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Modèles ethnologiques et historiques

Le marquis de Sade était un observateur perçant. Il s’était en outre approprié pendant sa captivité une connaissance étendu et approfondie de la littérature contemporaine. Cela n’est donc pas étonnant que nous constatons dans ses oeuvres les traces de ces deux qualités. Ce qui nous semble chez Sade le point le plus saillant, c’est le rôle important qu’il fait jouer à l’ethnologie. Ceci n’est pas un hasard non plus. Les premiers débuts de l’ethnologie remontent au 18me siècle et appartiennent spécialement à la France, où J. T. La fit au publia^) en 1724 le premier ouvrage remarquable de ce genre, ses „Moeurs des Sauvages américains comparées aux moeurs des premiers temps“, livre dont Voltaire parle avec beaucoup d’estime dans un écrit analogue (Essai sur les moeurs et l’esprit des nations^ 1756). Ensuite de nombreux voyages d’exploration, entrepris par des savants remarquables français au 18me siècle, favorisèrent ce grand

Th. A ch élis „Etlmologie moderne^ Stuttgard 189G. P. 3.

intérêt pour les peuples sauvages. Nous ne nonamons que les noms connus de Bouguer, La Condamine,, Bougainville, La Pérouse, Marchand, d’Hauteroche, Duhalde, Charlevoix, Savary, Le Vaillant, Volney, Dumont. On se mit — bieu qu’encore d’une manière grossière et primitive — à comparer les moeurs et les coutumes des difterents peuples: et à étudier l’histoire du développement de l’humanité. A cette occasion, on se plaisait à glorifier plus ou moinsla civilisation européenne. Les sauvages n’étaient pas encore déclarés „ hommes meilleurs que nous“, tels que lesdépeignit Se urne. Lafitau écrit: „J’ai lu avec beaucoupd’affliction dans la plupart des rapports, que les auteursqui ont écrit sur les moeurs des peuples barbares nousles ont décrits comme des hommes ne possédant aucun sentiment religieux, nulle notion d’une divinité, aucuu personnage auquel il puissent consacrer un culte quelconque, des hommes n’ayant ni lois ni autorité, ni n’importe quelle forme de gouvernement, bref, comme des; êtres humains n’ayant d’humain à peu près que la figure.. On s’est accoutumé à se représenter les sauvages comme ne se distinguant pas des animaux, “i)

On trouve chez Sade la même manière de juger les peuples barbares. Il justifie par les vices et les cruautés qu’on rencontre chez eux, ceux de son temps. Ainsi, il énumère tous les peuples qui se distinguent par un grand manque de pudeur, pour donner par là une forte base à l’impudicité qu’il préconise. (Juliette I, 122 — 128). James Cook a trouvé la pédérastie très-répandue partout dans les îles de la mer du sud. Elle a du bon par

1) Th. Aclielis „ L’Ethnologie moderne" Stiittgard 1896.

conséquent. (Philosophie dans le Boudoir I, 201). Et si l’on pouvait atteindre la lune en ballon, on l’y trouverait également, puisqu’elle est propre à tous les hommes dans l’état de nature. La cruauté des femmes est égale dans le monde entier. Zingua, reine d’Angola (monstre cité de préférence par Sade à plusieurs reprises), „la plus barbare de toutes les femmes “ faisait sacrifier ses amants après s’être livrée à eux, organisait des combats entre les guerriers, pour s’abandonner ensuite au vainqueur, et fit piler dans un grand mortier toutes les femmes, enceintes avant leur trentième année révolue. (Phil. dans le Boud. I, 156). Zoé, femme d’un empereur chinois, trouvait le plus grand plaisir à faire exécuter des criminels en sa présence, et faisait sacrifier des esclaves, pendant qu’elle s’adonnait aux jouissances de l’amour avec son époux. Plus les cruautés étaient grandes, plus la volupté était intense. Elle inventa une colonne d’airain creuse, où l’on rôtissait tout vif le délinquent (ibidem). Théodora s’amusait à regarder faire la castration à des hommes. (Ibid. P. 157.) Sade raconte aussi à diverses reprises le récit bien connu d’Amérigo Vespucci (qu’il ne nomme pas du reste), où il est dit que les femmes de la Floride appliquaient à leurs maris sur le membre viril de petits insectes venimeux, qui par leur piqûre le faisaient enfier, occasionnant par là, outre une violente douleur et la formation d’un ulcère, une concupiscence insatiable. (Phil. dans le Boud. I, 157)^). C’est ainsi que Sade produit pour tous les vices des exemples tirés de l’ethnologie en quantité, pour l’empoisonnement, la prostitution, l’anthropophagie, les désordres sexuels, le malthusianisme, l’athéisme etc. La

1) Th. A ch élis, ibid. P. 4.

^) Voyez Chr. Girtanner 1. c. T. I. P. 57—58.

Eible lui fournit pour cela une foule de matériaux. Puis viennent les Lapons, les Africains, les Asiatiques, les Turcs» les Chinois, les Angolais, les nègres de la Côte au Poivre. ‘Tout lui est connu. Il cite les voyages de Cook, les „Pecherclies sur les Indiens, Egyptiens, Arraéniens“ '(Anthropophagie) et les „ Coutumes de tous les peuples “ de Paw. Il sait qu’en Laponie, en Tartarie, en Amérique on regarde comme un „ honneur de prostituer sa femme “, •que les Illyriens célébraient des orgies voluptueuses spéciales dans de grandes réunions, que l’adultère florissait chez les Grecs, et que les Eomains se prêtaient mutuellement leur propres femmes, que sa Zingua, qu’il chérit si fort, promulgua une loi, qui prescrivait la „vulgivaguibilité“ des femmes. Sparte, Formose, Taïti, le Cambodge, la •Chine, le Japon, les Massagètes lui fournissent une multitude d’exemples convaincants de la justesse de ses ■doctrines. Il trouve dans la célèbre „Histoire des Celtes^ de Peloutier (1754) la preuve que le ,,jeu de ■coupe-corde‘^, exécuté par Koland, la pendaison par volupté, avait été déjà exercé par les Celtes (Justine lY, 201), et il risque même en cet endroit l’assertion caractéristique •et à demi vraie suivante: „Presque tous les écarts de débauche, les passions singulières du libertinage décrites dans l’histoire de Justine et qui réveillaient si ridiculement jadis l’attention des lois, étaient, dans des temps plus reculés encore, ou des jeux de nos ancêtres, ou des coutumes dégales, ou des cérémonies religieuses. Quant à la flagellation, il se fonde encore sur le livre de Brantôme cité depuis si souvent, indiquant à cette occasion par •exception le plus exactement l’édition dont il s’est servi: Brantôme „Yies des Dames galantes‘^ Tome I édition •de Londres 1666. (Juliette II, 133.)

Toutes les idées bizarres, toutes les fantaisies excentriques de fameux monstres érotomanes, Sade les a utilisées. Ainsi, Noirceuil déclare qu’il se mariera deux fois le même jour ; qu’il épousera un homme à dix heures du matin, lui même étant déguisé en femme, et à midi comme homme un garçon habillé en femme. Juliette, de son côté, veut épouser en même temps et dans la même église, en costume d’homme, une tribade portant des vêtements de femme et une autre tribade, costumée en homme. Ainsi, au moyen de cette quadruple union,. Sade fait surpasser Néron, qui épousa Tigellinus sous l’extérieur d’une femme et Sporus comme homme. (Juliette VI, 319.) Juliette, qui ne veut pas souffrir que Noirceuil l’emporte sur elle en extravagances, imite une boutade de l’impératrice Théo dora. Elle sème des grains d’orge sur ses parties génitales, et les fait becqueter par des oies, chose qui lui procure des délices infinies (Juliette IV, 341).

Sade cite fort souvent le fameux maréchal Gilles Laval de Eetz (Eais) — p. ex. dans „Justine“ II, 171;. „Philosophie dans le Boudoir I, 153 — dont Bossard et de Maulle ont donné une excellente monographie, i) Ce chevalier Barbe-Bleue, homme de belle et élégante apparence et d’une grande érudition, quitte à l’âge de 27 ans ,,la cour, sa carrière militaire, couronnée jusque là de succès, renvoie sa femme et son enfant, disparaît dans son château solitaire, fait de folles dépenses, s’adonne à des études occultes, s’occupe d’évocations de démons et d’autres choses semblables, ensuite il se livre à des

„Gilles de Ray s, maréchal de France, dit Barbe- Bleue (1404 — 1440/‘ par Pabbé E. Bossard et R. de Maulle. Paris 1886.

excès sexuels, devient pédéraste, ravisseur d’enfants, assassin, sadiste, profanateur de cadavres etc/‘^) Ce monstre attira successivement cent quarante enfants dans son château, où ils furent égorgés d’une manière horrible. On renversait la victime et on lui coupait la gorge, soit un serf soit Gilles de Eetz lui-même, ce dernier jouissant avec volupté de l’aspect du corps palpitant. Puis, il séparait les extrémités, ouvrait la cavité de la poitrine et du ventre et enlevait les entrailles. Parfois il s’asseyait sur le corps de la victime pour sentir l’agonie, ,,plus content de jouir des tortures, des larmes, de l’effroi et du sang que de tout autre plaisir^. Souvent il décapitait le cadavre, prenait la tête entre les mains, la contemplait avec des regards voluptueux et l’embrassait avec passion^). Nous extrayons encore les détails suivants de la confession rédigée par le confesseur du maréchal: „Egidius de Kays, sponte dixit, quamplures pueros in magno numéro, cujus amplius non est certus, cepisset et capi fecisse, ipsosque pueros occidisse et occidi fecisse, seque cum ipsis vicium et peccatum sodomicum commisisse . . tam ante quam post mortem ipsorum et in ipsa morte damnabiliter . . . cum quibus etiam languentibus vicium sodomiticum committebat et exercebat modo supra dicto.‘^

Gilles répétait souvent à ses complices: „Personne au monde ne comprend et ne saurait jamais comprendre ce que j’ai fait dans ma vie. Il n’y a personne qui puisse le faire. “ Les héros de Sade parlent de leurs méfaits avec le même orgueil. Déjà Eulenbur g a fait ressortir que le marquis de Sade ne se contente pas de consacrer

1) E. Eulenburg „Nem'opathologie sexuelle^ Leipzig 1895. P. 116.

2) A. Lacassagne „Vacher l’ëventreur et les crimes sadiques“. Lyon et Paris 1899. Pages 246 — 247.

dans ^divers passages de „Justine“ et de „Juliette“ des nécrologes enthousiastes au maréchal de Retz“, mais qu’il lui donne de „dignes émules, entre autres dans ce Jérôme (T. 3 de la „Justine“), châtelain en Sicile, qui fait saisir ut acheter par une femme agent, nommée Clémence, partout des enfants, pour les torturer à mort à l’instar de Oilles de Eais“.i)

Mais l’époque du marquis de Sade ellemême fut très - riche en personnages de ce genre. Sade décrit, tout en ayant recours à des types ethnologiques et des personnages d’une lointaine antiquité pour compléter le tableau de moeurs qu’il déroule devant nos yeux, en première ligne son propre temps avec tous ses sauvages instincts, sa lasciveté et sa soif de sang.

„Combien de crimes secrets, privilégiés, que l’on n’osait poursuivre! . . . Les puissants ou les hommes abrités par un corps puissant se passaient d’odieuses fantaisies qui les menaient souvent au meurtre^. Michelet raconte qu’un conseiller au parlement maltraita cruellement une jeune fille, qu’il viola ensuite. Il tua son cocher, qui avait été son complice. Plus tard, il se suicida, quand l’affaire fut tout de même ébruitée.

Sade fait souvent mention du comte de Charolais (p. ex. Philosophie dans le Boudoir I, 153, II 131), qui „commit des meurtres de débauche^. ■ Ce comte de Charolais (1700 — 1760), ,,de lugubre mémoire^,

0 A. Eiilenburg „Neuropathologie sexuelle^. P. 116. — La „comtesse hongroise sanguinaire^ Elisabeth Bâthory, citée dans cet ouvrage, qui vivait au 17me siècle, était inconnue à Sade. Comp. „La Comtesse sanguinaire (Elisabeth Bâthory), portrait et tableau de inoeurs“. par K. A. d’Elsberg Breslau 1893.

2) J. Michelet ., Histoire de France (Louis XV)’‘ T. XVll. Paris 1879. P. 126 et s.

réunissait en sa personne le cynisme le plus révoltant avec une férocité à peine concevable. Il aimait à voir couler du sang à ses orgies, et accommodait les courtisanes qu’on lui amenait de la façon la plus cruelle. „Au milieu de ses orgies avec ses maîtresses, rien ne lui était plus agréable que d’abattre à coups de fusil, ou des couvreurs sur les toits, ou des passants^. La manière dont les cadavres roulaient du toit en bas lui procurait un immense plaisir. L’abbé de Beauff remont aurait de même abattu des hommes sur les toits à coups de fusil* Sade a enregistré également cette étrange monomanie parmi les perversités sexuelles qu’il dépeint. Satisfaisant son instinct sexuel avec un individu, Juliette tue son père d’un coup de feu, pour augmenter par là la volupté. (Juliette III, 115.)

Suivant Michelet (loc. cit.) ce comte de C haro lai s n’aimait le beau sexe „qu’à l’état sanglant. “ Son père, le prince de Condé, avait déjà pris plaisir à empoisonner des personnes, p. ex le poète San teul, et avait transmis ses penchants pervers à ses deux fils, le duc de Bourgogne et le comte de Charolais. Tous les deux employaient pendant leurs orgies comme complice une dame de Prie. Un jour parut chez elle, selon le récit de Michelet, une certaine dame de Saint- S., et fut aussitôt saisie et déshabillée par les fameux princes, après quoi Charolais la roula dans une serviette. Malgré cette aventure^ l’infortunée se laissa attirer encore une

L Paul Moreau 1. c. P, 64.

2) Ch. J, D. deLacretelle „Histoire de France pendant le 18me siècle“. Paris 18i9. T. I. P. 271.

3) ,. Biographie uniYerselle“ Paris 1844. T. VU. P. 673. L’anecdote racontée ci-dessus au sujet de Charolais se trouve aussi chez Sade.

fois dans la maison de la de Prie et fut pour cette foislà „flambée comme un poulet ' Elle ne se remit de ses graves brûlures extérieures et intérieures qu’au bout de plusieurs années. Michelet nous dit expressément que c’est le duc de Bourgogne qui imagina cette cruelle fantaisie. Ce monstre ne serait-il pas le modèle du duc Dendemar dans la „Juliette“, qui arrose les corps nus de quatre filles de joie avec de l’huile brûlante (Juliette I, 352)? Cela n’est que trop probable.

Mais la coïncidence suivante résulte évidemment d’un emprunt. Les Concourt racontent que le duc de Eichelieu, le héros des fameuses pastilles, trouvait particulièrement plaisir à avoir pleurer les personnes qu’il tourmentait.!) Chez Sade, nous rencontrons le négociant en gros Dubourg, qui trouve la plus grande jouissance sexuelle à voir pleurer des enfants et des jeunes filles.

Le fameux anthropophage Biaise Ferrage, surnommé Seyé, semble aussi avoir servi de modèle au marquis de Sade. Cet individu, vivant dans les Pyrénées en 1779 et 1780, tua et mangea les hommes, les femmes et surtout les jeunes filles.^) Sade dépeint aussi un anthropophage, qui comme Ferrage fait des siennes dans les montagnes. C’est Minski, ,, l’ermite des Appenins‘‘ (Juliette III, 313).

Brunet fait encore mention de plusieurs types sadiques du 18me siècle.^) Un gentilhomme polonais, auteur de divers ouvrages historiques, le comte de Potocki,

0 E. et J. de Concourt „La femme etc.“ P. 275.

A. Moll „Recherches sur la „libido sexualis“. Berlin 1898. T. I. P. 701.

^3) Les Crimes de Pamour etc. Bruxelles 1881. P. 239. — Là sont indiquées aussi les „débauches sanglantes“ du duc d’Epernon qui a vécu au 16me siècle.

commit à ce qu’on prétend des crimes „dans le genre de ceux du marquis de Sade^^ et aurait été banni de sa patrie pour ces actions. A Lyon les moeurs avant la révolution étaient si corrompues qu’il s’y passa de nombreux attentats à la de Sade, et Michelet a raison d’affirmer dans son „Histoire de la Eévolution française^ que ce n’était pas sans raison qu’un auteur célèbre fasse jouer à Lyon plusieurs épisodes de son exécrable roman.

Nous pouvons encore confirmer cette remarque de Brunet par un passage remarquable chez Sade. Dans le quatrième tome de ,,Justine“, cette héroïne s’enfuit à Lyon, où elle retrouve un certain St. Florent, qui fait vendre aussitôt par un trafiquant de jeunes filles celles qu’il a déflorées. Dans ce passage, Sade dit expressément que ce marchand de filles à Lyon est un personnage historique et non pas une fable. (Justine IV, 64 — 71.)

Jean Paul Marat, en l’honneur duquel le marquis de Sade tint le 29 septembre 1793 un discours emphatique, qui s’est conservé jusqu’à nos jours, de tous les grands révolutionnaires incontestablement le plus sanguinaire, aura inspiré au marquis, nombre d’idées, que nous retrouvons dans ses romans. Il „se conduisait comme un homme ivre, qui s’est grisé de sang et qui, par les vapeurs du sang répandu, se sent excité à une soif de sang toujours croissante. Dans son „Ami du peuple^‘, il conseilla avant tout les assassinats en masse, et recommanda perpétuellement de les répéter^). Nous rencontrerons les projets de pareils massacres en masse plus d’une fois dans les romans du marquis de Sade.

9 F. Lotheissen „La Littérature et la Société etc.“ P. 104.

L’auteur allemand un peu fantaisiste, que nous avons'cité plus haut, fait la singulière hypothèse comme quoi ,,Justine“ et Juliette^ ne seraient ,, proprement dit qu’une autobiographie du marquis de Sade“, que Justine estidentique avec mademoiselle Aroût, Juliette avec la. comtesse de Bray^).

Un autre fait est également digne de remarque, c’est que le goût pour les excréments humains, qui joue dansles romans de Sade un rôle si important et qui se rencontre encore aujourd’hui comme phénomène psychopathologique étrange: sous Louis XIV, l’intendant Bullion portait toujours sur lui une tabatière 5 en or remplie d’excréments humains en guise de tabac.

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