La Prostitution et la Vie sexuelle au 18me
siècle.
C’est à Paris que le marquis de Sade a fait ses études pour écrire ses deux fameux romans „ Justine “ et „Juliette‘‘. C’est là qu’il a éprouvé et imaginé la presque totalité de ce qui y est raconté. Les événements et les conditions de la vie parisienne ont continuellement fécondé son imagination, et les modèles de certaines situations décrites dans ses oeuvres sont faciles à trouver. Cette vérité ressortera avec une clarté vraiment surprenante,, lorsque nous examinerons la prostitution et la vie sexuelle à Paris. Car on peut affirmer encore aujourd’hui ce que dit Montesquieu lettre 106 de ses Lettres persanes‘‘, en parlant de Paris : que c’est „la ville du monde la plus sexuelle^, ou l’on invente „les plaisirs les plus raffinés". Les descriptions des grands bordels chez Sade se rapportent presque entièrement à des maisons publiques parisiennes. La grande majorité des heroines de ses romans sont des filles publiques parisiennes. H sera donc utile de fixer l’attention sur ces rapports.
1. Les Bordels, les Clubs pornologiqjies et les Prostituées. Le Marquis de Sade décrit dans „Juliette“ (I, 187) le bordel de la Duvergier dans un faubourg de Paris. Cette entremetteuse a un bordel de femmes et un autre d’hommes. Dans la maison, située solitairement au milieu d’un beau jardin, la Duvergier tient à son service un cuisinier spécial, des vins délicieux [et de charmantes filles qui reçoivent pour le simple tête-àtête 10 louis d’or. La maison a deux sorties opposées^ de sorte que tous les rendez-vous sont entourés du mystère requis. L’ameublement est ravissant, les boudoirs ornés
avec autant de volupté que de distinction. Dénuée de morale et de religion, mais soutenue par la police, la Duvergier pouvait, en qualité de pourvoyeuse de personnages de haute volée, se permettre davantage que ses concurrentes et commettre impunément toutes sortes d’atrocités. Le bordel fournit sa marchandise à des princes, des nobles et des riches bourgeois. Quand Juliette, plus tard, fonde elle-même à Paris une maison publique, 6 maquerelles sont occupées à y amener des jeunes filles de Paris et de la province. (Juliette VI, 306) Clairwil introduit Juliette dans la maison de la „ Société des amis du crime “, qui se trouve, il est vrai, au coeur de Paris, mais qui est cachée aux regards indiscrets par les maisons environnantes. Elle renferme de magnifiques salles de réception, des chambres sombres, des galeries, des boudoirs, des „ cabinets d’aisance" et des harems ou sérails, ainsi que Sade les nomme, où les victimes des deux sexes sont élevées et soignées pour les orgies. Ces êtres malheureux sont, pour la plupart, enlevés à leurs parents de force avec la protection secrète de la police. Là, le monde distingué célèbre ses horribles et lubriques orgies, avec l’aide de bourreaux, d’écorcheurs, de geôliers et de fiagellateurs ! (Juliette III. 33 et 1. s.) La maison Vespoli à Salerne est organisée analogiquement, de même que celle que Juliette et la Durand fondent en commun à Venise (Juliette VL 144).
Alcide Bonneau est d’avis que le Parc-aux-cerfs a servi de modèle au marquis de Sade pour ses descriptions de maisons publiques dans „ Juliette",^) qui du reste se répètent dans „ Justine", p. ex. la description de l’abbaye
M „La curiosité littéraire et bibliographique^. Paris 1882. P. 148 et 149.
de Sainte-Marie-des-Bois (Justine II, 40 et s.) Toutefois le marquis de Sade a évidemment étudié les bordels parisiens dans tous leurs détails, et n’a dépeint dans ses romans que ce qu’il avait constaté dans la réalité. Il raconte (Juliette 1, 333) qu’on entretient „dans divers bordels de Paris" des dindons pour les zoophiles, dans des buts lubriques. Comme il avait 34 ans quand mourut Louis XV il est, certes, à supposer qu’il a connu le Parc-aux-cerfs de propre expérience. L’auteur allemand cité ci-dessus, qui lui attribue même la charge de maître de plaisir de Louis XV, nous assure tenir ses renseignements de sources authentiques.
Quoi qu’il en soit, il est certain que le marquis de Sade a emprunté ses peintures de la prostitution et de la vie sexuelle à la réalité. Partant, il est de notre devoir d’explorer en détail cette réalité. En ceci aussi, nous fondons entièrement sur des rapports authentiques. Les bordels de Paris les plus fameux, les clubs pornologiques «ecrets et la situation des prostituées seront décrits dans les chapitres suivants.