‹ Le marquis de Sade et son tempsChapitre 39 sur 82 · La Jeunesse du Marquis · texte numérisé non relu

La Jeunesse du Marquis

A sa sortie du collège, le marquis de Sade entra dans le régiment des chevau-légers, devint ensuite sous-

P. Fraxi 1. c., p. 39.

2) J. Janin 1. c. r. 331.

lieutenant du régiment royal, lieutenant des carabiniers et enfin capitaine d’un régiment de cavallerie, à la tête duquel il prit part en Allemagne à la guerre de sept ans. Selon La c roix, il ne revint à Paris qu’en 1766;^) alors son père qui avait à lui reprocher „diverses f redaine s“, essaya de le marier. Marciat a prouvé que Sade était déjà de retour à Paris en 1763. Dans la collection d’autographes de Michelet de Bordeau, vendue à Paris en mai 1880, se trouvait aussi une lettre du marquis de Sade, datée de Vincennes du 2 novembre 1763, où le 17 mai de la même année est indiqué comme la date de son mariage. En faveur de cette année Marciat fait encore valoir la circonstance que l’aîné des fils du marquis, Louis Marie de Sade, devint lieutenant dans le régiment Soubise en 1783. Si ce dernier avait été né seulement en 1767, il eût été lieutenant à 16 ans. Le retour du marquis de Sade et son mariage eurent donc lieu en 1763.

L’histoire de ce mariage a été racontée d’une manière très-détaillée par le bibliophile Jacob d’après les renseignements d’un contemporain, nommé Lefébure.^) Marciat incline à attribuer à ce mariage une grande importance au point de vue psychologique, parce qu’il expliquerait la déviation morale du marquis de Sade. Nous ne pouvons pas nous ranger à cette opinion. Quelque influence que l’événement que nous allons décrire ait eu sur Sade sous ce rapport: sa dépravation morale existait déjà auparavant. A son retour à Paris, son père lui reprochait déjà certains ,, péchés de jeunesse^. Personne

Ù P. Lacroix 1. c. P. 137.

Marciat 1. c. P. 187—188.

3) P. Lacroix 1. c. P. 137—139.

îi’a songé jusqu’à présent que le marquis de Sade prit part à la guerre de sept ans pendant toute sa durée, et fut sûrement atteint par la ,, terrible démoralisation, transplantée et entretenue en Allemagne par la présence ■de l’armée française‘‘, démoralisation dont parle aussi Casanova dans ses mémoires. Puis, le père voulait marier son fils pour le soustraire à la vie vicieuse qu’il menait, comme tous les récits le font clairement ressortir. Quant à l’opinion d’Eulenburg que „raltération pathologique‘‘ dans la nature de Sade se serait développée à l’âge de 26 ans, elle n’est pas non plus tout à fait ■exacte, puisque, comme nous le verrons, il fut mis en prison déjà en 1763 pour plusieurs „débauches‘‘, qui partant ne pouvaient être entièrement inoffensives. Nous avons lieu de supposer que le penchant de Sade aux débauches sexuelles se développa chez lui par suite de la vie des camps et fut encouragé par les mille exemples dont il était entouré, sans que nous ayons besoin de songer à l’apparition soudaine d’un état mental pathologique.

Monsieur de Montreuil, président delà „ Cour des aides“, lié au père du marquis de Sade par une longue et intime amitié, avait deux filles, l’une âgée de vingt ans et l’autre de treize, toutes deux également jolies et bien élevées, mais différentes de caractère et d’extérieur. L’aînée, une brune aux cheveux noirs et aux yeux foncés, avait le port majestueux, était très-pieuse mais sans „ passion du coeur“ (?). La cadette, une blonde aux yeux bleus, déjà toute formée malgré sa jeunesse, était très- intelligente,

J. Scherr „Histoire de la civilisation et des moeurs ■en Alleinagne“ 9ine édit. Leipzig 1887, p. 449.

2) A. Eulenburg ,,Le Marquis de Sade“ 1. c. P. 514. Kemarque.

„trune douceur et d’un charme angéliques", mais néanmoins une nature passionnée.

Il fut convenu entre les deux pères que le marquis de Sade épouserait la fille aînée. Un étrange hasard voulut que celui-ci rencontrât à sa première visite dans la maison du président de Montreuil seulement la fille cadette, l’aînée étant malade. Il devint aussitôt éperdu de la première , qui, grâce à l’enthousiasme du jeune homme pour la musique, s’empara de lui particulièrement par son beau chant et par son jeu de harpe merveilleux. Lorsque Sade, à sa nouvelle visite, fit connaissance de la soeur aînée, il n’éprouva pour elle que de l’antipathie, et déclara qu’il désirait épouser la cadette. Mais le président refusa de donner son consentement, et le comte de Sade fit choisir à son fils ou de soumettre à sa volonté, ou de partir sur-lechamp pour l’armée avec la perspective d’être déshérité et abandonné à son sort. De cette façon, le marquis,, dont l’appel au coeur de la mère des deux jeunes personnes ne rencontra qu’une „réponse froide et héroïque",, fut forcé d’épouser l’aînée des soeurs. Déjà alors, la cadette rendait à Sade amour pour amour, et avait vainement essayé d’attendrir par des prières et par des larmes le coeur de ses parents. Lacroix expose en détail comment Sade se maria avec l’aînée des soeurs,, qui lui était peu sympathique, ayant déjà pris d’avance la ferme résolution de commettre aussitôt un adultère avec la cadette, et comment peut-être déjà alors il aurait agi de connivence avec cette dernière. Madame de Montreuil, qui dès l’abord avait pénétré le caractère de son gendre, envoya sa fille cadette dans un couvent, pour prévenir un scandale imminent.

On peut laisser indécis si cette histoire a été la cause principale de la démoralisation du marquis de Sade\ comme le veut Marciat. Mais elle nous explique à coup sûr la haine du mariage que nous rencontrons dans tous les écrits de Sade. Mais que sa femme, à laquelle Lacroix attribue un certain manque de sensibilité, ne lui fournit certes jamais de motifs pour une pareille haine, ceci ressort des „Lettres inédites de la Marquise de Sade“, publiées cette année par Paul Ginisty, lettres qui sont fort instructives pour Phistoire de ce mariage et pour la compréhension du caractère du marquis de Sade.^) Elle montre dans ces lettres une âme désintéressée, fidèle, attachée avec passion à son époux, et qui ne cesse, pleine d’ardeur, de penser à lui, de s’occuper de ses besoins et de prier pour lui, même quand il répond à tant d’attachement — comme cela lui arrive ordinairement — par des paroles blessantes et de vils soupçons. Cette femme, qui fut témoin de la vie vicieuse de son mari, des scandales qui en résultaient, ne se lassa jamais de l’aimer tendrement, lui vint en aide lors de son évasion d’une prison, et lui rendit pendant sa captivité les milles services qu’un amour dévoué est seul capable de rendre. Ceci est réellement un signe que le marquis de Sade possédait un je ne sais quoi qu’il nomme lui-même „les délices du vice“ et qui attirait irrésistiblement toutes les femmes. Comment lui-même paya cet amour, Ginisty nous le fait voir en détail. Nous n’en donnons qu’un échantillon. Une fois, sa femme lui écrit: „Tu dois connaître le monde bien mieux que mois. Décide ce que tu veux. Je ne veux être dans

ï) Paul Ginisty «Lettres inédits de la Marquise de Sade“ (La Grande Revue 1899 Nr. 1, P. 1 — 31.

tout cela que la gaine par laquelle passeront tes ordres. Tu sais que tu peux compter sur moi comme ta meilleure amie et la plus tendre de toutes." Sade écrivit sur la marge de cette lettre: „Peut-on mentir aussi impudemment ? 1)

En vue des rapports qui régnaient entre les deux époux, on ne saurait s’étonner de ce que le marquis de Sade, après avoir tâché vainement de découvrir le lieu de retraite de la jeune demoiselle de Montreuil, se précipita, suivant Lacroix^), déjà dès la première année de son mariage dans un tourbillon de débauches effrenées, gaspilla sa santé et sa fortune avec l’aide des plus fameux roués de son temps, et devint le „ coryphée des orgies parfumées" du duc deFronsac et du prince de Lamhalle, mais ne dédaigna pas non plus de s’unir à des laquais dans de dégoûtantes saturnales. Initié aux „mystères des petites maisons et des bordels", il cherchait à surpasser ses compagnons à inventer de nouvelles jouissances de plus en plus raffinées. C’est à cette époque qu’au dire d’un auteur allemand, le marquis de Sade aurait été l’arrangeur des orgies du Parc-aux-cerfs ^), fait qui n’est pas prouvé dans l’histoire, mais qui a pour soi une certaine vraisemblance. Déjà quelques mois après son mariage, Sade, qui n’avait alors que 23 ans, fut emprisonné à Vincennes pour avoir commis de grands excès dans une „ petite maison". Dans une lettre du 2 novembre 1763 il prie qu’on avertisse sa femme de son]^arrestation, mais qu’on lui en cache la cause, et il exprime le désir de voir un prêtre. Il termine sa lettre

q P. Ginisty 1. c. P. 17.

3) ^Justine und Juliette^ P. 33—34.

par les mots: „Tout malheureux que je me trouve ici^ Monsieur, je ne me plains point de mon sort, je méritais la vengeance de Dieu, je l’éprouve; pleurer mes fautes, détester mes erreurs est mon unique occupation." Peutêtre Marciat a-t-il raison en présumant que cette lettre, adressée au gouverneur de la prison, a été écrite sous l’inspiration d’un sentiment hypocrite.

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