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Le marquis de Pombal

A peu de diptance de Lisbonne, dans un endroit retiré au bord de la mer, des groupes d'hommes du peuple buvaient et fumaient à la porte d'une petite taverne. Pêcheurs et cultivateurs de ces parages, ils portaient le bonnet de laine pointu , la veste courte rouge ou bleue sur une chemise de toile blanche et un pantalon semblable , relevés de manière à laisser les bras et les jambes nus. Les buveurs étaient garantis du soleil par des pampres de vignes allant d'un myrte à un autre, et assez humides de la poudre de la mer, qu'apportait le vent du matin , pour rafraîchir l'air qu'ils respiraient.

— Camarade?., dit Jacques le pécheur, puisqu'un

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boit sans cesse à la santé de tel on ie], ne. poiiri-ait-on aussi fumer à la santé de quelqu'un ?

— Et en l'honneur de qui \nudrais-tu allumer ton cigare de contrebande?

— En l'honneur de Sébastien Carvalho, marquis de Pombal et notre gracieux ministre, afin de lui rendre en fumée ce que nous lui otons en espèces, en venant consommer ici l'excellent mnnillo que les forbans apportent sur ces cotes.

— Eh bien ! va lui porter ton toast sur la place du palais où ou vient justement d'élever une belle statue à sa ressemblance.

— Vrai Dieu ! il n'y a pas besoin d'aller si loin pour le voir, on retrouve cet homme en tout lieu, par toute sorte de miracles qu'il accomplit aussi facilement que je bois ce verre de vin.

— C'est vrai ça. Il a fait reconstruire lïun coup de main toute la ville de Lisbonne , où le tremblement n'avait pas laissé pierre sur pierre. ]']n ma foi, elle u"a pas perdu au change.

— Et quand il n'y avait plus de navires dans le port, plus de marchandise dans les magasins, il a trouvé des vaisseaux tout neufs et des denrées pour les charger.

— Et les campagnes donc , qui étaient de vrais déserts, etoCi il a mis des blés, des vignes, ijui poussent comme par merveille... Aussi vrai que voilà du fin Porto, je salue son excellence dans chaque vaisseau que j»' ^()i? sortir du port, et je lui ote mon bonnet

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devant cbaqup mois^Fon qu»^ je l]-on\p en nmn rlipmin.

— Tu oublies le plus beau, camarade. C'est cette colonnade de deux cents potences qui entourent la ville, soutenant chacune leur pendu.

— C'est parbleu vrai , il les a un peu rudement menés, ces brigands qui fourmillaient partout, comme si «îtremBlement de terre avait lait des trous dans le sol pour laisser sortir des démons... Ils volaient tout ce qui restait dans les ruines, en plein jour, à force armée. On aurait dit que Tincendie et l'inondation, en partant, avaient chargé ces valets fl'enfer d'achever leur besogne.

— Rien ne lui coule, à ce marquis de Pombal. Élever des monuments ou des gibets, créer des soldats ou prendre des voleurs, ça lui est égal. Il commande aux hommes comme s'il était roi, et au roi comme s'il était Dieu.

— Hein! il pourrait bien y avoir quelque chose de cela. Ceux qui l'approchent disent que le marquis de Pombal n'est pas un homme comme un autre. Son visage est toujours impassible, on ne l'a jamais vu rire ni pleurer, et les années ont beau venir pour tout le monde, lui, il reste toujours jeune et dans sa beauté comme dans son esprit.

— 11 faut bien qu'il soit Dieu ou diable, pour tenir en bride ces vieux nobles révoltés contre le roi José, qui leur ôte ce qu'ils appellent leur? privilèges, et ces

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enragés de jésuitfs, excommuniés el chassés parle saint clergé de Lisbonne ; tons ces gens à cabales, à révolutions, qu'il tient dans sa main comme je tiens dans la mienne ce verre de vin de Madère.

— Et puisse-t-il tarir cette race impie jusqu'à la source, aussi sûrement que tu. vas vider ce verre jusqu'à la dernière goutte.

— Dieu le veuille ! mais ce n'est pas aussi facile à faire qu'à dire. Il y a parmi les jésuites, ce fameux père Malagrida, qui ne se tiendra pas pour battu, tant qu'il lui restera une goutte de sang dans les veines.

— Je le crois parbleu bien, il a plus de pouvoir à lui seul que tous les jésuites ensemble.

— Mais le saint Père l'a excomunié.

■ — Il ne s'en soucie guère ; on dit qu'il a des entretiens secrets avec Dieu même et la Vierge en personne.

— lia été déporté au fond des îles.

— Il s'en soucie encore moins : il a le pouvoir de ^se transporter en une minute où bon lui semble j mers

et montagnes ne le gênent en rien du tout.

-~ Et cela est si vrai, qu'il était ces jours passés au Brésil, et qu'on l'a vu dernièrement sur le continent.

— Sur le continent, (jue dis-tu donc, on l'a vu en Portugal , et tout près de Lisbonne.

— Et laisse-nous donc tranquille avec tes contes; est-ce qu'on va s'inquiéter do quelques fous, quand on a un bon prince et un bon ministre, qui donnent paix et prospérité.

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En ce moment il se trouva, au milieu des pêcheurs, un très-jeune homme dont l'apparence ne différait guère de la leur qu'en ce qu'il était bien chaussé et drapé avec goût d'un manteau bleu doublé de rouge.

Il frappa sur l'épaule de Jacques, et répondit à ces dernières paroles :

— Et pour comble de bienfaits, ce bon gouvernement garde pour lui le monopole du tabac, afin d« vous laisser même la jouissance de le tromper un peu, en venant ici fumer des cigares de contrebande.

— Il parait, dit un des assistants, que vous êtes disposé à en faire autant.

En effet , le jeune homme prit place et se mit à boire et à fumer avec les pêcheurs.

— C'est si bon, n'est-ce pas, dit-il, de frauder l'amende et de narguer la prison?

— C'est un plaisir qui en vaut bien un autre.

— Mais hâtez-vous d'en jouir, reprit le nouveau venu; le plaisir passe vite, et surtout en fumée... Peut-être avant ce soir cesserez- vous de savourer avec tant de goût cette feuille de manille...

A peine avait-il dit ces parales qu'on vit arriver de loin des personnages d'aspect peu agréable.

— Jour de Dieu! s'écria Jacques, qu'est-ce que je vois descendre de la colline... Un homine portant le ruban rouge, le bâton blanc de l'alguazil ... des hommes

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armés... Par tous les diables, ceci ressembla plus à des otiiclers de police quà des amis...

Le magistrat descendu de son mulet , montra en elîet les signes de sa dignité.

Aussitôt tout ce peuple dégourdi, effronté, tapageur, demeura frappé de stupeur, et laissa tomber la pipe encore fumante.

— Au nom de la loi, dit l'exempt, je vous arrête; \ous, cousominateurs de denrées prohibées, pour vous faire payer l'amende imposée , et vous, vendeurs de ces olîjets, pour être,conduits en prison.

Et ces braves gens, toujours consternés, le bonnet et le courage bas , se rangèrent de bonne foi du côté des agens de justice et se disposèrent à les suivre. Il ne restait plus que le jeune homme en manteau bleu, tenant ferme dans la citadelle des tables et des bouteilles, et gardant son poste au milieu des verres et des calumets.

— Avez-vous entendu la sommation, jeune homme? dit Talgnazil.

Une énorme colonne de fumée, la plus chaude et la plus odorante, envoyée au \isage du magistrat, fut sa seule réponse.

Ne pouvant se contenter de cet argument , l'exempt interpella de nouveau le fumeur récalcitrant :

— Eh bien! beau fils, n'en tendez- vous pas que vous êtes prisonnier au nom du rui?

DE rOMliAL. '

— Non, cai- je suis lilre ail iioni du niaviiuib de Tomba I.

Alors il tira de de!?sous sou manteau et déroula un parchemin contenant un édit qui proclamait la liberté du commerce de tabac et qui venait d'être revêtu du sceau du niinistre.

Aussitôt on rendit mille actions de grâce au fa\orable messager; les bonnets volèrent en l'air avec mille acclamations de joie, et des vivats adressés au marquis de Pombal '.

Les agens de justice s'en allèrent, l'ordre se rétablit dans la taverne en libations nouvelles et en cigares rallumés... Mais bientôt l'ardeur se ralentit; en parlant du bonheur qu'apportait cette nouvelle liberté de commerce , la gaieté disparut; peu à peu les furaem'S laissèrent éteindre la précieuse étincelle , et s'éloignèrent.

— Je vous'l'aN ais bien prédit, répéta le jeune homme au dernier qui partit, que la Havane allait perdre de sa saveur. Le plus grand charme qu'on puisse ôter a|jL plaisir est celui du fruit défendu.

Celui qui parlait ainsi ne suivit point ses compagjjous de table; il resta à errer sur le bord de la mer. A en juger par sa grande jeunesse, il allait sans doute

' La libellé du comuferce de labai', donnée par un édil du 12 sep- Icnibre 1759, fut rcrue avec uu eiilliousiasine par le peuple portugais, et lit le plus gratid noiid)rc de partisans au niinislcre da marquis de Fombal. (Rabbc, hi^lorinue du F.)

chercher à la frange de la vague les petites coupes de nacre rose qu'elle apporte sur le sable. Riais si on s'en lapportait au caractère de pensée profonde, prématurément inscrit sur son front, il allait méditer sur les choses de la nature en face de son plus grand spectacle. Ou bien plutôt, il allait rêver d'amour au bruit des flots, si Ton en croyait l'exaltation de son regard, la mélancolie de son sourire qui semblaient le révéler, la beauté de visage et le charme de toute sa personne qui devaient l'appeler.

Quoi qu'il en fût, le jeune homme, caché dans les inassifs d'orangers du rivage , tenait ses yeux avidement attachés sur un point lumineux qu'on voyait au loin sur la mer.

Ce n'était d'abord qu'une paillette jouant sur l'eau, mais le point lumineux grandit, se développa, et devint un bateau en forme de cygne , au cou et aux ailes argentées, aux voiles de soie blanche, au pavillon brodé d'armoiries éclatantes. Des rameurs richement vêtus manœuvraient à la poupe et à la proue : au milieu s'élevait une tente brodée de mille ramures d'argent, sous laquelle était assis un jeune homme, et, près de lui, une femme portant la mantille de dentelles et le diadème de perles, signe de la plus haute condition.

Le cavalier disait à sa compagne :

— Comme le temps a parfois des révolutions rapides! Il y a une année à peine , cette mer, maintenant si

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calme et si belle , lançait des trombes horribles sur le rivage, qui lui jetait à son tour des édifices écroulés comme des grains de sable emportés par le vent. Les habitants de ce bord étaient dans une nuit profonde; une voûte de noire poussière s'étendait sur leur tête, et le sol s'écroulait sous leurs pas. 11 n'y avait plus pour les malheureux ni ciel ni terre... Quelques jours se sont écoulés , et la mer paisible se promène sur ce» prairies d'algues-marines à l'ombre de ces saules. Le rivage s'est couvert de verdur^ et de fruits. Le génie d'un grand homme a relevé la ville de ses ruines, Lisbonne jouit sans mélange de son retour à la vie ; et moi, si morne, si indifférent, si froid, moi, qui me croyais enveloppé pour toujours dans ce linceul de solitude et de tristesse , le plus doux soleil est venu briller sur moi, et je me suis ranimé comme ce rivage ! Vous m'avez aimé, Thérésa, et toute une jeunesse d'émotions nouvelles et charmantes, de joies vives et de longs bonheurs est revenue en moi.

— Quel était donc cet homme si étonné du bonheur, si reconnaissant d'un peu d'amour ? Hélas ! c'était le roi de Portugal, don José I"", assis en ce moment auprès de sa belle maîtresse, la comtesse de Tavora.

— Vous avez d'autres sujets de joie et d'orgueil, mon cher seigneur, lui dit-eile , votre royaume retrouve aujourd'hui toute la grandeur que lusurpatiofi des Espagnols lui avait longtemps ravie, et vou&

avez pris place au rang des piemiei'!? souverains de l'Europe.

— Ma Thérésa, je n'étais pas t'ait, je vous assure, pour la profession de prince : les labeurs de la royauté étaient trop pénibles pour moi, et j'ai très-bien fait de les remettre aux mains de Sébastien Carvalho de Pombal, que la nature avait créé bien plus souverain que moi. Les splendeurs de la couronne ne me touchent pas; mon âme n'était faite que pour aimer; je ne vois mes richesses que dans les diamants dont je peux couvrir votre front; je' n'aime de pourpre royale que celle de ce beau soleil qui nous enveloppe tous deux; je ne me sens roi qu'à vos genoux.

— Nous étions bien faits l'un pour l'autre, don José. Moi aussi je suis étrangère au milieu des grandeurs. J'ai toujours senti que j'aurais été heureuse de passer ma vie dans une de ces cases de bambous et de feuilles de palmiers qui couvrent les rives indiennes où je suis née. J'ai Ijesoin d'ombre et de solitude; j'ai besoin que personne lie me regarde vivre pour respirer à l'aise; j'ai l>esoin que personne ne m'envie pour être tout-à-fait heureuse ! et il y a eu plus de douleurs que de jouissances pour moi à trouver sur le trône l'homme que j'aimais.

— Et la plus grande de ces douleurs, que vous ne dites pas, Thérésa, t!st celle de vous trouver par cet amour en opposition avec votre famille^, une des plus puissantes de celte noblesse qui se croit lésée dans ses

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droits, et qui s'est mise eu guerre ouverte avec son souverain.

— Paix, uiouseigueiu'. Oubliez i'iujustiee de Ja famille des Tavora^ oubliez la liainc de toute la race des hidalgos! Je vous aime assez pour compenser par mon amour toutes les inimitiés possibles. A toute heure du jour et de la nuit, quand votre cœur vient à penser, vous pouvez dire : On m'aime, on songe à moi> on serait prêt à donner la vie et l'éternité pour moi. Le matin, quand vous ouvrez les yeux, la première personne que vous voyez de» fenêtres de votre palais est une femme éveillée avant vous pour épier votre réveil, pour venir respirer l'air des ombrages qui vous en- ' tourent, embrasser du regard la demeure qui vous renferme, avec cette tendresse qui fait aimer même de froides murailles. Et le soir, quand je vous quitte, les fleurs de mon bouquet, éparses partout autour de vous, sur votre luth, sur vos instruments de chasse, sur vos livres de piété, sur votre manteau royal, mêlent ma pensée à tout le cours de votre vie pour l'adoucir et le parfumer.

— Oh oui ! Thérésa, vous seule me faites aimer cette existence pleine de taat de contrainte et d'ennui , et ijui doit être si rapide si j'en crois les aveux des médecins et le mal (jui me consume... Je suis heureux partout auprès de vous. Ainsi, en ce moment, je jouis de regarder vojre image si Jiien pemte dans le miroir

/ de la mer, je me plais à suivre les gracieux nsouve-

nients que l'air imprime aux boucles de vos cheveux, et je ne sais où nous conduit. cette nef qui semble glisser sur les eaux , comme le cygne qu'elle représente, pour le seul plaisir d'y voguer.

— Vous ne le savez pas; je vais vous le dire. Nous allons passer devant ce golfe boisé de lauriers immortels, devant cette grotte tapissée de nacre, devant cette rive couverte d'aloès et de gazons parfumés, et nous ne nous arrêterons point. Mais quand nous trouverons une roche escarpée, surmontée d'une chapelle en ruine, c'est là que notre barque mouillera et que nous descendrons.

— Et dans quel dessein, dona Thérésa.

— J'ai aujourd'hui vingt ans, mon seigneur; je pense que Dieu doit nous être favorable dans ces jours de naissance qui lui rappellent qu'il nous a envoyés sur la terre pour nous protéger; je vais lui demander, dans cette chapelle consacrée dès longtemps, le retour à la santé de notre souverain bien-aimé, et déposer^en offrande, sur son autel, ce collier de perles précieuses.

— Enfant.

— Oh ! laissez-moi ma dévotion d'enfance ! c'est tout ce qui me reste de ma vie passée , de ma vie d'innocence dans le sein d'une famille pieuse, de mes journées de jeune fille dont chaque heure pouvait être bénie.

Un instant après, dona Thérésa quitta le prince, qui demeura dans le bateau royal, et arriva seule avec une camériste ^ur la plate-forme où , non loin de la

petite taverne que venaient de quitter les buveurs, se trouvait une chapelle dédiée à Sainte-Appoline, abandonnée par le culte depuis qu'une secousse du tremblement de terre avait fait enfoncer en partie une de ses murailles dans le sable, où elle demeurait penchée comme une nef légère voguant sur le côté ; mais toujours visitée par la dévotion, qui connaissait le pouvoir dont la sainte jouissait dans le ciel, et les grâces qu'on pouvait obtenir par son intervention. Tout autour de la chapelle, étaient de hautes roches à pic qui avaient été aussi ébranlées à leur base, et, inclinant du même côté , semblaient un champ de rochers pliant sous le vent ; des lianes et des pampres touffus, qui pendaient de leur sommet surplombant jusqu'à terre, formaient des retraites profondes sous leurs réseaux.

La comtesse Thérésa de Tavora prit le sentier qui conduisait au vieux temple. Attirée par Taraour seul à la place de maîtresse en titre du roi , Thérésa n'en éprouvait pas moins les dédains et le blâme d'une noblesse altière. Dans sa grandeur humiliée, elle venait confier ses tristesses aux saintes du ciel qui, plus riches en vertu que les mortelles, ont plus d'indulgence à répandre. Elle venait surtout demander à sainte Appoline la guérison de son royal amant, atteint d'une mélancolie profonde et maladive , et faire à la sainte un de ces vœux par lesquels les humains pensent arracher aux habitants des cieux des faveurs trop difficiles à obtenir.

Connue la jeune feninie arrivait sur la colline, elle vit venir de loin un groupe de personnnes masquées. L'usage permettant alors de porter parfois le masque hors des temps de carnaval , cette rencontre n'avait rien d'eiFrayant. Cependant Thérésa préféra ne pas être exposée à des regards peut-être trop hardis, et se retira avec sa camériste dans une des grottes formées par les rochers et les rameaux pendants de leur cime.

Lorsque les masques furent arrivés sur le plateau de la chapelle, d'autres personnes, dont le visage était également caché , vinrent les rejoindre de plusieurs points de la campagne, et tous s'entretinrent ensemble à voix basse. Tl ne sortait de leur groupe qu'un murmure confus; mais c'étaient ces accents rapides et passionnés qui communiquent l'émotion comme ils en sont remplis. Thérésa se sentit glacée d'une vague terreur. A l'instant où elle s'étonnait elle-même de cette impression, quelques mots plus distincts arrivèrent jusqu'à elle. C'étaient les noms du roi, du ministre; puis des imprécations contre eux, puis des indications de temps et (le lieu échangées à voix basse encore, et qui semblaient révéler de funestes projets. Thérésa, frappée au cœur et palpitante, s'appuya contre le rocher et demeura immobile en retenant son haleine. Elle vit les masijues déposer un papier sous mie petite roche branlante, puis s'éloigner et se disperser de tous côtés dans la campagne.

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Elle courut à l'endroit où était cette lettre, la ravit au rocher, puis entra précipitamment dans la chapelle pour la lire en sûreté. C'étaient des caractères déguisés et revêtus d'une croix pour signature. Un complot contre la vie du roi était énoncé dans cette lettre en termes trop obscurs pour révéler les moyens projetés, mais qui ne laissaient aucun doute sur le but. La missive était adressée à un des complices du coup audacieux qui semblait devoir venir la prendre à l'endroit où on la déposait. On lui annonçait que les temps étaient mûrs pour le grand dessein, que la volonté de Dieu marquerait bientôt le jour de la vengeance pour la noblesse méconnue et le premier des ordres religieux indignement persécuté. La comtesse Thérésa pressa avec ardeur entre ses mains ce papier révélateur, grâce auquel elle allait sauver la précieuse tête menacée, et jugea que le ciel, qui lui devait une laveur pour l'anniversaire de sa naissance, l'avait largement payée. Elle se jeta à genoux pour remercier sainte Appoline de la protection qu'elle lui accordait; elle détacha de son cou le collier de perles qu'elle passa à celui de la sainte, et déposa au pied de cet autel rustique les plus ferventes prières qu'ait jamais laissées dans le temple une âme chrétienne.

Peu d'heures après, la comtesse Thérésa arrivait dai)S ie palais du premier ministre,

Dans une. des vastes pièces qui précèdent le cabinet du marquis de Pombal , nous retrouvons le jeune homme que nousavons vu, il y a peu de temps, mêlé aux buveurs de la taverne et laissé errant au bord de la mer.

Mais ici son aspect est bien changé; sa taille semble s'être rehaussée sous le magnifique uniforme bleu et or qui le couvre; ses grands cheveux bruns sont lissés et bouclés avec le plus grand soin, il a le maintien posé et presque immobile de la représentation. Avec ses dix-huit ans et son visage à peine velouté, il est assis à la place du secrétaire intime du ministre : sa raison printanière, son aptitude aux alïaires sérieuses, sa rare lucidité d'esprit l'y ont appelé avant l'âge.

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et son air digne et lï'oid, joint à un regard perspicace et profond, impose aux vieux diplomates qui' 1 entourent.

A l'extrémité de ces magnifiques appartements est le sanctuaire renfermant l'homme qui remplit les deux mondes de son nom, prononcé partout avec enthousiasme ou avec terreur. Le hasard de la naissance et de la fortune lui ont ouvert les portes de tous les emplois, sou génie l'y fait briller de la plus rare splendeur.

Sébastien Carvalho est né dans le comté de Coimbre de parents nobles de robe et d'épée'; il a étudié à Université et commencé la carrière militaire par les plus simples grades , mais ses talents ont bientôt inspiré l'idée de l'utiliser ailleurs. Jean V, père de José Je», l'a envoyé en ambassade extraordinaire aux cours de Londres et de Vienne, il y a complété ses études philosophiques, approfondi la science administrative, et puisé les éléments de sa haute puissance.

La nature lui a donné l'empreinte de grandeur, de (Hgnité dont elle marque ses nobles à elle, la beauté des traits, le front haut, le regard pénétrant et doux , la bouche expressive dans le silence, l'organe vibrant, l'éloquence naturelle, les belles manières. Elle lui a donné encore, auprès de ce haut entendement qui

(') Son f;raiid-i>èro clait loiiscillcr, ton [lère caitilainc tie.s garrles-(Ju-cor|(S.

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sert dans les grandes circoustances de la vie, cet esprit gracieux, ce cliaime d'un caractère aimable (lui éclot à toute minute.

Deux mariages successifs ont allié Sébastien Carvalho aux plus nobles familles de Portugal, celle de Mendoza et celle d'Aun. Après son second veuvage, les honneurs sont venus le prendre et l'ont élevé i-apidement jusqu'à la place où il est premier ministre de nom, et roi de fait; mais le foyer de famille est resté vide : sa mère et sa sœur, retirées dans le cloitre des flominicaines, son frère expatrié , ses enfants morts , le laissent seul au monde, selon le sang et l'amour.

On ne sait cependant s'il jouit de ses grandeurs publiques, s'il souffre de son isolement privé, tant il sait se faire un front impassible, tant il met de soin à cacher aux regards de la foule les émotions intimes de son àme.

On ne voit l'homme que par ses œuvres.

En arrivant au pouvoir, Pombal trouve l'état dénué de forces et d'argent, et rempli de factions, suscitées par le noble et le prêtre, ces deux vieux contemporains qui se soutiennent l'un l'autre. Loin d'essayer de les ramener par de doucereuses concessions, il ùte aux hildagos les fiefs injustement ravis par eux à la couronne, il reprend aux jésuites l'empire du Paraguay, il les irrite au dernier point, et les amène à se perdre parleur propre colère, à se précipiter d'euxmêmes sur les armes qu'il tient levées contre eux.

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Le tremblement de terre de Lisbonne vient ajouter aux difficultés du gouvernement des malheurs épouvantables. Au lieu d'une ville c'est un sol encombré de débris. Quarante mille habitants sont tués, les autres ruinés, anéantis. Sur cet immense tombeau d'honnnes, de monuments, de richesses, où les uns laissent leur vie, les? autres leur courage , il demeure, lui, le seul être vivant ! Et bientôt une nouvelle ville s'élève plus florissante , plus animée que la première.

En même temps qu'il donne du pain et des asiles à toutes les victimes du fléau, il délivre la cité des malfaiteurs qui étaient venus dans le désordre, (;omme dans leur empire, piller et ravager tout ce qui restait encore; il les lait pendre en foule et fusiller sans procès. Là il est bienfaisant, ici il est cruel, on dit de lui qu'il a deux âmes.

Comme un simple cultivateur irait dans son domaine faire a^'racher l'ivraie, les mauvais plants d'arbre et semer le bon grain, il parcourt le Portugal, fait défricher les landes, ensemencer les terres et refleurir toutes les campagnes.

De son port, Lisbonne voyait briller sur la mer les eanons des corsaires d'Alger, comme des feux errants de sinistres présages; il établit des vaisseaux gardescotes, et la cité n'a plus (jue ses fidèles serviteurs uutouid'elle.

Il donne plus de grandeur au luxe, plus de dignité

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aux arts; il remplit la ville de bibliothèques , rie musées, de spectacles, et il en fait disparaître les anto- (lafcs; il fait succéder les amusements des hommes policés aux parties de plaisir des sauvages: il réunit en lui, grâce à l'étude, aux travaux de la pensée et aux dons du ciel, les diverses quahtés dont brillt^rent Richeheu, Sully , Louvois, Colbert, et ce que Dieu s'était jusque-lfl réservé pour lui seul, le désintéressement personnel.

Dans les immenses choses que Pombal accomplit, on ne voit pas qu'il ait jamais songé à lui, ni agi autrement que dans l'intérêt pur du peuple portugais. 11 éleva ce peuple aussi haut que son ;lge moral lui permettait d'arriver; il lui donna une littérature, des artistes, il lui créa un commerce immense, une armée redoutée, une marine royale, des relations d'égal a égal avec les premières puissances d'Europe. Les monuments, les soldats, les navires, les trésors semblaient naître sous ses pas... Et celui qui fit toutes ces choses est là dans une retraite intime , près d'une .jeune femme dont il écoute et console les tristesi^es.

Iii's tentures de pourpre dont les vifs reflets étaient teiîipérés par d'innombrables draperies de mousselines blanches, éloignaient de ce sanctuaire le bruit et la lumière, et formaient le silence et la solitude au milieu d'un palais.

Doua Thérésa , la jeune favorite du roi José, fit part

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