LE SUPPLICE
Arrivé au parvis Notre-Dame , le condamné, à genoux, fit amende honorable dans les termes qu'on lai dicta, d'avoir commis le très-mécliant, très-détestable, très-abominable crime de porter des mains sanguinaires et parricides sur l'oint du Seigneur, le meilleur des rois et le plus grand des hommes.
De là il l'ut conduit sur la place de Grève, et, l'avertissement en ayant été fait par l'exécuteur de la haute justice, le greffier lui lut de nouveau son arrêt, et lui fît observer que les affreux supplices dont il voyait l'appareil suffisaient à peine pour venger la justice humaine et la justice divine.
Un échafaud était élevé au milieu de la place.
Là/ se passa la plus belle fête qui ait jamais été donnée à la cruauté, à la bassesse , à la superstition. Aussi la foule était grande pour y assister.
Chaque fenêtre de la Grève était louée un louis d'or; des places étaient réservées pour l'élite de la population ; la plèbe couvrait Tétendue de la place et en inondait les abords. Les lieutenants de robe courte et leurs gens, les soldats du guet à pieii et a cheval, les corps
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de gardes-fi'cinçaises étaient placés dans les alentours, et leurs postes s'étendaient dans un rayon innnanse jusqu'aux plus lointains l'aubourgs.
Les pairs du royaume, les magistrats, les généraux, les hommes de cour, passèrent une heure trois quarts à voir les dents du fer mordre et dépecer la chair humaine, tandis que Thuile bouillante, le plomb fondu coulaient dans les plaies sanguinolentes.
Une heure et trois quarts ils regardèrent, sans qu'un seul d'entre eux criât une fois : C'est assez !
Le peuple, enivré de la vue du sang, joignait ses injures, ses imprécations, ses hurlements aux tortures du patient, et saluait de ses vivat / la puissance féroce qui ordonnait le supplice.
La dévotion, aussi invitée à la solennité, mêlait ses litanies, ses oraisons, ses bénédictions à ces horreurs, et confirmait dans les stupides esprits la croyance que toutes choses étaient légitimes et saintes.
Je ne dirai rien de ce qui se passa dans ces heures de damnation; le procès-verbal de cette boucherie donne la fièvre.
Ce qu'on ordonnait froidement dans ces temps-là, ce qu'on exécutait ponctuellement, ce qu'on enregistrait par routine, nous ne pou\ ons pas même le voir en imagination, pas môme en entendre la lecture : les hommes d'aujourd'hui ne peuvent penser à de semblables choses sans frémir d'horreur dans leurs entrailles humaines... Et ou exalte le passé ! et on ose parler de la
méchanceté île notre siècle ! Mais si on pesait le mai qui règne aujourd'hiui et celui qui existait autrefois, le 1er seul (le la torture sulHrait pour faire penclier la balance du côté du passé.
Damiens, dans les moments d'intervalle oii des cris affreux ne sortaient pas de sa poitrine, regardait avec une attention curieuse les entailles qui se faisaient dans ses chairs'.
On eût dit que cet homme , consacré par la souffrance, éclairé par rapproche de la mort, cherchait, comme le prêtre des temps antiques, à lire l'avenir dans des entrailles fumantes.
A la fois prêtre et victime, il observait son propre corps entr'ouvert ; il lisait dans ses plaies l'annonce des déchirements qui se préparaient pour les hommes qui le faisaient torturer ainsi , et dans les gouttes de son sang il voyait couler les flots de sang de cette nation qui assistait à son supplices.
Au bout d'une heure trois quarts , ces restes d'homme avaient encore des fibres palpitantes.
Comme la nuit approchait, et que tout le monde était
• « A chaque tenaillemenl, on l'entendit hurler ensuite, il regarda ses plaies et les examina à chaque reprise avec une curiosité sinj^ulicrc. » ( Pièces origùiules dît procès. )
2 Damiens avait à Arras deux frères nommés Robert et Pierre. Après la mort du régicide , ses deux frères quittèrent le nom de Damiens, et réunirent leurs noms de baptême pour s'appeler Robert-Pierre, dont on Ht bientôt Robespierre. Le fils de l'aîné fut Maxtmilien Robespierre.
fatigue S les commissaires de la cour décidèrent que quelques coups de hache devaient en finir et opérer le démembrement.
— Enfin! prononça sourdement un des seigneurs placés sur une estrade.
Quelques jours après l'exécution de Damiens, le voile fut donné dans le couvent des Annonciades à une novice de dix-huit ans, la plus belle qui eût jamais porté la guimpe et le bandeau des Filles-Bleues.
Longtemps le monde fut attiré dans la belle église de ce monastère par un chant d'une suavité et d'une mélancolie admirables, qu'on entendait dans le chœur des religieuses aux heures des offices. Cette hymne, d'où semblaient s'élever le repentir gémissant et l'onction avec toutes ses grâces mélodieuses, était appelée la Prière de la. fille de Damiens.
Le colonel d'Uzès mourut jeune. Il avait ^ravance consacré une partie de sa fortune à se faire construire un magnifique mausolée dans l'église des Annonciades.
On voit encore des vestiges de ce remarquable morceau d'architecture, avec quelques restes du cloître où il s'élevait, au bas de la rue Culture-Sainte-Catherine, à la place qu'occupait avant la révolution le couvent des Annonciades.
1 Proces-veibal.
FIN DE LA FILI.E HE DAHlENs.