plus d'une fois. Mais Grippon, aux aguets des moindres émotions de son protégé, Grippon, qui le couvait de l'œil ainsi qu'un avare fait son trésor, avait toujours réussi à le relever de ses abattements.
— Courage ! lui disait-il, vous viendrez à bout de toutes les résistances du marquis. Vous êtes pour lui la Société de Secours Intellectuels tout entière, et de tout temps il préféra cette Société à sa fille.
Quand la peur égarait de nouveau ses esprits, Falgouët, que la fatalité de sa situation condamnait à recourir à l'intendant, n'entrevit, dans l'extrême péril oîi la carmélite Claire- Antoinette mettait son amour.
qu'une ressource : Grippon. Qui sait si Grippon, armé jusqu'aux dents contre M. de Pierrerue, n'avait pas par devers lui quelque attache secrète qui lui permettrait de paralyser l'influence si funeste de la Supérieure de Vaugirard ? Plus d'une fois, il avait entendu cet homme, parlant des membres de la Société de Secours Intellectuels^ se vanter de tenir tout ce monde dans sa main.
Ayant enlacé, dans les mailles étroites de son filet, et le Fondateur et les Organisateurs de la Société, Grippon était-il capable d'avoir négligé Claire-Antoinette de Pierrerue, la capture la plus précieuse, au dire de monseigneur Tamisier ? Oui, oui, la Religieuse se trouvait, elle aussi, empêtrée dans les combinaisons du terrible intendant. La logique impitoyable qui enchaînait l'un à l'autre les moindres faits de Grippon, ne permettait aucun doute à cet égard.
Falgouët se leva et recueillit précipitamment les feuillets de Y Introduction. Il avait hâte de courir chez Victor Ferrall pour lui soumettre le cas nouveau de ses appréhensions. Si Ferrall, dont les conseils l'avaient guidé sûrement jusqu'ici, était d'avis qu'il s'ouvrît à Grippon des renseignements fournis par monseigneur Tamisier, il verrait Grippon le jour même et ne lui cacherait rien.
Tout en faisant ces réflexions et bien d'autres, le Breton avait ramassé les pages de son manuscrit. Il les compta. Il en manquait deux. Plusieurs fois il parcourut le jardinet dans tous les sens, écartant les arbustes, les touffes d'herbe, les fleurs. Il ne découvrait rien.
— Ici, ici ? lui cria-t-on.
C'était une voix fraîche et sonore comme le cristal. Falgouët bondit et se trouva devant l'une des fenêtres du marquis. Au balcon de cette fenêtre toute grande ouverte était accoudée, parmi les clochettes des liserons et les rameaux épanouis de mille plantes grimpantes, mademoiselle Claire de Pierrerue.
— Tenez, monsieur, dit-elle, lui tendant les deux pages, je vous restitue votre bien. Elles se sont arrêtées à mes pieds ; le vent n'a pu les emporter plus loin.
— Je ne sais comment cela est arrivé, balbutia Théven.
-—Avouez que, lorsque votre buvard s'est vidé sur le sol, vous ne vous êtes guère pressé d'en retenir les papiers.
— Eh quoi ! mademoiselle, vous avez vu ?*..
— J ai vu que V Introduction aux Mémoires de la Société vous inspire un médiocre intérêt.
— Oh I mademoiselle... Je vous jufe au contraire*..
— Mon père est sorti, soyez donc franc, et proclamez avec moi que les travaux imposés par lui à ses secrétaires sont fort ennuyeux.
Ce ton de bravoure, qui s'accommodait si bien avec l'expression mutine du visage de la jeune fille, donna de l'audace au Breton.
— Ma foi, dit-il, j'ignore, mademoiselle, si votre besogne est agréable et commode ; quant à la mienne, hérissée d'arguments, de textes, de citations, je ne vous dissimulerai pas qu'elle est tout ce qu'il y a au monde de moins facile et de moins amusant.
— A la bonne heure ! monsieur Falgouët. Pour cette parole de sincérité, je vous donnerais une bonne poignée de main, si le balcon n'était d'ailleurs un peu trop haut.
Des montants de bois entrecroisés étaient fixés à la muraille, soutenant les plantes folles qui grimpaient jusqu'à la toiture du petit hôtel. Falgouët engagea les pieds dans les losanges de ce treillis fragile et passa son bras à travers la balustrade du balcon.
— Etes- vous fou ! s'écria Claire épouvantée.
-^ Vous m'avez fait une promesse, dit Théven d'un ton de prière.
— Descendez vite.
— Votre main, je vous en supplie !
Elle ne sut pas la refuser. Il la pressa vivement, puis,^ sentant comme si le cœur lui manquait, sauta d'un élan dans le jardin. Il était fort pâle.
— Est*ce que vous vous êtes fait mal ? lui demandât-elle.
— Non.
— Mais alors ?...
— Je pense que, si M. de Pierrerue venait à soup-* çonner que je ne suis pas parfaitement heureux d'avoir été admis à écrire les Mémoires de la Société de Secours Intellectuels^ il pourrait m'éloigner de lui, et je ne puis m'empècher de trembler...
— Il vous en coûterait donc beaucoup de quitter mon père ?
— On ne se sépare pas volontiers de ceux qui nous aiment, et, sauf vous, mademoiselle, à qui j'ai dû res-
ter indifférent, on m'a répété que j'avais conquis l'affection de tous les membres de la Société.
Glaire ne regardait plus Falgouët ; elle s'était tournée vers une cage cachée à demi dans les clématites, et agaçait du doigt des pinsons, des chardonnerets, des bouvreuils qui y voltigeaient entremêlés.
— Ce sont des oiseaux du Miner vois, où je suis née, dit-elle. Mon père me les a apportés de notre ferme de Boissezon, lors de son dernier voyage avec M. Wasmus. N'est-ce pas qu'ils sont jolis ?
— Ils sont très beaux, en effet, répondit Falgouët. En articulant ces mots, il admirait les belles lignes
formées par la longue robe de mademoiselle de Pierrerue. C'était une robe fort simple de mousseline laine gris-clair. Au bas de la jupe, sans agréments, tombant à plis droits avec chasteté, les petits pieds de Claire, chaussés d'élégantes pantoufles de satin noir, apparaissaient discrètement.
Falgouët fit quelques pas : il voulait voir le visage de la jeune fille. Mais, au même instant, comme si elle eût deviné Tintime préoccupation du jeune homme, Claire sauta dans le cabinet de son père et disparut,
Falgouët demeura penaud. Il eut envie de se hisser encore une fois jusqu'au balcon et de poursuivre celle qu'il aimait au fond de sa retraite. Il n'osa pas. Françoise pouvait l'apercevoir... Puisqu'il lui fallait à tout prix retrouver Claire, au lieu de s'exposer à tout perdre par une escalade imprudente, que ne pénétrait-il dans le cabinet de M. de Pierrerue par la porte tout simple-
ment, comme il avait acquis la liberté d'en user chaque jour et à toute heure ?
Sans plus hésiter, il marcha droit au perron de l'hôtel. Il rencontra Françoise dans le vestibule en train d'épousseter la banquette collée au mur.
— Bien le bonjour, monsieur Falgouët, bien le bonjour ! lui dit la nourrice avec une affabilité souriante.
— Bonjour, Françoise... Je viens chercher un livre dans le cabinet de M. le marquis.
— Jésus-Maria ! s'écria la vieille femme, on n'entend plus parler que de livres à présent dans cette maison.
Puis, se penchant à Poreille du Breton :
— Monsieur Falgouët, je voulais vous demander un petit service. Puisque M. le marquis écoute vos paroles comme paroles d'Evangile, ne pourriez- vous pas le prier de ne pas tant faire travailler sa fille?... Ohl vous savez, il faudrait lui dire cela bien doucement, car il n'est pas des plus commodes, mon pauvre cher maître... Mais, à la fin, je n'entends pas qu'il tue mon enfant avec toutes ses écritures.
— Vous croyez donc?...
— Comment! vous qui demeurez ici depuis trois mois, qui jacassez journellement avec tout le monde, vous n'avez pas remarqué que mademoiselle maigrit à vue d'oeil?
— Je vous avoue, bonne Françoise, que je ne m'étais pas aperçu... murmura Falgouët, oppressé.
Il recula de quelques pas et s'assit sur la banquette.
— Vous êtes bien, vous aussi, comme tous les hom-
122 LE MAkQUIS DE PIERRERUÉ
mes, lui dit la nourrice d'un air de reproche : une femme ne vous pèse pas une once.
Et, s'asseyant à son tour :
— Je me suis plainte déjà à monseigneur Tamisier, continua-t-elle. Mais que voulez-vous que fasse ce pauvre aveugle? D'ailleurs, faut-il vous parler à la bonne franquette? M. le marquis l'écoute tout juste comme un coq écoute une poule. Tandis que vous, monsieur Falgouët, vous lui feriez baptiser une tuile, et, si vous lui parlez, il vous obéira.
— Que lui dire ?
— Vous lui direz que, de jour en jour, mademoiselle Claire devient pâle et fluette comme un cierge pascal, qu'elle n'a pas plus d'appétit qu'un roitelet du Minervois, qu'elle ne rit plus jamais, et que, hier...
— Hier?
— Je l'ai trouvée pleurant tout son saoul sur les grands livres rouges qu'on aapportés de la bibliothèque du Panthéon.
— Quoi I elle pleurait ?
— Et des larmes grosses comme des pois-chiches dô chez nous. Elle m'a sauté au cou, et m'a fait prohiettre de ne rien avouer à son père. Mais, si cette vie conti-* nue ici, je ne tairai pas longtemps ma langue. Certes, je ne désire pas être séparée de mon enfant ; pourtant, à la voir souffrir ainsi, je la préférerais chez sa tante de Vaugirard que chez nous. Là, du moins, elle n'aurait pas toujours la plume à la main : elle chanterait des cantiques avec les sœurs, elle arrangerait l'église...
Falgouët regarda attentivement Françoise.
— Voyons, lui dit-il, croyez-vous sérieusement que mademoiselle de Pierrerue ait du goût pour la vie religieuse?
— Le goût, le goût, c'est comme 1 appétit, il vient en mangeant ; et lorsque Claire sera Carmélite, elle fera comme les autres, à la fdrtune du pot.
— * Cependant, si les larmes répandues hier venaient du chagrin que lui fait éprouver la perspective de quitter le monde ?
— Ce n'est pas cela ; ce sont vos livres qui la fatiguent et Tennuient. D'ailleurs, elle aime tant sa tante Claire- Antoinette l
'— Allez-vous la voir souvent ?
— Pardi ! pas aussi souvent qu'autrefois. Maintenant, lorsque je dis à Claire : « Partons pour Vaugirardi » elle me répond : « Je travaille! »
— Vous voyez, elle ne se soucie plus autant de visiter le cloître qu'on doit lui donner pour prison.
Il ajouta en baissant la voix :
— Est-ce que M. le marquis n'a jamais songé à la marier ?
— La marier, ciel du bon Dieu ! Et à qui donc^ s'il vous plaît ?
— A un honnête homme, tout simplement.
Françoise parut méditer.
— Tant pis I dit-elle tout à coup, mais vous me plaisez, vous, et vous saurez toute la vérité. Vous n'avez pas connu madame la comtesse de Prémians ?... Ah ! quelle femme! et quelle mère c'était pour ma fillette! Elle l'appelait comme ça Clairon. Est-ce gentil ?... Que de
cadeaux, juste ciel ! elle faisait pleuvoir ici ! Toujours des caisses, des boîtes, des coffres, une fois une montre où brillait un diamant gros comme une lentille... Enfin, elle est morte... et nous, nous sommes vivants avec de la paille tant seulement dans le râtelier... Eh bien, figurez-vous que madame la comtesse se planta un jour dans l'esprit l'idée de marier notre demoiselle. Moi, tout en rôdant dans les coins de la maison pour mes nettoyages, je l'écoutais bailler ses raisons à mon maître. Aux premiers dires, M. le marquis, qui ne semblait pas content, remuait la tête sans comparaison comme un âne qu'on étrille de travers. Mais quand madame de Prémians lui eut nommé le fiancé, il sourit, et sa tête ne bougea non plus qu'un terme au bout d'un champ. Ce fiancé était M. le comte Guy de Roquefeuil, l'un des deux fils du duc de Roquefeuil. Il vint ici deux ou trois fois, ce godelureau, tourna autour de Claire; puis un matin on n'entendit plus parler de lui.
— Qu'était- il arrivé?
— Il était arrivé que ce monsieur, maigre comme une araignée et myope comme une taupe, n'avait pas trouvé notre fille assez riche pour lui. — Va-nu-pieds, vaî
— Comment, un gentilhomme!...
— Les nobles ! Ah ! monsieur Falgouët, ce n'est
pas comme à Tancien temps; les nobles, aujourd'hui, ne valent pas plus que vous et moi.
— Dites que souvent ils valent moins, Françoise.
— Pauvre madame de Prémians, comme elle pleura!
Je la vois encore assise sur le canapé du salon, auprès de monseigneur, qui essayait de la consoler. Quand on pense que, sur ses rentes, elle avait mis deux cent mille francs de côté pour sa Clairon...
— Mais^ avec cette dot, interrompit Théven, il me semble que mademoiselle de Pierrerue pourrait trouver à se marier...
— Que vous êtes nigaudinos, vous, avec vos raisonnements, monsieur Falgouët ! Vous croyez donc que lorsque l'argent entre dans les mains de M. de Pierrerue, il reste là comme un paresseux à se reposer? Donnez demain le Pérou à ce cher homme, et je veux bien être crucifiée à l'exemple de Notre-Seigneur, si , aprèsdemain, vous trouvez tant seulement un denier dans ses poches. Tenez ! laissons ce chapitre, il serait trop long, et je n'ai pas envie de me mettre en colère. . . Je ne cherche pas à vous offenser, monsieur Falgouët, mais c'est quelque chose de joli, allez, que la Société de Secours de M. Pierrerue! Avec ses charités, M. le marquis nouse faits tous ici plus pauvres que Job sur son fumier, et le plus affreux, c'est que ma fille entrera dans un couvent.
Le Breton éprouvait un malaise extrême; son front ruisselait d'une sueur glacée. Quelle torture!
— Françoise, balbutia-t-il, si un jeune homme, qui n'est pas noble, mais qui est riche...
La voix lui expira dans le gosier.
— Quoi donc ? demanda la nourrice.
— Osait rechercher la main de mademoiselle
de Pierrerue, pensez-vous?...
— Je pense que, s'il n'est pas noble, il n'a pas besoin de déballer sa marchandise.
— Dans ce cas, mademoiselle de Pierrerue n'épousera qu'un homme ayant lin titre?
— Son père n'en démordra pas.
— Mais elle ? elle ?
— Oh ! elle, je la crois un peu revenue de toutes ces balivernes sur la noblesse...
— Ah! Françoise !...
La tête perdue, il embrassa la vieille nourrice.
— Ah ! ça, mais savez-vous, monsieur Falgouët, dit la pauvre femme, que, si vous n'étiez pas un enfant de la Société de Secours^ c'est-à-dire un garçon sans sou ni maille, je pourrais penser que c'est de vous qu'il s agit ? Théven frissonna.
— Non, non, s'écria-t-il vivement, ce n'est pas de moi... C'est d'un ami à moi... Il s'appelle Victor Ferrail... Il a vu mademoiselle de Pierrerue, il y a quelques mois, à Saint-Sulpice, le jour de Noël....
~ Est-il riche ?
— Il est... il sera très riche... N^est-ce pas, bonfte Françoise, qu'au lieu de voir partir votre fille pour le couvent et d'être condamnée désormais à passer votre vie en tête-à-téte avec M. de Pierrerue, vous préféreriez ne pas quitter votre enfant chérie ?
La nourrice ne répondit pas.
— Songez donc, insista le jeune honfime, quelle joie ce serait pour vous de voir les enfants de madenioiselle Claire, de les soigner, de les élever. Ils seraient vos petits-enfants î...
— Ne me parlez pas de ça, monsieur Falgouët, ne me parlez pas de ça, marmotta-t-elle fondant en larmes soudainement.
Elle ramassa son plumeau sur le parquet; puis, sans se retourner, entra dans le salon, dont elle referma la porte,
Falgouët, plein de résolution, marcha vers le cabinet, au fond du vestibule.
— Entrez I dit la voix de mademoiselle de Pierrerue. Falgouët ouvrit la porte. Claire, courbée sur un
énorme in-folio, leva la tête.
— Je vous demande bien pardon d'oser vous déranger, mademoiselle, balbutia Théven. En sortant, M. le marquis m'a prévenu qu'on avait apporté dé la bibliothèque Sainte-Geneviève...
— Le Saint-Bernard de dom Mabillon ?
— Justement; et comme j'aurais certaines recherches...
— Les recherches pour l'Introduction sont faites, monsieur Falgouët. Mon père a passé la moitié de la nuit à compulser ces gros volumes, et je transcris, pour votre usage, les paragraphes qu'il m'a signalés.
— Eh quoi ! mademoiselle, vous copiez du latin ?
— Hier, c'était de l'anglais. Après les Dialogues
l30 LE MARQUIS DE PIERRERUE
sur la Religion naturelle, de David Hume, les Trai» tés de saint Bernard, Cela ne va-t-il pas de soi ?,.•
— Je m'explique, maintenant, que votre besogne vous ennuie.
— Il est de fait que je ne comprends rien à mes barbouillages ; mais, s'ils peuvent être utiles à mon père, pourquoi ne me résignerais-je pas ?
— Vous avouez donc qu'en remplissant ce dur labeur vous vous résignez ?
Claire arrêta sur Falgouët ses grands yeux bleus pleins de pensées.
— Ce que je viens de vous dire là, monsieur,^ n'est pas bien, fit-elle, laissant aller la plume avec tristesse.
Puis elle ajouta tout à coup : '
— Une fille dans ma position devrait toujours se montrer heureuse de céder à la volonté paternelle.
— Votre position? interrogea Théveii qui, pour se donner une contenance, feuilletait un volume du Sainte Bernard.
On ne répondit pas.
— Il me semble, insista le Breton, feignant d'être très attentif à la lecture d'une lettre adressée au pape Innocent II, que votre position, ici, est celle de toutes les jeunes filles dans leur famille.
— Vous vous trompez, monsieur Falgouët.
— Voulez-vous vous souvenir, tilademoiselle, de l'intérêt affectueux que ne cesse de me témoigner votre père, et me permettre de vous demander en quoi votre vie dififère de celle des jeunes personnes de votre âge et de votre rang ?
rv.
Avec la souplesse d'un roseau qui se relève après la rafale, mademoiselle de Pierrerue, qui se tenait toujours assise , se mit debout. Théven l'enveloppait d'un regard inquiet. Par un geste oîi respirait une pudeur idéale, la jeune fille ramena sa main fluette à sa taille, toucha le nœud qu'y formait, sur le côté gauche, une fine cordelière de laine, laissa glisser son bras et saisit, dans les plis profonds de la jupe, deux petits pompons noirs ébouriffés.
— Voyez-vous ceci ? dit-elle.
-— Eh bien ? s écria Falgouët, dont le cœur battait à lui ravir tout» haleine.
— C'est mon cordon de novice.
— De novice ?
— Le jour de l'an, quand, avec mon père, je suis allée souhaiter la bonne année à ma tante Claire- Antoinette, elle m'a fait ce cadeau précieux, « — Déa sormais, m'a-t-elle dit, tu n'es plus ma nièce, tu es « ma fille. Bien que n'ayant encore prononcé aucun € vœu, tu peux te considérer comme appartenant au € Carmel de Vaugirard. »
— Alors, vous voilà Religieuse ?
— A peu prèSé
— Et vous n'avez pas protesté, quand on vous a passé cette corde au cou ?
Ces paroles, que l'indignation avait arrachées presque à son insu à notre Breton, effarouchèrent la jeune fille.
— Monsieur, dit-elle, si vous aviez pratiqué les livres pieux que, mon père et moi, nous avons mis
l32 LE MARQUIS DE PIERRERUE
entre vos mains, vous connaîtriez cette maxime : « Le joug du Seigneur est léger. »
Sans y rien comprendre, Falgouët acheva de lire la lettre de saint Bernard au pape Innocent. Il reprit enfin :
— Monseigneur Tamisier, qui a le droit de parler de vie spirituelle, lui, proclame, en effet, que « le joug du Seigneur est léger; » mais il se hâte d'ajouter que toutes les épaules ne sont pas assez robustes pour supporter ce joug.
— Avec un peu de bonne volonté, pourtant...
— Prenez garde, mademoiselle, la volonté ne saurait remplacer la vocation.
— Est-ce que monseigneur vous a dit?...
— Si je vous rapporte mon entretien de tout à l'heure avec votre précepteur, me promettez-vous de ne point me trahir ?
— Je vous le promets.
— Monseigneur Tamisier, dont Je suis le compatriote et qui connut des membres de ma famille, m'honore de toute sa confiance et vous devinez, mademoiselle, que s'il devait apprendre jamais...
— Je vous jure qu'il ne saura rien.
Un fauteuil se trouvait placé près de la chaise de mademoiselle de Pierrerue. Falgouët y jeta des yeux oîi brillait une convoitise insensée, mais il n'osa faire un pas pour s'y asseoir. Craignant sans cesse de dépasser le but, la passion, quand elle est profonde, a des timidités enfantines.
— Mettez-vous là, monsieur, lui dit la jeune fille, audacieuse comme l'innocence.
LE CARMEL DE VAUGIRARD l33
Et elle offrit elle-même le fauteuil à notre Breton.
— Eh bien ? demanda-t-elle impatiente.
Lui la regardait, il ne savait que la regarder.
— Donc, monseigneur ?... interrogea- t-elle, un peu dépitée.
— Monseigneur, qui, depuis votre enfance, s'applique à sonder votre âme, croit que vous seriez plus heureuse dans le monde qu'au couvent.
— Comment, il croit cela ? s'écria- t-elle, s*abandonnant à une sorte de transport naïf.
— Il dit plus encore.
— Quoi donc ? quoi donc ?
— Il dit qu'il n'autorisera jamais votre entrée aux Carmélites.
— O mon Dieu î ô mon Dieu ! fît-elle, portant ses deux mains à sa poitrine oppressée.
Ces mots, qui s'étaient échappés des lèvres de Claire comme un cri, bouleversèrent Falgouët. Etait-ce du regret ? était ce de la joie ?
— Monseigneur Tamisier est un saint, poursuivitil, et il professe pour la vie rehgieuse une admiration sans bornes... Mais il prétend que, pour embrasser cette vie, il faut avoir acquis d'exceptionnelles vertus... Or, malgré une existence toute de recueillement et de prière, les possédez- vous, ces vertus terribles qui vous rendraient le cloître léger ? Monseigneur ne le pense pas. « — Théven, me disait-il l'autre jour, si l'on a m'arrache cette enfant pour l'enfermer à Vaugirard, a je ne réponds ni de sa vie ni de son salut. »
Claire eut un frémissement.
l34 LE MARQUIS DE PIERKERUE
— Alors, balbutia-t-elle, il est convaincu que je mourrais, si..,.
— Il en est convaincu.
— ... Et que je pourrais manquer mon salut?
— Certainement, puisque vous suivriez une voie où Dieu ne vous a pas appelée.
— Mais pourquoi monseigneur, qui me connaît si profondément, ne prend-il pas tous les moyens d'empêcher ce qui serait pour moi le plus grand des malheurs ?
— Il sait les desseins de votre père sur vous, et, placé entre son respect pour M. le marquis de Pierrerue et son affection pour son élève, le pauvre aveugle hésite et pleure.
— Il pleure ?
— Que de fois, à votre sujet, je le vis répandre des larmes !
Les yeux de la jeune allé se troublèrent.
— ... Il me répétait : « Je suis son père, moi aussi ! yi L'émotion était trop forte, et les pleurs que, depuis un moment, Claire s'efforçait de contenir, coulèrent librement le long de ses joues. Falgouët, secoué violemment, par un geste dont il eut à peine conscience, saisit les mains de la jeune fille croisées sur ses genoux, et osa les presser dans les siennes.
— Oh! mademoiselle, murmura-t-il, mademoiselle!...
— Que voulez -vous? répondit-elle avec douceur.
— Si vous saviez. . . oh ! si vous saviez comme.,, comme on vous aime!...
-— Je le sais.
— Quoi î...
— Pauvre saint martyr ! Dans mon enfance, tandis que mon père, absorbé par des occupations sans trêve, m'abandonnait, souvent durant des semaines, lui, malgré la distance qui sépare son quartier du nôtre, malgré son grand âge, malgré son infirmité cruelle, ne passa jamais un jour sans venir me voir. Il dit vrai : il est bien mon père, lui aussi.
Brusquement elle retira ses mains, que Falgouët retenait toujours.
— Mais, reprit-elle, quand il s'agit de ma vie, tant dans ce monde que dans l'autre, pourquoi n'a-t-il pas le courage d'une résolution ?
— Vous l'approuveriez donc s'il se jetait à la tra* verse des projets de M. le marquis?
— Monsieur Falgouët, je ne me soucie pas plus de mourir que d'être damnée !
Ces paroles furent articulées d'un ton énergique. Le sang des Pierrerue coulait dans les veines de Claire, et Falgouët pensa, avec d'indicibles tressaillements, qu'on n'en aurait pas facilement raison.
— Mademoiselle, dit-il, la lutte entre votre père et monseigneur ne tardera pas à s'engager. De votre côté, tenez ferme !
— Soyez tranquille! répondit-elle d'un petit air martial, où Falgouët salua de nouveau la race avec enthousiasme.
— Je crois même, hasarda le Breton, que monseigneur va commencer par livrer bataille à madame la Supérieure de Vaugirard.
l36 LE MARQUIS DE PIERRERUE
— Ce sera habile, car, si je ne me trompe, mon père subit en tout ceci l'influence de sa sœur.
— Evidemment la parole d'un évêque, et d'un évêque tel que monseigneur Tamisier, ne pourra manquer de produire un grand effet sur une Religieuse,
— Oh! oui! oui!... fit-elle, battant des mains. Cette gaîté brusque en disait assez long à Falgouët
sur la contrainte que s'imposait cette malheureuse enfant.
— - Enfin ! répita-t-elle, enfin I...
C'était comme un chant de délivrance.
— Enfin ! murmura Falgouët, dont toute Tâme fit écho aux transports candides et touchants de la jeune fille.
Ils se regardèrent ; puis ils échangèrent un sourire plein de mélancolie.
— A propos, fit Claire, ressaisissant la plume, j'oublie mon travail... et quand mon père va rentrer...
— Laissez cela, je vous prie, mademoiselle; je prendrai ces notes moi-même.
Il s'empara du Saint-Bernard.
— Non, non! s'écria-t-elle, rendez-moi ce livre, je veux que vous me le rendiez !
— Françoise prétend que vous vous fatiguez trop.
— Et vous écoutez Françoise !
— Toujours, quand elle me parle de vous.
— Ah!
Elle rougit au point que Ton eût alluma un flambeau à ses joues ^ pour employer l'adorable expression de Théocrite.
LE CARMEL DE VAUGIRARD l37
— Mon Saint-Bernard! demanda-t-elle tendant les deux mains.
Falgouët le replaça devant elle, sur la table.
— Il se peut bien, en effet, dit-elle après une pause, que, dans ces derniers temps, j'aie causé quelque inquiétude à ma bonne nourrice. Moi-même, Je suis effrayée du changement qui s'accomplit en moi... Je n'ai de goût à nulle chose, et je vous jure, monsieur Falgouët, que mes griffonnages quotidiens dans ce cabinet ne m'ennuient pas plus que telle autre besogne coutumière... Comme on devient pourtant!... De gaie, je suis si triste à présent, si triste f... Et si je devinais pourquoi encore î... Monsieur Falgouët, mon père vous aime, et j'éprouve pour vous la plus vive sympathie. Tenez î à votre tour, promettez-moi de n'en souffler mot à monseigneur, et je vous confierai tout ce qu'il en est de moi... Voulez- vous qu'à nous deux nous ayons nos petits secrets ?
— Je ne demande pas mieux ; mais à une condition...
— Laquelle?
— Si je prends tous vos secrets, vous accepterez les miens.
— Sans doute!.... Ce sera très gentil... Je vous disais donc que je ne me reconnais plus moi-même... L'autre jour, je suis allée voir ma tante, et, pour la première fois de ma vie, j'ai éprouvé chez elle un ennui mortel. Les cellules, la chapelle, le jardin où je m'amusais tant il y a encore quelques mois, tout cela m'a paru d'une tristesse affreuse. Il me tardait de m'en
l38 LE MARQUIS DE PIERRERUE
aller. Pourvu que ma bonne tante ne se soit aperçue de rien à ma mine... Elle était longue, ma mine, longue!... Vous comprenez bien que j'ai caché mes impressions à mon père. Qu*eût-il pensé, mon Dieu!... Hier, Françoise voulait me ramener à Vaugirard ; mais je me suis moquée d'elle et j'ai eu l'audace de lui crier : « Vas-y seule f.,, » Savez- vous que je pleure quelquefois en cachette ?...
Elle s'arrêta.
Ce caquetage^ à la fois charmant et douloureux, révélait à Falgouët les premiers troubles de l'amour. C'était évident, le dieu avait touché le cœur de Claire, et bientôt il en serait le maître souverain, La jeune fille, comme un rossignol entre deux roulades, se reposait, reprenant haleine.
— Et après? lui demanda le Breton.
— Après?... Plus rien... Ah! depuis un instant, je sens mon ancien caractère qui revient... Traitez-moi de folle, mais j'ai envie de rire, et, si Fox était là, comme nous nous amuserions!...
— Faut-il vous l'aller chercher?
— Quel enfantillage, vraiment !
Elle se pencha vers un cahier ouvert sur la table.
— Je vais m'appliquer,,. Comme ces fragments de saint Bernard seront cc^iés I Je gage que vous n'y découvrirez pas une faute.
— Quoi ! vous allez écrire maintenant ?
— Et avec le plus grand courage T.. . Ah! ce que vous m'avez rapporté de monseigneur Tamisier nie fait du bien... Vous verriez, monsieur Falgouët, vous
LE CARMFX DE VAUGIRARD iSq
verrez que mon père va se départir de sa rigueur envers moi, et que je ne quitterai pas la maison. Il me sera si doux de travailler pour votre ouvrage ! Je ne suis pas savante, mais je suffirai bien à recueillir des renseignements dans les divers auteurs, n'est-il pas vrai? J'aime les livres, comme mon père et comme vous. C'est moi qui recopierai de ma plus belle écriture votre manuscrit de V Introduction aux Mémoires de la Société, Ce sera si beau ! Mon père, monseigneur Tamisier, Grippon, tout le monde s'accorde à vous reconnaître du génie...
Elle se tut, épuisée. Falgouët la considérait avec un bouleversement profond* Après un silence, il lui dit :
— Voulez- vous mes secrets, à présent?
-*- Voyons!
— Monseigneur Tamisier, qui ne vous croit pas faite pour devenir Carmélite, n'approuve pas non plus sans réserves le genre de vie que vous menez chez votre père.
-*- Trouve-t-il que je perde mon temps?
— Bien au contraire; seulement...
— Seulement?
— Les occupations auxquelles vous vous livfez ne lui paraissent conformes ni à votre caractère, ni à votre âge, ni à votre condition*
— Que désire-t-il que je fasse?
— Selon lui, vous êtes trop appliquée à vos devoirs de secrétaire, pas assez à vos devoirs de jeune' fille.
— Je vous comprends. Quand mon père m'a dit:
a Travaille\! » monseigneur m'a toiijoufs répété: tt Amuse*toi! »
Jl^
— Comme il VOUS aime !
— Comme il me gâte !
— Eh bien, non! s'écria Théven avec feu. Quoique vous en puissiez dire, mademoiselle, monseigneur est dans le vrai, et votre père, en vous pliant à des travaux que Dieu fît pour les hommes, se trompe, il se trompe absolument. Est-ce une vie de jeune fille que votre vie de copiste, de lectrice, de compilateur? Qui dit vie de jeune fille, dit épanouissement de toutes les gaîtés, de toutes les folies, de tous les charmes enfantins. Or, avez-vous jamais été libre de vous abandonner aux délassements si doux de votre âge? Quand vous deviez folâtrer au soleil parmi les fleurs, on vous a jetée dans ce cabinet noir, au milieu des bouquins. Monseigneur se montre peut-être sévère envers M. le marquis; mais M. le marquis a eu tort, selon lui, de vous mêler en quoi que ce soit à la Société de Secours Intellectuels. Il devait faire son œuvre sans vous. Que M. de Pierrerue bataille contre la Révolution, avec les armes que son génie lui crée chaque jour, cela est grand peut-être; mais pourquoi précipitait-il son enfant dans ses luttes, et, au nom des combats qu'il soutient, la destituait-il de sa jeunesse?
— Oh I monsieur Falgouët, je vous jure que mon père est bon.
— Qui le sait mieux que moi, mademoiselle ! Seulement, monseigneur croit que, dominé par la pensée unique de son œuvre, il ne se préoccupe pas assez de votre avenir. A-t-il songé une seule fois à pénétrer vos dispositions intimes? S'est- il demandé jamais si, au
lieu de la vie religieuse, tout autre état dans le monde ne convenait pas mieux à votre nature franche, ouverte, délibérée?
— . Quel état?
— Pas celui de femme savante, au moins.
— Alors... murmura-t-elle avec un commencement d'embarras.
— Monseigneur vous confiera, un jour, toute sa pensée à cet égard.
Claire prit les pompons de sa cordelière et y attacha des yeux d'une indéfinissable expression. Falgouët, la voyant un peu ébranlée, crut qu'elle cherchait des forces dans le souvenir de sa tante. Vivement il saisit la cordelière et lui retira des mains les deux petits pompons noirs.
— Pourquoi regardez-vous cela? lui dit-il avec une nuance de dureté.
— Pour rien, répondit-elle timidement.
— A votre place, je dépouillerais mon cordon de novice, pour ne plus avoir envie d'y toucher.
— C'est un objet bénit.
— Puisque vous ne serez jamais Carmélite.
— Cependant mon père et ma tante...
— Dieu ne le veut pas! et ni monseigneur Tamisier ni moi...
Claire baissa la tête, et une rougeur pudique envahit son beau front pâle couronné de cheveux noirs.
— Je n'oserai jamais demander à monseigneur ce qu'il compte faire de moi, dit-elle à voix basse.
Le Breton se pencha vers elle.
— Monseigneur, lui murmura-t-il bien doucement et de sa voix la plus caressante, monseigneur connaît un jeune homme... ^
— Un jeune homme?
— Un jeune homme qui vous aime...
La jeune fille se leva. En chancelant, elle essaya quelques pas vers la porte. Falgouët la retint.
— Mademoiselle, lui dit-il tout tremblant, un mot, un seul, et monseigneur Tamisier ne parlera de ce jeune homme ni à votre père ni à vous.
Elle le regarda... et resta muette.
— Quoi, vous autorisez monseigneur?...
— Oui, balbutia-t-elle d'une voix mourante.
Théven, effaré, lui avait lui-même ouvert la porte. Elle disparut.
Nous étions à la fin de juillet, et aucun changement ne s'était produit dans la situation de notre héros. M. de Pierrerue, débarrassé des ennuis que lui avaient suscités les héritiers de madame de Prémians, acharnés à méconnaître les dernières volontés de la comtesse, laquelle faisait un legs à la Société j avait repris enfin ses habitudes régulières. Enfermé du matin au soir dans son cabinet avec Falgouët, c'était à peine si, dans le long espace de deux mois, il avait été permis à notre Breton d'échanger quelques mots avec Claire. Un soir cependant, au fond du jardin, le marquis étant occupé à lire à monseigneur Tamisier la première partie de ï Introduction^ il avait pu s'approcher d'elle, lui prendre les mains et lui souffler doucement à l'oreille : — « Je vous aime! je vous aime! » Hélas ! que n'eût-il
pas donné pour que l'occasion lui fût fournie de répéter encore : — t Je vous aime! » Ces trois mots, qui résument la vie dans tout son épanouissement, altèrent les lèvres qui les prononcent, et il ne faut pas les avoir dits à une femme pour ignorer combien il est doux de les lui redire sans fin.
Pauvre Falgouët ! Il appartenait à M. de Pierrerue, et M. de Pierrerue, jaloux de ses heures, ne lui. en laissait pas une pour soulager son cœur. Après les commentaires à tirer d'un texte sacré, la réfutation de telle proposition du Contrat Social; puis il fallait résumer les observations, les distinctions, les subtilités, les ruses scolastiques du marquis, et les grouper habilement en faisceau comme autant de preuves irrécusables. Quelle fatigue et quel ennui! Dans le fouillis de textes, oîi le vieillard à l'intelligence singulièrement déliée se retrouvait seul, Falgouët sentait sa tête se perdre; il lui semblait qu'il devenait imbécile, et regardait avec effarement celui qui le guidait, impassible, dans les cercles de cet enfer inconnu. Parfois, comme des lueurs sinistres, d'étranges idées traversaient son cerveau surexcité par les veilles :
« Si je tuais cet homme ?» se demandait-il.
Un jour que M. de Pierrerue, développant sa théorie du Droit divin^ faisait intervenir Dieu dans les moindres vicissitudes de TEtat, Falgouët, incapable de contenir plus longtemps ses nerfs, l'interrompit avec colère.
— Franchement, lui dit-il, il me semble que, dans toute cette Introduction^ vous vous occupez trop de Die.i.
-^ Mon enfant, lui répondit le vieillard avec une extrême douceur, rappelez-vous, Je vous prie, ces mots de saint Bernard que nous lisions ce matin : « S*occuper de Dieu^ ce n!est pas être oisif, c'est la plus grande de toutes les affaires. » Cette pensée s'applique à la vie des individus comme à celle des nations.
— Passe pour Dieu, puisque vous le voulez. Mais pourquoi, dans votre travail, attribuer une si large place à la Papauté ?
— La monarchie catholique, bien qu'élective, reste le type le plus parfait de la monarchie dans le monde, Hurter n'a-t-il pas écrit d'ailleurs : « L existence d'un Pape est un fragment de Vhistoire universelle ?»
— En France, on n'aime guère à voir les choses religieuses mêlées aux choses politiques, et réciproquement. Si vous persistez dans cette voie, je crois le succès de votre livre sérieusement compromis.
— Vous vous trompez, Théven. Joseph de Maistre a dit : « Le Français a besoin de la religion plus que tout autre homme ; s'il en manque, il n* est pas seulement affaibli, il est mutilé, »
— Eh bien! moi, Je vous atteste, s'écria le Breton, exaspéré par tant de citations, qu'on ne lira pas votre ouvrage.
M. de Pierrerue le regarda avec une sévérité hautaine.
— S'il en est ainsi, riposta-t-il, c'est que le Psalmiste aura dit vrai quand il s'est écrié : « Les vérités ont été diminuées parmi les hommes, Diminutœ sunt veritates afiliis hominum, »
Falgouët, prétextant un mal de tête intolérable, quitta brusquement le marquis. Il se sentait devenir fou.
Mais la nature de notre Breton ne comportait pas une longue persévérance dans le dépit. La pensée de Claire, un moment abolie, ramenait vite le calme dans son âme troublée, et il se reprenait à adorer sa chaîne, comme le Religieux enthousiaste aime le cilice qui lui macère les chairs et lui fait couler le sang. Du reste, il » faut bien le dire, Victor Ferrall, qu'il voyait souvent ; Grippon, qu'il rencontrait sans cesse rôdant autour de lui, quœrens quem devoret ; monseigneur Tamisier, qu'il reconduisait de temps à autre jusqu'aux Missions- Etrangères, ne négligeaient rien pour le relever de ses abattements ou le ramener de ses fureurs.
— Cette Introduction me paraît ridicule de tous points, lui disait son ami; mais courage ! c'est par elle que vous vaincrez.
— Avalez la pilule, mon cher, lui répétait l'intendant, moins attentif de jour en jour à dissimuler son cynisme ; la petite en vaut bien la peine, que diable !
— Mon enfant, lui murmurait affectueusement l'évêque de Lha-Ssa, Dieu vous a faits l'un pour l'autre; prenez patience et espérez tout de lui.
Le 4 août au matin, le travail allait mollement dans le cabinet du marquis. M. de Pierrerue, épuisé par les veilles, par des efforts intellectuels incessants, avait une peine infinie à faire manœuvrer sqs arguments, — une expression militaire de son crû, — et Falgouët, visiblement, battait de l'aile.
Soudain la porte s'ouvrit, et Claire parut tenant une lettre à la main. Le valet de chambre de M. de Nayrouse apportait ce message. Il attendait une réponse. Le marquis déchira vivement l'enveloppe et lut.
Théven et Claire échangèrent un regard rapide.
— Ma foi, s'écria M. de Pierrerue, ayant parcouru quelques lignes, mon vieux Nayrouse est un homme aimable! Sa proposition ne pouvait tomber plus à propos.
— Une proposition? demanda Claire.
— M. de Nayrouse nous invite à aller passer la fin de l'été à son château de Fleury-sur-Andelle, dans la forêt de Lions. Il prétend que l'un et l'autre nous avons besoin de la campagne. Que dites- vous de cela, fillette ?
— Oh ! moi, je ne suis pas malade.
Furtivement, encore une fois, elle regarda Falgouët.
— Ni moi non plus, Dieu merci! déclara M. de Pierrerue.
Puis il ajouta :
— Pour être sincère, j'avouerai cependant que je me sens un peu fatigué.
— Dans ce cas, mon père, il faut...
— Et vous, Théven, interrompit le vieillard, un congé de deux ou trois semaines est-il fait pour vous effrayer ?
— Peut-être, monsieur le marquis.
■:— Comment, peut-être?...
— Je songe à la deuxième partie de V Introduction. Si nous ne battons pas le fer tant qu'il est chaud...
— Nous n'en sommes encore qu'aux recherches, et vous pourrez, en mon absence, si le travail vous tient au cœur...
— Monsieur le marquis, vous êtes Tâme de cet ouvrage : l'âme partie, le corps deviendra inerte, soyez-en certain.
M. de Pierrerue, qui avait laissé paraître une sorte d'enjouement, redevint sérieux.
— Mon enfant, dit-il, vous avez raison, vous avez cent fois raison. Si, pour des motifs futiles de santé, je désertais, fût-ce pour quelques jours, la grande œuvre à laquelle je vous ai associé, je me trouverais très blâmable. Rassurez-vous : vous ne connaissez que la moitié de la lettre de M. de Nayrouse. C'est vrai, mon ami m'engage à prendre quelque repos. Mais, s'il me presse de le suivre en Normandie, c'est qu'il y va des intérêts de la Société de Secours Intellectuels. M. de Nayrouse, comme moi, comme tous les Organisateurs, se préoccupe ardemment du sort de la Société^ et, connaissant le coup que lui porta la mort de madame de Prémians en la privant de ressources indispensables, il recherche partout, à Paris comme en province, de nouveaux adhérents à notre idée. Or il se pourrait que le comte d'Etrépagny, qui habite les environs de Gisors, se laissât entraîner sans difficulté, si je pouvais lui dérouler les vastes perspectives de mon plan. Le comte, ancien gentilhomme de la chambre du roi, dispose d'une grande influence dans ce pays, puis il est personnellement fort riche. Comprenez-vous à présent, Théven, pourquoi je n'ai pas le droit d'hésiter à partir?
— Je le comprends.
— Allons, Claire, vous m'accompagnerez chez M. de Nayrouse. Courez vous attifer un peu.
— Oui, mon père.
Elle se dirigea lentement vers la porte.
— Il me paraît, monsieur le marquis, hasarda le Breton, au momeat dû la jeune fille allait disparaître, que mademoiselle dé Pierrerue n'est pas plus contente que moi de votre voyage en Normandie. Gageons qu'il lui en coûte, à elle aussi, de divorcer avec les livres.
Claire se retourna.
— Vous vous trompez, monsieur Falgouët, dit-elle. Sur le point de quitter Paris, Je songe, non à VlntrO" duction aux Mémoires^ mais à ma tante Claire- Antoinette.
— Ma sœur! s'écria M. de Pierrerue.
— Qui sait si ma tante, habituée à me voir plusieurs fois par semaine, approuvera ce départ ?
Le marquis restait muet.
— Peut-être faudrait-il la consulter, mon père ? Elle s'avança de nouveau dans l'intérieur du cabinet.
— Sans doute. . . sans doute, balbutia le marquis.
— Et d'autant plus qu'étant novice, insista Claire, j'ignore s'il m'est permis de voyager sans Tautorisation de ma Supérieure.
Elle montra sa cordelière avec un sourire cent fois plus triste que les larmes.
— Mademoiselle est Religieuse? osa demander Falgouët d'un ton d'indifférence admirablement joué.
— Ma fille appartient à l'Ordre du Carmel, répondit
l50 LE MARQUIS DE PIERRERUE
gravement M. de Pierrerue... Voilà, mon cher Théven, comment finissent les grandes races. Dieu, au commencement, pour les élever au-dessus du peuple ; Dieu, à la fin, pour les recevoir, quand le peuple les a méconnues.
Puis aussitôt, s'adressant à Claire :
— Mon enfant, soyez tranquille, nous irons à Vaugirard cette après-midi. Vous ne vous éloignerez pas de Paris sans permission... Dites au valet de chambre de M. de Nayrouse que nous le suivons.
La jeune fille sortit.
— Quant à vous, mon cher Théven, continua le marquis, engouffrant dans un vaste tiroir de sa table les paperasses éparpillées un peu partout, je vous donne la clef des champs : vous êtes libre !
L'envie brûlait le Breton de remettre le marquis sur le chapitre du Carmel. Mais par quelles voies assez douces, assez tortueuses, assez habiles, le ramener à ce sujet si délicat ? Un mot maladroit ne pouvait-il pas tout faire découvrir? Quelle singulière audace avait eue Glaire!...
M. de Pierrerue ferma bruyamment son tiroir.
— A propos, Théven, dii-il, si vous vous ennuyez durant mon absence, je vous engage à lire, la plume à la main bien entendu, le volume intitulé : De Summo Pontifice^ de Bellarmin. Cette lecture sera une bonne préparation pour écrire la deuxième partie de Vlntroduction aux Mémoires.,. Et tenez! puisque vous montez chez vous, emportez ce livre tout de suite.
Falgouët ne put arracher une parole à ses lèvres. Il se
LE CARMEL DE VAUGÏRARD l5l
leva, prit Tin- folio et suivit le marquis hors du cabinet.
— A ce soir pour les adieux, mon cher enfant, lui dit M. de Pierrerue dans le vestibule.
— A ce 5oir, monsieur le marquis, balbutia le jeune homme.
Il descendit le perron de l'hôtel.
En rentrant chez lui, Falgouët, avec colère, jeta dans un coin le De Summo Pontijîce de Bellarmin. Ses traits crispés annonçaient une extrême exaspération. Il saisit, sur la table, des pages criblées de notes et les déchira. Dans la précipitation de ses gestes enfiévrés, il toucha à un tas de livres empilés sans ordre sur une chaise. Les livres dégringolèrent sur le parquet. Il les piétina avec fureur. Une malle était posée le long du mur, il rouvrit et y entassa habits, linge, chaussures, le tout pêle-mêle et bouleversé.
En ce moment, la porte de la chambre fut poussée avec précaution. Dans l'entrebâillement, Falgouët vit apparaître la face blafarde, grimaçante de Grippon.
— Eh bien I vous arrivez à propos, vous, lui dit-il. L'intendant entra, puis referma la porte.
— Que faites-vous donc, mon cher Théven ? demanda-t-il, au comble de la surprise.
Notre Breton marcha vers lui au pas de charge.
— D'abord, je ne suis pas votre cher Théven^ monsieur Grippon, répondit-il hautainement. Appelezmoi M. Falgouët, s'il vous plaît.
— Que signifie?...
— Cela signifie que la trame dans laquelle Wasmus
l52 LE MARQUIS DE PIERRERUE
et VOUS avez pensé me prendre n'est pas faite pour me résister. Je romps les mailles de votre filet et je vous échappe. Bonsoir!
Il voulut aller vers la porte. Grippon osa se jeter au-devant de lui.
— Monsieur Falgouët, lui dit-il, un seul mot. Il y a huit jours, vous me priâtes de vous procurer cinq mille francs. La somme n'est pas mince ; je l*'ai trouvée pourtant, et M. Wasmus,qui la touche aujourd'hui, doit venir lui-même vous la compter demain. A quelle adresse pourra-t-il effectuer son versement ?
— Wasmus est un voleur. Quant à vous...
— Moi, je suis bien coupable, en effet, d'avoir cru que vous seriez jamais digne d'épouser la fille de mon maître. Puisque vous deviez vous éloigner d'ici, il fallait du moins vous conduire en honnête homme, et ne point vous faire aimer de mademoiselle de Pierrerue.
Le Breton le saisit de toutes ses griffes.
— Vous ne devinez donc pas, s'écria-t-il, le secouant comme un roseau, que j'endure un supplice inouï, et que je dois m'en aller au plus vite si je ne veux pas succomber à la tentation de tuer votre marquis? Tenez I tout à l'heure, lorsque, Claire parlant de son entrée aux Carmélites d'une voix et avec des gestes à déchirer Pâme , son père a répondu froidement que le cloître était la fin logique des gens de sa caste, j'ai failli décrocher un des pistolets de la panoplie et le lui décharger en pleine poitrine à bout portant... Pauvre Claire ! tout pleurait en elle : son cœur, ses yeux, tout son corps penché dans l'attitude de la prière 1 Et cet
LE C4RMEL DE VAUGIRARD l33
homme, qui se dit son père^ est resté calme, dédaigneux, impassible. L'excès de ma rage m'a rendu muet...
— Alors, décidément, vous êtes las et vous quittez la partie ?
Falgouët lâcha Grippon, et, le regardant avec un étonnement singulier :
— Moi? moi ?... répéta- 1- il.
— N'étiez- vous pas en train de faire votre malle ? ^ C'est possible... Tâtez mon pouls!... Je suis en
proie à une fièvre horrible... La tête me tourne.
Il chancelait sur ses jambes. Grippon le guida vers un canapé placé vis-à-vis de la fenêtre dominant le jardinet de M. de Pierrerue.
— Allons, mon cher Théven, lui dit-il, soyez homme, que diable ! Un découragement comme celui oti vous êtes tombé, si vous y persistiez, serait la mort, et, songez-y, la mort pour vous équivaut désormais à la mort pour elle. Elle n'a pas mérité de mourir, elle qui ne sait espérer qu'en vous, que vous aimer... Voulez-vous connaître quel est tout son cœur pour vous ? Interrogez monseigneur Tamisier... Maintenant^ pourquoi vous alarmer des bizarreries de son père ? Entre nous, vous savez bien que le marquis de Pierrerue, obéré au delà de son avoir, ne peut sortir d'une situation, où son honneur se trouve engagé, que par le mariage de sa fille avec un homme riche. Or, nos renseignements sont puisés à bonne source, et la fortune de votre père, dont vous serez l'unique héritier, ne s'élève pas à moins de huit à
l54 LE MARQUIS DE PIERRERUE
neuf cent mille francs. Comment M. de Pierrerue pourrait-il se faire tirer l'oreille? Une fois terminé le travail absurde auquel vous êtes condamné, monseigneur se propose d'engager le feu. Uaveugle est un diplomate plein de ruse, et il ne peut manquer de décider le marquis, que les Mémoires achevés auront on ne peut mieux disposé en votre faveur.
— Mais s*il me refuse sa fille ? demanda Falgouët du ton d'un homme qui se réveille en sursaut.
— Dans ce cas peu probable, Wasmus et moi nous interviendrons pour liquider les comptes de la Société de Secours Intellectuels^ et M. de Pierrerue, pris comme une barre de fer entre les deux montants d'un étau, sera contraint de céder.
— Vous m'effrayez ! s'écria le Breton, revenu tout à fait à lui-même.
— Je veux sauver Claire et vous sauver!... Du reste, ajouta-t-il, laissant tomber sa voix au ton d'une douce familiarité, quand le marquis vous verra disposé à sacrifier une partie de votre fortune, la moitié s'il le faut, pour relever la Société^ il ne résistera pasi et, ni Wasmus ni moi, nous ne serons obligés de produire nos comptes.
— C'est fort bien. Mais vous ignorez que M. d'Etrépagny va très probablement remplir la caisse vide de la Société de Secours Intellectuels.
Par un jeu presque involontaire des jarrets, Grippon se mit debout. De doucereuse, sa face était brusquement devenue sèche, rigide, presque cruelle.
— M. d'Etrépagny? interrogea-t-il.
LE CARMEL DE VAUGIRARD l55
Théven raconta le voyage projeté de M. de Pierrerue au château de Fleury-sur-Andelle. Les yeux de Tintendant étincelèrent comme deux charbons embrasés. Il rit aux éclats. Falgouët à son tour se leva. Il tremblait.
— Qu'avez-vous? demanda-t-il.
— Parbleu ! je ris de la comédie que nous venons de jouer l'un et l'autre.
— Une comédie ?
— Sans doute... J'entre ici et je vous trouve dans une incroyable agitation. Vous êtes furieux ; vous me menacez presque. Que faire?... Devais-je, par une attitude hostile, porter votre colère au comble et, dès lors, vous pousser à accomplir sur moi le meurtre dont M. de Pierrerue a été si heureusement préservé ? Certes I quand vous m'avez agrippé de vos dix doigts , j'étais fondé à tout redouter de vous. J'aurais pu appeler au secours. Mais, pour éviter un scandale fâcheux, j'ai préféré me mettre à l'unisson de vos sentiments et de vos pensées... J'ai battu la campagne avec vous. .. Vous connaissez le proverbe : « // faut hurler avec les loups,,. »
— Alors, quand vous railliez, il y a cinq minutes à peine, et M. de Pierrerue et la Société de Secours Intellectuels^ et les Mémoires que j'écris...
— C'était pure plaisanterie ! et, puisque vous voilà de sens rassis maintenant, laissez-moi vous répéter, jeune homme, ce que je n'ai cessé de vous redire, depuis les jours de l'hôtel Servandoni : « — M. dePier- « rerue est digne de tous les respects, M. de Pierrerue
l56 LE MARQUIS DE PIERRERUE
tt est la plus grande individualité du siècle, M. de a Pierrenie... »
— Mais c'est infâme !
— Qu'est-ce qui est infâme, je vous prie? riposta Grippon avec sang-froid. Est-ce la Société de Secours Intellectuels^ qui vous a accueilli quand vous périssiez sur le pavé ? Est-ce le marquis, qui vous aime comme son enfant? Est-ce moi, uniquement occupé d'aplanir les difficultés qui vous séparent de mademoiselle de Pierrerue ?
Gomme l'intendant articulait ces derniers mots, par la fenêtre entr'ouverte pénétrèrent dans la chambre de vagues vibrations musicales. Falgouët dressa l'oreille. Peu à peu les notes arrivèrent plus distinctes. G'était un prélude large, puissant, solennel. On eût dit un air de gloire et de triomphe chanté dans la splendeur des cieux.
— Oh ! le Te Deum d'Haydn... G'est Glaire ! s'écria Falgouët.
Sans se préoccuper plus longtemps de Grippon, il se précipita vers la porte, et dégringola l'escalier.
Falgouët, tout essoufflé, surgît au milieu du salon de M. de Pierrerue. Claire était seule, assise devant le piano; elle exécutait, en effet, la musique triomphante d'Haydn.
— Mademoiselle... dit le Breton.
L'inspiration du vieux maître allemand avait entraîné toute l'âme de la jeune fille ; elle n'entendit pas la voix qui lui parlait.
— Mademoiselle... reprit Falgouët.
Pas un mot.
Il fit quelques pas et vint poser son coude sur le bois même du piano.
— Ah ! s'écria Claire.
Elle regarda Falgouët avec des yeux indécis, presque égarés, des yeux qui retournaient d*un autre monde.
l58 LÉ MARQUIS DE PIERRERUE
— C'est moi, balbutia Théven effrayé, c'est moi ! Les doigts de Claire, crispés sur les touches du clavier, se détndirent.
— Je vous reconnais bien, lui dit-elle... Attendez un moment... 11 faut... il faut que je me remette... Si vous saviez l'effet produit sur moi par la musique religieuse, celle d'Haydn surtout !... N'est-il pas vrai qu'au ciel on n'entend rien de plus beau ?... Vous devez me trouver bien extravagante...
— Extravagante, comme une grande artiste !
— Franchement, je me suis crue au paradis, dans le vrai paradis... — Je voyais Dieu I
— Haydn, Palestrina, Mozart montrent Dieu, chaque jour, à des milliers d'hommes. C'est le privilège du génie de nous mettre face à face avec'la divinité.
— Du génie chrétien seulement ?
Falgouët hésita.
— Du génie chrétien seulement, répéta-t-il.
Claire ferma le piano.
— Vous ne jouez plus ? lui demanda-t-il.
Elle sourit ; et, baissant les yeux :
— Puisque vous êtes là... lui dit-elle.
— Alors, vous me prenez pour un profane?
— Oh I je crois que vous aimez Haydn, et que vous le comprenez mieux que moi ; mais...
— Mais ?
— Je pars demain pour la Normandie... Quand je me suis mise au piano, j'espérais, ayant vu votre fenêtre ouverte, que vous m'entendriez et que je pourrais vous dire adieu.
LE CARMEL BE VAIIGTRARD iSg
— Le Te Deum d'Haydn était donc un appel ?
Elle quitta vivement le tabouret où elle se tenait,
alla vers un fauteuil perdu dans le coin le plus obscur du salon, s'y, assit, et, se couvrant le visage de ses deux mains, elle murmura :
-Oui.
Falgouët tomba à genoux devant elle.
— Oh ! que vous êtes bonne et que je vous aime ! lui dit-il. Vous avez compris que vous ne deviez pas me quitter sans un mot d'espoir, et vous m'avez appelé. Merci ! Hélas ! j'avais bien besoin de cette consolation. Les paroles de votre père m'avaient épouvanté, et ma tête était absolument perdue. Grippon vous le dira, quand les premières notes de votre chant sublime ont pénétré dans ma chambre, je me trouvais dans un état pitoyable. Il me semblait que vous partiez, que je ne vous reverrais plus... M. le marquis, si terrible, soupçonnait peut-être notre amour... Ne vous enfermerait-il pas dans quelque couvent qu'il rencontrerait sur son chemin ?.. . Chère Claire, excusez mon égarement : voilà huit mois que je vis de votre vie, et, quand vous vous éloignez, tout m'abandonne. Durant cette absence, que ne peut-il pas nous arriver de funeste ? Si vous n'alliez pas revenir !
— Je reviendrai, mon ami.
— J'ai une idée : laissez-moi vous suivre en Normandie ?
— Me suivre !
— Votre père ne songe pas à m'amener. Mais me seraitil impossible, tout le temps de votre séjour au château
l60 lE MARQUIS DE PIERRERUE
de M. de Nayrouse, d'aller habiter Fleury-sur-Andelle ? -^ Y pensez-vous! un village...
— Je vous jure que je ne fournirai pas à M. le marquis l'occasion de se douter de ma présence; Je demeurerai enfermé tout le Jour. A la nuit, seulement, il me sera permis d'errer aux environs du château de M. de Nayrouse, et, qui sait ? de vous entendre peut-être et de vous voir une fois.
— Non, non I s'écria la jeune fille avec un frisson de terreur.
— Alors, que faire ?
— Il faut me laisser partir.
— Et que deviendrai -je, quand vous ne serez plus là ?
— Vous travaillerez.
— Travailler ! je ne le pourrai pas. Dieu m'en est témoin : avec vous, ma tête rayonne de lumière, et les plus rudes labeurs ne sauraient m'effrayer ; sans vous, mon intelligence s'obscurcit et toute ma force m'abandonne. Plus d'une fois vous avez entendu votre père, si indulgent pour moi, vanter la puissance de mon esprit. Ah ! s'il savait oîi je puise cette puissance ! Claire, elle me vient toute de vous. Souvent, quand M. le marquis m'interroge, me sonde, me pénètre, et que je lui réponds, je tremble. Il me semble que c'est vous qui parlez par ma bouche, et que votre père va surprendre sur mes lèvres l'âme, toute Tâme de son enfant. N'est-ce pas le miracle de l'amour de monter deux êtres à l'unisson des mêmes sentiments, des mêmes idées, et à ce point qu'ils se trahissent en quelque sorte à leur insu ?
LK CARMEL DE VAUGIRAKD l6l
— Il ne faut pas se trahir.
— Que voulez- vous ? Je vous aime tant !
— Si mon père doit deviner notre secret avant que monseigneur le lui révèle, je vous en supplie, tâchez de m'aimer un peu moins.
— Eh ! le puis-je ?
-»- Moi, je puis tout ce que je veux, dit la jeune fille avec une singulière fermeté.
— Hélas ! c'est que, peut-être, vous ne m'appartenez pas comme je vous appartiens, murmura tristement le Breton.
Claire le regarda : deux petites larmes, pareilles à des diamants, brillaient au bout de ses longs cils noirs. Par un mouvement passionné, Falgouët lui saisit les deux mains, les réunit dans les siennes et les couvrit de baisers.
— Pardonnez-moi mes folies, lui dit-il. O ma Claire, ô mon âme, ô ma vie, je vous le jure, votre père ne soupçonnera jamais notre amour. Je surveillerai mes paroles, je surveillerai mes yeux, tout mon être si plein de vous et si faible pour cacher la passion qui le déborde de toutes parts. Je dois vous l'avouer, par une lassitude étrange, fruit d'un amour qui ne veut d'autre préoccupation que lui-même, le grand œuvre de votre père ne m'intéressait plus, c'était par un effort de volonté seulement que je poursuivais le difficile travail de V Introduction. Désormais, je me reprends à cette noble et sublime Société de Secours Intellectuels^ création d'un vaste esprit, d'un cœur encore plus vaste, et je m'y voue tout entier. N'est-ce
l62 LE MARQUIS DE PIERRERUE
pas à elle que je dois l'ineffable bonheur de vous connaître, et, à ce titre, ne mérite-t-elle pas tous les sacrifices, toutes les immolations ?... Hélas ! pourvu qu'en fait de «sacrifice, d'immolation, je ne sois pas allé audelà de ce que l'honneur commande I...
Falgouët avait prononcé ces dernières paroles avec lenteur et le regard attaché sur Claire.
— Que voulez-vous dire ? demanda la jeune fille, se croyant interrogée.
Falgouët, fort pâle depuis le commencement de cette scène, rougit tout à coup.
— Claire... murmura-t-il.
Elle éprouva une violente commotion intérieure.
— Parlez, mon ami, parlez ! dit-elle.
— M'aimez-vous, au moins? s'écria-t-il, lui pressant de nouveau les mains, mais cette fois avec une sorte de fureur.
— Je vous aime !
— Oh I vous étiez digne que je foulasse aux pieds et ma fierté et mon honneur...
— Mon Dieu !
— Oui, Claire, pour vous, j'ai accepté des bienfaits qu'un homme ne subit pas sans se sentir atteint dans ce qu'il a de plus intime, de plus cher au fond de son âme. Mon entrée à l'hôtel Servandoni fut une surprise : je cédai moins aux étreintes d'une situation momentanément, misérable, qu'à l'autorité de M. de Pierrerue. Vous savez mieux que personne, lorsque votre père parle, s'il est commode de lui résister. Je le suivis donc. Mais le lendemain, je m'étais procuré de quoi
LE C ARMEL DE VAUGIRARD i63
redevenir libre^ et j'allais rompre une chaîne rivée à mon pied nuitamment, presque à mon insu, quand je vous vis. Vous souvenez-vous de la dernière fête de Noël ? Vous souvenez-vous de ce jeune homme prosterné sur qui vous daignâtes abaisser un regard ? Monseigneur Tamisier m'a dit autrefois que vous m'aviez remarqué et que mon attitude pleine de recueillement vous avait tout de suite prévenue en ma faveur. O Claire, ce n'est pas Dieu pourtant que j'adorais à Saint- Sulpice, c'est vous !... Quand je sortis de l'église, j'étais dominé, dompté, vaincu, et, quelques jours après, monseigneur Tamisier n'eut aucune peine à m'attirer à la Société de Secours Intellectuels, Que m'importaient, et ma carrière brusquement interrompue, et mon avenir compromis, lorsqu'il s'agissait de me faire aimer de vous ! J'eusse donné plus que cela, si tout cela n'eût pas résumé ma vie. Aussi j'acceptai tout, tout... jusqu'à ces trois cents francs qui me furent transmis dans une lettre que vous aviez écrite de votre main...
La voix lui expira dans le gosier.
— Mon cher Théven ! mon cher Théven !...
— Ah! dites-moi, reprit Falgouët sur le ton d'une ardente prière, dites- moi que vous me pardonnez de m'étre presque avili à force de vous aimer.
— Vous, avili ! vous, le plus noble des hommes î
— Depuis bientôt huit mois, c'est la Société de Secours Intellectuels qui me fait vivre.
— Non, non ! s'écria Claire, dont le regard étincela, vous n'êtes pas un enfant de la Société de Secours
Intellectuels, Les jeunes gens, auxquels la Société prodigue, depuis quinze ans, ses ressources, ne furent jamais appelés à lui rendre le moindre service ; tandis que vous, par une exception qui était dans les desseins de Dieu à notre égard, vous n'avez cessé de travailler pour elle. Croyez-vous que votre dur labeur ici, pour débrouiller tant de paperasses, compulser tant de gros livres, ne vous eût pas, partout ailleurs, procuré plus d'argent que vous n'en avez accepté ? Comptez que je ne parle pas de V Introduction aux Mémoires^ une de ces choses grandes qui ne se vendent ni ne s'achètent et que vous avez réalisée uniquement pour mon père et pour moi.
— Pour vous, pour vous seule !
— Vous voyez bien alors, reprit la jeune fille avec un accent de fierté qui indiquait clairement la pensée d'arracher Falgouët, de s'arracher elle-même, à des préoccupations pénibles, — vous voyez bien , mon ami, que vous ne devez rien à la Société de Secours Intellectuels, et que la Société de Secours Intellect tuels vous doit beaucoup.
— Ange!
— Je vous le répète encore une fois, insisla-t-elle, vous n'êtes pas un enfant de la Société : vous êtes le secrétaire, mal rétribué, de M. de Pieirerue.
Elle accompagna ces paroles d'un geste altier, puis se leva. Elle s'arrêta devant une des fenêtres et regarda vaguement, dans le jardin, Françoise en train d'arroser les fleurs des plates-bandes.
« Mon Dieu, pensait Falgouët, quelle nature en-
LE CARMEL DE VAUGIRARD l65
tière I comme elle est noble ! comme elle est belle l.,. j) En ce moment , Glaire dirigea vers le Jeune homme ses grands yeux bleus de biche effarouchée... Elle retourna s'asseoir sur le tabouret, près du piano. Falgouët courut à elle, mais elle bondit vers le coin opposé du salon... Falgouët, épouvanté, s'arrêta; il avait peur de la rejoindre trop vite. 11 tremblait de tous ses membres. Qu'allait-il se passer ?... Notre Breton assistait à un spectacle sublime, le plus grand spectacle de la vie, celui où la femme a l'intuition de sa pleine destinée, où l'amour, cette hache sacrée, en le lui ouvrant, fait saigner son cœur pour la première fois. Falgouët restait pétrifié... Enfin, elle lui sourit. Mais, dans ce sourire, Théven crut deviner je ne sais quelles appréhensions vagues, indéfinies. Un déchirement intérieur avait appris à Claire qu'elle était vulnérable, et elle éprouvait des effrois inconnus. Falgouët hasarda deux pas vers elle. Elle recula de nouveau...
— Claire, voulez-vous que je me retire ? balbutia le jeune homme, dont les lèvres eurent de la peine à se rejoindre pour articuler ces mots.
— Non, soupira- t-elle, non.
Sa poitrine haletait fortement.
— Oh ! fit-elle.
Elle s'affaissa sur une chaise longue et s'évanouit. Falgouët la soutint dans ses bras.
— Françoise ! s'écria-t-il d'une voix désespirce. La nourrice entra aussitôt.
— Mademoiselle se trouve mal, Françoise, vite, vite ! dit Falgouët, la tête perdue.
l66 LE MARQUIS DE PIERRERUE
— Ciel du bon Dieu ! s'écria la pauvre nourrice. Vivement elle dénoua la cordelière noire, qui glissa
sur le parquet, et elle allait, sans plus de façons, dégrafer le corsage de la jeune fille , lorsque Claire l'arrêta.
— Ce n'est rien, murmura-t-elle.
— Il faut vous donner de Pair, ma poulette, dit Françoise, roulant la chaise longue devant la fenêtre ouverte.
L'occasion était favorable. Falgouët se baissa et recueillit le cordon de laine oublié. Il le pelotonna haidiment, puis le glissa sous son gilet. Ce manège n'échappa point à la jeune fille; mais la force lui manqua pour réclamer son bien. D'ailleurs, Françoise se trouvant là, ne convenait-il pas de se taire ?
— Ça va mieux, n'est-ce pas, ma Clairette ? demanda la nourrice, éventant sa jeune maîtresse.
— Tout à fait bien, répondit-elle.
Françoise se mit les poings sur les hanches, et, dévisageant notre Breton, qui demeurait tout interdit :
— Eh bien ! monsieur Falgouët, lui dit-elle, ne vous avais-je pas prévenu, l'autre jour, que toutes ces écritures finiraient par tourner les sangs à mademoiselle ? Vous voyez maintenant ce qui arrive, et vous nous regardez là comme un grand Nicodème que vous êtes. Je vous avais pourtant chanté mon antienne, pour rendre M. de Pierrerue raisonnable. Avez- vous desserré les dents une seule fois ? Tenez ! vous êtes comme les autres, vous, et M. de Pierrerue vous ferait passer par le trou d'une aiguille en vous regardant.
— Françoise !... interjeta Glaire.
^ Mais moi, continua la terrible nourrice, je n'y passerai pas, par le trou d'une aiguille ; et, pourvu que M. le marquis nous arrive, je n'aurai besoin de personne pour lui bailler son fait au visage.
Un coup de sonnette retentit bruyamment à la porte du jardin. Sans ajouter un mot, Françoise sortit.
— C'est votre père peut-être, dit Falgouët. Adieu I
— Restez î fit la jeune fille avec un geste impératif. Puis, tendant la main au jeune homme, et d'une
voix douce :
— Rendez-moi ma cordelière.
— Mais vous n'en avez plus besoin.
— Je vous en prie 1
— Je la garde.
M. de Pierrerue entra.
— Comment, vous êtes souffrante, ma chère enfant ? dit-iL
Il se pencha vers sa fille et la baisa au front.
— Je vous avais demandé de ne pas vous accompagner chez M. de Nayrouse pour faire ma malle, balbutia Claire. Mais vous n'étiez pas sorti que j'ai éprouvé un malaise extrême... J'ai cru que cela passerait, et je suis descendue au salon afin de choisir quelques morceaux de musique que je désirais emporter... Tout à coup, ma vue s'est troublée, le cœur m'a manqué, et j'ai poussé un tel cri, que M. Falgouët, occupé dans votre cabinet, est accouru aussitôt... Mon Dieu ! que j'ai eu peur !
— C'est un peu de fatigue, ma mignonne, etlacam-
l68 LE MARQUIS DE PIEtlRERUË
pagne vous fera le plus grand bien, se contenta de dire M. de Pîerrerue.
— Mais, monsieur le marquis... hasarda Françoise, encore toute frémissante.
Le vieillard se retourna vers elle et, d'un ton hautain :
— Qu'y a-t-il ?
— Est-ce qu'il faut... est-ce qu'il faut préparer les effets de mademoiselle ? bredouilla la pauvre femme.
— Tout de suite, car nous partons demain à deux heures.
Il alla vers Falgouët.
— Mon cher Théven, lui dit-il, je vous félicite et vous remercie de ne pas perdre votre temps. Je ne perdrai pas le mien non plus. Si j'en crois M. de Nayrouse, M. d'Etrépagny est déjà des nôtres. J'ai lu, du reste, la lettre du comte à ijion vieux ami de la Garde Royale, et j'ai tout lieu d'espérer les meilleurs résultats de mon voyage. M. d'Etrépagny, comme moi, comme nous tous, a la haine de la Révolution, qu'avec de Maistre il caractérise de satanique. — c( La Société de tt Secours Intellectuels^ dit-il, peut devenir une arme a bien puissante pour la combattre. » — Nous la combattrons, mon cher Théven, nous la combattrons... et elle sera vaincue !
Falgouët étouffait ; il eût voulu s'en aller.
— J'étais descendu^ monsieur le marquis, dit-il, pour vérifier un texte dans V Histoire de la Décadence^ de Gibbon ; mais j'avais l'intention de me rendre, cette après-midi, à la bibliothèque Richelieu, afin de recueil-
LE CARMEL DE VAUGïRARD IO9
lir certaines notes dans les BoUandistes, et, si vous le permettez...
— Gourez-y, mon enfant, courez-y ! s'écria-t-il, l'accompagnant jusqu'à la porte.
Falgouët s'inclina et sortit.
Le lendemain, de bonne heure, Grippon entra dans la chambre de Falgouët.
— Eh bien ! qu'y a-t-il ? demanda celui-ci d'un ton brusque.
L'homme d'alBFaires s'avança jusqu'à la table devant laquelle le Breton se tenait assis.
— Vous m'en voulez donc encore ? interrogea-t-il mielleusement.
— Par exemple!... Nous jouons une comédie, et vous remplissez admirablement votre personnage. En vérité, monsieur Grippon, je ne vois pas pourquoi je vous en voudrais.
— Mon cher Théven, trêve de plaisanterie, je vous en conjure.
— Moi, plaisanter!... Il y a huit mois que je ne
plaisante plus, vous le savez bien. Ce n*est pas un rôle comique que vous m'avez donné dans votre pièce.
— Quelle importance, mon Dieu I vous attachez à un mot prononcé au hasard...
Falgouët l'interrompit d'un geste irrité.
— Est-ce le hasard, lui dit-il, qui hier vous fît tout à coup changer d'attitude vis-à-vis de moi ? Si c'est le hasard, en effet, je connais son nom : il s'appelle le comte d'Etrépagny.
— Je ne saisis pas le rapport entre M. d'Etrépagny et.,.
Un regard d'une ironie aiguë que soudain Falgouët lui lança comme une flèche, lui cloua la langue entre les dents. Dépité, Grippon laissa sa phrase suspendue et baissa la tête. Falgouët, abreuvé de dégoût, se leva comme pour congédier l'intendant. Mais celui-ci, recouvrant son sang-froid :
— Mon cher Théven, lui dit-il, j'ai vu M. Wasmus hier au soir, et j'ai pénétré chez vous ce matin pour vous annoncer sa visite. Attendez-le, il sera ici sur les dix heures... Maintenant, s'il vous plaît de connaître la vérité sur le voyage de M. de Pierrerue et de sa fille en Normandie, ainsi que sur les prétendues offres d'argent faites à la Société de Secours Intellectuels, je suis à même de vous éclairer.
— Ah I ah I vous avez vu Wasmus, et Wasmus, dont l'officine est bourrée de renseignements jusqu'à la gueule, vous a communiqué sans doute le dossier de M. d'Etrépagny... Toujours la comédie, n est-il pas vrai ?
LE CARMEL DE VAUGIRARD • lyS
— M. Wasmus ne m'a pas dit un mot du comte d'Etrépagny.
— Je n'ignorais pas, poursuivit Falgouët, cédant au plaisir de laisser déborder les sarcasmes qui Tétouffaient, que Wasmus était en mesure de vous fournir des notes sur quelques étudiants ou artistes pauvres du Quartier- Latin; mais il y a loin de ce menu fretin à un ancien gentilhomme de la chambre du roi Charles X. Peste ! votre complice hante l'ancienne cour !...
— Monsieur Falgouët 1 s'écria Grippon, lequel ne put s*empécher de bondir sous le fouet qui le cinglait si cruellement.
— Monsieur, dit Théven, affectant un grand calme, au Chapitre Troisième de son traité De Summo Pontifice^ le cardinal Bellarmin reconnaît, avec une candeur parfaite, que « le gouvernement monarchique tempéré vaut mieux que la monarchie pure, » Vous devinez le fruit que je puis tirer d'une opinion si haute, pour tenter encore une fois de ramener M. de Pierrerue de son absolutisme insensé. Je vous prie donc de vouloir bien me permettre de continuer tranquillement une lecture qui, si je parviens à en retirer quelque profit, peut ne pas être sans exercer une influence heureuse sur V Introduction aux Mémoires^ et, par elle, sur les destinés de l'univers.
Falgouët raillant l'œuvre de M. de Pierrerue, c'était un spectacle nouveau pour l'intendant. Qui sait? rebuté par des difficultés insurmontables, peut-être le Breton était-il au moment de rompre sa chaîne et de reprendre sa liberté? Grippon eut peur de voir lui
échapper sa proie. Aussi, malgré la main levée du jeune homme qui lui indiquait la porte, demeura-t-ril debout devant lui, et, pour savoir si son cœur était encore capable de saigner, lui lança-t-il cette phrase à double tranchant :
— Après tout, monsieur, si ce n'est pas vous, ce sera un autre qui épousera mademoiselle de Pierrerue.
Falgouët s'élança jusqu'à la porte de sa chambre, et la ferma d'un tour de clef.
— Vous ne sortirez pas, s'écria-t-11, faisant explosion, vous ne sortirez pas sans m'avoir expliqué ce que signifie cette menace. Un autre ! dites-vous, un autre ! Ah ! vous aviez raison, hier, de me croire redoutable. Je le suis, en effet, pour vous, et plus peut-être que vous n'avez pensé.
— Monsieur ! s'écria Grippon, reculant terrifié.
— Vraiment, vous m'étonnez ; car, avec un esprit si astucieux que le vôtre, je vous trouve bien naïf de vous figurer que je sois la dupe de vos lâches hypocrisies. Quoi ! vous n'avez pas compris que j'avais tout deviné, dès nos premières relations ? Mais alors, la perversité fait des aveugles, comme l'amour... Monsieur Grippon, vous trompez tout le monde ici, et M, de Pierrerue, et monseigneur Tamisier, et M. Duport, et M. de la Salvetat. Quant à moi, je vous le jure, vous ne me tromperez point. Il est tout simple qu'à force de dissimulation et de bassesse, vous soyez venu à bout des membres de la Société de Secours Intellectuels^ hommes faisant le bien avec des théories, et dans tous les cas occupés d'intérêts qui ne sauraient engager leur cœur.
LE C ARMEL DE VAUGIRARD lyS
Mais comment espérez-vous triompher de la passion qui me calcine et me dévore ? Où sont vos armes pour livrer cette grande lutte ?... Un autre!... Et vous croyez que je vous laisserai libre de produire, dans cette maison, un fiancé quelconque pour mademoiselle de Pierrerue ? Que vous me connaissez bien, et que vous avez bien mesuré la puissance de l'incendie qui m'embrase tout entier l Sachez-le, mademoiselle de Pierrerue m'aime, et j'exige qu'à partir de ce moment cette créature divine cesse d'être comme un enjeu dans vos infâmes combinaisons. Prenez-y garde, il y va de votre vie.
— Je ne saurais en entendre davantage, balbutia l'homme d'affaires, se glissant le long de la muraille pour gagner la porte.
Falgouët, lui posant une main rude sur l'épaule, l'arrêta.
— Monsieur, dit Grippon, fléchissant sous l'étreinte, si vous persistez à me faire violence, j'appelle à l'aide.
— A votre aise ! Pensez-vous, par hasard, qu'un scandale soit fait pour m'effrayer? Plût au ciel que M . de Pierrerue vous entendît et montât ! Nous verrions lequel de nous deux, après une explication loyale, emporterait son estime.
— Alors, me voilà votre prisonnier ?
Ses lèvres ébauchèrent un sourire.
— Oui, jusqu'à ce que Wasmus m'ait compté les cinq mille francs que vous savez.
— Mais ma retraite n'empêcherait pas M. Wasmus.. .
— Ecoutez donc, après les jolis compliments que je
lyÔ LE MARQUIS DE PIERRERUE
viens de vous envoyer à bout portant, un peu de rancune vous est permise ; et, si j avais la maladresse de vous laisser en tête-à-tête avec Wasmus, je craindrais fort que cet emprunt...
— De la rancune ! moi ! articula Grippon, dont la voix se raffermissait à mesure que celle du Breton perdait de sa violence... De la rancune ! répéta-t-il d'un air contrit. Bon Dieu ! comme vous me jugez !...
— Hélas ! le plus défavorablement du monde,
— Vous tenez donc bien à ces cinq mille francs ?
Le regard du jeune homme, dont le feu s'éteignait graduellement, se ralluma.
— Je tiens à en finir avec une situation intolérable î s'écria-t-il.
La pendule de la cheminée sonna dix heures.
— Ma détention ne peut être bien longue, murmura l'intendant.
Et, recouvrant son allure ordinaire, mélange d'effronterie et de rampement, il alla se planter à la fenêtre qui plongeait sur le jardin de M. de Pierrerue.
— Quelle journée de chaleur ! dit-il.
Faigouët s'était rassis devant le De Summo Pontijice ouvert, et restait muet. Il ne lisait pas cependant. Son œil, démesurément agrandi, vaguait à travers les lignes latines, mais ne s'arrêtait sur aucun mot. Faigouët subissait la rsiaction de ses emportements, et, comme chez tous les hommes faibles, cette réaction violente mettait à néant son intelligence et sa volonté. Peu d'individus sont assez solides de , nerfs , de cerveau ,
pour supporter les terribles ébranlements de la passion, €t il est manifeste que notre héros y succombait.
— Voilà Tabbé Bresson ! dit tout à coup l'intendant.
— L'abbé Bresson ? interrogea Théven, se retournant vers son prisonnier.
— Bonjour, Tabbé ! bonjour f cria Grippon, faisant des signes par la fenêtre.
— Bonjour, monsieur Grippon, répondit une voix partie du jardin.
— Vous nous avez amené monseigneur déjà ? continua l'homme d'affaires.
— Sa Grandeur déjeune avec M. le marquis, dit Tabbé Bresson.
On entendit la porte du jardin se refermer.
Falgouët ne bougeait pas de sa place. Pourtant, de temps à autre, il lançait un regard dans la direction de son captif, en proie à je ne sais quelle inquiétude. Une fois, ses yeux rencontrèrent ceux de Grippon, et Grippon, de nouveau, trouva sur ses lèvres le plus aimable des sourires. Falgouët ne parut point s'efifaroucher. L'intendant rampa jusqu'à lui.
— Franchement, lui dit-il, j'ignore comment vous vous y êtes pris pour ensorceler tout le monde ; le fait est que, dans la Svciété de Secours Intellectuels, chacun n'est occupé que de vous. C'est sans doute la peur qu'il a de voir M. de Pierrerue hésiter à partir pour la Normandie qui a poussé monseigneur Tamisier à venir déjeuner ici ce matin. Le brave homme ! il ne sera tranquille que lorsque le marquis et sa fille seront montés en voiture.
— Et quel intérêt peut avoir monseigneur Tamisier à ce que M. de Pierrerue aille ou n'aille pas chez M. de Nayrouse ?
— Lui, personnellement, n'en a aucun, en effet ; mais vous, c'est autre chose ! insinua Grippon d'un air de mystère.
— Moi!... Au moment où je la pensais terminée, vous allez me faire croire que la comédie recommence.
— Croyez ce qu'il vous plaira. Mais que diriez-vous si ce voyage en Normandie n'avait été inventé par monseigneur Tamisier que dans le but de préparer le succès de votre mariage ?
— Est-ce possible, mon cher monsieur Grippon? murmura Falgouët, ébranlé.
— Le plan de monseigneur, poursuivit l'intendant avec une assurance superbe, est de gagner à votre cause tous les membres de la Société de Secours Intellectuels^ et après avoir converti — c'est son mot — M. de Nayrouse, ils ont été d'avis ensemble qu'il fallait à tout prix éloigner et M. de Pierrerue et mademoiselle Claire. Malgré la présence du marquis à Paris, monseigneur eût, sans trop de difficulté, amené M. Duport à son sentiment; mafs il n'eût vaincu ni l'entêtement nobiliaire de M. de la Salvetat, ni le fanatisme farouche de la Religieuse de Vaugirard, si le vicomte et la Carmélite eussent pu recourir au marquis en leur détresse. Pour terrasser des adversaires aussi redoutables, monseigneur a voulu avoir le champ libre, et, hier au soir, il me racontait,..
Un coup sec retentit à la porte.
— C'est Wasmus, dit Grippon.
— Mais, M. le comte d'Etrépagny?,.. demanda Théven, immobile sur sa chaise.
— Il fallait bien un appât pour attirer M . de Pierrerue à Fleury-sur-Andelle...
On frappa de nouveau.
Grippon alla vers la porte délibérément et l'ouvrit.
Falgouët le laissa faire.
Wasmus entra. C'était un petit homme au teint pâle, au nez crochu, à l'œil vif et perçant. Sa vaste chevelure crépue, grisonnante, débordait les larges ailes d'un chapeau de soie de forme basse. Jadis noir et luisant, aujourd'hui pelé par places et comme brûlé aux longs affronts du soleil et de la pluie. Sauf le collet, renouvelé dernièrement, sa redingote longue, à la propriétaire^ percée de deux poches énormes sur les côtés, avait une teinte rousseâtre qui accusait de longs et loyaux services. Rien à dire du pantalon, dont on entrevoyait à peine les deux extrémités, tant le buste et les genoux de Tusurier demeuraient engouffrés dans sa redingote monumentale, qui l'enveloppait comme une robe de chambre. Miracle ! Wasmus portait des chaussures presque élégantes, et son pied était petit, fin, cambré, un pied d'Israélite, le pied sec, nerveux, aux contours déliés des hommes de TOrient. Il paraissait cinquante ans environ. Comme l'intendant de M. de Pierrerue, son adroit compère, il n'avait pas un poil de barbe au menton.
Gaspard Wasmus s'avança lentement, avec précau"
l8o LE MARQUIS DE PIERRERUE
tion, flairant à la ronde ainsi qu'un chat près de faire un mauvais coup.
— Je vous salue, messieurs, je vous salue bien, marmotta-t-il tout en marchant.
— Bonjour, monsieur Wasmus, dit Grippon. A la bonne heure, voilà un homme exact !
— Moi ! exact comme une échéance.
Il s'arrêta, lança un regard fûté dans la direction de Falgouët, surpris sans doute qu'on s'empressât si peu de lui faire accueil ; puis, plongeant les deux mains dans une de ses profondes sacoches latérales, il en retira un lourd portefeuille bourré de papiers.
Théven, dont l'esprit voyageait bien loin, — peutêtre en Normandie, — le considérait avec des yeux vagues, sans pensée.
— Monsieur Grippon, demanda Wasmus un peu dépité, voulez-vous avoir l'obligeance de m'introduîre auprès de la personne qui désire traiter certaine affaire avec moi ?...
— Vous êtes chez cette personne, monsieur, dit Falgouët, rendu tout à coup à la situation.
— Comment, c'est vous ?...
— Moi-même, monsieur Wasmus. . .
— Et c'est ainsi que vous recevez l'argent, quand l'argent vient vous faire visite ?
Le Breton ne put réprimer un sourire.
— Ma foi, monsieur, dit-il, bien que cette maison appartienne à des gens d'église, ils n'ont pas laissé d'encensoir dans cette chambre, sans quoi je m'en fusse servi dés que vous y avez pénétré.
LE CARMEL DE VAUGIRARD l8l
— Ne plaisantez pas, jeune homme. Dans le temps oïl nous vivons, l'argent est dieu.
— Aussi me voyez- vous navré de ne pouvoir lui rendre les honneurs qui lui sont dus.
Grippon, furtivement, tira Tusurier par la manche. Aussitôt, Wasmus alla jusqu'à la table de Falgouët, encombrée de livres, et déplia solennellement son portefeuille. Plusieurs billets de banque, mêlés à des papiers timbrés de toutes tailles et de toutes couleurs, furent, par un tour de main habile, étalés sous les yeux du Breton.
— Donc, il vous faut cinq mille francs? interrogea Wasmus.
— Oui, monsieur, j'ai besoin de cette somme, répondit Théven, qui ne raillait plus, et je vous serai obligé de vouloir bien m'en faire l'avance.
— L'avance ! Et sur quoi ?
— Sur les biens qui ne peuvent manquer de m'échoir un jour.
— Doucement... Ne -nous hâtons pas... Vous avez donc quelque raison de croire que vous serez l'unique héritier de votre père ?
— Parbleu î puisqu'il n a qu'un fils.
— Il ne faut pas aller trop vite en besogne... N'avezvous pas quitté Brest parce que votre père avait des maîtresses ?
— Cela est vrai,
— Qu'est-ce qui vous prouve alors que vous êtes Tunique enfant de M. Jéhoël Falgouët? Votre père ne peut-il pas avoir un ou plusieurs bâtards, à qui, de la
l82 LE MARQUIS DE PIERRERUE
main à la main^ il lui est facile de faire tenir, sinon toute sa fortune, du moins la plus grande partie de sa fortune ?
— Mon père est un honnête homme^ monsieur Wasmus.
— Me préservé le ciel d'en douter I Mais avec de si mauvaises mœurs...
— Monsieur Wasmus !
— Calmez-vous, jeune homme, et tâchez de m écouter attentivement une minute... Ce n'est pas long, une minute... Voyons, vous me demandez de vous prêter cinq mille francs, et, convenez-en, vous ne m'offrez aucune garantie sérieuse... Puisque cela vous déplaît, je n'insisterai pas plus sur les désordres de votre père que sur leurs suites... Mais, que diable, vous pouvez mourir !... Admettons que vous êtes mort et enterré : à qui irai-je présenter votre lettre de change ?
— Je vous jure que mon père, en ce cas, qui me paraît improbable. . .
— Ah ! quelles illusions vous nourrissez sur la tendresse paternelle, monsieur Falgouët ! Passez un jour rue Gît-le-Cœur, et je vous montrerai mes tiroirs pleins de billets que devaient acquitter des pères éplorés. Sans compter que le vôtre n'a pas précisément à se louer de vous!... Mais, à propos, depuis quand n'avez- vous pas
reçu de ses nouvelles ?
— Le contre-maitre de la corderie, avec lequel je suis resté en relations, ne m'a pas écrit depuis les premiers jours de novembre.
— Eh bien! je vais vous apprendre...
LE CARMEL DE VAUGIRARD l83
Wasmus s'interrompit : Grippon, sans que Falgouët pût l'apercevoir, lui avait touché de nouveau le bras.
— Quoi donc? interrogea le Breton, tout palpitant.
— Je vais vous apprendre,., çç qu'est notre situation respective. Npus, sommes, yis-àmvj? l'un de l'autre, absolument comme deux joueurs. Moi, je joue sur les mille chaînées de votre avenir, lequel, peut-être, avortera piteusement ; vous, vous joue? sur des. espérances de fortune qui peuvent être trahies. Réfléchissez pourtant que, dans cette partie, c'est moi qui fournis l'enjeu. Croyez- vous que mon argent, donné au hasard, ne m'autorise pas à réclamer certains avantages?
— Quels avantages?
— Mon Dieu ! il n'entre pas dans mes habitudes de me montrer exigeant... Ne nous troublons pas... Si je vous mettais dans h main trois mille francs d'or mignon, que diriez- vous?
— Je dirais que ce n'est pas là mon compte.
— Sac à papier! que la jeunesse a la tête dure... Et les avantages dont je vous parlais^ où les prendrai-je, si je vous verse cinq mille fripes?... Vous ne m'îive? donc pas compris ?
— Je vous prie d'excuser ma naïveté : j'emprunte de l'argent pour la première fois.
L'usurier haussa les épaules. La main droite de Falgouët, allongée sur le De Summo Pontifice^ eut une crispation significative. Ce mouvement, qui annonçait
un orage, ne fut pas remarqué de Wasmus; mais il frappa Grippon, observateur ingénieux, toujours en éveil. L'homme d'afifaires du marquis jugea que le moment était venu pour lui d'intervenir.
— M. Wasmus veut vous rendre service, dit-il, s'adressant à Falgouët; seulement il demande, si je ne me trompe, à prélever d'avance un honnête intérêt sur la somme qu'il est heureux de vous prêter.
— Eh l qu'il prélève l'intérêt qu'il voudrai s'écria le Breton, qui n'était déjà plus maître de ses nerfs.
— Jouons cartes sur table, reprit Wasmus, résolu, sur un signe de Grippon, à sortir de ses ambiguïtés. Vous allez me souscrire une lettrede change decinq mille francs à six mois, et je] vais vous remettre sur le champ trois mille francs d'argent liquide, plus mille francs de bonnes créances. Quant aux derniers mille francs, je les retiendrai pour les intérêts, les honoraires, les difficultés de cette négociation avec mon bailleur de fonds...
— Comment, mille francs pour six mois?
— Si vous saviez comme l'argent est cher! Tous les capitaux ont pris peur depuis la République.
— Je ne puis accepter cet arrangement. Je vous ai demandé cinq mille francs, enchanté de garder quelques louis pour moi; mais il me faut absolument quatre mille francs.
— En recouvrant mes créances, vous aurez cette somme.
— Sur qui, ces créances ?
LE CARMEL DE VAUGIRARD l85
— Sur une personne de votre connaissance et qui pour ce motif, n'osera se soustraire à ses obligations.
— Le nom de ce débiteur insolvable ?
— Maurice Verdier.
— Verdier!
— Vous êtes plus à même que moi de le poursuivre chez les directeurs de théâtre, à la caisse des journaux, partout.
— Cest cela : je traquerai votre gibier, dit Falgouët, contenant à peine son indignation.
— Alors, vous refusez ?
— Je vous trouve bien impudent de me le demander!
L'usurier se mit en devoir de recueillir les divers papiers de son portefeuille.
— Mon cher Théven, dit Grippon, il y aurait encore moyen de s'entendre. Puisqu'il vous faut quatre mille francs d'argent bien net, que n'empruntez-vous six mille francs à M. Wasmus, au lieu de cinq mille seulement? Peut-être, en effet, ne toucherezvous que bien tard votre créance sur M. Verdier. Que vous importe! Ne serez- vous pas assez riche^ un jour, pour infliger l'aumône de mille francs à l'homme qui vous refusa une chaise pour y dormir durant une nuit?
Wasmus était au moment de nouer la grosse ficelle qui maintenait son portefeuille dodu et de toutes pans effondré. Il regarda narquoi sèment le Breton.
— Tenez, lui dit-il, je suis bon enfant : voulez-vous quatre billets de mille?
l86 LE MARQUIS DE PIERRERUE
— Donnez ! répondit Falgouët, empêtré dans la glu de tant de méandres, de circonlocutions, de ruses.
Wasmus, vivement, tira une feuille de papier timbré écrite jusque vers, le milieu, y ajouta l'énoncé de la somme, laissé en blanc : Six mille francs^ — puis tendit la plume à Falgouët.
— Signez 1 lui dit-il.
Théven signa et reçut les billets de banque.
— Ah! s'écria-t-il, pressant les feuilles délicates dans ses doigts, merci! merci! Je pourrai quitter M. de Pierrerue désormais ! N'est-il pas vrai, monsieur Grippon, que je dois à peine quatre mille francs à la So^ ciété de Secours Intellectuels ? Je compte cinq cents francs par mois.
Uintendant eut une grimace hideuse.
— Eh quoi I demanda-t-il, vous nous empruntiez cet argent...
— Pour m'affranchir de vous tous, si le martyre que vous m'infligez se prolongeait trop longtemps.
Wasmus avait enfoui son portefeuille dans un des gouffres de sa houppelande. Il se dirigea vers la porte. Sur le seuil, il s'arrêta, et, fixant ses petits yeux vifs, étincelants comme deux lumières, sur notre héros, qui débordait d'une joie insensée :
— Monsieur Falgouët, lui dit-ii, le 24 décembre dernier, au moment peut-être oîi M. de Pierrerue vous venait en aide, votre père fut frappé d'une attaque d'apoplexie qui l'a laissé dans un état voisin de
ridiotisme. Je vous conseille d'écrire à Brest pour demander de ses nouvelles.
— Mon père! mon père! s'écria le malheureux Jeune homme, terrassé du coup.
Comme Wasmus et Grippon prenaient la fuite en ricanant, il s'aftaissa sur le parquet.
ff
Quand Falgouët revint de son long évanouissement, il fut bien étonné de trouver son déjeuner servi. Le garçon qui avait l'habitude dé lui porter ses repas d'une pension bourgeoise de la rue Neuve-Sainte-Geneviève avait tout arrangé sur un coin de la table sans être pour ainsi dire aperçu, puis il était reparti.
Falgouët ne put toucher à aucun plat. Il quitta le dossier de la chaise auquel il se tenait appuyé, et se traîna jusqu'à la fenêtre. Il sentait Tair lui manquer. Du reste, il faisait une de ces journées étouffantes comme en amène, à Paris, le commencement du mois d'août. Aucun nuage ne se dessinait distinctement au ciel, tous étaient brouillés les uns dans les autres et formaient, dans l'éther vaporeux, une immense calotte de plomb sous laquelle la grande ville suait, soufflait
haletait péniblement. Peut-être, aux bords extrêmes de rhorizon, par des brèches éclatantes, eût-on vu paraître quelques rayons de soleil; mais ces rayons épars qui, çà et là, mettaient en fusion le métal solide de la calotte, en éblouissant les yeux, ne servaient qu'à rendre l'atmosphère plus lourde, plus épaisse, plus écrasante.
Falgouët restait à la fenêtre, Toeil perdu dans l'espace surchauffé. Il fut longtemps ainsi, les membres faibles et le cerveau absolument vide. Tout à coup, à une pâleur effroyable succédèrent, sur ses traits bouleversés, de légères flammes rouges qui annonçaient le retour de laVie suspendue. Il ouvrit la bouche en quelque sorte malgré lui.
a Mon père! mon père! » articula-t-il.
11 recula dans Tintérieur de la chambre, effrayé de sa propre voix.
< Il faut que je retrouve ce Wasmus, se dit-il à luimême, que je le questionne, que je parte pour la Bretagne. »
Comme il saisissait son chapeau^ il entendit les aboiements d'un chien, puis, dans la rue du Puitsqui-Parle, le roulement d'une voiture. Il se précipita de nouveau vers la fenêtre. Dansle jardin, il vit passer M. de Pierrerue ayant au bras monseigneur Tamisier; derrière eux, venait Claire, autour de qui Fox bondissait en jappant; enfin, Françoise, chargée de paquets.
Falgouët descendit quatre à quatre son escalier. Il eut juste le temps de dire un mot d'adieu au marquis, qui
LE C ARMEL DE VAUGIRARD igï
l'embrassa avec effusion, et d'envoyer un regard à Claire, déjà installée au fond de la voiture. — Rien qu'un regard !
La jeuiie fille, hardiment, tendit la riiain à celui qu'elle aimait.
— Monsieur Falgouët, lui dit-elle, il me tardera de vous revoir : vous aimez tant mon père, et mon père vous aime tant !
— Monseigneur, ajouta le marquis, je vous laisse toutes les affaires de la Société y mais je vous laisse surtout notre cher Théven.
L'évêque s'inclina.
— Adieu, monsieur Falgôiiëtî Adieu, monseigneur! cria la voix cristalline de Claire, au moment où les chevaux partaient.
Là voiture disparut à l'angle de la rue des Poules.
— Françoise, dit l'évêque, M. Falgouët et moi, nous entrons dans le cabinet de M. le marquis. Dès que M. l'abbé Bresson viendra me chercher, vous me préviendrez... Théven, donnez-moi votre bras.
En traversant le jardin^ monseigneur Tamisier se parlait à lui-même.
— Mon Dieu ! se disait-il, comme nous sommes faibles contre nos passions ! Quelle imprudente, cette Claire !
— En quoi la trouvez-vous imprudente ? osa demander Falgouët.
— Fallait-il qu'elle vous sautât au cou, enfant insatiable que vous êtes !... Vous n'avez donc pas en-
tendu ses paroles : « // me tardera devons revoir ?... » Allons, j'ai bien fait d'arranger ce voyage en Normandie.
Ils pénétrèrent dans le cabinet de M. de Pierrerue. Grâce aux amples rideaux de serge hermétiquement clos, il faisait, en cet endroit, une douce fraîcheur. Falgouët guida Tévêque thibetain vers le grand fauteuil du marquis, et s'assit sur une chaise près de lui.
— Alors, demanda-t-il, ce n*est pas pour attacher le comte d'Etrépagny à la Société de Secours Intellectuels que M. de Pierrerue nous quitte ?
— 11 y a deux ans que M. d'Etrépagny, travaillé par M. de Nayrouse, est sur le point d'entrer dans la Société. Mais le comte est avare, et, flairant les sacrifices d'argent à faire, il recule toujours au moment décisif. Il paraît cependant que, dans ces derniers temps, malade et songeant au ciel, il se résoudrait à quelques aumônes et aurait écrit à M. de Nayrouse une lettre pleine de promesses. Pour moi, je n'espère rien de ce vieux gentilhomme endurci, trop illustré par ses campagnes galantes au temps de la Restauration, et certainement M. de Pierrerue nous reviendra de Gisors sans un sou vaillant dans le gousset. Néanmoins, j'ai encouragé ce séjour à Fleury-sur-Andelle, et M. de Nayrouse, qui nous est tout acquis, m'a aidé dans l'exécution de mon dessein. Il convenait d'éloigner M. de Pierrerue et sa fille pour deux raisons : la première, parce que Claire, de moins en moins maîtresse de contenir le sentiment qui la domine, était capable de tout laisser deviner avant l'helire ; la seconde, parce que, dans le combat
LE CARMEL DE VAUGIRARD ig3
que je vais leur livrer, je ne veux pas que la Supérieure des Carmélites de Vaugirard et le vicomte de la Salvetat, deux formidables ennemis de nos projets, puissent appeler du secours.
— Oh ! monseigneur, comment vous prouverai-je jamais ma gratitude ?
— Vous allez me la prouver tout de suite, mon cher Théven, en écoutant sans colère les choses graves que j'ai à vous dire, et en ratifiant avec simplicité mes démarches, mes négociations...
— Je ratifie tout d'avance.
— Vovons... Vous connaissez Tabbé Le Gorrek?
— L'abbé Le Gorrek?... Oui, monseigneur; il fut mon professeur au petit séminaire de Quimper.
— L'abbé Le Gorrek est d'Audierne comme moi ; nous avons été condisciples. Ses vertus lui ont créé, dans le diocèse de Quimper, une situation des plus honorables... Il est, aujourd'hui, curé-doyen de Notre- Dame de Brest.
— Brest ! s'écria Falgouët avec un frisson d'épouvante. Vous avez quelque terrible nouvelle à m'apprendre : mon père est mort !
Son front ruisselait d'une sueur glacée et ses mâchoires se heurtaient l'une contre l'autre violemment. L'aveugle projeta ses bras et le saisit.
— Rassurez-vous, mon enfant, lui dit-il, le serrant étroitement, rassurez-vous : votre père va mieux. Il manqua de succomber, vers le milieu de juin, et j'étais au moment de vous faire partir pour la Bretagne, quand une lettre de M. Le Gorrek m'annonça
que tout danger avait disparu. Depuis cette époque, son état est allé s'améliorant déplus en plus, et les dernières nouvelles ne laissent aucun doute sur son complet rétablissement.
— Ah ! monseigneur, j'ai été bien coupable envers lui, murmura Falgouët, attendri aux souvenirs de son enfance qui soudain envahirent en foule son cerveau.
— Peut-être eût-il mieux valu, en effet, fermer les yeux sur les légèretés de votre père et ne pas vous exposer à le blesser.
— Pensez-vous qu'il m'en veuille encore ?
— La première fois que l'abbé Le Gorrek l'aborda en mon nom et lui parla de vous, il répondit ces paroles cruelles : (L Je n'ai plusdefils^ » Mais mon vieux ami, comprenant l'importance de la mission dont je l'avais chargé, ne se découragea pas ; il retourna à la corderie, et entreprit dans les règles le siège d'un cœur où il fallait à tout prix vous faire rentrer. Devinant que M. Jéhoël Falgouët, avide de gloriole et d'argent comme tous ceux qui édifièrent leur fortune de leurs propres mains, se montrerait peut-être sensible à la perspective d'un bel établissement pour son fils, l'abbé Le Gorrek lui parla du marquis de Pierrerue, de moi, surtout de Claire, que, pour les besoins de la cause, il fit riche à souhait sans hésiter. Ces nouvelles inattendues déridèrent un peu votre père ; il sourit, prononça votre nom, qui n'était pas encore sorti de sa bouche, et consentit à ce qu'on entrât dans les plus minutieux détails, quand désormais on l'entretiendrait
LE C ARMEL DE VAUGIRARD iq5
de VOUS. Alors furent ouvertes des négociations, pour la constitution d'une dot cpnvenable, dans le cas où vous viendriez à épouser mademoiselle de Pierrerue.
Falgouët apprit ces arrangements, tramés en dehors de son intervention, avec une tristesse mêlée de dépit. Plus que les autres hommes, les artistes sont jaloux de leur individualité et souffrent malaisément qu'on les serve à leur insu.
^- Il me semble, monseigneur, dit le Jeune homme d'un ton quelque peu aigre, qu'on eût pu nie prévenir des tentatives faites pour me réconcilier avec mon père et lui arracher de l'argent.
— Incertain sur leur résultat. Je ne Jugeai pas à propos, quand votre esprit était occupé ailleurs, de le troubler en l'initiant à toutes nos démarches.
— Elles me touchaient pourtant d'assez près pour que J'eusse le droit de les connaître,
— Le droit?... comme vous dites cela !
— Du reste, Je suis bien sûr que M. Le Gorrek n'a rien obtenu de mon père, continua-t?il, en proie à je ne sais quel bizarre emportemçnt.
— Vous vous trompez ! Si vous épousiez mademoiselle de Pierrerue, votre père vous donnerait cent cinquante mille francs.
— Cent cinquante mille francs !
— Et ce n'est pas l'abbé Le Gorrek qui me garantit des dispositions si bienveillantes à votre égard, mais M. Trégunc, notaire de M, Jéhoël Falgouët.
Son mauvais génie travaillait encore notre héros.
— Evidemment, dit-il, si mon père eût refusé de
délier les cordons de sa bourse, il ne me restait qu'à battre en retraite et à aller bien loin d'ici guérir la blessure de mon cœur.
— Ces paroles sont mauvaises, Théven, riposta Tévêque sévèrement.
Il se tut quelques minutes.
Il reprit :
— Je devais à M. de Pierrerue, à qui je vais demander de se séparer de sa fille; je me devais à moi-même, qui aime cette enfant et qui vous aime; je devais surtout à Claire, incapable de vaquer à la moindre œuvre servile, de faire mes efiforts pour vous protéger tous les deux contre les nécessités impitoyables de la vie.
— Mais si vos efforts eussent échoué ?
— Je fusse resté le même pour elle et pour vous.
— Comment, vous auriez exposé mademoiselle de Pierrerue aux luttes odieuses de la pauvreté?
— Je Teusse fait, comptant sur votre courage, sur votre cœur pour lui rendre ces luttes moins amères.
— O monseigneur!...
Il se jeta aux pieds de Févêque, et, appuyant sur les genoux de l'aveugle son visage baigné de larmes, il murmura dans les sanglots :
— Je suis un misérable!... Pardonnez-moi 1 pardonnez-moi !
Un long silence suivit cette scène. Monseigneur Tamisier le rompit enfin.
— Relevez-vous, Théven^ dit-il d'un ton ferme qui ne lui était pas habituel, et tâchez de m'écouter avec plus de calme. Oui, je vous le répète, vous eussiez été
dénué de toute fortune, que je n'eusse pas hésité à demander qu'on vous confiât le sort de mademoiselle de Pierrerue. Dans ce temps où tant de voies sont ouvertes à l'activité humaine, un homme de votre intelligence et de votre fierté doit être capable de suffire aux besoins de sa femme ainsi qu'à ses propres besoins. Mais ne vous mettez pas en peine : lors même que votre père se fût refusé à toute donation, vous n'eussiez pas été pour cela, dès les premiers jours, abandonnés aux poignantes étreintes de la misère. Dieu veille sur ceux qu'il aime, et, dans tous les cas, il devait vous épargner les terribles épreuves du pain quotidien... Me voici tout naturellement amené à vous confier un secret que vous seul désormais avez intérêt à connaître,
— Un secret?
— Vous savez de quel respect les membres de la Société de Secours Intellectuels ne cessèrent d'entourer madame de Prémians, et combien, depuis sa mort, sa mémoire est restée vénérée parmi nous. A moi seul, je puis le dire, il a été donné de pénétrer à fond cette noble femme, et je le proclame hautement : peu de créatures, ici-bas, atteignirent un pareil degré de sainteté. La comtesse avait connu Claire dès son arrivée du Minervois, presque dès le berceau. Elle avait pris la douce habitude de la considérer comme sa propre fille. Elle s'était attachée à l'enfant de toute l'admiration qu'elle avait vouée au père, et cette admiration était grande, car M. de Pierrerue, avec ses vastes plans de charité, ses entreprises surhumaines pour restaurer
iq8 LE MARQUIS DE PIERRERUE
dans le monde la Justice et la Religion, l'avait subjuguée complètement. De bonne heure, Tavenir de Claire la préoccupa. Mais, lorsque le marquis lui eut montré du doigt Vaugirard, le port où sa fille devait un jour aborder, elle cessa de se montrer inquiète et se résigna. C'est alors que j'ouvris la bouche^ pour éloigner de Claire le joug trop lourd qu'on prétendait lui imposer. La conférence fut longue entre madame de Prémians et moi. Cependant la comtesse, dont aucune théorie politique n'avait pu corrompre l'esprit, me coiifiprit au preniier mot, et convint que nous devions trava^llçr à retenir Claire dans le monde, au lieu de nous joindre à son père pour la précipiter da^s uq couvent. Dès lors, la pauvre fen^me n'eut qu'une préoccupation : marier sa chère Claire. Elle économisa sou à sou pour cette enfant d'adoption, et, quand elle eut réuni deux cent mille francs, elle amena l'un des fils du duc de Roquefeuil chez le marquis de Pierrerue. Qu'il vous suffise de savoir, mon cherThéven, que des tentatives ai touchantes échouèrent. Mademoiselle de Pierrerue, fille du marquis de Pierrerue, l'homme de ce siècle qui a fait le plus de sacrifices à sa caste, fut dédaignée par M. Guy de Roquefeuil : elle n'était pas assez riche...
— Et que pensa madame de Prémians dç la retraite de M. de Roquefeuil ?
— Elle en éprouva une affliction profonde, voilà tout.
— Et M. de Pierrerue?
— Quant à lui, j'eus beau lui faire toucher du
doigt, et à plusieurs reprises, l'effroyable égoïsme des siens, toute la profondeur de l'abjection où ils étaient tombés, il ne se départit pas de son attitude sereine. Qu'importait ce mariage manqué ! sa fille ne serait-elle pas plus heureuse à Vaugirard, aux mains de Dieu, qu'à Paris, au bras de ce freluquet de Roquefeuil ? En attendant de consommer le sacrifice de son enfant, il dépensait avec un sans-façon admirable les deux cent mille francs destinés à l'établissement de Claire, et que madame de Prémians avait commis l'imprudence de lui confier, « Quelle aubaine ! répétait-il aux membres a de la Société^ quelle aubaine I »
— Mais c'est criminel, cela !
— Madame de Prémians ne hasarda pas un reproche. Elle laissa faire. Seulement, c'est à moi, à moi seul, qu'elle remit désormais, sous lé sceau du secret, les sommes économisées en cachette pour sa Clairon. Puisque mademoiselle de Pierrerue n'avait pas la vocation religieuse, il convenait de la garantir contre la pauvreté. Cette idée de charité noble la préoccupa jusqu'au dernier soupir, et, le jour de sa mort, la somme amassée par elle entre mes mains, y compris la vente de quelques bijoux, s'élevait à cent quatre-vingt mille francs.
— Cent quatre-vingt mille francs!
— Lesquels, ajoutés aux cent cinquante mille francs de votre père, vous constitueront de quinze à seize mille livres de rente. Certes, on n'est pas riche à Paris avec cela! Mais vous travaillerez et...
Un violent coup de tonnerre interrompit 1 evêque de
Lha-Ssa. Depuis un instant, il faisait presque nuit dans le cabinet de M. de Pierrerue.
Falgouët se leva, écarta les grands rideaux dé serge entrecroisés et ouvrit l'une des fenêtres . Le ciel était noir. De larges gouttes d'eau, avec un petit bruit sec, s'aplatissaient contre le sol. Les arbres du jardin, dont le feuillage brillait de toutes sortes de réverbérations sinistres, se courbaient sous la rafale comme épouvantés. Un éclair éblouit les yeux de Falgouët. Ainsi qu'un million de chars attelés dans une voie retentissante, le tonnerre gronda dans les nuages et fit trembler Paris sur ses fondements.
— Quel orage terrible I s'écria monseigneur Tamisier, qui se signa.
Falgouët referma précipitamment la fenêtre et retourna s^asseoir près de l'aveugle.
Il souffrait.
Certes, il était touché des soins minutieux de l'évêque, uniquement préoccupé de son bonheur, et l'histoire des épargnes de madame de Prémians lui mettait des larmes dans les yeux ; néanmoins il n'était pas heureux. Quand il épouserait mademoiselle de Pierrerue, il devrait tout à autrui, rien à lui-même. Il se sentait humilié et éprouvait je ne sais quel désespoir intime poignant.
Si, dans les questions de pur intérêt, les natures fières — et Dieu sait à quel point le travail intellectuel prolongé exalte la fierté humaine — souffrent qu'on les protège, la protection leur devient un cruel supplice dans les choses qui sont du cœur. Notr
Breton ne contenait qu'avec peine un étrange malaise, et peut-être allait- il le laisser déborder à ses risques et périls, lorsqu'un petit coup fut frappé discrètement à la porte du cabinet.
— C'est l'abbé Bresson, dit monseigneur Tamisier... Entrez I cria-t-il de sa belle voix sonore.
L'abbé Bresson parut, en effet.
— Monseigneur, dit-il, M. le vicomte de la Salvetat et M. Duport vous attendent aux Missions.... Bonjour, monsieur Falgouët, ajouta-t-il, allant vers Théven et lui serrant affectueusement la main.
— Mais il fait un temps épouvantable! observa l'évêque.
— J'ai un fiacre à la porte, répondit l'abbé; nous serons rendus avant le gros orage.
Il prit le bras de l'aveugle.
Au moment où il ouvrait la porte de sa chambre^ un papier glissa sous les pieds de Falgouët. Il le ramassa « C'était- une grande enveloppe presque carrée. Il crut reconnaître l'écriture de la suscription ; mais aucun nom ne lui venant à l'esprit^ il fit sauter le cachet. Il lut la lettre suivante :
« Mon cher Falgouët, « En vérité, ce n'est pas gentil ! voilà près de six « mois que j'attends ta visite, et, bernique ! tu n'es pas « venu. La rue 'des Irlandais n'est pourtant pas au « bout du monde, quand on a le bonheur de demeurer « rue du Puits-qui-Parle. D'ailleurs, j'estime qu'un « honnête homme doit être l'esclave de sa parole.
« l'eût-il engagée à une pauvre créature comme moi. « Qui t'obligeait, la nuit oti tu as envahi mon domi- (i cile à mon insu, à me faire des offres si touchantes « de dévouement ? Si toi qui te mêles d'écrire, comme a tant d'imbéciles nés pour la charrue ou la corderie « paternelle, tu avais pénétré à fond la nature hu- « maine, tu saurais qu'il faut surtout se montrer « avare de promesses envers les malheureux, car trom- « per un malheureux, c'est quelquefois un crime, et -« c'est toujours une lâcheté.
« Tu as une excuse pourtant pour agir de cette façon a cruelle : tu aimes, et le vertige de ton amour fa fait « oublier ce que tu devais à autrui comme ce que tu « devais à toi-même. Va, mon brave Falgouët, j'ai été « mordue jusqu'au sang, moi aussi, et j'éprouve bien « douloureusement que la passion élève tout ensemble « et abaisse, ravale et ennoblit. Aussi me trbuveras-tu « indulgente...
« Mais enfin, sans insister sur l'oubli de tes engage- « ments formels, n'étais -je pas vis-à-vis de toi dans « une situation particulière, et, à ce titre, n avais-je « pas droit à quelques égards? Ignores-tu que c'est à « moi, à moi seule, que tu dois de vivre dans la maia son de la bien-aimée, et que, si jamais tu épouses « mademoiselle de Pierrerue, ça n'aura été que par les c sacrifices surhumains de la pauvre Rosâ Keller? tt Grippon guignait ta fortune ; mais il me guignait, « moi surtout, et, pour toi, je n'ai pas eu le courage « de lui marchander sa conquête. Tu me méprises, « n'est il pas vrai? Tu fais bien. Pourtant, serais-tu
<t là OÙ tu es, si je ne t'avais aimé jusqu'à la mort de « toutes les répugnances légitimes, de toute probité? c Veux-tu mon sentiment ? Quand une femme qui a (( connu toutes les abjections, traversé toutes les boues, « touchée enfin par un rayon, se relève dans la lumière « d'un amour pur, elle devrait être préférée au lis a chaste de l'Ecriture.
ce Pourquoi tant de dédain ? Crois-tu que je ne te « connaisse pas avec tes défaillances et tes enthou- « siasmes ? L'homme n'est ni aussi fier, ni aussi géa néreux, ni aussi héroïque qu'il essaie de le paraî- « tre ; au fond, c'est un animal égoïste, bas, dépravé, « cruel comme tous les animaux de la création. En a fait de constance, il a celle du tigre, lequel de- « meure penché sur sa victime juste le temps néces- « saire à lui humer tout le sang. Grise ta cervelle « avec des phrases et fais ta femme de mademoiselle « de Pierrerue ; mais souviens-toi de ceci : «c Je serai « ta maîtresse un jour ! »
« Malgré ma santé mise à mal par toi, j'ai pu ter- « miner les illustrations de la Vie de saint Benoît. a Salmon avait trouvé les premiers dessins remarquap blés; moi, je préfère les derniers, enlevés en quel- « ques secondes et avec une /uria à laquelle ton sou- « venir n'était pas étranger. Je te dédie le moins în- « digne de t'être offert. Toute distance observée entre « le génie et de pauvres aptitudes fatalement refoulées, « c'est traité à la façon d'Albert Durer, un peu fantt tastique et un peu extravagante. Peut-être le pay- « sage te rappellera-t-il aussi la manière violente de
« Salvator. Tu verras. Tu ne seras pas sévère, au tt moins. Cest un cadeau que je te fais, et il ne t'est « pas permis de le trouver médiocre. Je ne t'offre pas « mon cœur cette fois, c'est mon esprit, et, prends-y « garde, les deux ne font pas la paire.
« Je transcris ici, pour ton usagé, les lignes qui ont « servi de prétexte à mes coups de crayon :
« Saint Grégoire le Grand raconte que saint Be^ « noît fit jeter à la voirie le corps d'un moine che:{ « lequel on trouva trois pièces d'or, au mépris de a l'article de la règle qui interdisait toute propriété « individuelle» Les trois pièces d'or furent jetées sur <c le cadavre, en présence de tous les Religieux, qui (( durent répéter à haute voix ce texte des Livres (c Saints : Pecunia tua tecum sit in perditionem, que « ton argent soit avec toi pour ta perdition! »
a Entre nous, ne trouves-tu pas que ce moine, en « révolte contre la règle, ressemble singulièrement à « un artiste de notre connaissance, lequel, infidèle à « son art, court aujourd'hui de par le monde les plus « misérables aventures ?
a Dis-moi, Théven Falgouët, combien de pièces d'or « découvrirait-elle dans ta poche, si ma main indis- « crête pouvait y fouiller ? A quel prix lé marquis a Claude Abrial de Pierrerue t'a-t-il estimé ? et à quel • prix t'es-tu vendu? Povero!.,.
a Mon vieux maître Wurtz, qui vécut et mourut (i dignement, répétait sans cesse : « L'art est une reli^
« gion. )) Falgouët, tu as trahi ta religion, et je dis sur « toi : Pecunia tua, tecum sit in perditionem ! (i Je t'aime.
a RosA Keller. »
Cettç lettre étrange , où respirait un in^pudent égoïsme, où toutes les fureurs d'une passion aux abois se donnaient librement carrière, où éclatait un mépris enragé, bouleversa notre Breton. Aussitôt lue, il la mit en lambeaux et se disposa à sortir. Il lui fallait revoir Rosa Keller et l'accabler. Il lui en voulait peu des outrages sans nombre dirigés contre sa personne ; mais il était révolté de Taudace qu'elle avait eue de mêler le nom sacré de mademoiselle de Pierrerue à l'explosion de sa haine et de ses bourbeuses impudicités.
Il ouvrit la porte sans plus délibérer.
Au même instant, un coup de tonnerre effroyable fit trembler la maison.
U recula. La porte entr'ouverte se ferma d'elle-même violemment,
A cette minute, l'orage, qui couvait depuis le ^^atin, crevait tout entier sur Paris. Falgouët se résigna à attendre. Il s'assit, écoutant mélancoliquement l'eau qui, après avoir grondé dans les gargouilles débordantes, s'épandait par torrents dans la rue...
Falgouët s'ennuyait affreusement. Sans y prendre garde, il saisit sur la table la grande enveloppe de Rosa Keller, et sa main distraite en retira une feuille épaisse de vélin.
Falgouët, repoussé de son siège, bondit au milieu de
la chambre : sa face était livide, son œil égaré, sa chevelure droite sur son front, et, comme Hamlet, éperdu de terreur, il s'écria :
a C'est horrible ! horrible ! horrible ! »
Le dessin de Rosa Keller représentait un site sauvage. Tout en haut, sur un roc solitaire, se profilaient les murailles épaisses d'un couvent. Quelques arbres rabougris, aux racines noueuses, au feuillage rare, — des oliviers peut-être, — clair-semaient ce paysage bizarre, sur lequel pesait un ciel lourd, chargé de nuages monstrueux. C'étaient des hippogriffes aux grandes ailes déployées, des dragons effroyables chevauchés par des lions aux crinières flottantes, d'énormes reptiles s'enroulant autour de colonnes indéfinies. Des hachures serrées partaient de la base du bloc soutenant le monastère et donnaient naissance à un ravin qui, de l'ombre des derniers plans, se creusait toujours davantage et finissait par former, sur le devant du petit tableau, un abîme noir et profond. Cet abîme était encombré de toute espèce d'ossements : carcasses d'animaux, squelettes humains, armatures d'êtres inconnus. Le gouffre béant divisait le terrain en deux zones distinctes, et de chaque côté couraient, sur les pentes abruptes, de ces étroits sentiers en zig-zag, tout à fait sans perspective, comme en tracèrent sans nombre les Primitifs allemands ou italiens, et Raphaël lui-même dans ses premières créations.
Des moines en foule allaient à travers ces chemins tortueux. La physionomie de tant de personnages, d'abord indistincte, prenait, à mesure qu'ils s'avan-
çaient de l'immonde charnier, un caractère qui ne permettait plus aucun doute sur leur individualité. Bientôt, sous le froc, Falgouët reconnut M. de Pierrerue, monseigneur Tamisier, M. Duport, M. de Nayrouse, M. de la Salvetat, Grippon, Wasmus, et, plus loin, Ferrall, Salmon, Verdier, Brissonneau, Krûger, Karolus Bertrand. Les membres de la Société de Secours Intellectuels et les artistes de l'estaminet de la Renaissance, confondus ensemble malicieusement, formaient un groupe que dominait la stature altière de M. de Pierrerue, portant la mitre blanche au front et tenant la crosse de bois à la main. Tout ce monde fourmillant, à l'attitude recueillie, se penchait vers un jeune Religieux mort, qu'on avait jeté sur la pourriture de l'ossuaire. Chose épouvantable! ce jeune Religieux, c'était lui-même, Falgouët, lui-même, avec les trois pièces d'or posées dans sa main ouverte et décharnée. La terrible légende : Pecunia tua tecum sit in perditionem^ était gravée en auréole autour de la tête du moine défunt.
Nous ne saurions dire combien de temps notre Breton resta les yeux attachés sur ce dessin odieux, oti il croyait entrevoir comme une divination de sa destinée. Ferrall ne lui avait-il pas affirmé déjà que l'argent reçu deviendrait la pierre d'achoppement de son amour? Plus de cent fois ses lèvres tremblantes balbutièrent la légende fatale de l'Ecriture : Pecunia tua,.. Enfin, cédant à l'effroi qui l'avait envahi jusque dans les plus intimes secrets de l'âme, et dont tous ses centres nerveux se trouvaient comme saturés, il replongea le ci*o-
quis de Rosa Keller dans l'enveloppe çt alla vers une des fenêtres demeurée ouverte,
La pluie avait cessé de tomber. Le ciel pissait voir de profondes marges d'azur^ où se promenaient de légers nuages^ blancs. Le spleil, radieux, avait crevé la carapace qui obstruait sa gloire, et se répandait partout en ondes joyeuses et brillantes. Les toits, les arbres, les ' rues, lustrés par Teau, étincelaient dans la lumière éaergique et forte de Pété SkOudain^rne^it i:econquis.
Falgowët sortit. Il CQurut vers l^ rue des Iriaudais. l\ gravit l'escalier de Rosa Kellçr et fyappa à sa porte à coups redoublés. Personne ne répondit. Il Unça un regard à travers le trou de la serrure. U ji'aperçut pas UA nfieuble; sur le carreau voltigeaient des fragments de papier mêlés à toutes sortes d'ordurçs, lEvidemment la chambre n'était plus habitée.
Il redescendit et alla vers la niche du concierge.
-rr, Est*ce que mademoiselle RQsa Keljer a déménagé ? dçmanda-t*iL
— Oui, monsieur, depuis huit jours.
•^ Savez'-Yous où eUe demeure à présent ?
-r. A l'hôpital, sans doute. La pauvre fempae! elle avait une figure qui faisait peur.
FalgQuët se sauva à toutes jambes, gagnant la rue des Saints-Pères. FerraU lui donnerait peut^tre la nouvelle adresse de Rosa.
L'hôpital! Ce mot, qui évoque toutes les tristesses navrantes de la vie parisienne, — pour le pauvre, il n'est pas de ville plus triste que Parisi, — harcelait Falgouët dans sa marche et battait en brèche sa colère
contre Rosa Keller... L'hôpital!... Il redoubla le pas, comptant, par la rapidité de la course, échapper aux inquiétudes qui le lancinaient douloureusement. Mais les impressions de son âme, obsédée par la vision cruelle de Rosa mourante, ne lui appartenaient plus.
Jusqu'à la place de l'Odéon, il alla ainsi, pénétré de toutes les amertumes, noyé dans toutes les afflictions.
Là il s'arrêta.
Il regarda vaguement la façade du théâtre. Les colonnes du péristyle, détachées de leurs bases, dansaient devant lui, et il lui parut que l'édifice s'écroulait.
— Pauvre fille î murmura-t-il.
Il s'engouffra dans la petite rue de Condé, pleine d'ombre, et laissa librement couler les larmes qui soudain avaient inondé ses yeux.
Notre héros, un peu remis d'une émotion insurmontable, — la nature a de telles profondeurs d'égoïsme que peut-être Falgouët pleurait-il sur lui-même quand il croyait pleurer sur Rosa Keller, — notre héros s'engagea dans la rue Saint-Sulpice. Il venait de franchir la place de ce nom, lorsqu'une main lui caressa doucement l'épaule.
(( — Ah 1 vou^ voilà, bandit ! »
Il se retourna. Il avait devant lui Maurice Vcrdier.
« — Oui, cousin, me voilà, »
lui répondit-il, essayant de sourire.
Verdier poursuivit gravement :
« — C'est grand plaisir devoir un gueux comme cela.... »
Théven continua à son tour :
a — Je suis charmé. »
Verdier, élevant la voix de plusieurs tons :
« — Monsieur, on sait de vos histoires. »
— Ecoutez donc, mon ami, je me soucie médiocrement d'assister à une représentation complète de Ruy^ Blas. Finissons... Où allez-vous avec cette valise au poing ?
— A Marlotte, parbleu!... Voulez- vous m'accompagner ?
— Que diable irais-je faire à Marlotte ?
— Tiens! et contempler la belle nature!... N'étesvous pas un maître-paysagiste ?... D'ailleurs, vous trouverez tous nos amis là-bas.
— Nos amis?
— Krûger dit le noble, Salmon le subtil, Bertrand le caustique, Brissonneau l'aliéné et le grave Ferrall.
— Quoi ! Ferrall est dans la forêt de Fontainebleau ?
— Il est parti hier au soir, et je l'eusse suivi, n'eût été cette féroce compagnie de Lyon, qui s'obstine à demander de l'argent en échange de ses billets.
— S'il ne vous fallait qu'un ou deux louis, Verdier, ne vous gênez pas...
Le jeune poète ouvrit de grands yeux et prit le bras du romancier.
LE CARMEL DE VAUGIRARD 2 i 3
— Falgouët, reprit-il, voyons, ne soyez pas méchant.
Sa voix tremblait presque.
— Comment, vous n'accepteriez pas un service de moi? insista le Breton.
— De l'argent de vous, jamais.
— Et pourquoi?
— Parce que Je vous en ai refusé, moi .
— Vous en aviez donc, la nuit de Noël?
Verdier courba la tête.
— Oui, murmura-t-il.
Falgouët lui prit les mains vivement et les lui serra.
— • Verdier, lui dit-il, l'aveu très noble que vous venez de me faire rachète les torts que vous pouvez avoir eus envers moi. Je suis votre ami et je vous prie désormais de me traiter comme tel.
Verdier, pour dissimuler son trouble, leva les yeux vers l'horloge de la mairie.
— Sept heures! s'écria-t-il. Je manquerai le train... Adieu !
— Vous allez à la gare à pied ?
— Si le cœur vous en dit !... Ce n'est pas loin. Nous , traversons le pont d'Austerlitz, et nous y sommes.
Falgouët arrêta un fiacre. Ils y montèrent.
Le train venait de partir, quand les deux amis entrèrent dans la gare.
— Il n'y a que les chevaux de Paris pour vous jouer de ces tours, dit Verdier. Ma parole, ces bêtes-là ont du macadam dans les veines...
— Est-ce le dernier départ?
T— Non, encore un, à neuf heures, qui correspond avec Marlotte... Comment tuer le temps jusqu'à neuf heures ? Et cette valise qui s'incruste dans mes mains...
— Avez- vous dîné ?
— Oh! si peu!... Vous savez, une pension d'artistes...
Falgouët l'entraîna vers le buffet.
Verdier était redevenu gai, et notre Breton, diverti de ses préoccupations pénibles, rit plus d'une fois de bon cœur. On parla des amis, de leurs maîtresses, de leurs travaux. A ce dernier propos, Verdier félicita Falgouët sur les premiers chapitres de son roman, dont Ferrall avait fait le plus grand éloge...
Le garçon apporta un salmis de perdreaux.
— Si Rosa était avec nous, vous verriez travailler ses jolies quenottes ! s'exclama Verdier.
— Au fait, savez-vous ce qu'est devenue cette brave fille? demanda Falgouët, saisissant la balle au bond.
— On causait d'elle, avant-hier, à la Renaissance, et personne n'a pu donner de ses nouvelles. Salmon lui-même Va. perdue de vue, car, depuis quelques jours, elle a quitté le logement oti il l'avait laissée cet hiver.
— Pourvu qu'elle ne soit pas malade dans quelque hospice.
— Point. Brissonneau en aurait été informé par ses amis les iuternes. Bs^ste ! Rosa Keller voltige de branche en branche, comme un bel oiseau bleu qu'elle est
Falgouët ne jugea pas à propos de pousser plus loin ses questions.
Ils grignotèrent lentement les fantaisies du dessert, puis dégustèrent le café à petits coups.
Soudain la cloche sonna.
Verdier rejeta sa serviette. En lui prenant la mairi pour lui dire adieu, Falgouët y glissa trois louis.
— Il faut donc que je m'exécute ? demanda le poète.
— Je vous en prie.
— Ah I ça, mais vous avez donc entetré quelqu'un, pour jeter ainsi l'argent par les fenêtres?
— Les voyageurs pour Melun, Fontainebleau, Dijon !... cria un employé du chemin de fér.
Verdier se sauva.
Comme le train quittait la gare, Falgouët remontait, à pas lents, le boulevard de THôpital. Le chagrin, ce monstre hideux que les éclats de rire de Vet-dier avaient un instant mis en fuite, venait de le ressaisir et le déchirait de ses mille griffes aiguës. Un homme trop sensible est comme une place ouverte : il appartient à l'ennemi qui veut le prendre. Notre Breton venait de céder à l'influence folâtre de Verdier, et, maintenant que le poète était parti, il cédait à cette phrase malheureuse : « Vous ave{ donc enterré (Quelqu'un?,., d
Il vagua à travers les rues de la Santé, du Faubourg- Saint-Jacques, des Ursulines, pensant à son père, obsédé de regrets, bourrelé de remords. L'abbé Le Gorrek, arrachant au vieux cordier avare cent cinquante mille francs, le bouleversait jusqu'au fond des entrailles. Qui sait, peut-être avait-il méconnu son père?... Doute affreux î... Pourquoi le contre-maître des ateliers, de-
2l6 LE MARQUIS DE PIERRERUE
puis novembre, l'avait-il laissé sans nouvelles? Ah! certes, malgré les liens étroits qui rattachaient à Paris, il eût volé vers la Bretagne. Non, il n'était pas un fils dénaturé.
Il pleurait...
En descendant la rue des Postes, une idée traversa le cerveau obscurci de Falgouët : s'il écrivait tout de suite à Tabbé Le Gorrek pour connaître absolument l'état de son père? Quoi! son père avait eu. deux attaques d'apoplexie, et il n'en avait rien su ! Il hâta le pas.
Au seuil de sa porte, il se croisa avec deux hommes qui s'en allaient chuchotant entre eux. Il reconnut Grippon et Wasmus. Les misérables ! depuishuit mois, ils étaient informés, eux ! Il ne leur adressa ni une parole ni un salut, et se perdit dans le vestibule.
La bougie allumée, Falgouët se mit à sa table et commença une lettre.
« Monsieur l'abbé, « Je n'ai jamais oublié mon professeur du petit « séminaire de Quimper... »
Il s'arrêta. Il avait cru entendre des pas étouffés dans l'escalier conduisant à sa chambre...
Il poursuivit :
« ... et Je prends la liberté... »
Il frissonna. Sa porte avait gémi. C'était comme si une main, cherchant la clef pour ouvrir, se fût pro-
menée extérieurement à l'endroit de la serrure. Cette maison avait donc d^autres locataires que Grippon et lui? Il déposa la plume et écouta... Le frôlement qu'il avait perçu continua sur le panneau, sur les traverses de la boiserie. Quelqu'un rôdait par là. Qui ? Peur ou courage, il bondit vers la porte et l'ouvrit toute grande. Ciel ! Rosa Keller, pâle, défaite, expirante, émergea de l'ombre devant lui.
— Comment, vous! vous! s'écria-t-il reculant avec épouvante.
Rosa fit quelques pas, puis tomba aux pieds du jeune homme.
— Relevez-vous ! relevez-vous ! répéta-t-il.
— • Non, pas avant que tu m'aies pardonné, articulat-el le, les mains jointes... Oh! je suis bien coupable envers toi. Hélas! ce n'est pas ma faute : je t'aime!
Un éclair sillonna les prunelles ardentes du Breton.
— Ne m'en veuille pas, reprit-elle ; bientôt je serai morte... J'avais besoin de te voir, et j'ai quitté la rue des Irlandais pour demeurer ici... Depuis, il ne s'est pas passé de jour que je ne t'aie aperçu, tantôt avec M. de Pierrerue, tantôt avec monseigneur Tamisier, deux fois avec elle... Elle/... J'ai eu tort de t'écrire comme je l'ai fait et de t'envoyer ce dessin...
— Mais que me voulez-vous à présent ?
Le ton était dur. Sous ce coup de fouet, Rosa Keller se redressa farouche.
— Te remettre un nouveau papier.
Elle fit passer sous les yeux de Falgouét un billet plié en quatre.
ÎQ
— Voyons !
Rosa parut se calmer.
— Wasmus et Grippon, dit-elle, sont deux bêtes sauvages qui te dévoreront le cœur jusqu'au dernier lambeau.
— Eh ! que me font Wasmus et Grippon ! Je vous en prie, pas de déclamations puériles. J'ai le mélodrame en horreur.
— Wasmus et Grippon sont sortis pour comploter... Moi, je me suis jetée sur ce billet oublié par eux, et je te l'apporte.
— Donnez-le donc l
Rosa Keller regarda fixement Falgouët,
— As-tu du courage? beaucoup de courage au moins? lui demanda-t-elle.
— De qui est ce billet ?
— C'est une dépêche adressée à Wasmus.
— Par qui ? s'écria-t-il, prêt à fondre sur elle et à recourir aux dernières violences.
— Il et signé : « Trégunc, »
Falgouët devint livide.
— Trégunc ?... Ah! mon père...
Il tomba sur une chaise...
De grosses larmes coulèrent le long des joues creuses de Rosa.
— Alors, mon père... mon père est mort?... demanda-t-il d'un ton saccadé.
La pauvre fille, sanglotant toujours, se pencha sur lui et ne sut que balbutier ces deux mots:
— Oui, Falgouët...
— Mon Dieu I mon Dieu !
Il se leva comme fou et marcha à travers la chambre. Une fois, il se frappa la tête contre la muraille à se la briser. Rosa eut la force de le saisir, de l'enlacer et de rétendre sur le canapé.
Toute la nuit, cette fille, qui était mourante, fut sublime. Elle resta à genoux, inclinée sur cet ami de son cœur, lui prodiguant les plus douces paroles de consolation.
Quand le jour parut, Falgouët était plus calme.
— Adieu,dit-il, je cours embrasser monseigneur Tamisier, et je pars pour Brest.
Il ouvrit la porte.
— Et moi? lui dit Rosa Keller, qui tremblait de tous ses membres, et moi, tu ne m'embrasses pas ?
— Vous !
Il la prit dans ses bras et Tétreignit avec frénésie.
Deux heures après, Théven Falgouët faisait route vers la Bretagne.
Théven Falgouët ne resta pas moins de six semaines à Brest. Il lui fallut tout ce temps pour débrouiller les embarras de la succession paternelle et vendre la corderie. Encore dut-il laisser quelques menues affaires aux mains de Tabbé Le Gorrek et à celles du notaire Trégunc, devenus ses amis dévoués.
En arrivant à Paris dans les premiers jours d'octobre, Falgouët, avant d'aller rue des Postes, se fit conduire aux Missions-Etrangères. Là, il apprit de la bouche de monseigneur Tamisier que M. de Pierrerue et sa fille ne devaient quitter la Normandie que le 1 5 du présent mois.
Le marquis, dont les négociations avec M. d'Etrépagny traînaient en longueur, tenterait encore une démarche après une chasse fixée au 14, et rentrerait le
lendemain rue du Puits-qui-Parle, quel que fût le résultat de ce dernier effort. L'évéque thibetain ne cela pas à notre Breton que les lettres du vieux gentilhomme étaient empreintes d'une grande tristesse.
— Tant mieux ! s'écria Théven. Peut-être auronsnous plus facilement raison de lui, si les circonstances l'ont amené à ce découragement profond.
— Le comte d'Etrépagny se refusant à tout sacrifice d'argent, le coup sera terrible pour M. de Pierrerue. Songez donc : la veille de son départ, Grippon lui a prouvé par des chiffres qu'à moins d'un prompt secours, la Société devait se résigner à mourir.
— Et vous êtes sûr que M. d'Etrépagny ne succombera pas aux suprêmes tentatives de M. de Pierrerue?
— A cet égard, M. de Nayrouse et moi, nous avons la même conviction : si le comte délie les cordons de sa bourse, il se bornera à une aumône insignifiante.
— Eh bien ! moi, je donnerai cinq cent mille francs à M. de Pierrerue pour poursuivre ce qui me paraît la plus généreuse des chimères.
— Cinq cent mille francs ! Etes-vous fou, mon cher Théven ?
— Sauf une créance, pour fournitures, de trois cent mille francs, que je toucherai le mois prochain au Ministère de la Marine, et le vaste immeuble de la corderie, que j'ai dû réaliser, toute la fortune de mon père — treize cent mille francs environ — est en rentes sur l'Etat. Pauvre cher honnête homme! Dédaignant les spéculations de toute sorte où les habiles doublent la valeur de leurs capitaux, mon père ne voulut jamais
connaître que le Grand-Livre dç la dette publique.
— Vous êtes riche, mon enfant; mais vous le seriez encore davantage qu'il faudrait vous garder de faire aucune offre d'argent à M. de Pierrerue.
— Pourquoi cela ?
— Pour la raison bien simple que, empêtré dans une situation matérielle des plus difficiles, il serait capable d'accepter vos services, et que, dès lors, votre mariage avec Claire deviendrait absolument impossible. Comment, en effet, oserais-je demander pour vous la main de Claire, si déjà vous étiez le créancier de M. de Pierrerue ? L'argent reçu par lui ne sembleraitil pas le prix auquel on aurait estimé son alliance, et n'aurions-nous pas Tair de l'avoir précipité dans cet emprunt comme dans un guet-apens? Non, il faut que le marquis soit libre devons accorder ou de vous refuser sa fille. Certainement je ne négligerai pas de l'édifier sur votre position actuelle ; mais j'attendrai, pour hasarder une pareille confidence, d'être renseigné sur ses dispositions à votre égard. Avec le marquis, il faut frapper sur le cœur, et si son cœur répond aux coups que je lui porterai, alors, alors seulement, il connaîtra le chiffre de votre fortune. Donc, pas d'imprudence, mon cher Théven, et quelle que soit, à son retour de Normandie, l'attitude de M, de Pierrerue, prenez grand soin de vous garder vous-même. Si je vous recommande avec cette insistance de réprimer sans merci les élans de votre nature généreuse, c'est que, rue des Postes, vous pouvez vous trouver en butte à des obsessions que je réprouve. J'ai le regret
de VOUS l'avouer, durant votre absence, plus d'un désaccord s'est élevé entre Grippon et moi. Grippon, que j'ai été surpris de voir si bien renseigné sur vos affaires, croit que, dès votre arrivée de Bretagne, vous devez remplir la caisse de la Société^ et comme, hier encore, je me permettais d*étre d'un avis opposé au sien, il s'est échappé en des paroles si amères, en de telles menaces, que j*en suis réduit à me demander si sur cet homme nous ne nous sommes pas mépris complètement.
— Oui, monseigneur, s'écria Falgouët, vous vous êtes mépris sur cet homme. Grippon est un misérable, il y a longtemps que je le sais, et si je n'en ai rien dit...
— N'en dites rien encore, interrompit l'évêque, n'en dites rien, mon enfant. Plus tard... plus tard nous reviendrons à Grippon et nous jugerons sa conduite...
— Ainsi que celle de son complice Wasmus, je pense...
— Oui, oui... Pour quelques jours encore, il faut user de ménagements... Apprenez que nous tous, les membres de la Société de Secours Intellectuels^ nous nous trouvons pris dans les griffes de ces deux hommes. Quel éclat déplorable ne pourraient-ils pas provoquer, armés qu'ils sont des signatures du Fondateur et des Organisateurs ! Sauvons Claire, qu'une liquidation immédiate des comptes de la Société aurait pour effet de faire enfermer incontinent à Vaugirard. Une fois votre mariage accompli, rien ne sera plus commode que d'éteindre toutes les créances et, par une dissolution de
la Société, de nous débarrasser sans scandale, surtout sans danger pour Claire, et de Grippon et de Wasmus, Après deux minutes de silence :
— Et la Supérieure des Carmélites?... Et M. die la Salvetat ? demanda Falgouët.
— Je n'ai pas perdu mon temps, répondit l'aveugle. M. de la Salvetat nous est acquis. Le vicomte, qui, au nom de préjugés indéracinables, avait combattu toutes mes bonnes raisons à votre endroit, n'a plus résisté en apprenant que Claire est dénuée de toute vocation religieuse. En dépit de certaines idées de caste, fort tenaces chez M. de la Salvetat, la religion prima toujours la noblesse, et sa conscience s'est effrayée de la responsabilité qui pèserait sur lui si, dans les présentes conjonctures, il allait prendre parti contre Dieu. La peur seule de Dieu Ta pu détacher de M. de Pierrerue, dont il épousa les idées, dont il admire le génie, auquel il a sacrifié sa fortune, pour lequel il mourrait demain... Je voudrais croire la conversion de madame la Supérieure de Vaugirard aussi sincère, aussi loyale que celle de mon brave la Salvetat. Malheureusement, il me reste certains doutes. Deux fois seulement j'ai pu être admis auprès de la Carmélite, et chaque fois, je veux le reconnaître, on m'a écouté avec une convenance, une humilité, une faveur qui m'ont pénétré. « Allons, pensais-je, elle n*est pas si farouche!... »
« Tout le premier entretien roula sur Claire, sur ses dispositions intimes, sur ses goûts, son humeur folâtre, et l'on ne hasarda pas la plus timide observation. Bien au contraire : au moment de me retirer, la Supé-
rieure me remercia des éclaircissements que je venais de lui fournir sur le caractère de sa nièce, et me dit qu*elle allait méditer profondément devant Dieu... Sans avoir eu beaucoup d'animation, le deuxième entretien ne fut pas tout à fait aussi paisible que le premier. Il est vrai que je me hâtai trop de prendre le taureau par les cornes, et que, ayant à peine indiqué le mariage comme Tétat qui convenait le mieux à mademoiselle de Pierrerue, je mis un empressement maladroit à produire le fiancé.
« — Le jeune homme dont vous me parlez â-t-il un nom ? me demanda la sœur du marquis.
« — Un nom des plus honorables.
« — Alors, il est gentilhomme ?
« — Gentilhomme ! il ne Test pas, madame.
a — Ah î s'écria-t-elle. »
a Depuis que Dieu, pour sa gloire, a permis que je fusse privé de la vue, mon ouïe a acquis, par une attention continuelle, une acuité de perception tout à fait extraordinaire. Ce ah / échappé aux lèvres de mademoiselle Claire -Antoinette de Pierrerue, trahissait un tel désappointement, une déception si cruelle, que j'eus quelque peine à contenir l'indignation dont je me sentis ému.
« Quoi ! on avait immolé à Dieu sa jeunesse, sa vie entière; depuis plus de trente ans, on vivait dans une cellule en face de Jésus-Christ, mort pour faire tous les hommes indistinctement dignes du ciel; on avait acquis des vertus surhumaines, et on n'était pas encore parvenu à anéantir l'orgueil!... Gentil-
homme I Et c'était une Carmélite qui me parlait!
« J'avais été doux, affectueux, paternel ; je devins sévère. Je demandai à cette Religieuse, obstinée dans les vanités humaines, si elle aimait son Dieu, son cloître, son salut. Je lui montrai quels liens misérables la tenaient asservie, quand, depuis le jour où en Espagne elle avait fait sa profession, on l'avait pu croire libre des entraves oii les gens du siècle se trouvent si pitoyablement retenus.
<c — Un couvent, lui dis-je, est une maison élevée dans Tair pur et dans la pure lumière, plus voisine du ciel que de la terre, et nul n'a le droit d'y pénétrer qui a gardé à ses sandales quelques taches de nos boues d'ici-bas. Sœur Claire -Antoinette, prenez garde à vous I... »
tt Elle se précipita à mes pieds, versa d'abondantes larmes et implora ma bénédiction.
(t En se relevant, elle me dit :
a — Disposez du sort de Claire, monseigneur, elle n'est plus à moi. Elle appartient à son père et à vous. . . »
tt J'étais tout heureux en quittant Vaugirard.
« Cela se passait vers le milieu de septembre.
« Depuis lors, quatre fois je me suis représenté à la porte des Carmélites, et, malgré mes instances^ cette porte est restée obstinément fermée pour moi. « — La Révérende Mère Supérieure était au chœur... ^ au chapitre... y en retraite... » -— Enfin, il ne m'a pas été donné de revoir la tante de Claire. Pourquoi me faire essuyer de pareils refus? Je redoute je ne sais quel piège. Théven, la religion, tombant dans une âme simple, y
amène comme une fête éternelle. Qui ne serait bon, cordial à tous, quand en lui-même tout est joie céleste, épanouissement divin ? Si, au contraire, la religion descend dans une âme obscure, orgueilleuse, elle peut devenir la cause et la raison des forfaits les plus odieux. Gardez cette observation pour vous.
— Vous me faites trembler, monseigneur. Ne pourriez-vous, avant que M. de Pierrerue ait eu le temps de se concerter avec sa sœur, l'amener à prendre quelque engagement ?. . .
— C'était l'avis de M. Duport et c'était le mien. Nous devions aborder le marquis, le lendemain même de son arrivée. Mais, sur les sages observations de M. de la Salvetat, nous avons renoncé à une démarche qui eût paru trop précipitée. Il est évident, en effet, pour ceux qui connaissent quels liens étroits unissent le frère et la sœur, que M. de Pierrerue n'eût rien promis sans en avoir délibéré au préalable avec- son conseil habituel, la Supérieure de Vaugirard. Alors, il nous restait l'ennui d'avoir essayé des tentatives infructueuses et de voir peut-être traîner en longueur une entreprise dont votre cœur, aussi bien que les intérêts de la Société^ réclame impérieusement la solution. Dès son retour, le marquis ne manquera pas de volera Vaugirard. M. de la Salvetat penche pour qu'on le laisse librement conférer avec sa sœur.
— Pourtant, monseigneur, quelle sera mon attitude vis-à-vis de M. de Pierrerue, quand il aura appris que c'est moi qui ose aspirer à la main de sa fille ? Avezvous réfléchi à cela ?
— De ce côté, n'ayez nulle crainte. A Vaugirard, j'ai parlé d'un jeune homme que j'aime, que je voudrais voir heureux ; mais je n'ai pas prononcé son nom.
— Je respire !
— M. de la Salvetat, M. Duport, M. de Nayrouse et moi, nous laisserons donc M. de Pierrerue discuter, se débattre avec sa sœur, convaincus qu'il ne tardera pas à se retourner vers l'un de nous pour nous demander une explication. Evidemment, je recevrai le premier choc. Dieu le veuille! je suis prêt.
Ici, un repos de quelques secondes.
— En attendant le jour de cette bataille décisive, et qui sera glorieuse, reprit Tévéque, conduisez-vous, mon cher enfant, de telle sorte que vous n'éleviez aucun obstacle sur les pas des Organisateurs. Tous vous sont également dévoués... Tout à l'heure, vous allez rencontrer Grippon, peut-être Wasmus. C'est le cas de vous rappeler ces mots de l'Ecriture : « Ajre:( la prudence du serpent, » Je ne sais quels conseils sont capables de vous suggérer ces deux hommes, dont, pour le malheur de la Société de Secours Intellectuels^ j'ai connu trop tard les mauvaises passions ; acceptez tout, mais ne faites rien sans me consulter. Il est probable qu'on vous chantera misère à propos de la Société^ qu'on vous pressera de verser à pleines mains votre argent dans les poches taries de M. de Pierrerue. Ne répondez ni oui, ni non. Réservez-vous.
— J'ai dans le voisinage un excellent ami, dont je vous ai parlé quelquefois, Victor Ferrall. Si j'allais demeurer chez lui jusqu'à l'arrivée de M. de Pierrerue?
23o LE MARQUIS DE PIERRERUE
— Gardez-vous-en bien ! J'ignore qui tient Grippon et Wasmus au courant de vos moindres actions; le fait est que, hier, ils m'ont annoncé pour aujourd'hui votre arrivée de Brest. Il ne faut pas leup laisser croire que vous pouvez leur échapper.
— Alors, vous me livrez aux bêtes ? dit Théven avec un sourire triste.
— Et n'oubliez pas qu'il faut les apprivoiser. . .
Quand la voiture où Falgouët était monté s'arrêta rue des Postes, et que notre héros ouvrit la portière pour descendre, il se trouva face à face avec Grippon et Wasmus. Grippon lui sauta au cou; Wasmus s'informa poliment de sa santé.
— Vous m'attendiez donc? s'écria Théven, reculant avec dégoût.
— Comment vous aurions-nous attendu ? geignit l'intendant d'une voix mielleuse.
— Nous sortons pour arranger certaine affaire de M. de Pierrerue, ajouta l'usurier de la rue Git-le- Cœur.
— Que je ne vous retienne pias, messieurs, dit le Breton.
Et, ayant payé son fiacre, il franchit le seuil de la porte.
Comme deux limiers acharnés sur une piste, Grippon et Wasmus, le nez plein de l'odeur du gibier, s'élancèrent sur les traces du jeune homme. Ils l'atteignirent au fond du vestibule, au moment où il allait gravir l'escalier.
— Pardon, mon cher Théven, pardon, lui dit l'intendant, vous ne demeurez plus dans cet affreux galetas du deuxième étage.
Falgouët, étonné, se retourna.
— Vous serez infiniment mieux au rez-de-chaussée, continua Grippon. On vous y a disposé deux pièces : un cabinet de travail et une chambre à coucher... Le cabinet de travail donne sur le berceau de lilas où vous aimez tant à vous asseoir.
Tout en parlant, il avait ouvert une porte.
— Vous voyez, poursuivit-il, le peintre et le tapissier ont passé par là.
— Certes ! un millionnaire a bien droit à quelques égards, insinua Wasmus.
Falgouët rougit. L'indignation lui portait le sang à la tête. Il se contint pourtant, et, sans plus d'hésitation, pénétra dans son nouveau logement.
— Est-ce joli? est-ce frais? est-ce coquet? s'écria Wasmus, pirouettant sur lui-même avec la légèreté, l'enthousiasme d'un derviche tourneur, et indiquant du doigt les quatre murailles.
— Et mes papiers ? et mes livres ? demanda Théven. Grippon lui montra toutes ces choses disposées avec
ordre dans le cabinet de travail.
Wasmus fit quelques pas, et, comme il se trouvait en verve, il reprit :
— Quel réduit, ce cabinet l N'est-ce pas, monsieur Falgouët, que c'est un vrai nid d'amoureux ? Vous avez là un canapé qui coûte. .. Enfin... Sans compter que, si la fauvette vient se poser sur les lilas, on pourra la
saisir dans la main, et... va-t'en voir s'ils viennent Jean !...
Le jeune homme était à bout de patience. Encore un mot, et le souvenir des recommandations de monseigneur Tamisier ne le retiendrait plus.
— Monsieur Wasmus, dit-il d'un ton bref, j'arrive de Bretagne tout d'une traite, et je ne serais pas fâché de prendre quelque repos. Quand je vous ai rencontré si soudainement, ne couriez-vous pas à des affaires très pressantes ?
L'usurier, jusque-là bonhomme, folâtre, poétique, eut un haut-le-corps. Il sourit sournoisement. Falgouët aperçut les crocs du carnassier féroce prêts à le mordre et frissonna.
— Mon cher Théven, dit Grippon, M. Wasmus et moi, nous volions, en effet, tout à l'heure, à une affaire qui ne veut aucun retard. Jugez-en vous-même : il ne s'agit de rien moins que d'empêcher un créancier de M. de Pierrerue d'obtenir un jugement contre lui et de le faire arrêter.
— Arrêter M. le marquis de Pierrerue! s'écria Falgouët, se redressant. Comment! on oserait ?...
— Ecoutez donc, cher monsieur, il ne faut pas faire le dégoûté... La prison pour dettes a reçu des princes du sang, interjeta Wasmus.
— Quelle somme vous faut-il pour mettre M. de Pierrerue à l'abri de toute poursuite.
Ni Grippon, ni Wasmus ne s'étaient attendus à un si brusque élan ; pris au dépourvu dans leurs combinaisons savantes, ils se regardèrent d'un air anxieux et
hésitèrent une seconde. Falgouët, qui les observait de tous ses yeux, de toute son intelligence singulièrement aiguisée par la situation, flaira un piège. C'était manifeste : on préludait à sa spoliation.
— Mon jeune ami, articula Grippon avec lenteur, peut-être M. Wasmus n'eût- il pas dû vous parler d'une dette qui nous cause beaucoup de tracas. Mais, puisque vous voilà informé à demi, je tiens à ce que vous le soyez absolument... Voici la chose : nous avions espéré que M. de Pierrerue, pour solder une créance de vingtcinq mille francs , au titre de Caminade et 0% rue des Bourdonnais, nous abandonnerait les vingt-cinq mille francs de la succession Prémians. Malheureusement, M. le marquis, en proie lui-même à des exigences multiples, a disposé de ces fonds et s'est éloigné de Paris, ne laissant ni instructions, ni argent. Que faire? Vainement nous avons supplié la maison Caminade de nous accorder un délai. Ces messieurs se sont entêtés à nous poursuivre , et si , aujourd'hui même...
Falgouët, qui avait reconquis tout son sang-froid, arrêta Grippon d'un geste impérieux.
— 11 ne faut pas, dit-il, que M. de Pierrerue puisse être inquiété. Je ne le veux pas. Si j'avais vingt-cinq mille francs dans mon portefeuille, je vous les donnerais sur l'heure., Mes capitaux, je le regrette, ne seront disponibles que dans quelques jours. Mais, soyez tranquilles, la Société de Secours Intellectuels ne perdra rien pour attendre. Ce n'est pas vingt-cinq mille francs, messieurs, que je compte consacrer à l'œuvre sublime
de M. de Pierrerue : vous toucherez cinq cent mille francs, presque la moitié de ma fortune.
— Cinq cent mille francs! s'écrièrent ensemble Grippon et Wasmus ébahis.
— Arrangez cette misère de vingt- cinq mille francs avec MM. Caminade, et dites-vous bien que la Société de Secours Intellectuels vit encore.
Le sentiment de la convoitise satisfaite avait si profondément ébranlé l'intendant et l'usurier que, soudain, leurs yeux étaient devenus humides.' L'argent a des entrailles à sa façon.
— Vous êtes un noble jeune homme I répéta dix fois Grippon, considérant Théven avec respect.
— Allons, allons, fit Wasmus, entraînant par le bras son acolyte, laissons M. Falgouët, qui est moulu de fatigue, et courons arrêter les frais...
Ils s'inclinèrent de toute l'échiné et sortirent.
— Scélérats ! infâmes scélérats ! murmura notre Breton, dont la rage serrait les dents et crispait les poignets.
Il se jeta sur le canapé, ferma les yeux et essaya de rêver de la Normandie.
Victor Ferrall, que Falgouët visita dès le lendemain, lui parla à peu près en ces termes :
— L'évêque Tamisier a raison : vous devez tout attendre de l'affection de M. de Pierrerue, rien ou presque rien des ennuis qui le poignardent. Il faut le reconnaître : la noblesse a cela de supérieur qu'elle sait mépriser l'argent. Peut-être est-ce parce qu'elle n'en manqua jamais, abreuvée qu'elle fut à la source de tous les privilèges. Quoi qu'il en soit, elle ne se prend pas à cette odieuse glu, oh la bourgeoisie s'empêtre si grossièrement les ailes, les pattes et le bec. Si vous étiez assez maladroit pour embarrasser le marquis dans les liens de je ne sais quelle créance hypocrite, nonseulement vous vous prépareriez une rupture avec cet homme, mais vous auriez la honte d'avoir perdu son
estime. M. de Pierrerue est devenu un agneau pour vous ; ne commettez pas la sottise de réveiller le lion... Maintenant, il me paraît que votre missionnaire n'a pas indiqué le moyen qui vous reste d'apprivoiser le marquis à votre amour. Il promet de lui frapper de grands coups sur le cœur. C'est fort bien, cela. Mais vous, allez-vous demeurer spectateur impassible d'un duel oîi est en jeu plus que votre vie, puisque mademoiselle de Pierrerue vous aime? Non, vous devez intervenir dans le combat et achever vous-même la victoire.
— Et comment? demanda le Breton.
— En partant pour la Normandie, M. de Pierrerue ne vous a-t-il pas invité à poursuivre, en son absence, la fameuse Introduction aux Mémoires de la Société de Secours Intellectuels?
— Il m'a engagé seulement à recueillir des notes.
— Que pensez-vous qu'il dirait si, à son retour, il trouvait son Introduction achevée?
— Achevée ! C'est impossible.
— Pourquoi impossible?
— Parce qu'on ne réalise pas en dix ou douze jours ce qui réclame près de trois mois de travail.
— Eh bien ! cette besogne sera finie. Si cela vous plaît, vous pourrez, à sa descente de voiture, offrir l'introduction au Fondateur sur un plat d'argent.
— La bonne plaisanterie!
— Point, mon cher Théven... Vous ignor^ donc que, pour réfuter, comme je l'ai fait cent fois, les théories absolutistes, j'ai dû les étudier à fond ? Certes,
VOUS me trouverez faible sur le De Summo Pontifice de Bellarmin ; mais j'ai fort bien digéré Joseph de Maistre^ et, si cela peut vous amuser, je suis capable de vous réciter par cœur soit son apologie du bourreau, soit sa diatribe contre Voltaire. En voulez-vous ?... I — Alors, vous consentiriez à m'aider ?
— Le meilleur de mes amis n'aime-t-il pas mademoiselle de Pierrerue?... Avons parler franc, Je ne crois pas plus à Y Introduction aux Mémoires de la Société de Secours Intellectuels que je n'ai cru à la Société elle-même. Voilà pourquoi je puis, sans scrupule, collaborer à une œuvre qui ne doit porter aucune atteinte à mon parti. Ma conscience, mon cher Théven, ne connaît pas les terreurs puériles, et je me trouverais bien naïf si, lorsqu'il s'agit de vous, j'hésitais à jeter un mince caillou dans le fleuve débordant de la Révolution. M. de Pierrerue a la folie de penser qu'il édifie une digue; si^ en effet, c'était une digue qu'il bâtît avec son livre, je me récuserais nettement. Mais, je vous le répète, la Société de Secours Intellectuels^ V Introduction aux Mémoires^ autant de cailloux que le flot profond des idées modernes roulera jusqu'à la mer, la vaste mer de la démocratie, où tout le vieux monde viendra s'engloutir.
— Quand allons-nous nous atteler côte à côte ?
— Tout de suite, parbleu !
Le soir même, les deux amis travaillèrent ensemble. Notre Breton s'était tout à fait installé rue des Saints- Pères, et ne rentrait au gîte de la rue des Postes que bien avant dans la nuit.
Dans les premiers jours, Grippon, auquel, par un dédain insurmontable, Falgouët avait négligé de fournir la moindre explication sur ses longues absences, se montra inquiet. Bientôt il devint agressif. Il fallut le renseigner. L'intendant se déclara satisfait; il devina quel coup décisif pouvait portera M. de Pierrerue Vlntroduction achevée, et engagea Théven à ne pas perdre un moment. Est-il nécessaire d'ajouter que monseigneur Tamisier avait été mis au courant dès la première heure, et que, lui aussi, approuvait le zèle habile de Falgouët et de Ferrall?...
Cependant la besogne avançait à grands pas. Encore quelques renseignements puisés à la bibliothèque Mazarine, la plus riche en ouvrages traitant des matières religieuses, et Ton écrirait le dernier mot. Falgouët, comme toujours, éprouvait de profondes lassitudes; mais Ferrall se montrait infatigable, et son intelligence, ouverte de bonne heure à l'argumentation philosophique, suffisait à tout.
Enfin, le i6, vers trois heures de relevée, Y Introduction fut finie. Notre Breton, haletant d'impatience, s'empara du manuscrit et courut vers la rue du Puitsqui- Parle. M. de Pierrerue n'était pas encore arrivé. De la fenêtre de son cabinet, Falgouët aperçut, sous le berceau de lilas, que les premiers froids dépouillaient, Grippon et monseigneur Tamisier tranquillement assis.
Ils causaient.
Falgouët saisit à la volée, tombant des lèvres de l'intendant, le nom de Caminade et O^. Toujours des affaires d'argent ! . . .
Tout à- coup Françoise vint les trouver.
— Qu'est-ce? demanda levêque.
— Une lettre, répondit la nourrice.
— Une dépêche pour moi, dit Grippon.
Il lut:
<( Départ renvoyé au 17. Amitiés à tous^ surtout à « mon cher Théven. »
Falgouët était au moment de sauter dans le jardin, quand il s'entendit nommer. Il en reçut un tel coup, qu'il recula dans le cabinet. 11 tomba sur le canapé. Quoi I la dépêche ne contenait qu'un nom et c'était le sien ! Qui sait ? peut-être était-ce Claire qui l'avait rédigée.
Il fit des rêves fous.
Lorsque notre Breton descendit du septième ciel où il avait été subitement ravi, il regarda sous le berceau: il n'y avait plus personne. Il recueillit les feuillets de l'Introduction et vola vers Victor Ferrall.
Le lendemain, vers trois heures de l'après-midi, en rentrant rue des Postes comme la veille, Falgouët, à sa grande surprise, apprit que M. de Pierrerue était arrivé dans la matinée.
— Il faut que je le voie! s'écria-t-il.
— Vous ne le trouverez pas ici, lui dit ^Grippon. Il est allé à Vaugirard avec sa fille.
— A Vaugirard ?
— N'ayez pas peur. J'ai touché un mot à M. lô marquis du travail acharné auquel vous vous livrez depuis son départ, et il m'a paru enchanté.
— Et mademoiselle de Pierrerue ? hasarda-t-il.
— Franchement, je l'ai trouvée un peu triste.
— Triste ?
— Peut-être la fatigue du voyage...
Falgouët marcha dans son cabinet d'un pas effréné.
Il était dans une inquiétude, une angoisse extrêmes.
Grippon se retira discrètement. L'intendant parti,
notre Breton s'arrêta.
« Triste ! murmura-t-il, elle est triste ! »
Il s'assit, et ses yeux, qu'il tourna vers les fenêtres
ouvertes de la jeune fille, débordèrent de grosses
larmes.
Vers les quatre heures, comme le soleil accrochait ses flammes mourantes aux branchages entrelacés du berceau, l'aboiement d'un chien éclata dans les ruelles d'alentour. C'était la voix de Fox !
Falgouët bondit à sa fenêtre basse, sauta d'un élan irrésistible et courut ouvrir la porte du jardin. En ce moment, M. de Pierrerue, ayant Claire à son bras, déboucha de la rue des Poules. Fox gambadait en avant et continuait à japper.
— Mon cher Théven, je suis tout à fait aise de vous revoir, lui dit le marquis d'un ton réservé, presque froid. N
Non-seulement il n'embrassa pas le jeune homme, mais il ne lui tendit même pas la main. Un pareil accueil déconcerta notre Breton.
— Monsieur le marquis se porte bien ? balbutia-t-il avec embarras.
— Le mieux du moade.
Falgouët n'osa ni parler à Claire, ni la regarder. A l'entrée du jardin, M. de Pierrerue s'arrêta.
— Rentrez, mon enfant, dit-il à sa fille. Moi, j'ai affaire rue des Bourdonnais, et je vous laisse...
Puis, s'adressant à Falgouët :
— Je sais, mon cher Théven, que vous avez travaillé vaillamment depuis mon départ. Nous causerons de tout cela. En ce moment, je suis accablé...
Il partit à grands pas.
Une minute, Falgouët resta accoté au jambage de la porte du jardin, l'attitude anéantie, l'œil atone, absolument hébété. Fox, qui le caressait, le ramena de sa prostration. Aussitôt une idée envahit sa tête, ses nerfs, tout son être : voir Claire, s'emparer d'elle avant qu'on eût pu la lui refuser. Puisqu'il était riche, il irait la cacher au bout du monde pour la dérober à la tyrannie paternelle et Taimer. Wasmus avait raison : il fallait... de l'audace, beaucoup d'audace...
En quatre enjambées, il se trouva dans le vestibule du petit hôtel. Personne, il écouta, cherchant à deviner oïl pouvait être mademoiselle de Pierrerue. Peut -être entendrait-il sa voix... Alors il volait à elle, l'enlevait dans ses bras, et partait avec cet adorable fardeau...
Nul bruit ne frappa son oreille.
Le sang lui battait les artères à les rompre; il sentait comme des flammes lui brûler de temps à autre toute la face. N'y tenant plus,, il s'élaiiça vers la porte du salon qu'il ouvrit violemment. Il resta pétrifié : Claire, assise dans un fauteuil, pâle et rigide comme
une Statue, le regardait avec des yeux débordant de larmes. Il éprouva un martyre inouï.
— Qu'avez-vous ? s*écria-t-il, tombant à genoux près d'elle, qu'avez-vous?
— Du chagrin.
Ses pleurs redoublèrent.
— Je devine : on veut nous séparer, dit Falgouët.
— Nous séparer î Oh! non, ce serait trop cruel... C'est impossible I
— Mais ce grand chagrin?...
— Mon père ne vous a pas accueilli comme il aurait dû le faire, et cela m'a navrée... Quand je songe, ajouta-t-elte, que, durant notre séjour en Normandie, vous avez trouvé le temps de terminer le long travail de Vlntroduction... Pourtant... pourtant vous avez été bien malheureux...
— Moi I murmura Falgouët, égaré et sentant, lui aussi, sa poitrine pleine de sanglots.
Glaire, pudiquement, glissa sa main fluette dans un pli de son corsage et en retira une belle rose-thé épanouie.
— Prenez-la, dit-elle, sepenchantpour tendre la fleur au jeune homme; j'en ai une autre pour moi... Le blanc est deuil : nous serons en deuil tous les deux.
Une douleur écrasante paralysa Falgouët au point qu'il lui fut impossible d'articuler une parole. Ses lèvres tremblantes se collèrent sur la rose, et ce fut tout.
— Madame de Nayrouse a des massifs superbes, reprit Claire après un long silence. J'ai cueilli ces deux
fleurs le jour où nous apprîmes par monseigneur la mort de votre père. Nous les garderons toujours, n'estjl pas vrai ?
— Toujours ? comme vous dites cela ! répondit Falgouët .. Sommes-nous sûrs d'être Tun à l'autre à jamais ?
— Puisque vous le voulez, et que je le veux aussi, murmura-t-elle à voix basse.
— Il peut se trouver des volontés plus fortes que les nôtres.
— Et lesquelles ?
— Celle de votre père d*abord, celle de votre tante ensuite.
— Non. Je suis une sotte, et vraiment j'avais perdu la tête tout à l'heure. Vous ne devineriez jamais à quels ennuis mon pauvre père est en proie depuis ce matin... Tenez! si vous n'étiez à Paris, je demanderais à repartir pour la forêt de Lions. Quelle paix on respire là-bas!... Figurez- vous que nous étions à peine descendus de voiture, que Grippon et M. Wasmus ressaisissaient mon père et le rejetaient dans toute espèce de tracas. — « Et M. Caminade? et tel autre créancier de la Société? » — Comme je la maudirais, cette Société de Secours Intellectuels^ si elle n'avait amené chez nous M. Théven Falgouët I... Enfin, tout cela ne peut durer longtemps, et, à moins que je ne me sois méprise sur le discours bourré de chiffres du sieur Wasmus, la Société a touché le fond de son sac. Ne me trahissez pas, mon ami : voici un secret. Apprenez que demain doit avoir lieu, dans ce salon.
la dernière réunion des Organisateurs. Je viens d'écrire moi-même les convocations, dans la cellule de ma tante, à Vaugirard.
— Comment, demain, ces messieurs se réuniront