L’amour comme problème métaphysique
L’évidence que l’amour humain joue un rôle d’une éminente importance nous est déjà démontrée par le fait que lui seul a engendré et engendre encore la plus haute extase poétique chez tous les peuples. A la vérité, ce n’est pas la manifestation apparente mais l’ essence merveilleuse de l’amour qui triomphe de l’homme irrésistiblement. Ainsi que l’exprime Don César dans „La fiancée de Messine^:
Non pas le charme gracieux de son sourire Non les appas qui planent sur son visage
Pas même Péclat de sa céleste forme —
Son être intime, sa mystérieuse essence Me maîtrisa avec une sainte violence.
Qu’est-ce donc que cette vie „intime et mystérieuseQuel est le sens véritable, le but final fondamental de l’amour?
Deux célèbres philosophes modernes, Arthur Schopenhauer et Edouard de Hartmann ont fait à propos de l’amour le même jugement métaphysique^ qui eut le plus grand reteDtissement et qui trouva beaucoup de partisans et d’apôtres. A. Schopenhauer aperçoit l’importance de l’amour dans l’accomplissement des intentions de l’espèce, qui continue son existence dans la série et le cours infini des générations. „Toutes les intrigues amoureuses de la génération actuelle constituent donc dans leur ensemble la grave meditatio compositionis generationis futurae, e qua iterum pendent innumerae generationes^^) de tout le genre humain. A cet effet, l’intention de l’éspèce, en s’introduisant sous la forme de l’amour sexuel, se déguise en but pe rsonnel des individus et apparaît à ces derniers comme leur suprême félicité, comme le faîte de leurs désirs les plus ardents, partant, sous la forme la plus sublime, dans les sentiments et les transports les plus exaltés, comme le thème inépuisable de toute poésie, lyrique, épique et dramatique, comme l’objet de la comédie et comme celui de la tragédie. Bros joue son rôle sur le socque et sur le cothurne. Le fait que les amants prennent l’accomplissement de l’intention de l’espèce pour le point culminant de leur bonheur
„Le monde comme volonté et comme idée“ ed. de E. Gris eb a ch. vol, 2. LeqDsic 1891. „La métaphysique de l’amour sexuel.“ P. 623—668.
personnel, voilà ce qui constitue l’illusion tragique, l’aveuglement. C’est une épouvantable erreur. Car, en s’abandonnant à la volupté, l’homme commet une faute grave que l’individu engendré devra expier et racheter par des souffrances et par la mort. „La vie d’un homme avec sa peine infinie, ses besoins et ses souffrances innombrables peut être considérée comme l’explication et la paraphrase de l’acte de l’engendrement.“ L’Eros comme expression du désir de vivre, „ qu’il est doux et caressant! Il cherche le bien-être, la jouissance paisible et la douce volupté pour soi, pour d’autres, pour tous. Voilà le thème d’Anacréon. C’est ainsi qu’il allèche et flatte pour se faufiler dans la vie. Mais, aussitôt qu’il est dedans, le tourment attire le crime et le crime engendre le tourment. Atrocités et ravages remplissent la scène. Voilà le thème d’Eschyle. “ („Le monde" ^tc. P. 670.)
L’illusion, le mécompte et le désespoir de l’amour sont magnifiquement dépeintes par E. de Hartmann.^) Voici ses conclusions: „ Qui conque a compris définitivement le résultat illusoire du bonheur de l’amour après l’union et, partant, aussi de celui avant l’union, qui s’est représenté la douleur, malgré tout l’amour, primant le plaisir, pour celui-là, au font de sa conscience, le phénomène de l’amour ne renferme plus rien de salubre, parce que sa raison se révolte contre l’octroi de moyens pour des fins qui ne sont pas les siénnes; le plaisir que procure l’amour est rongé et annulé à ses yeux, seulement la douleur, qui l’accompagne, subsiste pour lui intacte.
Celui qui comme nous conçoit l’idée de l’amour dans un sens évolutioniste, ne saurait admettre une pa-
ï) E. de Hartmann, „Philosophie de l’inconscient“ 6. edit. Berlin 1874. P. 671—681.
reille métaphysique de la vie sexuelle. Il est vrai que le côté purement physique de l’amour amène avec soi plus de déplaisir que de plaisir, en nous faisant accroire de sublimes jouissances, qui s’évanouissent par la suite comme de l’écume. Mais l’amour physique n’est que le commencement d’un développement dont la fin, précisément, promet à l’individu la suprême béatitude. L’amour physique n’est qu’un point de passage, nécessaire comme tel, pour arriver au but final, à l’amour platonique. Le but final métaphysique de l’amour est la science, identique à la liberté absolue. „Et Adam connut Eve‘‘ est un mot profond de la Bible.
La dialectique de Platon et de Hegel a parfaitement élucidé cette vérité. W i g a n d remarque fort judicieusement que l’amour platonique n’est aucunement contraire à l’amour naturel ou physique, mais que l’amour du beau sensuel et corporel est l’échelle et le guide vers l’amour et la connaissance de tout le beau et de tout le bien invisibles, contenus dans la sphère humaine et dans la nature, dans l’art et dans la science, progressivement jusqu’à la contemplation de la causalité universelle, de l’Absolu.
Ceci devient pour nous encore plus clair, lorsque nous saisissons le génie des paroles que la divine Diotime prononce dans „le banquet^ de Platon, paroles éternelles et impérissables.
„Car c’est là la vraie manière de s’adonner à l’ a m o u r , ou de s’y laisser conduire par un autre: en commençant par tel bel objet isolé, on s’élève plus haut pour
L W. Wigand, .,La vraie signification de l’amour platonique^. Berlin 1877. P. 2T.
atteindre un autre bel objet, progressant, en quelque sorte, graduellement d’un bel objet à deux et de deux à la contemplation de toutes les belles formes, et des belles formes aux belles mo eurs , et aux belles actions, et des belles moeurs aux belles connaissances jusqu’à ce qu’enfin, des connaissances en général, on arrive à telle connaissance qui n’est la connaissance de rien autre que du beau pur et qu’on comprenne, finalement, l’essence de tout ce qui est beau. Ce n’est que parvenu à cet endroit de la vie, cher Socrate, que pour l’ homme, la vie vaut la peine d’être vécue, en admettant qu’il existe un endroit pareil, d’où l’on contemplele beau en lui-même. (Platonis Symposion 210, 11.)
C’est la vraie signification de l’amour platonique. Tl n’est pas opposé à l’amour sensuel, mais il en procède et s’élève de là à des formes plus hautes, en marquant la connexité intime qui existe entre . la reproduction physique et la procréation intellectuelle, connexité, où l’essence de tout amour véritable et pur a sa racine.)
Le but final de l’amour consiste dans la science absolue. Comme par pressentiment de cet état des choses, Schopenhauer dit dans ses „Paréneses et Maximes“: „ Notamment là, où nous cherchons jouissance, bonheur, plaisir, souvent nous trouvons, au lieu de tout cela: instruction, connaissances, jugement, c’est à dire, un bien durable, véritable au lieu d’un bien éphémère et apparent. “
L’amour platonique, quelque mystérieux qu’il paraisse à première vue, s’éclaire d’une lumière éblouissante au
1) Côte à côte avec l’engendrement physique, s’effectue l’engendrement intellectuel, dit Pli. Mainlander. La Philosophie de la délivrance.) Leipsic 1894. vol. II. P. 489.
moyen de la méthode dialectique de Hegel, du philosophe universel, comme le nomme L. L. Michelet, du Darwin du monde spirituel, comme nous préférerions de le nommer.
Suivant Hegel^) la notion de l’espèce même a un sens évolutioniste. La vie renferme en soi un problème, qui ne trouve pas sa solution uniquement dans les fonctions vitales. La tâche ou le but de la vie exige la production de l’espèce. La solution du problème amène l’engendrement des individus, toujours renaissants, qui à leur tour en engendrant d’autres de la même espèce. C’est le cours, la série infinie des générations, qui naissent et s’éteignent a tour de rôle. C’est l’espèce sous la forme du changement infini des choses. Ce n’est que dans la génération engendrante qu’existe véritablement l’espèce.
En tant qu’une génération a rempli l’intention de l’espèce, dans la même mesure elle a réalisé l’idée de sa propre existence. Elle disparaît donc comme un instrument usé de l’engendrement, ni la tâche de l’espèce ni celle de l’individu ne sont véritablement accomplies. L’individu n’arrive qu’à la génération, l’espèce ne va pas plus loin non plus. Dans la marche progressive des races, dans le Changement infini des générations, l’espèce n’apparaît pas comme être réel et l’individu ne devient pas un être général. L’individu isolé disparaît effectivement et l’espèce, ne se manifestant que dans la série des générations, dans la genèse et dans la mort des individus, ne cesse de passer.. Ainsi, au
q Les idées de Hegel ont été développées le plus clairement et de la manière la plus convainquante par K un o Fischer: Système de logique et de métaphysique ou Philosophie scientifique. 2ème edit. Heidelberg 1865. P. 527 — 530.
moyen de la simple existence, l’idée absolue du principe universel n’est véritablement, ni remplie ni réalisée.
Si l’on veut on peut nommer cela la tragédie du monde physique.
Mais ce qui est impossible dans le monde physique, matériel est la règle et le but absolu dans le monde intellectuel, la sphère spirituelle.
L’individu s’efforce de produire l’espèce, tout en n’étant pas apte à la réaliser et à l’objectiver. Cependant, c’est ce qu’exige le but absolu de l’espèce et de l’individu.
L’espèce exige d’être engendré comme telle; elle représente le principe générateur des individus, l’Absolu véritable. Or, il n’y a qu’une forme qui, dans ce sens, exprime parfaitement l’Absolu: l’Idée, le Logos. Il n’y a qu’une seule activité qui puisse procréer l’idée: c’est la force de la pensée. Dans la pensée compréhensif, uniquement, l’Absolu se réalise effectivement, et l’individu se généralise, devient un être universel. C’est ainsi que se résout le problème que propose l’idée de la vie, sans pouvoir elle-même le résoudre. Le problème se résout au moyen de la pensée, qui produit les idées véritables et qui, par là, reconnaît les choses que les idées produisent.
A présent, les notions: engendrer et connaître apparaissent à nos yeux sous des rapports d’analogie et d’affinité, tels que Platon les avait déjà établis, en faisant énoncer par Socrate que connaître, c’est engendrer. L’Eros philosophique est le but où tend l’Eros physique. La pensée créatrice est notre activité véritablement générale, notre véritable espèce qui se délivre de ses liens et devient libre en nous, à mesure que nous nous émancipons nous-mêmes de toutes nos aspirations individuelles et sensuelles.
C’est ainsi que l’amour sensuel physique représente l’anneau initial, absolument nécessaire et utilisé par une initiative consciente, l’anneau d’une chaîne de développement, qui conduit à la connaissance de l’Idée, à l’Absolu. Il devient de même évident que la science pure, la connaissance suprême ne saurait jamais manquer de la chaleur du ■sentiment. Quant à l’amour lui-même il n’a plus rien d’obscur, il n’est plus une chimère, ni un brouillard fallacieux, mais son commencement et sa fin, c’est l’Idée absolue, le Logos.^)
1) Cette introduction contient les e'ie'ments d’une „Philosophie de l’amour d’après la méthode dialectique“, ouvrage que nous avons l’intention de publier plus tard dans une plus ample exposition.
Le Siècle du Marquis de Sade.
Le marquis de Sade, dont nous voulons traiter la vie, les oeuvres et le personnage dans ce volume, a été sous tous les rapports un homme du ISème siècle. Il est Français en même temps. Nous pensons cependant, en nous apprêtant à publier le premier ouvrage scientifique allemand sur cet homme étrange, dont le nom est connu dans le monde entier, n’être en état de le montrer sou& son vrai jour, que si nous l’expliquons comme un enfant de son temps, de la France du ISème siècle. La Faculté a, en apparence, prononcé déjà son jugement sur le marquis de Sade. Mais ce jugement, porté même par les plus éminents psychiatres et nevropathologistes, doit être déclaré superficiel, tant qu’on n’accomplit pas ce qui jusqu’à présent a été omis, tant qu’on n’a pas exploré les conditions extérieures, le milieu où se forma, se développa, déploya son activité et exerça son influence cette vie exceptionelle. Car il est „toujours d’une importance décisive de constater quel siècle et même quel espace de dix ans, quel peuple et quel pays ont fourni les faits relatés.
En un mot: ce n’est pas l’interprétation psychologique touchant l’individu, mais seulement l’appréciation psy-
1) Th. A ch élis, „Sociologie“. Leipsic 1899. P. 37.
chologique concernant le milieu social qui est apte à faire connaître véritablement le personnage de Sade. Un jugement rigoureusement scientifique sur certains personnages typiques n’est possible qu’au moyen de cette méthode, quand même on ne saurait nier l’importance d’une individualité isolée, telle qu’elle est donnée. Prenant nos études sur le marquis de Sade pour base, nous sommes obligés de nous ranger de l’avis d’un sociologue distingué moderne en ce que „le moi personnel n’est en somme que le point culminant et final de divers facteurs psychiques. Déjà des investigations psychiatriques relatives à la décomposition et à la dégénération de notre moi ont fait voir que notre personnalité n’est pas le commencement, mais bien plutôt le résultat final d’une activité, psychique d’une durée infinie, qui se perd dans la nuit de l’inconscient, d’une activité, il est vrai^ que nous ne pouvons saisir dans ses origines. Par suite de l’ohservation de la vie sociale en général et de l’action réciproque entre l’ individu et la communauté qui l’entoure en particulier, cette hypothèse s’est élevée au rang d’une vérité scientifique. En ceci, ce n’est pas, pour la plupart des cas, une réflexion préméditée et une disposition complètement libre de l’individu ce qui décide, mais une adoptation fondée sur l’habitude, l’action d’instincts obscurs et d’émotions inconscientes, sans que l’individu se rende toujours pleinement compte des mobiles de sa conduite. “ Les moeurs et les usages, les formes esthétiques et religieuses se sont, pour la plupart, développés organiquement, sans qu’il y ait eu intervention avec pleine connaissance
U Achelis a. p. P. 73 — 74.
du but de la part de l’individu. Nos sensations et nos^ perceptions ont leur origine, malgré leur caractère particulierèment individuel „dans les profondeurs de l’inconscient, qui précèdent la fixation définitive du moi individuel. “ Mais cela, ce sont des idées liégéli enn es,, c’est la doctrine de Hegel sur l’esprit objectif, dans: la profondeur duquel l’esprit subjectif puise continuellement et qui possède son propre développement. C’est, en vérité, la conception célèbre mais décriée du „ mouvement autodynamique de l’idée. Hegel, cet éminent penseur du dix-neuvième siècle, est enfin réhabilité et il n’est aucunement douteux' que sa doctrine ne célèbre au vingtième siècle ses plus grands triomphes. Après les tempêtes philosophiques de S chope nhauer, Hartmann et de Nietzsche le soleil de l’esprit hégélien éclairera le monde. La méthode dialectique a fécondé la science historique moderne, en y introduisant les idées les plus précieuses et l’a portée au niveau de son développement actuel; elle donnera également à la science naturelle de nouvelles impulsions n’étant, comme cela deviendra de plus en plus évident, nulle part en contradiction avec l’expérience et les lois de la nature. C’est Hegel et non Schopenhauer qui est le „ véritable et direct, héritier du trône philosophique de Kant.“
Ainsi, pour résumer notre intention dans une courte formule, nous allons rechercher dans les chapitres suivants les fils qui relient l’esprit subjectif du marquis de Sade avec l’esprit objectif de son temps. 11 représente en même temps „rancien régime “ et la révolution. Ses deux principaux ouvrages mal famés sont — on ne peut le méconnaître — des productions de la grande révolution française. Nous devons donc examiner ce qu’a reçu de
Sade de son époque, afin de savoir ce qu’il lui a donné. Nous n’allons pas répéter des faits connus tirés de l’histoire de la civilisation française au ISème siècle, mais nous voulons expliquer les oeuvres du marquis de Sade en les déduisant de l’epoque où il a vécu, de toutes les conditions de la vie sociale au ISème siècle.