Les Assassinats et les Exécutions
Les ouvrages de Sade, tout comme son siècle, trempent dans le sang. C’est ce qui a établi leur funeste réputation. Personne ni avant ni après lui n’a dépeint avec une vérité aussi hideuse la fatale combinaison qu’il ne se lasse de mettre en action dans ses livres avec une conséquence inflexible; la combinaison particulière au siècle: volupté et soif de sang! Il a jeté son siècle sur le papier! Delà vient que ses ouvrages ont une influence si pernicieuse, qu’un enfer grimace et ricanne devant nous sur ces feuillets. Car la terreur eut un terme, tous les tourments véritables de cette période s’évanouirent, et les énormes flots de sang s’écoulèrent dans le sol opaque, qui les absorba avec compassion. Mais dans les oeuvres de Sade cette terreur vit encore, elle y vivra peut-être pour des temps éternels, jusqu’à la fin du monde: „Justine“ et „Juliette“ sont les reliques authentiques d’un âge hideux. Une odeur cadavéreuse s’exhale de ces pages, et la volupté du carnage du 18 me siècle y renaît de nouveau. Nous sommes dans Sodome.
Un seul homme pouvait-il inventer et imaginer tout cela? Non! C’est le tableau même de l’époque. Nous voulons être juste envers Sade. Et nous ne pouvons l’être qu’en apprenant à le connaître. Car l’exacte science est ce qu’il y a de plus haut au monde. La science seule mène à la justice et non pas le sentiment simple et vague qui se détourne de ces horreurs avec aversion. Déjà au dire de Jules Janin, le marquis de Sade aurait été un objet „ d’histoire natureile“, il faudrait écrire son histoire comme on composerait une monographie
du scorpion ou du crapeau.^) 11 n’y a que la froide analyse scientifique qui soit en état d’élucider la nature de cet homme et de fixer sur son compte un jugement définitif. Elle seule a droit à un pareil jugement.
Examinons donc, si ce siècle adonné à la volupté ne fut pas aussi celui de la cruauté la plus incroyable, de la passion du carnage la plus inhumaine!
Au 18 me siècle, les exécutions se faisaient publiquement. Si, avant la révolution, la cruauté de ces supplices avait une influence dépravante sur les spectateurs, la masse de décapitations, pendant la révolution, agissait sur la population peut-être d’une manière encore plus délétère.
C’est à juste raison que le noble Beccaria déclare dans son ouvrage classique „Traiié des Délits et des Peines“ ouvrage que chaque philanthrope devrait avoir lu, que les exécutions ne sont pour la plupart des spectateurs qu’un spectacle, et qu’elles rendent les hommes cruels.^) Le peuple français, encliné par nature à la cruauté était plus qu’aucun autre accessible à ce danger. Les esprits distingués de ce temps le reconnaissaient bien. Ainsi, Montesquieu condamne dans ,,1’Esprit des lois“ la torture et les effroyables tourments pendant les supplices et Voltaire ne cessa pendant toute sa vie de protester contre ces barbaries. Jusqu’à la révolution les peines de mort suivantes étaient principalement en usage en France: l’écartèlement, le supplice de la r o u e et la p o t e n c e. La décapitation, peine plus douce, était si rarement appliquée que les bourreaux la „ désapprirent “ même,
y Jules Janin 1. c. P. 322.
2) Cesare Beccaria „Traité des délits et des peines“ traduit par M. Waldeck. Berlin 1870. P. 63.
comme nous en avons la preuve dans l’exécution du comte de Lally en 1766.^) La peine capitale ordinaire était la roue; aussi la trouve-t-on fréquemment mentionnée chez Sade. Le malheureux délinquent était „ étendu sur une roue.“ Le hourreau lui brisait les os des extrémités supérieures et inférieures avec une lourde barre de fer, en opérant avec la plus grande habilité pour obtenir les suffrages des spectateurs. 2) Puis le délinquent était attaché entre les raies de la roue et exposé mourant devant le public.
Le supplice de la potence est connu. Nous verrons ce qu’était l’écartèlement en dépeignant l’horrible éxécution de Damiens.
Une exécution capitale était toujours, surtout à Paris, „une sorte de fête pour le peuple qui se montrait fort avide d’y assister et d’en contempler attentivement tous les détails. La plupart de ces exécutions avaient lieu sur la place de Grève. Les plus fameuses furent celle du brigand Cartouche et de sa bande (27 novembre 1721), du brigand Nivet et de ses complices (1729) par la roue, de Deschauffonis, qui fut d’abord étranglé et ensuite brûlé (1733), de la Lescombat, qui fut pendue pour avoir assassiné son mari (1755), de Damiens, qui fut écartelé (1757), de l’empoisonneur Desrues et de sa femme, qui périrent sur la roue (1777). Des crieurs publics annonçaient le jour et l’heure du supplice et vendaient le jugement imprimé. Une „foule immense" se rassemblait sur la place d’exécution. Parmi cette foule tumultueuse et souvent passionnée, les femmes et les enfants
1) Paul Lacroix „XVIIT siècle. Institutions, Usages et Costumes.“ Paris 1875. P. 307. — Les nobles étaient décapités.
2) Paul Lacroix, ibid. P. 307.
n’étaient pas les moins impatients. Chacune suivait „avec ardeur‘‘ toutes les péripéties de l’exécution, qui durait souvent plus d’une heure. Le bourreau, entourné de ses aides, affectait l’attitude d’un seigneur au milieu de ses valais; il était coiffé, poudré, habillé en soie blanche avec distinction, et jetait fièrement ses regards tout autour. Le peuple ne perdait de vue pas un de ses mouvements. Le condamné venait bientôt à s’apercevoir si le peuple était bien ou mal disposé envers lui, selon qu’on le comblait d’acclamations et de cris de compassion ou bien qu’on l’accablait d’injures et de vociférations furieuses.^)
Le plus épouvantable supplice peut-être qui fût jamais accompli, fut celui du malheureux Robert François Damiens, qui, le 5 janvier 1757, avait commis un attentat contre la vie du roi Louis XV, et qui pour cela fut mis à mort au milieu des tourments les plus horribles le 28 mars de la même année. Thomas Carlyle, pour le feu de sa diction sans contredit le plus grand historien de la grande révolution, fait l’exclamation suivante en vue des sanglantes atrocités de la terreur: „Oh! ces étoiles éternelles, ne regardent-elles pas du firmament sur notre terre comme des yeux brillants, laissant tomber des larmes d’une pitié immortelle sur le sort des bumains.“^) Quant à nous, il nous semble que mille exécutions par la guillotine ne sauraient compenser la seule épouvantable exécution de l’infortuné Damiens, qui crie véritablement au ciel et semble supplier la compassion des étoiles; et que cette infamie de l’ancien régime est à peine effacée par les flots de sang qui furent
b P. Lacroix 1. c. P. 309.
b Th. Carlyle ,,La Re'volution française^ traduit par François K^Yes’t. Halle 1899. T. II. P. 419.
répandus pendant la révolution. Et lorsque nous apprenons les détails de ce supplice, nous découvrons la cruauté de l’âme populaire française, qui nous explique d’un coup les oeuvres pareilles à celles du marquis de Sade et nous fait pressentir la soif de sang doublée le luxure qui régna pendant la révolution.
Nous possédons sur l’exécution de Damiens la relation d’un témoin oculaire que nous suivons quant aux points principaux.
Damiens fut exécuté de la même manière que l’assassin de Henry lY, François Eavaillac, le 27 mai 1610. Il fut (Damiens) d’abord mis à la torture le 20 mars 1757: on lui décliira la poitrine, les bras, les cuisses et les mollets avec des tenailles rougies au feu, et dans les plaies, on versa de l’buile bouillante, de la poix brûlante, mêlée à de la cire et à du soufre. Vers les trois heures de l’après-midi, le malheureux fut conduit d’abord à Notre-Dame et ensuite sur la place de Grève. Toutes les rues par lesquelles il passa étaient pleines d’un monde affreux, qui ne manifestait „ni haine ni pitié A quatre heures et demie commença cet effroyable spectacle, dont la description à elle seule nous a fait répandre encore aujourd’hui — nous ne nous en cachons pas — des larmes de douleur et de compassion, causées par les souffrances indicibles d’un homme réduit depuis longtemps en poussière.
Au milieu de la place on avait dressé un échaffaud peu élevé, où le malheureux, qui ne laissait voir ni crainte ni étonnement, mais seulement le désir de mourir le plus
b „ Assassinat dé Louis XY et supplice de Damiens“ (Extrait par Le mont y des Mémoires manuscrits du duc de Croy. T. XIY dans la „ReYue rétrosT)ective“ Paris 1833. T. I. P. 357—370.
vite possible, fut attaché par six bourreaux à des anneaux de fer, de façon que le tronc était complètement fixé. Puis, on lui enchaîna la main droite, qu’on fit brûler dans un feu de soufre; pendant cette opération l’infortuné jetait des cris épouvantables. Puis on attacha aux partis supérieures des bras et des jambes et autour des articulations des mains et des pieds de grosses cordes, reliées aux harnais de quatre chevaux, qui étaient placés aux quatre coins de l’échaffaud. Après cela, on fit partir les chevaux pour leur faire déchirer le délin quent. Mais ceux-ci n’étaient pas habitués à remplir de pareilles fonctions de bourreau. On les excita plus d’une heure à coups de fouet, sans qu’ils réussissent à arracher une seule des extrémités. Bien que les cris retentissants avertissaient le „nombre prodigieux des spectateurs “ des tourments inouïs que devait endurer là un être humain. On attela six chevaux, qui furent mis en mouvement simultanément. Les cris de Damiens devinrent un hurlement fou. „Telle était la forcé de cette homme." Nouvel insuccès! Enfin les bourreaux obstinrent la permission des juges d’ouvrir les articulations par des entailles, pour faciliter l’horrible oeuvre. D’abord, on fit des incisions dans les articulations des hanches. Le malheureux leva encore la tête pour voir ce qu’on faisait avec lui, mais ne cria plus, tournant souvent la tête vers le crucifix qu’on lui présentait et qu’il baisait, pendant que deux confesseurs le consolaient. Enfin, après une heure et demie de „tourments sans exemple", la jambe gauche fut arrachée la première. Le peubleapplaudit! Le délinquent était resté jusqu’à ce moment „ curieux et apathique". Mais quand l’autre jambe fut enlevée, il recommença à crier. Après qu’on eut ouvert les arti-
culations de l’épaule, le bras droit fut arraché le premier. Les cris du malheureux s’affaiblirent, et la tête commença à branler. Elle retomba en arrière, aussitôt que le bras gauche se sépara du corps, et fut alors également tranchée, de sorte qu’il ne resta que le tronc palpitant, qui fut brûlé sur un bûcher. „ Telle fut la fin de ce misérable qui souffrit à ce que Ton croit, les plus grands supplices que jamais homme ait éprouvés à cause de la longueur des douleurs. “ Ainsi termine son récit le duc de Croy, un témoin oculaire, récit que nous avons donné presque textuellement. Nous communiquons encore quelques autres renseignements, qui opposent à ce tableau de détresse humaine un autre d’une perversité infernale, comme Sade lui-même a su à peine en peindre. Et qu’on se représente bien que ce que nous décrirons, s’est réellement passé Tout un peuple s’enivre quatre heures de suite des tourments les plus épouvantables que le monde ait jamais vus!
„L’affluence du’ monde à Paris était indescriptible ce jour-là. Les habitants des villages avoisinants et des provinces éloignées, même des étrangers étaient accourus comme pour le plus brillant divertissement. Non seulement les fenêtres donnant sur la place de Grève, mais même les lucarnes étaient payées d’un prix fou. Les têtes se pressaient sur les toits. Ce qui étonnait le plus s’était l’ardente convoitise des femmes, d’ordinaire si sensibles et si compatissantes, d’assister à cet horrible spectacle, de s’en rassasier et de le contempler dans toute son épouvante jusqu’au bout, l’oeil sec et impassible, alors que tous les hommes frémissaient et détournaient leurs visages.
q Histoire de la vie privée de Louis XV etc,“ trad. du français. Berlin et Stettin 1781. T. IIL P. 113.
Madame du Haiisset raconte dans ses mémoires qu’on jouait même pendant l’exécution. Et même on faisait Lien d’autres turpitudes. Casanova, un des étrangers qui assistèrent au supplice, raconte une scène qui illustre la doctrine de Sade, comme quoi les tourments d’un autre stimulente excitent chez le spectateur la sensualité. Casanova raconte: „Le 18 mars, pour du martyre de Damiens, j’allai de bonne heure prendre les dames chez la Lambertini, et, comme ma voiture nous contenait à peine, je pris sans difficulté ma charmante amie sur mes genoux et nous nous rendîmes ainsi a la place de Grève. Les trois dames, se serrant tant qu’elles purent, se placèrent de leur mieux sur le devant de la fenêtre, se tenant inclinées en s’appuyant sur leurs bras pour ne pas nous empêcher de voir par-dessus leurs têtes. Cette fenêtre avait deux marches ou gradins, et les dames étaient perchées sur le second. Afin de pouvoir regarder par-dessus, nous étions obligés de nous tenir sur la même marche, car, de la première nous n’aurions pas dépassé leur hauteur. Ce n’est pas sans motif que je donne ces détails à mes lecteurs; car, sans cela, il serait difficile de deviner des détails que je suis obligé de leur taire. — Nous eûmes la constance de rester quatre heures à cet horrible spectacle. Le supplice de Damiens est trop connu pour que j’en parle, d’abord parce que le récit en serait trop long, et puis parce que de pareilles horreurs outragent la nature. — Pendant le supplice de cette victime des jésuites,-) je fus forcé de détonrner la vue et de me boucher les oreilles quand
b F. W. Barthold 1. c. P. 261.
2) L’attentat de Damiens aurait été commis à l’instigation des jésuites. Wolf 1. c. T. III. P. 316.
j’entendis ses cris déchirants, n’ayant plus que la moitié de son corps; mais la Lamhertini et la grosse tante ne tirent pas le moindre mouvement; était-ce un effet de la cruauté de leur soeur? Je dus faire semblant de les croire lorsqu’elles me dirent que l’horreur que leur inspirait l’attentat de ce monstre les avait empêchées de sentir la pitié que devait nécessairement exciter la vue des tourments inouïs qu’on lui fit souffrir. Le fait est que Tiretta tint la dévote tante singulièrement occupée pendant tout le temps de l’exécution; et peut-être fut-il la cause que cette vertueuse dame n’osa faire aucun mouvement ni même détourner la tête. Se trouvant placé très-près derrière il avait eu la précaution de retrousser sa robe pour ne point mettre les pieds dessus; c’était dans l’ordre, sans doute; mais bientôt, ayant fait un mouvement involontaire de leur côté, je m’aperçus que d'iretta avait pris trop de précautions. “ i)
Tout commentaire du récit de Casanova est superflu. Qu’en tout ceci, il ne s’agissait pas d’un accès passager de satyriasis, mais bien d’une extase voluptueuse en harmonie avec les diverses phases de l’horrible spectacle, et produite par ce dernier, nous le voyons ressortir avec évidence du fait que ces hideuses manoeuvres sexuelles durèrent deux heures entières, fait sur lequel Casanova insiste expressément.^) L’acte fut répété et cela sans rencontrer la moindre résistance.
Personne ne s’étonnera que Louis XV se plut fort à raconter cette exécution dans tous ses détails aux ambassadeurs^). Le supplice de l’empoisonneur üesrues,
b J. Casanova T. II. P. 199—200.
3) „Revue rétrospective^ P. 370.
qui fut roué d’abord et ensuite "brûlé encore vivant le 6 mai 1772, attira aussi une multitude de ,, spectateurs distingués et désireux de jouir de cet épouvantable spectacle“, et les chambres donnant sur la place de Grève furent „soulouées à haut prix.“ i)
La révolution trouva donc un public bien dressé pour les exécutions. Nous insistons encore une fois sur le fait que Sade a été présent à toutes les atrocités du régime terroriste, ayant été mis en liberté en 1790, et n’ayant été ensuite détenu que depuis décembre 1793 jusqu’au 10 thermidor (le 28 juillet) 1794. Déjà les premiers
avant-coureurs des assassinats de septembre, la prise de la Bastille (le 14 juillet 1789) la marche à Versailles (le 5 octobre 1789), les évènements sanglants à Avignon en 1790 et 1791 laissant reconnaître le rôle important que joueront les femmes lors des exécutions et des massacres, et prouvent que la soif de sang et la cruauté n’étaient pas un indice spécifique des femmes de la populace. A Avignon la discorde entre les aristocrates du parti papal et le peuple du parti patriotique venait d’éclater avec violence. Déjà au commencement de 1790, le gibet „papar‘ réclama ses victimes, pour être remplacé par le gibet ,,patriotique“ bientôt après l’arrivée du fameux Jourdan. Le 14 septembre 1791, Avignon fut incorporé à la France, et un gouvernement de „six directeurs patriotes^ fut institué. Le 16 octobre 1791, l’un d’eux, l’Escuyer, se rendit à l’église des Cordeliers, pour y trouver les papistes réunis et „leur adresser un mot d’exhortation. La réponse à cela fut „un hurlement perçant des dévots aristocrato-papistes, parmi lesquels il y avait beaucoup de femmes. Une clameur 9 „L’Espion anglais“ T. VI. P. 14.
d’un milieu de voix s’éleva, qui passa, l’Escuyer ne taisant pas mine de fuir, à un tumulte et une confusion générale, ou mille bras se mirent à pousser et à bousculer, mille poings à menacer et à frapper, mille pieds à trépigner et à écraser, où aux cliutes et aux triturations se succédèrent les piqûres d’épingles, le maniement de ciseaux et d’autres instruments à pointe féminins. Ce fut un spectacle horrible à voir, là ou dorment tout autour les morts des temps passés et parmi eux la Laure de Pétrarque, en présance du maître autel avec les cierges allumés et de la vierge en pierre naturelle, contemplant cette scène d’un oeil sec. — Les amis de l’Escuyer s’étaient précipités comme des messagers de Job pour aller quérir Jourdan et la garde nationale. Mais le lourd Jour d an veut d’abord s’emparer des portes de la ville, et ne se hâte pas triplement comme il le devrait, et à son arrivée à l’église des Cordeliers, tout y est muet et vide; l’Escuyer seul est étendu au pied du grand autel et nage dans son sang, transpersé de coups de ciseaux, écrasé, massacré. Il pousse encore un soupir étouffé, et rend misérablement l’âme pour toujours. C’est alors qu’à lieu l’effroyable jugement, qui sous le nom de „la tour de glace“ d’Avignon acquis à jamais une triste célébrité. Hommes et femmes de l’aristocratie furent traînés au château et précipités dans des cachots souterrains au bord du Khône. A côté de ces oubliettes se trouvait la ,,Glacière‘^ (nommé aussi „Trouillas“ ou „Pressoir“), la fameuse „tour de glacé“, „lieu de mort , lieu de supplice, “ la grande chambre mortuaire, où l’on jetait anciennement toutes vivantes les victimes de l’inquisition, au milieu des squelettes, et où on les laissait mourir de faim. Cette horrible „tour de glace“ fut de nouveau
témoin d’actions pour lesquelles le langage n’a point de noms. — Des ténèbres impénétrables et les ombres d’une épouvantable cruauté enveloppent ces cacliots, cette tour de glace. Une chose est vraie, c’est que beaucoup y entrèrent, et peu en sortirent. Quand le 15 novembre 1791 le général Choisi fit son entrée à Avignon et destitua Jourdan, on trouva dans la tour de glace „cent trente cadavres d’hommes et de femmes et même d’enfants (car mainte mère tremblante, entraînée précipitamment, n’avait pu se séparer de son enfant) entassés dans cette Glacière, pourrissant dans la pourriture, à l’abomination du monde entier.
On ne peut méconnaître que le marquis de Sade a dépeint cette tour de glace d’Avignon, patrie de sa race, ces mêmes souterrains avec leurs squelettes, dans le souterrain rempli de squelettes du château de Koland, où ce dernier traîne ses victimes. Ainsi, Justine est aussi précipitée dans cet abîme souterrain habité par des morts, et y est abandonnée à son sort (Justine IV, 176, 221).
Après le massacre des malheureux Suisses le 10 août 1792, à propos duquel Carlyle déclare que „dans l’histoire des massacres il y a peu de cas qui soient j)lus effroyables^, et que l’antique ,, loyauté et la bravoure germaniques^^ se montrèrent de nouveau dans tout leur éclat dans les Suisses, combattant pour leur roi avec un courage à toute épreuve, vint le règne des fameux jo.urs de septembre „ sombres, pleins de brouillard, pareils à une nuit de sabat en Laponie depuis l’après-midi du dimanche, 2 Septembre, jusqu’au soir du jeudi, 6 septembre, il y a „ certaine d’heures “ qui se suivent. „On peut les ranger à côté de la boucherie de laSaint-Barthélemie, des massacres commis par les Armagnacs, des Vêpres
siciliennes et de tout ce qu’il y a de plus épouvantable dans les annales de ce monde. Terrible est Pbeure, s’écrie CaiTyle, où l’âme de l’homme brise dans sa démence toutes les bornes et toutes les lois, et montre quelles cavernes et quels abîmes elle renferme! Car la Nuit et l’Orcus, comme nous l’avons déjà dit, comme on l’avait déjà prédit depuis longtemps, sont sortis de leurs cachot souterrain, pour fondre sur ce Paris: monstres hideux, chaotiques, pénibles à contempler, et que cependant on ne devrait vraiment jamais oublier “).
Des prêtres, des aristocrates, des Suisses furent tirés des prisons et hachés en morceaux dans les rues par une populace em agée, les femmes en furie surpassant tous les autres ! „Et un monceau énorme de cadavres s’entasse, et le sang coule à flots dans les rues. Puis, les hurlements des assassins aux visages ruisselant de sueur et de sang; les clameurs furieuses encore plus sauvages des femmes! „Et parmi cette cohue est jeté un être humain tout semblable. “ L’un après l’autre est massacré, les sabres doivent être aiguisés de nouveau, des cruches de vin servent à restaurer les assassins. La boucherie suit son cours imperturbablement; le hurlement étourdissant se change en sourd grondement. La belle tête de là princesse de L a m b a 1 1 e est fendue par une hache et séparée du tronc. Son beau corps est haebé en lambeaux au milieu d’infamies et de hideuses obscénités que l’humanité voudrait volontiers renier, — qu’on ne peut lire que dans le récit authentique. “ Taisons nous sur tout le reste, sur l’agonie de trente huit heures qu’endura Jour gui ac^), sur
Ù T 11. Carlyle „La Révolution française^. T. II. P. IGô et 185.
Jourgniac St.-Méard „Mon Agonie de trente-huit heures’^. Voyez „]listoire parlementaire de la Révolution FraneaLse^ Paris 1835 'l\ X\TII P. 103 — 135.
la destinée de Maton avant sa „résnrrection“ et sur le pauvre abbé Sicard comme tiers.-) Ces trois voix, nous pourrions les écouter comme une „merveilleuse trilogie ou un triple monologue, dans lequel ils feraient entendre en même temps leurs sombres idées pendant leurs terribles veilles Ces trois, nous pommons les entendre, mais „non les autres mille quatre vingt-neuf dont deux centdeux prêtres, qui tous étaient également obsédés par leurs sombres idées, et qui furent engloutis à jamais par l’impitoyable mort“.^)
Mais voilà que la guillotine^) commence son ouvrage.- Comment elle l’accomplit en 93 et en 94, puissent les lecteurs s’en informer dans un chapitre émouvant de Carlyle. Mais au-dessus de la terreur s’élevèrent encore les „ grand s terrorristes“, monstres échappés de l’enfer, les Fouché, Collot, Couthon à Lyon, les Saint- André à Brest, Maignet à Orange, Lebon (homonyme d’un Lebon moderne tout aussi horrible) à Arras et Carrier à Nantes; ces „merveilles de runivers“ (selon l’expression
9 Maton de la Varenne. „Ma résurrection" ibidem P. 135—136.
2) Abbé Sicard „Pelation adressée à un de ses amis“ ibid. P. 98—103.
3) Th. Carlyle „La Révolution française‘‘ Halle 1899. T. II, P. 196. — Mercier vit saillir un pied d’un monçeau de cadavres. „Je vis ce pied" dit il, Je le reconnaîtrai au grand jour de la justice" („Le nouveau Paris" Paris Uün T. VI S. 21).
4) La guillotine, dont on attribue à faux l’invention au médecin Joseph Jgnace Guillotin (1738—1814), était déjà comme au moyen âge. La machine pour décapiter de la révolution française avait été construite suivant les idées du chirurgien Louis par le mécanicien allemand Schmitt, et fut placée pour la première fois en avril 1792 sur la place de Grève. Comp. G. Korn „Jos e ph - Jgn ac e Guillotin“ Dissertation d’inauguration Berlin 1891. P. 20
^) Th. Carlyle „La Révolution française^ T. II „La Terreur à l’ordre du jour“ P. 358—398.
Dühren, Le Marquis de Sade.
de Carlyle) s’enivrent de „la mort se répandant à flots“, mais ils s’enivrent aussi — de volupté, tout comme les personnages de Sade.
Déjà Brunet a indiqué le pins grand des grands terroristes, Jean Baptiste Carrier comme l’un de ceux qui servirent à Sade de modèles pour les sanglantes peintures de ses romans, et sans lesquels ,,ces derniers n’eussent pas revêtu un caractère si sauvage^.
De nouvelles investigations, surtout le livre du comte Fleury^) ont pleinement confirmé cela. Carrier était un boucher et un bourreau par volupté. 11 organisa à Nantes un „séraü“, où il s’abandonnait avec sa maîtresse et inspectrice générale du harem, nommée Caron, aux orgies les plus révoltantes. Il ,,se rue sur les plaisirs, et la satiété ne vient pas; il faudrait un volume, pour rappeler les orgies auxquels présida le représentant^. Il fit noyer de belles femmes après en avoir joui. Dans son sérail à la Barrière de Eichebourg à Nantes il passait ses nuits, comme le révèle Julien dans une lettre à Eobespierre, en compagnie de ,,femmes et de ses „roués‘‘ ordinaires: Lamberty, Lavaux, Eobin“. La Caron était la directrice de ces orgies. Après qu’on eut guillotiné à Nantes au point que „le bourreau se fatiguait^, on se mit à fusiller dans la plaine de St. Maure „des enfants et des femmes avec des enfants à la mamelle^, environ cent vingt, et quatre cents hommes à peu près, jusqu’à ce qu’on se lassa aussi de cette méthode, et qu’on passa aux „noyades‘^, „devenues fameuses pour tous les temps^^
q „Les Crimes de ramour‘' Bruxelles 1881. P. 262.
q Comte Fleury „Les grands Terroristes.“ Carrier à Nantes (1793 — 1794) Paris 1894. Surtout page 197 — 202.
On partait dans des bateanx plats nommés „gabarres‘‘ au milieu des ténèbres de la nuit. Quatre-vingt-dix prêtres se trouvent sur la barque, qui soudain à un signal donné coule à fond. „La sentence de la déportation^, écrit Carrier, „a été exécutée sous forme de déportation verticale. “ Une deuxième noyade de 138 personnes suit bientôt. Et ensuite, on eut recours à des bâtiments munis de fonds à soupape, s’ouvrant subitement, et quand dans leur angoisse les malheureux fourraient leurs doigts aux lucarnes, le hideux Grandmaison, l’adjudant de Carrier, les faisait trancher Q. On jetait aussi les victimes dans l’eau, les mains liées on faisait pleuvoir des balles au dessus de cette partie du fleuve, jusqu’à ce que le dernier de ceux qui se débattaient dans l’eau fût englouti. Plusieurs témoins affirment qu’on déshabillait souvent les femmes complètement, qu’on jetait à l’eau de petits enfants, répondant aux mères, qui se lamentaient: „Ce sont des louveteaux, qui deviendraient des loups. “ On attache hommes et femmes par couples, et on les jette dans les flots. Ce sont les „mariages républicains, “ qui resteront fameux pour tous les temps. Et lorsque le fleuve repousse les cadavres vers les rives, et que les corbeaux et les loups se précipitent avec avidité sur cette proie. Carrier s’écrie: „Quel torrent révolutionnaire Il fait nuit. C’est alors que ce Néron de la révolution quitte son sérail, accompagné de ses maîtresses et de ses acolytes, „en joyeuse compagnie." Il allait regarder l’horrible spectacle et, „la noyade faite, il passait les nuits en orgies bacchiques avec des femmes et ses „roués" ordinaires." Voilà ce que rapporte l’histoire. Elle nous dit encore qu’il y eut vingt-cinq noyades et que 4860 personnes en tout périrent 1) Comte Fleury 1. c. P. 121.
noyées dans les flots, dont un grand nombre d’enfants au dessous de 15 ans i).
Cela se passa dans les ténèbres, mais „C0 sera jugé un jour en plein soleil, et la mémoire s’en conservera tout, le long des siècles. “ (Carlyle.)
Et chose étrange! Ce „grand terroriste^ ne parle-t-il pas dans sa lettre à la convention du 8 frimaire 1793tout comme Sade et dans les mêmes termes dont se sert, si souvent ce dernier, ne dit-il pas „qu’après l’institution de l’apostolat de la raison au milieu de la révolution, tous les préjugés, toutes les superstitions et le fanatisme, disparaitront devant le „flambeau de laphilosopliie?“' Est-ce un hasard ?
A Lyon, où réside Collot-d’Herbois, des rigolesrouges coulent sur la place des Terreaux, le Khône charrie sur ses flots des cadavres mutilés. Deux cents neuf condamnés sont conduits sur l’autre côté du fleuve, pour être tués sur la Promenade des Brotteaux à coups de. mousquets et de canons. C’est „un carnage trop horrible pour être décrit par des mots, si horrible que même les gardes nationaux détournent leurs regards en tirant.
Il faut le dire qu’il n’y eut pas d’époque où le meurtre ne fût passé à tel point en habitude que pendant la période de 1792 à 1794. On vit se former, en quelque sorte comme concurrents de la guillotine, des bandes de meurtriers, p. ex. les fameux „Jéhus“, et les bandes du Soleil, qui répandaient la „ terreur blanche “ dans la. France méridionale. Le nombre d’hommes mis à mort.
9 Comte Fleury 1 c. P. 175.
9 A propos des prêtres, Carrier employa à peu près, les mêmes expressions obscènes dont Saae fait usage en parlant d’eux. Ainsi il dit en parlant de soixante prêti es condamnés à Angers: „Pas tant de mystère, f . . . . tous ces> bougres-là à reau“ (FleuryT. c. P. 112).
3) Carlyle „La Révolution française-‘ II P. 374.
durant tout ce temps, soit par la guillotine, soit autrement, formeraient une légion. A commencer par le roi et par la reine, jusqu’au savetier Simon, tous devaient passer par là. Et le mot du sinistre Saint-Jus t, que „les révolutionnaires ne peuvent trouver la paix que dans la tombe“, se réalisa. La révolution dévora comme Saturne ses propres enfants (Vergniaud).
Dans les prisons, des femmes captives furent violées par les geôliers (Madame Koland dans ses Mémoires); avec les cheveux des femmes guillotinées on fabriquait des perruques blondes, et â Meudon il existait suivant Mont gaillard une tannerie, où l’on travaillait la peau humaine, les peaux des guillotinés qui valaient la peine d’être utilisées, et dont on faisait d’excellent cuir pouvant se laver, destiné pour des culottes et pour divers autres objets. La peau des hommes surpassait celle des chamois pour la solidité' tandisque celle des femmes n’était presque bonne à rien, le tissu en étant trop lâche. i)
Mais voici venir la fin de la terreur. Elle lève la tête encore une dernière fois au prairial de l’an 1794 et dans les premiers neufs jours du thermidor dans toute sa terrible grandeur. Mille quatre cents personnes furent guillotinées en un mois. Qui pourra lire sans frémir la liste des noms innombrables des infortunées victimes des jours du thermidor que nous communique Houssaye dans un tableau, émouvant par ses effets dramatiques.^) U n nom resplendit parmi tous les autres (le 7 thermidor): André Chénier.
1) Cari y le „La Révolution française^ T. II. P. 402. — Pour la rareté du fait je remarque, qu’il existe à Paris un exemplaire de „La Philosophie du Boudoir", édition de Londres 1795. 2 vols „relié en peau humaine, rel. signée Lortic".
2) Arsène Houssaye „Notre-Dame de Thermidor". Paris 1866. P. 361—368.
La sainte guillotine va tous les jours !
Mais enfin le neuf thermidor vient et met un terme au règne de la terreur en renversant le puissant E o b e s pierre, jour que Marie Joseph Chénier acclama avec allégresse et enthousiasme dans son sublime „Hymne du 9 thermidor^ :
Salut, neuf thermidor, jour de la délivrance:
Tu vins purifier un sol ensanglanté:
Pour la second fois tu fis luire à la France
Les rayons de la Liberté!