L’Affaire Keller (le 3 ayril
Nous possédons sur cette affairé divers renseignements. Les plus importants sont ceux que nous donne madame
Marciat 1. c. P. 190.
Du Deffaiid dix jours après l’événement dans une lettre adressée à-Horace Walpole, poète et homme d’Etat anglais.^) Elle écrit à ce propos: „I1 vaut bien mieux conter des histoires; en voici une tragique et bien singulière. Un certain comte de Sade, neveu de l’abbé auteur de Pétrarque, rencontra, le mardi de Pâques, une femme grande et bien faite, âgée de trente ans, qui lui demanda l’aumône; il lui fit beaucoup de questions, lui marqua de l’intérêt, lui proposa de la tirer de sa misère, et de la faire concierge d’une petite maison qu’il a auprès de Paris. Cette femme l’accepta; il lui dit d’y venir le lendemain matin l’y trouver; elle y fut; il la conduisit d’abord dans toutes les chambres de la maison, dans tous les coins et recoins, et puis il la mena dans le grenier; arrivés là, il s’enferma avec elle, lui ordonna de se mettre toute nue; elle résista à cette proposition, se jetta à ses pieds, lui dit qu’elle était une honnête femme; il lui montra un pistolet qu’il tira de sa poche, et lui dit d’obéir, ce qu’elle fit sur-le-champ, alors il lui lia les mains, et la fustigea cruellement; quand elle fut toute en sang, il tira un pot d’onguent de sa poche, en pansa ses plaies, et la laissa. Je ne sais s’il la fit boire et manger, mais il ne la revit que le lendemain matin; il examina ses plaies, et vit que l’onguent avait fait l’effet qu’il en attendait; alors il prit un canif, et lui déchiqueta tout le corps; il prit ensuite le même onguent, en couvrit touts les blessures, et s’en alla. Cette femme désespérée se démena de façon qu’elle rompit ses liens, et se jeta par la fenêtre qui donnait sur la rue; on ne
„Lettres de la Marquise Du Deffand à Horace M'alpole depuis comte d’Orford, écrites dans les années 1766 à 1780 etc.“ Nouv. éd. corrigée Paris 1812, T. I. P. 225—227; 228—229 (Lettre 46 du 12. et 13. Avril 1768).
dit point qu’elle se soit blessée en tombant; tout le peuple s’attroupa autour d’elle; le lieutenant de police a été informé de ce fait;, on a arrêté M. de Sade; il est, dit-on, dans le château de Saumur; l’on ne sait pas ce que deviendra de cette affaire, et si l’on se bornera à cette punition, ce qui pourrait bien être, parce qu’il appartient à des gens assez considérables et en crédit; on dit que le motif de cette exécrable action était de faire l’expérience de son onguent. — Voici la tragédie, tâchez de vous en distraire. “ Le jour suivant (le 13 avril) madame Du Deffand écrit: „Depuis hier, j’ai appris la suite de M. de Sade. Le village où est sa petite maison, c’est Arcueil; il fouetta et déchiqueta la malheureuse le même jour, et tout de suite il lui versa du baume dans ses plaies et sur ses écorchures; il lui délia les mains, l’enveloppa dans beaucoup de linges, et la coucha dans un bon lit. A peine fut-elle seule, qu’elle se servit de ses bras et de ses couvertures pour se sauver par la fenêtre; le juge d’Arcueil lui dit de porter ses plaintes au procureur général et au lieutenant de police. Ce dernier envoya chercher M. de Sade, qui, loin de désavouer et de rougir de son crime, prétendit avoir fait une très belle action, et avoir rendu un grand service au public par la découverte d’un baume qui guérissait sur-le-champ les blessures; il est vrai qu’il a produit cet effet sur cette femme. Elle s’est désistée de poursuivre son assassin apparemment moyennant quelque argent; ainsi il y a tout lieu de croire qu’il en sera quitte pour la prison. “
Cette relation doit être déclarée la plus authentique, parce qu’elle fut écrite immédiatement après l’événement et que la marquise Du Deffand était exactement informée là-dessus, comme le prouve la seconde
lettre. Les autres récits de ce remarquable incident diffèrent tellement les uns des autres, que Marciat en déduit avec raison qué l’attentat proprement dit commis sur la Keller est par là plutôt obscurci qu’élucidé. — Jules Janin^) raconte que le marquis de Sade possédait à Arcueil une petite maison, soigneusement cachée dans un grand jardin au milieu des arbres, où il célébrait souvent ses orgies. La maison était pourvue de doubles volets et matelassée à l’intérieur, de façon qu’on ne pouvait rien entendre dehors de ce qui se passait au dedans. Le soir d’un jour de Pâques, le 3 avril 1768, son valet de chambre, qui était en même temps son confident^ lui avait amené deux vulgaires filles de joie, et le marquis lui-même, en se rendant à Arcueil à la fête nocturne projetée, avait rencontré une pauvre femme. Rose Keller, veuve d’un certain Valentin, qui sans doute cherchait à gagner son pain comme prostituée. Sade l’aborda, lui promit un souper et un gîte pour la nuit, la traita avec douceur et tendresse, et la décida à monter dans un
fiacre pour se rendre avec lui à Arcueil. Arrivé à sa
maison retirée et faiblement éclairée, le marquis la fit monter au second étage, où, devant une table richement servie, se trouvaient assises les deux filles publiques, couronnées de fieurs et à demi ivres. Là, elle fut
bâillonnée, entièrement déshabillée, fouettée jusqu’au sang par les deux hommes, jusqu’à ce que la malheureuse ne fût plus qu’une plaie, après quoi l’orgie avec les deux
filles de joie commença. — Puis vient la description de la fuite de la Keller, de l’attroupement, de l’arrestation des malfaiteurs, qu’on trouva ivres morts au milieu „du vin et du sang“.
q J. Janin 1. c. p. 348.
Eulenburgi) donne la même description et trouve dans cette scène „le fait singulier d’une combinaison de volupté et de cruauté, qui, du reste, ne correspond pas entièrement à ce qu’on est convenu de nommer „sadisme“ dans un sens plus restreint du mot, en tant que l’accomplissement d’actions crnelles ne poursuivait pas dans ce cas un but absolu, mais devait servir principalement d’acte préparatoire, destiné à stimuler l’effervescence voluptueuse: car la flagellation de Eose Keller avait selon toute apparence le but d’amener chez Sade la disposition d’âme appropriée au commerce sexuel avec les deux filles.
Dans son article, paru en 1837, Lacroix raconte seulement^) que la Keller fut fouettée dans certaines circonstances obscènes, que madame Du Deffand n’osa pas décrire dans ses lettres à Horace Walpole, mais que les „femmes les plus prudes se faisaient raconter, sans rougir, à l’époque où cette affaire eut tant d’éclat.“^) Plus tard, en 1845, il ajouta qu’on avait fait à la Keller des incisions dans la peau avec un canif, en usant de cire d’Espagne pour rattacher les lambeaux de cette peau sanglante ^).
Eétif de la Bretonne, d’un autre côté, qui connaissait le marquis de Sade depuis 1768, donne dans les „Nuits de Paris“ (194me Nuit. P. 2569) une tout autre version de cette histoire de la „ femme vivante disséquée “. Le marquis de Sade, ayant rencontré la Keller sur la Place des Victoires, l’emmena à sa maison, la fit entrer dans une „ salle d’anatomie, où une grande
^ 9 Bibliographie et Iconographie de tous les ouvrages de Rétif de la Bretonne P. 418. — Là, on trouve aussi le récit de Rétif.
Dühren, Le Marquis de Sade.
quantité de monde s’était rassemblé pour assister à la vivisection de la Keller. „Que fait cette malheureuse sur la terre ?“ dit le marquis d’un ton grave, „elle n’y est bonne a rien; il faut qu’elle nous serve à pénétrer tous les mystères de la structure hum aine. “ On l’attacha sur la table à dissection; le marquis examina en qualité de prosecteur toutes les parties de son corps, et annonça à haute voix les résultats que la dissection démontrerait. Quand la femme se mit à jeter les hauts cris, la société se rétira pour éloigner les domestiques avant le commencement de la dissection. Sur ces entrefaites, la femme restée seule réussit à se délivrer de ses liens et à s’évader par la fenêtre. Dehors elle raconta qu’il y avait dans la salle trois cadavres, l’un deux n’ayant que les os, un autre disséqué et mis dans un grand tonneau et le troisième, celui d’un homme, encore tout frais.
A juger d’après ce récit, Eose Keller aurait été la victime d’une mystification indécente et horrible.
Enfin, il existe encore une troisième relation, celle de Brierre de Boismonti), que Marciat met en rapport avec l’affaire Keller, mais que nous tenons pour un cas à part. Brierre deBoismont apprit cette histoire d’un ami, qui avait connu personnellement le marquis de Sade, et qui racontait sur son compte que pendant un entretien roulant sur des aventures galantes „ses yeux s’injectaient de sang et prenaient une expression sinistre et féroce
Cet autre cas est raconté de la manière suivante. Peu d’années avant la révolution, dans une rue déserte
b Remarques médico-légales sur la perversion de l’instinct génésique" dans la Gazette médicale de Paris, Nr. 29 du 21. juillet 1849. P. 559— 5G0.
de Paris, des passants entendirent sortir du rez-de-chanssée d’nne maison un faible gémissement. Ils pénétrèrent dans la maison par une petite porte, et trouvèrent dans une chambre une jeune femme complètement nue, pâle nomme cire, attachée sur une table. Le sang ruisselait de deux coupures, pratiquées aux bras comme pour la saignée; les seins laissaient voir de légères incisions, d’où découlait un liquide sanguinolent. Les parties génitales, qui montraient j)lusieurs incisions, étaient „baignhes de sang“. Quand l’infortunée se fut remise du grand épuisement où elle était, elle raconta qu’elle avait été attirée dans cette maison par le fameux marquis de Sade. Après le souper, il l’avait fait saisir par ses gens, déshabiller et attacher sur une table. Un individu lui avait ouvert les veines avec une lancette, et pratiqué de nombreuses incisions sur diverses parties du corps. Puis, tous les autres spectateurs s’étant retirés, le marquis avait satisfait sur elle sa convoitise sexuelle. Il prétendit qu’il n’avait pas eu l’intention de lui faire aucun mal; mais comme elle n’avait cessé de crier, il s’était levé brusquement et était allé rejoindre ses gens.i) Suivant Brierre de Boismont, cette affaire fut étouffée, la femme en question ayant reçu une certaine somme de dédommagement.
L’affaire K elle r eut aussi pour Sade un dénouement relativement très-favorable. Il fut emprisonné d’abord uu château de Saumur, ensuite transféré au fort de Pierre- Encise à Lyon, mais mis en liberté au bout de six semaines, après avoir payé à Kose Keller une indemnité de cent louis.
q Ce cas nous montre Sade lui-même dans le rôle d’un modèle du comte Gernande, que nous rencontrons dans „Justine“, ^t qui se distingue par sa manie des saignées.
Après cela, il continua sa vie dissolue dans les sphères inférieures du monde théâtral et littéraire, fréquenta les gens de la plus mauvaise réputation, se créa un entourage de filles publiques, et donna libre cours à tous ses instincts pervers. Monsieur de Montreuil obtint finalement un ordre de police qui reléguait le marquis de Sade à son château La Coste en Provence, où il fit connaître ses vices à la noblesse qui résidait dans les environs, secondé par une actrice (probablement 1 a B e a u v o i s i n du Théâtre- Français). Sa femme, qui lui avait demandé la permission de venir au château de Saumane pour être près de lui, commis l’imprudence de lui annoncer que sa soeur, sortie depuis peu du couvent, l’y accompagnerait. Sade, qui n’avait pas abandonné l’idée de posséder cette soeur, affecta toutefois pour elle devant sa femme une indifférence complète. Mais à la première occasion où il se trouva en tête à tête avec son amante, il tomba à ses pieds et jura qu’il n’avait jamais aimé qu’elle, assurant que tous ses délits avaient été la conséquence de cet amour malheureux. Il menaça de mettre fin à ses jours, si elle ne l’exauçait pas, et devina d’après le langage muet de ses regards que la jeune fille se rendait tacitement à ses supplications. Il conçut donc, selon Lacroix, le projet de commettre un forfait particulier et de feindre une tentative de suicide devant sa belle-soeur, afin de la décider par là à fuir avec lui.^) L’exécution de ce projet a acquis dans l’histoire une célébrité sous le nom du