La Littérature
La littérature française du 18me siècle peut être considérée, comme étant sous le signe de la pornographie. A nulle époque de l’histoire du monde, pas même sous les Césars, on ne fit aussi systématiquement des belleslettres l’agent de la volupté que sous l’ancien régime. La représentation des plaisirs sexuels est, il est vrai, ancienne dans la littérature française, ainsi que nous le prouvent de nombreux fabliaux du moyen âge; mais ce n’est qu’au 18me siècle qu’on commença à avoir recours, au lieu de la saine et rude natureetdela naïveté deces produc ti ons plus anciennes de la littérature grivoise, à des peintures sensuelles, dont le raffinement intentionnel servit d e stimulant vénéneux à une
L’exemple le plus incroyable du mépris de la femme, nous le trouvons enregistré chez Bue k le. a. p. I P. 219 — 220, où nous lisons que l’actrice Chantilly, qui venait de se marier avec le poète Favart, fut forcée par le gouvernement français de devenir en même temps la maîtresse du maréchal Maurice de Saxe.
société exténuée. 1) Le 18me siècle a produit la plus grande partie de la littérature pornographique, existant actuellement; par rapport au nombre des ouvrages érotiques assurément davantage que tous les autres siècles précédents, pris ensemble. La part du lion dans cette production d’ouvrages pornographiques appartient au temps de 1770 jusqu’à 1800, époque que le spirituel Aubertin a surnommé période de l’absence complète de talents, période de la race intermédiaire, pendant laquelle une médiocrité triviale donna le ton et ne sut charmer le public que par un coloris érotique repoussant.^) Ces livres font du culte de la chair leur principal thème. Ils ne connaissent rien de plus élevé que des formes voluptueuses et que les diverses variétés des plaisirs sensuels. Le bordel est un paradis et la fille publique plus respectable que la plus fidèle épouse. „Et en effet quelle époque s’est jamais plus souillé de livres obscènes que ce grand siècle, s’écrit Jules Janin^), dans lequel les plus grands hommes littéraires. Voltaire, Jean-Jacques Eousseau, Diderot, Montesquieu sacrifiaient au goût du j our. “ Peu de temps avant et pendant la révolution, la littérature pornographique sembla avoir supplanté toutes les productions intellectuelles d’un caractère plus noble. Les librairies étaient devenues des bibliothèques pornographiques. En 1796 Mercier raconte:^) „On n’étale plus que des livres obscènes dont les titres et les estampes repoussent également
Jean Scherr „Histoire littéraire universelle^ Stuttgard 1887. Tome I. P. 267.
2) Charles Aubertin. „ L’esprit public au XVIII e siècle^ Paris 1873 p. 481.
3) Janin, „Le marquis de Sade“ Revue de Paris 1834 Tome XI, p. 333.
4) „Le Nouveau Paris“ par Mercier t. III p. 168 — 170.
la pudeur et le bon goût: Ton vend ces monstruosités partout sur des mannes, le long des ponts, à la porte des spectacles, sur les boulevards. Le poison n’est pas cher; 10 sols le volume. Toutes les productions du libertinage, et les plus licencieuses, renchérissent les unes sur les autres, et ont attaqué sans frein et sans crainte l’honnêteté publique. On diroit que ces vendeurs de brochures sont des marchands privilégiés d’ordures: tout titre qui n’est point infâme, semble être exclu de leur montre. La jeunesse j puise, sans obstacle comme sans scrupule, les élémens de tous les vices.
Mais le principal lieu où on les vendait, c’était le fameux Palais Royal, dont il sera question en détail plus tard. Ce centre de tous les plaisirs sensuels était aussi le marché principal des écrits obscènes, qui inondaient le monde fashionable parisien d’un déluge d’excitations voluptueuses. Ces livres infâmes pénétraient même jusque sur les toilettes des damesi), circonstance qui fit raconter à Bérard une anecdote intéressante, laissant deviner l’énorme propagation des écrits du marquis de Sade: ,,Je me souviens qu’une femme respectable par sa conduite et par son âge, me priant de lui procurer quelques ouvrages pour emporter à la campagne et les faire lire à ses enfants, avait compris sur la liste : Justine ou les malheurs de la vertu, que d’après son titre elle supposait un ouvrage de morale et d’éducation. Cela ne nous étonne pas que de semblables écrits se soient trouvés en grande quantité dans les bordels; il en sera d e même auj ourd’hui. Parent - Duchâtelet apprit
Paul Lacroix, ailleurs. P. 506.
2) P. Fraxi „Index librorum proliibitornm.“ Londres 1877. P. XXIX.
par Peuchet, ancien archiviste de la préfecture de police, que Napoléon I ordonna vers la fin du consulat, de saisir tous les livres de cette sorte qui se trouvaient en possession des filles de joie, et de les anéantir. Un seul ■exemplaire de chaque livre fut déposé dans la bibliothèque nationale. Cette déclaration de Peu ch et est fondée, selon P a r e n t-D uchatelet, à qui le bibliothécaire Van-Praët présenta le catalogue des livres et montra ces livres-mêmes, enfouis dans un coin du rez-de-chaussée de la bibliothèque nationale. 1)
Il est donc souvent question de livres obscènes dans les oeuvres de S a d e. Le passage le plus intéressant est eelui dans le 3me tome de Juliette (P. 96 et 1. s.) ou celle-ci et Clairwil furettent dans le logis du carme Claude, et découvrent, outre „de bon vin et de douillets sofas,“ une bibliothèque pornographique choisie. Juliette dit à propos de cela: „On n’a pas idée, de ce que nous trouvâmes d’estampes et de livres obscènes. “ D’abord, elles aperçurent ,,Le Portier des Chartreux, “ ,, production plus polissonne que libertine et qui néanmoins, donna, dit-on au lit de la mort, des repentirs à son auteur. “ — Le second fut „L’ Académie des Dames, “ ouvrage dont le plan est bon, mais l’exécution mauvaise. — Le troisième fut „ L’Education de Laure, “ misérable bousillage, qui contient, selon Juliette, beaucoup trop peu de volupté, de meurtres et de „goûts cruels. ‘‘ Enfin, „Thérêse philosopbe,“ „ouvrage charmant du marquis d’Argens“, avec illustrations de Caylus, le seul des quatre, réunissant la volupté avec l’impiété. Juliette et Clairwil trouvèrent en
1) A. J. B. P a r e n t - D U c h a t e 1 e t „De la prostitution dans la ville de Paris. “
outre chez le moine quantité de ,,ces misérables petites brochures faites dans les cafés ou dans les bordels‘‘, parmi lesquelles figurent aussi les oeuvres de Mirabeau „qui n’est rien et ne sera pourtant rien toute sa vie/‘
La Delbène, également, a dans sa bibliothèque une nombreuse collection de livres pornographiques. Elle veut prêter ces ouvrages à Juliette, afin qu’elle les lise pendant la messe, et se console ainsi de l’obligation d’être témoin de cette „abominable sacrifice. “
Sade a même nommé ses propres ouvrages, comme modèles de littérature obscène. Un abbé lit dans la „salle d’exécutions“ de l’archevêque de Grenoble la „Pbilosophie dans le Boudoir" (Justine IV, 263).
Pour orienter nos lecteurs, nous donnerons un fort court résumé des oeuvres érotiques les plus importantes du 18me siècle. Grâce aux grands ouvrages bibliographiques de Gay^) et de Coben^) nous possédons une connaissance étendue de cette prodigieuse littérature pornographique^ dont nous ne voulons mentionner que les exemples les plus caractéristiques.
Pierre Joseph Bernard (1708 — 1775), surnommé par Voltaire „Gentil Bernard^, fut l’Ovide du 18me siècle. „L’art d’aimer,“®) poème en trois chants, imitation grossière de ,,1’Ars amandi“ d’Ovide parut en 1761; cette oeuvre produisit une grande sensation et ne manqua pas de trouver sa place sur la toilette de chaque dame. Poèmes „oii les rimes s’accouplent avec un ruban rose, et
9 Comte d’J*** (J. Gay) „Bibliograpbie des ouvrages relatifs à l’Amour etc.“ 3. e'd. Turin 1871. 6 vols.
0 Henry Cohen, „Guide de l’amateur de livres à figures et à Vignettes du XVIII siècle“ 3 ëd. Paris 1876.
0 „Oeuvres de Gentil-Bernard.“ Paris 1834. tome 1. P. 25—88.
où la pensée n’est plus qu’un roucoulement. “i) Mais ce roucoulement était bien voluptueux, et la clarté du langage pouvait se faire voir auprès d’Ovide. Bernard donna dans son poème un cours complet de l’amour sensuel le plus raffiné, où il recommanda aussi la lecture des auteurs lascifs.^)
Crébillon dis (Claude Prosper Jolyot de Crébillon 1707 — 1777) peut être considéré comme le créateur véritable de la littérature lascive du 18me siècle. Ses (fuvrages se caractérisent par l’élégance de son cynisme, la politesse de son libertinage.^^) Son livre le plus fameux c’est „Le Soplia,“ dont le titre à lui seul indique le contenu.^) ,,L’Ecumoire‘‘ (Paris 1735), „Les amours de Zéo Kinizal, roi de Cofirons^^ (Amsterdam 1746) où sont décrites les aventures amoureuses de Louis XV, sont du même genre. Citons encore „La nuit et le moment^ (Amsterdam 1755), 5,Ah! quel conte^‘ (Paris 1751) „Les égarements du coeur et de l’esprit^ (Bruxelles 1796) etc. On remarque déjà dans les romans de Crébillon la tendance d’embellir et de sanctionner la sensualité la plus vulgaire, en la revêtant d’un manteau philosophique.
Jéan François Marmon tel (1723 — 1799) a créé dans ses ,,Incas“ le type du roman anticlérical du 18me siècle; ce livre a eu une influence évidente sur les des-
0 E. et J. de Concourt, ,,La femme etc.“ P. 154.
2) L’Amour a ses auteurs — Agens secrets, dont l’atteinte est certaine. P. 51.
3) E. et J. de Goncort, ailleurs: P. 201. Sade cite les romans de Crébillon: „Le sopha“, „Tanzai,‘- „Les égarements du coeur“, comme romans „qui flattaient le vice et s’éloignaient de la vertu“, dans „L’Idée sur les Eomans“ éd. O. üzanne, Paris 1878. P. 23.
„Le sopha, conte moral“ (!) A la Haye 1742. — Imité dans „Le canapé couleur de feu.“ Londres 1745.
criptions ultérieures du clergé dans les romans érotiques, parus plus tard.^)
,,La Thérèse philosophe^-) mentionnée par Juliette chez Sade, peint en se référant au cas Girard (Dirrag) et Cadière (Eradicée) les débauchés sexuelles des jésuites. Ainsi que nous l’avons vu, Sade attribue ce roman au marquis d’Argens, et les dessins au comte Caylus, opinion partagée aussi par G a y. Cependant, il est plus probable que c’est le commissaire de la guerre de Montigni (nommé Lucas-Montigni) qui en est l’auteur, selon des découvertes plus récentes, dont la priorité appartient à l’abbé Sephe et à Barbier. Au lieu de Caylus, ce serait Antoine Pesne, célèbre peintre de la cour de Frédéric le Grand, qui aurait dessiné ces figures obscènes.^)
André Kobert Andréa de Nerciat(1739 — 1800) fut deux années de suite (1780 — 1782) bibliothécaire à Cassel, et devint plus tard (dès 1788) le confident de la reine Caroline de Naples. Il écrivit le livre mal famé „Félicia ou mes Fredaines“ (Paris 1778, 2 vols.) et comme suite de cet ouvrage „Monrose ou le libertin par fatalité^‘ (Paris, an V) et a.
La circonstance que les esprits les plus distingués du siècle ne dédaignèrent point d’acquérir cette gloire à bon marché, prouve d’une manière frappante que la pornographie était à la mode et de bon ton à cette époque.
0 „Les Incas.“ Paris 1767. Sade fait mentiou de Marin ont el dans „Tdée snr les Romans etc.“ P. 24 — 25.
2) „The'rèse philosophe ou mémoires pour servir à l’histoire de M. Dirrag et de Mlle. Eradicée“ à la Haye (1748).
3) Henri Cohen ailleurs P. 477. Caylus a écrit du reste un grand nombre de romans lascifs, ce qui à cette époque ne pouvait nuire à sa ré])utation justement méritée d’arcliéologue.
Nous avons déjà nommé le célèbre archéologue Caylus Mais même des esprits hors ligne, comme Mirabeau et Diderot, n’ont pas craint de compromettre leur réputÿion littéraire, en publiant des récits pornographiques. Mirabeau, notamment, est assez souvent nommé par Sade, et il n’est pas douteux que „L’Education de Laure‘^ a été le modèle de ,,La Philosophie dans le Boudoir, “ comme l’a déjà reconnu Eulenburg^). Dans „Ma conversion^ (Londres 1783) Mirabeau a décrit les aventures d’un prostitué masculin, qui se fait payer pour ses services par des dames nobles, des nonnes etc. ,,L’Erotica Biblion‘‘ (Rome 1783) est un troisième livre cynique de Mirabeau.
Dans „ Jacques le Fataliste^ (Paris 1746) de Denis Diderot, on rencontre des histoires lubriques, qui placent Diderot „bien au dessous de Crébill o 11“.^) Dans le célèbre roman „La Religieuse “,^) Diderot nous donne une description de la vie monastique, dans laquelle sont dépeints des débauches tribadiques et d’autres vices. „Les Bijoux indiscrets^ (Paris 1748) ont également un sujet érotique. Particulièrement la prédilection de Diderot pour des affirmations paradoxales, telles qu’on en rencontre aussi chez Sade, a peut-être eu une influence sur ce dernier dans le domaine de la vie sexuelle.
Choderlos de Laclos fut selon Nodier le „Pétrone d’une époque, moins littéraire et plus pervertie que celle du véritable Pétrone‘‘. Ses „Liaisons dange-
L A. Eul enburg, „Le Marquis de Sade“ dans „L’Avenir‘ Tome VIL lb99, Nr. 2G, P. 507.
2) Charles Frenzel „Diderot“ dans „Kenaissance et Rococo'-^ Berlin 1876, P. 284.
„La Religiense“ Paris 1796; Le modèle de Pabbessetribade dans ce roman de Diderot est, à ce c[u’on prétend, une fille du régent (H. E 1 1 i s et J. A. S y m 0 n cl s „LTnstinct sexuel contraire^ Leipsic 1896, P. 185.
reiises‘V) si renommées, dépeignent la corruption de l’aristocratie, que l’auteur avait appris à connaître de propre vue, en qualité d’ami du fameux Philippe Egalité. Charles Nodier raconte dans une notice intéressante „au sujet de quelques ouvrages satiriques et de leur clef qu’on lui avait montré pendant sa jeunesse dans divers chefs-lieux de province plusieurs „héros impurs et vicieux de ce Satyricon de garnison“. Suivant lui, ces Liaisons dangereuses méritent le même sort (le mépris) que les hideuses obscénités d’un imitateur du sieur Laclos, du marquis de Sade.
J. B. Louvet de Couvray a dépeint le type du „chevalier“ dans son „Faublas‘^,^) livre moins cynique, mais décrivant aussi l’habitude du vice chez la 'noblesse. Dans les nombreuses aventures amoureuses de Faublas, l’effémination du héros, empruntée à la réalité (le chevalier d’Eon) joue un rôle qui trouve aussi son emploi chez Sade à la fin de „Juliette“, ou Noirceuil, déguisé en femme, épouse un homme.
Eestif (Rétif) de la Bretonne, auteur d’une productivité prodigieuse, est, à côté du marquis de Sade, le plus fameux écrivain érotique de l’époque révolutionnaire. Paul Lacroix a consacré à cet homme remarquable un ouvrage, pouvant passer pour modèle et chef-d’oeuvre de bibliographie moderne, que chaque bibliophile relira
9 Choderlos de Laclos „Les Liaisons dangereuses“ Paris 1782, 2 tomes.
„Les crimes de l’amour. Préce'dé d’un avant-propos etc“. Bruxelles 1881, P. 158. Selon Villi ers la „Justine“ fut même attribuée par quelques auteurs à Laclos, comme nous le verrons plus tard.
„Les amours du Chevalier de Faublas“ 3e ed. An VI de la République.
toujours avec un nouveau plaisir.^) Nous aurons à apprécier Kétif de la Bretonne comme un des premiers auteurs au dessus de Sade. A présent il ne nous intéresse que comme auteur contemporain de Sade, dont l’intluence n’a sûrement pas été nulle sur ce dernier. C’est apparemment Eétif dont Sade donne une appréciation fort défavorable dans un passage de son traité du roman. Le voici: ,,E. . .* inonde le public, il lui faut une presse au clievet de son lit; heureusement que cellelà toute seule, gémira de ses terribles productions; un st}de bas et rampant, des aventures dégoûtantes, toujours puisées dans la plus mauvaise compagnie ; nul autre mérite enfin, que celui d’une prolixité . . . dont les seuls marchands de poivre le remercieront^.^) Ne pourrait-on pas voir dans cet arrêt de Sade une certaine envie, causée par la concurrence? Nous verrons plus tard que Eétif n’avait pas meilleure opinion sur le compte de Sade. L’illustre marquis s’estimait aussi bien au dessus de Eétif, sorti de la condition la plus basse.
Eétif de la Bretonne (1734 — 1806) a, en effet, tout en n’oubliant aucunement la noblesse, représenté aussi, et cela en première ligne, la corruption des moeurs parmi les classes inférieures de la population, et, de ce côté-ci, il complète en quelque sorte les ouvrages du marquis de Sade, avec lequel il a, du reste, beaucoup d’affinité. Eulenburg fait là-dessus les remarques intéressantes suivantes:^) „Eétif de la Bretonne, ce
0 „Bibliographie et Jconographie de tous les ouvrages de Ee'tif de la Bretonne^ par P. L. Jacob, Bibliophile, Paris 1875.
de Sade „Idée sur les Romans“ publiée par Octave Uzanne Paris 1878, P. 31.
3) Le comte de Tilly le nomme dans ses „Mémoires {II, 430) le „Teniers des Romans“.
■i) A. Eulenburg, ailleurs, p. 512.
Kousseau du ruisseau, est infiniment plus proche d’un de- Sade que Kousseau, individualité grandiose et puissante après tout. Aussi Dessoir porte sur lui le jugement: „11 fut torturé par la sensualité la plus aiguë et poussé à une espèce d’exhibitionisme par l’idolâtrie de son propre moi. Aussi a-t-il su comme nul autre analyser la formation, la nature et la puissance de l’amour sexuel et. vouer à son moi un culte véritablement raffiné^. Nous avons en germe le même de Sade littéraire, seulement, plus débile, plus passif, pour ainsi dire, moins sanguinaire. Si Eétif eut été d’un naturel plus actif, plus impulsif,, moins contemplatif, si, pauvre fils de paysan, il eut eu à sa disposition, dès sa jeunesse, les moyens matériels et l’atmosphère du „célèbre“ marquis, peut-être serait-il devenu un second de Sade, qui aurait surpassé l’autrecomme écrivain, en talent et, en tout cas, quant à la délicatesse de la peinture. Ce n’est pas à tort que la louange de cette excessive sensibilité, quelquefois délicieuse, quelquefois cuisante, affreuse, déchirante retentit cliez Eétif sur tous les tons. Nous ajoutons encore à la caractéristique de cet étrange auteur, qu’il fut amateur passionné desfemmes et que, ne se contentant pas de ses nombreuses maîtresses, il poursuivait dans les rues toutes les jolies, filles, et ne se lassait pas qu’il n’eut fait leur connaissance. Ensuite il était d’une extrême malpropreté. Il racontefort naïvement dans ses ,,Contemporaines‘^: „Depuis 1773,. jusqu’à ce jour, 6 décembre 1796, je n’ai pas acheté d’habits. Je manque de chemises. Une vieille redingote bleue, aînée de mes habits, me couvre journellement. “ ’) Cet habit, était déchiré et couvert de taches. Avec cela, Eétif prise beaucoup la propreté chez — les femmes. Il ne se lasse^ pas de répéter, il donne dans son ,,Poi’nographe“ des.
prescriptions minutieuses à ce sujet, et constate avec satisfaction la grande propagation de cette vertu parmi les prostituées parisiennes ^).
Ce qui est significatif pour sa manière de composer, c’est qu’il utilisait, outre sa propre infatigable observation, aussi celle des autres. C’est ainsi que le comte Alexandre de Tilly raconte dans ses mémoires^) que Rétif de la Bretonne vint une fois le voir et le prier de lui raconter ses aventures érotiques, qu’il avait l’intention de rédiger dans un ouvrage. Signalons ensuite comme fort importantes les relations de Rétif avec Mathieu François Pidanzat de Mairobert (1727 — 1779), célèbre auteur de „L’Espion anglais^ et collectionneur de matériaux pour la composition des „Mémoires secrets de Bachaumont.“ Cet auteur fit non seulement imprimer certains ouvrages dans l’imprimerie secrète de Rétif, mais il fut même collaborateur de ce dernier. C’est à lui qu’appartient le précieux traité des 16 classes de prostituées et des souteneurs dans le „Pornographe“ de Rétif. Pidanzat de Mairoberta de même fourni de nombreuses notices pour les ,,Contemporaines“ ,,le Hibou“ et la ^Malédiction paternelle.
L’ouvrage le plus important de Rétif est sans contredit „Les Nuits de Paris source inépuisable pour la connaissance des moeurs de l’époque révolutionnaire, un livre unique, qui représente,, la physionomie morale de
9 P. L. Jacob, Bibliophile ailleurs. P. 54 et 56.
2) ^Mémoires du comte Alexandre de Tilly.“ trad. du français. Berlin 1826. Tome II, p. 426-430.
9 P. L. Jacob Bibliophile, ailleurs. P. 33, 103, 161,
9 ,,Les Nuits de Paris“ ou le Spectateur nocturne^. A Londres, Et se trouve à Paris 1788 — 1794, 16 parties en 8 tomes (avec 18 gravures).
Dühren, Le Marquis de Sade.
Paris“ vers la fin du 18me siècle, vrai „tableau nocturne de Paris dont la composition a exigé un travail de 20 ans.
„ Chaque matin dit Eétif, j’écrivais ce que j’avais vu la veille“. Lacroix donne une analyse détaillée des riches matériaux, renfermés dans ce „spectateur nocturne dont nous ne pouvons examiner en cet endroit les détails innombrables.
Dans „Monsieur Nicolas^^ (Paris 1794: — 1797, 16
tomes) Eétif de la Bretonne a raconté l’histoire de sa vie, plus véridiquement que cela n’a été fait dans des livres analogues, comme p. ex. dans „Faublas“ ,,Glarissa“ et r,,Héloise“ de E eusse au. Le 13me tome est d’un intérêt spécial („Mon Calendrier^), où Eétif enregistre jour pour jour toutes les femmes dont il a fait la connaissance, celles qu’il a séduites, et celles qu’il a — rendues enceintes^).
En Allemagne les fameuses „Contemporaines“^), recueil de récits, qui reposent sur des faits réels, sont les plus connues. Les héros de ces nouvelles auraient autorisé l’auteur de nommer leurs vrais noms. Ce sont principalement des peintures de moeurs, tirées de la vie populaire.
„Le Paysan et la Paysanne pervertis, ou les dangers de la ville^‘ (A la Haie 1784. 16 parties en 4 tomes) sont suivant le comte de Tilly „les Liaisons dangereuses des classes inférieures‘‘, qui prêchent la triste vérité que
L P. L. Jacob ailleurs. P. 394.
2) „Les coutemporaines ou aventures des plus polies Femmes de l’âge pre'sent. Leipsic et Paris 1780—1782 17 tomes; „Les coritemporaines-du-comiiiiiïi, ou aventures des belles Marchandes etc.“ 1782—1783 13 tomes; „Les contemporainespar-gradation“ 1783 12 tomes.
la vertu, en perpétuel contact avec le vice, est nécessairement anéantie.
On peut ranger dans la même catégorie „Le Pied de Fancliette“ (A la Haie 1769), histoire d’une jeune modiste de la rue Saint-Denis, dont le petit pied avait charmé Eétif. En général Ketif est fétichist e déclaré du pied féminin. Il ressentait une passion fanatique pour de jolis pieds et de mignons souliers de femme. Le pied de Fanchette est véritablement le héros de ce roman. ,,Son pied, le pied mignon, qui fera tourner tant de têtes, était chaussé d’un soulier rose, si bien fait, si digne d’enfermer un si joli pied, que mes yeux, une fois fixés sur ce pied charmant, ne purent s’en détourner . . . Beau pied! dis-je tout bas, tu ne foules pas les tapis de Perse et de Turquie, un brillant équipage ne te garantit pas de la fatique de porter un corps, chef d’oeuvre des Grâces; tu marches en personne, mais tu vas avoir un trône dans mon coeur,“i) Kétif nous donne même dans ses notes l’histoire des jolis pieds féminins. Ces pieds mignons, vêtus de souliers mignons, reparaissent continuellement dans tous ses autres ouvrages. Un jour il aperçut ,,Fanchette^‘ en réalité dans la rue Saint-Denis et son pied „prodige de mignonesse“, lui inspira le sujet de ce récit.
Le livre de Eétif qui rappelle le plus les oeuvres du marquis de Sade, c’est „Ingénue Saxancour, ou la femme séparée^ (Liège, 1789, 3 tomes), à son dire, l’histoire de sa fille et de son mariage malheureux. Eétif a outrepassé dans ce livre „les frontières du plus grand cynisme“, et l’auteur dit lui-même qu’on trouvera dans
P. d. Jacob ailleurs. P. 87.
cet ouvrage „ce qu’on nomme dans le monde des horreur s“. L’épouse malheureuse est assujettie après le mariage à tous les caprices d’un débauché énervé de mari^ elle soutire des infamies et des cruautés inouïes, qui lui sont infligées par son „ bourreau voluptueux Alexandre Dumas père, qui avait publié en 1851 à l’instigation de Paul Lacroix dans le „ Siècle sous le titre d’„Ingénue“, un récit fort innocent, dont Kétif et sa tille Agnès étaient les héros, fut cité devant le tribunal par la famille de Kétif de la Bretonne et condamné à une amende.^)
Nous mentionnerons ailleurs quelques petits ouvrages de notre auteur parce qu’ils ne peuvent être rangés précisément parmi les belles-lettres. Pour en finir, nous nommerons encore dans notre court ■ aperçu, qui ne visait qu’à faire ressortir les ouvrages les plus caractéristiques, deux poèmes du 18me siècle très-connus. L’un est „La Foutromanie. Poème lubrique, à Sardanopolis, aux dépens des amateurs. 1775“^). Il contient six chants, chaque chant est de 300 vers. Le censeur L e N o i r reçut du gouvernement les ordres les plus stricts d’empêcher la propagation de cette poésie. Malgré cela, plusieurs exemplaires furent vendus au prix élevé de 9 livres.
La „ Foutromanie “ est la félicité des dieux qui chasse chez eux l’ennui. Mais elle rend heureux les hommes aussi. L’auteur commence l’énumeration de ces bienheureux par mademoiselle Dubois, actrice de la Comédie Française. Les dames Arnoux et Clairon suivent ensuite, cette dernière avec le comte de Valbelle; puis madame Allard
0 ailleurs. P. 315.
2) ailleurs. P. 316.
3) L’auteur est Sénac de Meilhaii, auquel on attribue également „Le Portier des Chartreux“ (Jacob, Bibl. ailleurs. P. 460.)
avec le duc de Mazarin. La cantatrice mademoiselle Vestrisy trouve également grand plaisir. Vers la fin de ce premier chant paraissent des duchesses et des dames de la cour, qui se divertissent avec leurs laquais. La lubricité insatiable de la vieille Polignac dePaulien est décrite en dernier lieu.
Le chant deuxième commence par la description des charmes d’une jeune novice, qui est sacrifiée à la passion d’un jeune débauché. Une poésie intitulée „Père Chiysostome“, dirigée contre les débauches dans les couvents, est intercalée. Ensuite un homme, frappé de satyriasis, pénètre dans un couvent de nonnes. Une attaque contre la tribadie et la pédérastie suit à cet endroit. Le vieux duc d’Elboeuf fut un des premiers qui introduisit la secte des pédérastes en France. La fin est une digression qui traite de la syphilis.
Le troisième chant est consacré presque entièrement au rôle que joue la syphilis dans l’amour. D’abord on y loue la haute perfection dans le traitement de cette maladie galante; on célèbre les „héros de la syphilis^, particulièrement les prélats saisis du mal de Naples. Monsieur de Montazet, archevêque de Lyon, est nommé ici en compagnie de la duchesse de Mazarin. A la suite de propos fort indécents sur le duc d’Orléans et de madame de Montesson, l’auteur dévoile la liaison entre feu la duchesse d’Orléans et messieurs de l’Aigle et de Melfort, auxquels la duchesse communiqua la syphilis. Le prince de Beauff remont tomba en disgrâce, pour avoir eu commerce avec un suisse. La fin contient une louange de l’Arétin, inventeur des „poses plastiques. “
Le quatrième chant est un hymne en l’honneur du bordel. Les illustres entremetteuses et hôtesses de maisons publiques y sont nommées, comme les Paris, Carlier, Rokingston, Montigny, d’Héricourt et Gourdan. Puis, description des orgies voluptueuses dans ces lieux infâmes. „Le lit et la tahle“ doivent se succéder; c’est pour cela que les Allemandes sont plus propres à la „Foutromanie“. L’auteur maudit l’Italie, où il a perdu son argent et sa santé.
Dans le cinquième chant, l’auteur encourage les syphilophohes. Car toutes les femmes n’ont pas la syphilis. Montesquieu a été au feu, ainsi que Rousseau et Marmontel. Grande louange de Dorât, „poète foutromane‘‘. Digression sur les Hollandais, qui n’aiment que l’argent. Les cardinaux impudiques sont dépeints. S p i n o 1 a couche avec P a 1 e s t r i n a , Al b an i avec Altieri, Bernis avec Saint-Croix, Borghese est b.... ... Les impératrices Marie Thérèse et Catherine s’y connaissent aussi, de même que le roi de Pologne et la défunte reine de Danemark. Mais il est piteux que „Mesdames de France^, tantes de Louis XVI, vivent dans le célibat.
Agyrony est le héros du sixième chant.
Ce charlatan aura guéri l’auteur d’un mal galant. De nombreux détails suivent, comme dans le poème sur la syphilis de R o b é . Finalement l’auteur célèbre la „Foutromanie‘‘ comme l’âme de l’univers.^)
1) Il est l’auteur d’un traité populaire de la thérapie syphilitique. Vois J. K. Proksch „La Littérature des maladies vénériennes." Bonn 1889. T. I, p. 472, où nous lisons : Agyrony ^Des bons effets d’un remède végétal antivénérien, autorisé par lettres patentes du Roi, enregistrées au Parlement etc."
2) „L’Observateur anglais". liOndres 1778. Tome 4, ettre III du 21/7 1770. P. 40—47.
Le second poème ,,Parapilla‘^ est une traduction de l’original italien „I1 Cazzo‘‘ (-phallus), mot que le pape Benoît XIV avait toujours à la bouche. Lorsqu’un courtisan lui représenta l’indécence de ce mot, il repartit: „Cazzo, cazzo ! Je le répéterai, jusqu’à ce qu’il ne soit plus indécent.^ Le poème français consiste en cinq chants, dont voici le résumé:
K O d r i g U e obtient du ciel un certain instrument, qui comble de bonheur toutes les dames. D’abord à Florence, la célèbre dona C a p p o n i . Ensuite cet objet pénètre dans un couvent de religieuses, et tombe dans les mains de Lucrèce, fille d’A 1 e x a n d r e VI. Dans le passage qui suit, l’auteur dépeint les débauches qui ont lieu à Rome sous ce pape, et l’oeuvre se termine par une conversation obscène entre ce dernier et sa fille.
Disons encore qu’un certain incitamentum amoris, qui joue un grand rôle dans les romans du marquis de Sade, est même célébré dans un poème spécial, ad boc.^)
Nous n’avons pu toucher que les oeuvres principales en fait de littérature érotique du 18me siècle. Son influence sur les moeurs fut énorme, et le marquis de Sade lui même l’a senti. 11 en a donné même une excellente caractéristique, qui permet de juger qu’il avait nettement compris la portée de cette littérature pornographique. Il dit:*^) ,,L’épicuréïsme des Ninon-de- Lenclos, des Marion-de-Lorme, des marquises de Sévigné et de Lafare, des Cbaulien, des St.-Evremond, de toute cette société charmante enfin, qui, revenue des langueurs du Dieu de Cythère, commençait à penser comme Buffon „qu’il n’y avait de bon en amour que le
L „L’art de pëter“. En Westphalie 1776.
2) „Idée sur les Romans" éd. Uzanne etc. P. 22.
P h y s i q U e“ changea bientôt le ton des Eomans ; les écrivains qni parurent ensuite, sentirent que les fadeurs n’amuseraient plus un siècle perverti par le, Kégent, un siècle revenu des folies chevaleresques, des extravagances religieuses, et de l’adoration des femmes; et trouvant plus simple d’amuser ces femmes ou de les corrompre, que de les servir ou de les encenser. Ils créèrent des événements, des tableaux, des conversations plus à l’esprit du jour; ils enveloppèrent du cynisme, des immoralités, sous un style agréable et badin, quelquefois même philosophique, et plurent au moins s’ils n’instruisirent pas.‘‘