ICI
— Le rendez-vous est pour deux heures.
— Je tremble.
— Vous tremblez ?
— Ah ! Claire, monseigneur Tamisier m*a promis de saisir la première occasion qui lui serait offerte de tout déclarer à votre père, et demain certainement...
— Eh bien, tant mieux ! interrompit-elle avec un éclair de Joie.
Puis, comme Falgouët demeurait dans une sorte de silence accablé, elle ajouta :
— Il fallait que ce jour terrible arrivât. Vous plairait-il de vivre encore longtemps malheureux comme nous vivons ? Quant à mol, si une pareille situation devait se prolonger, j'en mourrais.
— Hélas! le pauvre évêque, malgré l'appui des Organisateurs, pourrait échouer dans sa démarche suprême.
— Il réussira. Dieu est avec lui.
— Rien ne m'ôtera de l'esprit que, si M. de Pierrerue m'a fait un si froid accueil, c'est moins à ses poignantes préoccupations d'affaires que je le dois, qu'à l'intervention soudaine de votre tante dans notre amour.
— Je ne redoute rien de ma tante : elle ne vous connaît pas.
— Monseigneur, en effet, ne lui a pas livré mon nom. Pourtant, amené par madame la Supérieure des Carmélites à s'expliquer sur le Jeune homme qu'il osait mettre en avant pour un mariage avec mademoiselle de Pierrerue, il a été contraint d'avouer que son protégé n'est pas noble. En fallait-il davantage pour me désigner clairement? Allez, si votre tante a pu se méprendre, vivant en dehors du monde, votre père aura compris...
— Aussi pourquoi, avant de m'aimer, ne vous étesvous pas avisé d'être gentilhomme, dit la jeune fille avec un dépit naïf.
Notre Breton aurait dû sourire. Il rougit lâchement jusqu'au blanc des yeux.
— Vous netes donc pas satisfait de vous appeler Théven Falgouët? lui demanda-t-elle, accompagnant ces paroles d'un regard aigu qui le fouilla jusqu'au fond de l'âme.
Falgouët se redressa par un mouvement brusque. Il venait d'acquérir le sentiment de toutes les bassesses oti la passion peut précipiter les plus fières natures.
— Claire, dit-il , pénétré d'une émotion profonde, presque religieuse, je suis le fils d'un misérable cordier^ Jéhoël Falgouët, de Plogoff. Ma mère se nommait Anne- Yvonne Tréourgat. Mes deux grands-pères, pour vi* vre, pratiquaient la pêche le long des côtes du Finistère. Tous les deux sont morts pauvres, comme cela arrive dans le peuple.
La jeune fille sentit loux son être ébranlé par une
246 LE MARQUIS DE PlfîRRERUE
commotion violente. Elle se leva à son tour et, avec une sorte d'enivrement enthousiaste :
— Embrassez -moi, s ecria-t-elle, je vous ordonne de m'embrasser !
Falgouët, éperdu, projeta ses bras en avant; mais au lieu de les nouer autour de la taille de Claire, il recula saisi d'épouvante.
— Je vous fais donc peur ? lui demanda-t-elle avec une agacerie enfantine.
— Oui, balbutia-t-ilj oui!
Falgouët se couvrit le visage de ses deux mains. Il ne voulait plus voir Claire. Il le sentait, encore un regard sur cette créature rayonnante de jeunesse, adorable de grâce, sublime de beauté, et il ne résistait plus aux impulsions malsaines qui l'entraînaient déjà. Il était au bout de sa volonté. Un affreux vertige grisait son cerveau. Il resta cinq minutes au milieu du salon, parfaitement immobile, les doigts toujours collés sur ses deux yeux.
Surprise d'abord de l'attitude singulière du jeune homme, mademoiselle de Pierrerue avait fini par la comprendre, et, flairant le danger, était allée s'asseoir sur une chaise, bien loin de la place où Falgouët, redoutable, se tenait debout. Elle était là toute frémissanté, tiraillée par mille pensées contraires, tantôt concevant le projet audacieux d'arracher Théven à sa méditation, tantôt s'arrêtant à la résolution plus prudente de s'esquiver rapidement.
Comment s'en aller?
Justement Falgouët se trouvait placé à deux pas de la porte, et elle devait le frôler presque en s'enfuyant. Ne la saisirait-il pas au passage ? Cette nature généreuse et brave de jeune fille eut un tressaillement de révolte; tête baissée, elle faillit s'élancer à l'ennemi. Si on l'attaquait, elle saurait bien se défendre. Sans délibérer, elle se remit debout hardiment. Mais, quand elle voulut maicher, elle sentit ses jambes qui ne la soutenaient plus. Mon Dieu ! qu'allait-il lui arriver ? Elle eut sur son front pâle la sueur glacée des héros, au moment oîi, tous leurs efforts épuisés, ils subissent l'écrasement de l'impitoyable destin... Si elle appelait Françoise?... Aurait-elle seulement la force de crier? Elle n'osa pas tenter l'aventure, car la paralysie la gagnait. Qui sait, peut-être son père allait-il arriver ? Elle se réfugia dans cette pensée, et, ayant retrouvé un peu de calme, attendit.
Cependant Falgouët, ayant rendu toute liberté à ses yeux aveuglés, regardait Claire ardemment. La jeune fille abattit une main crispée sur le dossier d'un fauteuil, l'attirant comme pour s'en faire un rempart. Notre Breton se dirigea vers elle. Sa démarche ferme, ses traits impassibles, annonçaient une résolution désespérée. Claire, prête à la lutte, ne connaissant plus la peur, rejeta comme inutile le fauteuil derrière lequel elle s'était retranchée et fit un pas en avant.
— Que me voulez-vous, monsieur ? demanda-t-elle à Falgouët, dont elle sentait déjà Thaleine brûlante sur son visage.
Celui-ci essaya de la saisir.
ji
— Laissez-moi ! s ecria-t-elle, farouche.
Ses grands yeux bleus lançaient des .flammes et tout son corps vibrait d'une indignation superbe.
— Oh ! que vous êtes belle ! articulèrent les lèvres rigides de Théven.
— Je veux passer !
La passion a d'inexplicables folies. Falgouët, qui ne menaçait plus, s'agenouilla de nouveau devant la jeune fille, puis, se couchant presque sur le parquet :
— Foulez-moi aux pieds, ma Claire, foulez-moi aux pieds, lui dit-il : je ne suis plus digne de vous.
Elle lui tendit la main, le releva, lui sourit; et, sans proférer une parole, se retira lentement.
Ce fut en vain que Falgouët essaya d'entretenir M. de Pierrerue dans la soirée. Trois fois il revint à la charge, et trois fois il fut repoussé.
— Mon cher Théven, lui dit enfin le marquis entrebâillant la porte de son cabinet, je travaille avec Grippon. Demain, après la réunion des Organisateurs, nous causerons.
Et, comme le jeune homme, pour le tenter, lui présentait le manuscrit de la deuxième partie de l'Introduction aux Mémoires :
— C'est parfait, cela, ajouta-t-il. Laissez-moi régler quelques questions de chiffres ; nous ne tarderons pas à revenir ensemble aux idées.
Ensemble! Ce mot rasséréna l'esprit enfiévré de no-
tre Breton. En effet, M. de Pierrerue eût-il prononcé ce mot unique s'il eût médité une séparation? Non; ni la fierté, ni la hauteur, ni l'indépendance absolue de son caractère ne lui permettaient de pareilles feintes. Evidemment, comme l'avait dit Claire, le marquis succombait aux exigences d'une situation pécuniaire des plus embarrassées, et là résidait le motif de sa nouvelle attitude depuis son retour à Paris.
Jusque vers dix heures, Falgouët se promena de long en large dans le jardinet de la rue du Puits-qui-Parle. Il attendait Grippon pour obtenir des renseignements. Du reste, qui sait si Claire, dont la bougie, comme une étoile, brillait encore à travers les hauts branchages dénudés de l'acacia, ne paraîtrait pas à sa fenêtre ? Tout à coup il entendit un ébranlement le long de la muraille du petit hôtel ; Françoise fermait les volets de la chambre de mademoiselle de Pierrerue. Théven eut envie de l'appeler. Peut-être attirerait-il la jeune fille par cette ruse, pourrait-il lui parler? Il n'osa, et l'espagnolette de 1 a persienne fut accrochée intérieurement.
Après une nuit des plus agitées, Falgouët se leva. Un jour blafard pénétrait lentement dans sa chambre. Quelle heure était- il? Sa montre marquait sept heures. Il sortit en hâte, se jeta dans un fiacre et se fit conduire aux Missions Etrangères. Si, la veille, il avait facilement renoncé à voir Grippon, éprouvant " pour cet homme un insurmontable dégoût, dans un jour qui allait décider de toute sa vie il ne voulait pas se priver d'embrasser monseigneur Tamisier, de se recommander une dernière fois à lui.
— Monseigneur ? demanda -t-il à Fabbé Bresson.
— Monseigneur dit sa messe.
— Je l'attendrai.
L'abbé Bresson lui offrit un siège.
— Eh bien î mais où sont vos aspirants ? demanda notre Breton, frappé du vide de la grande chambre oCi il se trouvait.
— Les cours de travail sont finis. Nous partirons dans quelques jours.
— Vous partirez?... Où irez- vous?
— Moi, dans le diocèse de monseigneur Tamisier, au Thibet. Mes camarades en Cochinchine ou en Malaisie.
Falgouët, regardant l'abbé Bresson avec un étonnenement stupide :
— Alors, tout est fini pour vous?
— Non, tout commence, au contraire.
— Et qui servira désormais de secrétaire à monseigneur Tamisier?
— Je ne sais... Vous, si cela vous fait plaisir.
— Moi?
— Monseigneur vous aime tant I
— Mais je ne suis pas dans les Ordres.
— Il faut y entrer.
— Quoi! vous voudriez que je devinsse missionnaire ?
— N'est-ce pas un beau sort vraiment : combattre et peut-être avoir le bonheur de mourir pour son Dieu!
— Puisque monseigneur n'a rien de caché pour
VOUS, VOUS savez bien... s'écria Falgouët, dont les yeux étincelaient.
— En effet, je sais que vous aimez mademoiselle de Pierrerue. Je prierai aujourd'hui pour que son père ne soit pas inflexible... Je cours prévenir monseigneur que vous êtes là .
Falgouët demeura seul quelques minutes, en proie à de tristes pressentiments. Il ne s'expliquait pas pourquoi les paroles de Tabbé Bresson l'avaient troublé jusqu'au fond de l'âme. 11 promena un regard distrait autour de lui, sur les murailles nues de cette froide cellule, et sentit un frisson glacé lui parcourir les membres. Le tableau représentant le martyre de monseigneur Tamisier lui apparut au milieu de son trouble.
— Moi, missionnaire!
11 rit aux éclats.
— Monseigneur vous attend à la sacristie. Descendez vite! dit l'abbé Bresson survenant.
Il s'élança dans l'escalier.
— Mon cher enfant, lui dit l'évêque, il ne faut pas rester ici, rentrez chez vous. MM. de la Salvetat, de Nayrouse, Duport , sont venus entendre la messe à votre intention ; ils prient encore dans l'église et ils vont me rejoindre. Je juge inutile que les Organisateurs vous voient en ce moment. Si vous étiez là, je n'aurais pas la liberté nécessaire pour tracer à ces messieurs mon plan de bataille. C'est aujourd'hui, à deux heures, que nous attaquerons l'ennemi...
Un déplacement de chaises qui se fit dans l'église Saint-François-Xavier interrompit l'aveugle.
— Partez, Théven, partez, répéta-t-il, les voici ! Falgouët se Jeta dans un couloir étroit, et sortit des
Missions par la porte donnant sur la rue de Babylone.
Les premiers brouillards d'automne enveloppaient Paris dans leurs voiles humides. Notre Breton s'égara à travers les rues, allant au hasard. Tantôt il piquait vers la montagne Sainte-Geneviève, résolu à tenter un dernier effort pour entretenir M. de Pierrerue ; tantôt, au contraire, il franchissait les ponts, s'enfonçait dans l'intérieur de la grande ville, comme acharné à fuir des endroits trpp connus de lui.
Cependant la cité fourmillante, qui tout à l'heure murmurait à peine, commençait à gronder formidablement. Un rayon de soleil avait dissipé les vapeurs matinales, et le monstre levait dans la lumière ses mille têtes hurlantes et affamées.
Falgouët, homme de solitude, se sentit assourdi. Il passait en ce moment, rue des Saints-Pères, devant la maison de Victor Ferrall. Il entra. Il escalada vivement l'escalier. Mais, sur le point de frapper à la porte de son ami, il hésita. Au fait, que ferait-il chez Ferrall? Avait-il besoin de conseils, quand la partie était engagée si avant? Il lâcha le cordon delà sonnette qu'il tenait déjà, et s'enfuit à toutes jambes.
Onze heures sonnaient chez les Jésuites de la rue des Postes comme Falgouët rentrait chez lui. Sa surprise fut grande de trouver Grippon installé dans son cabinet, au milieu de ses livres et de ses papiers.
— Je vous attends, lui dit l'homme d'affaires.
— Vous m'eussiez aussi bien attendu chez vous, riposta Théven.
Un sourire dédaigneux plissa les lèvresde l'intendant. Falgouët se sentit piqué.
— Est-ce parce que Rosa Keller a quitté la rue des Irlandais pour la rue des Postes, que vous défendez si obstinément l'accès de votre domicile? lui demanda-t-il narquoisement.
— Rosa Keller?
— Pauvre femme ! .. . Vous devez pouvoir me donner de ses nouvelles. Comment va-t-elle?
Grippon s'était levé, les poings crispés, prêt à un éclat. Mais soudain, comme Falgouët le regardait fixement, toute la nature de l'intendant fit volte-face.
— Cette fille n'est plus ici, mon cher Théven, dit-il d'un air paterne. C'est vrai, j'ai encore tenté un effort pour la sauver. Il est si difficile de se déshabituer du bien!... Cette fois pourtant c'est bien fini. Rosa a pris son vol et ne reviendra plus... Voulez- vous que nous montions chez moi ?
Falgouët ne l'entendait point. Il avait ouvert sa fenêtre et regardait dans le jardin.
— M, de Pierrerue travaille, poursuivit Grippon; il revoit les comptes que nous lui avons soumis. Il veut connaître toute la situation de la Société de Secours Intellectuels. Toute ^ quelle prétention! Wasmus et moi savons seuls à quoi nous en tenir là-dessus... Cependant, si vous vous décidiez à un sacrifice de cinq cent mille francs , la Société serait sauvée , sauvée par Vous...
Falgouët se retourna :
— Vous dites? demanda-t-il, distrait.
— Je dis que M. de Pierrerue, dont la réserve vous a causé quelque effroi, conserve pour vous la même affection. . . et, si vous preniez l'engagement de verser cinq cent mille francs... Voyons, mademoiselle Claire, si jolie, si fraîche, si intelligente, vaut bien cinq cent mille francs. . .
Un rideau avait bougé derrière les vitres delà chambre de Claire, et Falgouët tenait ses deux yeux, toute son âme, attachés à ce rideau mouvant. Grippon s'approcha ; puis, tirant le jeune homme par la manche de sa redingote :
— Répondez-moi donc, supplia-t-il, mettant presque un genou en terre, répondez-moi. Oui ou non, devons-nous compter sur vos capitaux?...
Pour le coup, la fenêtre de Claire s'ouvrit toute grande. Falgouët repoussa Grippon d'un tour de bras et sauta dans le jardin.
Mademoiselle de Pierrerue était assise devant une table, tenant un livre. Elle lisait. Falgouët, tapi derrière les lauriers, qui n'avaient pas perdu leurs belles feuilles lustrées , la -contemplait éperdument. Quel miroir adorable que le visage de la femme aimée ! Il passa ainsi de longs moments... Ah! que n'eût-il pas donné pour que la jeune fîUe tournât les 'yeux de son côté! Il avait eu beau agiter les arbustes autour de lui, tousser discrètement, hasarder des signes avec ses deux mains, Claire n'avait rien voulu voir. Etait -il croyable qu'elle s'absorbât à ce point dans la lecture, quand il
était à deux pas, palpitant de crainte, brûlant d'amour ? Peut-être lui en voulait-on de ses violences de la veille? Il sentit tout son être tressaillir, et, d'un bond, s'élança hors de sa cachette.
. Falgouët s'avança dans une allée en plein soleil. Oîi allait-il? Est-ce qu'il le savait! Il subissait une passion indomptable et se portait en avant presque à son insu. Pendant plus d'une heure, Claire avait été le but de ses yeux; maintenant elle était devenue le but de ses pas, et il allait vers elle de toute sa personne par une impulsion irrésistible. Malheur à qui tenterait de l'attaquer, quand toutes les forces vives de sa nature se soulevaient pour le défendre. Chose horrible ! il sentit bien nettement qu'il exécrait M. de Pierrerue, qu'il était capable de le tuer, s'il tentait de lui barrer son chemin.
Falgouët marchait de cette allure lente, sournoise, embarrassée, connue de tous les animaux, au moment de fondre sur leur proie. Il toucha aux pierres de taille du perron. Comme il en franchissait les premières marches, la sonnette du jardin s'ébranla soudainement. Il secoua sa tête vide dp pensées et écouta.
— Françoise, allez ouvrir! cria la voix forte de M. de Pierrerue.
Falgouët sentit ses genoux se dérober. Sans trop savoir ce qu'il faisait, il s'assit sur les degrés du perron. Au même instant, monseigneur Tamisier, M. Duport, M. de Nayrouse, M. delà Salvetat, pénétrèrent dans le jardin. Notre héros les vit venir à lui avec une sorte de terreur. Enfin il se souleva, salua profondément et disparut.
Une minute après, Falgouët, qui avait repris l'entière possession de lui-même, rentrait dans la maisonnette de la rue des Postes, et, pour éviter de succomber à quelque folie nouvelle, tandis que son sort se décidait, il appelait Grippon auprès de lui.
M. de Pierrerue ne fit pas attendre les Organisateurs. Ils avaient à peine pénétré dans le salon, qu'il y entrait lui-même , tenant sous le bras un vaste portefeuille de cuir brun. L'allure du marquis était . grave, presque triste. Il jeta son portefeuille sur une table, et alla droit à monseigneur Tamisier, dont il pressa les mains avec une nuance très marquée de respect. Il adressa quelques mots polis à MM. de la Salvetat, de Nayrouse, Duport; puis, se plantant debout à Fun des angles de la cheminée, il resta une minute les bras croisés sur la poitrine, l'œil pensif, un pas porté en avant. Avec sa barbe de toutes parts blanchissante, ses cheveux rudes coupés ras, son large front sillonné de grandes rides transversales, cet homme était véritablement beau. Oui, cette main velue avait été faite pour l'épée; oui, cette poitrine puissamment arquée réclamait la cuirasse; oui, ce profil énergique et fier impliquait Tidée du commandement, et c'était bien là le paladin des jours évanouis.
M. de Pierrerue, las peut-être de se débattre avec lui-même, invita d'un geste les Organisateurs à s'asseoir, puis, d'une voix ferme et nette :
— Messieurs, leur dit-il, je vous ai réunis sous la pression des plus terribles circonstances : la Société de
Secours Intellectuels agonise, la Société de Secours Intellectuels se meurt. J'avais compté sur M. d'Etrépagny pour remplacer parmi nous madame de Prémians ; malheureusement les espérances que je m'étais plu à fonder sur ce gentilhomme ne se sont pas réalisées, et les vingt-cinq mille francs qu'il m'a livrés de guerre lasse ne sauraient suffire à nous prolonger la vie. Un état général de la situation, que j'ai là dans mon portefeuille, vous sera soumis aujourd'hui même, et chacun de vous pourra se convaincre de la régularité parfaite des dépenses. Toutes les sommes sorties de notre caisse, jusqu'aux vingt-cinq mille francs de M. d'Etrépagny, absorbés hier par la créance Caminade, sont inscrites là scrupuleusement. Dans cette vaste comptabilité, pas un denier dont le débours ne soit légitime et très amplement justifié. Je ne veux pas, messieurs, vous remercier de votre zèle, durant de longues années, pour la prospérité de notre entreprise ; je ne vous dirai rien non plus des énormes sacrifices que j'exigeai de vous tous. Il est des choses dont on ne doit pas être loué, parce qu'on les a accomplies dans des vues supérieures à la terre. Et, en effet, quel était le but de notre œuvre, sinon le règne de Dieu ou, si vous préférez cela, de l'Autorité, l'Autorité qui est la présence même de Dieu dans les affaires d'ici-bas? Cependant je n'ignore pas que, surmené par l'idée souveraine d'un sublime devoir à accomplir, je vous ai dépouillés, appauvris, réduits peut-être au dernier dénuement. Pardonnez-moi; et, puisqu'il serait petit désormais de ne pas tout découvrir au grand jour, lais-
sez-moi vous avouer que moi-même j'ai vu fondre, dans le creuset de notre Société^ la dernière parcelle de mon bien, que la misère, l'odieuse misère me menace, et que demain peut-être je serai chassé de cette maison, qui ne m'appartient plus...
— Eh quoi! interrompit le banquier Duport, vous avez engagé cet immeuble, votre dernière ressource?
— Est-ce qu'il peut exister des préoccupations de ressources pour qui s'est imposé une mission comme la mienne?
— Puisqu'il s'agissait de la Société^ peut-être eussiez -vous dû réunir le Conseil, avant d'aliéner votre maison, interjeta le vicomte de la Salvetat.
— Le Conseil ne pouvait rien, et il fallait cinquante mille francs. Quarante jeunes gens et quinze Invalides du Travail Intellectuel attendaient. On ne discute pas devant des bouches affamées. Wasmus me proposa d'acheter, je vendis,
— Alors, vous voilà le locataire de M. Wasmus? demanda monseigneur Tamisier.
— Son locataire et son débiteur, car Je lui dois deux termes, soit trois mille francs... Du reste, six mille francs de loyer, c'est trop pour moi, et je déménagerai prochainement. Que me faut-il ? une simple chambre. Je trouverai cela à l'hôtel Servandoni.
— Mais croyez-vous que l'hôtel Servandoni, où Ton reçoit les jeunes gens des Ecoles , soit un séjour convenable pour mademoiselle de Pierrerue? insista l'évêque thibetain.
26o LE MARQUIS DE PIERRERUE
— Non certes, monseigneur! Aussi ma fille ne doit-elle pas me suivre dans ma nouvelle retraite.
— Vous comptez donc vous séparer d'elle?
La voix de l'aveugle, tout à Theure très humble, avait pris un ton plus assuré. Flairant une résistance à sa volonté, M. de Pierrerue tressaillit.
— Je sais, monseigneur, dit-il, tout ce que je vous dois pour les soins affectueux dont vous ne cessâtes d'entourer mademoiselle de Pierrerue. Il y a quelques années, je vous confiais une jeune âme, douée de bons et de mauvais instincts; vous me la rendez maintenant embellie des plus nobles vertus. Les épines ont disparu du rameau rugueux, il est lisse, et ne porte plus que des fleurs. Je vous le répète, je sens profondément ce que je vous dois. Et la preuve que ma reconnaissance est entière, c'est que, au moment de disposer de l'avenir de ma fille, bien que le pouvoir absolu d'un père n'ait jamais besoin de s'étayer de l'opinion d'autrui, je n'ai voulu rien faire de définitif sans vous consulter. Il m'est doux de donner cette preuve de respect à vous d'abord, qui avez vaillamment accompli votre tâche, ensuite aux Organisateurs, initiés de longue main à mon œuvre, à mes attachements, à ma vie... Monseigneur, messieurs^ je vous annonce que, dans quelques jours, mademoiselle de Pierrerue prendra le voile au Carmel de Vaugirard,
— Carmélite! s'écria M. Duport. Mais c'est affreux !
— Pauvre enfant ! murmura M. de Nayrouse.
— Etes-vous sûr, au moins, de la vocation de Claire? demanda M. de la Salvetat.
-' J'en suis sûr, répondit laconiquement M. de Pierrerue.
— Eh bien, vous vous trompez ! intervint Tévêque de Lha-Ssa, engageant la lutte hardiment, et si quelqu'un, ici, a le droit de parler des dispositions secrètes de mademoiselle de Pierrerue, c'est moi, moi seul I Qui plus que moi vécut dans son intimité ? Qui plus que moi la sonda, la pénétra dans les recoins les plus obscurs du cœur ? Non, cette enfant vive, folâtre, enjouée, n'est pas faite pour le Carmel, et Dieu ne lui eût pas donné ce caractère communicatif, épanoui, s'il l'eût destinée à la vie solitaire du couvent.
— Dans ce cas, d'après vous, monseigneur, ma fille devrait rester dans le monde ?
— Oui, monsieur le marquis, elle doit y rester.
— Et quelle figure y fera-t-elle, dénuée de toute fortune ?
— Serait-ce parce que la Société de Secours Intellectuels a dévoré vos richesses du Minervois que vous enfermeriez mademoiselle de Pierrerue au monastère de Vaugirard ? Monsieur le marquis, un motif si mondain serait indigne d'un homme religieux comme vous l'êtes.
— C'est vrai, articula M. Duport.
M. de Pierrerue faisait de tels efforts sur lui-même pour contenir son indignation bouillonnante, qu'il en était tout tremblant. De sa vie, ce dominateur ne s'était heurté à de pareils obstacles. Ses yeux brillaient d'un feu sombre ; les mouvements d'une rage sourde
Texcitaient sans cesse à rompre l'entretien, à suivre l'impulsion de son idée sans regarder derrière lui. Cependant, sur le point de s'échapper en violences de toute sorte, ce despote fougueux réussit à se rendre maître de lui-même. Au fond, qu'importait l'opposition de ses amis ? Il était bien sûr d'agir comme il l'avait résolu.
— Monseigneur, dit- il, avec une douceur orgueilleuse, née chez lui de la certitude de la victoire, c'est volontairement que je me suis exposé à vos coups, car je n'ignorais pas vos projets sur ma fille. Ma sœur, la Révérende Supérieure de Vaugirard, ne m'a pas caché les entretiens que vous avez eus ensemble, et j'ai le regret de vous déclarer que je partage entièrement son avis, quant au mariage proposé.
— Pourquoi repousseriez-vous le mariage pour Claire, si Claire devait être plus heureuse mariée que Carmélite? demanda M. de la Salvetat.
— Vicomte, j'en appelle à vous, puisque vous m'interrogez. Si Dieu vous eût fait père, accorderiez- vous votre fille à un homme sans naissance?
M. de la Salvetat hésita quelques secondes.
— Peut-être, mon cher marquis, répondit-il enfin, si le fiancé avait l'intelligence, la distinction, toute la noblesse native de M. Théven Falgouët.
— Eh quoi ! c'est de Théven qu'il s'agit ! s'écria M. de Pierrerue... Ah! mon Dieu l fit-il, portant une main à son cœur.
Il se laissa glisser dans un fauteuil.
M. Duport, profitant de la circonstance, saisit mon
seigneur Tamisier par le bras, et, après lui avoir soufflé quelques mots à Toreille, l'amena jusqu'au marquis.
— C'est donc Théven ? c'est donc Théven ? répétait
celui-ci.
— Oui, mon noble ami, lui dit l'évêque, dont .la voix avait acquis les vibrations d'une douceur céleste, oui, c'est Théven, notre cher Théven, qui ose aimer notre Claire. M. de la Salvetat vous parlait de l'intelligence de ce jeune homme; ah! si vous connaissiez son cœur ! Comme il vous respecte ! comme il vous admire ! Maintes fois, en ma présence, vous l'avez appelé votre enfant. Il mérite ce titre, et la main de Claire que vous poserez dans la sienne sera la confirmation éclatante de l'attachement qu'il vous inspira dès les premiers jours. Je vous le jure, si j'eusse reconnu à Claire la moindre propension à la vie religieuse, je lui aurais moi-même ouvert la porte du Carmel. Mais lorsque, lisant dans son âme comme en un livre ouvert, il me fut clairement démontré que mon élève aspirait plutôt à la vie du monde qu'à celle du couvent, je considérai l'arrivée de Théven Falgouët parmi nous comme une bénédiction du ciel, et je me plus à caresser l'espérance qu'ils pourraient être un jour unis. Si le cloître a ses saintes, le mariage a ses martyres, et peut-être la femme qui lutte au milieu des soucis, des devoirs sacrés de la famille, emportet-elle plus de mérite aux yeux de Dieu que la Religieuse, mise par sa foi à l'abri de toutes les agitations et de tous les périls.
Cette dernière réflexion de monseigneur Tamisier émut, en M. de Pierrerue, l'homme de principe, cent fois plus chatouilleux que le père. La raison comprima le sentiment aussitôt, et, se redressant comme un lion blessé :
; — Ainsi, dit-il, la vie mondaine, condamnée par l'Eglise, dans tous les temps, vous paraît supérieure à la vie religieuse, préconisée par les Pères, et que le Docteur S Graphique a appelée « la vie par excellence ? »
-~ Je n'établis aucune sorte de parallèle entre deux conditions humaines, qu'il dépend uniquement de nos dispositions intérieures de rendre ou saintes ou impies.
— Enfin, cela éclate aux yeux, vous penchez pour la vie du siècle ?
— J'en conviens loyalement.
— Vous n'êtes pas catholique ! s'écria M. de Pierrerue, laissant éclater sa fureur.
Monseigneur Tamisier chancela : le trait l'avait atteint au cœur. 11 se remit vivement, fit un pas avec l'intention bien évidente d*aller vers M. de Pierrerue. Puis, levant la main droite jusqu'à sa belle face mutilée :
— Monsieur le marquis, dit-il, je fus catholique un jour dans ma vie, le 2 5 janvier i836, sur la place du Thalé-Lama, au Thibet.
M. de Pierrerue pâlit.
Les Organisateurs, saisis par cette scène d'un caractère grandiose, entourèrent l'évêque de Lha-Ssa.
— Laissez-moi, mes amis ! murmura-t-il, les écartant.
Il releva sa tête, que, tout honteux comme un enfant, il avait baissée au souvenir de son glorieux martyre, et, d'une voix vibrante :
— Moi, Primel Tamisier, évêque de la sainte Eglise Romaine, j'étais venu dans cette maison avec la confiance d'empêcher le plus odieux des crimes, un crime religieux. Mais la grâce que j'ai sollicitée aux pieds des autels m'a été refusée, et l'épouvantable forfait sera accompli. M. le marquis de Pierrerue veut immoler sa fille. Pourquoi cette immolation barbare? Parce que telle est sa volonté. Dieu, plein de miséricorde pour le bourreau et de pitié pour la victime, a eu beau envoyer le libérateur : le libérateur providentiel n'est pas gentilhomme, et on refuse de l'accueillir. Car, je vous prie de ne pas vous y méprendre, messieurs : ce n'est pas le mariage que M. de Pierrerue déteste, c'est la mésalliance. En d'autres temps, n a-t-il pas agréé la recherche de M. Guy de Roquefeuil ? M. Guy de Roquefeuil était le fils d'un duc, et Théven Falgouët est le fils d'un humble cordier... Je...
— Monseigneur, interrompit le marquis d'un ton tranchant, je regrette mes vivacités, et vous regretterez aussi les vôtres. Il est malséant que des gens de notre sorte s'emportent à de tels excès de langage. Vous dites que je refuse la main de ma fille à M. Falgouët, parce qu'il n'est pas noble; vous ne vous trompez point. Dieu a établi un ordre sublime dans l'univers; la hiérarchie existe, et ce n'est pas moi, fondateur d'une Société destinée à la maintenir dans sa force, dans son intégrité, qui porterai jamais sur elle une main sacrilège,
— Vous croyez donc que le mariage de Claire avec un homme issu du peuple blesserait la' hiérarchie ?
— Ce fait, si mince en lui-même, aurait à mes yeux le caractère d'un attentat. Rien n'est petit devant les principes.
— Alors, en ceci, vous obéissez à une loi ?
— A une loi immuable, répondit imperturbablement M. de Pierrerue.
— Mais M. de Maistre, que vous aimez à citer, n'at-il pas écrit : « // ri est pas au pouvoir de r homme de créer une loi qui n'ait besoin d'une exception, » Pourquoi ne feriez-vous pas exception à la loi ?
— Les exceptions dans la loi ne servent qu'à aiSîrmer la lâcheté humaine. Un Pierrerue ne saurait y recourir.
— Toujours l'orgueil! s'écria monseigneur Tamisier... Héîas! monsieur le marquis, ajouta-t-il avec une tristesse indignée, vous n'êtes pas père, et, chose plus triste, vous n'êtes pas chrétien. L'esprit de domination a tari chez vous la source du sentiment. Je vous plains* Vous n'avez jeté le nom de Dieu dans votre Société de Secours Intellectuels ({mq pour en éblouir vos adeptes et vous en éblouir vous-même; mais, au fond, vous n'aimez pas Dieu, qui vous écrase de sa grandeur, et vous ne souriez aux hommes que dans l'espoir de les asservir. Je m'éloigne de vous à jamais, comme certains anges fidèles s'éloignèrent des anges révoltés qui tentaient l'escalade du ciel. Adieu !
A travers les chaises, les fauteuils, l'aveugle essaya de se guider vers la porte.
— - Monseigneur, lui cria M. Duport, encore une prière pour ces malheureux enfants, je vous en prie.
L evêque s'arrêta.
— Monsieur le marquis, dit-il se retournant, si ma trop grande affection pour votre enfant, si mon attachement pour Théven Falgouët ont arraché à mes lèvres quelque parole condamnable, je vous en demande pardon. Dieu le sait, loin de venir ici en provocateur de querelles, j y venais en suppliant. Il est fâcheux que je me sois égaré à discuter avec vous des idées générales bien étrangères à ce débat tout intime, et que j'aie cherché à ébranler votre raison, quand il fallait toucher votre cœur. Je reviens de ma méprise, et je vous conjure, avant de décréter la mort de notre pauvre Théven — car il mourra du coup que vous voulez lui porter — de vous souvenir, non pas des services que ce jeune homme admirable a rendus à la Société de Secours Intellectuels^ mais de tous ceux que, pour vous, il eût été heureux de lui rendre. Rappelez-vous sa docilité à vos avis, son ardeur à des travaux souvent pénibles^ toute sa vie offerte à votre œuvre sans marchander. Il aimait les Lettres avec passion ; mais il vous plut d'incliner son esprit à la philosophie, à la politique, et, pour vous complaire, il laissa inachevé un livre qui devait fonder sa réputation. Un malheur terrible le frappe: son père meurt. Cependant il n'oublie pas que vous allez revenir de Normandie, et, les yeux encore pleins de larmes, il écrit la deuxième partie de Y Introduction aux Mémoires de la Société, Ce n'est pas tout, je veux que vous le connaissiez complé-
tement. De crainte qu'on ne m'accusât d'avoir tendu à un homme de votre caractère Tappât grossier de l'argent, je ne vous ai pas dit un mot de la fortune que M. Falgouët, de Brest, a laissée à son fils unique. Mais je secoue mes scrupules, et je vous annonce que ' cette fortune atteint le chiffre énorme de douze cent mille francs.
— Douze cent mille francs! s'écria M. de Pierrerue, dont le regard s'alluma.
— C'est treize cent mille francs qu'il faudrait dire, interjeta l'anciefi banquier Duport; j'ai fait les calculs moi-même.
— Et savez-vous. monsieur le marquis, reprit Tévêque, quelles furent les premières paroles de Théven à son retour de Bretagne? « — J'ai le dessein, me dit- il, « dès que M. de Pierrerue arrivera, de le prier d'ac- « cepter cinq cent mille francs pour la Société de 5ea cours Intellectuels. »
— Il m'aurait donné cinq cent mille francs ?
— Si, dès hier, il ne vous a pas fait l'offre de la moitié de sa fortune, c'est uniquement que je le lui avais défendu.
— Et pourquoi défendre à ce jeune homme de venir au secours de notre Société ? demanda M. de Pierrerue surpris. Au lieu de rester Enfant de la Société, il eût pris rang parmi les Organisateurs, N'ai-je pas accepté l'argent de MM. de la Salvetat, de Nayrouse, Duport ; n'ai-je pas accepté le vôtre, monseigneur ?
— Le cas de M. Falgouët était particulier: il prétendait à la main de mademoiselle de Pierrerue.
— Quelle audace! fit le marquis, frappant de son poing fermé le plateau d'un guéridon... Vous avez agi avec un merveilleux discernement, monseigneur, et je vous remercie... Il est douloureux pourtant de perdre une somme qui eût rétabli nos affaires et permis à la Société de prendre un nouvel essor. Que n'eussions- nous pas fait avec cinq cent mille francs!... Cest impossible... J'ai sacrifié mon bien, mais je ne sacrifierai pas mon honneur.
La théorie froide, cruelle, reparaissait. Monseigneur
Tamisier comprit que tout était perdu. Il en éprouva un si profond ébranlement, qu'il sentit flageoler ses jambes. Ce grand homme de cœur était brisé; il n'avait plus qu'une envie: prendre la fuite pour laisser couler librement les larmes qui lui montaient aux yeux comme un flot.
— Monsieur Duport, bàlbutîa-t-il, reconduisezmoi... Je reviendrai vous voir demain, monsieur le marquis, car je ne veux désespérer ni de votre cœur, ni de votre religion.
M. de Pierrerue le laissa sortir sans articuler une parole.
Aux premiers pas que monseigneur Tamisier fit dans le jardin, Falgouët et Grippon, embusqués sous le berceau, accoururent.
— Eh bien^ monseigneur? demanda notre Breton, haletant d'une poignante inquiétude.
— Accompagnez-moi jusqu'aux Missions, mon enfant, lui dit l'évêque. J'ai besoin de causer avec vous.
Comme Falgouët et l'aveugle franchissaient la porte du jardin, Grippon se précipita vers M. Duport, qui remontait le perron du petit hôtel.
— C'est donc fini ? interrogea-t-il.
— C'est fini.
— Comment, il est assez fou pour refuser sa fille?...
— Il la refuse.
Grippon, de toutes ses jambes, s'élança verslarue des Postes.
Quand M. Duport rentra dans le salon, M. de Pierrerue avait la parole.
— ... Ces cinq cent mille francs venaient à propos, disait-il. J'eusse rouvert notre asile de Montrouge et, qui sait ? peut-être notre maison du faubourg Saint-Jacques. Dans tous les cas, nous étions désormais à l'abri de toutes poursuites et pouvions attendre sans inquiétude les fruits que nous promet la publication de l'Introduction aux Mémoires de la Société. Pourquoi faut-il que M. Falgouët, au lieu de me demander mon sang en échange du salut de mon œuvre, exige la main de ma fille! Quoi! cet homme^ dont J'ai ouvert l'intelligence aux vérités qui constituent la grandeur des Etats comme celle des individus, n'a pas deviné que je ne pouvais condescendre à l'accomplissement de ses
vœux sans encourir mon propre mépris ! Il s'agit bien de mademoiselle de Pierrerue, vraiment ! Ce n'est pas ma fille que je refuse à M. Falgouët : je lui refuse ma renonciation aux idées qui ont dominé ma vie ; je lui refuse la proclamation publique de ma déchéance ; je lui refuse enifin mon abdication et mon abaissement. Il serait horrible de penser que, parce qu'on a une enfant, un jour viendra où l'on sera contraint pour elle à se déshonorer.
L'atrocité de pareils principes n'émut ni M. de Nayrouse, ni M. de la Salvetat, accoutumés à courber l'échine sous la verge du maître; mais elle révolta l'honnête M. Duport.
— Monsieur le marquis, dit l'ancien banquier de Louis XVIII, vous outragez Dieu en faisant à tous propos intervenir votre honneur, c'est-à-dire votre effroyable égoïsme, dans l'accomplissement des devoirs les plus ordinaires et les plus sacrés. La vie, que vous compliquez sans cesse des excitations de votre cerveau, est plus simple que vous ne la voyez, et tous les pères qui ont des entrailles savent qu'en mariant leurs enfants ils ne se déshonorent pas.
M. de Pierrerue, abasourdi de tant d'audace, resta un moment silencieux. Puis, toisant M. Duport avec une hauteur dédaigneuse:
. — Monsieur, riposta-t-il, j'ai supporté de monseigneur Tamisier des observations qui, plus d'une fois, ont frisé l'insolence. Mais si, à votre tour, vous avez la prétention outrecuidante de vous immiscer dans mes affaires privées, n'espérez pas la moindre
indulgence de ma part, vous que le caractère ecclésiastique ne protège point, et qui n'avez aucune sorte de titre à parler si haut dans ma maison.
— J ai mes services! s'écria M. Duport, indigné.
— Monsieur, on vous rendra votre argent, accompagné des intérêts, dès que la publication de mon livre aura remis la Société sur pieds. Toutefois, laissez-moi vous dire que le mot de race n*est pas un vain mot parmi les hommes, et qu'il était difficile de mieux déceler son origine bourgeoise...
La porte du salon s'ouvrit violemment. Grippon, la face hideusement injectée de bile et de sang, parut. Il tenait quelques papiers serrés dans sa main droite,
— Quel vent vous pousse donc, que vous entriez ainsi sans frapper ? lui demanda sévèrement le marquis.
— Quel vent? celui de la ruine, répliqua l'intendant, dont les lèvres minces ébauchèrent un sourire cruel.
M. de Pierrerue devina qu'un nouvel ennemi venait de se dresser devant lui.
— Voyons, que me voulez-vous ? fit-il, accrochant d'une main fiévreuse les hauts boutons de sa longue redingote noire, militairement coupée.
— Vous soumettre certains comptes.
— Tous les comptes ont été revus ce matin.
— Tous, excepté ceux-ci.
— On s'en occupera plus tard.
— Je tiens à ce qu'on s'en occcupe tout de suite.
— Vous tenez? Ceci est plaisant... Sortez !
2 74 L^ MARQUIS DE PlERRERUE
Grippon ne bougea pas.
— Vous ne m'avez pas entendu? s'écria le marquis, mis hors de lui par la résistance de son valet.
— Je vous entends parfaitement, et je reste.
— M. de Pierrerue s'élança le poing levé ; mais M. de Nayrouse et M. de la Salvetat le retinrent dans leurs bras.
— Laissez-moi châtier cet insolent, il faut que je le châtie î
— Au lieu de me menacer, vous feriez mieux de me solder les trois années d'appointements que vous me devez, dit Grippon avec calme. Espérant que vous seriez assez habile pour puiser dans la bourse de M. Falgouët, j'ai attendu avec patience mes quinze mille francs. Mais je les exige aujourd'hui. On ne renvoie pas les gens sans les payer, et vous venez de me renvoyer.
Cette réclamation d'argent, très fondée dans l'esprit de M. de Pierrerue, lui rendit quelque sang-froid. Par un effort énergique sur lui-même, fl recouvra toute la dignité de son attitude, et, reprenant sa place à l'un des angles de la cheminée :
— C'est bien, dit-il, nous allons régler ces misères. Il fît un pas, ouvrit son grand portefeuille, saisit un
petit calepin et en retira un crayon.
— C'est quinze mille francs que je vous dois ? interrogea-t-il, écrivant. Après?..
Grippon consulta ses paperasses.
— Ci : quatre mille francs à M. Wasmus, tant pour ses frais de voyage dans le Bas- Languedoc que pour
LE CARMEL DE VAUGÎRARD l'jS
ses honoraires, le dit Wasmus ayant mené à bonne j6n plusieurs négociations importantes.
— Quatre mille francs... Continuez...
— Ci : à M. Wasmus, deux mille francs pour intérêts acquittés aux mains de MM. Caminade et C®, lors du renouvellement de la créance de vingt-cinq mille francs...
— Deux mille francs,
— Ci : trois mille quatre cent soixante-quinze francs pour loyers et frais de poursuites dirigées contre le marquis Claude Abrial de Pierrerue...
— Des poursuites ! Que parlez- vous de poursuites ?
— M. Wasmus, las d'attendre ses loyers, a obtenu un Jugement contre vous. Ce jugement est exécutoire demain, et, à moins que vous ne vous soyez acquitté dans les vingt-quatre heures, votre mobilier sera saisi, et vôtre expulsion de céans...
— Misérable! s'écria le marquis, dont le visage bouleversé annonçait une colère arrivée au paroxysme.
Les Organisateurs, épouvantés, se précipitèrent, mais ils n'eurent pas le temps de sauver Grippon. M. de Pierrerue, qui l'avait harponné de toutes ses griffes, le traîna jusque dans le vestibule, et de là, le jeta sur les marches du perron, où il s'aplatit lourdement.
— Il est des affronts qu'un gentilhomme ne doit jamais supporter, fût-il plus endetté que moi ! s'écria M. de Pierrerue, se retournant vers ses amis.
Cependant les cris de Grippon, les éclats de voix du
marquis avaient pénétré jusqu'à la chambre de Claire, et la pauvre enfant, éperdue, s'était précipitée vers le vestibule. Son père, se démenant de la langue et du geste, au milieu des Organisateurs acharnés à le calmer, l'aperçut tout à coup.
— Ma fille, lui dit-il, j'étais sur le point de vous faire appeler. Remontez dans votre chambre, arrangezvous un peu et redescendez tout de suite. Vous sortirez avec moi.
— Où allons-nous, mon père? balbutia-t-elle tremblante.
— A Vâugirard.
— Il est cinq heures... Il fait déjà nuit...
-« Obéissez!
M. de Pierrerue leva la main par un mouvement impérieux.
Claire courba la tête. En se soutenant à laide de la rampe, elle gravit les marches de l'escalier.
— J'espère bien, monsieur le marquis, murmura M. Duport, que monseigneur Tamisier pourra voir demain mademoiselle de Pierrerue, rue du Puits-qui- Parle. Assurément, vous n'avez pas le dessein de l'enfermer au Carmel aujourd'hui?
— Et si je l'avais, ce dessein, est-ce vous qui seriez assez téméraire pour vous jeter à la traverse de ma volonté ?
— Veuillez ne pas oublier, monsieur le marquis, qu'en se retirant, monseigneur a promis de revenir demain... Ah! quoi que vous ayez résolu, je vous en supplie, ne refusez pas à monseigneur Tamisier la
triste joie de faire ses adieux à son élève, devenue comme son enfant, et de lui donner sa bénédiction. Il y avait des larmes dans cette prière. Mais M. de Pierrerue ne le remarqua point. Grippon venait de se relever, et les yeux enflammés du marquis le suivaient à travers les allées du jardin.
— Quand je songe, s ecria-t-il, tendant vers Grippon son poing crispé, que c'est ce laquais, nourri de la desserte de ma table, qui me chasse de chez moi ! Si nous vivions dans un état social régulier, il devrait m'étre permis d'abattre cela au coin d'une borne comme un chien...
Et, regardant M. Duport en face :
— Priez monseigneur Tamisier de retarder sa visite: je ne sais pas où je serai demain.
— Monsieur le marquis, insista le vieux bourgeois, il me reste cinq mille livres de rente; trois suffiraient à la modestie de mes goûts. Voulez-vous me permettre de désintéresser pour vous et Wasmus et Grippon ? C'est une faveur que je sollicite de vos anciennes bontés pour moi.
M. de Pierrerue parut embarrassé. Bien qu'il s'obstinât dans une attitude très froide, peut-être au fond était-il ému.
— Je vous remercie, monsieur Duport, se contentat-il de répondre ; mon mobilier, y compris ma collection d'armes, couvrira, je l'espère, mon passif.
Puis, pour couper court à de nouvelles doléances, il s'avança vers l'escalier et, d'un ton de voix énergique :
— Claire ! Qaire ! appela-t-il.
La jeune fille se montra au palier supérieur.
Elle descendit.
Ses yeux étaient rouges, et son teint si éblouissant semblait avoir perdu son éclat. On voyait, le long de ses joues pâles, la trace de larmes récentes. Troublée, interdite, elle regarda tout le monde, cherchant à saisir sur les visages consternés comme une divination de ce qui se passait, car elle n'y comprenait rien.
— Prenez mon bras ! lui dit le marquis de ce ton de commandement dont il ne se départait jamais, quand les hommes ou les choses venaient à lui résister.
On sortit du jardin.
On marchait silencieusement, M. de Pierrerue et sa fille en avant, puis MM. de Nayrouse et de la Salvetat, enfin M. Duport seul, la tête basse pour cacher les pleurs qui débordaient ses paupières inondées. Pourquoi monseigneur était-il parti ? S'il fût resté, peutêtre n'eût-on pas osé arracher son enfant de ses bras.
Vers le milieu de la rue des Poules, le cortège qui n'était pas sans offrir quelque analogie avec un convoi funèbre, — la morte n'allait-elle pas en avant ? — le cortège se croisa avec deux agents de police. Une idée extravagante traversa le cerveau de M . Duport : s'il criait au meurtre, et tentait de faire arrêter le meurtrier ! Appréciant sa folie, il haussa les épaules.
Au coin de la rue de la Vieille- Estrapade, une voiture passa. M. de Pierrerue fit un signe. Le cocher s'arrêta. Le marquis ouvrit la portière, poussa Glaire dans le fiacre, y entra lentement, et les chevaux parti-
rent au galop. Les Organisateurs se regardèrent stupéfiés. Bientôt M. Duport, se détachant du groupe immobile, fit mine de s'engager dans la rue d'Ulm.
— Où allez-vous donc ? lui demanda le vicomte de la Salvetat.
— Oti je vais ? s'écria le bourgeois exaspéré, je vais partout où je ne rencontrerai pas des hommes qui vous ressemblent. Est-ce ainsi que dans vos familles illustres on pratique la foi jurée ? Ce matin encore, aux Missions-Etrangères, devant Dieu, vous promettiez à monseigneur Tamisier de le soutenir dans le combat qu'il allait livrer, et vous l'avez lâchement trahi. Qu'avez- vous fait pour soustraire cette enfant aux fureurs insensées de son père ? Je vous déclare complices du crime qui va se commettre à Vaugirard, et je ne vous connais plus.
M. Duport erra longtemps au hasard dans les rues du Quartier Latin, Il voulait aller aux Missions-Etrangères voir monseigneur Tamisier, lui apprendre la fâcheuse nouvelle, pour q^u'il avisât au plus vite, s'il restait encore quelque moyen d'intervenir efficacement ; puis il n'osait faire un pas de plus. Quelle ne serait pas la douleur de l'évêque ? Quel ne serait pas le désespoir de Falgouët ?
Cependant la nuit était complète, et le malheureux Organisateur, en proie à des perplexités cruelles, vaguait aux environs du Luxembourg.
a Mais si monseigneur Tamisier courait dénoncer le fait à l'archevêque de Paris ! » pensa-t-il.
28o LE MARQUIS DE PIERRERUB
Sans plus hésiter, il coupa droit vers le séminaire des Missions.
M, Duport allait d'un bon pas. Dans la rue Saint- Dominique, un jeune homme, qui galopait à toutes jambes, le heurta violemment. Le vieillard se retourna. A la lueur du gaz qui éclairait le trottoir, il reconnut Falgouët.
— Comment, vous, mon cher Théven ?
— N'est-ce pas que, si je tombe aux pieds de M. de Pierrerue, si je le conjure... balbutia notre Breton égaré.
M. Duport lui prit le bras.
— Retournez avec moi aux Missions , mon cher enfant, lui dit-il.
Falgouët se dégagea par un mouvement brusque.
— Non, non !... Il faut que je voie M. de Pierrerue, que je le supplie moi-même...
— Alors, courez à Vaugirard, mon pauvre Théven, car M. de Pierrerue et sa fille ont quitté la rue du Puits-qui-Parle.
Un cri s'échappa de la poitrine du jeune homme. Puis, comme M. Duport essayait de le ressaisir, il lui échappa par une contorsion violente et disparut.
Le Carmel de Vaugirard — autrement dit le couvent de l'Ordre du Carmel — démoli depuis, était situé à l'extrémité de la rue de ce nom, juste en face du grand collège dirigé aujourd'hui par les Jésuites, et qui, à l'époque où se passe notre histoire, n'était encore que l'institution de M. l'abbé Poiloup. Cette maison, qui ne
ressemblait en aucune façon aux beaux cloîtres pittoresques de l'Italie ou de l'Espagne, offrait aux yeux un ensemble de maçonneries irrégulières , d'un aspect chétif, presque misérable. On s'était agrandi au fur et à mesure du besoin, et, en haut, en bas, à gauche, à droite, on avait empilé cellules sur cellules, sans la moindre préoccupation d'architecture ou de simple symétrie.
Ces pauvres murailles, vierges de tout badigeon , terreuses ou noires ici, plus loin blanchâtres ou brunes, selon le degré de vétusté des plâtres, avec leurs crevasses, leurs fentes, leurs érafiurQs, figuraient assez bien ces vieilles robes de religieuses qu'on se passe de génération en génération, qu'on rapièce éternellement et qu'on use jusqu'au dernier fil.
Deux portes donnaient sur la rue, une grande : celle de la chapelle, ouverte le matin jusqu'à midi ; l'autre, petite : celle accédant au cloître lui-même et qu'on n'ouvrait qu'en de rares occasions. C'est à cette dernière que vint frapper Théven Falgouët, après avoir jeté une pièce d'or au cocher qui l'avait conduit ventre à terre, de la rue Saint-Dominique jusqu'à Vaugirard.
— Que désirez-vous ? demanda une voix faible à travers le grillage d'un judas.
— Je suis le secrétaire de M. le marquis de Pierrerue. J'ai besoin de le voir tout de suite pour une afFaire»très urgente.
La petite porte s'entrebâilla.
— M. le marquis est auprès de la Révérende Mère Supérieure, dit la sœur-portière. Mais il ne peut tarder
à descendre, car sept heures sonnent, et le grand chapelet appelle notre Révérende Mère au chœur. Veuillez attendre dans ce parloir.
— Alors, vous ne pouvez m'introduire à l'instant auprès de M. de Pierrerue ?
— C'est impossible. A moins d'une autorisation du Révérendissime Général de l'Ordre ou de Monseigneur l'archevêque, personne n'est admis dans l'intérieur du
Carmel.
Falgouët s'assit sur un banc de bois scellé au mur, qui faisait le tour de la pièce étroite 011 il venait d entrer.
C'était une véritable cellule, triste et nue. Un lampion tremblait dans un verre au-dessous d'une statuette en plâtre de la Vierge, éclairant de vagues reflets fugitifs le visage pâle de la sœur-portière, accroupie sur un tabouret. Notre héros tendit l'oreille : il espérait percevoir quelque son de voix. Peut-être entendrait-il M. de Pierrerue, peut-être Claire. Rien ne lui arrivait pourtant. Un silence profond, « ce silence du cloître qu'on n'oublie plus quand on Va une fois connu^ » comme dit l'abbé de Rancé, pesait sur lui, l'enveloppait, l'écrasait. Tout se tait autour de Dieu.
Falgouët, dont les événements de la journée avaient porté la surexcitation au comble, sentait une sorte de torpeur le gagner malgré lui. Tout à coup, la porte s'ébranla du côté de la chapelle. La sœur-portière se leva vivement de son escabeau, fit luire une petite clet suspendue à sa ceinture, ouvrit une porte au fond du parloir, et s'éclipsa.
Falgouët s'élança : il voulait suivre la Religieuse, mais la petite porte s'était déjà refermée. Il s'efforça contre elle : elle résista. Il arpenta le parloir dans tous les sens, tantôt en proie à des terreurs folles, tantôt à des espérances insensées. Il revint vers la porte qu'il avait essayé de forcer, et colla son oreille au trou de la serrure. Il ouït un grand bruit de pas, accompagné de ce murmure sourd que font les étoffes en se frôlant entre elles. De temps à autre, un cliquetis sec détonnait dans les corridors sonores du cloître : la croix de métal d'un chapelet avait heurté un chapelet voisin. Evidemment les Carmélites se rendaient à l'office... Les pas allèrent en décroissant, puis cessèrent.
Falgouët éprouvait une angoisse horrible : qui sait si Claire, la corde au cou, le cilice aux reins, ne se trouvait pas engagée déjà parmi ce troupeau?... Une voix le frappa. Il 'reconnut la voix de M. de Pierrerue...
On approchait. Il se rejeta au fond du parloir, en un coin où expiraient les lueurs tremblotantes du lampion.
Au même instant, le marquis parut. A côté de lui se tenait une femme en habit de Carmélite, grande et mince. Falgouët chercha Claire; il ne la vit point. Il tomba aux pieds de M. de Pierrerue.
— Grâce, monsieur le marquis, grâce pour elle ! supplia-t-il, les mains jointes.
— Ciel ? quel est cet homme ? s'écria la Religieuse, et pourquoi l'a-t-on laissé entrer ici ?
— Ne VOUS troublez pas, Claire-Antoinette, répondit M. de Pierrerue avec un extraordinaire sang-froid. Cet homme est M. Théven Falgouët...
Puis, abaissant ses regards sur le jeune Breton :
— Sortez d'ici, monsieur ; vous n'aviez pas le droit d'y entrer.
Falgouët se traîna sur ses genoux Jusqu'à la Carmélite, qui avait reculé de quelques pas.
— Madame, lui dit-il, j'ai commis la folie d'aspirer à la main de mademoiselle de Pierrerue. Mais, je le reconnais, c'était une folie... Je vous le jure ! je quitte Paris, je vais en Bretagne, on n'entendra plus parler de moi... Rendez donc la liberté à mademoiselle Claire... Croyez-en monseigneur Tamisier : mademoiselle Claire n'a pas la vocation, et elle mourra si...
Il ne put retenir ses sanglots.
La Supérieure ne daigna pas répondre à notre Breton ; elle ne le regarda même pas.
— Mon frère, dit-elle, s'adressant au marquis, allezvous-en rassuré. Les prières de la Communauté et les miennes obtiendront d'En-Haut un miracle pour votre fille.
Elle voulut se retirer; mais Falgouët, qui^ ayant la tête absolument perdue, était prêt à toutes les violences comme à toutes les supplications, essaya de lui barrer le passage.
Alors le marquis intervint. Il saisit le Breton, et la Carmélite put s'esquiver.
— Vous êtes donc tout à fait fou ! s'écria le vieillard, qui retenait toujours Falgouët énergiquement.
L'infortuné jeune homme tourna vers M. de Pierrerue une face égarée, toute ruisselante de larmes.
— Monsieur le marquis, murmura-t-il, je vous permets de me marcher sur le cœur... Oh ! moi, je ne suis rien, je le sais... Mais elle, elle!... Faut-il que je vous l'avoue ? elle m'aime , monsieur le marquis , elle m'aime!
— Vous vous trompez, monsieur, mademoiselle de Pierrerue ne peut aimer un enfant de la Société de Secours Intellectuels,
Falgouët s'arracha des griffes du marquis par un bondissement de tout son être physique et moral.
— Enfant de la Société de Secours Intellectuels! Qu'est-ce à dire? s'écria-t-il, fou cette fois, complètement fou. Quoi ! je ne suis pour vous qu'un enfant de la Société de Secours Intellectuels! Il est donc vrai que vous n'associez les hommes à votre odieuse entreprise que pour leur imprimer un cachet de honte au front... O Ferrall, Ferrall, vous m'aviez prévenu... Moi, un enfant de la Société de Secours Intellectuels!.,. Mais, monsieur, en retour de vos maigres sous, ne vous ai-je pas donné tous les trésors de mon esprit ? Si je vous rends votre argent, me rendrez-vous mon intelligence, mon avenir, ma vie, à jamais perdus? Sachez-le, d'ailleurs : je n'ai subi votre joug que parce que j'aimais. Votre main est bien rude; ce n'est pas elle pourtant qui plia mon âme pleine de révoltes. Votre fille me regarda, et je fus vaincu... Pauvre Claire ! elle voulait vivre, vivre avec moi, et elle est morte désormais. L'habit de Carmélite, voilà son suaire... Est-
il croyable que de pareils sacrilèges puissent s'accomplir et que Dieu ne se montre pas? Les cieux sont vides: Ferrall a raison.
Le marquis eut un geste d'impatience, et, ouvrant la porte qui donnait sur la rue de Vaugirard :
— Monsieur Falgouët, dit-il, cet entretien a déjà duré trop longtemps. Un monastère n'est pas un lieu fait pour entendre des imprécations et des blasphèmes. Je vous invite à sortir avec moi : la rue conviendra mieux que cette retraite à l'explosion de vos fureurs.
— Et Claire, monsieur le marquis?... Oh! pensez à Claire! s'écria Théven, s'accrochant à. M. de Pierrerue, qui franchissait le seuil du Carmel.
Une main invisible poussa la porte du couvent. Elle se referma.
— Monsieur, dit le marquis, se débarrassant, avec les marques d'un parfait dégoût, de l'étreinte de Falgouët, je vous défends de prononcer le nom de ma fille. Vous n'avez jamais connu mademoiselle de Pierrerue et mademoiselle de Pierrerue ne vous a jamais connu.
Il laissa le Breton alterré sur place, puis, d'un pas ferme, régulier, s'achemina seul vers Paris.
A minuit, Falgouët, qui avait tourné plusieurs heures autour des murailles du Carmel et tenté je ne sais quelle escalade pour s'introduire dans les jardins, arriva, rue des Saints- Pères, chez Victor Ferrall. En le voyant paraître, son ami devina tout son malheur.
— Mon pauvre Théven! lui dit-il, le recevant dans ses bras.
Le Breton se laissa tomber dans un fauteuil comme une masse : ses jambes ne le soutenaient plus. Ferrall s'assit auprès de lui et lui prit les mains dans les siennes. Cet homme froid se sentait ému d'une profonde pitié.
Cependant Falgouët, dont la respiration était moins haletante, se taisait toujours. Ce silence épouvanta Ferrall.
— Courage, mon cher Théven, lui dît- il. Vous savez bien que vous pouvez tout me confier, à moi.
Falgouët tourna vers lui des yeux enflammés.
— Y a-t-il longtemps que vous n'avez vu nos amis ?
— Nos amis ?
— Oui, Salmon, Verdier, Brissonneau, Krûger, Bertrand...
— Je les ai quittés, il y a une heure à peine.
— Croyez-vous que nous les trouverions encore à la Renaissance?
— Et qu'avez-vous à faire de ces messieurs, auxquels vous ne marquâtes jamais la moindre sympathie ?
— Cela me regarde. Sont-ils à la Renaissance?
— Non, nous en sommes sortis tous ensemble, vers les onze heures.
— Alors, nous les rencontrerons chez eux?
— Rien de moins certain. Avez-vous oublié nos promenades nocturnes d'autrefois, sur les quais, le long des rues?... Si vous avez besoin de nos amis, attendez à demain matin. Nous irons les surprendre au lit.
— Comme vous en parlez à votre aise, Ferrall ! s'écria Falgouët, dégageant vivement ses mains et se redressant. Demain matin! Eh! suis-je sûr que mademoiselle de Pierrerue restera jusqu'à demain matin au Carmel de Vaugirard? Ne peut-il pas arriver que sa tante, redoutant quelque méchante affaire avec moi, l'expédie, cette nuit même, vers quelque autre couvent, et que je perde sa piste à jamais?... Demain matin!
Oh! que vous connaissez mal ces religieuses hypocrites, obstinées, féroces ! C'est tout de suite, c'est à l'instant qu'il faut agir. Le Carmel de Vaugirard est un ramassis de masures décrépites que nous envahirons facilement, si nous parvenons à franchir le mur d'enceinte. Ce mur, très haut sur la rue, l'est beaucoup moins du côté des jardins, et tout à l'heure il m'a suffi de prendre élan pour accrocher mes deux mains au chaperon, fort ébréché. . . Du reste, si je me fusse introduit dans le cloître, je n'eusse point sauvé mademoiselle de Pierrerue. Les Carmélites auraient ouvert leur porte, donné l'alarme, et mon expédition eût fini de la façon la plus ridicule... J'ai un plan qui me garantit le succès. Tandis que, vous et moi, nous forcerons les cellules pour en arracher mademoiselle de Pierrerue, et la reconduirons à travers le dédale des corridors, Brissonneau, Salmon, Verdier, Krûger, Bertrand garderont toutes les issues du Carmel et contiendront les religieuses terrifiées. . . Mais les heures s'écoulent.,. Vous avez compris, n'est-il pas vrai ?
Ferrall était abasourdi,
— Parfaitement, répondit-il.
— Dans ce cas, partons vite.
— Permettez...
— Est-ce que vous refusez ? lui demanda Falgouët avec emportement.
— Bien au contraire, mon cher Théven, je suis déterminé à vous suivre partout.
Une minute après, ils remontaient la rue des Saints- Pères.
Que faire? où aller?
La première penséede Ferrall fut de gagner du temps. Dans l'espoir de découvrir leurs amis vaguant à l'aventure, il eut envie de proposer à Falgouët une promenade le long des quais de la Seine. Peut-être Tair qui souffle librement sur les berges du fleuve rafraîchiraitil la tête du malheureux Breton et finirait-il par éteindre la fièvre qui le dévorait. En traversant la rue Taranne, ils aperçurent une lueur à travers les volets disjoints du café de la Renaissance.
— Entrons ! dit Falgouët.
Deux joueurs achevaient une partie d'échecs dans un coin de la salle basse absolument déserte.
— - M. Brissonneau vient de sortir, répondit un garçon interrogé par Falgouët.
Brissonneau !
Victor Ferrall tressaillit. Pourquoi ne pas conduire tout de suite le malade vers le médecin ? Ferrall se souvint que, causant plus d'une fois avec Brissonneau de Tétat perpétuel d'excitation oîi vivait Falgouët, le jeune aliéniste avait très savamment pronostiqué la crise actuelle. Evidemment, si quelqu'un devait sauver Falgouët de la folie qui envahissait son cerveau, c'était l'étudiant.
Ils descendirent une partie de la rue Bonaparte et s'engagèrent dans la ruelle tortueuse du Four-Saint-Germain. Falgouët se laissait conduire avec docilité. Soudain Ferrall s'arrêta et portables yeux sur la façade d'une vieille maison.
^— Que regardez-vous ? lui demanda Théven.
— Venez ! BrissQnneau est chez lui.
Il entraîna son ami sur le trottoir opposé, puis tira une sonnette.
Albert Brissonneau était penché sur ses livres. Il travaillait. Tout d'abord, il marqua quelque surprise d'une visite si tardive ; mais, une inspection rapide du visage, de toute Tallure de Falgouët, dont les membres étaient émus d'une trépidation singulière, lui ayant révélé un cas morbide depuis longtemps prévu, il restitua vivement à sa physionomie l'impassibilité qui en était le caractère principal.
Falgouët éclata comme une bombe. Il détailla tous les incidents de la claustration de mademoiselle Claire de Pierrerue, et fît connaître ses résolutions désespérées. L'articulation des mots, la volubilité de la parole^ le son de la voix, jouent un rôle important dans l'étude des maladies mentales. Tel hoquet, tel bégaiement, tel soubresaut de la langue, deviennent, pour une oreille exercée, des signes non équivoques de guérison ou d'aggravement. — « Ecoutez, répétait sans cesse Esquirol à ses disciples, écoutez toujours ! »
Brissonneau n'eut garde d'oublier ce précepte du maître, et il écouta Falgouët avec une attention à laquelle prirent part et son être physique et son être moral recueillis en une mênje pensée.
— Eh bien? demanda notre Breton, qui, brusquement, n'eut plus un mot à' ajouter.
Brissonneau, comme s'il lui fallait peser les extravagances de Falgouët, demeura les yeux attachés sur
2g2 LE MARQUIS DE PIERRERUE
lui. Il ne répondit point. Victor Ferrall suait à grosses gouttes : il connaissait la profonde perspicacité d'esprit de Pétudiant, il connaissait l'étendue de son savoir et la pratique que de longues relations antérieures lui donnaient du sujet debout devant lui ; néanmoins, il eût voulu lui jeter un mot, lui faire un signe. Il n'osa pas, placé qu'il était sous l'œil inquisiteur et méfiant de Falgouët.
— Eh bien? répéta celui-ci, secouant Brissonneau immobile dans son fauteuil.
— Mon cher Falgouët, répondit Tétudiant, sans se départir de son sérieux, le coup de main que vous voulez tenter pour arracher mademoiselle de Pierrerue du cloître de Vaugirard est des plus hardis ; mais, si l'habileté préside à toutes les dispositions, il ne sera pas impossible de le taire réussir. Il va sans dire que je m'associe avec enthousiasme à votre entreprise hasardeuse, et que déjà je convoite l'honneur de m'emparer seul de la terrible Supérieure du Carmel. Toutefois, nous devons renoncer à livrer bataille aux religieuses cette nuit. Nous trouverions peut-être Krûger chez lui. Mais comment mettre la main sur Verdier, qui a des maîtresses aux quatre coins de Paris et couche toujours un peu comme il dîne, au hasard de la fourchette? Bertrand a déménagé; j'ignore son nouveau logement. Quant à Salmon arrivé depuis peu de jours de Marlotte, je ne sais pas d'une manière positive s'il a repris son atelier de la rue d'Enfer. Vous voyez; il faut attendre la nuit prochaine pour délivrer mademoiselle de Pierrerue. Demain, à midi, nos amis seront à
LE CARMEL DE VAUGIRARD 2q3
la Renaissance. Nous discuterons ensemble les détails de notre plan d'attaque, nous distribuerons son rôle à chacun, et, le soir venu, nous nous mettrons en campagne Je ne vous cacherai pas que, pour mon
compte, déterminé à vous servir jusqu'au bout, je voudrais avoir le temps de retirer des mains d'un interne de l'hôpital Necker, à qui je l'ai prêtée pour se battre, ma boîte de pistolets anglais. Sait-on s'il ne faudra pas faire feu sur quelqu'une de ces fanatiques?
— Vous avez raison, mon cher ami, murmura Falgouët, dont la voix avait perdu les vibrations ardentes qui lui donnaient tant d'éclat et tant d'énergie.
Ce signe frappa Brissonneau : il annonçait chez Théven comme un affaissement de toute la machine. Evidemment, l'âme et le corps, surmenés par des fatigues incessantes, étaient excédés, n'en pouvaient plus, pliaient sous le faix.
L'œil de Brissonneau, acharné à l'observation de 5on sujet, eut un éclair de joie. Ce jeune savant, familiarisé avec les intimes secrets de l'organisme humain, en recevant Falgouët dans l'état d'irritation cérébrale oii nous l'avons vu, avait redouté les plus graves complications.
a Si la tension nerveuse persiste, s'était- il dit à luimême, le ressort casse, et le malheureux est à jamais perdu. »
Maintenant Brissonneau était rassuré : sa faiblesse originelle préservait Falgouët.
— Je suis sûr, mon ciier ami, lui dit l'étudiant, dominé par les idées qui l'avaient envahi en foule,
qu'en ce moment vous éprouvez une fatigue énorme.
— En effet, je suis bien las, soupira Théven, essoufflé.
• — Mettez-vous dans ce fauteuil... Je vais préparer une potion qui relèvera vos forces... Ma chambre est une annexe de la Pharmacie-Centrale.
Comme Falgouët s'asseyait accablé, Brissonneau prenait un verre, le remplissait d'eau à demi, ouvrait un placard encombré de produits pharmaceutiques, en retirait un petit flacon, versait quelques gouttes d'une substance inconnue dans le verre, puis le tendait à notre Breton.
— Buvez, lui dit-il, buvez tout : vous vous en trouverez bien.
Falgouët but. Un instant,, son regard resta fixe. Soudain, après des tiraillements nerveux pénibles, la paupière s'abaissa sur le globe de l'œil, devenu tout à fait atone, et il s'endormit.
— Mais, Brissonneau, qu'avez -vous fait? demanda Ferrall, épouvanté.
— Parbleu î je lui ai donné un narcotique. Fallaitil le laisser mourir de ses atroces émotions? Toute sa nature est aux abois, et je lui procure quelque repos. Il ne serait pas impossible que ce sommeil, lequel vraisemblablement durera plusieurs heures, amenât une réaction favorable. Aux excitations du désespoir pourraient bien succéder les langueurs de la tristesse. Si cela arrive, comme j'ai eu occasion de le constater en mille circonstances à Necker ou à la Salpêtrière, Falgouët est sauvé. Les forts seuls sont inaccessibles à la
consolation; les faibles, au contraire, s'y précipitent, et, il faut bien le reconnaître, la place de Falgouët est parmi ces derniers.
— Et si, dès son réveil, ses idées reprenaient le même cours ?
— Dans ce cas, la situation de notre ami serait très grave : elle se dénouerait inévitablement par la folie ou par la mort.
— Pauvre garçon!
— Mais aussi, continua Brissonneau, dissertant froidement comme il l'eût fait devant le cadavre dans Tamphithéâtre de l'Ecole Pratique, que diable allait faire Falgouët sur la galère des grandes passions! 11 aurait dû comprendre qu'il n'a pas assez de biceps pour y ramer. Les gens à fibre molle ne sont pas bâtis pour voler les pommes des Hespérides et se mesurer avec les dragons. Pourquoi, au lieu d'épuiser sa vie à se hisser jusqu'à mademoiselle de Pierrerue, à s'abreuver perpétuellement de rêves creux, Falgouët n'a-t-il pas passé son bras autour de la jolie taille ronde de Rosa Keller et n*est-il pas parti avec elle pour de délicieuses réalités? Le diable soit des artistes ! il leur faut toujours la fleur idéale, à ces imbéciles.
— Brissonneau!
— Eh bien! oui, nous comptons trop avec le corps, nous qui l'avons sans cesse sous les yeux ; mais avouez que vous comptez trop sans lui, vous autres. N'était-il pas visible, dès le commencement, que Falgouët, atteint aux sources vitales par l'abus du travail intellectuel, le plus cruel des travaux puisqu'il est celui pour
lequel la nature nous a le moins préparés, ne pourrait soutenir la lutte 011 il s'engageait ? Quand les alarmes vous vinrent, et que, pour vous rassurer vous-même, vous me confiâtes ses secrets, souvenez-vous-en, je vous dis : <(Sa tête y restera.., »
Le jour parut, et Brissonneau parlait encore. Ferrall ne l'avait interrompu que bien rarement : il était trop triste.
Huit heures sonnèrent.
— L'heure de mon hôpital, dit Brissonneau montrant la pendule.
— Est-ce que vous êtes obligé d'y aller?
— Il y a des malades là-bas qui m'attendent; mais j'en ai un ici qui m'est plus cher, et je reste.
Ferrall lui serra la main énergiquement.
Cependant Théven Falgouët, sur le lit oîi- ses amis l'avaient couché, continuait à dormir d'un sommeil calme, régulier. Brissonneau se leva pour écouter sa respiration et les battements de son cœur. En ce moment, Falgouët ouvrit les yeux. Il regarda autour de lui avec étonnement. Il se mit sur son séant.
— Quelle heure? demanda- t-il.
— Il est dix heures, lui répondit Brissonneau.
— Dix heures !
Il se jeta à bas du lit. Un instant, il demeura ^debout, examinant d'un air stupide les plis que sa posture allongée avait fait prendre à son pantalon. Puis, spontanément, allant à ses deux amis, il les embrassa.
— Merci! leur dit-il.
C'est tout ce que ses lèvres émues purent articuler.
— Partons-nous? reprit-il, après un silence de quelques minutes.
— Ce n'est qu'à midi que nous rencontrerons nos hommes à la Renaissance, hasarda Brissonneau.
— Aussi n'est-ce pas pour aller à la Renaissance que je sors, répondit le Breton, saisissant son chapeau.
— Alors, vos projets de cette nuit?... insista Brissonneau, poursuivant son enquête sur le malade.
Falgouët tendit une main vers la fenêtre.
— Il fait jour maintenant, dit-il, et les fantômes créés par la fièvre se sont évanouis... Je vais de ce pas aux Missions-Etrangères.
Ouvrant la porte brusquement, il disparut dans l'escalier.
~ Suivez-le, souffla Brissonneau à l'oreille de Ferrail, je ne suis pas sans inquiétude.
Falgouët, après quelques hésitations, accepta le bras de Victor Ferrall.
— Il faut que monseigneur Tamisier coure sans retard chez l'archevêque, ne cessait de répéter notre Breton.
La cour des Missions-Etrangères était encombrée de lourdes malles d'un modèle uniforme et peintes en noir. Sur les couvercles luisants se détachaient en grosses lettres blanches ces mots : Chine ^ Corée, Malaisie,.. Nos amis franchirent ces obstacles et se présentèrent devant la loge de la concierge.
— Monseigneur n'est pas dans sa chambre, messieurs, dit Véronique; vous le trouverez à l'église.
Falgouët entraîna Ferrall vers Saint-François-Xavier.
La chapelle des Missions regorgeait de monde, et les orgues chantaient à toutes voix. Notre Breton, se hissant sur la pointe des pieds, put se rendre compte de ce qui se pas sait
On célébrait une cérémonie touchante : la cérémonie du départ des aspirants. Avant de les envoyer aux extrémités de la terre, pour y porter la bonne nouvelle^ l'Eglise veut que ceux qui sont déjà ses héros, qui seront un jour ses martyrs, fassent au monde une sorte d'adieu public. De là, un spectacle émouvant, grandiose, unique.
Falgouët, remorquant toujours Ferrall, joua si bien des épaules qu'il réussit à fendre la foule. Arrivé vers le milieu de la nef, il s'empara de deux chaises inoccupées. Alors, se sentant comme plus léger, il s'abandonna tout entier au charme poignant de cette fête singulière. Celui dont une mère chrétienne a pétri l'âme, que, plus tard, des mains catholiques guidèrent à travers les premiers sentiers de la connaissance, pourra bien, quand les vents âpres de la science ou de la passion le griseront jusqu'à lui faire perdre la notion saine de lui-même, renier le Dieu de son enfance, il retournera lâchement à ce Dieu bafoué et le proclamera son vainqueur au premier échec de la vie. On raconte que, parvenu au terme de sa carrière, Lamennais, ce génie tempétueux et fier, évitait de passer dans les rues oîi se trouvaient des églises. Qui sait si cet homme, d'une sensibilité exquise sous sa rude écorce, ne crai-
LE dARMEL DE VAUGIRARD 299
gnait pas de succomber à son cœur et, une fois devant Tautel qu'il avait servi, de commettre un de ces revirements brusques qui sont l'épouvante de la raison humaine, car ils proclament son impuissance, en la ravalant au niveau de l'instinct ?
Falgouët chercha des yeux Fabbé Bresson, le secrétaire de monseigneur Tamisier. Il finit par le découvrir prosterné sur les dalles du chœur, au milieu de cinq autres aspirants. Son visage rayonnait d'une sérénité céleste.
« Comme il est heureux ! » pensa notre Breton.
En ce moment, un suisse frappa trois coups. L'orgue se tut. Un mouvement se produisit vers la porte de la sacristie, et une colonne de vieux prêtres s'avança processionnellement. Chaque Père prit place dans sa stalle. Puis, le suisse ayant laissé retomber sa canne trois fois, parurent deux jeunes abbés portant l'un la mitre, l'autre la crosse; enfin, après eux, venait monseigneur Tamisier, revêtu d'un rochet de simple mousseline, sans broderies, et d^un modeste camail aux couleurs passées.
A p^ine l'évêque de Lha-Ssa, que tous les regards suivaient avec un intérêt ému, se fut-il assis au fauteuil du Célébrant, que les jeunes missionnaires, toujours à genoux, entonnèrent ensemble les litanies de la Vierge.
— Regina Apostoîorum !
— Orapro nobis ! répondirent les fidèles.
Falgouët tressaillit. Une voix l'avait frappé dans l'unisson universel. Il regarda du côté du banc d'œuvre
3oO LE MARQUIS DE PIERRERUE
envahi, et vit, avec un mélange de terreur et de joie, une tête grisonnante qui dépassait toutes les têtes.
— Regina Confessorum!
— Orapro nobis!
Falgouët ne pouvait s'y tromper : c'était bien la voix de M. de Pierrerue qu'il venait d'entendre de nouveau. Du reste, le marquis seul avait ce port orgueilleux, cette attitude dominatrice. Harcelé par une curiosité qui le mordait à tous les endroits sensibles de son être, notre Breton se pencha dans tous les sens ; mais, l'inconnu demeurant parfaitement immobile, il ne parvint pas à voir son visage.
— Regina Martyrum!
— Ora pro nobis !
L'orgue éclata en fanfares joyeuses ; les aspirants^ tout à coup, parurent debout sur le marchepied du maître-autel, leurs faces tournées vers les assistants. Un murmure, oti l'on démêlait je ne sais quelle note de douce, de tendre pitié, s'éleva de tous les coins de l'église. Hélas ! ils étaient si jeunes I
Cependant la foule, sur plusieurs rangs, se dirigeait vers le chœur, où s'accomplissait la partie la plus touchante de cette solennité. Chaque fidèle, étant tombé à genoux, baise les chaussures neuves des missionnaires ; puis, se relevant, leur donne l'accolade et leur dit quelques paroles, souvent un simple mot :
(c Courage!... Je prierai pour vous!... Le rendezvous est au ciel!... »
Mais la céfémonie du départ n'intéressait plus Falgouët : ses yeux étaient braqués sur l'homme du banc
LE CARMEL DE VAUGIRARD 3oi
d'œuvre et ne s'en détachaient pas. Brusquement les visages se retournèrent, et notre Breton vit^ en effet, M. de Pierrerue. Ses traits respiraient un calme admirable. Théven remarqua que ses lèvres remuaient : il priait sans doute. Auprès de lui se tenaient MM. de la Salvetat et de Nayrouse, dans l'attitude soumise de deux aides de camp à côté de leur général. Falgouët éprouva, de la tête aux pieds, un frisson qui faillit le renverser. Instinctivement il s*accrocha au bras de Ferrall.
— Si nous sortions? lui demanda celui-ci.
— Non, non ! répondit-il ; il faut que j'embrasse les aspirants.
— Comment, vous voulez vous risquer au milieu de cette cohue?
— M. de Pierrerue s'y risque bien. Vous voyez làbas cet homme à tournure militaire? C'est lui!
— Croyez-moi, mon cher Théven, partons, insista Ferrall. Vous êtes souffrant, vous avez besoin d'air.
— Souffrant l souffrant! Ah! tant mieux! Je n'ai pas besoin d'air, mon brave Ferrall, j'ai besoin de mourir.
— Allons, venez...
Il essaya de l'entraîner vers le fond de l'église. Mais, vivement, Falgouët se dégagea et se rejeta dans le dernier groupe des fidèles qui s'acheminait vers le chœur. Ferrall était tiraillé par des perplexités cruelles : abandonnerait-il Falgouët à ses fantaisies dévotes? insisterait-il pour l'emmener? Il se rapprocha de lui. Puis, d'une voix dont le ton ému était peu familier à ce jeune homme méthodique et froid :
— Mon cher Théven, Je vous en conjure, rentrons.
— Laissez-moi I répliqua-t-il.
Et, fixant sur son ami décontenancé des yeux où reparut l'égarement de la dernière nuit :
— Oui, je suis Télève de Tabbé Le Gorrek! Oui, je suis catholique, moi! Oui, j'aime, j'adore le Dieu de Claire de Pierrerue ! . . . Je vous le répète, laissez-moi!
Dans la crainte de provoquer un scandale, Ferrall recula de quelques pas, et s'assit dans un coin isolé.
Désormais Théven Falgouët, débarrassé de toute contrainte, de toute préoccupation pénible, s'abandonna à l'entraînement pieux oii son âme se noyait en quelque sorte malgré lui. Il pensait à sa mère, à la Bretagne religieuse, à Claire surtout, à Claire enfermée au Carmel, et l'enthousiasme le soulevait déterre. Parfois il lui semblait que, puisque Claire s'était donnée à Dieu, à son tour il marchait vers Tautel pour y consommer son immolation. Arrivé devant la balustrade qui sépare le chœur de la nef, il ne put dominer ses intimes transports, et, tombant à genoux, il murmura :
— Regina Martyrum .'. ..
Il se sentit poussé et se releva. Devant lui, autour de lui, marchaient des femmes et des hommes qui pleuraient bruyamment. Les faces rudes, hâlées, dénonçaient des gens de la campagne.
— Mon pauvre garçon qui s'en va dans les pays sauvages ! marmottait un paysan en blouse.
— Que deviendrai-je, moi, bulbutiait une mère,
I,E CARMEL DE VAUGIRARD 3o3
quand le bon Dieu m'aura pris mon enfant? Je n'ai que celui-là !
Falgouët pressa le pas, il était près de défaillir.
Enfin, il se trouva devant les jeunes missionnaires. Tous le reconnurent, lui sourirent. D'un élan inouï, il s'élança dans les bras de Tabbé Bresson.
— Emmenez-moi ! s'écria-t-il.
Subitement, il devint pâle... Il s'évanouit.
Falgouët fut conduit dans la sacristie, et de là dans la chambre de monseigneur Tamisier. Enfin il reprit connaissance; mais les premières paroles qu'il prononça annoncèrent un bouleversement complet d'esprit.
En vain Ferrall, lequel, en toute hâte, avait demandé une voiture, revoyant son ami sur pieds, l'engagea-t-il à le suivre; Falgouët lui répondit en se cramponnant des deux mains à monseigneur Tamisier, comme Peut fait un enfant dépité ou furieux. Ferrall était consterné : évidemment la crise prédite par Brissonneau allait éclater. Redoutant de voir, d'un moment à l'autre, son ami tomber dans un état qui ne permettrait plus de le transporter, Ferrall insista de nouveau pour l'attirer hors du séminaire des Missions. Mais le ma-
3o6 LE MARQUIS DE PIERRERUE
lade le regarda avec des yeux farouches, pleins d'éclairs, et osa même le menacer.
— Laissez-le, monsieur Ferrall, dit M. Duport, qui se trouvait dans la chambre avec monseigneur Tamisier, Tabbé Bresson et deux ou trois autres as^ pirants,
— Oui, monsieur Ferrall, laissez-le, répéta Tévêque thibetain. Il sera bien soigné ici : je Taime!... Vite, ajouta-t-il d'un ton de commandement, qu'on aille chercher le docteur Michon.
Tandis que l'abbé Bresson courait chez le médecin ordinaire des Missions-Etrangères, Ferrall, montant dans le fiacre en attente dans la rue du Bac , allait à la recherche de Brissonneau.
Quand les médecins arrivèrent, Falgouët était depuis plus d'une demi-heure couché dans le lit de monseigneur Tamisier, en proie à un effroyable délire. Le docteur Michon constata vite les terribles symptômes d'une méningite. Il attira Brissonneau dans l'embrasure d'une fenêtre, s'entretint longuement avec lui, daigna, quoique praticien célèbre, lui soumettre son ordonnance, et le chargea d'en surveiller lui-même l'exécution.
En cette circonstance, l'étudiant Brissonneau fut admirable d'intelligence et de dévouement. Bien qu'il n'eût pas eu toujours à se louer de Falgouët, tempérament inquiet et portant ses inquiétudes jusque dans ses amitiés, pas plus que Ferrall, que M. Duport, que monseigneur Tamisier, il ne déserta un heure son chevet. Il fut attentif à tout, aux longues excitations de la
LE CARMEL DE VAUGIRA.RD Soy
fièvre comme à ses accalmies, aux divagations de son malade comme aux moindres lueurs de sa raison, de temps à autre victorieuse du mal. Aussi, après quinze Jours de lutte acharnée, Brissonneau eut-il la joie d'annoncer à Ferrall, à M. Duport, à l'évêque de Lha-Ssa, que Falgouët était sauvé. A cette nouvelle, des larmes coulèrent non-seulement sur le noble visage balafré de l'aveugle, sur celui de M. Duport, mais elles arrosèrent aussi les joues rigides de Victor Ferrall, peu habituées à cette pluie céleste du cœur.
En effet, vers le milieu de novembre, Théven Falgouët put quitter le lit et hasarder quelques pas, au bras de monseigneur Tamisier.
— Allons, allons, lui dit celui-ci, encore huit jours, et vous quitterez les Missions-Etrangères.
— Pourquoi m'en irais-je? je me trouve si bien ici!
— Certes, mon cher Théven, je ne vous renverrai point. Mais, voyons, maintenant que vous rentrez en possession de votre santé, il faudra bien songer à travailler un peu.
— Baste ! à quoi bon ? Je suis riche.
— Votre ami Ferrall veut que vous acheviez votre roman.
— Mon roman, dites-vous?... Mon roman est achevé. Mademoiselle de Pierrerue n'est- elle pas au Carmelde Vaugirard?
Brissonneau avait recommandé à monseigneur Tamisier d'éviter soigneusement de ramener la pensée de Falgouët aux cruels incidents de sa passion. L'évêque,
3o8 LE MARQUIS DE PIERRERUE
flairant le péril, fit un effort et se rejeta dans un sujet qu'il jugeait bien éloigné des tortures intimes de notre Breton.
— Qui sait, dit-il, sur quel point de la mer se trouvent aujourd'hui nos aspirants ? Vers les Canaries, sans doute...
— Eh quoi ! vous leur avez fait prendre la route du Cap ? demanda Théven avec surprise.
— Certainement.
— Et pourquoi pas celle de Suez? Elle est plus courte.
— Oui, mais elle est plus chère.
— Pauvre abbé Bressonî je le plains; il a Tair si délicat! Supportera-t-il cette longue traversée ? Ah! tenez, j'aime votre ancien secrétaire, et, si j'eusse été prévenu, j'aurais sollicité la faveur de me charger des frais de voyage de vos aspirants. Passant par l'Egypte, leurs souffrances eussent été diminuées.
— Dès qu'il a franchi le seuil de ce séminaire, Vaspirant entre en mission, et la souffrance lui devient une amie. D'ailleurs, vos offres n eussent pas été acceptées.
— Comment, vous ne m'eussiez pas permis de défrayer vos missionnaires, de Paris à Macao?
— Le Conseil qui préside aux destinées des Missions- Etrangères eût rejeté votre proposition.
— Alors, si, par le fait de ma volonté, je donnais une partie de ma fortune — je devrais dire de la fortune de mon père — à votre maison, le Conseil refuserait de la recevoir ?
— Le Conseil, tenu de pourvoir à des dépenses innombrables, accepte volontiers les donations. Il repousse seulement celles qui, pareilles à la vôtre, tendraient à gêner sa liberté d'action, laquelle doit rester absolue.
— C'est-à-dire que vous prenez l'argent, à la condition de le dépenser comme il vous plaît ?
— C'est cela.
— Eh bien ! si je fais mon testament, je ne vous léguerai pas un sou, dit Falgouët avec un enjouement qui réjouit Tévêque.
~ Je l'espère bien ! s'écria celui-ci, heureux.
— Cependant, poursuivit le Breton, dont la voix redevint grave et triste, quand j'aurai laissé deux cent mille francs à nîon vieux Ferrall, cent mille francs à Brissonneau, cinq cent mille francs à M. le marquis de Pierrerue, pour reconnaître ses bienfaits^ il faudra bien vous résigner à accepter le reste.
— Mon cher enfant, mon cher enfant!
— Qui sait? peut-être y aurait-il encore un moyen de ravir ma fortune à mes amis, à M. de Pierrerue, au séminaire des Missions...
— Lequel, mon cher Théven ?
Falgouët tomba aux pieds de l'aveugle, et, lui saisissant les mains :
— Monseigneur, supplia-t-il, il est encore temps de sauver votre Claire : allez voir l'archevêque, allez voir l'archevêque!...
Au même instant, Victor Ferrall et M. Duport entrèrent. L'évêque, se réclamant d'un devoir à accom-
plîr dans rintérieur du séminaire, quitta la chambre aussitôt.
— Vous le voyez, messieurs, vous le voyez, s'écria Falgouët, monseigneur m'abandonne : il refuse d'aller plaider ma cause à Tarchevéché.
— Ne blâmez pas monseigneur, mon jeune ami, dit M, Duport ; il a fait pour vous tout ce qu'il devait faire.
— Que lui en coûterait-il de tenter cette suprême démarche ?
— Et si cette démarche avait été tentée?..,
— Quoi!...
— C'est moi qui conçus l'idée de recourir, dans ce cas extrême, à l'autorité diocésaine, et je vous jure qu'il ne me fallut pas une longue insistance pour entraîner monseigneur Tamisier vers monseigneur Sibour. Pauvre saint martyr, comme il vous aime ! L.'archevêquç , qui nous accueillit avec une bienveillance marquée, comprit tout de suite la gravité de l'affaire, et nous exprima ses regrets de ne pouvoir intervenir. « — Non possumus^ nous répéta-t-il, non possumus. »
— C'est de l'hypocrisie! s'écria Ferrall. Un évêque est maître absolu dans son diocèse. Il ne dépend que de lui de ne pas tolérer certains abus monstrueux.
— Voilà, en effet, l'opinion que monseigneur s'efforça de faire prévaloir. Mais en vain se réclama-t-il de l'autorité des Pères, en vain mit-il en avant les maximes d'un grand théologien du dernier siècle, Fébronius, monseigneur Sibour demeura inébranlable. Il nous avoua qu'en prenant possession du siège de Paris, imbu lui-même des doctrines de Fébronius, il avait vi-
site, dans le but seul de faire sentir son bâton pastoral aux communautés établies dans son diocèse, les Franciscains de la rue Vanneau, et que ce coup d'audace lui aurait créé, à Rome, une situation des plus pénibles, des plus douloureuses. Non-seulement il avait reçu une lettre du Pape : «A Notre Vénérable Frère Auguste, t) où il lui fut prouvé que les propositions de Fébronius, à l'endroit du Pontife Romain, avaient été plusieurs fois condamnées ; mais désormais toutes les affaires du diocèse de Paris, mal noté pour avoir touché aux Réguliers, ne furent expédiées qu'avec une incroyable lenteur. La moindre dispense à obtenir se hérissa de difficultés insurmontables...
— O mon Dieu ! interrompit Falgouët, Claire est perdue, elle est irrévocablement perdue. •
— Ce que vous racontez là, monsieur Duport, dit Ferrall, me paraît de tous points invraisemblable. Je n*admettrai jamais que M. Sibour, s'il le veut bien, ne puisse pas ouvrir à mademoiselle de Pierrerue les portes d'un couvent où on Ta renfermée malgré elle.
— Vous comptez sans le Général des Carmes, qui est à Rome, répliqua gravement l'ancien banquier.
Falgouët était retombé sur sa chaise, accablé. Le bon M. Duport, ému jusqu'au fond des entrailles, se rapprocha de lui.
— Voulez-vous, mon cher Théven, lui demanda-t-il affectueusement, que nous retournions aujourd'hui même à l'archevêché ?
— Merci, monsieur Duport; je le sais maintenant^ toute tentative doit rester infructueuse.
3t2 le marquis de pierrerue
— Infructueuse! s'écria Ferrall avec emportement. Théven, je ne suis pas de votre avis, moil
Falgouët enveloppa son ami d'un long regard.
— Parbleu! lui dit-il, je comprends que vous ne soyez pas de mon avis, vous qui ne vous préoccupâtes jamais de la situation de l'Eglise dans notre société, et qui ne vous intéressâtes à ses faits et gestes à aucune époque de votre vie. Pour moi, c'est différent. Une bizarrerie de mon caractè/'e, — le rachitisme de mon être moral, si vous le voulez, — me poussa de bonne heure vers les études religieuses, et les révélations de M. Duport me paraissent si conformes à tout ce que j'ai appris du gouvernement de TEglise, qu'il a fallu le bouleversement produit, ces jours derniers, dans mon cerveau, poiîr que j'insistasse tant et fondasse un si grand espoir sur une démarche condamnée d'avance à l'insuccès. .. Non, mon cher Ferrall, ajouta-t-il avec une exaltation croissante, les évéques ne sont pas maîtres dans leurs diocèses. Certes, le pouvoir civil a tout fait pour leur créer une sorte d'indépendance; mais Rome, jalouse, ne leur permet pas d'en jouir et surtout de s'en prévaloir. Les Concordats ont eu beau établir que le Pape ne peut avoir, sur les diocèses de France, qu'une juridiction extraordinaire , il s'est toujours attribué une juridiction ordinaire ^ et il n'est pas une mince affaire, dans un coin perdu de notre pays, qu'il ne tranche^ à la barbe des évêques, humiliés et frémissants. C'est cette main, éternellement suspendue sur toutes les décisions épiscopales, qui rend l'administration ecclésiastique si hésitante, si louche, si despotique.
LE CARMEL DE VAUGIRARD 3l3
Pourquoi les évêques ne secouent-ils pas le joug de leur confrère de Rome? me direz-vous. Ehl qui les soutiendra dans la lutte? Personne. Tandis que l'Etat, qui abomine les conflits religieux, paie grassement les évêques pour qu'ils vivent tranquilles, les Congrégations écloses sur tous les points du territoire les dominent, les écrasent, les terrifient. Vous vous figurez peut-être que ces Jésuites, ces Capucins, ces Barnabites, ces Carmes, que vous rencontrez si humbles dans les rues de nos villes^ accomplissent parmi nous une mission de charité et de paix. Détrompez-vous, mon ami 5 ces hommes et ces femmes aux cent costumes divers, c'est la gendarmerie romaine qui surveille et garde l'épiscopat français.
— Ma foi, mon cher Théven, dit Ferrall, vous connaissez si parfaitement la grande machine ecclésiastique, qu'il est à regretter que vous n'ayez pas songé à nous décrire ses rouages compliqués dans un roman. Il y a là toute une voie nouvelle pour l'observation.
— J'ai été à bonne école! s'écria Falgouët. Oui, Ferrall, M. de Pierrerue m'a révélé tout un monde, et mon art eût bénéficié de mes nouvelles études, si désormais tout n'était pas fini pour moi. Quel livre ! avec le, bas clergé broyé sous Tautoriti sans frein des évêques ; quel livre ! avec les évêques écrasés à leur tour sous le despotisme du Pape ; quel livre ! avec le Pape subissant lui-même le poids des Corporations religieuses, qui le font vivre, particulièrement de la Compagnie des Jésuites, si puissante par l'intelligence et par l'argent Il faut renoncer à tout cela. Tout cela
3 14 LE MARQUIS DE PIEkREku:É
n'était possible qu'avec Claire, et Claire est enterrée au Carmel deVaugirard Me voilà incapable de travailler.. • Mon Dieu! que vais-je devenir? qu'allez-vous faire de moi ?
Comme il articulait ces dernières paroles, l'évêque de Lha-Ssa rentra dans la chambre.
Falgouët bondit vers lui.
— Est-il vrai, monseigneur, lui demanda-t-il, l'œil et incelant, que la religion catholique ait des baumes pour toutes les blessures ?
— Cela est vrai, répondit gravement l'évêque.
— Alors, répandez ces baumes divins sur mon cœur, car il est déchiré, car il brûle, car il souffre cruellement : Certes il n'est pas au monde de mains plus pures que les vôtres : qu'elles touchent ma plaie et la guérissent !
— Mon enfant, ayez confiance, je vous guérirai.
11 détacha la croix d'or qui brillait sur sa poitrine, et la posa sur les lèvres ardentes de Falgouët, qui la couvrit de frénétiques baisers.
— Voici le commencement du remède, murmura le saint évêque.
M. Duport était tombé à genoux. Quant à Victor Ferrall, il regardait avec étonnement.
Dès le commencement de cette crise, lorsque son esprit avait retrouvé sa complète lucidité, il était arrivé plus d'une fois à Falgouët d'entrevoir, pour son âme et son corps qui s'abîmaient, une sorte de salut par la religion.
« Puisque des circonstances fatales opprimaient mademoiselle de Pierrerue^ pourquoi ne subirait-il pas^
LE CARMEL DE VAUGIRARD . 3l5
lui aussi, l'effet terrible de ces mêmes circonstances, et ne s'arracherait-il pas du monde, comme on en avait arraché Claire, violemment? Si Claire était Carmélite, ne pouvait-il pas être missionnaire, et aller mourir au Thibet, tandis qu'elle mourrait à Vaugirard ? Qui sait d'ailleurs si, noyés dans le même sacrifice, Dieu ne leur enverrait pas quelque consolation inconnue ? »
Cette idée d'une destinée commune le ravissait jusqu'à Tenthousiasme. Mais l'espoir tenace de récupérer Claire dissipait bientôt ses rêves, et sa résolution mollissait dès que, ramené par ses nerfs à la réalité de sa passion, il s'était dit :
a Je l'aurai ! »
Hélas ! il venait de le reconnaître : nul ne lui rendrait jamais celle qu'il aimait. M. de Pierrerue savait bien que l'archevêque ne s'avancerait pas encore une fois contre les Réguliers.
En face de cette situation désolante, l'âme bretonne de Falgouët rouvrit ses ailes, et s'élança désespérément vers les horizons sans fin de la mysticité. Claire apprendrait dans sa cellule que, lui aussi, avait revêtu rhabit religieux, et elle serait heureuse. Il se sentait capable d'affronter mille morts pour lui fournir cette douloureuse satisfaction.
L'abbé Bresson lui avait adressé cette question autrefois :
« — Pourquoi ne vous feriez-vous pas missionnaire? »
Evidemment c'était la voix du ciel qui lui parlait par la bouche du jeune aspirant. Il obéirait à cette voix.
3i6 LE MARQUIS DE PIERRERUE
Cependant les semaines, les mois s'écoulaient, et monseigneur Tamisier, qui pansait religieusement son malade et le poussait discrètement à rentrer dans le monde, ne le voyait prendre aucun parti. Use prétendait faible encore, et, placé au seuil d'une nouvelle vie, il demandait qu'on lui laissât le temps de mûrir ses résolutions. L'évêque n'insistait pas; il attendait.
A moins que la rigueur de la saison ne le permît point, — décembre était arrivé, — on se promenait, toutes les après-midi, dans le grand jardin des Missions qui longe la rue de Babylone. Falgouët causait ardemment des choses religieuses, et monseigneur Tamisier opposait quelques réflexions froides à ses enthousiastes déclamations. Un jour enfin notre Breton n'y tint plus; irrité par l'excessive réserve de l'aveugle, il s'emporta vivement, et lui dévoila d'un coup le fond de sa pensée. ' — Je ne sortirai pas d'ici, conclut-il : je veux être missionnaire !
— Missionnaire?
— Oui ; j'irai rejoindre Tabbé Bresson au Thibet.
— Mon cher enfant, la carrière dont vous parlez ne peut être abordée qu'après de longues épreuves,
— Des épreuves !... Que seront vos épreuves, après celle que je viens de subir?
— Mais ce que vous venez de supporter, Théven, ne peut entrer en ligne de compte, lui dit sévèrement l'évêque. Il serait douloureux de penser que vous m'estimassiez, comme M. de Pierrerue, capable d'un sacrilège.
— Un sacrilège ?
LE CARMEL DE VAUGIRARt) Siy
— Dans l'état d'exaltation oîi je vous vois, je me trouverais aussi coupable de vous enfermer dans la vie apostolique, que le fut M. de Pierrerue d'enfermer sa fille dans la vie religieuse à son insu.
— Donc, vous refusez de me recevoir dans le séminaire comme aspirant ?
— Je refuse.
Falgouët se tut.
La promenade continua, mais silencieuse de part et d'autre. Au bout d'une demi-heure environ, notre héros s'arrêta. L'évêque, n'entendant plus le pas de son compagnon sur le sable de l'allée, demeura immobile à son tour. Brusquement, il sentit les bras de Falgouët se nouer autour de son cou.
— Que faites-vous, mon enfant? demanda-t-il inquiet. '
— Adieu ! murmura le jeune homme d'une voix étouffée.
— Vous me quittez?... Et où allez- vous?
Il le retenait avec énergie.
— Je ne sais... Je pars, puisque Dieu lui-même me rejette.
Monseigneur Tamisier l'étreignit affectueusement.
— Alors, c'est bien vrai, vous désirez mourir pour sa gloire?
— Oui, mourir... je ne demande pas mieux.
— Et si, pour éprouver votre vocation subite, j'exigeais un premier sacrifice, me l'accorderiez- vous ?
— Faut-il vous répéter que je vous appartiens jusqu'à la mort?
3 I s LE MARQUIS DE PIERHERUE
— Prenez garde ! je serai cruel.
— Levez le couteau sur moi, monseigneur: me voici !
Et en même temps, bien que 1 evéque ne pût le voir, par un geste violent, notre Breton s'était découvert la poitrine,
— Théven Falgouët, dit monseigneur Tamisier élevant la voijt de plusieurs tons, je vous ordonne de quitter, à l'instant, le séminaire des Missions-Etrangères. Si, dans six mois, vous persévérez encore dans les intentions pieuses que vous venez de me confier, je verrai là une preuve que Dieu les a bénies, et je vous recevrai des mains de Dieu. Allez!
Notre Breton s'inclina profondément, et sortit du jardin sans regarder derrière lui.
Vers le commencement de janvier i85i, Falgouët s'installa, rue de Grenelle -Saint- Germain, dans un
riche appartement que M. Duport avait découvert pour lui.
Enfin il était seul, absolument seul.
Durant plusieurs jours, il savoura sa solitude ; il y trouvait je ne sais quel charme douloureux, et parfois, regardant les grands arbres dénudés du vaste jardin qui s'étendait sous ses fenêtres, il se demandait s'il ne verrait pas pousser les feuilles et s'il ne se promènerait pas à l'ombre des rameaux touffus. Décidément, monseigneur Tamisier avait bien fait de le pousser hors des Missions-Etrangères. Eût-on le cœur en deuil, il était si doux d'être libre et d'espérer! Il avait acheté beaucoup de livres et prenait plaisir à les ranger sur les
tablettes de. l'élégante bibliothèque de chêne qui couvrait les quatre murs de son cabinet de travail. Cette pièce avait été décorée avec goût ; il y passait, tous les matins, de longues heures à lire, les pieds noyés dans les laines d'un tapis épais et le corps perdu dans les plis moelleux d'une robe de chambre à cordelière de soie et d'or. Ma foi, il n'était pas aussi difficile de vivre qu'il avait eu la naïveté de le croire.
Victor Ferrall, Albert Brissonneau et M. Duport venaient rue de Grenelle chaque jour. Le plus souvent Falgouët les retenait à dîner. On causait littérature, politique, art, science, et notre Breton, dont l'esprit se réveillait d'un long sommeil, avait comme des éclairs inattendus qui ravissaient M. Duport et portaient au comble la surprise de Brissonneau et de Ferrall.
— Mon cher Théven, lui dit un soir ce dernier, le moment est venu de se remettre à Tœuvre. Jamais je ne vous entendis parler avec plus d'élévation et de puissance. Dès demain, il faut reprendre la plume.
Falgouët, le teint animé par la chaleur d'une discussion où il avait, comme autrefois, battu en brèche l'esthétique littéraire de Ferrall, trop ouverte à la politique, pâlit soudainement.
— Vous pensez donc que je suis capable de travailler? balbutia-t-il.
— Si je le pense ! Essayez ; vous m'en donnerez des nouvelles.
— J'essaierai, articula-t-il tout bas.
Au moment de se séparer, dans la rue de Grenelle, les convives de Falgouët échangèrent ces paroles :
— Je crois notre homme sauvé ! dît Ferrall.
— Je cours annoncer la nouvelle à monseigneur Tamisier, ajouta M. Duport.
— Enfoncé l'amour ! s'écria Brissonneau.
Le lendemain, Théven Falgouët, qui avait passé une nuit fort agitée, au moment de se mettre au travail, ainsi qu'il l'avait promis, se sentit accablé par une insurmontable fatigue. L'enthousiasme de la veille s'était dissipé comme une fumée vaine, et il ne comprenait pas qu'il eût pu, vis-à-vis de ses amis, s'engager si formellement. Cependant il redoutait Ferrall, dont les reproches ou le silence l'eussent également affligé, et, s'asseyant à sa table devant une feuille blanche, il tenta de recueillir ses idées. Baste ! rien ne venait. Au bout d^une heure, pas un mot n'était tombé de sa plume. Quelle honteuse stérilité !
Acharné à découvrir un prétexte qui lui permît de déserter honorablement une besogne impossible, il crut tout à coup ravoir trouvé. Comment, en effet, continuerait-il son roman sur la Bretagne, sans relire les pages déjà écrites? Or, ces pages étaient restées rue des Postes, avec quelques livres et beaucoup d'autres objets... Etait-il croyable queCrippon eût négligé de lui renvoyer tout cela?... S'il courait chezGrippon ?... Justement, dans quelques jours, devait échoir le billet de six mille francs, qu'au mois d'août il avait souscrit à Wasmus. . . Il acquitterait sa dette, reprendrait son manuscrit et ne reverrait plus ni Wasmus ni Grippon,
Mais, en dépit de tant de motifs péremptoires , notre Breton restait rivé à son fauteuil. Dans le fond, il éprouvait que s'en aller, c'était s'infliger à soi-même une pitoyable défaite. Un reste de pudeur le retenait. L'idée de son œuvre ne l'ayant pas quitté un seul Jour, îl n'était pas vrai que, pour la poursuivre, il lui fût nécessaire d'en relire le commencement. D'ailleurs, avait-il besoin d'aller lui-même rue des Postes? Pourquoi n'y envoyait-il pas son domestique, ou, chose plus simple, n'adressait- il pas un mot à Grippon pour lui réclamer son bien ? Quant au billet de Wasmus, Wasmus ne manquerait pas de le lui faire présenter à l'échéance.
La vérité, sur cette reculade de Falgouët devant Je travail qui venait s'imposer à lui, est que notre héros, un moment diverti de son amour sans espoir par un changement brusque de situation, par les jouissances savourées pour la première fois d'une grande fortune, retournait à Claire de Pierrerue,à son éternel martyre. Tous les chemins étaient bons à son âme pour aller se replonger dans la passion folle qui était devenue son élément, et, altérée de souffrances nouvelles, elle volait d'un irrésistible élan vers Grippon, qui, peut-être, la ferait délicieusement saigner.
Falgouët ouvrit la fenêtre. Il faisait une de ces journées d'hiver froides et claires qui invitent à la promenade vagabonde à travers Paris. Le soleil accrochait mille raies d'or aux branchages des arbres, déjà plus souples et moins noirs. Notre Breton s'habilla vivement, puis s'élança dans l'escalier.
Falgouët traversa le vestibule de la maison de la rue des Postes, grimpa jusqu'au deuxième étage et tira le cordon d*une sonnette.
Une vieille femme parut.
— M. Grippon, s'il vous plaît, demanda-t-il.
La vieille poussa une porte vitrée dans une antichambre obscure.
— Entrez, monsieur, dit-elle.
Falgouët fit un pas, et se trouva nez à nez avec Tancien intendant de M. de Pierrerue.
— Tiens, c'est vous ! s'écria celui-ci, ne sachant dissiniuler sa surprise. Ma foi, vous avez bien fait de venir, car votre malle commençait à m'embarrasser joliment.
— Il fallait l'envoyer chez moi, monsieur.
— Plaisantez-vous ! Est-ce que vous vous êtes donné la peine de me faire connaître votre adresse? Ingrat, va!
Grippon accompagna ces derniers mots de son sourire le plus aimable. Il présenta une chaise à Falgouët, qui s'assit.
— J'ai été malade, dit notre Breton, et n'ai pu vous écrire. Du reste, les six mille francs que je dois à Was* mus devaient, un jour ou l'autre, m amener ici. Je désire que ce billet ne soit pas présenté à mon domicile, et je vous saurai gré de prévenir Wasmus...
— Votre billet! je l'ai dans mon secrétaire. M. Wasmus Ta passé à mon ordre, lors du règlement définitif de nos affaires. Etes-vous dans l'intention de vous ac* quitter aujourd'hui ?
— A l'instant même.
Il tira un portefeuille de la poche de sa redingote. Grippon, très alerte, alla à son secrétaire et fouilla parmi des papiers dispersés dans un grand tiroir.
Une fenêtre, qu'un joyeux soleil inondait de ses rayons, s'ouvrait à deux pas de Falgouët. Irrésistiblement, il se pencha pour regarder. Le jardinet de M. de Pierrerue était désert; les plates-bandes se confondaient avec les allées, devenues boueuses ; on eût dit d'un lieu depuis longtemps abandonné. Théven porta les yeux du côté du petit hôtel.
— Comment, M. de Pierrerue a déménagé? demanda-t-il.
— Il demeure à l'hôtel Servandoni, répondit inâOUciamment Grippon, qui cherchait toujours son billet.
Falgouët fit un pas vers lui.
— Je pense bien, monsieur, que ce n'est pas vous qui l'avez chassé de cette maison? reprit-il.
— Dieu m'en garde ! Il a été expulsé en vertu d'un ordre de justice. Il était le locataire de M. Wasmus, et, malgré mes instantes prières, M. Wasmus a épuisé son droit contre lui.
Falgouët contemplait Grippon avec des yeux où la méfiance le disputait à la colère. L'intendant éprouva un frisson par tout le corps. Le mouvement de ses doigts, qui allaient dans tous les sens à travers le tiroir, aussi large que profond, devint fébrile, précipité. Tout à coup, il découvrit une petite liasse soigneusement ficelée. Falgouët devina des billets de banque.
— Certes! ce sont là vos économies, monsieur Grippon?
— Vous l'avez dit, mon cher Théven.
— Trois cent mille francs peut-être.
— Comme vous y allez ! On voit bien que vous êtes millionnaire, vous.
— Je parie pour deux cent cinquante mille au moins.
— Ne pariez pas, vous perdriez. Je suis un honnête homme. C'est tout au monde si quinze ans de privations et quelques placements heureux de mes appointements m'ont procuré une petite aisance. Mon magot atteint à peine deux cent mille francs.
— Quoi I vous possédez deux cent mille francs, et M. de Pierrerue vit dans un hôtel garni !
— Mais M. de Pierrerue aurait avalé la mer et ses poissons, riposta cyniquement l'intendant; tandis que votre serviteur...
— Vite, vite, rendez-moi mon billet, interrompit le jeune homme, impuissant à se contenir.
— Le voici !
Par un geste empreint d'une lenteur dédaigneuse, Falgouët venait de déposer les six mille francs dans les mains de Grippon, quand une porte s'ouvrit au fond de la pièce oîi se passait cette scène, et, dans Tentrebâillement, parut une créature défigurée, hâve, livide, un cadavre, une ombre.
— Rosa! s'écria le Breton, dont tous les cheveux se dressèrent.
— J'ai reconnu ta voix et j'ai voulu te revoir, mur-
mura-t-elle. N'est-ce pas que je suis bien jolie? La maladie m'a passée au noir de charbon. Je ressemble à un fusain de Decamps.
Un sourire pâle effleura ses lèvres décolorées.
— Pourquoi vous levez- vous, ma chère enfant? dit Grippon d'une voix émue que Falgouët ne lui connaissait pas. Les médecins ne vous ont-ils pas défendu de vous fatiguer?
Il courut à la fenêtre pour la fermer.
— Non, non, s'écria- t-elle, laissez ouvert. Il fait un si beau soleil aujourd'hui !
Et, s'appuyant sur le bras de Falgouët, elle marcha vers la fenêtre lentement.
— Cet air me ranime, balbutia-t-elle, portant une de ses mains à sa poitrine épuisée.
Elle regarda Grippon.
— Il me soigne bien, fit-elle, lui donnant une tape amicale.
Des larmes parurent dans les yeux de l'intendant.
— Quand cette crise sera passée, bredouilla-t-il, nous partirons pour Nice... Depuis huit jours, toutes mes affaires avec M. Wasmus sont liquidées, et j'ai réuni tous mes fonds pour ad[heter une propriété dans le Midi. J'aime le Midi, moi.\ D'ailleurs, ne suis-jepas originaire du Rouergue?... \
Le saisissement qu avait éprouvé Grippon à l'apparition de Rosa ne lui avait pas\ permis de déposer dans le tiroir de son secrétaire les billets de banque de Falgouët; il les tenait encore au blput de ses doigts. Rosa lui en prit un mutinement.
— Comme c'est joli, ces petits carrés de papier fin ! dit-elle. Que de bonheur cela renferme l Si mes parents en avaient eu, dans mon enfance, je ne mourrais pas tristement rue des Postes. Dans ce siècle, l'argent, c'est l'honnêteté. Mes parents étaient pauvres, et ils me lâchèrent dans la rue... J'ai quelquefois pensé à ma mère ; car enfin j'ai eu une mère comme tout le monde... Eh bien! et mademoiselle de Pierrerue? demanda-t-elle tout à coup, dévisageant Falgouët de ses deux yeux, où venaient de luire toutes les fiammes de la vie.
Elle tendit son bras décharné dans la direction de la maisonnette du jardin.
— Le marquis n'est plus là, reprit-elle. Lui, si grand, si noble, si généreux ; lui qui voulut me faire tant de bien, me purifier^ me rendre une vraie femme ; sous mes yeux, on Ta chassé de sa maison... Je connais le coupable, Falgouët, et, sois tranquille, si Dieu me prête vie, M. de Pierrerue sera vengé.
En articulant ces dernières paroles, comme sans y prendre garde, elle écarta ses doigts. Le billet de banque qu'elle tenait, s'échappant aussitôt, alla voltiger à travers le jardin. Grippon et Falgouët s'élancèrent tous deux vers la porte et dégringolèrent l'escalier.
A peine l'intendant et notre Breton eurent-ils disparu, que Rosa Keller, penchée à la fenêtre, par un effort énergique se remit debout. D'un pas ferme, elle alla jusqu'au secrétaire de Grippon. Là, elle s'arrêta. Une seconde elle sembla hésiter; puis, soudain, plongeant ses doigts amaigris dans le grand tiroir où Grippon
faisait tout à l'heure ses recherches, elle recueillit vivement la liasse de billets de banque et tous les papiers épars.
Son œil étincela.
— Ma vengeance, murmura-t-elle, ma vengeance l Enlevée par un souffle de haine qui la galvanisait
tout entière, elle se précipita vers la cheminée.
— Tiens! tiens! tiens! s'écria-t-elle d'une voix rauque, vidant ses mains pleines sur les tisons embrasés, voilà ce que je fais de ta fortune, misérable I
Une flamme blanche et haute remplit le foyer.
— Nous avons retrouvé le billet, dit Grippon, rentrant suivi de Falgouët.
Rosa Keller, par un élan de béte fauve, se jeta sur lui.
— Rendez -le moi, s'écria -t-elle, rendez-moi ce billet !
Grippon crut à un caprice bizarre.
— Le voilà, dit-il avec bonhomie, celui-là et les autres.
Et il lui remit les six mille francs de Falgouët.
— Enfin ! murmura-t-elle.
Elle froissa les billets, puis, avec une admirable adresse, les lança dans le feu, où ils s'enflammèrent.
— Malheureuse ! s'écria Grippon.
Au risque de provoquer quelque effroyable incendie, de son pied, il rejeta les braises jusqu'au milieu de la chambre, et tenta de saisir les billets de banque à demi consumés.
— Six mille francs ! six mille francs perdus ! gémissait-îl.
— J'ai brûlé toute la liasse! s'écria Rosa Keller triomphante.
Grippon, accroupi sur ses coudes, se redressa. Il sauta au tiroir de son secrétaire. Le tiroir était vide. Il se retourna vers Rosa Keller, les yeux injectés de sang, les bras tendus, prêt à fondre sur elle et à l'écharper. Cette fille avait fait un grand effort : elle chancela.
Falgouët la saisit, et, arrêtant sur Grippon un regard menaçant :
— Monsieur, lui dit-il d'un ton bref, si vous faites un pas vers cette femme, je vous tue !
— Toute ma fortune! près de quatre cent mille francs !
— Volés à M. de Pierrerue! soupira Rosa Keller. Grippon, transporté d'une fureur aveugle, vînt tout
à coup se heurter contre le Breton.
En ce moment, Rosa Keller, qui n était plus soutenue, tomba lourdement sur le parquet.
Grippon et Falgouët, terrifiés, se regardèrent.
Les traits de Rosa Keller étaient immobiles; ses grands yeux, démesurément ouverts, avaient une fixité épouvantable ; ses deux bras, allongés le long de son corps, demeuraient inertes.
Notre Breton se pencha.
— Elle est morte, dit-il.
Il s'esquiva précipitamment.
Désormais, la solitude devint insupportable à Théven Falgouët : le charme était rompu. Ressaisi par sa passion insensée, non-seulement il n'opposa rien à la
33o LE MARQUIS DE PIERRERUE
furie qui le déchirait de ses griffes, mais il goûta je ne sais quelle atroce volupté à voir pour ainsi dire le sang de son âme s'épancher à flots. Il passait ses journées à vaguer à travers Paris, fuyant M. Duport, fuyant Brissonneau, fuyant surtout Ferrall, plus acharné que les autres à sa guérison.
Un soir de février, ne tenant plus à son supplice et mesurant les cinq mois bien longs qui le séparaient encore de son entrée aux Missions-Etrangères, il eut envie de courir au séminaire de la rue du Bac pour demander grâce à monseigneur Tamisier. Son orgueil l'arrêta pourtant : ne serait-ce pas une reculade devant répreuve imposée, et ne le prendrait-on pas pour un lâche?
Parfois, harassé, ne se soutenant plus, il rentrait chez lui , s'enfermait à clef dans son cabinet et prenait un livre. Shakespeare, Goethe, Molière lui procurèrent souvent quelque repos ; mais saint Augustin, que M. Duport lui avait fait connaître, avait seul le privilège d'endormir sa douleur. Cependant ces trêves étaient de courte durée, et, l'aiguillon invisible le piquant au flanc de nouveau, il repartait pour recommencer ses courses désordonnées et sans but.
Un jour, Falgouët, qui venait d'arpenter des quartiers déserts, bien éloignés de la rue de Grenelle, s'arrêta pour respirer. Du reste, ne sachant plus oti sa fièvre l'avait conduit, il avait besoin de s'orienter... Une cloche s'ébranla à quelquespasdelui.il leva les yeux et reconnut le Carmel de Vaugirard. L'impression fut terrible. Agité d'une sorte de tremble-
ment convulsif , il quitta le milieu de la rue et, longeant la haute muraille du couvent, s'achemina vers la grande porrte de la chapelle, dont un des battants venait de s'ouvrir. La cloche allait toujours son train en sa niche au-dessus des toits. Il franchit le seuil de la chapelle.
La chapelle des Carmélites était une grande masure large et haute, sans caractère architectural. Ce lourd bâtiment, presque carré, émergeait au-dessus des cellules avec orgueil, et lançait vers le ciel une prétentieuse tourelle en briques, où se dandinait une clochette grosse comme les deux poings. La pauvreté, inscrite extérieurement sur les murailles^ se retrouvait, du reste, dans l'intérieur de la vaste maison. Les peintures, qui donnent aux églises cet éclat, cette solennité qui nous saisissent, faisaient ici complètement défaut. Unique curiosité artistique : aux piliers soutenant les voûtes pendaient, encadrées dans des baguettes de bois noirci, les quatorze stations enluminées de rouge et de bleu parles pinceaux délicats de la rue Ga lande ou d' Epi nal. Nul verre de couleur, pas plus à l'œil-de-bœuf pratiqué au-dessus de la porte d'entrée qu'aux ouvertures de la nef. Six énormes fenêtres, drapées d'une loque de calicot blanc, épanchaient en ce lieu, que Falgouët avait cru un sanctuaire plein d'ombre et de recueillement, le jour brutal de la rue. Quelle chose horrible ! la religion s'était faite particulièrement cruelle pour Claire de Pierrerue : elle avait dépouillé sa poésie.
Notre Breton, curieux de tout examiner, de tout connaître, marcha vers le chœur, où il entrevoyait dans
une niche une statue de sainte, celle de sainte Thérèse sans doute. Mais il s'arrê ta épouvanté : à droite, à deux pas du maître-autel, une forêt de lances sortaient de la muraille. La chapelle étant à peu près déserte, il eut Taudace de franchir les trois degrés accédant au chœur et de courir vers cette singulière armature de fer qui le remplissait de surprise et d'effroi.
Il regarda.
Des dalles à la voûte, une immense grille, large de quatre mètres environ, était rivée dans les pierres de taille ; un vernis noir très brillant en colorait les barreaux, qui, par leurs entrecroisements, formaient de petites logettes carrées parfaitement égales. Des angles de chaque logette partaient des tiges de fer longues, acérées comme des baïonnettes. Que signifiait cette défense? Evidemment cette porte colossale ouvrait sur le couvent. Avait-on peur que les pères, les frères, les amants ne tentassent un assaut contre le Carmel pour en arracher leurs filles, leurs sœurs, leurs fiancées?
Les yeux attachés sur les lances fascinatrices, Falgouët demeurait immobile, quand un mouvement se fit derrière la grille. C'était comme si, par une brusque secousse, on venait de décrocher l'espagnolette d'un volet. En effet, une haute persienne, appliquée sur les barreaux, s'ébranla, et notre Breton vit, sous l'effort d'une main inaperçue, les longues planches se replier sur elles-mêmes lentement. La porte allait-elle céder à son tour ?
Falgouët palpitait... Rien ne bougea.
Vers le haut de cette effroyable porte de fer, l'air et
la lumière circulaient librement, de l'intérieur du Carmel dans la chapelle et de l'intérieur de la chapelle dans le Carmel. Mais dans le bas, jusqu'à une élévation qui défiait tous les regards, un rideau de lustrine verte décolorée s'interposait, et Falgouët chercha en vain un trou, une éraflure en cette friperie pour y couler un regard. Les plis multiples de TétofFe ne lui permirent de rien distinguer. Le 5ang lui bouillonnait dans les veines. 11 avança une main vers le fatal rideau. Qui sait si Claire n'allait pas lui apparaître ?
Au même instant, un suisse, qui précédait vers le maître-autel un Carme s'avançant pour dire la messe, lui saisit le bras vivement.
— Que faites- vous là? lui demanda-t-il.
Théven Falgouët le regarda comme hébété et s'enfuit à toutes jambes.
Le 28 Juin, cômtile tnitiuit sonnait à Thorloge des Missions-Etrangères, un individu pénétra d'un pas furtif dans la cour du séminaire^ franchit la porte vitrée qui ouvre sur le grand escalier de pierre de taille et gravit vivement deux rangées de marches. On avait éteint les lampions dans les verres huileux, ce qui rendait l'obscurité complète. Notre homme tâtonna quelques secondes, puis, trolivant une clef sous sa main, il la tourna.
— Qui va là i demanda la voix de monseigneur Tamisier.
L'inconnu s'élança dans l'intérieur d une vaste chambre qu'éclairaient les rayons blafards de la lune, et se jeta au cou de Tévêque de Lha-Ssa, prosterné sur le marchepied de son prie-dieu*
~ C'est moi ! s'écria- t-il, c'est moi !
— Vous, Théven? vous?
— Minuit sonne, et il y a juste six mois que Je suis sorti des Missions.
— Cher enfant ! murmura l'évêque, embrassant le jeune homme à son tour.
— Vous me promettez au moins de ne plus m'exiler loin de vous ?
En articulant ces mots, les yeux de Falgouët laissaient couler des larmes.
— Je vous le promets, dit l'évêque. Cependant vous auriez peut-être dû passer encore quelques mois en Bretagne. On ne saurait consacrer trop de temps à Tétude de sa vocation.
— Ohl monseigneur, n'accusez pas l'abbé Le Gorrek si Je reviens plus tôt que vous ne l'eussiez désiré. Il m'a montré la lettre où vous le pressiez de me retenir encore là-bas ; mais, loin de vous, Je ne pouvais pas plus supporter la Bretagne que Je n'avais pu supporter Paris, et j'ai quitté Brest pour jamais.
— Pour Jamais ?
— Je me suis agenouillé, il y a quinze Jours à peine, sur les tombes de ma mère, de mon père, de mon oncle Thomas, et Je leur ai fait mes adieux.
— Donc, c'est une décision bien prise : vous persistez à entrer dans la vie ecclésiastique?
— Je persiste de toutes les forces de mon âme.
— Théven Falgouët, réfléchissez ! dit l'évêque d'un ton plus grave.
— Pourquoi réfléchirais-Je ? Les sentiers de la terre
me sont fermés ; une seule route s'ouvre devant moi, celle du ciel.
L'aveugle, un moment, demeura silencieux ; puis tout à coup :
— Mon fils, dit-il, V aspirant qui est venu me lire ma méditation du soir^ doit avoir laissé une bougie sur la cheminée. Allumez-la et marchez devant moi, je vous suis«
Falgouët fit éclater une allumette.
— Oh allons-nous, monseigneur? demanda-t-il , saisissant le flambeau d'une main tremblante.
— A Tétage inférieur, vous verrez écrit au-dessus d'une porte étroite ces trois mots : Salle des Martyrs, C'est là que nous allons.
Ils descendirent lentement et sans échanger une parole. Ils s'arrêtèrent.
— Ouvrez ! dit l'évêque.
Falgouët discerna, sur les murailles de la pièce assez exiguë oîi il venait d'entrer, quantité de tableaux quilui parurent semblables à celui suspendu dans la chambre de monseigneur Tamisier. Probablement ces grandes feuilles, encadrées de minces filets de bois noir, représentaient encore des supplices. Il n'en douta plus, quand la bougie, contrariée un moment par le courant d'air de la porte, put briller de tout son éclat. Alors, non-seulement il vit les détails de cette imagerie bizarre, aux couleurs criardes, mais il fut ébloui parle rayonnement de plusieurs châsses disposées à la file sur des gradins. Evidemment ces reliquaires d'or et d'ar-
gent renfermaient les restes des missionnaires morts en confessant leur Dieu.
Falgouët fit Un pas : il voulait lire les écriteaux collés sur les vitrines. Mais il eut beau approcher la bougie, un nuage voila ses yeux, et il lui fut impossible de rien distinguer, si ce n'est une longue chaîne de fet aiix lourds anneaux étalée sur une planche devant lui. Une indicible émotion le gagnait; volontiers il eût quitté la Salle des Martyrs,
Pourquoi monseigneur, au milieu de la nuit. Pavaitil amené dans cette sorte de cimetière ? Avait-on peur qu'il manquât de courage, s'il était jamais appelé à faire, lui aussi, le sacrifice de sa vie, et essayait-on dé l'éloigner des Missions-Etrangères en vue de quelque honteilse défection? L'otgueil ranima toute sa machine qui s'affaissait, et, allant vers l'évoque de Lha- Ssa pieusement recueilli devant les châsses :
— Est-ce pour m'effrayer que vous m'avez conduit ici ? lui demanda-t-il.
L'aveugle priait ardemment ; satts se tt*oUbler, il acheva son oraison.
— Mon fils, dit-il enfin avec une nuance de sévérité dans la voix, s'il ne fallait que du courage pour aborder la vie apostolique, je serais sans crainte sur votre compte : tel que je vous connais, vous redoutez trop l'opinion des hommes pour reculer jamais devant un péril quel qu'il soit. Malheureusement, le courage, comme on l'entend dans le monde, jouit, parmi nous chrétiens, d'une médiocre estimé, et nous préférâmes toujours à cette sorte d'idolâtrie de soi-même — car le
héros s'idolâtre dans l'exaltation de sa force — des vertus d'une pratique cent fois plus difficile, puisque, au lieu de tourner à notre propre gloire, elles doivent tourner exclusivement à la gloire du prochain. Non, jamais il n'est venu à la pensée d'un de nos directeurs de demander à V aspirant en instances au seuil de cette maison s'il avait du courage. Mais, en retour, on n'a rien négligé pour savoir s'il était soumis, humble, plus 4évoué aux autres qu a lui-même ; si, enfin, le doigt de Dieu l'ayant touché, il avait acquis Timpersoni^alité sublime dont tant de saints donnèrent l'exemple et qui seule rend efficace l'apostolat. Hélas! que de jeunes gens, fascinés par Tattrait d'une mort prompte et pleine de radieuses promesses, sont entrés ici, qui, après quelques mois, ont quitté cette retrait^, affligés d'avoir pu confondre le courage avec la vertu... Théven Falgouçt, s'il est d'un homme de mourir un jour pour ses enfants, ses parents, une femme , il est d'un missionnaire catholique seulement de mourir pour ses frères toute sa vie.
— Je suis prêt à tout, riposta notre Breton d'un ton sec et laissant échapper un ges^e d'impatience.
— Etes-vous prêt à vous oublier vous-même? à oublier celle?...
— Eh quoi ! vous exigez?...
— Le Dieu que vous voulez servir est un Dieii jaloux.
— r Mon cœur...
-— Votre cœi^r faiblit, mon pauvre enfant. Vous voyez dope qu'il existe des sacrifices au-dessus des
forces humaines, qu'il n'est pas aussi facile que vous l'aviez cru de secouer la tyrannie de ses propres passions... Rassurez-vous pourtant: le ciel accorde des grâces supérieures à ceux qu'il lui a plu d'élire, et c'est pour solliciter ces grâces en votre faveur que je vous ai conduit ici. La châsse devant laquelle vous m'avez vu prier contient les restes précieux du vénérable Philippe Durangel, prêtre du diocèse de Séez, mort en Chine pour la foi. En 1827, l'abbé Durangel était entré au séminaire des Missions- Etrangères, dans les dispositions où vous vous trouvez et après des circonstances analogues à celles qui vous y amènent. C'est à Si-Ling- Hien, dans la provinces du Kouang-Si, où il me rejoignit en janvier i832, que je reçus sa confession. Hélas ! en dépit d'une piété profonde, d'un enthousiasme apostolique qui le poussa souvent à des témérités dangereuses pour la mission, il aimait toujours la jeune fille orpheline que des frères avides lui avaient refusée pour l'enfermer dans un couvent.
« — Qui sait si elle vit encore? » me disait-il quelquefois, quand son cœur débordait malgré lui.
« Moi, plus troublé qu'il ne convenait de le laisser paraître, je levais un doigt et lui montrais silencieusement le ciel. La persécution arriva. Le Grand Mandarin de Si-Ling-Hien nous fit arrêter, et nous fûmes jetés dans une de ces hideuses prisons chinoises, ramassis de toutes les lèpres, de toutes les corruptions.
« C'est au fond de cet abîme que l'âme de l'abbé Durangel se détacha peu à peu de tout lien terrestre. Dieu lavait attendu là pour le toucher de sa main. L'un et
l'autre nous avions la cangue au cou, et, sous un soleil torride, nous nous tenions accroupis dans le coin d'une vaste cour.
« — Mon frère I appela l'abbé Durangel.
a — Eh bien? lui demandai-je.
a — Je suis libre ! s'écria-t-il d'un accent de voix qui me fit tressaillir.
a — Libre!...
« — Oui, je ne suis plus prisonnier d'une femme ; je suis véritablement prisonnier de Jésus-Christ, vinctu$ Christi.
a Je fis un effort pour me retourner. Sa face rayonnait, et ma foi me fit entrevoir comme une auréole autour de son front... Le lendemain, il subissait l'atroce supplice des cent plaies. J étais présent. Il expira en répétant ce verset du Te Deum : « Te martyrum candidatus laudat exercitus. »
— Et vous, monseigneur?
— Moi, je fus reconduit en prison et plus tard relâché : je n'étais pas digne de mourir.
Falgouët demeura silencieux ; puis, avec une ferveur solennelle :
— Je vous supplie, monseigneur, de ne pas me repousser, dit- il. Oh! je vous le jure, moi aussi, comme le vénérable Philippe Durangel, j'arracherai le trait qui fait saigner mon cœur.
L'évêque l'enveloppa de ses deux bras, et, le serrant étroitement :
— Mon cher Théven, murmura-t-il, ce lieu est un sanctuaire. Nous y allons passer la nuit à prier pour
VOUS. Ce sera votre veillée des armes. Demain, vous revêtirez l'habit ecclésiastique et prendrez place parmi nos aspirants.
Un mois après, Thèven Falgouët, les cheveux coupés court, la barbe rasée, vêtu d'une soutane mal faite, absolument méconnaissable enfin, se promenait avec Victor Ferrall et M. Duport à travers les allées du séminaire des Missions. Il était joyeux et répondait par des éclats de rire à Ferrall, qui gesticulait et semblait se fâcher.
— Comment, s'écria-t-il, s'adressant à notre Breton, vous ne voulez pas conserver ce que vous avez écrit de votre roman ?
— Mon bon Ferrall, quand vous avez été assez gentil pour accepter mon mobilier de la rue de Grenelle-Saint-Germain , je n'ai fait aucune réserve. Je vous ai donné tout, tout, tout.
— Mais je trouve vos pages admirables, et j*exige que vous les gardiez.
— Admirables ! admirables !
Il rit de nouveau.
— Vous ne croyez donc plus à l'art ? demanda Ferrall avec une indignation contenue.
— Non, non ! s'empressa de répondre Falgouët.
— Alors, à quoi croyez- vous ?
Le nouvel aspirant tenait un livre sous le bras ; il le montra à son ami, qui lut sur la couverture: Cours de théolçgie^ par monseigneur Bouvier, éveque du Mans...
FerraU haussa les épaules.
— Bouvier ! fit-il avec un dédaigneux mouvement des lèvres, Bouvier ! Franchement, de Shakespeare tomber à Bouvier, la chute est profonde.
Les yeux de Falgouët étincelèrent; puis un nuage humide les voila, et des larmes y parurent.
— FerraU, dit-il avec un accent de mansuétude céleste, nous ne parlons plus le même langage ; il n'est donc pas étonnant que nous ne nous comprenions plus. Après mille preuves d'amitié, voulez-vous m'en donner encore une, la dernière?
Ferrall, troublé, ne sut que répondre par. up signe affirmatif.
— Permettez-moi de vivre et de mourif selon mon cœur, ajouta^ Falgouët.
Une cloche, dont un aspirant tirait la chaîne au bout du jardin, s'ébranla bruyamment.
— Je vous quitte, dit le Breton \ je vais à la leçon d^Histoire ecclésiastique.
— Mais, mon cher Théven... s'écria M. Puport, le retenant par le bras.
— Vous voulez sans doute m'entretenir de mon argent?
— Je me suis, en effet, occupé des placements; je les crois avantageux, et...
— Je vous remercie, monsieur Duport.
- Sans vouloir en entendre davantage, il s'esquiva.
Falgouët ne recevait guère, aux Missions-Etranr gères, d'autres visites que celles de Victor Ferrai! et de M. Puport, auxquels se joignait, de temps à autre,
Tétudiant Albert Brissonneau. Encore se lassa-t-il bientôt de voir ses anciens amis, et s evertua-t-il, sous un prétexte ou sous un autre, à se dérober à des entretiens qui ne l'intéressaient plus. Ferrall, lui tendant pour la centième fois Thameçon de la gloire littéraire, lui procurait la même fatigue intolérable que M. Duport revenant à satiété sur ses affaires d'argent, mises par lui dans le meilleur état. Cela devenait visible : Tâme de Falgouët était partie pour un autre monde, et tout ce qui se passait en celui-ci le laissait indifférent. D'abord, monseigneur Tamisier, lequel nourrissait l'espérance de voirie jeune aspirant reprendre à la vie du siècle, s'était complu à favoriser ses entrevues avec M. Duport, surtout avec Ferrall et Brissonneau; il avait même pressé ces deux derniers, pour porter un dernier coup à Falgouët, d'amener aux Missions quelques-uns de leurs camarades, et Salmon, Krûger, Bertrand, Verdier, éclatant de rire, avaient fait un jour irruption dans le séminaire de la rue du Bac. Mais quand 1 evêque de Lha-Ssa, avec sa pénétration admirable, eut flairé chez le néophyte, du reste empressé toujours à lui obéir, des répugnances insurmontables, il craignit de s'être montré cruel, et, fermant la porte aux importuns, lui permit de se repaître librement de solitude et de paix.
Théven Falgouët, débarrassé de toute obligation mondaine, ressentit un immense bien-être. Hier, une montagne pesait sur ses épaules et l'écrasait ; aujourd'hui, il se trouvait allégé de ce poids énorme et respirait à pleins poumons. Quel délicieux repos l Quelle
ineffable tranquillité ! Initié désormais aux choses intimes et tendres de la religion,- il pensa que les voies de Dieu étaient admirables, puisque, à travers tant d'obstacles, elles l'avaient conduit juste au point où était parvenue celle dont aucun effort n'avait encore aboli le souvenir dans son cœur. Ne jouissait-il pas, en effet, de la même retraite que Claire de Pierrerue? sa vie ne s'écoulait-elle pas dans les mêmes exercices de prière, de recueillement et de foi ? -
Monseigneur Tamisier, converti enfin à la vocation de Falgouët, veillait sur lui avec une sollicitude de tous les instants. Un nouveau départ pour les missions de l'extrême Orient lui ayant ravi le secrétaire qu'il s'était choisi après Tabbé Bresson, il chargea Falgouët de le remplacer. Ce fut de la part du pauvre aveugle un moyen ingénieux de s'attacher plus étroitement l'enfant qu'il chérissait, sans éveiller la jalousie, si prompte à s'allumer dans les maisons conventuelles. Désormais, non-seulement il enseigna à son élève préféré la langue chinoise, mais il lui fit lui-même un cours complet de théologie, prenant plaisir à éblouir pour ainsi dire cette intelligence d'élite de toutes les lumières du ciel.
Dans les premiers jours de décembre, l'évêque thibetain annonça à Falgouët que, le 24 du présent mois, veille de la Noël, une ordination générale devait avoir lieu aux Missions-Etrangères et qu'il recevrait la tonsure. La tonsure!... Quand monseigneur Tamisier l'eut quitté, notre Breton éprouva des transports qui tenaient du délire. La tonsure!... puis les ordres mineurs, puis le sous-diaconat, puis le diaconat, puis la prê-
trise, puis la Chine, puis le martyre, puis Claire de Pierrerue là-haut!... Il ferma tous ses livres, et, sauf deux ou trois lettres à répondre pour monseigneur, chaque matin, il ne fit plus rien, se préparant, avec une exaltation mystique tout à fait effrayante, à la grande cérémonie de l'ordination.
Cependant, les enivrements de la raison sont passagers comme les enivretpents des sens, et, après une semaine d'enthousiasme et d'extase, Falgouët devint plus calme. A la surexcitation qui tenait son système nerveux vibrant comme la corde d'un arc, succéda une mélancolie qui le détendit complétenient. Dans ces dispositions nouvelles, désertant presque à son insu la religion pour l'amour, il fit plus d'un retour vers le p^ssé. Une table en bois de sapin se trouvait dans la chambrette qu'il occupait s^u-dessus de l'appartement de iponseigueur Tamisier. Victor Ferrall et M. Duport avaient déposé plusieurs liasses de papier dans le tiroir assez profond de cette table, et Falgouët, comme s'il y avait là un piège tendu à sa voloi^té, s'était obstiné à ne pis regarder en ce tiroir. Un jour, il l'ouvrit brusquement et en retira un petit rouleau. C'étaient les premières pages de son roman. Il jeta un coup d'oeil rapide autour de lui, redoutant je ne sais quelle surveillance importune, puis, avec une avidité singulière, dévora tout le manuscrit. Il sourit. Ce sourire épanoui, qui échappe rarement aux lèvres du véritable artiste, car celui-là, visant l'inaccessible beauté, n'est jamais content de lui-même, annonçait pourtant chez Falgouët une sorte de satisfaction. Tout à coup, des feuillets
LE CARMEL DE VaUGIRAR1> 847
emmêlés de soii œuvre, uîi feuillet, s'échappant, glissa sur le parquet. Il discerna dé grandes iràies noires sur le papier et pâlit : il venait de reconnaître la gravure de Rosa Keller, représentant le moine dli Mônt-Cassin jeté par saint Benoît à la voirie. Ses yeux démesurément ouverts lurent la terrible légende : « Pecunia tua tecum sit in perdittonem.,. »
Notre héros, tenant d*une main lés feuilles de son manuscrit, de Pautre l'effroyable image, resta un moment debout, immobile, pétrifié, ne pouvant aller jusqu*à là cheminée, oti se consumaient entre deux briques quelques misérables débris de coke. Enfin ses jambes furent rnoins lourdes, son cerveau devint plus lucide et, faisant un pas, il lança dans le feu les papiers que retenaient ses doigts crispés. Il les regarda s'enfumer lentement, puis soudain s'enflammer. La gravure de Rosa Keller, au milieu de cet incendie, apparut à Falgouët dans toute sa beauté sinistre; il reconnut tous les personnages de cette scène épouvantable ; il se reconnut lui-même, surtout lui-même, couché dans la boue de ce charnier hideux, portant audessus du front, en manière d'auréole, le stigmate : Pecunia tua,..
tt Je vous restituerai votre argent, monsieur le marquis, je vous restituerai votre argent I » s'écria-t-il, reculant avec stupeur.
Le tiroir de la table de sapin était resté ouvert. Falgojiët, haletant, baigné d'une sueur froide, y prit pour cinq cent mille francs de valeurs, écrivit deux lignes à l'adresse du marquis de Pierrerue et glissa le
tout dans une grande enveloppe. Quand, le lendemain matin, ses devoirs de secrétaire l'appelleraient auprès de monseigneur Tamisier, il obtiendrait de lui de quitter, pour quelques heures, le séminaire des Missions, il irait rue Servandoni, verrait M. de Pierrerue et saurait bien le contraindre à accepter la donation qu'il comptait lui faire. Du reste, il fallait une fois pour toutes qu'il en finît avec le monde, car, la tonsure reçue, il était bien déterminé à considérer les Missions-Etrangères comme un cloître et à n'en franchir le seuil que pour aller rejoindre l'abbé Bresson au Thibet. Après tout, pourquoi le séminaire de la rue du Bac serait-il plus doux pour lui que ne Tétait pour Claire de Pierrerue le Carmel de Vaugirard?
Le lendemain, après sa méditation dans la chapelle Saint-François-Xavier, Falgouët, tout pensif, remonta dans sa chambre. La veille, il avait disposé sur sa table non-seulement lenveloppe adressée à M. de Pierrerue, mais encore deux autres enveloppes contenant, la première, deux cent mille francs pour Ferrall, la seconde , cent mille francs pour Brissonneau. En allant rue Servandoni, il devait s'arrêter rue de Grenelle, puis rue du Four Saint-Geimain.
Vers huit heures, au moment où le jour se dégageait d'un brouillard épais de décembre, Falgouët glissa les trois plis dans la poche de sa soutane et descendit chez monseigneur Tamisier.
— Mon cher enfant, lui dit l'aveugle, reconnaissant son pas, Véronique vient de me remettre une lettre.
Il paraît que l'on a ajouté sur la suscription le mot pressée. Tenez, lisez-la-moi vite.
Théven prit la lettre des mains de l'évêque et tressaillit : il avait reconnu récriture du marquis de Pierrerue.
— Eh bien ? demanda monseigneur Tamisier, impatient.
Falgouët tremblait de tous ses membres ; il rompit le cachet et lut :
a Monseigneur, ce Quand, au mois de mai dernier, ma fille prit a l'habit de Carmélite, à Vaugirard, vous voulûtes bien tt venir joindre vos prières à celles de tous nos amis, « les Organisateurs de la Société de Secours Intelleca tuels. Mademoiselle de Pierrerue fait sa profession « demain, 19 décembre, à dix heures du matin. Perct mettez-moi d'espérer, monseigneur, que vous hono- « rerez de votre présence cette belle cérémonie. Ma a sœur, que je quitte à l'instant, m'a dit que Claire tt éprouve quelque trouble ; mais moi je répète avec le « Psalmiste : Lœtatus sum in his quœ dicta sunt « mihi^ in domum Domini ibimus,
« Je dépose aux pieds de Votre Grandeur « l'hommage de mon respect.
« Abrial de Pierrerue. »
C'est à peine si Falgouët put articuler les dernières lignes de ce billet et si monseigneur Tamisier les entendit. La voix lui taisait défaut tout à coup. Il fut
contraint de s'asseoir. Il sentit comme si son âme tout entière s'en allait.
Cependant, l'évéque de Lha-Ssa, atteint lui-même par le coup qui écrasait notre Breton, ne trouvait pas une parole. Malgré l'orgueil à l'aide duquel il essaie de se hisser un peu, Thomme est si petit qu'une infortune suffit à l'accabler, à l'anéantir, à le supprimer. La religion, quand une vive douleur l'opprimait, n'empêcha pas monseigneur Tamisier de se réfugier, lui aussi, dans le silence, lequel est une sorte d'abdication de la vie. Hélas I le prêtre, que sa fonction supérieure devrait élever si haut au-dessus de nos misères, n'en appartient pas moins à l'humanité. Claire avait eu beau prendre rhabit au Carmel de Vaugirard, monseigneur Tamisier conservait encore l'espoir que le sacrifice ne serait pas consommé. Si M. de Pierrerue, tenace et farouche, persévérait dans ses résolutions, sa sœur, plus près du ciel, recevrait quelque lumière d'en haut et refuserait de marcher plus avant. Alcws Claire serait libre. Oh ! il délivrerait vite Falgouët... Mais non : la réalité impitoyable se dressait devant lui : aujourd'hui même, la victime allait être immolée. En proie à toutes les terreurs, à toutes les amertumes, à toutes les déceptions, le saint vieillard, sans qu'une syllabe tombât de ses lèvres serrées, se leva, fit quelques pas et sortit.
Falgouët avait suivi d'un regard hébété monseigneur Tamisier jusqu'à la porte. Il le vit disparaître et ne bougea pas. Longtemps encore il resta dans un complet affaissement physique et moral. Tout à coup il porta sa main droite à sa poitrine. Plusieurs boutons
de sa soutane, serrés par la crispation de ses doigts, qui tremblaient fébrilement, éclatèrent hors des boutonnières et se répandirent sur le parquet. Une rage sourde le soulevait. Il s'arracha le rabat pour ainsi dire à son insu. Il vit son visage dans une des vitres de la croisée ouverte et se montra le poing à lui-même, comme pour se défier. Vivement il passa la moitié de son corps hors de la fenêtre. Ciel ! allait-il se précipiter?
Falgouët se redressa, et, chose inexplicable, fit un signe de croix lentement. Qui sait si, pour échapper à quelque horrible tentation, il n'appelait pas Dieu à son secours? Le sang inondait maintenant sa face blême, et son œil, tout à l'heure atone, lançait des éclairs d'un feu sombre. Il fit deux fois le tour de la vaste chambre de monseigneur Tamisier, tantôt laissant échapper de profonds soupirs, tantôt des paroles qui ressemblaient à des cris étouffés. Enfin, vaincu par la violence d'une effroyable lutte intérieure, il bondit à la porte, l'ouvrit d'un mouvement brusque, et quatre à quatre dégringola le grand escalier des Missions.
Vingt minutes après, Théven Falgouët descendait de voiture devant le Carmel de Vaugirard. Il se précipita dans la chapelle ; mais la foule, qui l'avait envahie jusqu'aux tribunes, l'arrêta dès ses premiers pas. Il se hissa sur la pointe des pieds. Un Carme disait la messe. Il vit aussi quelques chaises clair-semées dans le chœur, et reconnut tous ceux qui les occupaient : MM^ de Pierrerue, de la Salvetat,de Nay-
rouse, Duport, monseigneur Ta mi sier. Il fallait absolument qu'il prît place parmi les Organisateurs de la Société de Secours Intellectuels. Comment parvenir jusqu'à eux? C'est triste à dire : à Téglise, comme au théâtre, il existe ce qu'on appelle à Paris les jours de première^ et si, pour un homme du monde, il est presque honteux de ne pas assister à la première représentation d'une pièce signée d'un nom célèbre, il ne Test pas moins pour un dévot de n'avoir pas paru aux conférences du prédicateur en vogue, aux vœux d'une pauvre fille entrant en religion, à la consécration d'un évêque dans la chapelle étroite de quelque communauté. De là, cette masse compacte, impénétrable, contre laquelle luttait Falgouët.
A la longue cependant son habit l'aida à fendre le flot. Devant un ecclésiastique déterminé à tout bousculer sur son passage, les plus récalcitrants cédèrent, et notre héros atteignit la Sainte-Table, balustrade de fer élevée sur deux marches de pierre de taille, entre la nef et le chœur. O désespoir I cette balustrade solide, aux lourds montants arrondis, se trouva fermée à clef. Devant cet obstacle imprévu, comme des oiseaux effarés, toutes sortes d'idées folles s'abattirent sur le cerveau de Falgouët, que la fièvre embrasait de toutes parts. Allait-il se cramponner à cette grille, l'escalader, la franchir, au grand scandale des assistants? Déjà il avait porté la main à sa soutane, et, la relevant pour ne pas s'entraver, il était sur le point de s'élancer, quand le membre de la Société de Secours Intellectuels placé tout au bas de la file —
M. de Pierrerue tenait la tête de la colonne — se retourna. C'était M. Duport.
— Comment, vous ici ? murmura-t-il, au comble de la surprise.
— Ouvrez-moi ! répondit Falgouët, dont les dents claquaient.
M. Duport, épouvanté, fit un signe au suisse, et la balustrade s'ouvrit aussitôt.
— Asseyez- vous là, dit M. Duport, offrant une chaise au jeune homme.
Puis, comme il le voyait fort pâle :
— Vous serez calme , n'est-ce pas , mon cher Théven ?
Falgouët ne répondit pas. A travers les lances de la grande grille accédant au Carmel, il venait d'apercevoir Claire de Pierrerue, et ses yeux, son entendement, son âme tout entière s'étaient tournés de ce côté.
La jeune fille, revêtue de l'habit de Carmélite, se tenait à genoux sur le devant d'une petite chapelle intérieure, le front, ceint du bandeau, collé contre une des logettes de fer, qu'il semblait vouloir forcer. Son visage était blanc comme la cire vierge ; elle avait rabattu ses paupières, bordées de longs cils, sur ses grands yeux bleus ; elle tenait un cierge dans sa main droite, laquelle, trop menue pour être aperçue, disparaissait sous les plis multipliés de sa grossière robe brune. Tandis que, dans le fond du petit sanctuaire intime du Carmel, plusieurs religieuses demeu-
raient en leurs stalles, immobiles comme des statues, deux Carmélites, debout aux côtés de Claire, s'agitaient à toute minute, tantôt, selon les nécessités de la cérémonie, invitant la novice à se lever ou à se remettre à genoux, tantôt lui retirant le cierge ou le lui rendant. Bien que le voile noir masquât absolu-^ ment la face des deux marraines, Falgouët n*eut aucune peine à reconnaître dans l'une d'elles la Supérieure du Carmel, la sœur du marquis, Claire-Antoinette de Pierrerue.
L'Officiant descendit les trois marches du maîtreautel. Il s'avança vers la grande grille. Il se planta devant la novice, toujours agenouillée, et murmura des oraisons que son œil lisait en un rituel ouvert devant lui.
Tout à coup, élevant la voix :
— Venij sponsa Christi! s'écria- t-il (i).
Falgouët, attentif au moindre mouvement de Claire,
la vit se lever lentement.
— Adsum! (2).
Ce mot fut plutôt un soupir s'échappant de la poitrine oppressée de la jeune fille qu'une réponse ferme et résolue.
Falgouët éprouva une commotion qui mit son cerveau dans un complet désarroi. La tête lui tournait. Il fut contraint de s'asseoir. Stupide, il regarda les
(i) Venez, épouse du Christ.
(2) Me voici.
dalles à ses pieds, et, comme si celaTintéressait, compta les fentes et les écornures de la pierre.
Un bruit sourd, prolongé, eut lieu dans Fenceinte de la chapelle. Tous les fidèles se mettaient debout, car rOfficiant, qui avait regagné le maître-autel, les deux bras levés vers le tabernacle, venait d'entonner le Te Deum.
Falgouët se dressa sur ses jarrets et fit deux pas en avant. O joie! ô douleur ! les yeux de Claire s'arrêtèrent sur lui. Enfin elle Tavait vu ! Falgouët, enivré, en proie à une sorte de vertige, voulut avancer encore ; mais M. Duport, s'interposant, l'empêcha d'aller plus avant. Il recula tout honteux; puis des paroles indignées tombèrent de ses lèvres rigides comme le marbre.
— C'est infâme! cest infâme! articulait-il.
Cependant le Te Deum continuait.
« SanctuSy Sanctus, Sanctus!,,, » chantait joyeusement la voix vibrante de M. de Pierrerue, très perceptible au milieu des voix des assistants.
Falgouët sentait au front le battement de ses artères comme autant de coups de marteau. Des fourmillements intolérables exaltaient sa chair, brûlaient tout son corps. Qu'allait-il devenir? Il l'ignorait. Ce qui était évident, c'est qu'il ne pouvait plus supporter le spectacle des tortures infligées à celle qu'il aimait. Que ferait-il? Tout. A chaque seconde, sous le débordement d'une passion qu'il avait crue étouffée, anéantie, et qui renaissait plus violente, plus indomptable que
LE CARMEL DE VAUGIRARD SSy
jamais, il prévoyait qu'il allait commettre quelque attentat monstrueux, quelque forfait inouï. Fondrait-il sur M. de Pierrerue et Tégorgerait-il au pied de l'autel? Oh ! s'il eût pu mettre le feu à cette chapelle odieuse, brûler le Carmell...
Les deux marraines de Claire la débarrassèrent du cierge, substituèrent un voile noir à son voile blanc, puis la firent reculer de quelques pas. Falgouët vit alors ce qu'il ne lui avait pas été donné d'apercevoir encore : sur un tapis en grosse laine s'étalait une longue croix formée de fleurs artificielles : roses, œillets, primevères, et de petits rameaux de buis. Que signifiait cette croix singulière? La Supérieure fit un signe à la novice. Celle-ci posa ses deux genoux à l'extrémité inférieure de la croix.
Le Te Deum ébranlait toujours les voûtes...
Falgouët, qui s'était enfoncé les poings dans la bouche pour réprimer une insurmontable envie de crier, crut voir des larmes dans les yeux de Claire de Pierrerue. Qui sait, peut-être à ce moment même luttait-elle contre sa terrible tante? La Carmélite Claire-Antoinette, d'un geste impérieux, désigna de nouveau la croix de fleurs à sa victime, laquelle, à bout de force pour résister, s'y coucha les bras étendus. Un linceul était là tout préparé; la Supérieure le déroula lentement sur la religieuse, immobile, muette, morte.
Ce fut le dernier coup pour notre héros. Rejetant sa chaise et repoussant M. Duport, il surgit au milieu du chœur, criant :
— Elle pleure I elle pleure !
Puis, avant qu'aucune main pût le saisir, enlevé de terre par un élan de bête fauve^ il s*élança désespérément contre la grille du Carmel.
Un cri s'éleva de toutes les parties de Tassistance : le jeune homme, la poitrine transpercée en plusieurs endroits, après s'être tenu debout cinq secondes, souriant à Claire qui avait rejeté son linceul pour le regarder, venait de s'affaisser sur les dalles du chœur.
Théven Falgouët fut couché sur le tapis qui recouvrait le marchepied du maitre-autel. Le sang s'échappait à flots par trois blessures béantes. Une des lances de la grille avait pénétré dans sa poitrine à une profondeur de dix centimètres environ. Sauf M. Duport, lequel courait dans Vaugirard à la recherche d'un médecin, tous les membres de la Société de Secours Intellectuels entouraient le moribond.
— Quelle joie ! je vais mourir ! dit-il à monseigneur Tamisier.
Sa voix faiblissait.
Soudain, ses yeux, qui étaient restés fixés du côté du sanctuaire intime du Carmel, n'apercevant plus Claire, disparue avec les religieuses effarées, s'arrêtèrent sur M. de Pierrerue. Ils étincelèrent.
— Assassin ! assassin ! s'écria-t-il, détournant la face avec horreur.
— Mon enfant, mon pauvre enfant ! répétait monseigneur Tamisier , égaré , le visage ruisselant de larmes.
Cependant M. Duport ne reparaissait pas, et le sang,
qu'on avait essayé d'arrêter avec des linges, avec la nappe même de l'autel, s'épanchait toujours. Falgouët blêmissait; ses mains, que monseigneur Tamisier pressait dans les siennes, devenaient de plus en plus froides. Brusquement il fit un effort et prit dans la poche de sa soutane, ouverte de haut en bas et d'où s'échappa le cordon noir dérobé à mademoiselle de Pierrerue, les trois enveloppes qu'il y avait glissées le matin; son œil, éteint à demi, chercha la plus grande, adressée à M. de Pierrerue; enfin il la reconnut, et, par un reste de force, la tendant au marquis, il murmura :
— Votre argent... pecunia tua,,, tecum...
Avec ces mots s'exhala son dernier soupir.
Le 3 novembre 1862, douze ans environ après cette catastrophe, Victor Ferrall, parcourant au hasard le journal V Opinion Catholique, étalé sur une table du café Procope, où il avait Fhabitude de déjeuner, lut cette courte note au bas de la troisième page :
Hier, est mort, dans un âge avancé, le marquis
Claude Abrial de Pierrerue, Fondateur de la Société
de Secours Intellectuels. Ses obsèques auront lieu aU"
jourd'hui, à midi précis» On se réunira à la maison
mortuaire, hôtel Servandonij rue Servandoni.
Ce jour-là même, Ferrall, dont la situation comme
auteur dramatique n'est plus contestée, devait lire son beau drame Amauld de Brescia aux comédiens de rOdéon. Il déjeuna à la hâte, courut au second Théâtre- Français, demanda un sursis de deux heures, puis s'achemina vers la rue Servandoni. Deux idées le poussaient : l'une, généreuse, celle de rendre un hommage . délicat à la mémoire deThéven Falgouët, en assistant aux funérailles du père de Claire de Pierrerue; l'autre, plus égoïste, celle de connaître comment avait fini l'homme terrible qui avait précipité son ami dans la mort, et qui sait? peut-être d'en retirer quelque profit pour son art. Le temps était froid, mais beau. En passant devant Saint-Sulpice, Victor Ferrall ne fut pas trop surpris de voir la façade de l'église tendue de noir. Falgouët n'avait-il pas laissé cinq cent mille francs à M. de Pierrerue? Un instant, il regarda les hommes qui appendaient de brillants cartouches armoriés aux chapiteaux des colonnes du péristyle. Il fit un retour vers le passé, et, songeant à tous les déboires, à toutes les démarches honteuses, à toutes les lassitudes que lui avait épargnés à lui-même le legs de json malheureux ami, il sentit des larmes lui remplir les yeux.
Joseph, le doniestique de M. Leclerc, balayait la cour de l'hôtel Servandoni.
— Au cinquième, monsieur, dit-il à Ferrall.
Au cinquième étage, une petite porte était entrebâillée; Ferrall y frappa discrètement. La porte s'ouvrit, et M. Duport parut.
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— Gomment l vous, monsieur? s'écria-t-il avec un élan de joiç triste.
— JefusTami de Théven Falgouët, et la mort de M. de Pierrerue ne pouvait me trouver indifférent.
M. Duport l'attira dans l'intérieur d'une de ces chambres d'hôtel garni, aux papiers moisis, aux meubles disparates et ruinés. Tant de pauvreté portait au comble l'étonnement de Ferrall : M. de Pierrerue avait-il encore englouti dans son œuvre les cinq cent mille francs de Falgouët? Il était sur le point de questionner M. Duport, quand celui-ci, poussant une porte vitrée, lui montra, en une pièce d'aspect aussi misérable que celle oîi il venait d'entrer, le cercueil du marquis de Pierrerue. Il était disposé sur deux chaises de grosse paille; quelques cierges brillaient devant la courte nappe blanche qui recouvrait la longue boîte de sapin ; une religieuse , une seule, marmottait des prières dans un coin. Ce dénûment, cet abandon épouvantable donnèrent le frisson à notre poète dramatique.
— Mais où sont les membres de la Société de Secours Intellectuels? demanda- t-il. Quoi ! dans un moment aussi terrible, aussi solennel^ on vous laisse seul
M. Duport referma doucement la porte vitrée et offrit un siège à Ferrall.
— La Société de Secours Intellectuels^ lui dit-il, n'existe plus depuis deux ans. Quant aux Organisateurs, il ne reste plus que moi. Monseigneur Tamisier
mourut le premier, puis M. de la Salvetat, puis M. de Nayrouse...
— Et ceux que vous ne cessâtes de secourir, ceux que M. de Pierrerue appelait ses enfantSy où sont-ils ? Je n'en vois pas un dans cette chambre.
— Peut-être n'ont-ils pas connu la note insérée àidiïisV Opinion Catholique, HélasI j'aime mieux croire à l'ignorance des hommes qu'à leur ingratitude.
— L'homme est lâche, monsieur Du port; en assistant aux funérailles de M. de Pierrerue, ses obligés ont craint de proclamer trop haut les services qu'ils reçurent autrefois de lui.
— Chut!
— A propos, et Grippon, gorgé des bienfaits de toute la Société^ où est-il?
— Je ne l'ai pas revu.
Après un silence, dévoré de curiosité, Ferrall reprit :
— Mais la fortune léguée par Théven Falgouët à M. de Pierrerue?,..
— Ne parlons pas de cela, je vous en prie, interrompit vivement l'ancien banquier de Louis XVI IL Qu'il vous suffise de savoir que dix années de bien* faisances de toute sorte, dans ce quartier intelligent et pauvre, absorbèrent les cinq cent mille francs de votre ami.
— M. de Pierrerue ressuscita sans doute la fameuse Société de Secours Intellectuels?
— Il la ressuscita.
— Et vous n'eûtes pas assez d'influence pour l'arracher à sa ruineuse folie ?
— Monsieur, à la mort de Théven Falgouët, j'avais encore quelques mille livres de rente, et il ne me reste rien aujourd'hui. Pour garantir à M. le marquis de Pierreruele pain quotidien jusqu'à hier. Dieu seul sait à quelles démarches il m'a fallu descendre. Monsieur, ce grand homme était un enfant. Savez-vousce qu'il voulait faire, quand nous n'eûmes plus un sou ? Il voulait se laisser mourir de faim... Je ne mérite aucun blâme.
Ferrall serra les mains du vieillard avec un attendrissement mêlé de respçct.
— Mademoiselle de Pierrerue, demanda-t-il, lui avez-vous annoncé la mort de son père?
— Cela ne m'a pas été possible : je ne sais pas où elle est.
— Elle a donc quitté le Carmel de Vaugirard ?
— i Je l'ignore ; le tait est que, depuis huit ans, époque où remonte la mort de la sœur Glaire-Antoinette de Pierrerue, M. le marquis, qui n'eut plus accès dans l'intérieur du Carmel, est resté absolument sans nouvelles de sa fille. Que de fois ne l'ai -je pas pressé d'écrire au Général des Carmes, à Rome ! Il me répondait toujours :
« — Rassurez-vous, nous reverrons Claire au ciel... »
Au même instant, le commissaire des morts, suivi de quatre hommes, dont la livrée funèbre dénonçait les fonctions , entra. M. Duport ouvrit la porte vitrée.
Quand le cercueil de son ami qu'on emportait passa devant lui^ ce vieillard, qui jusque-là avait pu contenir ses larmes, les laissa déborder à flots. Ferrall lui offrit son bras et le soutint en descendant Tescalier.
Un splendide catafalque se dressait au milieu de l'église Saint-Sulpice, et les orgues, de toutes leurs voix, chantaient le terrible Dies irœ, La nef ne pouvait contenir la foule, qui débordait sur les bas-côtés du monument.
« A la bonne heure! d pensa Ferrall.
Mais sa surprise fut grande lorsqu'il vit les employés des pom];>es funèbres, au lieu de porter le cercueil de M . de Pierrerue vers le luxueux catafalque, entouré de hauts candélabres d'argent, le déposer sur deux misérables escabelles de bois, à l'entrée de Téglise.
— Que signifie cela? demanda- t-il.
— Cela signifie, monsieur Ferrall , que M. le marquis de Pierrerue ne laisse pas deux millions de fortune, comme le comte d'Etrépagny, répondit une voix chevrotante.
Il se retourna et n'aperçut que le donneur d'eau bénite, enseveli sous son carrick.
— Prenez mon eau , elle ne fait de mal à personne , mâchonna celui-ci lui tendant le goupillon.
— Grippon î s'écria M. Duport.
— Né dans l'Eglise, je devais y mourir. C'était écrit.
— Vieux libertin! interjeta Ferrall, ce sont les
filles qui vous ont mené jusqu'ici.
Grippon leva les yeux aux voûtes.
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— L'esprit est prompt et la chair est faible, murmura-t-ild'unairde componction... Spiritus promptus est ^ car 0,,.
Un prêtre auxiliaire de la paroisse — quelque pauvre diable d'Espagnol sans doute — interrompit le' latin de Grippon, ancien élève du séminaire de Saint- Nicolas du Chardonnet. Il dégoisa vingr paroles inintelligibles, donna un coup d'aspersoir^ puis se retira vivement.
Les hommes consolidèrent le cercueil sur le corbillard, puis Ton se dirigea vers le cimetière Montparnasse.
Cependant Ferrall avait grand'peine à contenir son indignation. Quoi î c'étaient là les funérailles que la religion catholique faisait à l'homme qui lui avait sacrifié sa fortune, sa famille, sa vie? Un prêtre auxiliaire, un simple prêtre auxiliaire pour le marquis de Pierreruel Des escabelles, de simples escabelles, pour ce grand mort dont TEglise entière aurait dû mener le deuil! Il n'en revenait pas. Non, non, même au temps où, exalté par les théories radicales d'un père républicain, il faisait, lui aussi, profession de détester le clergé, il ne lui eût point supposé ce noir égoïsme, cette cupidité impitoyable, cette atroce ingratitude.
— Vous allez protester, mon cher monsieur Duport, dit-il exaspéré, mais je trouve vos prêtres hideux. Ils ne croient plus au ciel ; ils croient à la terre, car la terre c'est l'argent : ils n'ont pas d'autre foi!
rv
Le vieillard, anéanti par une douleur écrasante, au lieu de répondre à Ferrall, ne sut que balbutier dans les sanglots ;
— Mon noble ami... je le perds!... Il était bon , il était grand , il était sublime 1 Je suis seul à présent.
Au cimetière, malgré les instances très- vives de Ferrail^ M. Duport voulut rester dans les sillons de la fosse commune jusqu'à la dernière pelletée de terre. Quand tout fut.fini, il prit des mains de Joseph, lequel avait accompagné le convoi en souvenir du bien que le marquis avait fait à sa mère, une modesce croix de bois noir, et la planta lui-même dans le tertre de la tombe. Cette croix portait quatre mots écrits en lettres blanches et qui résument admirablement, selon nous, toute l'existence du marquis Claude Abrial de Pierrerue.
Nous reproduisons cette épitaphe dans sa simplicité grandiose :