Scandale de Marseille (POrgie aux bonbons cantharidës
Les Mémoires secrets de Bachaumont contiennent sous la date du 25 juillet 1772 le rapport suivant:^) „Oni
9 P. Lacroix 1. c. P. 142.
2) Marciat 1. c. P. 194.
écrit de Marseille que M. le comte de Sade, qui fit tant de bruit en 1768 pour les folles horreurs auxquelles il s’était porté contre une fille, sous prétexte d’éprouver des topiques, vient de fournir dans cette ville un spectacle d’abord très plaisant, mais effroyable par les suites. Il a donné un bal où il a invité beaucoup de monde et dans le dessert il avait glissé des pastilles au chocolat si excellentes que quantité de gens en ont dévoré. Elles étaient en abondance et personne n’en a manqué, mais il y avait amalgamé des mouches cantharides. On connaît la vertu de ce médicament; elle s’est trouvée telle, que tous ceux qui en avaient mangé, brûlant d’une ardeur impudique, se sont livrés à tous les excès auxquels porte la fureur la plus amoureuse. Le bal a dégénéré en une de ces assemblées licencieuses si renommées parmi les Komains : les femmes les plus sages n’ont pu résister à la rage utérine qui les travaillait. C’est ainsi que M. de Sade a joui de sa belle-soeur, avec laquelle il s’est enfui, pour se soustraire au supplice qu’il mérite. Plusieurs personnes sont mortes des excès auxquels elles se sont livrées dans leur priapisme effroyable et d’autres sont encore très incommodées.^
Cet exposé est écrit évidemment dans un langage exagéré. Suivant Lacroix^), qui tenait ce fait d’un témoin authentique, la chose se serait passée de la manière suivante. Le marquis de Sade se rendit avec un domestique à Marseille. Il s’y pourvut de bonbons cantharidés, qu’il distribua dans une maison publique. Une fille sauta par la fenêtre et se blessa mortellement. Les autres s’abandonnèrent demi-nues aux plus infâmes excès, même en présence du public accouru en foule
y Lacroix 1. c. P. 143.
aussitôt. Deux filles moururent par suite de l’empoisonnement et des lésions occasionnées pendant le tumulte. Sade se fit envoyer par un membre du parlement une lettre, l’avertissant de la sentence qui le menaçait. Il montra cette lettre à sa belle-soeur, s’accusa d’être un monstre, et fit mine de vouloir se suicider. Mademoiselle d e Montreuil le conjura de fuir, et lui la détermina à l’accompagner. Ils partirent ainsi une heure après.
Suivant la „Biographie universelle^, ce récit serait également inexact, nul cas de mort n’étant survenu, et seulement quelques personnes ayant été „légèrement indisposées. “
Kétif de la Bretonne déplace le lieu de l’action à Paris, dans le faubourg Saint-Honoré. Là, se sont des paysans et des paysannes qui mangent les fatals bonbons. Ce qui est important à faire remarquer c’est que selon Kétif, qui toute sa vie nourrit une haine implacable pour le marquis de Sade, personne ne mourut des suites de cette orgie.
C’est donc* un fait avéré que ce scandale ne causa pas de cas mortels. A coup sûr, Marseille vit aussi plus d’une fois de semblables scènes, car on a souvent fait remarquer la vie extravagante qui y régnait sous l’ancien régime.^)
Le marquis de Sade, ainsi que son valet de chambre, fut condamné en contumace à mort par le parlement à Aix, le 11 septembre 1772, pour crime de sodomie et d’empoisonnement.
1) P. L. Jacob ^Bibliographie etc.“ P. 420.
2) „Marseille à la fin de l’ancien régime“ par F. Bol lieu le, Marseille 1896 P. 49.
La dureté de cet arrêt est attribué au chancelier Maupeou, qui désirait faire un exemple. i) D’ailleurs, après six ans il fut cassé le 30 juin 1778, et le marquis fut condamné à une amende de 50 francs, ou même suivant la „Biographie des Contemporains^ à une exhortation de la part du premier président du tribunal.
En attendant, il s’était enfui avec sa belle-soeur en Italie, où il mena avec elle une existence paisible et honnête, jusqu’au jour où elle lui fut enlevée par une mort subite après une courte mais violente maladie; à la disparition de son bon ange il retomba de nouveau dans ses anciennes habitudes de débauches.'-^) Il fut bientôt arrêté dans le Piémont et incarcéré dans le fort Miolans d’où, après six mois de détention, il s’évada avec l’aide de sa femme la nuit du 1er au 2 mai 1773. Il laissa à l’adresse du gouverneur, monsieur de Launay, une lettre ironique, se réunit en Italie à sa femme, qu’il quitta du reste bientôt pour une maîtresse. C’est celle-ci et non sa belle-soeur, comme le suppose à faux Eulenburg,^) qui fut le modèle de Juliette. Il rentra en France en 1777."^)