Caractère général du ISème siècle en France
Sade nomme (Justine, I p. 2) le ISème siècle „]e siècle absolument corrompu “ et fait dire ailleurs à Noirceuil qu’il y a du danger à vouloir être vertueux dans un siècle corrompu. Partant, la conviction de la perversion générale à cette époque s’imposait à son esprit ainsi qu’à d’autres. Les termes les plus exacts pour qualifier toutes les circonstances de cette époque, c’est Hegel qui les a trouvés. Il dit dans sa „Philosophie de l’Histoire “ : „La situation entière de la France au temps d’alors est un agrégat informe de privilèges dénué de toutes idées et contraire à toute raison, un état de choses insensé, qu’accompagne en même temps une dépravation extrême des moeurs et de l’esprit, — c’est le règne de l’iniquité, qui, avec le réveil de la conscience, devient une iniquité effronté. “ Les oeuvres de Sade ne sont-elles pas un fidèle miroir de cet âge d’iniquité? Ces oeuvres aussi, elles prêchent l’injustice et trahissent cependant partout les symptômes d’une conscience de cette injustice. „Les Prospérités du Vice“, „les Crimes de rAniour“, ces livres ne représentent-ils pas une cynique injustice?
L M. Schasler, „Jdées xDopulaires tirées des oeuvres de Hegel.“ Berlin 1870. P. 213.
Le dix-huitième siècle appartient à ces âges frivoles qu’un disciple éminent de Hegel, Kuno Fischer a parfaitement caractérisé. i) Des époques frivoles sont celles qui terminent une période sur son déclin et qui décomposent entièrement la vie de l’humanité, afin qu’elle puisse se renouveler derechef. Fie h te a nommé cela jadis la culpabilité achevée. „A tous les points de retour décisifs de l’histoire, les traits des divers âges se ressemblent; ils sont épuisés de leur ancienne tâche et ont l’air tellement fané et impuissant qu’on est tenté de désespérer de l’âge naissant. Et en effet quand un âge a entièrement épuisé sa vitalité, il ne reste, comme simulacre de sa vie morale, que la vie matérielle et celle-ci réclame du dehors des stimulations artificielles pour être excitée à l’activité, l’énergie intérieure, qu’elle produisait pendant son période de vigueur juvénile, lui faisant défaut. C’est une vie effrénée et cependant harassée, ce sont des forces dégagées de tous lieus et cependant émoussées qui accomplissent le drame de la vie, sans y mettre un sens moral quelconque. Tout est dénaturé, privé de culture à de pareilles époques, partout on ne voit que la prose de l’égoïsme sans son énergie, l’impuissance de la jouissance privée de sa poésie. L’ère des Césars, l’âge de la papauté tombée en sénilité, la royauté en France à la veille de la révolution sont de pareilles périodes. La deuxième a été la perversité achevée du catholicisme et la dernière celle de la royauté.
Le plaisir à tout prix, tel est le mot d’ordre au Igème siècle. Mais l’homme qui veut jouir à tout prix c’est l’égoiste. Jamais égoïsme n’a été si intense que
1) K. Fischer, „Diotime. LTdée du Beau.“ Stuttoard 1852. P. 67 et s.
sous rancien régime et pendant la révolution. Le ministre Saint Fond, fidèle copie d’un ministre sous Louis XV., dit (.Juliette II, 37): „I1 serait bien fou l’homme d’Etat qui ne ferait pas payer ses plaisirs à l’Etat; et que nous importe la misère des peuples, pourvu que nos passions soient satisfaits? Si je croyais que l’or pût couler de leurs veines, je les ferais saigner tous les uns après les autres, pour me gorger de leur substance. “ Sade trouve que ce mot caractérise l’ancien régime^). Avant la révolution, cet égoïsme ne s’était manifesté que dans les classes régnantes, chez la royauté, dans la noblesse et le clergé. Pendant la révolution il infecta toutes les couches sociales. Adolphe Schmidt qui puise sa description de l’époque révolutionnaire aux documents authentiques contemporains se prononce là-dessus de la façon suivante^): „Ce fut un égoïsme extrêmement prononcé, l’amour de soi-même et la cupidité, qui pénétrèrent non seulement les hautes régions de la société, mais qui s’infiltrèrent encore dans toutes les classes du peuple et principalement dans celle des paysans qui l’emportent sur toutes les autres classes par leur nombre. Ces sentiments les dominèrent à tel point que tous les autres, même le patriotisme et la philanthropie s’effacèrent presque entièrement. On est saisi d’étonnement et d’horreur, en voyant à quel degré, pendant toute la durée de la révolution et au milieu des plus brillantes tirades sur la liberté, l’égalité et la fraternité, sur les droits de l’homme et l’amour du genre humain,
Û ailleurs: „Les voilà, les voilà, ces monstres de l’ancien régime? Nous ne les avons pas promis beaux, mais vrais, nous, tenons parole.“
2) Adolphe Schmidt, La situation à Paris pendant l’époque révolutionnaire 1789 — 1800. vol. I, Jéna 1874. P. 19.
Dühren, Le Marquis de Sade.
sur le dévouement pour la prospérité, la grandeur et la gloire de la patrie, se firent jour et se maintinrent parmi presque toutes les classes de la société une poursuite à outrance de la fortune, un froid calcul pour profiter des circonstances, une rapace spéculation sur les malheurs de l’Etat et sur la misère du prochain. Chacun cherchait à trom^per et à duper son semblable; chacun tâchait de pêcher en eau trouble, souhaitait réaliser sa propre prospérité, s’enrichir et s’élever aux dépens des autres.
Le fameux Mercier, cicérone de Schopenhauer lors de son séjour à Paris, s’exprime de la même façon à propos de ce „siècle d’égoïsme renforcé. “ Nous aurons à étudier cet égoïsme, ce principal trait de caractère du 18ème siècle dans ses formes variées.
L’égoisme excite l’avidité de plaisirs et celle-ci atteint son point culminant dans la sensualité sexuelle. Le dixhuitième siècle est le siècle de la concupiscence érigée en S3^stème. Moreau distingue trois époques dans l’histoire des débauches et des égarements sexuels. La première est celle de l’empire romain, la deuxième embrasse les grandes épidémies „de névropathie de toutes sortes “ au moyen âge, particulièrement la croyance à l’existence des incubes et des succubes, le culte de la prétendue „église de satan“ avec ses horribles monstruosités sexuelles. La troisième période tombe au IS^-e siècle; elle est au mieux illustrée dans toute son originalité spécifique française par les saturnales sous la régence et sous Louis XY.
„ Volupté! C’est le mot du dix-huitième siècle, au dire des meilleurs connaisseurs de ce temps, d’Edmond
y L. S. Mercier, „Le nouveau Paris“, yoI. IV. Paris 1800. P. 190.
2) Paul Moreau (de Tours), „l)es aberrations du sens ge'nerique“ 4 éd. Paris 1887, p.
et de Jules de G encourt,^) c’est son secret, son
charme, son âme. Il respire la volupté, il la dégage.
La volupté est l’air dont il se nourrit et qui l’anime. Elle est son atmosphère et son souffle. Elle est son élément et son inspiration, sa vie et son génie. Elle circule dans son coeur, dans ses veines, dans sa tête. Elle répand l’enchantement dans ses goûts, dans ses habitudes, dans ses moeurs et dans ses oeuvres. Elle sort de la bouche
du temps, elle sort de sa main, elle s’échappe de son
fond intime et de tous ses dehors. Elle vole sur ce monde, elle le possède, elle est sa fée, sa muse, le caractère de foutes ses modes, le style de tous ses arts; et rien ne demeure de ce temps, rien ne survit de ce siècle de la femme, que la volupté n’ait créé, n’ait touché, n’ait conservé, comme une relique de grâce immortelle, dans le parfum du plaisir. “
Ce qui distingue le 18me siècle en France de tous les autres et ce qui n’a existé dans ce genre ni avant ni après, c’est la systématisation de l’amour sexuel. C’est précisément ce siècle qui se réserva de composer un code d’immoralité. Toute l’existence vise à l’accomplissement de l’acte sexuel; science, arts, mode, conversation, gastronomie, tout est pénétré par l’haleine amolissante de l’amour purement physique et répand ce parfum infect, qui paralyse toute énergie intellectuelle. Et quand celleci surgit dans la grande révolution, glorieuse et ineffaçable, qui engendra l’ère nouvelle, ce parfum étouffant y adhérait ; il l’attira de nouveau à terre et l’asservit, et changea cette énergie violemment comprimée en cruauté féroce et en soif de sang impitoyable.
1) Edmond et Jules de Go n court, „La femme au dix-huitième siècle.“ Paris 1898. P. 151.
Après avoir démontré comme caractères principaux, de ce siècle d’iniquité l’égoisme et l’immoralité sexuelle, deux traits généraux, qui nous apparaissent portés an plus haut degré également dans la vie et dans les écrits du marquis de Sade, il est de notre devoir de rechercher plus en détails, et d’approfondir, toujours relativement au personnage de Sade les causes de cette frivolité, qui constituent comme facteurs les indices généraux de ce siècle.