La Noblesse et le Clergé
La noblesse et le clergé jouent dans les romans de Sade le rôle principal. Des princes, des ducs, des comtes^ des marquis, des chevaliers paraissent à côté du pape, des cardinaux, des archevêques, des évêques, des moines de tous les ordres, des ecclésiastiques, des abbés, des abbesses et des nonnes sous l’aspect de monstres érotiques et athées. Toute la corruption de l’ancien régime défile devant nos yeux. Noblesse et clergé ne formaient en France, à vrai dire, qu’une seule classe, puisque le clergé se recrutait, pour la plupart, parmi la noblesse. Le fils aîné d’un gentilhomme devenait officier, le second prêtre ou moine, les filles qui ne trouvaient pas à se marier, faute de dot, prenaient le voile^). La protection de la noblesse de la part de l’Etat avait atteint des dimensions inouïes au 18^® siècle. Toutes les charges publiques, prébendes, magistratures, charges militaires étaient distribuées, pour la plupart, à la noblesse. „Les plus en crédit
q P. Lacroix, „XVHI e siècle“, p. 45.
ont, à dix-huit ou vingt ans, un régiment, sans avoir .aucune pratique de militaire. Ils passent leur jeunesse dans la luxe et les plaisirs auprès des femmes^).
Une singulière position sociale intermédiaire entre le clergé et la noblesse était occupée par la classe des abbés, cette race dégénérée et amphibie qu’on rencontrait partout et qui ne représentait rien. Mercier raconte^) que Paris pullulait d’abbés, d’ecclésiastiques portant la tonsure, qui, toutefois, ne servaient ni l’Eglise ni l’Etat, menaient une vie des plus oisives et des plus déréglées -et ne s’occupaient que de futilités et de fadaises, tout en jouant en même temps un rôle assez important en qualité de „sigisbées“, de précepteurs, d’écrivains etc. Ils étaient aussi les habitués de toutes les maisons publiques, bien qu’ autrefois chaque courtisane qui dénonçait la visite •d’un abbé recevait 50 francs. Mais ceci avait cessé sous Louis XV 1. Une curieuse peinture d’un abbé du 18me siècle, nous est donnée par le célèbre gastronome Brillat-Savarin.^) „ Quand une famille noble comptait plusieurs fils, on destinait l’un d’eux à prendre l’habit. Il obtenait d’abord de simples prébendes, qui suffisaient .aux frais de son éducation, plus tard il était nommé •chanoine, abbé ou évêque, suivant ses aptitudes pour la •carrière ecclésiastique. Ceci était le type légitime des abbés. Mais il y en avait encore beaucoup de faux, et .quantité de jeunes gens aisés faisaient à Paris les abbés. Bien n’était plus facile — au moyen d’un léger changement dans sa mise, on se donnait Pair d’un bénéficier -et on se faisait l’égal de tout le monde, on avait des
1) L. S. Mercier, „Tableau de Paris“, Hambourg 1781, Tome I, p. 180.
2) Brillat-S a varin, „Physiologie du Goût“, 2e e'dit.
Dühren, Le Marquis de Sade. 4
amis, des maîtresses et des ampMtrions, car chaque maisoui était censée avoir son ahbé. Les abbés étaient petits^ gras, ronds, bien vêtus, doux, obligeants, curieux, gourmets, sémillants et insinuants. Ceux qui vivent encore sont devenus de gras bigots. “ Sade a dépeint ce t3q3e dans Pabbé Chabert (Juliette III, 280), ami de Juliette et instituteur de sa fille. Les abbés figurent aussi dans les comptes rendus de la police sur le libertinage du clergé à Paris, publiés par Manuel, ainsi que nous le verrons plus tard.
Un autre représentant typique du ISiïie siècle, c’était le „chevalier“. Lui aussi a trouvé en Brillat- Savarin un peintre attentif et dévoué: „Beaucoup do chevaliers avaient trouvé avantageux de se donner eux-mêmes l’accolade. C’étaient pour la plupart de beaux hommes. Ils portaient l’épée verticale, la tête haute, le nez au vent, la jambe tendue; ils étaient joueurs, séducteurs, querelleurs et appartenaient essentiellement à, l’escorte d’une dame à la mode. Au commencement des guerres révolutionnaires la plupart des chevaliers se rendirent à l’armée, d’autres émigrèrent, le reste se perdit parmi la foule. Le petit nombre des survivants sont’ reconnaissables encore à leur physionomie. Mais ils sont maigres et ne peuvent marcher qu’avec difficulté. lisent la goutte. “1)
Les représentants du clergé sont dans les romansdu marquis de Sade les auteurs des pires atrocités. C’est avec une préférence toute particulière que Sade met en évidence les forfaits, l’bypocrisié et l’impiété des ecclésiastiques de tout rang; il accable le clergé des plus»
b Erillat-Savarin, „Physiologie du Goût.“
grossières injures. Et il le fait à bon droit. Justement en examinant la conduite immorale du clergé français au 18nie siècle, nous nous appuierons toujours sur des documents historiques authentiques. Ce n’est pas nous qui parlons, mais ce sont les comptes rendus des témoins oculaires, les découvertes de la police qui parlent et qui donnent raison à Sade, dont les ouvrages furent, comme on sait, mis à l’index, assurément moins à cause de leur obscénité que pour leur contenu anticlérical.
C’est ainsi que Juliette adresse la parole au pape en le traitant de vieux singe et les autres prélats, moines etc. ne sont pas mieux traités par elle. La tribade Clairwil tient à Juliett(î un discours extrêmement anticlérical. (Jul. IV. 285. IL 336.)
Toutes les' plaies de la France sont l’oeuvre des jésuites (Juliette III, 169). Les orgies et les débauches, auquelles se livrent les ecclésiastiques dans les romans de Sade, sont sans nombre. Tous les types de pathologie sexuelle y sont représentés. Le pédéraste actif et passif, le „lécheur“, le „ sanguinaire “ etc. Nous nous contenterons de citer les horribles orgies au couvent des carmélites (Jul. III, 143) chez l’archevêque de Lyon (Jul. I, 234), à l’abbaye de St. Victor (Jul. I, 238) dans les catacombes du cloître Panthémont entre moines et religieuses (Jul. I, 96) chez le pape Pie VI et les cardinaux Albani et Bernis à Borne (Jul. IV, 100) Ces prélats sont tous athées et blasphémateurs. Sade fait même lire — chose unique dans ses oeuvres — dans le quatrième tome de „ Juliette deux poésies obscènes et sacrilèges du cardinal Bernis (P. 162 — 169). A présent nous allons, en utilisant les comptes rendus de l’époque, fournir les preuves que le marquis de Sade n’avait pas tort d’exposer dans ses
ouvrages surtout le clergé au pilori, d’une façon si humiliante.
5. Les Comptes rendus de la Police parisienne sur l’immoralité du clergé.
Pierre Manuel nous a laissé dans son célèbre livre „La Police de Paris dévoilée^ (Paris 1794) un ouvrage qui peut être appelé une fidèle photographie de l’état de la morale à Paris à la veille de la révolution, Adolphe Schmidt, un des premiers connaisseurs de l’histoire française du 18me siècle, qui a rassemblé luimême des rapports analogues à ceux de Manuel, dans ses „ Tableaux de la Kévolution française désigne le livre de Manuel comme l’une des plus véridiques sources du 18me siècle. 1)
Manuel a dans son livre fameux un chapitre à part, intitulé „De la police sur les prêtres".^) Il se répand d’abord en satires amères sur les voeux de chasteté des prêtres et dit: „Je vais dévoiler les oeuvres libertines de ces célestes missionnaires qui dévouent à l’enfer les passions des âmes honnêtes et sensibles. Nommer les coupables ce n’est pas les déshonorer. Car l’homme chaste est celui qui couche avec sa femme." Peut-on caractériser l’immoralité du célibat mieux et avec plus de dignité que ne l’a fait Manuel avec ces paroles?
Les comptes rendus suivants reposent sur les protocoles
q Adolphe Schmidt, „Tableaux de la Révolution Française.^ Leipzig 1867. Tome I, p. 125.
2) Pierre Manuel, „La Police de Paris dévoilée. Tome I. A Paris. L’an second de la liberté.^ „De la Police sur les prêtres“. p. 292—321.
de l’inspecteur de police, les rapports des commissaires, les aveux des coupables et les communications de leurs supérieurs. Nous donnons les principaux comptes rendus textuellement.
Cordeliers (pag. 295 — 297): 12 février 1760.
Le frère François Lortal, profès de la maison de Toulouse, chez la Laurent, rue du Chantre, avec la Zéphire. Il a mis en pratique la maxime de Virgile: nu du s ara, sere nudus! Commissaire Thierion, inspecteur Marais,
2 juillet 1766. George le Payen, desservaut à Cerny, avec Flore, sponsus super sponsam. Commissaire Grimperil, inspecteur Marais.
Bernardins, (p. 297): 30 mars 1764. J. Ignace Xavier Dreux, licentié, professeur de théologie, chez Agathe, oculoque manuque. Com. Mutel, insp. Marais.
Carmes (p. 298): Du 8 février. Jacques Brehi, de la place Maubert. Il avait pris le nom de Jacques Mazure, chez la Garde, qu’il prenait pour un autel à la romaine, reçu d’Amable Martin, prieur. Commissaire Duruiman.
Dominicains (p. 299): Du 4 novembre 1763. Pierre Simon, 46 ans de profession. Il a signé son plaisir d’une main tremblante. Commiss. Mutel.
Capucines (pag. 300): Du 14 décembre 1762. Laurent Dilly, frère quêteur de la rue Saint-Honoré, chez la Boyerie où il chantait: tirez-moi par mon cordon. Commiss. Sirebaud.
Du 9 novembre 1765. J. Joseph Biache, dit frère Constant, et Joseph Etienne, dit frère Constantini, de la maison de Crépy, tous deux au cabaret du Cerf montant, où ils avaient demandé un lit à trois, n’ayant avec eux que la Marin. Commiss. Mutel.
Les Ké collet s (p. 301): Du 30 juin. Noel- Clément Berthe, dit frère Paul, chez la Leblanc, qui lui donnait la discipline. Commiss. Mutel.
Du 1 mars 1765. Gabriel Anheiser, dit le P. Gabriel, sous le lit, en chemise, d’Agnès Yiard. Il vivait avec cette ci-devant vivandière depuis sept à huit mois. Commiss. Fontaine.
Les Piquepuces (p. 301): Du 19 février 1767. Le P. Constance, entre Victoire et Emilie, se comparant à l’âne de Buridan. Commiss. de Kuisseau.
Les Minimes (pag. 302): Du 17 janvier 1760. André Carron, écrivant sur les murs de la Zaïre: ego ad flagella paratus sum. Commiss. Sirebeau.
Les Feuillans: Du 30 Décembre 1762. Dom Claude Jousse, à l’âge de 63 ans, chez Marie la Neuve, ubi non borruit virginis uterum. Commiss. de Euisseau.
Les Au gu s tin s (p. 303): Du 5 novembre 1763 Bernard-Nicolas, à l’enseigne du Palais-Royal; aux avenues de Vincennes, avec trois Cordeliers et Rosalie qui leur faisait la chouette. Commiss. Mutel.
Du 26 octobre 1765. „Je soussigné Honoré Regnard, âgé de 53 ans, chanoine régulier de l’ordre de St. Augustin, et procureur de la maison de St.-Catbérine, reconnais que le sieur Marais m’a trouvé chez la St.-Louis, rue du Figuier, chez laquelle je suis venu de mon propre mouvement, hier pour m’amuser avec la Félix, que j’ai fait déshabiller et que j’ai touchée avec la main enveloppée dans le bout de mon manteau; et aujourd’hui jouant avec Félix et Julie, sa compagne, qui m’ont ôté mes habits religieux: elles m’ont mis en femme avec du rouge et des mouches. L’inspecteur m’a surpris en cet état. Je déclare qu’il y a plusieurs années que j’avais cette fantaisie
que je n’ai pu satisfaire plutôt. En foi de quoi j’ai signé la présente déclaration contenant exacte vérité. Honoré Eegnard, etc.“ Commiss. Mutel, inspecteur Marais.
Du 18 juillet 1768. Simon Boucel, avec les nommées Prévilles, Louise et Sophie.
Les Prémontrés (p. 306): 17 mars 1760. François de Maugre, de la rue haute-Feuille, entre Desirée et Zaïre, tous trois heureux. Commiss Sirebeau.
Les Pénitens de Nazareth (p. 307): 2 mai 1766. Frère Nicephore, chez la Laville qui lui montre albentes cox as, inguin a , crura,nates. Commiss. Mutel.
Les Thé a tins (p. 307): 28 février 1765. Laurent Durand, chez la Dumoulin, pour j pratiquer le précepte: Entre la chair et la chemise 11 faut cacher le bien qu’on fait Commiss. Sirebeau
Célestins (p. 308): Du 3 décembre 1760. J. D. Tordoir, sous-prieur de Nantes, chez la Mausy dans la posture du prophète qui ressuscite le fils de la Sunamite. Commiss. Sirebeau.
Keligieux de la Charité (p. 308): Du 19 octobre 1762. Jacques François Boulard, qui avait été maître des novices et prieur, chez la Lagarde, devant Victoire et Julie, quaerens quam devoret. Commiss. de Kuisseau.
Les Oratoriens(p. 309): 14 novembre 1761. Etienne Leroi, avec la Chantrelle qui ... . les grâces avaient coupé les ailes à l’amour, Vénus les met sur son sein, et elles repoussent. Commiss. Mutel.
Chanoines de S t. -G en e v i èv e (p. 311): 9 mai
1761, Jean Pierre Bedosse, chez Zéphire, per ipsam^ cum ipsa et in ipsa. Commiss. Sirebeaii.
2 août 1752. Le P. Bernard, prédicateur célèbre. Il prenait deux ou trois filles chez la Lasalle : c’était pour lui la monnaie d’une duchesse. Il donna six louis et demi: et le chirurgien Pouce lui demande ensuite 4(> écus, et trois livres par visite.^)
Hermites (p. 311): 5 août 1773. Frère Camille, de la maison du Hayet, chez Thérèse, où il se disait le „ portier des Chartreux^.^) Comm. Mutel.
Ecole s Chrétiennes: 14 septembre 1763. Frère Firmin chez la Eoyer qui le comparait à ces mauvais lecteurs qui commencent un livre et ne le finissent pas. Commiss. Mutel.
Chanoines réguliers de l’ordre de St. Antoine (p. 312): 27 septembre 1765. François Canova, chez la Lamourette. Commiss. Mutel, inspecteur Marais. Ils entrèrent, cum pariter victi, femina virque jacent.
• Jésuites (p. 313): 5 novembre 1764. François Terrasse-Deshillon, âgé de 52 ans, chez la Mouton, où il s’amusait comme un autre. Commiss. Mutel.
1) Ce compte rendu laconique mais significatif rappelle presque mot à mot une épigTamme allemande du 18ème siècle.
„Hier encore, je lui jurais entre mille baisers En savourant sa tendresse Une éternelle discrétion —
Et aujourd’hui le chirurgien doit être informé de l’affaire. Voir C. J. Weber „Démocrite“. Stuttgard 1868. V. 166.
2) Le „Portier des Chartreux ou Histoire de Dom BouoTe‘^ est un roman écrit en faveur de la sodomie; il est attribué par quelques auteurs au marquis de Sade. Le compte rendu cité ci-dessus étant de 1773, Sade, c[ui est né en 1740, aurait pu en être l’auteur. Mais cela est peu probable.
3) Là, Manuel fait la remarque: „Je ne trouve qu’un Jésuite chez les filles. Il m’eût été agréable de pouvoir leur rendre plus de justice.“ Cette justice, nous la leur rendrons dûment ci-dessous. Les jésuites étaient trop prudents pour se laiser surprendre dans les bordels.
Doyens, dignitaires, personnats et chanoines de différents chapitres (p. 313 — 315): 3 avril
1764. Biaise Messier, chanoine de Beauvais, chez la Blampié. Il paraissait être de l’avis de Eubens, qui n’aimait que les beautés du poids de 200 livres. Commiss. Rochehrune.
14 août 1761. Marc-Antoine Montai, de la saint Chapelle, avec la Provençale, anhelantem alte stratis in lectis. Commiss. de Ruisseau.
8 juillet 1760. Marie Mocet, archiprêtre de Tours, âgé de 60 ans, Nudus una manu ad mammam, altéra pudendis adhibita, inguniculabat.
3 août 1760. Jean B. Thévenet, chanoine de Poitiers avec Adélaide qui, si elle eût eu le pouvoir de Diane, n’aurait pas manqué de changer en chiens les Actéons, Sireheau et Marais.
Curés (p. 316): 26 juin 1765. Jean Pierre Pelletier chez la Lambert, per cuncta cava corporis libidinemrecipientem. Commiss. Mutel.
22 août 1760. Pierre Louis Thorin. Zaire in dextrum semisupina latus. Commiss* Sireheau.
Clercs tonsurés (p. 317): 27. octobre 1736.
Charles Marie Thibault de Monsauche, conduit à saint- Lazare, parce que c’était la troisième fois qu’il se levait avec l’Aurore. On trouva dans leur char une épitre en vers, où l’ahhé Tethon chantait ce qu’Hébé montra aux dieux, et ce que voudraient voir les rois, si pour aller chercher le plaisir, ils montaient au cinquième étage, ce qui enfin devrait, selon lui, avoir tabouret à la cour.
Docteurs de Sorbonne (p. 318): 9. mai 1765. J. Baptiste R . . . . qui truncus iners jacuerat et inutile lignum chez la Guérin.
23. mai 1763. Fél. Auguste Tomolle quidquid liberet prolicito judicans, avec la Desnoyers ; c’était sa troisième thèse.
Précepteurs (p. 319): 24. février 1761. P . . . . gouverneur des enfants du marquis de P. avec la Perle, nie vero statim solvit zonam et leges inierunt benevolae Yeneris. Commiss. Sirebeau.
Prêtres étrangers (p. 319 — 320): 28 octobre
1762. François Detraussin de Jausse, de Florence, professeur d’éloquence. Sophie ne combattait pourtant pas à la manière des Parthes, en tournant le dos. Commiss, Fontaine.
Yoilà une partie de la longue liste. Un commentaire est superflu. Facta loquuntur. Ces faits, à eux seuls, ces documents authentiques donnent une explication suffisante et — justifient pleinement la part du lion qui revient au clergé, par rapport aux orgies, dans les romans de S a d e et la haine que ce clergé a inspiré non à S a d e seulement. Car l’immoralité, de soi, est un mal, mais, quand elle est professée et mise en action par les prédicateurs de la morale, elle est tout ce qu’il y a de plus abominable dans cette dévote société qui aurait plus besoin d’intelligence que de piété.
Manuel remarque à la fin de son énumération, qu’aucun évêque n’y est nommé. La cause en est, à son dire, qu’on n’ose parler même de la maladie d’un évêque, à plus forte raison de ses débauches sexuelles. Cependant il indique celles de l’archevêque de Cambrai, qui a fourni peut-être le modèle de l’archevêque de Lyon chez Sade.
Outre ces comptes rendus de Manuel, il existe encore un ouvrage très étendu sur l’immoralité du clergé au 18ème siècle. Après la prise de la Bastille en 1789
parurent en deux volumes les pièces de procès trouvées à la Bastille sur les délits contre les moeurs, commis par le clergé. Chaque matin Louis XV. se faisait rendre compte sur tous les cas de religieux, trouvés dans les bordels. L’archevêque de Paris en usait de même. On appelait ces bulletins les „ Nuits de Paris‘^ Les deux volumes contiennent 189 rapports, du 10. avril 1755 jusqu’au 7. juin 1766; probablement qu’ils avaient pour but plutôt de „raviver la lubricité caduque du monarque‘‘ que de servir aux intérêts de la morale et de la dignité royales.
L’affaire du prêtre de B agnelet et de Mademoiselle Mi mie appartient à la même catégorie de faits. Dans la collection d’autographes de Lucas- Mont igny se trouve la lettre suivante, adressée par l’archevêque de Paris, Mr. de Inigué à l’intendant de police Le Noir ^): Le clerc de Inigué.
A Conflans, le 30 juillet 1786.
On m’a assuré. Monsieur, que monsieur le curé de Bagnolet près de Paris, allait souvent chez une fille nommée Mimie, qui demeure rue Pierre-Poissons. S’il vous est possible, Monsieur, de vérifier ce fait, que j’ai beaucoup d’intérêt à savoir, je vous en aurai une très-grande obligation. J’ai l’honneur d’être, avec un respectueux
0 Casanova trouva la comtesse de Limore en compagnie et comme maîtresse de Mr. de Saint Albin, archevêque de Cambrai, amant très âgé, qui dépensait pour elle les revenus de son archevêché. Mémoires de Jacques Casanova de Seingalt.
2) „Tia Chasteté du Clergé dévoilée, ou Procès verbaux des séances du clergé chez les filles de Paris trouvés à la Bastille. “ Paris 1792, 2 tomes.
3) Communiquée dans la „Revue rétrospective^ tome III. Paris 1834. p. 153—154.
attachement, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur. Ant. E. L., archevêque de Paris.
Cette lettre fort significative contient la note marginale suivante, faite par le destinataire: „A. Mr. Qui d or pour vérifier promptement et secrètement et me mettre à portée de répondre
D’autres détails intéressants sur la conduite du clergé parisien se trouvent dans les „ Confessions d’une jeune filleQ. Nous sommes introduits dans le bordel de madame Eichard. Sapho (c’est ainsi que se nomme la jeune fille) observe à travers un judas le tête à tête de la Eichard avec un ecclésiastique. „Elle ouvre une armoire d’où elle tire une double cuirasse des crins parsemée en dedans d’une infinité de petites pointes de fer arrondies par le bout: elle le revêt sur la poitrine et sur le dos de cet instrument de pénitence, converti en instrument de luxure. Elle en attache les deux parties de chaque côté par des cordons du même tissu, puis elle adapte à celle qui couvre l’estomac une chaîne de fer qu’elle passe sous les testicules qui se trouvent soutenus par une espèce de bourse occupant le milieu de la chaîne. Cette bourse est de crin encore, mais à claire-voie, de manière a ne point empêcher les attouchements de la main sur ces sources du plaisir; quant à la chaîne elle vient se rattacher de l’autre part : enfin elle lui met à chaque poignet un brasselet du même genre que la cuirasse. . . Je n’en pus douter quand je vis ce prêtre paillard ainsi armé entrer en érection, quoique faiblement. “ Alors Mad. Eichard procède à la flagellation aliaque incitamenta amoris.
Ensuite Sapho raconte, comment elle devint la
- 1) „L’Espion anglais^ tome X. Londres 1784, lettre XIV,
„Suite et fin de la Confession d’une jeune fille. “ p. 373 ff.
maîtresse d’un évêque, dont les vicaires le secondaient dans sa manière de vivre, et nous donne une peinture fort animée de la conduite dissolue du clergé dans ce diocèse. Elle aune aventure avec quatre curés (P. 318 efl. s.). L’un d’eux est pédéraste, sa devise est: tout est c . . dans une femme.
Le libertinage du clergé fut aussi flagellé dans des poésies et au moyen d’images. Les vers suivants parlent un langage on ne peut plus expressif.^)
On a choisi cinq Evêques paillards.
Tous cinq rongés de vérole et de chancre.
Pour réformer des Moines trop gaillards.
Peut-on blanchir l’ébène avec de l’encre?
Ces vers se rapportent à une enquête de morale, dont on avait chargé les archevêques de Eheims, d’Arles, de Narbonne, de Bourges et de Toulouse. Cette enquête est aussi assurément un symptôme du temps. Mais quelle était là-dessus l’opinion régnante dans l’esprit populaire, nous le voyons dans ces vers ; nous le reconnaissons encore plus clairement d’après une image allégorique, qui n’a paru que dans un petit nombre d’exemplaires et que l’auteur de l’Espion anglais vit. Les cinq archevêques y sont représentés. L’archevêque de Eheims (De la Eoche-Aymon) est placé devant une église catholique à côté d’une femme, qui lui fait des grimaces et cache
q Quelque peu différemment s’exprimeL a Me ttrie „ Oeuvres philosophiques^, 1741, cité d’après P. Garnier „Onanisme“. Par. 1888. p. 122: „Tout est femme dans ce qu’on aime, l’empire de l’amour ne connaît d’autres bornes que celles du plaisirs. “ — Une nouvelle érotique „Confession galante d’une Femme ,du Monde (Bruxelles 1873) a pour épigraphe: „Dans la femme aimée tout est e . .
2) „L’espion anglais" Londres 1784. t. I. p. 241 et s.
un chapeau sous sa robe. De l’autre main elle tend à l’archevêque d’Arles (de Jumilhac) la décoration du Saint-Esprit, elle l’attire à elle, le cajole et badine avec lui. Une voiture de chasse excite la plus grande attention de l’archevêque de Narbonne (D il Ion). L’archevêque de Toulouse (de Brie n n e) se trouve dans sa salle d’audience et a deux volumes de l’Encyclopédie, ouverts devant lui^ l’un à l’article „ célibat, “ et l’autre à l’article „moines“. Finalement l’archevêque de Bourges (Philip peau) présente un bouquet à une jeune dame, qui le caresse et qui porte toutes les marques d’une fille de joie.