‹ Le marquis de PombalChapitre 2 sur 23 · LE MAT\0TT · texte numérisé non relu

LE MAT\0TT

au promier mini?tro, en frémissant encore d'eiFroi, de la réunion des conjurés dont elle avait secrètement été témoin, et de Ja lettre qui attestait davantage leur audacieux projet. Quoique la comtesse de Tavora fût bien accoutumée à voir le calme immuable et Ja dignité sans nuage siéger sur le front du marquis de Pombal j elle demeura encore frappée d'étonnement à l'impassibilité avec laquelle il reçut ces avertissements : cette entreprise infernale qui menaçait la vie du roi et la sienne , n'appela pas un éclair de colère dans ses yeux ; cette lettre qui contenait une révolution tout entière pour le Portugal ne fit pas trembler de la plus légère émotion la main qui la tenait.

— J'étais informé de ces choses, dit -il. Les personnes que vous avez vues sur le rivage de Sainte-Appoline sont arrêtées en ce moment ; avant une heure elles seront amenées dans la salle de détention, située dans l'aile voisine du palais et qu'on voit de cette fenêtre, et de là transférées dans les prisons du tribunal suprême.

Doua Thérésa joignit les mains et leva les yeux sur le ministre dans une extase de reconnaissance indicible : la joie qui remplisssait son âme s'exhala par ces paroles :

— Dieu puissant , le roi est donc sauvé !

Ce rayon de bonheur ne se reiléta point sur le visage de Pond)al; ce çri du cœur n'éveilla point d'écho dans son sein ; rien en lui ne s'identifia au

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moiivemenf df^ la jeunn femme; il ne montra dans ?on regard qu'une pitié profonde.

Thérésa crut que la raison austère du ministre blâmait cette expression trop naïve d'nn amour criniinel.

— Oh! don Sébastien, dit -elle, vous devez me trouver bien imprudente, bien coupable, délaisser voir de telles faiblesses et d'abandonner même ainsi l'excuse du mystère... Vous jugez avec une sévérité implacable celle dont la vie est un outrage aux saintes vertus de famille, comme aux premières lois sociales , vous la condamnez dans ses craintes pour l'être aimé comme dans le retour de sa joie, et ce serait bien en vain qu'elle vous en demanderait le pardon...

— Non, dona Thérésa, vous vous trompez sur mes sentiments, je connais l'existence qui vous est faite comme si j'étais le génie familier de votre demeure. Descendante de l'antique maison des Tavora, vous avez été élevée selon la loi de soumission entière et aveugle aux parents. Fille de l'altière marquise de Tavora qui pousse les préjugés de la noblesse à leur dernier degré, sœur de jeunes hommes qui partagent son fanatisme , vous avez été mariée bien jeune à un cousin qui a encore le même nom et le même sang : vous avez donc été nourrie de l'orgueil nobiliaire et de la croyance que la race des hidalgos est d'une essence supérieure , faite pour commander aux autres êtres. Vous avez vu croître autour de vous une haine pi'ofonde pour le souverain qui vie soutient pas les

privilèges de cette caste et a plus d'une ibis rt^primé ses usurpations. Kn m^me temps un amour vrai, pur, désintéressé, est venu vous unir à ce même prince, ime ardente contradiction à tout ce qu'on vous avait appris est devenue votre unique existence. Et puis l'imprudence de votre Age et surtout la franchise de votre Ame, vous ont entraînée à dévoiler votre liaison avec le souverain, à accepter les témoignages publics qui la proclamaient aux yeux de la natipn, h joindre au lien chéri des cœurs le titre de favorite... Pauvre jeune femme, vous avez accepté un fardeau qui serait trop lourd fi porter pour une Ame de fer.

— Oh oui ! vous connaissez bien ma situation ! Mais si vous saviez plus encore, si vous saviez tout ce qu'il y a en moi de combats et de regrets, et quelle était la force du sentiment qui m'entraînait, vous m'excuseriez peut-être... 0 don Sébastien! vous aurez peine A le croire : élevée par de bons et vertueux parents, c'est seulement depuis que j'ai connu José qu'il m'a été permis d'aimer. Si vous saviez quelle froide sévérit»^ a pesé sur mon enfance, quelle austère réserve, quelle implacable distance régnait entre mes parents et moi, et glaçait ma pauvre Tmie prête à s'épancher ! Je voyais à peine mon père; quand la marijuise de Tavora m'appelait sa fille, il n'y avait dans l'accent de ce mot prononcé par elle que la subordination qu'il conte-" nait... Quelquefois, toute jeune fdle, sous ce ciel ardent du tropique, dans cet air enivrant oi'i tout porte

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à la tendresse, je sentais soudain mes yeux se remplir de larmes d'amour, mon cœur battait violemment, je cherchais autour de moi... rien! rien! pas de mère, pas d'amie ! je me sauvais dans les champs, je pressais une belle fleur d'aloès dans mes bras, et je mêlais mes larmes à sa rosée...

— Pauvre enfant!

— Quand je vins à Lisbonne, on me maria bientôt au comte de Tavora , mon cousin , qui ne pouvait > ni pai' son caractère, ni par ses mœurs, inspirer aucun attachement sérieux. Je n'avais vu le roi que dans des réunions publiques et dans le (îourt instant de ma présentation. Un jour vous vîtes chez moi des sites pittoi-esques du Brésil que je m'étais plue à dessiner. Cette vue vous frappa; vous aviez passé quelques années de votre jeunesse sur les rivages d'Olinda , vous aimiez ces promontoires majestueux , ces anses aux magnifiques verdures, où la barque de Thomme est cachée tout entière par une feuille; vous sembliez ému à tout ce qu'ils vous rappelaient de vos jeunes années. Vous m'engageâtes à présenter ces paysages au roi , qui aimerait aussi leur simple vérité, et ce fut vous, don Sébastien, qui me conduisîtes près de lui pour lui feire cette légère offrande.

— Je l'ai trop regretté pour l'oublier jamais.

— Dans ce long entretien, nos esprits et nos cœurs s'entendirent si bien ! Amis d'un jour, nous le fûmes pour jamais ! Je trouvais dans José un être bon, aimant

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et simple comme moi : le premier il m'appela Thérésa, il m'appela sa sœur; il étail comme moi jeune, timide, comprimé dans toutes les effusions de son âme ; je trouvais à aimer mon égal, et cet égal était mon roi ! ... Je ne pus lui refuser de me revoir, je n'y songeai même pas. Bientôt il me fit de magnifiques présents , et je m'en parai parce que sa main les avait touchés ; il porta mes couleurs, et j'étais si heureuse de les voir que j'oubliai que le monde le voyait aussi!... Enfin notre amour ne fut plus un mystère... Cependant je trouvais mon mari toujours le même pour moi; pas le moindre changement n'était survenu dans son ton ni dans ses manières; je crus que c'était aveuglement, et je me désolais... Un jour je vis que c'était consentement et je n'eus plus de remords.

— Et moi , mon enfant, depuis ce jour, je n'ai fait que joindre une pitié bien vive à la tendresse qui m'entraînait vers vous.

— 0 vous! don Sébastien, vous êtes d'une admirable bonté , mais le monde a pour moi des blâmes bien cruels. Dans ma situation, où la vie intime est exposée aux regards de tous, ce n'est plus un petit cercle d'amis qui réprouve la faute de la femme séduite, c'est une nation entière qui lui jette la pierre sans que le Christ vienne de nouveau la retenir.

— Et comme on est obligé d'absoudre le souverain, on se détlommage de cette indulgence forcée sur sa

omplice.

— Mon Dieu je le sens bien , la sévérité du monde pour les favorites doit redoubler à mon égard. Par une bizarrerie douloureuse, j'appartiens à une famille ennemie du roi mon amant. On vient au foyer d'une maison de vieux hidalgos , où règne Tesprit de féodalité, les préjugés nobiliaires, et la haine du prince qui veut les renverser, qu'y trouve-t-on? la maîtresse en titre de ce prince , encore toute parée du diadème de perles qu'il lui a donné le matin , du bracelet qui porte son portrait. On va à la cour, qui voit-on assise au côté du roi, soutenir sa tète penchée par les ennuis et la souffrance, c'est une femme de la maison de Tavora, une fille, une sœur de ceux qui désirent sa mort, une alliée des ennemis mortels du roi, qui peut au premier jour être comprise dans les soupçons de régicide qu'on fait planer sur eux... Alors on me jette mon nom comme un reproche : Comtesse de Tavora , maîtresse de José I"', car on voit le rapprochement coupable de ces deux mots, hélas ! et on ne voit pas le chemin d'amour et de larmes qui conduit de l'un à l'autre.

En ce moment, on entendit dans la cour du palais des bruits de voitures et des pas de chevaux, c'étaient les auteurs de la conspiration que les officiers de la barre Blanche amenaient dans la salle de détention, placée en face du cabinet du ministre.

Pombal, après les avoir vus descendre de voiture, revint s'asseoir auprès de la jeune femme.

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— Oui, Tliél'ésa, dit-il, vous êtes avec la faiblesse de vos vingt ans dans la situation la plus dangereuse qui se puisse concevoir... Cependant vous devez vous attendre à des luttes plus diificiles et plus déchirantes encore... vous aurez des sacrifices immenses à accomplir... sont-ils au-dessus des forces humaines? Dieu le sait.

— Ce que je sais bien, moi. faible créature, c'est (jue je ne saurais faillir à l'amour que je dois à don José, à mon amant, à mon roi... mais je serai fidèle aussi à ce que je dois h mes parents; car, croyez-le bien, don Sébastien, malgré ce que je vous ai dit de la froideur extrême qui règne entre nous, je les aime et je leur rends le culte filial que je leur dois... Et puis, je ne saurais jamais réparer par trop de dévouement l'outrage que je leur fais subir par un criminel amour, la tache que j'imprime sur leur antique et saint écusson.

— Mon enfant, dit Pombal , on a arrêté les traîtres qui conspiraient contre la vie du roi au pied du coteau de Sainte-Appoline; ils sont là entre deux rangs de gardes, dans la salle basse qui est en face de nous. Au lieu de leur rendez-vous, ils étaient cachés dans des masques et des manteaux; mais ici ils ont orgueilleusement découvert leur visage, et portent le front haut dans leur revers.

— Dieu soit loué, dit Thérésa, le roi ne court plus aucun danger !

— Ne vous réjouissez pas, imprudente enfant, armez-vous seulement de courage pour tout ce que la vue de ces prisonniers va vous révéler.

A ces mots, il conduisit la jeune femme devant une des croisées, et soulevant d'une main le lourd rideau de pourpre, il lui montra de l'autre la galerie située en face d'eux.

Thérésa porta ses regards dans la direction que le ministre lui indiquait et ayant fixé, avec une surprise épouvantée, le visage découvert des prisonniers, elle poussa un cri déchirant et se jeta toute en larmes dans le sein de Pombal .

Les personnes amenées dans la salle de détention étaient le marquis de Tavora, ancien vice-roi aux Indes, vieillard d'honneur et de foi, dit l'histoire, mais entraîné dans la conspiration par une puissance plus forte que la sienne. Sa femme, la marquise Éléonorede Tavora, patricienne exaltée, dévote fanatique, âme à la fois austère et ardente, incapable de faiblesse et prête à tous les excès'criminels; puis des nobles froissés par le nouveau règne, et qui appelaient injustice la répression des abus, et tyrannie le pouvoir qui les retenait dans leurs droits légaux. Parmi eux on remarquait le duc d'Ovéiro, qui prétendait à la couronne après le renversement de José; les deux fils du marquis de Tavora et son neveu, le mari de la jeune comtesse Thérésa.

Elle, frappée de l'affreux spefetacle de leur arre^sla-

tion , pensait avec horreur qu'elle était venue ellemême pour accuser ses parents , et apporter la lettre qui agravait le (langer de leur situation.

Elle ne concevait pas comment de la haine morne et silencieuse qu'elle leur avait vu nourrir pour le roi^ ils étaient arrivés à cette pensée atroce et audacieuse de l'assassinat, aux complots à travers champs, et à cette salle d'arrêt, péristyle de la prison...

Elle supplia le marquis de Pombal de lui permettre daller rejoindre sa mère. 11 lui accorda de descendre auprès des prisonniers, à la condition de les quitter promptement, et de ne l'aire aucune tentative pour partager leur sort. Il confia la jeune femme à deux officiers de sa garde qui l'introduisirent dans la salle de détention.

Les remords de Thérésa, qui pensait avec un eflroi croissant à la preuve terrible qu'elle avait fournie contre ses parents, la rendaient si tremblante et si abattue, quand elle arriva près d'eux, qu'attribuant son trouble à la douleur seule, ils en eurent pitié, et lui donnèrent tous les témoignages de la plus tendre affection .

La marquise de Tavora, froide et impassible, n'eut pour elle aucune caresse; mais quand Thérésa inclina sur la main de sa mère son front pâle et ses yeux baignés de larmes, celle-ci lui dit à voix basse :

— Rassurez-vous , ma fdle , nous serons tous libres demain.

Le rui don José aimait beaucoup la chasse et y consacrait une partie de ses journées. Ce que ce prince délicat et voluptueux clierclmit dans cet exercice, n'était point cette partie brutale et niaise de la cbasse qui consiste à s'armer de pied en cap pour se mesurer avec des cerfs et des daims; à poser un siège complet devant leur frêle citadelle de feuillage, et à prouver qu'un homme est plus fort qu'un lièvre. Ce qu'il aimait, c'étaient les courses matinales dans les bois, sous les voûtes de chênes verts tout étoilées des fleurs du laurier rose. Une musique délicieuse, partant de chaque côté du bois, vibrait dans tout le palais de verdure; les femmes en litières cueillaient en passant la branche d'un oranger ({ui secouait toutes ses fleurs

sur la dentelle de leur mantille et la pourpre de leur robe; de jeunes seigneurs montés sur des chevaux arabes , et tenant des discours de courtoisie chevaleresque et de poésie orientale, taisaient briller à l'envi leurs divers avantages; et toute la bande chasseresse filait lentement sur des gazons aromatiques bordés de cythise et de bruyère rose. Seulement au loin des gens en livrée poursuivaient, pour la forme, quelques animaux des bois accoutumés à ce jeu, et qui pouvaient le jouer sans crainte pour leur vie. C'était une chasse toute débonnaire et amie des forêts : les chevreuils s'approchaient pour la voir passer, les biches s'en donnaient le spectacle, les oiseaux venaient écouter sa musique et y mêler leur chant...

Mais le maître de ces bois , de ce cortège , de cette contrée magnifique, de ces seigneurs dorés, était absorbé dans de tristes pensées; le poids des soucis tenait sa tête penchée sur sa poitrine et ses yeux fixés sur les rênes de son cheval. 11 avait ardemment désiré que son règne marquât parmi les jours heureux du Portugal; il avait rêvé pour son pays une civihsation plus avancée ; se sentant trop faible lui-même pour accomplir ses généreux desseins, il avait abjuré tout amourpropre et remis le pouvoir aux mains d'un ministre plus habile que lui ; le succès avait couronné son ouvrage; malgré le lléau dont il venait d'être victime, le Portugal avait grandi en richesse et en puissance, et pris place parmi les premières nations île l'Europe.

Cependant la caste des hidalgos et la société des je'suites, réprime's dans leurs usurpations, se soulevaient contre lui; il se sentait haï de cette belle partie de la nation cjui avait été le soutien et l'ornement du trône de ses aïeux : il se voyait en horreur à tout ce corps de jésuites, à ce peuple entiei' qui avait mérité d'être chassé du Portugal, et qui exécrait l'auteur de sa juste punition; il savait vaguement que ces nobles, que ces prêtres se faisaient les instigateurs de mouvements révolutionnaires, que des conspirateurs avaient été arrêtés la veille, et son àme se contristait dans tous ces désenchantements... tlt puis le doux soleil de sa vie, la consolation de toutes ses peines, sa belle amie Thérésa de Tavora n'était pas là en ce moment pour conduire son àme dans ce monde d'amour, où on oubliait tout le reste.

Don José lut tiré de sa rêverie par un mouvement tumultueux qui se lit autour de lui, et par des cris de frayeur qui pai'taient de tous les points ,du cortège.

Le marquis de Pombal montait un cheval bai, digne lils d'étalon arabe. Ce cheval, nommé Phébus^ s'impatientait depuis longtemps de la marche lente de la chasse, et s'ennuyait à mourir; enlin, n'y tenant plus, il venait de s'élancer hors des rangs et de se mettre à galupper au gré de son envie. Le vent ne l'aurait pas suivi, le plus fort cavalier ne l'aurait pas retenu.

Par les bois, les vallons, par les falaises, les bruyères, par les sables de la grève, les sentiers de?

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montagnes, il emporta son cavalier. Pombal, incapable de s'opposer à cet essort, profitait tranquillement dô sa course aventureuse pour examiner les campagnes déroulées autour de lui avec une si prodigieuse rapidité : il remarquait les lieux où l'agriculture avait encore à faire, et ceux où la nature déployait toute sa fécondité. Mais bientôt ce ne furent plus les champs couverts de moissons, les prés coupés de ruisseaux, les vergers chargés de fruits; ce fut un plateau hérissé de rochers nus et de pierres brutes. Là, le cheval lassé ralentit sa course, reprit le pas, et, voyant une source d'eau vive jaillir entre deux rochers, s'arrêta pour se désaltéier. Alors Pombal mit pied à terre et examina l'endroit où il se trouvait.

Partout où le regard pouvait s'étendre, on ne voyait que sables et pierres. Un énorme rocher qui se couchait au bord de la mer, semblait répandre la stérilité tout autour de lui; les mousses, les ronces le verdissaient seules de loin en loin, les longs circuits de la couleuvre formaient le seul mouvement qu'on y entendit. Des croix de fer noires montraient les places où des vaisseaux étaient venus échouer. Au sommet du roc, on voyait les ruines d'un couvent renversé par le tremblement de terre : leurs blocs de marbre sculpté augmentaient les monceaux informes.

Le cavalier égaré reconnut l'endroit désert qu'on nommait le Hocher du Trident à cause des trois pointes parlewjuelles il s'avançait dans la mer. Il en fut plus

assuré encore en voyant une petite barque sur les tlots qui le baignaient, une cabane construite dans les débris du couvent, et des lilets qiri séchaient alentour. Il savait que cet endroit était habité par un vieux pêcheur, dont la réputation de prophète s'était étendue jusquà Lisbonne.

En effet, cet homme était très-connu dans le pays, parce qu'on ne le connaissait pas. On ne savait ni d'où il venait, ni depuis quand il était \h. Le monastère qui s'était élevé à cette place étant un des plus austères de la chrétienté, soustrait aux désordres qui s'étaient introduits ailleurs , on pensait que c'était peut-être les âmes de tous ces saints hommes, réunies en une seule àme, qui habitait dans le sein du vieux pécheur. Comme il n'y avait que les hommes très-croyants qu se décidassent à franchir les lieues de rochers qui conduisaient à sa demeure , on contait des merveilles de sa science divinatoire et de sa vie. II passait pour voir aussi clairement, sur tous les points du monde et dans l'avenir, que dans sa cabane et dans son bateau. Il vivait là entièrement seul, n'étant visité que par les marchands qui achetaient ses poissons et par les fidèles qui venaient le consulter. Il ne péchait que la nuit. Lorsqu'il voulait aller en mer, il s'avançait sur le seuil de sa cabane, entre deux colones de granit qui la décoraient encore, le flot se soulevait doucement et amenait la barque jusqu'à ses pieds; une étoile descendait allumer la lanterne qui était à la

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prouo; ]o?> j3oipi5nnp venaient d'eux-mêmes à la place où il devait jeter ses lilets; et, lorsqu'ils étaient pleins, le flot serviable reprenait la barque légère et la rapportait au seuil du vieux temple.

Le marquis de Pombal présuma que, puisque ce prophète voyait par tout le globe et dans tout l'avenir^, il pourrait bien lui montrer le chemin le plus court pour retorirner à Lisbonne^, et lui prédire s'il y arn\erait avant le souper. Il attacha Phébus près de la source et s'avança vers la cabane solitaire.

Le vieillard était assis sur un socle brisé dans un champ de blocs de marbre semés par la ruine. Vêtu en pécheur, les bras et les jambes nus, il était éclairé par des reflets d'un soleil rouge que dardait la mer. Il était très-avancé en âge ; mais sa taille haute et droite, mais ses traits hardiment dessinés, ses membres bien moulés avec leurs muscles saillants, toutes ses formes sévères et vigoureuses étaient si bien faites pour porter l'empreinte du temps, qu'il semblait, comme Saturne, n'avoir jamais été jeune et tenir de ses années mêmes sont imposante beauté; c'était la vieillesse divinisée.

Quand le pêcheur vit le marquis de Pombal de\ ant lui, ses traits si fortement arrêtés qu'on eût dit que rien ne pouvait les émouvoir, s'altérèrent cependant; sa poitrinSjSes bras, ses jambes nus, se couvrirent de frissons, le duvet s'en dressa, et , un nuage passant en ce moment sur la lumière poui'pre du soir , on eût dit que tout son corps pâlissait. Le ministre était trop

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bien acooutumé à observer les homme?, même les moins importants, pour ne pas remarquer cette impression.

— Vous ne vous attendiez pas, bon pi^cheur, lui dit-il, à voir un étranger pr^s de votre habitation ; vous ne recevez ici que les hommes qui viennent vous demander l'avenir, et ce n'est pas ce dessein qui m'amène.

— Non, répondit le vieillard sans se lever, le marquis de Tombal ne demande l'avenir à personne; car il pense le créer lui-même au gré de sa volonté toutepuissante. C'est le hasard qui l'a éloigné de la chasse du roi jusque dans ce désert.

— Vous avez raison, dit le ministre frappé de la vi- * bration de cette voix qui appartenait à une classe élevée; cependant je profiterai de votre science prophétique pour savoir si j'arriverai à Lisbonne avant la nuit.

— Non, don Sébastien, votre place restera vide ce soir au banquet du roi où vous étiez convié. Il y a trois heures de route du bord de la mer pour retourner à Lisbonne, et vous avez besoin de vous reposer avant de les entreprendre.

A ces mots, il se leva et indiqua de la main au marquis l'intérieur de sa retraite.

C'était un mélange de temple et de chaumière. Des pans de murailles revêtus de sculptures et rompus en

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tons ?ens, (^(aient remplis dans leurs interstices par des mousses pendantes; des sylives dorées soutenaient une toiture de chaume; <à travers les ouvertures qui servaient de fenêtres, on apercevait au dehors des statues mutilées soutenant Ips filets du pécheur, qui cachaient à demi leur h"ont humilié ; la paille qui servait de couche était déposée dans Je marbre creux d'un antique mausolée ; on voyait que le Christ, pour reparaître, avait été exhumé à grands efforts des entrailles des rochers.

Pombal s'assit au milieu de ces débris en les rep^ardant avec intérêt.

— C'est un mélange de grandeur passée et de misère présente, dit le pêcheur, répondant à sa pensée ; et

• hien des destinées lui sont semblables quand il plaît à un homme, aussi fort que celui (jui se trouv>^ ici dans ce moment, d'anéantir tout un règne de choses con-^ sacrées au profit d'un règne de choses nouvelles.

— Un homme n'est fort, dit Pombal, que lori^qu'il agit selon les pensées de tous, et pousse les événements dans le courant des lois providentielles.

— Il y avait naguère en Portugal, huit cents monastères contenant une population entière de religieux ; la race des liidalgosest aussi considérable. Ce ne sont assurément ni les uns ni les autres que vous avez consultés sur le bien public ; c'est donc la voix du peuple seul que vous appelez la voix de tous.

— Vous devez ad mettre la souveraineté de ce peuple,

pécheur, piiisqno voii?. en laifi^s parlip , dit Pombal, avec, un sourire légèrement irf>nique.

— Je ne dois du moins ni condamner les grands, ni leur porter envie; je suis trop assuré que le palais d'une excellence ne renternie pnsphisde bonheur et de repos que cette ruine.

Et le pêcheur, à son tour, jeta au ministre un couj» d'œil significatif.

— Vous, continna-t-i!, vous, don Scîbasfien Carvalho, la fortune vous a nieiié à travers les pouvoirs et les dignités, au faîte de la grandeur, absolument comme vient de vous amener à travers monts et vallées, sur ce roc escarpé, votre cheval Phébus qui avait le mors aux dents. Vous avez fait tout ce que vous avez voulu. Ministre du roi, plus roi que lui-même, vous avez renversé nnenoblesse que soutenaient dix siècles de féodalité, dépossédé les seigneurs des pays transatlantiques, abattu une société rehgieuse, riche et puissante ; bouleversé l'armée, la marine, le commerce; vou» avez forcé le pontife romain et les rois d'iùnope à ratifier tous vos décrets, à condamner ce que vous aviez condamné, à admettre ce que vous aviez admis. Vous avez donné un sceptre à un roi qui n'aurait pas eu la force de prendre une houlette, et fait un grand règne de l'occupation d'ini prince nul, muet, inutile, qui, dans son long sommeil, n'aurait pas mèitie eu un rêve. Vous avez fait ce que vou:^ avez voulu pour le Portugal, mais qu'avez-vous fait pour vous-même!

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— Dieu le sait.

~ Et moi, je vais le dire. Vous avez voulu être supérieur à l'humanité. Au milieu de- ces chétifs ambitieux qui s'agitaient pour un peu de fortune, pom' un peu de pouvoir, vous avez voulu, dédaignant de mise'rables prérogatives, devenir l'âme d'une nation ; parmi tous ces hommes manques , lâches ou frénétiques, vous avez voulu être le niinistre, ne connaissant ni haine, ni amour, ni ambition personnelle, n'ayant pour véritable but que le salut du pays; vous avez voulu devenir plus qu'un homme, et vous avez peutêtre réussi; mais, dans cette région supérieure oîi vous vous êtes placé, vous êtes seul et vous souffrez éternellement de cette solitude.

— Le lion ne pleure pas.

— Qui sait s'il ne pleure pas quelquefois dans son antre... Marquis de Pombal, toute cette impassibilité dont il vous plaît de vous parer, n'est qu'un masque; vous en avez fait le trait caractéristique qui doit vous désigner dans la postérité ; mais ce n'est qu'une apparence. Ce contact continuel des affaires qui, de même que l'eau de quelques fontaines a le pouvoir de pétrifier, n'a durci que la surface, vous vivez encore par le cœur. Dans votre palais où tant de solitude vous environne, vous cherchez souvent avec angoisse un regard ami, et vous ne rencontrez que les insignes de votre grandeur; tandis que votre aspect toujours immuable fait dire .^ un peuple crédule que vous avez

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un sein de marbre où le cœur ne bat pas^ ce cœur a battu plus trune fois en voyant le soir, le musicien ambulant, assis sous le ciel, qui est son seul toit, partager avec sa femme et son enfant le pain de l'aumône qu'il apportait sur sa lyre...

Pombal parut atteint au cœur et troublé pour la première fois.

— Ce n'est pas tout encore, vous doutez souvent de vous-même. Vous voyez déjà Thistoire de Tavenir tailler sa plume pour écrire que votre administration novatrice n'a été qu'une brillante erreur, et vous ne savez si elle n'a pas raison. Vous voyez le peuple même que vous exaltez abattre demain votre statue qui est sur la place du palais, et vous ne savez s'il ne fera pas bien. Vous entendez vos victimes qui sont dans l'exil, dans le cachot, dans la tombe, se réjouii- de vos revers futurs, se glorifier dans la postérité qui les vengera, et vous ne savez si ce ne sera pas justice... Vous doutez de l'infaillibilité de vos œuvres ! . . .

Déjà Pombal s'était remis; il interrompit froidement le vieillard.

— Pécheur, dit-il, vous raisonnez bien hardiment des choses du monde, pour un homme qui devrait connaître seulement les lunes pendant lesquelles les bancs de poissons passent dans ces parages.

— Le travail de celui qui vit de ses filets n'empêche pas la lumière de descendre dans sou esprit. Ne 6ont-ce

pas des pécheurs qui ont, les premiers, entendu et compris la parole du Christ !

— Oui! et ils sont devenus pêcheurs d'himnnes, comme lo dit TEvangile, et tout m'assure, vieillard, que vous avez été ou que vous voulez être semblable à eux en tous points.

Le pèciieur demeura parlaitement calme en entendant exprimer ce soupçon,

— JV.i Soixante-douze ans, et je vis sous l'œil de Dieu ijui mappellera bientôt, dit-il en montrant les emblèmes religieux (}ui étaient aux murs de sa chaumière.

Un hennissement de Phébus apprit au marquis de Pombal que son cheval était assez reposé pour le ramener à la ville ; il quitta les ruines du couvent en y laissant le prix de l'hospitalité. 11 s'éloigna au plus petit pas de sa monture, en songeant à ce qu'il venait d'entendre. Quand il lut à peu de distance, il se retourna pour voir encore cette demeure étrange. Il découvrait en ce moment une porté de la chaumièie opposée à celle où il a>ait trouvé le pêcheur assis entre deux colonnes. Pombal fut saisi d'un vif étonnement au tableau qui s'olFrit à lui. Le vieillard, debout sur le seuil, se montrait dans toute la dignité de son imposante ligure. Un jeune honnne qui l'aborda se prosterna devant lui : conune il était à genoux, un coup de vent dit tomber son manteau et il parut vêtu de l'habit de cour le plus magnitiijuc.

Pombal, étonné de celte apparition^ ne put coir.prendre comment cet étranger était arrivé là sans qa'il rjjpeicùt. Cette vue conlirma dans son esprit les Soupçons quavait l'ait naitro le bizarre solitaire; il se promit d'apprendre promptement quel était en réalité le Aieux pécheur prophète. Mais les circonstances ne lui en laissèrent pas le temps.

Dès que le ministre arriva au palais^ on lui dit que la marquise de Tavora, transl'érée aux prisons de Vlnconfîdence, avec les autres conjurés, demandait à lui parler quelques instants sans témoins, et attendait cette faveur avec tant d'impatience, que depuis le matin elle avait fait demander vingt fois s'il n'était pas de retour.

Toute la ville avait été en proie à la plus vive agitation en apprenant l'arrestation hardie des membres de la noblesse les plus influents et les plus près du trône. La femme qui se trouvait parmi eux, et pour ainsi (lire à leur tête , avait une trop grande importance dans le monde pour que le marquis de Pombal pût refuser un moment d'entretien à son désir; cepen-

(lant cette conl'érence était des plus pénibles pour lui. Sou noble cœur n'avait jamais pris l'initiative de la liaine avec personne ; mais le premier jour où cette ierame et lui s'étaient rencontrés, une répulsion profonde avait fait sentir son souille de glace à l'un et à l'autre, et il était toujours resté entre eux une barrière insurmontable.

Éléonore, marquise de Tavora, était connue dans le monde par sa dévotion excessive-; c'était le point le plus saillant de sa réputation; elle avait cet orgueil hostile, cette sécheresse de manière, cette àpreté de jugement qui s'allient ordinairement aux étroites croyances, aux mesquines pratiques de la religion. Agée de trente-si.x ans seulement , sa beauté s'était flétrie bien vite sous les atteintes des peines secrètes qui semblaient la consumer, et dans la tristesse continuelle qu'imprime le fanatisme religieux. On attribuait ces souiFrances voilées au regret des grandem's ([u'elle avait laissées sur la terre des Indes, lorsque son mari avait cessé d'être vice-roi, et à l'inaction humiliée de sa condition présente, oii il ne restait plus d'empire à exercer. Pour ce qui lui restait encore d'attraits daus ses grands yeux noirs pleins de feux , dans ses longs cheveux noirs, dans son teint d'une éclatante blancheur, elle seuiblait y renoncer volontairemeui (.'tellaccr cc(]u"il y avait encore déjeune en elle, par un vêtement toujours sombre, (|ui la rangeait parmi les femmes plus avancées en âge. Sa

maison était tenue aussi sur un ton austère , amené par la rigidité de ses mœurs et la diminution de sa fortune. Les armoiries d'une antitjue noblesse relevaient seules cette demeure, dont la marquise avait vendu les ornements les plus précieux pour en donner le produit aux jésuites bannis du Portugal.

Lorsque Pombal entra dans la prison d'Éléonore de Tavora, il sentit plus d'éloignement encore pour celle qui allait prendre envers lui la supériorité du malheur, et faire peser cet avantage de tout le poids de son orgueil accoutumé.

Pour elle, elle le vit venir avec la tranquillité la plus ferme, et lui dit, d'un ton moins humble que ses paroles ne devaient le comporter :

— Marquis de Pombal, il n'appartient pas aux condamnés d'offrir des conditions à leurs juges, cependant comme l'arrestation que vous avez faite d'une des premières familles de Lisbonne n'est pas encore sanctionnée par le tribunal suprême, j'oserai vous proposer un traité de conciliation.

— Cette arrestation n'est point une smiple mesure de sûreté, répondit Pombal, elle repose sur des preuves de haute trahison qui metti'aient au rang des traître? celui qui ne la punirait pas.

— Ces preuves?

— Les aveux des complices subalternes, arrêtés quelques instants avant vous, et le complot que dénonce cette letlre, déposée sous une roche de la mon

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