‹ Le marquis de Sade et son tempsChapitre 23 sur 82 · La Maison publique de Madame Gourdan · texte numérisé non relu

La Maison publique de Madame Gourdan

Le bordel de Paris le plus renommé au 18 me siècle, le plus fréquenté et le plus souvent cité par les écrivains contemporains était celui de madame Gourdan dans la rue des deux Portes, regardé sous le règne de Louis XV et de Louis XVI comme bordel de la cour et de la fleur des étrangers.

Le bordel se distinguait par les dispositions et le ménage les plus raffinés, tendant à satisfaire tous les

besoins des visiteurs et des visiteuses. Nous en donnerons donc une courte esquisse.

1. „Le SéraiL“ C’était une vaste salle de réception avec des „plastrons de corps de garde“ c’est à dire une douzaine des filles, qui devaient y être toujours présentes, . pour se conformer aux désirs des visiteurs. C’est là qu’on s’accordait sur les prix et les détails de la volupté. Tout y était fixé avec une scrupuleuse exactitude. „Jugez que d’ordures doivent se débiter dans un pareil cercle ! que d’horreurs et d’iufaniies doivent s’y commettre !“ s’écrie Pidanzat de Mairobert à propos de cette description. Il est hors de doute que ce Sérail de la Gourdan a fourni le nom aux „Sérails“ de Sade. Celui-ci fait également stipuler fréquemment dans ses romans le prix de l’amour et analyser surtout les détails de l’orgie devant avoir lieu.

2. La „Pi seine". C’est un cabinet de bain des bordels, où l’on introduisait d’abord les jeunes filles ramassées dans les provinces et à Paris pour la Gourdan. Là, on leur faisait prendre un bain, on leur „ adoucissait" la peau, on les poudrait et les parfumait. Sur une table à toilette se trouvaient des essences, des liqueurs et des eaux cosmétiques de tout genre. Il y avait là aussi la fameuse „eau de pucelle", astringent fort, au moyen duquel madame Gourdan réparait „des beautés des plus délabrées", et leur rendait „ce qu’on ne peut perdre qu’une fois." Le marquis de Sade fait très-souvent mention de ce remarquable remède, et en fait user ses héroïnes, ainsi que nous le verrons, quand nous parlerons des cosmétiques et des aphrodisiaques; ce qui prouve une fois de plus et d’une manière frappante qu’il a composé

Ù «L’espion anglais “ Londres. 1784. T. III Lettre 5. P. 71—89.

d’après d’illustres modèles. — On trouvait encore dans la „piscine“ „l’essence à l’usage des monstres^ qui, par son odeur pénétrante, devait rendre la virilité à ceux qui l’avaient perdue, et qui excitait les „monstres‘‘ à une cruauté voluptueuse. — Le spécifique du docteur Guilbert de Préval (cbarletan dont il sera question en détail plus tard) était un vrai remède miraculeux, car il servait en même temps à préserver, à faire le diagnostic de la sypliilis et à la guérir ! Madame Gourdan en injectait une petite quantité aux filles nouvellement arrivées pour constater leur état de santé. Donc, une espèce de tuberculine sexuelle du 18me siècle! Bien de nouveau dans ce monde!

3. Le „Cabinet de Toilette“. [Là, les élèves de ce séminaire dédié à Vénus étaient soumises au deuxième procédé préparatoire.

4. La „Salle de Bal“. Une chambre secrète conduisait de cette salle dans la maison d’un négociant, rue Saint-Sauveur, qui connivait avec la Gourdan. Les prélats et gens à simarre et les dames de haut parage pénétraient dans le bordel, en passant par sa maison. Dans cette chambre secrète, il y avait toutes espèces de vêtements ainsi [que des „objets de raffinement". Là, l’ecclésiastique pouvait se travestir en séculier, le magistrat en militaire, les dames en cuisinières et en „ Cauchoises". Là, les dames ,,recevoient hardiment les vigoureux assauts du rustre grossier que leur avait choisi leur experte confidente pour assouvir leur indomptable tempérament". Le paysan , au contraire , croyant avoir affaire à sa semblable, ne se gênait guère pouf ses expressions et pour ses manières.

5. L’Infirmerie. C’était la chambre destinée aux impuissants, dont la vigueur virile épuisée devait être aiguillonnée par tous les moyens possibles. La lumière tombait par en haut; des peintures et des gravures voluptueuses étaient suspendues aux murs; dans les coins, il y avait des objets d’art sculptés, du même genre; sur les tables des livres d’un caractère obscène. Au fond d’une alcôve se trouvait un lit de repos en satin noire, dont le ciel et les cloisons latérales étaient formés par des miroirs, qui reflétaient tous les objets de ce voluptueuse boudoir et tout ce qui s’y passait. Des verges de genêt épineux parfumées servaient à la flagellation. Des pastilles en forme de dragées de toutes couleurs étaient offertes à la consommation; une seule suffisait à celui qui la prenait, pour en faire aussitôt un tout autre homme. On les nommait „ pastilles à la Richelieu parce que celui-ci en avait souvent donné aux femmes en guise d’aphrodisiaque. Au remarque que l’affaire de Marseille, où le marquis de Sade et des bonbons à la cantharide jouèrent un rôle si fameux, ne pouvait être un fait sporadique à cette époque. — On avait aussi pensé aux femmes dans cette „infîrmerie“. Il y avait une grande provision de petites houles en forme de pierre, appelées „pommes d’amour‘‘, qui s’introduisaient dans le vagin. Mairobert ne put dire si „les chymistes avaient analysé cette pierre, qui passe pour une composition, et dont les Chinois font grand usage. “ — Le ,,consolateur“ était un instrument ingénieux inventé dans les couvents de filles, pour remplacer l’homme. La Gourdan faisait un commerce en gros de ces phallus artificiels. On trouva dans sa succession des lettres „sans nombre^ d’abbesses et de simples religieuses, la priant de leur envoyer un pareil „consolateur“. Comme on voit.

Topinion, énoncée par nous ci-dessus au sujet de la corruption morale dans les couvents de femmes, n’était pas exagérée. — Les hommes se servaient de grands anneaux noirs, nommés ,,aides“, pour produire artificiellement chez les femmes une excitation plus intense. Parmi ces anneaux il y en avait même garnis de bosses solides, ce qui devait accroître encore la volupté. Enfin, on y trouvait tout un arsenal de ,, redingotes d’Angleterre‘‘, objets qu’on appelle de nos jours des „condoms“, et „qu’on oppose^^, pour parler avec Mairobert, „ aux traits empoisonnés de l’amour, et qui n’émoussent que ceux du plaisir. “ Ainsi, la priorité du fameux bon mot qui qualifie le condom de „cuirasse contre la jouissance et de toile d’araignée contre le péril“, n’appartient pas à Rie or d, mais à Pidanzat de Mairobert, qui l’énonça 70 ans auparavant.^)

6. La „Chambre de la Question^. — C’était un cabinet, à l’intérieur duquel on pouvait regarder par des trompes-valets, en sorte que la maîtresse de l’établissement et ses intimes pouvaient voir et entendre tout ce qui s’y passait. Un arrangement pour les ,,voyeurs‘C

7. Le „Salon de Yulcain^. — Il s’y trouvait un fauteuil d’une forme étrange. Aussitôt qu’on s’asseyait dessus, une soupape basculait. La personne en question se renversait, les .jambes écarquillées , qui se trouvaient fixées des deux cotés. Cette chaise était une invention du fils du duc de Richelieu, monsieur de Fronsac, qui s’en servait pour venir à bout des jeunes filles s’opposant à ses séductions : il les poussait de force

0 Nous constatons après coup que Mairobert non plus ne fut pas l’auteur de ce jeu de mot, mais que longtemps avant lui une femme, madame de Sé vigne, nomme les condoms dans une de ses lettres „cuirasses contre la volupté et toile d’araignée contre le mal“. (L. Taxil „La corruption fin de siècle“. Paris 1894. P. 211).

dans ce fiiuteuil à bascule et les violait ensuite ; pour cette vilenie, ils avait été exilé de la cour, mais seulement pour un certain temps; à son retour, il reçommenca ses menées de plus belle, sans plus être jamais inquiété. Le „salon de Vulcain“ était disposé de façon que „le bruit des plaintes, des sanglots, des hurlements même ne pourrait se faire entendre au-deliors‘‘ Nous trouvons aussi chez de Sade ce mystère du vice. La Gourdan était la principale pourvoyeuse du beau monde. Elle était même de satisfaire toutes les exigences, et elle disposait de grands moyens. A Villiers-le-Bel, elle possédait une villa, isolée au fond d’une forêt, où elle ne venait que rarement, mais où elle envoyait souvent des filles malades, ainsi que celles qui devenaient enceintes. Cette villa rustique était en même temps un endroit caché, où l’on venait pour s’y livrer aux libertinages les plus raffinés. Les paysans nommaient cette retraite ironiquement „le couvent“.

On distinguait à Paris deux catégories d’entremetteuses, premièrement les séductrices de l’innocence, secondement les fournisseuses de filles déjà 'déflorées. Les premières seulement, étaient punies : on les faisait monter à rebours sur un âne. La Gourdan appartenait à la seconde classe, qui avaient soin que leurs novices fussent dès l’abord prostituées par quelqu’un de leurs nombreux acolytes. En même temps, ces derniers devaient faire un rapport à la maîtresse de l’établissement sur la conformation corporelle des personnes en question. Nous communiquerons plus tard un pareil rapport, i)

Une lettre d’iiii Anglais à la Gourdan, définissant minutieusement les charmes que devait posséder la personne requise, prouve que la première était censée connaître la conformation physique de son personnel. („La Chronique scandaleuse.» T. If, pV 127.)

Dans la maison Gourd an, on formait les maîtresses pour le grand monde. C’est ainsi que celle qui devint la comtesse Du Barry était redevable de sa brillante carrière à son séjour dans le bordel de la Gourd an. Mais aussi des dames de l’aristocratie y cbercbaient de nouvelles jouissances. Une dame noble, madame d’Oppy fut découverte en 1766 par la police chez la Gourdan, où elle remplissait temporairement les fonctions d’une fille de joie.

b. Justine Paris et l’Hôtel du Eoule.

Le 14 novembre 1773 madame Gourdan tint en honneur de sa défunte coadjutrice, Justine Paris, une oraison funèbre, qui se trouve imprimée dans r„Espion anglais^ (tome III p. 90 — 102) et qui est tellement imprégnée d’esprit sadique que nous ne pouvons nous abstenir d’en donner un court résumé à cet endroit. L’idée de cette oraison fut inspirée par le prince de Conti, un des plus enragés viveurs de l’ancien régime, tandis que ce fut la G o u r d a n qui la composa, et la lut à une orgie dans la maison Conti. L’„ Oraison funèbre de la très-haute et très-puissante Dame, Madame Justine Paris, grande-prêtresse de Cythère, Paphos, Amathonte, etc. prononcée le 14 novembre 1773, par Madame Gourdan, sa coadjutrice, en présence de toutes les nymphes de Venus“ portait l’épigraphe caractéristique;

La vérole, o mon Dieu M’a criblé jusqu’aux os.

Les parents de Justine lui prêchèrent sur leur lit de mort le libertinage, comme unique salut de son avenir. „ Comptez pour rien tous les jours que vous n’aurez pas consacrés au plaisir !“ Ce conseil qu’on peut trouver

presque à chaque page des romans du marquis deSade^ Justine le met vite à exécution, et se livre déjà, sur le cercueil de ses parents. Puis, elle entre à Paris dans un bordel, où elle fait de rapides progrès dans le service de Vénus et s’illustre bientôt par une intrigue avec l’ambassadeur turc. Des voyages en Angleterre, en Espagne et en Allemagne lui enseignent à être flegmatique avec l’Anglais, grave avec l’Espagnol et emportée avec l’Allemand. Enfin, elle vient en Italie et fut à Rome la „reine du monde et le centre de la. paillardise. Elle parcourt toute l’Italie, vénérée et convoitée des princes et des prélats. Malheureusement,, la syphilis héréditaire, dont elle souffre, se fait de nouveau sentir de temps à autre, ce qui ne l’empêche pas, néanmoins, de célébrer à son retour à Paris de nouvelles orgies, de remporter de nouveaux triomphes, et de se créer une grande réputation comme maîtresse d’une maison publique. Cependant elle finit ses jours à l’hôpital.

Cette oraison funèbre serait elle restée inconnue au marquis de Sade? Nous ne le croyons guère et, en tout cas, nous fûmes surpris de trouver en madame Paris parcrouant l’Italie un modèle de la Juliette, qui également,, est célébrée en Italiè à Florence, à Rome et à Naples comme la reine du monde, la femme publique par excellence,, l’idéal d’une putain.

Casanova, ce peintre de génie, dont l’authenticité historique est démontrée d’une manière concluente, entre autres par l’excellent livre de Barthold,^) raconte dans ses mémoires une visite, qu’il fit en 1750 au bordel, de la Paris, nommé Hôtel du Roule, et il nous développe

0 F. W. Barthold „Les Personnages liistoriques dans les Mémoires de Jacques Casanova“. Berlin 1846, 2 tomes.

un tableau animé de la vie et des coutumes d’un bordel parisien du 18me siècle, qui, complétant la description plus systématique de la maison Gourd an, trouve sa place ici tout naturellement, i) „L’hôtel du Roule était fameux à Paris et je ne le connaissais pas encore. La maitresse l’avait meublé avec élégance, et elle y tenait douze à quatorze nymphes choisies, avec toutes les commodités qu’on peut désirer: bonne table, bons lits, propreté, solitude dans de superbes bosquets. Son cuisinier était excellent et ses vins exquis. Elle s’appelait Mme Paris, nom de guerre sans doute, mais qui satisfaisait à tout. Protégée par la police, elle était assez loin de Paris pour être sûre que ceux qui allaient visiter son établissement libéral étaient des gens au-dessus de la classe moyenne. La police intérieure était réglée comme un papier de musique, et tout les plaisirs y étaient soumis à un tarif raisonnable. On payait six francs pour déjeuner avec une nymphe, douze pour y dîner, et le double pour y passer la nuit.“

Nous faisons halte un moment, pour constater que cette peinture de Casanova s’accorde presque mot pour mot avec la description du bordel de la Duvergier dans la „Juliette“ de Sade, donnée cidessus. La maison de la Duvergier a comme celle de Justine Paris une „situation isolée" au milieu d’un „jardin“, elle aussi avait un excellent „cuisinieP‘, des „vins^‘exquis, et, last not least, elle aussi était „sout&nue à la police. “ Si nous considérons que dans les descriptions détaillées des bordels de la Gourdan et des autres maisons publiques de Paris on ne trouve nulle part mentionné un cuisinier, que la série de tous les autres épi-

1) J. Casanova, Edition de Bruxelles 1866 T. II P. 195 Dühren, Le Marquis de Sade. 9

thètes est exactement la même chez Casanova et de Sade, enfin que Casanova mourut en juin 1798, après avoir achevé depuis longtemps ses mémoires en manuscrit, qui ne vont que jusqu’à 1773; qu’il n’avait pu, par conséquent, utiliser pour ses mémoires la „Juliette“, parue en 1797, et n’a en général point connu auparavant le marquis de Sade, en outre que ses mémoires ont été publiés seulement en 1822; en considérant toutes ces données, on peut conclure avec certitude que ces deux auteurs, si importants pour nous sous le même rapport, comme sources de l’histoire de la civilisation, ayant donné dans leurs ouvrages un tableau d’une fidélité photographique de la corruption des moeurs au 18me siècle, ont dépeint le même bordel au moyen de paroles à peu près identiques. Le marquis de Sade a dépeint sous le nom de la Duvergier l’activité de Justine Paris. Nous avons la conviction que dé futurs explorateurs adjouteront aux nombreuses analogies, trouvées par nous, de nouvelles. Il s’ensuit de là que les oeuvres du marquis de Sade constituent un objet de rhistoire de la civilisation autant que de la science médicale. Cet homme étrange nous a dès l’abord inspiré un vif intérêt. Nous cherchions à le comprendre, pour pouvoir l’expliquer, et nous acquîmes bientôt la conviction que le médecin, de même, ne saurait puiser dans un pareil cas les renseignements les plus importants que dans l’histoire de la civilisation. De Sade comme individu ne peut être éclairci que si on l’examine comme phénomène historique.

Devenons après cette digression à la description de Casanova. „Nous montons dans un fiacre, et Patu dit

au cocher! A Chaillot. — Après une demi-heure de course, il s’arrête à une porte cochère sur laquelle on lisait; Hôtel du Eoule.

La porte était fermée. Un suisse à grosses moustaches sort d’une porte bâtarde, et vient gravement nous toiser. Nous jugeant gens de mine, il ouvre et nous entrons. Une femme borgne d’environ cinquante ans, mais qui portait encore les restes d’une belle femme, nous aborde, et, après nous avoir salués poliment, elle nous demande si nous venons dîner chez elle. Sur notre réponse affirmative, elle nous mène dans une belle salle où nous voyons quatorze jeune personnes, toutes belles et uniformément mises en robes de mousseline. A notre aspect elles se levèrent et nous firent une révérence très-gracieuse. Toutes à peu près du même âge, les unes blondes, les autres brunes ou châtaines: il y avait de quoi contenter tous les goûts. Nous les parcourons en disant quelques mots à chacune et nous fixons notre choix. Les deux élues, poussant un eri de joie nous embrassent avec une volupté qu’un novice -aurait pu prendre pour de la tendresse, et nous entraînent dans le jardin en attendant qn’on vînt nous appeler pour dîner. Ce jardin était vaste et artistement distribué pour servir les amours et les plaisirs chargés de les représenter. Mme. Paris nous dit:

Allez, messieurs, allez jouir du bel air et de la sécurité sous tous les rapports; ma maison est le temple de la tranquillité et de la santé.

La belle que j’avais choisie avait quelque chose de Coraline, et cette circonstance me la fit trouver délicieuse. Mais au milieu de la plus douce occupation on nous appela pour dîner. Nous fûmes assez bien servis; et le dîner nous avait de nouvelles dispositions, quand, montre

à la main, la borgnesse vint nous prévenir que notre partie était finie. Le plaisir était mesuré à l’heure.

En fin de compte, Casanova et son ami se laissent entraîner à passer la nuit dans le bordel.

c. Le Bordel de la Eichard. i)

Cette maison publique était fréquentée principalement par des ecclésiastiques. Madame Eichard avait débuté dans sa carrière par la séduction systématique dejeunes confesseurs. Cette spécialité d’érotomanie lui suggéra l’idée d’ouvrir un bordel spécial pour ecclésiastiques. Cettemaison publique eut une grande vogue. Madame Eichard devint la pourvoyeuse de jeunes filles d’un „établissement de missionnaires, de prélats et d’autres membres du clergé. Nous avons déjà fait mention d’une scène qui se passa dans ce bordel.

d. Un Bordel de nègres.

Un voluptueux à Venise amène toujours au bordel de Juliette deux négresses, le contraste de la race blancheet de la noire lui procurant une satisfaction particulière. (Juliette VI, 152.) Des nègres et des négresses jouent aussi un rôle à un diner anthropophage à Venise (Juliette VI,. 204). Au château de Cardoville à Grenoble, où Justine est amenée comme victime de ce libertin deux nègres remplissent leurs fonctions comme complices aux orgies qui y ont lieu. (Justine IV, 331.) — Dans „ Aline et Valcourt“, tome troisième, page 200, se trouve une imageobscène, représentant trois femmes et un homme, qui touche les parties génitales de l’une d’elles, tandis quedeux des quatre nègres qui se tiennent à côté brandissent des massues d’un air sauvage.

0 „L’Espion anglais". Londres 1784. T. X. P. 363 et 1. s.

Les nègres ne sont point non plus une inyention de Sade! Déjà avant 1790, il existait à Paris un bordel de nègres! Il se trouvait d’abord rue neuve de Montmorency, dans la maison d’une certaine demoiselle Isabeau, plus tard rue Xaintonge, dans une maison appartenant à un certain Marchand. Dans ce bordel on était pourvu de négresses, de métisses -et de mulâtresses. Il n’y avait pas de prix fixes, mais les habitantes de cette maison ,, étaient vendues, comme on Tend les esclaves d’une caravane. ‘‘i)

Fraxi suppose^) que le goût pour les femmes de la race noire est peut-être propre aux Français. En tout cas •on trouve encore à présent dans certains bordels de Paris «t de la province des exemplaires de ces beautés noires ■en permanence.

e. Les „petites Maisons“.

Kenvoyant nos lecteurs, quant aux autres grands bordels parisiens du 18me siècle, au célèbre ouvrage de Eétif de la Bretonne^) ainsi qu’au livre „Les bordels de Paris" (1790), nous ne citerons plus que la maison publique dans le faubourg St. Antoine, où, suivant le récit de Rétif, le duc d’Orléans, le comte d’Artois se livraient aux orgies et aux cruautés les plus forcenées, ou Ton commettait des „ bestialités", que le marquis de Sade a décrites plus tard dans son „ exécrable roman": Justine ou les Malheurs de la vertu.^)

Evidemment la multitude de bordels ne suffisaient pas encore aux besoins pervers de l’ancien régime. On

0 «Les bordels de Paris“ 1790. P. 17.

2) P. Fraxi, 1. c. P. XXXVIll.

3) Rétif de la Bretonne «Le Pornographe" A. la Haye 1769.

‘^) P. L. Jac ob, Bibliophile, «Bibliographie des ouvrages de Rétif de la Bretonne". P. 422.

jugea nécessaire d’installer la luxure chez sohmême. C’est pourquoi les grands seigneurs et les riches libertins de cette époque se créèrent dans les-dites petites maisons,, en quelque sorte, leurs propres bordels particuliers, desmaisons publiques en miniature. Chacun avait sa „petite maison“ avec plusieurs maîtresses. C’était signe de bon ton chez jeunes et vieux. Casanova fit à Paris la. connaissance d’un chevalier octogénaire, d’Arzigny, „le doyen des petits maîtres qui se fardait avec du rouge, portait" des habits fleuris, se pomadait la perruque, sepeignait les sourcils en brun, et portait un râtelier en ivoire. Même ce vieux viveur était „ tendrement attachéà sa maitresse, qui lui tenait une petite maison, où il soupait tous les jours en compagnie de ses amies, toutes jeunes, toutes charmantes, qui quittaient toutes les sociétéspour la sienne“.i) Le marquis de Sade également possédait en 1772 sa „ petite maison ‘‘ sur la butte Saint- Roch.^)

f. Les Clubs pornologiques secrets.- Ce que le marquis de Sade a dépeint sous la. dénomination de „ société des Amis du Crime “, ce que nous désignerons plus tard par le terme de „ mystère du. vice“ dans les romans de cet auteur, existait en réalité. Il y avait à Paris des clubs secrets, dont les membres se réunissaient pour étudier la volupté, en la mettant en pratique; qui avaient leurs „temples“, ornés des statues de Priape, de la Sapho et de divers autres symboles des délices de l’amour sexuel, leur langue et leurs signes de: reconnaissance particuliers.

L’ „île de laFélicité“ ou r„ordre de laFélicité“ ou „la.

Casanova Tome III P. 258.

P. L. Jacob „Bibliograpliie“ etc. P. 421—422.

société des „ Hermaphrodites “ était le club d’Eros le plus fameux. Il avait été fondé par monsieur de Chambonas.^) Cette société secrète empruntait toutes les désignations, tout le cérémonial et toutes les formes à la vie de marinier, et adressait ses chants et invocations à saint Nicolas. „Maître“, „patron“, „cbef d’escadre‘^, „viceamiral“, tels étaient les noms des divers degrés des „chevaliers“ et „chevalières“, qui portaient une ancre à l’endroit du coeur, et devaient jurer fidélité et discrétion! éternelles, quand ils se laissaient conduire dans Pile delà sublime Félicité. Dans leurs „assemblées plus que galantes“, on tenait les discours les plus obscènes.

La société des „Apbrodites“ s’entourait d’un grand mystère ; elle s’appliquait à cacher ses secrets en imposant à ses membres un serment solennel, et en changeant fréquemment le lieu des réunions. Ils donnaient aux hommes des noms tirés du règne minéral et aux femmes d’autres choisis dans le règne végétal.

En revanche, on a trouvé le manuscrit des réglements,, des signes de reconnaissance, de la liste des membres avec leurs ,,noms de plaisir‘‘ d’un autre club. C’était la „société du Moment^. Ce manuscrit nous donne une connaissance approfondie des dégoûtantes ordures où se vautraient avec délices ces „sociétés de cynisme^, ainsi que les Concourt les nomment.^)

q Dulaure, ailleurs, tome V, p. 227 — 228. Le libre „L’ordre hermaphrodite ou les secrets de la sublime Félicite', ayec un discours prononcé par le chevalier H. . orateur au jardin d’Eden, chez Nicolas Martin, au Grand Mât“, 1748, ne nous était pas accessible.

2) E. et J. de Goncourt, „La femme etc.“. P. 176.

3) E. et J. de Goncourt, 1. c. p. 176.

q E. et J. de Goncourt, 1. c. p. 177.

La „secte Anandiyne“, club des tribades, formait la quatrième société pornologique secrète, qui célébrait ses orgies dans le ,, temple de Vesta^^ Nous consacrerons à ce club et à ses assemblées une exposition détaillée, ci dessous.

Un mot de la Delbène nous explique la formation de ces sociétés secrètes. Elle dit, qu’on ne doit pas supprimer les vices, pourvu qu’on les entoure d’un mystère assez profond. (Juliette I, 25).

La description que donne de Sade du club secret de la „société des Amis du Crime“ (Juliette III, 30 et s.) est composée évidemment d’après des modèles qu’il connaissait. Cette société possédait une propre imprimerie avec douze scribes et quatre lecteurs. Dans la maison du club se trouvent de nombreux „cabinets d’aisance“, au service desquels sont préposés des jeunes filles et des. jeunes garçons, étant tenus de s’abandonner à tous les caprices des visiteurs de ces endroits appétissants. On y voit „des seringues, des bidets, des lieux à l’anglaise, des linges très fins, des odeurs. Mais on peut aussi se servir ensuite lingua puellarum sive puerorum pour se faire nettoyer. “

Dans les deux „sérails“ de la maison, on a à sa disposition des garçons, des filles, des hommes adultes, des femmes et — des animaux, pour satisfaire les instincts voluptueux de tout genre. L’assassinat coûte 100 écus. On fait son entrée dans la salle de réunions principale nue, couchée sur un crucifix, qui est couvert d’hosties, et à l’un des bouts duquel se trouve une bible. Avant d’être reçue, Juliette est interrogée, si elle consentirait à commettre les crimes et les diverses impudicités qu’on lui énumère. Après avoir répondu affirmativement, elle

reçoit „les instructions pour les femmes de la société des amis du ciime‘^. Les orgies qui ont lieu dans le club secret seront décrites à l’analyse de la Juliette.

g. Les Filles de joie.

Il est déjà suffisamment ressorti de l’exposé que nous avons donné jusqu’à présent que le 18me siècle avec son égoisme et sa concupiscence bestiale a été le siècle de la fille de joie. La fille publique est adorée, idéalisée. Elle est placée d’autant plus haut au dessus de la femme honnête, plus elle est capable de procurer de la volupté et des jouissances raffinées. Dans la ,, Philosophie dans le Boudoir^^, (I, 52) la novice Eugénie demande a son institutrice dans l’amour, madame de St. Ange ce que c’est qu’une „putain‘^, mot qu’elle entend pour la première fois. Celle-ci répond (P. 52 — 53): 5,On appelle de cette manière, ma toute belle, ces victimes publiques de la débauche des hommes, toujours prêtes à se livrer à leur tempérament ou à leur intérêt; heureuses et respectables créatures que l’opinion flétrit; mais que la volupté couronne, •et qui bien plus nécessaires à la société que les prudes, ont le courage de sacrifier pour la servir, la considération que cette société ose leur enlever injustement. Vivent celles que ce titre honore à leurs yeux! Voilà des femmes vraiment aimables, les seules véritablement philosophes! Quant à moi, ma chère, qui depuis douze ans, travaille à le mériter, je t’assure que loin de m’en formaliser, je m’en amuse; il y a mieux, j’aime qu’on me nomme ainsi; ■cette injure m’échauffe la tête.“ C’est ce que les Gon-

1) Les clubs pornologiques secrets furent transplantés aussi en Russie. A Moscou, sous Catherine II il y avait un „club physique“ et un „club Adam". Vois M o r e a u 1. c. p. 63.

court nomment „jouir de la perte de sa bonne réputation/^ et déclarent être un signe général des femmes du 18mc siècle.

Kétif de la Bretonne s’élève dans „ Monsieur Nicolas^ au panégyrique suivant de la prostitution: „Si vous ne pouvez pas parvenir à la monandrie, ne vous en désespérez pas. Vous êtes encore utiles. Par les plaisirs recherchés que vous donnerez, par les délices de votre profession, retenez les hommes sensuels dans la route de la nature, et les empêchez ou de s’égarer avec d’autres, moins morales que vous, ou de perdre leur santé, avec de moins soigneuses. Ne soyez jamais exigeantes, tracassières; songez que les filles de votre espèce sont un délassement pour l’homme, de véritables prêtresses de la volupté. Kespectez-vous !“ i)

Cette glorification de la fille de joie a souvent pris des formes étranges. Ainsi un certain chevalier de Forges exprima de son vivant souvent le souhait de mourir dans les bras d’une fille de joie. Il avait pendant toute sa vie cherché sa joie et son bonheur chez les filles publiques. 11 voulait aussi les goûter chez elles en mourant. Son voeu s’accomplit. Il mourut au milieu du plaisir, dans les bras d’une prostituée.

La grande considération dont jouissaient les prostituées au 18me siècle se reflète le plus nettement dans la conduite de la police à leur égard. Nous avons vu que de Sade fait expressément protéger le bordel de la Duvergie par la police. Tel était en effet l’état des choses à l’époque de la composition de la „Juliette“,. pendant le régime de la terreur et sous le directoire.

L P. L. Jacob, Bibliophile, ailleurs P. 395.

„La Chronique Scandai euse“ Paris 1789. T. IV. P. 393.

Des filles de joie avaient encore été saisies et punies sous la régence, quelques unes même expédiées à la Nouvelle- Orléans. Qu’on se souvienne seulement de „Manon Lescaut“, célèbre récit de l’abbé Prévost, qui inaugura, du reste, la glorification de la fille de joie dans la littérature française du 18me siècle. Mais bientôt, toute surveillance cessa. On envoyait bien de temps à autre des filles malades à Bicêtre. Le fameux inspecteur de police Marais devait, il est vrai, faire des rapports réguliers au roi Louis XV au sujet des filles publiques de Paris, i) Mais une surveillance sérieuse manquait. Parent- Ducbatelet a passé en revue les archives de la préfecture de police à Paris des années 1724 à 1788, et en a déduit: ,,Que la tolérance de l’administration à l’égard des prostituées et des maisons de prostitution était complète, qu’elle ne sévissait que dans les cas très graves, et qu’elle délivrait des autorisations qui répondaient aux tolérances actuelles. Qu’on ne faisait de perquisition que lorsqu’il y avait des plaintes portées de la part des voisins.

Qu’il y eut quelquefois des assassinats commis dans certaines maisons ; dans d’autres des filles et des hommes jetés par les fenêtres; que le tapage était le plus ordinairement par des soldats travestis ; que les voisins couraient les plus grands dangers en rentrant chez eux, et que souvent même ils ne le pouvaient pas.

Que l’arbitraire le plus grand régnait dans toutes les arrestations, que rien n’était fixé par des réglements, et que tout dépendait du caprice des commissaires de police et de leurs agens.

1) Les comptes rendus se trouvent eu manuscrit dans la bibliothèque nationale, Dép. des mss fr., 11395; suppl. fr., 2998 (Maxime du Camp „Paris, ses organes, ses fonctions et sa vie, etc“. Paris 1875. T. III. P. 393).

Qu’a mesure qu’on s’éloigne des premiers temps du siècle dernier, les punitions sont moins sévères, et la manière du procéder moins rude et moins expéditive/^

La révolution, qui vint ensuite, fut l’âge d’or de la tille publique. La situation, telle que Sade la dépeint dans ses ouvrages, était conforme à la réalité. Suivant P arent-Duchatelet,*-^) dès 1791, on commença à abolir toutes les anciennes institutions. La profession de tilles publiques n’était plus soumise à des ordonnances legislatives spéciales. La loi du 22 juillet de l’année cidessus nommée parle, il est vrai, quoique fort vaguement, de cette question au deuxième titre, dans le chapitre qui traite de la police correctionelle, en désignant les mesures publiques touchant aux moeurs; mais il est évident que le législateur de cette époque ne voulait frapper que les individus qui séduisent des jeunes gens de l’un et de l’autre sexe, pour les livrer à un tiers. Il ne se prononce pas sur l’activité des filles publiques, et il paraît qu’il la considérait comme une profession que chaque fille avait le droit d’exercer; et qu’un règlement, par conséquent, serait un empiètement sur la liberté publique.

Ces filles étaient donc exemptées de toute inspection, et mises sur le même pied que tous ceux qui exercent une profession quelconque, c’est à dire libres de régler leur activité comme bon leur semblait; grâce à une erreur incompréhensible de l’Assemblée nationale, elles se virent affranchies, bienfait dont elles n’avaient joui à aucune époque et en aucun pays.

M A. J. B. Parent-D 11 châtelet. „De la Prostitution dans la YÜle de Paris“ P. 598.

2) P ar ent-D uchatel e t. P. 602.

Une impudence effrénée, un scandale sans exemple en fut la conséquence. Le régime de la terreur et le directoire marquent l’apogée de la liberté et de l’insubordination qu’atteignit la prostitution à n’importe quelle époque et chez n’importe quelle nation. A présent nous rappellerons que le marquis de Sade passa durant toute la période le temps de 1790 à 1801, à l’exclusion de six mois, en pleine liberté à Paris, qu’il fut donc témoin du triomphe et du règne de la prostituée ainsi que de l’impudicité publique la plus repoussante.

Alors, la fille de joie devint la „ déesse de la raison “, que tous devaient adorer, et chaque femme devint femme publique. En juin 1793, on donna au théâtre de la Eépublique une nouvelle pièce, intitulée „La Liberté de la Femme‘‘. Mais, à la vérité, elle peignait l’„effronterie du vice“. Le rôle principal était un mari qui, dissolu par penchant, d’un caractère inconstant et ennemi de& convenances par calcul, fait l’aveu. ,,I1 sied que plus d’un heureux participe aux charmes de ma femme ‘‘.1) Les filles publiques „se multiplient^ dans toutes les rues, surtout au Palais Eoyal, Maison-Egalité, et aux Champs-Elysées; on pouvait voir la plus hideuse impudicité dans les loges des théâtres, dans les cabarets, dans les grands restaurants. Paris devint la cloaque de la république entière, et attira à soi toute la fange de la province ; la sensualité acquit un caractère de plus en plus intolérable, et s’éleva jusqu’à une extrême brutalité. Notamment pendant l’été de l’année 1796, le boulevard du Temple fut le théâtre où se passèrent des scènes de la plus dégoûtante impudicité, exécutées par les militaires. En compagnie de femmes, abruties par les plaisirs charnels, ils y faisaient l’étalage d’une conduite bestiale au plus

haut degré, et on voyait, de concert avec ces femmes, des filles de 12 à 13 ans s’y livrer à la prostitution la plus révoltante. Mais même malgré toute l’indignation qu’en ressentait la police, le Palais-Royal et les Champs- Elysées avec leur abondance d’endroits publics offrirent encore longtemps des spectacles quotidiens, exactement analogues, de la dissolution des moeurs la plus infâme et la plus éhontée. 1)

C’est là que se réalisa l’idéal que le marquis de Sade avait préconisé dans ses romans: la suggestion en masse de la volupté! Les costumes à la grecque, l’incroyable nudité de l’habillement que nous avons décrite ci-dessus, ayant pour but d’entraîner aussi les personnes, restées pures jusque là, dans le tourbillon des convoitises les plus effrénées, vinrent s’ajouter à cette conduite dissolue. Rétif de la Bretonne a très-bien rendu cette infection des moeurs, produite par le poison de la volupté, dans sa description des coutumes des filles publiques dans les rues. „Les filles perdues sortent, se promènent ; quelques-unes se font remarquer par l’élégance de leur parure, et plus souvent encore par l’indécence avec laquelle elles étalent des appas séducteurs; de jeunes imprudens prennent avec elles , même en public, des libertés criminelles ... et nos enfans, témoins de ces horreurs, avalent le poison; il fermente, il se développe avec l’age, et cette vue dangereuse les conduit à leur perte ... La fille d’un artisan, d’un bourgeois même, encore dans cet âge ou l’ingénuité native ne lui fait soupçonner de mal à rien, voit une femme bien vêtue que de jeunes plumets suivent à la piste, abordent,

A. Sclimidt 1. c. II, P. 85.

carressent; cette fille innocente sent naître un désir de lui ressembler, faible, il est vrai, mais qui se fortifiera et lui fraiera peut-être un jour la route du désordre. Ce n’est pas tout: des jeunes gens encore sous la férules trouvent par elle la facilité de goûter des plaisirs précoces, et de s’énerver avant d’être formés .... Pour éviter ce péril, il faut avoir une vertu à toute épreuve, ou manquer de tempérament. Quelle indécence, pourtant! Sous le voile d’une demi-obscurité, on ose ... . des enfants ont devant les yeux ... et l’on s’étonne de la corruption des moeurs dès l’âge le plus tendre. “^)

Et pour illustrer ces paroles, A. Scbmidt raconte, se basant sur des rapports de police — nous appuyons là-dessus, parce que le fait serait sans cela à peine vraisemblable, qu’en octobre 1793 le jardin de la Kévolution et notamment les galeries près du théâtre Montausier étaient remplis tous les jours de tout jeunes garçons et de jeunes filles âgées de 7 à 14 ou 15 ans qui s’abandonnaient presque en public aux débauches de la plus infâme impudicité. Et en outre, ils étaient „à peu près nus comme la main et offraient aux passants le spectacle le plus avilissant. Ce n’est pas un hasard que de pareilles monstruosités se montrèrent à l’automne de l’année 1793, à la suite des horribles jours de septembre, où le sang coula à flots. Cela ne tient pas au hasard que l’apogée de la luxure coïncida avec le régime terroriste. De Sade, qui fut de nouveau emprisonné au moi 'de décembre de la même année, avait pendant tout ce temps marché dans le sang avec délice, et s’était inspiré des idées qu’il lança ensuite dans ses ouvrages.

1) Parent-Duchatelet 1. c. P. 312.

2) A. Schmidt 1. c. IL P. 66.

C’est alors que les clubs pornologiques secrets se dévoilèrent en public, et donnèrent à l’opéra les „bals nus“, où les visages seuls étaient masqués ; c’est alors que le nombre des bals de prostituées montait tous les jours à plusieurs centaines^), que les „ nudités des Grecs et des Komains“ y étaient mises en étalage, et que dans 23 théâtres on se livrait à tous les excès de la débauche.

Quant au nombre des prostituées à Paris au 18me siècle, il s’élevait en 1770 à environ 20000 sur une population de 600000. Durant la révolution, il s’accrût jusqu’à 30 000.^)

Si nous fixons notre attention sur les diverses catégories de filles, nous constatons d’abord que la classe des maîtresses de l’ancien régime se recrutait pour la majorité dans le monde des théâtres. Ce sont les actrises, les danseuses d’opéra, les cantatrices qui viennent principalement eu considération.

Mercier nous dit que les „filles d’opéra“ exercent sur les hommes une attraction toute particulière. L a Mettrie s’écrie avec emphase: „Tranportons nous à l’Opéra, la Volupté n’ a point de Temple plus magnifique, ni plus fréquenté^, et il exalte les charmes de la célèbre danseuse Camarzo et de la Jalé. D’Alembert,, s’exprimait avec un cynisme cru que la fréquente prospérité et la fortune matérielle des danseuses et des cantatrices était une conséquence nécessaire de la loi du mouvement.

Une vive lumière tombe sur ces circonstances à la

1) Jules Janin 1. c. P. 332.

2) A. Schmidt, 1. c. II, P. 67.

3) Parent-Duchatelet 1. c. P. 26.

'*) L. S. Mercier „Tableaii de Paris“ I, p. 393 — 395.

La Mettrie, „L’art du jouir“. A Cythère 1751. P. 1*03.. 6) „La chronique scandaleuse. “ T. IV P. 190.

lecture de deux faits racontés par Casanova. Son anai Pat U l’introduisit un jour chez une célèbre cantatrice, nommée Mademoiselle Le Fel, fort populaire dans tout Paris et membre de l’Académie royale de Musique. Elle avait près d’elle trois enfants, charmants qui folâtraient çà et là par toute la maison. — „Je les adore, me ditelle. — Ils le méritent par leur beauté, lui répondis-je, quoique chacun ait une expression différente. — Je le crois bien! L’aîné est fils du duc d’Anne ci; le second l’est du comte d’Egmont, et le plus jeune doit le j our à M a i s O n r O U g e , qui vient d’épouser la Eomainville. — Ah! excusez, du grâce; je croyais que vous étiez la mère de tous trois. — Vous ne vous êtes point trompé; je la suis — En disant cela, elle regarde P a tu et part avec lui d’un éclat de rire qui ne me fit point rougir, mais qui m’avertit de ma bévue. J’étais nouveau, et je n’avais pas été accoutumé à voir les femmes empiéter sur le privilège des hommes. Mlle Le Fel n’était pourtant pas effrontée, elle était même de bonne compagnie ; ■ mais elle était ce qu’on appelle au-dessus des préjugés. Si j’avais mieux connu les moeurs du temps, j’aurais su que ces choses étaient dans l’ordre, et que les grands seigneurs qui parsemaient ainsi leur noble progéniture laissaient leurs enfants entre les mains de leurs mères en leur payant de fortes pensions. Par conséquent, plus ces dames cumulaient et plus elles vivaient dans l’aisance.

La seconde anecdote est encore plus caractéristique. Un jour que Casanova était chez Lani, maître de ballet à l’Opéra, il y vit cinq à six jeunes filles de 13 à 14 ans, toutes accompagnées de leurs mères et ayant l’air modeste et distingué. Il leur débita des flatteries,

Dühren, Le Marquis de Sade. 10

qu’elles écoutèrent les paupières baissées. L’uue d’elles se plaignit de maux de tête. Pendant que Casanova lui offrait son flacon d’essence, une des compagnes de la jeune fille lui dit: ,,Sans doute que tu n’as pas bien dormi‘‘ „0 ce n’est pas ça, répondit l’innocente Agnès, je crois que je suis grosse^. A cette réponse inattendue d’une jeune fille, qu’il tenait d’après son âge et son ■extérieur pour une vierge, Casanova s’exclama: „Je ne croyais pas que Madame fût mariée^. Elle le regarda un moment avec surprise. Puis elle se tourna vers sa compagne, et toutes deux se mirent à rire à qui mieux mieux, i)

Les figurantes et les choristes de l’Opéra ne recevaient point de gages, de sorte que „quantité de messieurs devaient suppléer au manque d’honoraires^. Cette caste, à quelques exceptions près, cherchait sa gloire à être méprisée. Il y avait alors à l’Opéra plusieurs figurantes et chanteuses, qui étaient estimées plutôt pour laides que pour passables, et qui malgré cela vivaient très-confortablement. Car cela se comprenait de soi qu’une telle fille devait renoncer à toute vertu pour ne pas mourir de faim. 2)

Un dialogue, communiqué dans r„Espion anglais^^, nous apprend que les filles publiques les plus célèbres de Paris appartenaient presque en totalité au monde théâtral.^)

La chanteuse d’opéra La Guerre fut la dame pour qui le duc de Bouillon gaspilla en trois mois 800000 livres.

OJ Casanova, ailleurs, T. II. P. 185.

Casanova, ailleurs. P. 2^7

3) ^Dialogue entre M. le Comte de Lan ... . et Mylord All’Eye, au sujet des filles les plus célèbres de la Capitale" dans „l’Espion anglais". T. IL P. 173 — 206.

La fille La Prairie appartenait au groupe de femmes qui étaient engagées à se montrer nues au maréchal prince de Soubise dans sa „petite maison^. -„C’est le costume chez Son Altesse comme chez Pahhé Terrai !“ Cet ecclésiastique moral avait dans sa maison, rue Notre-Dame, une chambre avec un lit somptueux. Lorsque l’amante temporaire y montait, elle trouvait une peinture voilée, qui, le voile tombant, laissait voir les belles formes d’une femme nue. „ Madame, c’est le costume^ remarquait l’abbé en gardant de sang-froid, lui donnant à entendre par ces mots qu’il désirait l’avoir .aussi dans ce costume.

La célèbre demoiselle Du Thé avait d’abord débuté comme choriste à l’Opéra sous le nom de „ Rosalie et fut choisie comme telle pour initier le jeune duc de Chartres aux „pratiques de Vénus“. Lorsque ce prince la quitta, elle se rendit à Londres, y ruina plusieurs lords, revint ensuite à Paris, où elle ouvrit un tripot, qui lui rapporta beaucoup d’argent, et où les plus riches seulement avaient accès. Cette Messaline était extrêmement cupide et intéressée. Plus tard elle fut la maîtresse du duc d’Artois. Un jeune mousquetaire, épris d’elle mais non exaucé, lui envoya les vers malicieux que voici: Du Thé tu cherches à plaire A qui peut t’enrichir.

Moi qui suis mousquetaire Je n’ai rien à t’offrir.

Mais je sais fair usage D’un moment de loisir.

Un homme de mon âge Ne paie qu’en plaisir.^)

1) Nous trouvons ces détails sur la Du Thé dans la ^Correspondance secrète, politique et littéraire etc.“ Londres 1787. T. I. P. 57 et 58. lo*

La Du Thé ne vivait pas toujours dans l’abondance de l’or. Dans un rapport de l’inspecteur de police Marais, du 12. décembre 1766 nous lisons: „Hier, la Duthé, n’avait pas le sol; elle a été obligée d’emprunter un écu de six livres pour aller aux Italiens.

L’actrice Dubois de la Comédie française avait composé un catalogue denses amants, dont le nombre se montait déjà en 1775 à 16 527, après 20 ans d’activité,, dans d’autres termes, elle en avait eu environ trois par jour, entrant en liaison avec plusieurs à la fois: „Elle a la même avidité pour l’argent que pour le plaisir. “

Cette histoire bien connue a certainement influencé le marquis de Sade, lorsqu’il fait raconter dans la „ Philosophie dans le Boudoir“ (I, 94) par Madame St.-Ange,. qu’au courant de 22 ans, elle s’est livrée à 12 000 amants Voilà encore un emprunt à la réalité.

La Chante rie, au commencement de sa carrière,, choriste à l’Opéra, était d’une rare beauté, un ange féminin. Les peintres l’employaient comme modèle. Ainsi, un tableau au-dessus du grand autel d’une églisa la représentait en madone. Un Anglais, visitant les curiosités des églises à Paris après avoir auparavant joui de celles des théâtres non sans amer déboire, entra aussi dans cette église, et s’écria tout surpris, en apercevant la tête de la madone: „Ah! voilà la Vierge qui m’a donné la chaude — p . . . . !“^)

0 Maxime du Camp ailleurs. T. III. P. 324.

2) Nous posse'dons dans le J ivre de P. Laconie „Thèmes. variés. Les étoiles du passé.“ Paris 1897 un ouvrage fort intéressant sur les héroïnes des théâtres du 18me siècle. — Comp. „L’Espion anglais“ II P. 175, au sujet d’un bon mot ultracynique de la fameuse actrice Arnould sur le compte^

A côté des dames du théâtre, ce sont les modistes et les demoiselles de magasin qui jouissaient d’une grande vogue. Aussi les ,, jeunes ouvrières paraissent plus d’une fois chez de Sade. Eétif de la Bretonne a dépeint dans ces ouvrages cette classe de prostituées avec une prédilection particulière. Il entretint longtemps une correspondance clandestine avec les modistes d’un grand magasin de nouveautés dans la rue Grenelle-Saint- Honoré. La propriétaire de ce magasin était une dame Devilliers, qui travaillait pour la comtesse Du Barry. Cette dernière avait été anciennement modiste elle-même, avant d’entrer dans la maison de la Gourdan. Eétif dépeint le genre de vie et les coutumes de ces modistes surtout dans „Le Quadragénaire^^ (Genève 1777, 2 tomes. Q Suivant Parent-Duchatelet^), les filles publiques entraient pendant la révolution de préférence en service dans des magasins. On en comptait plus de 20 au Palais-Eoyal, et huit d’entre elles se trouvaient dans les anciennes galeries en bois. Elles avaient pour signes des vases remplis d’une poudre de différente couleur et disposés dans un ordre caractéristique, de sorte que tout le monde les connaissait. Parfois ils étaient encore couronnés de fleurs. Qu’on s’imagine à présent ce qui devait se passer dans ces localités, séparées en deux parties le devant de la boutique et l’arrière-boutique, toutes les

des chanteuses d’Opéra mal famées : Cbâteau-neuf, Château-Yieux et Château-fort.

Au sujet du poème pornographique d’une autre actrice Yois P. L. Jacob, Bibliophile „Uibliographie etc.“, p. 8. remarque.

P. L. Jacob, Bibliophile „BibliogTaphie et Iconographie de tous les ouvrages de Rétif de la Bretonne“. Paris 1875, p. 145—147.

2) Parent-Duchatelet ailleurs, P. 168.

deux fort-étroites ordinairement, et n’ayant pour tout ameublement que quelques chaises et — un paravent. Aussi, les rapports de cette époque décrivent-ils bien deshorreurs, qui s’y passaient, et les désordres qu’elles occasionnaient journellement dans le jardin et dans les galeries. Dans ces dernières une personne tant soit peu décente ne pouvait plus mettre le pied.

On ne saurait s’étonner que la prostitution leva hardiment la tête dans les restaurants, les cafés, les cabarets etc. Casanova s’était habitué, quand il était en quête d’une aventure amoureuse, à se rendre d’abord dans un café pour y attraper un belle. Le paragraphe 14 du règlement de la police française du 8 octobre 1780, qui menace tous les cabaretiers, les limonadiers etc. ayant chez eux des filles publiques d’une amende de 100francs n’était jamais mis à exécution. En outre, cette loi ne pouvait s’appliquer qu’à ceux qui souslouaient à de pareilles filles mais non à ceux qui servaient des boissons aux filles qui entraient dans leur établissement et qu’ils étaient censés ne pas connaître.

Le métier de souteneurs était déjà fort développé au 18me siècle. Le marquis de Sade nous en dépeint plusieurs types par ex. D orval (Juliette I 196 et 1. s.)y qui par le travail de ses filles publiques est déjà devenu propriétaire d’une trentaine de maisons. En 1789, P e u c h e t parle de souteneurs dans son „Encyclopédie“, et Eétif de la Bretonne également dans son „Pornographe“y paru pour la première fois en 1770. Dans le courant du siècle passé, un mémoire fut présenté au lieutenant de

9 Parent-Duchatelet ailleurs, P. 304. — Au sujet de femmes publiques pour les militaires et de quelques autre classes de prostituées v. ci-dessous.

police de Paris, dont l’autenr s’exprime à ce sujet de la manière suivante: „Elles ne peuvent pas se passer d’un protecteur . . . Ordinairement leur choix tombe sur le plus scélérat, afin d’inspirer plus de terreur aux autres et d’avoir un soutien envers et contre tous .... Lorsqu’une fille a fait choix d’un souteneur, elle n’est plus maîtresse de s’en défaire ; il faut qu’elle l’entretienne dans sa paresse, dans son vin, dans son jeu et dans ses débauches avec d’autres filles; car il est de ces hommes qui, sur leur réputation, en ont plusieurs à la fois; et si elle ne peut plus résister à la tyrannie de cet homme, il faut, pour s’en débarasser, qu’elle en trouve un autre plus redoutable encore, et par cela même plus despote et plus tyran.^i) Enfin, il y avait une multitude de proxénètes, de maquerelles, de marcheuses etc., tourbe complémentaire et inévitable de la prostitution, qui, naturellement, se trouvent représentées chez Sade dans toutes leurs variétés. On trouve aux dernières pages du „Pornographe‘‘ un catalogue de ces „mamans publiques^ parisiennes du siècle précédent. Les femmes de cette sorte portaient différents noms. Les „marcheuses“ qui n’étaient plus en état d’exercer leur profession, et qui se rendaient aux endroits de libertinage pour favoriser au moins le métier chez les autres s’appelaient „pieds-levés“ ; on les chargeait des négociations les plus diverses.^)

Les entremetteuses proprement dites et les femmes trafiquant de jeunes filles s’appelaient „maquerelles‘‘, „baillives“, „abbesses‘‘, „supérieures“, „mamans‘‘. Les

L Parent-D U châtelet, ailleurs. P. 98. — Il existait même des souteneurs nobles p. ex le vicomte de Letorières (Maxime du Camp, ailleurs. P. 324).

2) Parent-Duc h atelet, P. 112.

expressions ,,maîfcresse“ ou ,,dame de maison ‘‘ ne furent adoptées que depuis 1796.1)

Dans „Justine“ et „Juliette“, tous les bordels et maisons de débauches sont abondamment pourvus de garçons, et surtout de petites filles, qui servent à la luxure, et qui sont sacrifiés en masse aux cruelles convoitises. On peut en inférer que le trafic des garçons et des jeunes filles était très-répandu au 18me siècle. Ainsi que nous l’avons vu, le Parc-aux-cerfs à lui seul exigeait un trafic considérable de jeunes filles. Mais le même négoce se faisait pour d’autres établissements et pour les besoins particuliers sur une grande échelle. ‘^) Dans le 16me tome des ,, Nuits de Paris“, Eétifde la Bretonne fournit sur ces infamies des renseignements détaillés, qui font dresser les cheveux. En 1792, on pouvait voir sous les arcades du Palais-Koyal des enfants des deux sexes de ,,1’âge le plus tendre^, bizarrement vêtus, conduits par des entremetteuses, qui profanaient leur innocence et les faisaient prématurément périr. Quelquefois ces malheureuses victimes rendaient l’âme à la suite des turpitudes qu’on leur faisait endurer. „On paye alors l’enfant, dit Eétif, comme on paye un animal grevé de fatigue, un prix convenu d’avance, entre les parents et la matrulle, qui gagne toujours sur le marché.^ Eétif rapporte que cet affreux trafic avait existé déjà du temps de l’ancien régime, et qu’il formait — horribile dictu — une des principales sources de revenu de l’inspecteur des prostituées, qui peut-être en cédait une partie au lieutenant de police. Ce trafic ne fut donc jamais réprimé. Le censeur Mairobert connaissait tous les détails et en

1) Parent-Duchatelet, P. 243.

La Chronique scandaleuse II, 38 et s.

informa Rétif. Celui-ci en apprit encore davantage d’une des trafiqueuses infernales de cette espèce, qui lui dévoila tous les mystères de son métier.

Rétif de la Bretonne s’est beaucoup occupé de l’organisation de la prostitution, surtout dans son „Pornograplie“ (1769, 1770, 1776), ouvrage où suivant Parent-Duc 11 atelet ,,1’on trouve traitées d’une manière bien légère, des questions dont la nature réclame la réserve et la gravité. “ Le livre fut composé avec le concours d’un Anglais L e w i s M o o r e , de l’avocat Linguet et du censeur royal Pidanzat de Mairobert. Rétif proposait à la police dans son projet d’entretenir dans toutes les grandes villes des édifices spacieux, où toutes (!) les filles publiques devraient demeurer. Il fit le plan de ces maisons, et rédigea un règlement de 70 articles, dans lequel se trouvent les choses les plus étranges qu’on puisse seulement s’imaginer. Ainsi, il divise les filles en plusieurs classes, en raison de leur beauté et de leurs charmes; il fixe les prix, et il organise le personnel pour le service interne de la maison et pour l’externe ; il tient également compte des personnes mariées, des filles qui deviennent enceintes, de leurs enfants selon leur âge et leur sexe; il s’occupe du sort des malades, des infirmes et des vieilles. Il n’oublie pas même le chapelain ou prêtre. Enfin il passe aux plus minutieux détails concernant le linge, la nourriture, les frais approximatifs d’une pareille maison. Rétif fut plus d’une fois raillé avec raison pour ce livre. Presque au même temps, un auteur anonyme, enthousiaste

9 P. L. Jacob, Bibliographie, ailleurs p. 340—341. Casanova raconte que le comte Jean Du Barry offrit à une dame à Bologne 100000 écus pour sa fille de 14 ans. (T. VI P. 342.

2) P. L. Jacob, Bibliograpliie, ailleurs p. 99 — 103.

peut-être de l’ouATage de Rétif publia en manuscrit sesopinions particulières au sujet des prostituées à Paris. Les améliorations proposées par lui étaient basées sur la fondation de maisons spéciales, dont chacune devait avoir une supérieure. Il voulait restreindre i) la quantité de ces maisons à cinq cents afin (!) d’en faciliter la surveillance.

Le „PornogTaphe“ de Rétif fut un des ouvrages les plus connus de ce genre et parut dans plusieurs éditions. Le marquis de Sade, qui possédait pour beaucoup de choses un grand talent d’imitation, essaya aussi de traiter ce sujet à sa manière. Un bibliophile parisien (M. H. B.) possède entre autres autographes et documents,, se rapportant au marquis de S a de, aussi son projet d’un lupanar, ou sont exactement décrits l’arrangement de la maison, le vestibule, les logements des femmes, les „ chambres de torture “ — chacune d’elles sert a un genre de tortur spécial. Il n’oublie pas même le cimetière où l’on enterre les victimes qui succombent pendant ces orgies. Des portes secrètes facilitent les entrées et les sorties inaperçues. A la fin, il décrit le „menu d’un diner excitanP^^)

2. Le Palais-Royal et les autres Maisons de fille s publiques.

Le Palais-Royal est une ville dans une ville. Il constitue la cité des filles de joie à Paris et en même temps le centre de la vie parisienne au 18me siècle, un objet d’histoire de la civilisation à part, qui avec ses tripots, ses conspirateurs royalistes et jacobins,, ses filles et ces bandits, ses habitués distingués mais dé-

q Parent-Duchatelet, P. 185.

„Les Crimes de l’amour." Bruxelles 1881. P. 235 — 23b*..

pravés, son luxe et sa misère représentait un petit monde pour soi, rien moins que beau.^^)

Le Palais-Royal, situé non loin du Louvre, fut bâti dans l’espace de temps de 1629 à 1634 parLemercier sur l’emplacement des anciens hôtels de Mercoeur et de Rambouillet pour le cardinal de Richelieu, et fut habité plus tard un certain temps par Louis XIY. Ce monarque le fit reconstruire, et en fit présent à son petit-fils, le duc de Chartres ; par là il passa à la maison Orléans. Le régent Philippe d’Orléans inaugura le Palais-Royal comme siège principal des plaisirs et des débauches destiné à la société distinguée. Son arrièrepetit-fils, le duc Louis Philippe Joseph d’Orléans, le fameux Philippe Egalité fit complètement reconstruire le palais de 1781 à 1786: il prit la forme qu’il a à présent, se changeant en un grand ensemble de palais, jardins, arcades, bazars, théâtres, cafés, tripots, restaurants et nombreux établissements de plaisir. Les galeries principales du Palais-Royal étaient à l’est la „ galerie de Valois “ ; à l’ouest la „ galerie de Montpensier“, à l’extrémité septentrionale de laquelle était situé le théâtre du Palais- Royal, qui existait depuis 1784; au nord la „ galerie de Beaujolais“; 186 arcades environnaient le magnifique jardin du Palais-Royal, qui s’étendait en forme de parallélogramme. Dans son voisinage immédiat fut bâti le théâtre de la „ Comédie française “.^)

C’est au Palais-Royal que se développa avant et pendant la révolution cette activité vive et variée qui a trouvé parmi les auteurs de toutes les nations tant d’ex-

9 F. L O th e i s s e n „La littérature et la Société françaises etc.“ Vienne 1872. P. i'ô.

2) P. Jeanne „Paris-Diainant“ Paris 1895. P. 33 et 100.

cellents peintres. Casanova^) nous décrit l’aspect qu’il avait en 1750, c’est à dire avant sa reconstruction. „ Curieux de ce lieu tant vanté, je commençai par tout observer. Je vis un assez beau jardin, des allées bordées de grands arbres, des bassins, de hautes maisons, qui l’entouraient, beaucoup d’hommes et de femmes qui se promenaient, des bancs par-ci par-la où l’on vendait de nouvelles brochures, des eaux de senteur, des cure-dents et des colifichets. Je vis des tas de chaises de paille qu’on louait pour un sou, des liseurs de gazettes qui se tenaient à l’ombre, des filles et des hommes qui déjeunaient ou seuls ou en compagnie, des garçons de café qui montaient et descendaient rapidement un petit escalier caché par des charmilles. “ Un abbé énuméra à Casanova les noms de toutes les filles qui s’}^ proménaient.

Nous possédons de la main du conseiller de justice oldenbourgeois Gérard Antoine de Halem, ami des comtes Stolberg et auteur d’une histoire du duché d’Oldenbourg, un tableau fort intéressant et vrai du Palais-Royal, de cette „capitale de Paris ainsi qu’il l’appelle. Elle date du commencement de la révolution, Halem aj^ant vécu à Paris en 1790. A son entrée déjà il eut l’occasion de reconnaître le trait caractéristique de cette ville. 2) Lorsque les voyageurs firent leur entrée „une foule de gamins dansaient une ronde en chantant une chanson avec le refrain:

Viva l’amour Viva l’amour !“

Il écrit ensuite dans sa trentième lettre de voA^age: „L’inscription des jardins d’Epicure:

0 J. Casanova, ailleurs T. II, P. 176.

2) G. A. de Halem „ün coup d’oeil*‘ sur nue partie de l’Allemagne, de la Suisse et de la France, lors d’un voyage eu 1790.“ Hambourg 1791. T. I. P. 1 et 20.

,, Etranger! ici tu te plairas!

Le souverain bien, c’est la volupté‘^, conviendrait parfaitement au Palais-Royal. Les détails de ses merveilles, ainsi que de celles des boulevards et du Pont-neuf, on les a lus déjà avant mon départ dans divers journaux allemands; et si donc je vous conduit directement dans l’allée des Soupirs, vous ne pénétrerez pas dans un endroit inconnu. Mais là, je suis obligé de vous abandonner à votre destinée. Voyez comment vous vous glisserez entre Scylla et Charybde, la brune et la blonde, sans faire naufrage. Couvrez-vous les yeux d’un bandeau, pour ne pas voir les beautés qui défilent devant vous, et dont le soir accroît encore les charmes; pour ne pas remarquer leurs oeillades languissantes, ni les bouquets de fleurs qu’elles vous offrent d’un air si afi*able ; bouchezvous les oreilles comme Ulysse pour ne pas entendre leur doux murmure, ces „sorrisi, parolette e dolci stille di pianto O sospirP‘ du Tasse, ces „viquets^‘ (wie geht’s)i) alléchants et „good night, my dear Sir!“, ni leur chant de syrènes:

Aimons au moment du réveil.

Aimons au lever de l’Aurore,

Aimons au coucher du soleil Durant la nuit aimons encore. “

Bien que la relation de Halem soit un peu idéalisée, on reconnaît que le Palais-Royal n’était rien d’autre que le rendez-vous principal des filles de joie. La description de Halem est d’un certain intérêt parce qu’Arthur Chuquet, le fidèle teutophile, ami de notre littérature et des vieux livres allemands, lui fit l’honneur de la traduire en français. Halem, qui devint membre du q Comment cela va-t-il?

2) A. Chuquet „Paris en 1790. Voyage de Halem, traduction, introduction et notes“ Paris 1896.

club des jacobins, raconte aussi des scènes de corruption morale extraordinaires, qui se passèrent dans la maison où il avait choisi son domicile.

Tandis qu’en 1772 le marquis de Carraccioli fait encore la remarque que le Palais-Koyal est la promenade des élégants, le Luxembourg celle des rêveurs, les Tuileries celle „de tout le monde‘‘, avant et après l’opéra, surtout pendant les soirées — après l’incendie de l’Opéra (1781) et après la transformation du Palais-Eoyal par l’édification de galeries et d’arcades, la totalité de la vie nocturne parisienne se concentra à cet endroit. Là se passèrent alors, surtout à la nuit tombante, pendant la révolution et sous le directoire, toutes ces horribles scènes dont nous avons parlé ci-dessus. Le Palais-Eoyal devint un „ antre de filous et de prostituées la „cloaque de Paris“, telle que l’a décrite Mercier dans „Le nouveau Paris“ et Eétif de la Bretonne dans son grand ouvrage sur le Palais-Eoyal. Eétif a examiné la vie au Palais- Eoyal comme ,,1’anatomiste examine un cadavre^‘. Dans „Monsieur Nicolas^ il écrit en 1796: „On sait que le nouveau Palais-Eoyal est devenu le rendez-vous universel des motions, des affaires, des plaisirs, de la volupté, de la débauche, du jeu, de l’agiotage, de la vente d’argent, d’assignats, de mandats, et par conséquent le temple ou le prostituteur de l’observation. Ce célèbre bazar m’attirait donc par lui-même et par les agréments que je rencontrais sur la route

1) P. Lacroix „XVIIIe Siècle. Institutions, Usages et Costumes^. Paris 1875. P. 368. On trouve page 359 de cet ouvrage de luxe une image coloriée, qui offre un tableau attrayant de la vie et des moeurs au Palais-Royal.

E. et J. de Go n court „la Société française pendant le Directoire^ P. 210,

3) P. L. Jacob, Bibliophile „BibliogTaphie'‘ etc. P. 340.

Mercier souhaiterait ardemment que Lavater, illustre physionomiste eût pu se trouver un vendredi soir au Palais-Eoyal pour y lire sur les visages tout ce que l’homme cache sans cela au fond du coeur. Là, se promènent les filles de joie, les courtisanes, les duchesses et les respectables bourgeoises, et personne ne s’y trompe. Mais peut-être que cet éminent docteur se fut trompé avec toute sa science. Car il s’agit là de faire la distinction de nuances bien délicates, qu’il faudrait étudier sur les lieux-mêmes.^) „Or je soutiens que Mr. Lavater aurait peine à distinguer une femme de condition, d’une fille entretenue; et le moindre Clerc de Procureur, échappé de l’étude, sans avoir tant médité sur cet objet, en saurait plus que lui.‘‘2)

Là aussi, les gens d’esprit trouvaient leurs inspi- Tations; ils y choisissaient leur société, telle qu’elle leur convenait, ou bien ils s’y abandonnaient à leurs méditations. „ Qu’il fasse beau, qu’il fasse laid, c’est mon habitude d’aller, sur les cinq heures du soir, me promener au Palais-Eoyal. C’est moi qu’on voit toujours seul, rêvant sur le banc d’Argenson. Je m’entretiens avec moi-même de politique, d’amour, de goût ou de philosophie; j’abandonne mon esprit à tout son libertinage; je le laisse maître de suivre la première idée sage ou folle qui se présente, comme on voit, dans l’allée de Foi, nos jeunes dissolus marcher sur les pas d’une courtisane à l’air éventé, au visage riant, à l’oeil vif, au nez retroussé; quitter celle-ci pour une autre; les attaquant toutes et ne s’attachant à aucune. Mes pensées, ce sont mes catins.“

1) L. S. Mercier „Tableau de Paris“. T. I. P. 267 — 271.

2) P. L. Jacob, Bibliophile „Bibliograplne“ etc. P. 340

Nous citons les paroles de Diderot au début du „Neveu de Eameau.“ Un nouveau tableau de genre, illustrant le Palais-Eoyal, et donnant matière à comparaison! „Ces promenades nocturnes^ dans le Palais-Eoyal avaient une renommée universelle, et représentaient la première curiosité de Paris. Là, on cherchait de piquantes aventures et on en trouvait. Il arrivait souvent que des hommes, en quête de leurs plaisirs au Palais-Eoyal, y attrapaient pendant leurs promenades nocturnes leurs propres femmes, s’y promenant avec la même intention, ou même ils les surprenaient en flagrant délit avec leurs galants.^) Toute femme au Palais-Eoyal était réputée fille de joie, n’importe qu’elle appartienne ou non à la prostitution proprement dite. Quiconque s’y rendait nuitamment était pour ainsi dire stigmatisé. Une galante poésie célèbre la splendeur de ces nuits étoilées au Palais-Eoyal.

Vivent les nuits étoilées De ce jardin enchanteur Où nos femmes sont voilées.

Au dépens de la pudeur!

Dessous ces fraîches allées La moins sage est à l’abri De la honte et du mari.

Ce mélange d’impudence De tendresse et de gaîté.

Depuis quelque temps en France,

Fait notre amabilité.

La prude et froide décence Combat, brouille tous les goûts;

La licence les joint tous.

„La Chronique scandaleuse^ Paris 1791. T. I. P. 20:^. 2) „La Chronique scandaleuse^ T. II P. 213.

La fameuse allée des Soupirs “ était la promenade des plus belles et des plus séduisantes femmes et filles^ qui se recrutaient parmi toutes les classes de la société. Des dames de l’aristocratie, le monde du théâtre, le demimonde de haut parage et les filles de joie du premier rang formaient en ce lieu l’objet d’attraction des viveurs, acharnés après le plaisir. Mais dans les autres allées également, p. ex. dans 1’,, allée de la Foi“, les „ allées des Clubs“ une multitude de distributrices de la volupté se donnaient du mouvement, poursuivies et entourées d’hommages par les jeunes et les vieux libertins de toutes les parties du monde. Là, se trouvait l’Eldorado de la prostitution. Elle avait là ses refuges sous la forme de nombreux magasins, de cabarets, de tripots, de „ Variétés “ de théâtres. Là, Kétif de la Bretonne apprit „les différentes manières de s’amuser avec les femmes" ou ,, comment on dresse les femmes pour le plaisir deshommes“, de son ami, le célèbre charlatan Guilbert de Pré val, qui était initié à tous les mystères et à tous les genres de volupté en usage au Palais-Koyal. Eétif pouvait écrire de mémoire les noms des filles publiques de r„allée des Soupirs‘G il connaissait les „houris‘^, „les ressembleuses“, le „cirque“, les „sunamites“, les „exsunamites“, les „berceuses“, „les chanteuses^, les „couverseuses“, toutes des „phénomènes moraux particuliers au 18me siècle‘‘, ou, comme nous dirions actuellement,, des types divers de pathologie sexuelle. Faisons seulement connaître au lecteur les sunamites auxquelles Eétif a consacré le deuxième tome de son livre sur le Palais- Eoyal.

Les sunamites avaient emprunté leur nom à la concubine connue du roi David, laquelle devait par sa chaleur

Dühren, Le Marquis de Sade. 11

vitale ranimer les forces défaillantes du vieux roi. Il y avait à Paris au Palais-Royal, au siècle passé, des entrepreneuses qui avaient à leur service de nombreuses filles, destinées à cet but spécial; elles devaient être dans la fleur de Page et complètement saines , qualité qu’on cherchait à maintenir en leur donnant une nourriture choisie, et en leur faisant fair tous les jours de l’exercice. Six filles étaient nécessaires pour le traitement d’un seul homme. A la première séance la matrone elle même était présente; elle faisait prendre au malade un bain aromatique et effectuer un nettoyage radical de son corps. Ensuite elle lui mettait une forte muselière, le conduisait au lit, et couchait à chacun de ses deux côtés une sunamite, dont la peau devait toucher la sienne. Une fille ne pouvait faire ce service que huit nuits de suite; puis, deux autres relayaient les deux premières, qui se reposaient, se baignaient les deux premiers jours, et s’amusaient pendant 15 jours, jusqu’à ce que leur tour recommançât. Le vieillard devait payer non seulement les filles de service, mais aussi les filles qui se reposaient, en tout trois louis d’or. Chaque fille recevait six francs et la matrone gardait pour elle les douze de reste. On faisait grande attention à ce que la chasteté virginale de ces sunamites restât intacte. Car autrement, celles qui étaient destinées à prolonger la vie du client auraient influé sur lui, surtout si elles étaient enceintes, d’une manière délétère au lieu d’utile. Si le malade se permettait d’abuser d’une de ces filles, non seulement il se nuisait à lui-m*ême excessivement, mais il perdait encore une forte somme d’argent qu’il devait déposer dès l’abord dans les mains de la „restauratrice“. Une fille servait trois ans à cet emploi en comptant dès le moment, où elle

<leveTiait nubile. Plus tard, elle aurait dominé le vieillard -et „ repousserait ses effluences, sans influer en lui," et dans le cas qu’elle eût été une de ses anciennes sunamites, elle lui „réinfluerait les humeurs peccantes, qu’il lui aurait i n f 1 u é e s. “ i)

Une jeune fille employée tous les jours ne pouvait être bonne à ces fonctions que tout au plus durant un an. La période du service sunamitique était en quelque sorte le noviciat pour entrer dans l’ordre des courtisanes. Au bout de la première, elles étaient initiées à leur nouvelle profession. Dans la „ Justine" du marquis de Sade, l’héroïne portant ce nom est aussi obligée de rendre de pareils services de nuit à un vieux moine. (Justine II, 228).

Une autre spécialité du Palais-Koyal est décrite par Mercier. 1) Dans un restaurant, qui était en même

temps une maison publique, pendant le repas dans un salon particulier, le balcon souvrait à un signal donné au son d’une douce musique, et, répandant un nuage de délicieux parfums, des nymphes aussi belles que légèrement vêtues descendaient comme d’un Olympe, pour — aider ensuite à la digestion. Invention vraiment satanique". —

Les quarante quatre ^figures de Vénus qu’un auteur libertin français a rassemblées auraient pu fort bien être augmentées jusqu’à un demi-cent, si l’on eût additionné toutes les propositions que vous faisaient entre onze heures et minuit pendant les belles nuits étoilées, dans les galeries en bois du Palais-Eoyal, les prêtresses de Vénus, qui représentaient par leurs différents noms tout autant de spécialités de l’amour.

Û „Le Palais-RoyaP- 2 me Partie. A. Paris 1790 (Réimpression) P. 30—32.

Pendant la terreur, le Palais-Koyal fut le théâtre? des plus sauvages orgies et le séjour permanent du rebut de la prostitution, des filles de joie des militaires. Lejardin, les galeries et les autres localités publiques servirent aux rendez-vous aussi repoussants que dérangeants des militaires et des filles de joie. Ces deux classes de la société s’y promenaient par bandes en public et se répandaient en actions et en propos les plus immondes,, obstruant tout passage et empêchant toute personne décentede s’y faire voir. Dans le cours de l’année, le côté de l’eau du jardin des Tuileries prit aussi, pendant les soirées, le caractère d’un lieu de rendez-vous entre soldats et femmes de mauvaise vie qui, sans se soucier du scandai^ s’abandonnaient publiquement à la luxure et des hardiesses de tout genre. Dans la ville et en dehors, les soldats célébraient les orgies les plus horribles. Presque tous les soldats de la garde étaient des souteneurs. Même plusieurs d’entre eux n’étaient entrés au service dans cecorps que pour vivre aux dépens de quelques filles.

Terminons notre description du Palais-Koyal par lesmots d’un des premiers connaisseurs de toute la corruption parisienne au 18me siècle. Mairobert s’écrie dans l’Espion anglais^: „Tous ces monuments du luxe et de la volupté française n’approchent pas d’une sorte de spectacle qui s’est établi naturellement et sans frais^ bien supérieur, suivant moi, par l’aisance, la familiarité^ l’abandon qui y régnent. Ce sont les promenades nocturnes du P al ai s -Roy al. “

A côté du Palais-Royal les autres établissements' récréatifs s’effacaient; ils existaient tout de même en grande quantité, mais ne duraient pas longtemps, surtout qu’ils prélevaient, à l’inverse du Palais-Royal, une entrée^

Le Vaux hall d’été et celui d’hiver, le Colisée étaient les établissements de plaisir les plus hautés ; on pouvait après avoir payé de 1 à 3 livres d’entrée s’y livrer à toutes sortes de réjouissances.

Un artiste italien, Torré ou Torres, inaugura le Yauxhall d’été en 1764 au boulevard Saint-Martin. Là, on arrangeait des feux d’artifice, des illuminations, on donnait des féeries. En 1768, on y ajouta des bals, des fêtes champêtres, des pantomimes et des tours d’adresse de clowns.

Le Yauxhall d’hiver se trouvait dans la partie d’ouest du quartier Saint-Germain, près de la rue Guisard. Bâti en 1769, il fut inauguré le 3 avril 1770. On y faisait principalement exécuter des ballets par de jolies danseuses. En 1785 l’entreprise fut abandonnée.

Le Colisée était un édifice avec jardin, destiné à la danse, au chant, au théâtre, aux fêtes, à des feux d’artifice etc. Il était situé à l’extrême ouest des Champs-Elysées, et fut inauguré à l’occasion des noces du dauphin (qui fut plus tard Louis XVI). Déjà en 1778 l’établissement -cessa d’exister.

Suivant Dulaure, le but officiel de tous ces établissements consistait comme celui de tant d’autres à amuser les Parisiens. Mais en secret ils visaient „à les pervertir, à les étourdir et à les piller“. Ils grouillaient de danseuses et de filles publiques.

Page 1