La Tribadie au 18me siècle
Ce sujet est peut-être ce qu’il y a de plus curieux parmi tous les problèmes de la vie sexuelle en France au 18me siècle sous le rapport de l’iiistoire de la civilisation. Nous ne croyons pas que même l’antique Lesbos ait vu un état de choses semblable à celui qui régna en France au siècle précédent. Sur ce point aussi, les oeuvres de Sade nous donnent une fidèle image de cette époque, et nous renseignent sur la fréquence de l’amour lesbique ou saphique. ,
La „Juliette“ débute par la description des scènes tribadiques les plus voluptueuses, ayant lieu parmi les nonnes du couvent Panthémont (Juliette I, 43 et s.); Mondor se délecte à contempler une scène d’amour lesbique, qu’on exécute devant lui (Juliette I, 283). Un type remarquable de tribade nous est dépeint dans la Clairwil, remplie d’une haine implacable contre les individus mâles (Juliette II, 106); elle arrange aussitôt avec Juliette et quatre autres femmes une orgie (Juliette II, 138 — 150 et III, 157). Le suprême art de l’amour tribadique se rencontre à Bologne (Juliette III, 306 et s.) La princesse Borghèse (Juliette IV, 100 et s.) la reine Caroline de Naples (Juliette V 259, VI, 12 et s.) sont des tribades. Cette spécialité de l’amour a de nombreuses adhérentes à Venise (Juliette VI, 156 et s.).
Dans „Justine“, des scènes d’amour lesbique se trouvent également, quoique moins souvent, p. ex. entre Dorothée et madame Gernande (Justine III, 284); Séraphine adore l’art saphique (Justine IV, 116).
Sade tâche aussi de nous expliquer le phénomène de la tribadie. Fine orgie tribadique, se passant entre Juliette et la Durand, concerne une jeune femme et une
Tieille ; cette dernière, à l’automne de sa vie, ne possédant plus- sans doute les attraits indispensables pour attirer les mâles, est par là plus disposée à chercher dans l’amour homosexuel un succédané de l’amour viril (Juliette III, 60 — 64). Mais il se peut aussi que c’est son „long clitoris^ qui la prédisposait à cette fatalité. Sade fait du moins ressortir cette circonstance expressément, en parlant d’une autre tribade, madame de Volmar (Juliette I, 34). Celle-ci qui n’a que 20 ans est la plus voluptueuse amie de Delbène efc a un „ clitoris de trois pouces“, ce qui la rend capable de jouer le rôle du mâle et d’un pédéraste. La tribade Zatta est également une pareille
femme aux mâles allures (Juliette VI, 194). Sade assure que presque toutes les tribades exercent la pédérastie. Car en adoptant les passions des hommes, elles se sont aussi approprié leurs raffinements, et „ comme celui de la sodomie 2) est le plus délicat de tous, il est tout simple qu’elles en composent un de leurs plus divins plaisirs “ (Justine I, 253).
Mirabeau nous dépeint aussi dans son livre „Ma •conversion “ ^) une scène importante de tribadie, exécutée par 30 dames de la cour.
Les descriptions de ces auteurs, parmi lesquels on pourrait ranger Diderot avec sa „Religieuse“ et bien d’autres •encore, n’ont aucunement dépassé la réalité. En effet Mairobert a produit dans son „Espion anglais “ plusieurs
0 Garnier, loc. citât. P. 432 raconte que Haller xit nn clitoris ayant 7 pouces de longueur et que des personnes ■douées d’une vive imagination prétendent en avoir vu une longue — d’un pied!
Les Français nomment „sodomie“ ce qu’on désigne en Allemagne sous le nom de pédérastie comprenant sous l’expression de sodomie Pacte sexuel exercé entre l’homme et l’animal.
„Ma Conversion^. Londres 1783. P. 165—168.
documents du plus haut intérêt, qui nous font connaître dans une perspective surprenante la manière de vivre et l’organisation des tribades parisiennes au 18me siècle. C’est la „ Confession d’une jeune fille“, citée par nous déjà plus d’une fois, que nous suivrons^) à présent dans notre exposé, et qui déroule devant nos yeux un tableau plein de vie des mystères de la fameuse „ secte Anandryne“ qui célébrait ses orgies dans le „temple de Vesta.“
Une jeune fille originaire du village Villiers-le-Bel, fille d’un paysan, avait été gagnée par madame Gourd an pour son bordel. Un jour son père la rencontra comme fille publique aux Tuilleries. Il s’ensuivit un grand scandale public. Mais la fille s’était déjà engagée à l’Académie royale de musique de sorte que le père dut s’en retourner chez lui sans résultat. En outre, elle était enceinte. Mairobert, qui avait assisté à cette scène, se fit raconter par la jeune fille, qui s’appelait mademoiselle Sapho, l’histoire de sa vie. Mais on peut admettre comme certain que Mairobert, initié en qualité de censeur royal à tous les mystères de la société parisienne, a enchaîné dans la „Confession d’une jeune fille“ ses propres expériences. Dans tous les cas, cette singulière confession représente une des plus importantes contributions à l’histoire de la civilisation et des moeurs du siècle précédent;, aussi nous lui consacrons ici un examen détaillé.
Dès sa jeunesse, Sapho inclinait vers la coquetterie; elle était vaine, paresseuse, aimait le plaisir et la parure, bref, elle possédait toutes les qualités pour devenir une fille de joie. A l’âge de 15 ans, elle était déjà excessivement lascive, au point de s’admirer elle-même dans sa
1) „L’Epion anolais“ Lond. 1784. t. X. Lettre IX. „ Confession d’une jeune fille. “ P. 179—208 ; Lettre XL „Sinte de la confession. “ P. 248—275 ; Lettre XI\". „Suite et tin de la confession“
nudité et de caresser toutes les parties de son corps, en se servant d’un miroir. ,,Je carrossais ma gorge, mes fesses, mon ventre; je jouais avec le poil noir qui ombrageait déjà le sanctuaire de l’amour^); j’en cbatouillais légèrement l’entrée. Cependant je sentais en cette partie un feu dévorant; je me frottais avec délice contre les corps durs; contre une petite soeur que j’avais. ‘‘ Cette confession est fort instructive et démontre comment se forme souvent une perversion sexuelle. Supposons que Saplio n’eût pas été enlevée par la Gourdan, que les parents eussent continué à la tenir chez eux sous une sévère discipline, sans M donner l’occasion d’entrer en commerce avec un homme, il est clair qu’une nature aussi indomptable et passionné aurait été entraînée peut-être d’elle même dans la voie de l’amour tribadique, s’accoutumant toujours davantage à se frotter contre sa soeur, et ce commerce finissant par lui devenir un besoin. L’habitude, l’acquisition des instincts sexuels contraires joue le principal rôle. Nous considérons la transmission héréditaire d’un oeil fort sceptique.
Un beau jour, Sapho fut surprise par sa mère au milieu de ces manipulations et sévèrement punie, en sorte qu’elle résolut de s’enfuir de la maison paternelle. Comme nous l’avons dit plus haut, madame Gourdan possédait à Villiers-le-Bel une succursale de son bordel parisien, dont Sapho avait vu souvent les habitantes se promener dans le village, joliment parées, chantant, riant et dansant.
Nous ne trouvons nulle part mentionné le miroir dans les ouvrages qui traitent de la psychopathie sexuelle, bien (ju’il cause suivant notre opinion très-souvent beaucoup de mal.
A ce passage Sapho — au dire de Mairobert — se servit, comme aussi plus tard, d’une expression bien plus cynique.
Elle résolut de s’y rendre, fut reçue naturellement à bras ouverts et emmenée par la Gourdan à Paris, où elle fut installée d’abord chez un complice, qui était soldat de la garde, et dont la femme devait initier les novices de la Gourdan à la prostitution. Mais après avoir examiné minutueusement cette fille, elle renonça à son dessein ordinaire et adressa à la Gourdan la lettre caractéristique suivante^): „Vous^. avez trouvé un Pérou dans cet enfant; elle est pucelle sur mon honneur, si elle n’est pas vierge; mais elle a un clitoris diabolique; elle sera plus propre aux femmes qu’aux hommes; nos fribades renommées doivent vous payer cette acquisition au poids de ror.“
La Gourdan avertit aussitôt madame de Euriel, une des tribades les plus renommées de Paris de cette découverte par la lettre qui suit:
„ Madame !
J’ai découvert pour vous un morceau de roi ou plutôt de reine, s’il s’en trouvait quelqu’une qui eût votre goût dépravé; car je ne puis qualifier autrement une passion trop contraire à mes intérêts; mais je connais votre générosité qui me fait passer par-desous la rigueur que je devrais vous tenir. Je vous avertis que j’ai à votre service le plus beau clitoris de France, en outre une franche pucelle de quinze ans au plus; essayez-en, je m’en raj)porte à vous, et suis persuadée que vous ne croirez trop pouvoir m’en remercier. Au reste, comme vous ne lui aurez pas fait grand tort, si elle ne vous convient pas, renvoyez-la moi, et ce sera encore un pucelage excellent pour les meilleurs gourmets.
Je suis avec respect etc.
loc. cit. r. 190.
Votre Gourdan.
L’affaire fut conclue, et Sapho vendue à la Furiel pour 100 louisd’or.
Puis vient une description de la somptueuse maison de madame de Furiel. D’abord, Sapbo dut prendre un bain, on lui servit un souper opulent et ensuite on l’envoya se coucher. Le lendemain matin, le dentiste de la Furiel mit en ordre sa denture, la nettoya et lui donna un gargarisme aromatique. Puis on lui administra de nouveau un bain, on lui coupa soigneusement les ongles des mains et des pieds, et on lui extirpa les cors et enleva — les cheveux superflus; ensuite on la peigna. Deux jeunes filles jardinières lui nettoyèrent tous les orifices du corps, aures, anum, vulvam^), massèrent voluptueusement toutes les articulations à la manière des „Germains‘‘ pour les assouplir. Puis, on l’arrosa d’essences parfumées en grande quantité, la coiffa d’un chignon très-lâche, dont les boucles ondoyaient sur les épaules et sur le sein, et on lui planta des fleurs dans les cheveux. Une chemise à la tribade, c’est-à-dire fendue par devant et par derrière (de la ceinture jusqu’en bas) et ornée de rubans, un corsage autour de la poitrine et un „intime“, c’est-à-dire une jupe en étoffe de mousseline se collant étroitement au corps; par-dessus, une polonaise en soie rouge constituaient son nouveau costume. C’est ainsi qu’on la conduisit chez madame de Furiel.
Celle-ci la reçut, couchée sur un sofa. C’était une femme de 30 à 82 ans, brune et aux sourcils foncées, un peu grasse et présentant dans tout son extérieur quelque chose d’hommasse. Cependant elle affecta les manières
0 Dans ce passage, nous xoyons de nouyeau clairement, à quel point le marquis de Sade a trayaillé d’après nature. Ce nettoyage des orificia corporis exécuté par des jeunes filles, se trouve dans tous ses romans nombre infini de fois.
d’une tendre „maman“, qui n’exige qu’„un peu d’amour“, lui na outra le S3aiibole de la tribadie, deux colombes se becquetant. Elle darde sa langue dans la bouche, admire mammas duras, marmoreas et demande si on lui a déjà fouetté une fois les fesses. Personne ne sait s’y prendre aussi bien qu’elle. Nates levissime flagellavit, quod maximam dédit voluptatem fîliae. Defîgit ilia postremum in cunnum oculos. „0 clitoridem pulcherrimam, magna voce clamat, qua Sappho ipsa non liabuit pulchriorem. Eris mihi Sappho. “ Et per diras horas artifex fîliae fuit Veneris novae.
Après avoir initié Sapho deux heures entières aux mystères de l’amour lesbique, madame de Furiel appela deux caméristes, qui les lavèrent et les parfumèrent toutes les deux. Ensuite elle et Sapho allèrent se refaire de leurs fatiques avec l’aide d’un délicieux souper, pendant lequel la Furiel donna à Sapho des éclaircissements au sujet de la tribadie à Paris, qui célébrait sous le nom de „secte Anandryne“ ses fêtes secrètes dans le „temple de Vesta“. Toutes les femmes n’y avaient pas accès. Des épreuves étaient imposées à celles qui souhaitaient y entrer. Notamment pour les femmes mariées, elles étaient très-rigoureuses. On enfermait les aspirantes dans un boudoir où se trouvait une statue de Priape „dans toute son énergie “. En outre, on y apercevait différents groupes représentant des hommes et des femmes s’accouplant dans les postures les plus obscènes. Les fresques murales montraient les mêmes sujets. De nombreuses reproductions de membres virils excitaient les sens; des livres et des gravures avec un contenu obscène étaient posés sur une table. Au pied de la statue brûlait un feu, qui devait être entretenu par des matières très-inflammables, en
sorte que la „postulante“ était forcée d’avoir toujours l’oeil dessus et d’y jeter perpétuellement une certaine quantité de ces matières ; si elle l’oubliait seulement quelques minutes, en donnant le moindre champ libre à son imagination à la vue de tant d’objets de volupté appartenant au sexe masculin, le feu s’éteignait, ce qui fournissait la preuve de son manque d’attention et de sa faiblesse. Ces épreuves duraient trois jours et chaque jour pendant trois heures.
Après ce récit, madame de Furiel promit à notre Sapho de jolies robes, des chapeaux, des diamants, des bijoux, des spectacles, des promenades, des leçons de lecture et d’écriture, de danse et de chant, si elle promettait de lui garder fidèlement son attachement et de ne jamais avoir commerce avec des individus mâles. Sapho répondit qu’elle y consentait.
Alors, le jour suivant, la métamorphose fondamentable commença. Des lingères, des modistes, des marchandes à la toilette arrivèrent pour pourvoir Sapho de tout le confort possible. Après cela on la conduisit à l’opéra, où elle fut beaucoup admirée par les autres tribades. Les hommes de leur côté disaient dans les corridors: „La Furiel a de viande fraîche^. Le jour suivant, Sapho fut introduite en grande pompe et avec de remarquables cérémonies dans les mystères de la secte Anandryne. Au milieu du „temple de Yesta“ se trouvait une salle d’une forme ronde, qui recevait son jour par en haut à travers un toit de verre et par les côtés. Une petite statue de Vesta se trouvait au milieu. La déesse était représentée, les pieds posés sur un globe, ayant Faire de descendre majestueusement au milieu de l’assemblée pour y présider. Elle planait
entièrement dans l’air, sans que ce prodige étonnât les initiés!)
Un étroit corridor entourait le sanctuaire de la déesse; là, deux tribades se promenaient de long en large et gardaient toutes les portes d’entrée. En face de l’entré principale fermée par une porte à deux battants était suspendu un marbre noir, oû l’on voyait des vers gravés en lettres d’or; aux deux côtés brûlait sur des autels le feu de Vesta. A côté du maître-autel, s’élevait le buste de Saplio, patronne du temple, la plus ancienne et la plus célèbre de toutes les tribades ; à côté de l’autre autel, on voyait le buste de mademoiselle (alias du chevalier) d’Eon, la tribade moderne la plus célèbre, oeuvre de Houdon.^) Les bustes des tribades grecques, chantées par Sapho: de Thélésyle, Amythone, Kydno,. Mégare, Pyrrhine, Andromède, Cyrine etc.
étaient disposés tout autour du mur. Il y avait au milieu de la salle une grande causeuse d’une forme arrondie, on s’asse3^aient la présidente et son élève. Les tribades, en couples séparés, étaient assises en cercle à la turque
q A ce propos, Mair ob ert fait la remarque intéressante suivante: „I1 y a grande apparence C[ue cette statue et le globe sont creux et remplis d’un air plus léger que celui de l’athm O sphère du salon, en sorte qu’ils sont dans un parfait équilibre. Voilà comme d’habiles physiciens prêtent s à ce récit expliquèrent ce prodige qui tient beaucoup du roman. Ils citent même l’ouvrage d’un père Joseph Galien,, dominicain, ancien professeur de philosophie et de théologie dans l’université d’Avignon qui en 1775 a publié „L’art de naviger dans les airs^, établi sur des principes de physique et de géométrie^. — Chez E. G e r 1 a n d „Histoire de la Physique.‘^ Leipzig 1892, P. 199, nous ne trouvons pas ce Galien, nommé' comme précurseur des frères o n t g o 1 f i e r , mais seulement le j)ère Guzmann à Lisbonne.
2) Au sujet du chevalier d’Eon voyez ci-dessous.
sur de bas escabeaux carrés, „les jambes entrelacées, chaque couple composé d’une mère et d’une novice^, ou, suivant la terminologie mystique, d’une „incube“ et d’une „succube‘‘. Les murs de la salle étaient ornés de cent reliefs qui exposaient à la vue les diverses parties secrètes de la femme, telles qu’elles sont représentées dans le „Tableau de l’amour conjugal" dans l’„Histoire naturelle" de Buffon et chez les plus „habiles" anatomistes.
La réception de notre Sapho se fit de la manière suivante : Toutes les tribades étaient assises à leurs places en costumes de gala. Les „mères" portaient une lévite rouge avec une ceinture bleue, les novices une lévite blanche à ceinture muge, une camisole et une chemise avec des jupons ouverts ou complètement relevés en l’air par devant. En entrant Sapho aperçut d’abord le feu sacré, qui brûlait sur une poêle en or avec une flamme vive et exhalant un parfum aromatique, et qui était entretenu par deux tribades, qui y jetaient perpétuellement une substance pulvérisée. Sapho fut invitée à s’asseoir aux pieds de la présidente, mademoiselle Raucourt, célèbre actrice de la Comédie-Française, et sa „mere", madame de Furiel dit: „Belle présidente, et vous chères compagnes, voici une postulante: elle me paraît avoir toutes les qualités requises. Elle n’a jamais connu d’homme ; elle est merveilleusement bien conformée ; et dans les essais que j’en ai faits, je l’ai reconnue pleine de ferveur et de zèle: je demande qu’elle soit admise parmi nous sous le nom de Sapho“. Après ce discours toutes les deux durent se retirer ensemble. Bientôt après, une des gardes annonça à Sapho qu’elle avait été
q Un yers du cardinal B e rnis fut cité à cette occasion. — ■ On rencontre le cardinal Bernis aussi chez Sade.
Dühren, Le Marquis de Sade.
unanimement admise à l’épreuve; elle la déshabilla complètement, lui donna une paire de pantoufles, l’enveloppa dans un manteau de couleur claire et la ramena à l’assemblée. Là, elle dut prendre place sur le siège que venait de quitter la présidente, fut entièrement découverte et minutieusement examinée par toutes les tribades présentes, afin de constater combien des trente attraits féminins, inscrits sur le marbre, elle possédait. En même temps, l’une des plus anciennes tribades lut la traduction suivante d’un vieux poème latin.
Que celles prétendant à l’honneur d’être belle.
De reproduire en soi le superbe modèle, v D’Hélène qui jadis embrassa l’univers.
Étale en sa faveur trente charmes divers !
Que la couvrant trois fois chacun par intervalle Et le blanc et le noir et le rouge mêlés Offrent autant de fois aux yeux émerveillés.
D’une même couleur la nuance inégale.
Puisque neuf fois envers ce chef d’oeuvre d’amour La nature prodigue, avare tour à tour,
1) En ceci l’exposé de Mairobert n’est pas toiit-à-fait exact. Originairement, ce poème a été composé en yieiix français par Jean de Nevizan. Fr. Corn iger le traduisit ensuite en' latin. Plus tard parurent un grand nombre de traductions nouvelles en français moderne, p. ex. celle de J. Blanchon. On peut trouver ces versions dans le livre piquant de Cl. Fr. X. Mercier „Eloge du sein des femmes“ Nouvelle édition. Bruxelles 1879. Chap. IL P. 35 et s. — Bayle n’à cité dans l’article „Hélène“ de son célèbre dictionnaire que les six premiers vers laissant à deviner le reste à la perspicacité de ses lecteurs. Une version allemande et une autre espagnole se trouvent dans „Eros“ Stuttgard 1849, Tome I. P. 231 — 234. Comparez encore l’énumération des 30 charmes féminins dans l’ancien ouvrage „Geneantbropeia Jo. Benedicti Sinibaldi Archiatri et Professoris Romani.“ Rome 1G42, col. 147. Le livre „Aloysia Sigaea“ les renferme aussi.
Dans l’extrême opposé, d’une main toujours sûre De ses dimensions lui trace la mesure:
Trois petits riens encore, elle aura dans ses traits.
D’un ensemble divin les contrastes parfaits.
Que ses cheveux soient blonds, ses dents comme l’ivoire. Que sa peau d’un lys pure surpasse la fraîcheur,
Tel que l’oeil, les sourcils, mais de couleur plus noire, Que son poil des entours relève la blancheur.
Qu’elle ait l’ongle, la joue et la lèvre vermeille.
La chevelure longue et la taille et la main;
Ses dents, ses pieds soient courts ainsi que son oreille. Elevé soit son front, étendu soit son sein:
Que la nymphe surtout aux fesses rebondies.
Présente aux amateurs formes bien arrondies:
Qu’à la chute des reins, l’amant sans la blesser.
Puisse de ses deux mains fortement l’enlacer.
Que sa bouche mignonne et d’augure infaillible. Annonce du plaisir l’accès étroit pénible.
Que l’anus, que la vulve et le ventre assortis.
Soient doucement gonflés et jamais applatis.
Un petit nez plaît fort, une tête petite.
Un tétin repoussant le baiser qu’il invite;
Cheveux fins, lèvre mince, et doigts fort délicats Complettant ce beau tout qu’on ne rencontre pas.
De tous ces attraits, la personne dont la candidature était agréée n’avait besoin d’en posséder que la moitié pour être acceptée, c’est-à-dire, seize pour le moins. Chaque couple de tribades vota et communiqua son opinion à l’oreille de la présidente. Celle-ci compta les voix et déclara le résultat. Toutes avaient donné leurs voix en faveur de la novice. Cette décision fut alors confirmée par un „baiser à la florentine‘‘; après cette cérémonie,
Saplio fut habillée en tribade et dut s’engager par serment à renoncer pour jamais cà tout commerce sexuel avec les hommes et à ne jamais divulguer les mystères de l’assemblée. Puis, sur chaque moitié d’un anneau en or la Furiel et Sapho gravèrent leurs noms. Ensuite, la présidente, mademoiselle Eaucourt tint un discours de réception, dont voici un court résumé.
„Femmes, recevez-moi dans votre sein, je suis digne de vous.“ Ces paroles se trouvent, dans la deuxième „lettre aux femmes^ de mademoiselle d’Eon. Cette d’Éon est une tribade modèle, qui résista avec succès à toutes les attaques du sexe masculin. Sa formule peut être considérée comme devise du discours.
D’abord la Eaucourt se répandit en détails sur l’origine de la secte „Anandryne“. Déjà Lycurgue avait fondé à Sparte une école de tribades. Les couvents de femmes de l’Europe moderne, émanation du collège des vestales, représentaient l’éternel sacerdoce delatribadie, quoique seulement comme faible simulacre du vrai amour lesbique à cause du mélange de „pratiques minutieuses et de formules puériles. “
Puis, l’orateur développe — et ceci n’est que trop vrai — comment une jeune fille trouve partout l’occasion
1) Des connaisseurs eii cette matière — et il ne saurait en inanc[uer parmi nos lecteurs — n’ont guère besoin d’être renYoyés aux excellents ouvrages esthétiques de E. W. de Brücke „La Beauté et les Imperfections de la Figure linmaine“ Vienne 1891, et de C. H. Stratz „La Beauté du Corps féminin^. 4me édit. Stnttgard 1899.
2) „ Apologie de la secte Anandryne ou Exortation à une jeune tribade par Mlle, de Eaucourt, prononcée le 23 mars 1778“. L’Espion anglais“ X. P. 208—228. Là, le discours s’adresse à une demoiselle Aurore, ^lais on peut supposer que la Eaucourt a toujours énoncé la même série d’idées.
de satisfaire ses appétits sensuels, bien plus aisément que l’homme. „Elle les trouve dans presque tout ce qui l’environne, dans les instruments de ses travaux, dans les utensiles de sa chambre, dans ceux de sa toilette, dans ses promenades et jusque dans les comestibles. “ En outre, on s’aide mutuellement, et l’on se rend indispensable^) l’une à l’autre, et la vie nouvelle triomphe de toutes les vanités de ce siècle. Les habits de pénitente se changent en habits de volupté. Les jours de flagellation générale deviennent des orgies; car la flagellation est un puissant moyen pour exciter la volupté. Voilà comment on devient tribade au couvent.
Mais il faut que la tribade porte partout le culte de Vesta et le propage avec zèle et énergie. LaKaucourt nomme alors les tribades les plus renommées : la duchesse d’ürbsrex, la marquise de Terracenès, Madame de Furie 1 (la patronne de notre Sapho et femme du procureur général); le marquise de Téchul (qui se déguisait en femme de chambre, coiffeuse, cuisinière pour arriver à ses fins auprès des objets de son amour, Mademoiselle Clairon (célèbre actrice du Théâtre-Français), l’actrice Arnould, la tribade allemande Sonck (entretenue par un frère du roi de Prusse).
Comme novice elle nomme Mde. Julie, jeune tribade, initiée par la Arnould et la K au court à l’art de l’amour lesbique. A la fin de son discours, l’orateur célèbre les jouissances de la tribadie. Le plaisir que se
1) Cette description est une nouvelle preuve en faveur de notre opinion que l’homosexualité s’acquiert graduellement. On s’accoutume au nouveau genre d’excitation, qui peu à peu devient indispensable. Il est remarquable que cet aveu est fait par une véritable adhérante de l’amour lesbique, et non pas par une tribade temporaire.
procurent mutuellement les deux sexes est fugitif, de courte durée et illusoire. Celui dont jouissent les femmes entre elles est seul pur et durable et ne laisse après soi aucun repentir. Peut-on appeler la défloration, la grossesse et Paccouchement des jouissances?
Uniquement la tribadie mène à des délices pures et toujours croissantes. Les débauches affaiblissent l’homme avançant en âge. Chez la tribade au contraire la nymphomanie augmente avec l’âge. De succube elle se change en incube, c’est-à-dire, de passive elle devient active. Elle forme elle-même de nouvelles élèves.
„Le plaisir de la tribadie nous est inspiré par la nature; il n’offense point les lois; il est la sauve-garde de la vertu des filles et des veuves; il augment nos charmes, il est entretient, il les conserve, il en prolonge la durée ; il est la consolation de notre vieillesse ; il seme enfin également des roses sans' épines.“
Après ce discours i) emphatique on laissa s’éteindre le feu sacré, et l’on se rendit au banquet dans le vestibule, où l’on but les vins les plus fins, principalement ceux de Grèce, et chanta des chansons gaies et très-voluptueuses^ choisies pour la plupart parmi les oeuvres de Sapho. Lorsque tout le monde se sentit ivre et ne put plus maîtriser sa passion, le feu dans le sanctuaire fut de nouveau rallumé, les „sentinelles“ retournèrent à leur poste, et une orgie sauvage commença. „Ce sénat auguste, dit un célèbre écrivain, est composé des tribades les plus renommées et c’est dans ses assemblées que se passent des horreurs que l’écrivain le moins délicat ne peut citer
Nous ayons déjà plus d’une fois fait ressortir que le marquis de Sade saisit partout l’occasion de faire faire parade à ses héros, et surtout au début de leurs orgies, d’un grand discours approprié à ces dernières.
sans rougir.“^) En tout cas, les participantes ne rougissaient nullement, et les deux héroïnes qui avaient soutenu le plus longtemps les assauts amoureux avaient en perspective une médaille d’or avec l’image de Vesta gravée dessus, réunie à leurs propres effigies et à leurs noms. Ce jour -là c’est madame de Furiel et Sapho qui triomphèrent.-)
Mademoiselle Kaucourt, présidente de cette assemblée émancipée à un degré un peu fort, savait s’y prendre pour combiner l’agréable et l’utile. Elle avait quitté le marquis de Bièvre, dont elle avait été la maîtresse, pour se consacrer dorénavant entièrement au genre de vie d’une tribade; mais non sans s’être fait garantir auparavant une rente. Ce seigneur fit à ce sujet un calembour, en nommant son ancienne amie ,,1’ingrate Amaranthe^ (l’ingrate à ma rente). Quelques vers piquants se rapportant à cette illustre tribade se sont aussi conservés.^)
Pour te fêter, belle Eau court.
Que n’ai-je obtenu la puissance De changer vingt fois en un jour Et de sexe et de jouissance!
Oui, je voudrais, pour t’exprimer Jusqu’à quel degré tu m’es chère.
Etre jeune homme pour t’aimer.
Et jeune fille pour te plaire.
1) „Eros“. Tome II. P. 413.
2) Fr. C. Forberg donne une courte description latine de cette solennité et raconte qu’à Londres il existait à la fin du siècle dernier une secte analogue. {„Antonii Panormitae Hermaphroditus^ Cobourg 1824. P. 365—366).
8) „La Chronique scandaleuse^ Paris 1789. T. III. P. 32 et 280.
Mais qui donc était cette demoiselle d ’ E o n donc le buste se trouvait placé dans le sanctuaire des tribades de la ,, secte Anandryne?^ La biographie de cette demoiselle d’Eon constitue un des cas les plus remarquables par rapport à l’iiistoire de la civilisation. Nous devons donc en prendre note brièvement.
Le chevalier d ’ E o n i) était un gentilhomme bourguignon de grand talent qui, par ses propres efforts, s’était élevé à Paris au grade de docteur en droit, de censeur, de dilettante littéraire, mais surtout était devenu le favori des familles les plus aristocratiques. Il avait la réputation d’une tête habile. Mais la crise décisive dans sa destinée fut amenée par son singulier physique, d’une délicatesse féminine. Lorsque Louis XV, peu de temps avant la déclaration de la guerre de sept ans, envoya à Pétersbourg un agent secret nommé Douglas, on lui adjoignit d’Eon, qui — conformément au désir de Conti ou du roi — adopta le costume féminin, et fut en effet présenté à la cour sous ce déguisement. Il sut glisser à l’impératrice des lettres autographes du roi, gagna les bonnes grâces de la czarine et rendit en qualité d’agent diplomatique secret d’importants services à sa patrie. Plus tard quittant son costume féminin il prit part à la guerre de sept ans, et alla ensuite à Londres comme agent secret, rôle qu’il remplit cette fois habillé en homme. Mais là il eut un démêlé avec l’ambassadeur français Guerchy. D’Eon en vint jusqu’à menacer de livrer tous les documents secrets qu’il possédait au gouvernement anglais. Louis XV réussit cependant à
q Charles Geneviève Louis Auguste André Thimothée d’Eon de Beaumont naquit en 1728 à Tonnerre en Bourgogne et mourut en 1810 à Londres.
apaiser provisoirement le chevalier au moyen d’une rente -de 12 000 livres, et afin qu’il pût se défendre contre ses ennemis, le roi lui conseilla dans une lettre écrite le 4 octobre 1763 de revêtir de nouveau le costume féminin, conseil que d’Eon ne suivit pas encore alors. Après la mort du roi, d’Éon réitéra ses menaces, lorsqu’il se crut en péril de perdre sa rente. A présent un nouveau personnage se montre dans cette comédie. Ce ne fut personne de moindre que l’auteur du „ Mariage de Figaro", Beaumarchais, qui se rendit à Londres en qualité d’envoyé de Louis XVI pour déterminer d’Eon à lui livrer les papiers secrets en question. Ces papiers allaient être remis entre les mains de l’envoyé, quand le fils de l’ex-ambassadeur français Guerchy déclara qu’il se vengerait de l’affront fait à la mémoire de son père, sur ce misérable, aussitôt qu’il oserait se montrer dans son pays natal.
La situation étant ainsi devenue embarrassée, une tête ingénieuse — probablement Beaumarchais luimême — eut l’idée de lever toutes les difficultés en décidant d’Eon à déclarer publiquement qu’il n’était point du tout un individu mâle, mais — une f e m m e. Toutes les conséquences fâcheuses s’évanouiraient ulors d’un coup, tous les délits contre la discipline d’employé, toutes les hostilités littéraires dirigées contre Guerchy père seraient alors excusables comme des méchancetés d’une femme blessée dans son amour-propre et toute réclamation de satisfaction quelconque semblerait une folie. Le point essentiel et décisif dans les négociations de Beaumarchais pour conclure la paix fut donc d’amener d’Eon à faire la déclaration catégorique, solennelle qu’il n’avait jamais été rien d’autre qu’une
petite (lame, qui n’aurait joué tout le temps dans la vie un rôle d’homme que grâce au concours de merveilleuses fatalités.
C’est ainsi que fut conclu l’étrange contrat du 25. août 1775, fait unique dans l’histoire universelle.
D’Eon s’engagea à remplir toutes les conditions stipulées, mais il réclama encore divers grands et petits avantages et droits honorifiques. Ainsi, il exigea le droit de porter sur ses vêtements de femme la croix de Saint Louis. De plus une somme d’argent considérable, pour se pourvoir de — linge de jeune fille et de robes de femmes.
Enfin tout était en ordre, et l’ex-capitaine de dragons fut désormais regardé dans toute la France — à l’exception de quelques initiés — comme fille. De là provient le buste que ses „compagnes du même sexe“ lui érigèrent dans le „temple de Vesta“. Casanova déclare franchement: „Le roi seul savait et avait toujours su que c’était une femme, et toute la querelle que ce faux chevalier eut avec le bureau des affaires étrangères fut une comédie que le roi laissa aller jusqu’à sa fin pour s’en divertir.
Louvet de Couvray laisse faire à son „Faublas“ la même métamorphose d’homme en femme. Seulement ce chevalier se révèle toujours en temps et en lieu opportuns comme individu du sexe masculin et même ultra-masculin.
q D’Eon, il est ^rai, expose cette affaire autrement, assurant que Beaumarchais avait été joué par lui et avait cru véritablement à. sa nature féminine.
2) L’affaire d’Eon a été exposée ici d’après le livre de A. Bettelheim „Beaumarchais“, Francfort-sur-le jMein ISTG. P. 356 — 370.
3) J. Casanova. T. II. P. 209.
Nous avons déjà mentionné que pendant la révolution les viragos se firent de plus en plus remarquer. Sade en a dépeint plusieurs types.
De quel oeil on jugeait la tribadie au siècle dernier, une remarque du comte de Tilly sur le compte de Pamie lesbique d’une jeune personne qu’il se proposait d’épouser, nous le fait voir clairement: „ J’avoue que c’est un genre de rivalité, qui ne me donne aucune humeur; au contraire, cela m’amuse et j’ai l’immoralité d’en rire.“^)