Les Jésuites
Dans ses „Lettres Persanes^ Montesquieu fait visiter à Eica une bibliothèque de cloitre, où un moine lui explique le contenu des livres. Parmi les théologues il faut nommer particulièrement les casuistes qui mettent au jour les secrets de la nuit, qui forment dans leur imagination tous les monstres que le démon d’amour peut produire, les rassemblent, les comparent et en font l’objet éternel de leurs pensées: heureux si leur coeur ne se met pas de la partie et ne devient pas lui-même complice de tant d’égarements si naïvement décrits et si nûment peints !
Dans cette sphère, celle de la „ casuistique sexuelle nous trouvons les jésuites passés maîtres au siècle.
Pas un ordre n’a su comme eux légitimer la volupté au moyen de la religion et draper leurs propres actions
q Montesquieu „Lettres Persanes." Paris 1898. Bibliothèque nationale. P. 141. (Lettre 134.)
immorales dans un manteau mystico-piétique. Les jésuites n’avaient pas besoin d’aller chercher la volupté dans les maisons publiques. En qualité de confesseurs et de gouverneurs ils trouvaient facilement à satisfaire leur concupiscence, certes toujours fort intense, qui, sous le pavillon „ d’inspirations divines, “ était suffisamment mise à l’abri contre les recherches policières.
Déjà au 17me siècle, Cornélius Jansen avait dû s’élever contre les confesseurs jésuites „qui ménageaient les péchés galants des cours et permettaient aux nonnes de se faire palper voluptueusement les seins et les jambes par leurs consolateurs spirituels “.i) Car le jésuite B en zi enseigne formellement: Vellicare gênas, et mammillas monialium tangere, esse tactus subimpudicos atque de se veniales.^) Conséquemment à de pareilles maximes, de la Chaise, confesseur de Louis XIV., abusa des dames de la cour et procura des maîtresses au roi d’Angleterre. En Hollande, des jeunes dames se firent fouetter par des jésuites dans des buts voluptieux. Egalement les dames de la cour à Lisbonne en présence de Nunez.^) Le jésuite Herreau enseignait en 1642 qu’il soit permis de laisser faire avorter le foetus, et il le dicta à ses disciples des deux sexes. Ce sont les jésuites qui au 16^® siècle persuadèrent aux dames lyonnaises de porter des chemises tailladées, mode qui fut de nouveau imitée en 1789.®)
1) Pierre Philippe Wolf „Histoire générale des jésuites. “ Zürich 1790, tome II. P. 390.
J. C. H are n ber g ^Histoire pragmatique de la congrégation des jésuites^. Tome II. Chap. 7. Partie XII. § 437. P. 1412, cité d’après Wolf, ailleurs.
3) Wolf, tome II, p. 321 et 428.
4) Wolf, tome I, p. 201 et t. II, p. 403.
5) Wolf, tome II, p. 281.
6) Wolf, tome I, p. 240.
Quant à la fameuse „ théologie du meurtre soutenue par les jésuites, qui ne le cède en rien à l’apologie du meurtre de Sade, nous renvoyons nos lecteurs à la dissertation de Fauteur de cette doctrine J. de Mariana, ainsi qu’aux fameuses „Lettres provinciales^ de Biaise Pascal qui répandent un flot de lumière sur l’immoralité des jésuites. (Cologne 1657). Au siècle
aussi, les généraux permettaient aux confesseurs des actions impudiques, en tant que cela était jugé profitable à l’ordre. Ainsi le dernier général de l’ordre avant sa suppression, Lorenzo Kicci^ prescrivit dans une lettre, conservée dans l’archive de Bruxelles, comment les jeunes jésuites devaient se comporter vis-à-vis des jeunes et — riches veuves. Ils doivent se donner toute .a peine possible pour les empêcher de conclure un second mariage, en leur en dépeignant les désagréments, le danger pour leur âme etc. Mais si toute fois les jeunes veuves dénotent un grand penchant pour une seconde union, si elles se trouvent dans le cas : melius est nubere quam uri, alors un p ère religieux, prudent et discret, a le droit de leur proposer ses services contre les tentations de la chair.^)
L’affaire scandaleuse entre le jésuite Jean Baptiste Girard et sa pénitente Cathérine Cadière à Toulon, qui commença en mai 1728, a acquis une célébrité universelle. Elle a suscité une énorme littérature^) et servi de modèle à un grand nombre de romans pornographi-
1) Wolf, tome III, p. 290.
^) Une relation authentique nous est donnée par A. Kurtzel: „Le jésuite Girard et sa Sainte. Contribution à Fhistoire religieuse du siècle précédent," dans l’Almanach historique de Fréd. Raumer. N. s. 4ème année. Leipsic 1843. p. 413—485.
ques.i) L’affaire se trouve décrite dans le „ Recueil général des Pièces concernant le Procès entre la De^ moiselle Cadière et le Père Girard“ (1731). Un volume in-folio, rempli d’estampes, illustre, à ce qui paraît, les situations les plus piquantes ; cette collection est attribuée au marquis d’Argens, au comte Caylus, ainsi qu’à Mirabeau. On a prétendu aussi que le marquis de Sade se serait inspiré de cet ouvrage pour sa „Justine“.2)
Le jésuite Girard avait fondé, en qualité de directeur du séminaire et aumônier de vaisseau à Toulon,, aussi une institution secrète de pénitence pour femmes, où était entrée la belle et pieuse Cathérine Cadière, fille d’un riche négociant. Girard réussit, en ayant recours au mysticisme sexuel le plus raffiné, à séduire l’innocente fille et à profiter de ses rêves et de ses visions pour assouvir ses passions lubriques. Des coups de verge, excitant la volupté, oscula ad nates et la plus épouvantable luxure mentale amenèrent bientôt un état de grave hystérie chez la pauvre fille, au cours de laquelle Girard l’engrossa; mais il sut aussitôt empêcher les suites de cet incident au moyen d’un abortif efficace. Finalement on lui fit le procès, mais il fut absous à l’indignation générale.
Voltaire écrivit sous une image, qui représentait Girard et la Cadière, le distique suivant:
Cette belle voit Dieu, Girard voit cette belle:
Ah, Girard est plus heureux qu’elle.
L Le plus ancien récit de ce genre parut déjà en 1729:. „Les Amours de Sainfroid, jésuite, et d’Eulalie, fille dévote. Histoire véritable. Suivie de quelques nouvelles. “ A la Haye 1729.
2) R. Wrede „Les peines corporelles chez tous les. peuples anciens et modernes. “ Dresde 1899. p. 167.
Dühren, Le Marquis de Sade. 5