LA LECTURE P TI JUREMENT
Le matin du vingt-huit mars , le jugement de Damiens qui la veille avait été sonné à son de trompe dans tous les quartiers de la ville ' fut signifié au condamné.
Il en entendit la lecture à genoux dans la chambre de la question.
11 écouta rénumération de ses longues et atroces tortures qui allaient lui être apphquées avec une fermeté sombre, et dit seulement en se relevant : ~ Im journée sera rude.
Quelques heures après, il subit laquestion ordinaire et extraordinaire, qui lut accompagnée d'un dernier interrogatoire dans lequel il répéta ce qu'il avait dit soixante t'ois : « Qu'il n'avait point de complices; « qu'on pouvait chercher jusqu'au fond de la terre, « qu'on n'en trouverait point. » Puis la bénédiction du Saint-Sacrement fut donnée dans la chappelle delà Conciergerie, et le cortège se mit en marche.
1 L'ariAt de nos sftit^neurs du parlement a été lu et publié à son (le fronipe et cri public par moi, Ambezas, juré-crieur ordinaire du roi, et (juatre jurés-lrompcttes de sa majesté, dans toutes les rues et tous les carrefours di; la ville, depuis sept ligures du matin jusqu'il ueuf heures du soir, sans discouliuuatiou, à l'exception des heures de repos, laut pour les liomnics que pour les chevaux.
( Extrait du proah-verOui. )
HEUREUSE GOMME UNE REINE. 27r>
Elisabeth n'avait aucune nouvelle de ce qui s'était passé la veille au soir.
Le colonel d'Uzès n'avait point voulu la voir, ne se sentant pas le courage de lui apprendre, après les espérances dont elle s'était bercée, le luneste résultat de la tentative qu^il avait laite pour amener un ministre de la religion au chevet du condamné.
Il eût donné tout au monde pour pouvoir emmener la malheureuse enfant loin de Paris avant le jour d'horreur qui venait de se lever ; mais il devait se trouver sur le lieu du supplice, à la tête de son régiment des gardes-lrançaises, et sa disparition un jour de service extraordinaire portait atteinte à son honneur dans la susceptibilité des lois militaires.
Il fallut donc se résigner à demeurer éloigné d'Elisabeth cette journée encore.
il fit recommander à la dame Caillet de veiller sur cette malheureuse enfant, de ne point la laisser sortir dans ce jour plein d'effroi et de dangers pour elle, et se rendit où le devoir l'appelait.
Mais dès le point du jour , quand sa bonne lnjtesse entra dans sa chambre, Elisabeth n'y était plus.
L'inquiétude qu'elle conservait encore sur les actes rehgieux de son père, l'idée des tourments que le malheureux allait endure)' lui avaient donné ime lièvre ardente.
S'échappant de chez elle avant le lever du soleil, elle était allée errer aux alentours de la prison, enveloppée
dans une mante qui la cachait aux regards; tantôt repoussée en arrière et brisée par la foule, tantôt rompant cette barrière par les forces passagères d'une extrême exaltation.
Enfin , lasse de marcher en tout sens sans pouvoir rien découvrir ni rencontrer un être ami à qui elle osât s'adresser, elle s'abrita du tumulte sous la voûte encore debout de l'ancienne fontaine du Chûtelet.
Comme elle était là depuis un instant , elle sentit une main s'appuyer sur la sienne.
Avant qu'elle pût savoir d'où venait ce contact, un frisson mortel parcourut tout son corps... elle leva les yeux, et vit devant elle son faux protecteur, son ravisseur odieux ; non plus couvert de ce manteau qui l'avait toujours enveloppé à ses yeux , mais vêtu d'un habit somptueux, décoré de ces signes de cour qui inscrivent le rang d'un homme sur sa poitrine, et de cette moire bleue que les princes seuls peuvent porter.
— Elisabeth, dit-il à la pauvre enfant, avant qu'elle ait eu la force de faire un mouvement pour s'éloigner, par une obstination insensée, vous avez voulu appeler les secours de la religion auprès de l'indigne régicide ; le ciel a puni ce zèle impie; vous êtes restée loin de votre but, et vous avez amené un crime et un malheur de plus...
— Oh ! monseigneur, s'écria-t-elle en joignant leâ
mains, vous savez quel a été le sort de mon père
Vous dites qu'il n'a pas eu la dernière bénédiction de
l'Église!... Mais c'est iinpossible!... Diou n'est pas si cruel !
Le seigneur fit un mouvement pour s'éloigner.
Ce fut alors Elisabeth qui le retint.
Elle se prosterna devant lui, se traîna à ses genoux, Pendant le& bras, implorant un mot, un seul mot tle réponse.
— Ah ! monseigneur ! ... Eh l)ien, mon père ! . . . mon pt^re ! . . . dites ! par grâce . . ■. par pitié !.. .
Sa mante s'était rejetée en arrière , et cet homme^ sans avoir compassion des horribles angoisses qui se peignaient sur sa figure, lui répondit :
— Priez pour lui toute votre vie, car il n'a pas prié dans les dernières heures qui lui restaient; il n'a pas confessé ses crimes dans cette nuit qui précédait le jour i\é son supplice ; il n'a pas demandé le pardon du ciel avant de monter sur cet échafaudqui se dresse pour lui.
— 0 désespoir! s'écria4-elle. Et le malheureux va finir sa triste vie sans secoms, sans consolation !
— Sans secours, sans consolation ! répéta son persécuteur.
D'Uaès, qui avait aperçu Élisalteth et accourait vers elle, entendit ces derniers mots... 11 pâht en voyant celui qui les prononçait ; mais il s'écria avec force :
— Il n'en est pas ainsi, sur l'honneur; ne le croyez pas, Elisabeth, notre ami n'a pas quitté le malheureux condamné; Banières restera près de lui jusqu'à son dernier souflSe.
— Est-il vrai? demanda-t-elle avec l'expiession d^un triste soulagement.
— Oui, répondit le seigneur en s'adressant à la jeune fille; Banières est près de lui; votre père aura pour l'assister à ses derniers moments... un comédien.
Et il s'éloigna à grands pas.
— Un comédien ! répéta Elisabeth avec l'exaltation du désespoir; celui qui nous a conduits près de mon père et l'accompagne dans ces affreux instants, est un comédien ! '
Et en demandant cela, son regard attaché sur d'Uzès, avec une ardeur dévorante, semhlait vouloir lui arracher la réponse du fond de l'àme.
fl lit un signe affu^matii".
Les bras d'Elisabeth qui étaient suspendus au cou de son amant se détachèrent; elle pâlit, son corps défaillit et plia... En ce moment on découvrait dans la partie la plus élevée du pont Notre-Dame le tombereau qui amenait le criminel... La malheureuse enfant y porta un regard et tomba évanouie.
D'Uzès la transporta promptement à sa voiture qui était à (juelques pas , donna oi-dre qu'on la conduisît au cloître Saint-Étienne, etretouina prendre son poste au milieu du cortège.
Alors s'avança la charrette qui amenait Damiens, nu
en chemise, ayant une corde au cou , une torche de.
cire jaune du poids de deux livres à la main, et à côté
e lui, l'abbé de Marcilly, docteur de Sorbonne,et
placé làseulement pour accompagner le patient, comme faisant partie indispensable de la cérémonie.
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