Analyse de „Juliette
La „Prospérité du vice“ forme le sujet de „Juliette“y roman en six tomes, représentant dans l’édition de 1797, qui réunit les deux ouvrages en un tout, une continuation et un complément de „Justine“, et dépeignant le triomphe du vice dans des tableaux d’un caractère vraiment infernal.
Justine et Juliette sont, ainsi que nous l’avons déjà dit, élevées au couvent de Panthémont, d’où sortent depuis bon nombre d’années „les femmes les plus jolies et les plus impudiques de Paris. Madame Delbène est depuis cinq ans abbesse de ce couvent; c’est une tribade de trente ans, qui initie Juliette et son amie Euphrosine,. âgée de quinze ans, qui plus tard entre dans un bordel,^ à tous les mystères de l’amour lesbique. Elle a „le tempérament le plus actif“, 60000 livres de rente, et sc distingue par une „ délicieuse perversité. “ Elle développe devant des jeunes filles de huit à quinze ans son système de philosophie matérialiste et antimorale, a étudié Holbach et La Mettrie, définit la conscience un „préjugé, implanté par l’éducation “, parle des fluides nerveux et électriques, d’existence objectives, de Dieu, de l’âme etc. Elle arrange de grandes scènes de tribadie, auxquelles prennent part
madame de Volmar „la plus voluptueuse^^ amie de Delbène, véritable virago, la Saint-Elme, âgée de dix-sept ans, Elisabeth et Flavie, âgées de treize et de dix-huit ans, ainsi que Juliette. Toutes ont dans le monde la réputation de jeunes filles chastes et modestes. Là, elles excellent dans une „indécence énergique Avec cela, la virginité est soigneusement sauvegardée. Mais plus tard, Juliette est déflorée par la Delbène au moyen d’un godmiché; et là-dessus, toutes la compagnie descend nuitamment, en traversant un tombeau de l’église, dans les catacombes du cloître. Là, se trouve une salle peu élevée, pourvue de soupiraux, artistement décorée, où Laurette, âgée de douze ans, doit subir sa défloration; à ses côtés se tiennent deux moines, l’abbé Ducroz, âge de trente ans, grand vicaire de l’archevêque de Paris, à qui particulièrement est confié l’inspection du couvent de Panthémont, et le père Télème, franciscain et confesseur des novices et des pensionnaires du couvent. La Delbène déclare avec une franchise cynique qu’on se rassemble dans cet endroit avec des prêtres pour s’y abandonner à des débauches sexuelles et à des cruautés (horreurs, atrocités), le plus loin possible de la surface terrestre. Là s’accomplissent les grands „forfaits“. Dans les orgies qui se suivent alors, la pédérastie naturelle et l’artificielle jouent entre hommes et femmes un rôle important ; on recommande surtout ce procédé aux filles non mariées, en appuyant cette recommandation par les arguments: point d’enfants, presque jamais de maladies et des plaisirs mille fois plus doux. Juliette est chargée de déflorer Laurette, qui est attachée sur une table avec des courroies; la chose faite, on sert dans une chambre voisine un régal opulent avec les vins les plus fins; la pauvre Laurette doit servir,
tandis que toutes les personnes sont attablées nues. La Volmar manustuprât monachos au dessus d’un bol a puncli; Juliette mingit dans ce même bol, et les autres femmes boivent ensuite de ce mélange. Sur ce, on rentre dans la salle, et la Delbène se livre à la débauche sur le nercueil d’une religieuse, assassinée par elle. Soudain, par ]e vol d’un hibou, toutes les bougies s’éteignent, et l’orgie a une fin.
Après la banqueroute et la mort de ses parents, Juliette est aussitôt renvoyée par la Delbène, qui lui donne le conseil d’entrer dans le bordel d’une certaine Duvergier, où se trouve aussi son amie Euphrosyne. Juliette suit ce conseil et se sépare de sa soeur Justine.
Ainsi, du couvent Juliette passe au bordel, où elle a diverses aventures. Nous avons déjà décrit la situation retirée de ce bordel (P. 129). Juliette y a commerce avec des princes, des gentilshommes, de riches bourgeois etc., elle s’y habille tantôt en dame de la cour, tantôt en grisette, tantôt en „poissarde“, et sait se conformer à toutes les exigences possibles. Elle lie amitié avec Fatime, jeune prostituée de seize ans, qui a pour spécialité de voler ses pratiques, art que lui a enseigné Dorval, un des voleurs les plus fameux de Paris. Celui-ci se fait informer par ces espions sur tous les étrangers nouvellement arrivés à Paris, les fait séduire par ces filles de joie et dévaliser ensuite, lui-même étant en cachette présent à ces scènes dans un état d’intense excitation sexuelle. Il est déjà propriétaire de trente maisons. Une fois, Juliette et Fatime reçoivent l’ordre de dévaliser deux honnêtes Allemands, Scheffner et Conrad, après les avoir grisés avec divers vins. On les dépose ensuite tout nus dans une rue obscure. Dorval, dont la perversité
sexuelle est le cunnilingus post coitum alterius viri, développe dans une longue harangue sa théorie et justification du vol, „de cette pierre angulaire de la société^. Puis, il fait jeter Fatime et Juliette dans une chambre de torture, noire, où il les fait déshabiller par deux valets; lui même leur annonce ensuite dans un état d’extrême surexcitation érotique leur arrêt de mort, qui doit être mis à exécution au gibet dressé à cet effet. Alors, on leur fait subir à toutes les deux une exécution imaginaire. Dorval assouvit sa concupiscence sur les deux, pendant qu’elles sont en syncope, et les fait ensuite ramener nues dans une voiture chez la Duvergier.
Après cela, Juliette est envoyée chez l’archevêque de Lyon à l’abbaye de Saint-Victor à Paris. Ce pasteur des âmes paedicat eam avec l’assistance d’une certaine Lacroix, et se fait à la fin flageller avec des verges par une troisième femme.
Après avoir évité heureusement le péril d’étre infectée par un individu, qui est atteint d’une grave forme de syphilis, et qui se délecte fort à l’idée d’infecter les belles qui se livrent à lui, Juliette fait connaissance d’un certain Noirceuil, riche libertin et scélérat consommé. Celui-ci éprouve le besoin singulier de faire assister ses femmes — et il en est déjà à sa dix-huitième — comme témoins, à toutes ses débauches, et il les force même à lui apporter en cela leur concours. Qui plus est, il lui faut uniquement des vierges. Deux garçons nus doivent battre et piquer sa femme pendant ces orgies. Puis cette dernière doit, également en costume adamique, servir Noirceuil et ses maîtresses au festin qui suit l’orgie.
Noirceuil fait à Juliette un étonnant aveu: „J’ai beaucoup connue votre père, je suis cause de sa banqueroute.
c’est moi qui l’ai ruiné. Maître un instant de toute sa fortune, je pouvais la doubler ou la fair passer dans mes mains; par une juste conséquence de mes principes, je me suis préféré à lui, il est mort ruiné et j’ai trois cent mille livres de rente. Après votre aveu, je devrais nécessairement réparer envers vous l’adversité où mes crimes vous ont plongée, mais cette action serait une vertu : je ne m’y livrerai point, j’ai la vertu trop en horreur. Ceci met d’éternelles barrières entre nous, il ne m’est plus possible de vous voir.“ — Après cette agréable explication de celui qui a perdu son père, Juliette pousse un cri d’allégresse: „Homme exécrable, à quelque degré que je sois victime de tes vices, je les aime ... Oui! j’adore tes principes. — O Juliette, si vous saviez tout! — Ne me laissez rien ignorer — Votre père ... votre mère! ... — Eh bien? — Leur existence pouvait me trahir. . . Il fallait que je les sacrifiasse; ils ne sont morts, à peu de distance l’un de l’autre, que d’un breuvage -que je leur fis prendre dans un souper chez moi.“ — Après cette révélation Juliette s’écrie: „Monstre, Je fé le répète, tu me fais horreur et je t’aime! . . . Le bourreaù de ta famille? — Eh! que m’importe? je juge tout par les sensations; ceux dont tes crimes me séparent ne m’en faisaient naître aucune, et l’aveu que tu me fais de ce délit m’embrase, me jette dans un délire dont il m’est impossible de me rendre compte. L’idée de devenir la putain du bourreau de tous ses parents la plongent dans des délices ineffables. Noirceuil, enchanté d’avoir trouvé une pareille coreligionnaire, la retient chez lui dans sa propre maison. Mais elle continue à fréquenter le bordel de la Duvergier. Celle-ci entretient aussi un pied-à-terre pour des dames distinguées, qui viennent s’y prostituer
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et pour les jeunes filles qui sont toutes plus ou moins atteintes de nymphomanie, et qui partagent leur vie entre le sermon et la messe d’un coté et le bordel de l’autre. Parmi elles se trouvent de nouveau divers types de pathologie sexuelle. La duchese de Saint-Fai, fille d’un membre de parlement, trafique volontiers de son „pucelage antiphysique,“ et une autre femme ne se plaît qu’au commerce avec les prêtres. i) Chaque soir la Duvergier livre k Noirceuil une vierge, qui, en présence de sa femme, des deux garçons et de Juliette, devient la victime de -ses appétits sensuels. Une fois, la Duvergier fait participer Juliette et six autres filles à une orgie chez le millionnaire Mondor. Celui-ci, vieillard décrépit âgé de soixante-six ans, a besoin de mille apprêts pour arriver à ses fins. Il faut lui faire contempler une scène de tribadie exécutée par six filles, l’exciter par des procédés pédérastes artificiels et par une defaecatio in os, pour le rendre propre à exercer lui-même la pédérastie. Juliette enlève à ce monstre atteint d’éréthisme 60 000 francs, mais constate, quand elle rentre à la maison de Noirceuil, qu’elle a été volée à son tour, et cela, par Noirceuil lui-même, qui de son côté impute cette action à la soubrette de Juliette, Gode, et la fait emprisonner à Bicêtre, non sans avoir préalablement célébré cet exploit par une orgie et tenu un long discours sur le crime et sur son utilité. Ensuite Juliette va se réunir, conformément à la commission que lui a donnée la Duvergier à trois modistes, au café de la Porte Saint-Antoin, pour se rendre avec elles chez le duc Dendemar à St.-Maur, dont la manie consiste à flageller des jeunes filles, de préférence celles
Madame flichard ne serait-elle pas le modèle de ce
type ?
qui ne sont pas des prostituées, plaisir pour lequel il paye â ses victimes de fortes sommes. De plus, lacerat digitis cunnum, il entoure le corps de Juliette d’une guirlande d’épines, verse de l’huile brûlante sur les corps nus des quatre jeunes filles. Juliette lui vole aussi une grosse somme d’argent, quitte définitivement la Duvergier et vit une année chez Noirceuil, allant de temps à autre chercher des aventures pour son propre compte, jusqu’ à ce que Lubin, valet de chambre du duc Dendemar qu’elle a volé, l’ayant un jour aperçue, la fait saisir et emprisonner. Mais elle est aussitôt délivrée par Noirceuil grâce a l’intervention du ministre d’Etat Saint-Fond, et poussée à dénoncer l’une de ses compagnes lors de sa visite chez le duc Dendemar comme la véritable voleuse; sur ce, Noirceuil et Juliette s’enivrent de volupté à l’idèe que l’innocente Minette va être pendue pour le vol qu’on lui a imputé. Noirceuil fait part à Juliette que son ami Saint-Fond, charmé de son talent pour le crime, lui fait don d’une somme considérable. Ensuite, il se rendent à un souper chez ce même ministre.
Saint-Fond est un homme de cinquante ans, un débauché faux et cruel, traître et un voleur. Il a préparé de nombreuses „lettres de cachet,^ et plus de *20000 personnes languissent à son instigation dans les forteresses du royaume, personnes dont „pas une, de son propre aveu, n’est coupable. “ Le premier président à mortier d’Albert est aussi présent a ce souper. Puis encore madame Noirceuil, quatre jeunes filles et Juliette. Six garçons nus, coiffés à la manière des femmes, font le service. Chacun des trois libertins a donc deux garçons à sa disposition. D’Albert promet à Juliette une lettre de sûreté, qui doit la protéger contre toute poursuite judiciaire,
quelque crime qu’elle commette, et Saint-Fond lui garantit la même chose, exigeant d’elle en revanche seulement qu’elle le traite toujours avec le respect qui est dû à sa fortune et à son rang, et qu’elle se serve toujours du titre „Monseigneur“ en lui adressant la parole. Il appartient au petit nombre des „grands“ qui éclairent l’univers comme les astres au firmament, sans jamais daigner tenir compte de ce bas monde, bref, il est atteint de la manie des grandeurs et s’imagine être plus que le l'oi: Il hait tout le monde excepté Noirceuil, d’Albert et quelque& autres. Sous le rapport sexuel, non amat anum nisi sordidum, faeces edit atque ejaculatio eius maximo fit cum delirio. Il est tout de même décrit comme t3^pe d’un homme beau, vigoureux et sain. Il est alcooliste. Dans l’orgie qui suit le souper, la femme de Noirceuil est tuée d’une manière affreuse.' On lui arrose tout le corps avec de l’esprit de vîn, et lui plante des bougies allumées in diuuia orifîcia corporis, en sorte qu’elle est couverte de brûlures; on finit par l’empoisonner sous les yeux de toutes les personnes présentes, qui contemplent son agonie, et aux cris d’allégresse de son époux Noirceuil. Ensuite Juliette est choisie par le ministre Saint-Fond pour être l’organisatrice de ses orgies secrètes; elle fait meubler avec l’argent du ministre un grand hôtel dans la rue du faubourg Saint-Honoré, achète un joli bien au-dessus de Sceaux, une „petite maison “ montée voluptueusement à la Barrière-blanche, destinée aux soupers de Son Excellence. Elle est introduite dans la société, et y est admirée comme jeune beauté de dix-sept ans, elle a quatre caméristes, deux gardes de nuit, une femme de ménage, un coiffeur, un cuisinier, deux servantes, trois équipages, dix chevaux, deux cochers, quatre laquais et douze — tribades à sa
disposition . En outre, le ministre, qui pratique l’ empoisonnement sur une grande écli elle, la place à la tête du „département des empoisonnements.^ Il lui expose la nécessité ou se trouve souvent l’Etat de se débarasser dé quelque personnage incommode. Juliette a pour tâche d’empoisonner ces personnes, et on lui adjuge 30000 fiancs pour chaque empoisonnement.
Cela lui fait une rente de 1500000 francs. Pour les victimes des orgies secrètes — car on tue ordinairement trois filles à chaque souper, — et il y a deux soupers par semaine — on lui paye à raison de 20000 francs pièce. Juliette reçoit par conséquent 12 000 livres de rente en fait de revenus personnels, une pension mensuelle de Noirceuil, un million de Saint-Fond pour les frais -Généraux des soupers, des assignations de 20 à 30000 francs pour chaque victime, au total par an 6 734000 francs. Saint- Fond y ajoute encore 210000 „livres de menus plaisirs Certes, il peut le faire aisément, puisque ce n’est pas son argent qu’il dilapide, mais celui de l’Etat. Ainsi, les amusements aux „petits soupers“ et dans les boudoirs voluptueux à la „Barrière-blanche commencent et sont dirigés par Juliette de la meilleure façon. Saint- Fond, qui à ces divertissements, a invité aussi un prince de sang, fait empoisonner son père par Juliette, mène ensuite avec Noirceuil sa propre fille, avec laquelle il a vécu depuis longtemps dans l’inceste, devant le mourant, et ante oculos eius eam paedicat. Noirceuil accomplit la même action. Quelle jouissance pour Saint-Fond! Il s’écrie d’une voix triomphante: „Je parricidais, j’incestais, j’assassinais, je prostituais, je sodomisait!" Puis vient un banquet luxurieux, pendant lequel des bougies allumées inseruntur ano de plusieurs petites filles qui finissent par
succomber aux brûlures. D’autres filles sont mises à la broche et rôties encore vivantes. Juliette exige encore qu’on lui donne pour aide une plus jeune compagne sachant inventer de nouvelles cruautés, et on lui fait faire connaissance de lady Clairvvil, beauté anglaise froide et insensible. Celle-ci, une gourmande adonnée jusqu’à l’excès aux plaisirs de la table, est une tribade passionnée, et professe une hostilité déclarée pour le sexe masculin. Elle n’exerce ses cruautés que sur les mâles. Elle trouve un égal plaisir à souffrir et a administrer la flagellation, chose qu’elle prouve sur-le-champ pendant une orgie tribadique, qu’elle met en scène avec Juliette et quatre autres femmes. Au surplus , Saint-Fond prend à son service le bourreau de Nantes, Delcour, pour l’accomplissement des exécutions secrètes. L’idée d’être en société d’un bourreau véritable procure à Juliette le plus grand délice. Elle se fait flageller par Delcour, qui développe l’idée que c’est surtout le libertinage qui conduit à la cruauté et au crime; en même temps mulier ei cunnilingum facere debet. Après cela, les plus abominables barbaries sont exécutées avec l’assistance de Clairwil et de Delcour. Cloris, parent de Saint-Fond, qui lui doit sa carrière tout entière, est choisi justement pour cette raison comme victime, surtout que sa femme et sa fille n’ont pas cédé aux poursuites lascives de Saint-Fond. Celui-ci a calomnié les deux femmes devant la reine Marie-Antoinette, qui met trois millions (!) à sa disposition pour les faire assassiner. Après que toute la famille a été attirée dans le piège, ils sont forcés de commettre entre eux les plus hideux incestes. Puis, père, mère et enfants sont assassinés l’un après l’autre. Le bourreau et averti de procéder le plus lentement possible en coupant le cou à la fille de Cloris, afin que Saint-Fond, exerçant sur elle la pédérastie, maximam
habeat voluptatem. Juliette a fait draper une salle en noir, dont les nombreuses niches sont occupées par des filles nues. Les têtes des victimes égorgées y sont sus^ pendues, pour être plus tard apportées à la reine. En outre, on fixe aux murs les — fesses! On apporte de nombreux instruments de torture. Une fille Fulvie est rouée. A d’autres on crève les yeux, on fait sauter les dents de la bouche, et on leur brise les membres. Un jeune homme est fourré dans un cylindre creux, garni à l’intérieur de lames tranchantes, et auquel un bourreau imprime un mouvement rotatoire, comme à un moulin à café, ce qui a pour effet de mettre la victime en menus lambeaux.
Quelques jours plus tard Clairwil et Juliette sont attaquées par des parents de Cloris, mais sauvées par Saint-Fond ; à cette occasion, Clairwil et Juliette fusillent, deux hommes en se livrant au coït. Saint-Fond étrangle une fille dans une situation analogue. Faustine et Félicité, Dormon et Delnos, les deux soeurs de madame Cloris et leurs fiancés sont sacrifiés après qu’on s’est repu à un „énorme diner“. Dormon est bâillonné „instantanément“, la Clairwil le déchire avec ses dents, puis il est attaché sur la roue par deux vieilles femmes. Faustine, suspendue par les cheveux au plafond, meurt d’épouvante. Delnos est criblé par Juliette de coups d’épingle i). Félicité est „ empalée “ vivante. Clairwil fait mettre en croix Delnos qui vit encore, comme „Jésus, ce plat coquin de Galilée^. A la fin, on empoisonne un fils naturel de Saint-Fond, le marquis de Kose. Saint-Fond fait mourir de même la mère du marquis pour s’emparer de son immense fortune.
q Sans nul doute une rémiuiscence de l’hornble mort de l’Esc uyer dans l’église des franciscains à Avignon,
Juliette commet des infamies analogues dans son bien. Ainsi, elle se promène un jour en équipage aux environs de Sceaux, et vient à passer devant la chaumière d’un brave paysan, qui est tout ahuri par la visite d’une „si grande dame“. Elle loue la propreté et l’ordre de la maisonnette, les mines enjouées des enfants, la conduite convenable de toute la famille, et — profite d’un instant d’absence du pauvre homme pour y mettre le feu. Celui-ci trompe à son retour la cabane en flammes, les enfants brûlés vifs, Juliette ayant pris soin de fermer toutes les issues. Elle se divertit à la douleur de l’infortuné, et s’empresse de venir à Paris raconter son exploit à lady Clairwil. Celle-ci fronce le sourcil en écoutant cette histoire, comme un professeur de l’Institut. Car elle trouve qu’il y manque quelque chose. Il aurait fallu dénoncer le paysan lui même comme incendiaire, afin qu’il fût pendu ou roué !
Cette excellente institutrice introduit Juliette, pour perfectionner son éducation défectueuse, dans la „ société des Amis du Crime “, dont la maison se trouve dans un faubourg de Paris. L’arrangement a été déjà décrit plus haut (P. 136). Après qu’on a fait la lecture des 45 statuts, d’où il ressort que l’on n’admet comme membres dans cette société honorable que les plus grands criminels et les premiers débauchés, Juliette est acceptée et des débauches érotiques inouïes se succèdent, auxquelles le clergé surtout a une grande part. Episcopus in nasum suum mingi imperat. Femina ad feminae alterius mammam defaecat. Julia clysteribus excitatur. Un homme se fait enfoncer une grande quantité d’épingles dans les testicules et dans les fesses. Un autre per duas horas lingit os, oculos, aures, nares, spatia interdigitalia pedum, anum-
•Senex dévorât faecem filiae, quam pedicat. Depilat alter ■cunnum filiae, lingua ' lambens anum. Clairwil boit le sang d’nn garçon, qu’èlle a tué, et mange ses testicules. *On célèbre ces hideuses orgies sexuelles et les plus horribles incestes dans quatre salles destinées à la masturbation, à la flagellation, à la torture et aux exécutions. Il ne manque pas non plus de discours boursouflés, et l’on se demande qui a le plus de plaisir, du „coniste“,
du „bougre“, du „masturbateur“ ou du „f en
bouche !“
Mais ni Saint-Fond, ni Noirceuil, ni sa demi-douzaine fie laquais, qui sont choisis parmi les hommes les plus robustes, ni ses douze tribades, ni Clairwil qui les vaut toutes à la fois, ni les innombrables victimes des deux ■sexes, ni les soupers et les harems de la „ société des Amis du Crime “ ne peuvent suffire au tempérament insatiable de notre héroïne. Elle a besoin encore de diverses •autres distractions. Clairwil et- Juliette vont a confesse au carme Claude, et découvrent à cette occasion que cet homme prodigieux possède trois — testicules; il avoue devant elles qu’il sert à ses frères pédérastes comme sujet passif (pathicus), et qu’il est aussi un grand athée. A la Barrière de Vaugirard, ce sèrviteur de Dieu a un petit logis séparé, où les deux amies trouvent de bon vin, des sofas moelleux et une bibliothèque pornographique choisie, en outre des godmichés, des condoms et des „ martinets". Mais les jouissances du brave moine ne seront plus d’une longue durée. Il tombe un jour dans une embuscade que lui ont dressée les deux amies, et il y est tué, ablatione membri virilis facta, que Clairwil utilise comme godmiché.
Bientôt après, se présente chez Juliette un certain
Bernole, individu infect et déguenillé, et lui déclare qu’il a d’importantes révélations à lui faire. Elle apprend que le riche banquier dont elle se croit la fille et qui a été ruiné par Noirceuil, n’est son père qu’en vertu du principe de jurisprudence : Pater is est quem nuptiae demonstrant.. C’est Bernole qui est son véritable père, et il lui donne la preuve de ce qu’il avance. Aussitôt l’idée de commettre un inceste avec ce misérable germe dans l’esprit délicat de la jeune dame. Elle réalise ce caprice et se fait engrosser à dessein par son propre père, qu’elle fusille ensuite en présence de Noirceuil, de Saint-Fond et de Clairwil, qui s’abandonnent avec elle à leurs pratiques sexuelles ! Elle se charge ensuite de l’éducation de la fille de Saint-Fond, qui doit épouser Noirceuil, et qui est,, comme on sait, initiée déjà par son père à tous les mystères sexuels. Juliette trouve malgré cela moyen de la „perfectionner“ encore sous ce rapport. Elle doit assister à. une orgie dans un couvent de carmes, où deux „messes de satan “ sont dites. L’une et l’autre peuvent apprendre beaucoup de choses chez le comte Belmor, dont elles font la connaissance par Noirceuil. Ce comte a la manie de faire attacher des petits garçons sur les épaules dùinc jolie femme, de les fiageller jusqu’au sang, et puis anum pueri ex quo sanguis decurrit usque ad anum feminae lingua lambere. Mais il est surtout un remarquable statisticien de la volupté, et il a calculé qu’un voluptueux peut aisément pervertir trois cents enfants dans le cours d’une année; cela fait neuf mille en trente ans. Et en admettant que chaque enfant perverti ne l’imite dans sa vie que pour un quart, ce qui est plus que probable et que chaque génération agisse de même au bout de trente ans, ce libertin pourra voir dans deux générations neuf millions d’individus vicieux autour de lui!
Juliette, qui s’est fait avorter l’enfant conçu clans l’inceste par un fameux accoucheur, va trouver aveo Clairwil au faubourg Saint-Jacques l’empoisonneuse et tireuse de cartes Durand, qui ne peut dire la bonne aventure qu’après avoir vu couler le sang de la personnequi la consulte. Elle prédit que Clairwil ne vivra que cinq ans, et que Juliette tombera dans le malheur aussitôt qu’elle cessera d’être vicieuse. Après un accès d’hystérie qui survient à cette sanguinaire empoisonneuse, la Clairwil et Juliette sont mises au courant des secrets de l’art d’empoisonner, et plusieurs empoisonnements sont exécutés, que ces Messalines acclament avec des transports de joieet assaisonnent d’excès anthropophages et fétichistes. (Clairwil cor pueri eripit et vaginae inserit.)
Ainsi s’écoulent deux ans, durant lesquels Juliette s’abrutit complètement, et arrive à ne plus goûter que les jouissances les plus étranges et les plus extravagantes. Elle a bientôt vingt-deux ans. C’est alors que Saint-Eond lui communique dans un entretien confidentiel un projet vraiment infernal. Il veut dépeupler la Erance et faire périr par la faim deux tiers des habitants! Cela fait frissonner même notre Juliette, malgré son endurcissement. Saint-Eond le remarque et se retire furieux. Juliettereçoit de Noirceuil un billet, lui faisant part que Saint- Eond cherche à la perdre pour son mouvement de surprise,, et qu’elle ferait bien de quitter Paris le plus vite possible. Là-dessus, elle quitte précipitamment la maison de Saint- Eond, et s’écrie dans sa fuite : ,,0 funeste Vertu ! j’ai
pu me trouver ta dupe une fois. Ah ! je ne crains pas qu’on me revoie encore aux pieds de tes exécrables autels 1 Je n’ai fait qu’une seule faute, et ce sont de malheureux mouvements de probité qui me l’ont fait commettre. Ab-
sorbons-la pour jamais dans nous; elle n’est faite que pour perdre l’homme et le plus grand malheur qui puisse arriver dans un monde tout à fait corrompu, est de vouloir se garantir seule de la contagion générale.“ Emportant mille cinq cents livres, ses diamants et ses joyaux, et ■enmenant avec elle „la plus experte‘^ de ses tribades, elle ■se rend à Angers, où elle fonde un bordel dans le genre de celui de la Duvergier, et rassemble bientôt autour d’elle la noblesse de la province et beaucoup d’adorateurs. Le riche comte de Lorsange, âgé de quarante ans, qui dispose d’une rente annuelle de 50 000 livres, l’épouse, après qu’elle lui a dévoilé toute son existence passée en répandant des larmes hypocrites. Dans un discours, rempli de préceptes vertueux, qui font même venir les larmes aux yeux de l’orateur, le naïf comte s’efforce de confirmer la Madelaine repentante dans la nouvelle voie de la vertu. Mais ce „joli petit sermon “ n’a nullement persuadé
Juliette. Après avoir supporté un certain temps la vie
du mariage qui lui est assurément toute nouvelle, sa „ raison ‘‘ prend le dessus sur ,,les préjugés et sur la
superstition. “ Elle s’adoucit les deux années „monotones“
qu’elle passe avec son „paissible“ mari, par des excès clandestins, surtout par des voluptés tribadiques, jusqu’alu jour où elle rencontre à une messe le fameux abbé Chabert, un des anciens membres de la „ société des Amis du Crime“. Aussitôt recommence la splendide vie de l’ancien temps. On célèbre des fêtes et des orgies, quoique, Juliette trouve le temps de mettre au monde une fille pour „ s’assurer la fortune de son mari.“ Mais l’existence de ce dernier commence déjà à l’importuner, et ayant appris en outre que Saint-Fond lui tend des pièges, elle se détermine à quitter la France, empoisonne sou mari.
qui meurt dans les bras de l’hypocrite Chabert et qui laisse à sa veuve un revenu de 50000 livres. Pourvuede nombreuses lettres de recommandation par l’abbé^ Juliette part pour l’Italie, laissant sa fille sous la gardede Chabert.
Comme elle se sent à l’aise dans la patrie d’un Néron et d’une Messaline ! Elle tient à voir le pays non en simple touriste, mais son plan tend à voyager en qualité de „fameuse courtisane," et de se proclamer partout comme telle. Ainsi elle arrive d’abord à Turin, la ville „la plu& régulière et la plus ennuyeuse" de l’Italie, où la population dévote et superstitieuse qui a peu de goût pour les réjouissances ne lui plaît point du tout. A peine arrivée,, elle fait avertir la signora Diane, la plus fameuse „appareilleuse" de la ville qu’une jeune et jolie Françaiseest à „îouer." Tout de suite affluent en foule les comtes,, les ducs les marquis etc. chez notre aventurière, comme en pèlerinage. Car, comme s’exprime le duc, de Chablais, dans la maison” duquel Juliette brille au souper, c’est l’histoire de toutes les Françaises, „leur taille et leur peau sont délicieuses, nous n’avons rien de semblables ici."
Le roi de Sardaigne, qui a la manie des — clystères, ne se tait pas attendre non plus. Juliette dit certainesvérités au sujet de la Savoie à r„empereur des marmottes." File apprend d’un certain Sbrigani, personnage commeen a créé Molière, tous les secrets et tricheries du jeu, et elle enlève aux comtes et aux marquis des sommesfolles dans un tripot qu’elle a ouvert. Sbrigani doit l’accompagner comme mari dans tous les voyages qu’elle veut encore entreprendre. Ils arrivent d’abord à Alexandrie, où un riche duc est pillé, et où le morcellement de^ l’Italie en petits Etats leur est d’un grand avantage dans-
leur fuite. Us trouvent à Bologne l’art de la tribadie le plus développé, et prennent part dans un couvent de religieuses à une pareille orgie. Le passage des Apennins leur procure la connaissance d’un géant de sept pieds trois pouces, qui est en même temps un monstre anthropophage. Minski — tel est son nom — demeure en „ ermite des Apennins “ dans une maison fortifiée, située dans une île au milieu d’un étang. Les chaises de cette maison sont faites en ossements humains; la maison elle-même est pleine de squelettes. Dans les caveaux souterrains se trouvent enfermées les victimes destinées à être dévorées. Minski est originaire du grand-duché de Moscou, il a fait de grands voyages pour étudier les crimes et la volupté dans le monde. A présent, il s’est retiré dans la solitude pour y donner, dans cet endroit caché, un libre cours il ses penchants criminels. Il est surtout anthropophage, et attribue sa force extraordinaire à cette charmante coutume. Il épie les voyageurs, qui ensuite lui sont servis sous forme de rôtis et de ragoûts. Ni Juliette, ni sa camériste, ni Sbrigani ne doivent non plus échapper à ce sort. Mais auparavant il leur fait les honneurs de son habitation, et leur montre les harems fort peuplés, les caveaux remplis d’immenses trésors. Ebloui par l’amabilité de Juliette, il lui promet finalement de lui laisser la vie à condition qu’elle évite toute tentative de fuite. Dès lors, il y a chaque jour une nouvelle distraction. D’abord on va à table. Minski, extrême alcooliste, boit soixante bouteilles de vin! On prend le repas sur des „tables vivantes !“ Une rangée de femmes nues, l’une serrée contre l’autre, le dos courbé, immobiles, forment la „ table", sur laquelle les laquais posent les plats. On se passe de nappe ayant ces belles „ croupes satinées". On s’essui les doigts aux
cheveux flottants des femmes. Les mets sont délicieux. Après avoir goûté à un ragoût particulièrement savoureuse, Juliette demande ce que c’est. Elle ne peut au juste définir, si c’est du boeuf, du veau, du gibier ou de la volaille. „C’est votre camériste^, répond le monstre avec un aimable sourire. La pauvre tribade et fidèle compagne de sa maîtresse a été transformée en ragoût! Après cela, €e charmant cannibale montre à ses convives une ménagerie de bêtes fauves, il fait venir plusieurs femmes du harem et les fait jeter parmi les lions et les tigres. Mais la plus grande merveille est une machine, qui assomme, poignarde et décapite seize hommes tous à la fois! Tout cela, il est vrai, est fort amusant, et Minski leur promet pour les jours suivants encore bien d’autres surprises, mais Juliette ne s’y fie pas. Sbrigani aussi partage ses appréhensions. Ils décident de s’enfuir. Elle mêle du stramonium au chocolat du monstre, mais seulement la portion nécessaire pour l’assoupir, car „on ne doit pas tuer un pareil monstre." Elle vole de ses armoires tous les trésors, et emmène avec elle deux femmes. Elise et Kaymonde. Ils arrivent ainsi, chargés de monceaux d’or et d’argent à Florence.
Là, ils établissent un tripot, réuni à un bordel et à une boutique de poisons. Il n’ont pas besoin d’argent, à vrai dire, mais cela leur fait plaisir de voir du monde, d’approfondir les secrets des familles et de s’informer des moeurs et coutumes. A Florence règne le frère de Marie- Antoinette, Léopold, grand-duc de Toscane, chez lequel „toute la morgue allemande éclate". Bientôt Juliette et ses compagnons sont invités à une orgie organisée par le grand-duc et par son confesseur à Pratolino. Juliette s’y présente comme „ Française" avec beaucoup d’arrogance.
Léopold, ce „ grand successeur de la première putain de- France“ pratique comme sport l’avortement des femmes qu’il a rendues enceintes. Mais cette fois, il a quelquechose de particulier à offrir. Il régale Juliette d’une scène de décapitations au sons de la musique. Les têtes tombent en cadence et à la ritournelle!
Une remarque de Juliette est intéressante : c’est qu’à Florence les hommes sont habillés en femmes, et les femmes à la manière des hommes, et voilà pourquoi on ne rencontre nulle part tant de penchant pour le même sexe qu’ici. Les prostituées vivent dans des quartiers à part. La „ Vénus “ du Titien dans les Offices donne lieu à une digression au sujet des peintures obscènes, parmi lesquelles sont citées la „Vénus de Médicis“, „rHermaphrodite“, „Caligula caressant sa soeur“.
Après avoir encore assassiné deux tribades, mère et fille, nos aventuriers arrivent à Kome, où grâce aux nombreuses lettres de recommandation dont ils sont munis, ils nouent des relations avec la noblesse la plus distinguée, trouvent accès dans les palais, gagnent surtout la faveur de la princesse tribade Olympe Borghèse, des cardinaux Albani et Bernis et du duc de Grillo, et se livrent aussitôt avec eux à leurs débauches ordinaires. Bernis compose, avec une ironie cynique sur son propre compte, une paraphrase de ,,1’ode à Priape“ dirigée contre la caste des jésuites. La Borghèse empoisonne son père, et Juliette la duchesse de Grillo. Les deux femmes observent dans un bordel comment des prêtres, des moines, des abbés etc. s’y glissent furtivement. Puis l’idée vient à la Borghèse de mettre le lèu à tous les hôpitaux et à tous les établissements de bienfaisance à Rome. Elle veut faire exécuter cette idée par le directeur de la police Ghigi et par le comte Bracciani, le premier
physicien de l’Europe. Ghigi prend un plaisir particulier à faire pendre ses victimes, cet aspect excitant précisément son instinct sexuel, et à la requête de Juliette et de la Borghèse, il leur accorde une semblable scène en spectacle. Bracciani, ce grand physicien, tue une fille au moyen d’un „ éclair artificieB^. Finalement, les trente-sept hôpitaux de Rome sont incendiés, et plus de vingt mille hommes périssent dans cette catastrophe, pendant qu’Olympe et Juliette contemplent ce tableau dans un état d’extrême excitation sexuelle. L’incendie dure huit jours. Pendant une orgie dans la maison de la Borghèse participent à la fête un eunuque, un hermaphrodite, un nain, une octogénaire, un petit garçon de quatre ans, un gros dogue, une chèvre i), un singe et un dindon ! Bracciani s’empare du dindon, auquel la Borghèse coup le cou au moment où a lieu l’éjaculation de la semence chez l’homme. La vielle femme a naturellement commis bien des péchés pendant sa vie. Pour les racheter, elle est condamnée au supplice du feu, et aussitôt brûlée vive sur un bûcher.
Sur ce, Juliette est présentée au pape Pie VI., qu’elle nomme tout simplement Braschi, de son ancien nom, et auquel elle tient un rude sermon au sujet des superstitions ecclésiastiques et de l’impudicité des papes, vérités que Pie VI, terrible athée lui même et monstre en fait d’excès sexuels, accepte en leur donnant son plein assentiment.
1) La sodomie avec les chèvres doit être un vice spécihquement italien extrêmement vieux. Les soldats italiens qui assiégèrent Lyon en 1562 sous le duc de Nemours, avaient avec eux une grande quantité de chèvres „couvertes de caparaçons de velours vert avec de gros galons d’or“, elles leur servaient à exercer la sodomie (P. Bayle „Dictionnaire hist. et crit.“ éd. DesMaizeau, Amstd. 1740. T. I. Art. „Bathyllus“) Selon d’Artagnan il y avait environ deux mille chèvres! (Mémoires de Mr. d’Artagnan“, Cologne 1701. T. I. P. 466.
Dühren, Le Marquis de Sade. 23
Il fait, il est vrai, parfois mine de vouloir l’interrompre, mais elle l’intimide en l’apostrophant: „Tais-toi donc, vieux singe !“ et il s’écrie à la fin de cette belle harangue; „0 Juliette ! on m’avait bien dit que tu avais de l’esprit, mais je ne t’en croyais pas autant. Un tel degré d’élévation dans les idées est extrêmement rare chez une femme." Le saint père voudrait bien naturellement posséder une telle femme. Juliette lui pose les conditions les plus avilissantes en échange de ses faveurs; ensuite elle se
fait montrer par lui le Vatican avec ses jardins, et fait à cette occasion des remarques fort cyniques. L’entrevue se termine par une scène fort intime, qui donne lieu aussi au pape de développer ses maximes matérialistes et athées i) La fois suivante, on célèbre une grande orgie à la cathédrale de St.-Pierre. Le pape lui-même célèbre
plusieurs messes de satan, à la fin desquelles un certain nombre de personnes sont tuées. Juliette s’installe après cela dans la chambre à coucher du saint père, et profite d’une conversation sur des sujets sexuels, qui a lieu dans la grande galerie, pour voler le pape. Cela fait, elle part pour Naples avec des lettres de recommandation pour la
famille royale. En chemin, elle est attaquée par les
bandits du fameux Brisa-Testa, conduite à son château et enfermée avec ses compagnons dans un cachot. Ils entendent parler de la femme sanguinaire du chef des brigands, pour le plaisir de laquelle on se propose de les sacrifier. Juliette reconnaît en elle son ancienne amie Clairwil, qui est une soeur de Brisa-Testa, et qui vit avec lui dans l’inceste. Brisa-Testa raconte sa longue
L II y a eu réellement un pape qui a ouvertement exprimé sa conviction d’athée. Ce fut Alexandre VI. Comp. C. J. Weber „La Papauté“ et les Papes.“ Stuttgard 1834. T. III. P. 157.
biographie: sa destinée agitée l’a conduit en Angleterre, en Suède, en Russie, en Sibérie, et en Turquie.! H dépeint les penchants pervers et les actions barbares de l’impératrice Catherine II, qui s’abandonnait au Palais d’hiver à des jouissances tribadiques, usant en même temps du knout avec largesse. Après s’être livrée à des divertissements variés chez les brigands, qui ne dédaignent pas non plus la chair humaine, Juliette repart avec Clairwil pour Naples. Elle est reçue par le roi Ferdinand à Portici, et lui tient un discours politique d’une haute sagesse au sujet du royaume de Naples et de sa situation actuelle, sur la corruption des moeurs parmi la population, cette nation „ semi-espagnole et assaisonne son discours de violentes attaques contre la belle-soeur du roi, Marie- Antoinette. La reine Charlotte (Caroline) de Naples est une tribade passionnée, dont les appas sont révélés à Juliette „ d’après nature “ dès leur première entrevue, ce qui donne lieu à une scène de tribadie entre les deux, et où le godmiché et la defaecatio ad os jouent un rôle. Ferdinand est nécrophile. Paedicat le cadavre d’un page qu’il vient d’étrangler. Les environs ravissants de Naples, qui, il est vrai, évoquent aussi les souvenirs des atrocités de Néron, sont profanés par des orgies au cap Misène, à Pouzzoles, au milieu des ruines situées dans les îles de Procida, d’Ischia et de Nicéta. Dans le temple de Vénus à Baies, Clairwil, Juliette et Olympe Borghèse s’abandonnent à de simples pêcheurs pour retourner ensuite à des jouissances plus distinguées chez le prince de Francavilla, pédéraste accompli. — Il donne une opulente fête champêtre, où de somptueux pavillons, des kiosques voluptueusement aménagés, des liquides stimulants, des flagellations à profusion et — des appareils munis de phallus à mouvement
automatique excitent les sens, et où la reine Caroline „ivre de luxure et très échauffée de vins et de liqueurs se démène comme une bacchante. — A une visite qu’ils font au musée d’antiquités à Portici, nos voyageuses r oient un tableau représentant un satyre s’accouplant à une chèvre, acte qui selon le roi Ferdinand qui fait le cicérone de la société, est encore aujourd’hui accompli souvent en Italie.^) Les ruines de Herculanum et de Pompéi servent de lieux favorables aux voluptés. 7espoli, confesseur du roi et directeur de ses orgies, a arrangé à Salerne une maison destinée aux exécutions et aux tortures secrètes. Sa principale jouissance est d’assister à des crucification& et d’assouvir ses penchants pervers avec — des aliénés! A Paestum les trois femmes sataniques choisissent leur demeure chez une vertueuse veuve,, qui a trois filles, jeunes et innocentes. Naturellement, toutes elles sont violées et tuées genitalibus laceratis. On visite ensuite Sorrente, Castellamare et la grotte bleue. Et à Capri on imite les actions de l’ancien habitant de cette île, l’empereur Tibère. On revient à Naples juste à point pour prendre part à une grande fête populaire, où s’élève un sauvage tumulte, et quatre cents personnes perdent la vie. Caroline etJuliette machinent contre le roi Ferdinand une conspiration,, qui est caractérisée par le contrat suivant, signé par la reine; „Je volerai tous les trésors de mon mari, et les donnerai pour récompenser à celle qui me fournira le poison nécessaire à l’envoyer dans l’autre monde. Signé G. de L. E. de N.‘‘ Ce contrat est scellé par une scène tribadique. Le roi, qui ne se doute de rien, amuse encore Juliette par deux spectacles d’une rareté toute particulière. Il fait attacher deux femmes sur des plaques- ') Comp. la remarque page 353.
de fer et heurter ces dernières l’une contre l’autre avec une telle violence que les deux corps sont écrasés. Mais ce qu’il y a de plus remarquable c’est le théâtre des cruautés^, dont les représentations sont en quelque sorte inaccoutumées. Des supplices et encore des supplices! Voilà le programme permanent des représentations. Chaque invité a sa propre loge, où sont suspendus sept tableaux, ayant pour sujets sept espèces différentes de supplices: le feu, le fouet, la corde, la roue, l’empalement, la décapitation, le dépècement. En outre, cinquante portraits de femmes, d’hommes et d’enfants se trouvent suspendus aux murs de la loge. A chaque portrait et à chaque genre de supplice correspond un appareil qu’on met en mouvement en appuyant sur un bouton, mouvement qui a pour effet d’avertir le mécanicien, en mettant une cloche en branle. Premier son de cloche: désignation de la victime, qui paraît aussitôt sur la scène. Deuxième son de la cloche: désignation du supplice qui est aussitôt accompli par quatre bourreaux, „nus et beaux comme Mars“. Oh, cela est inouï, cela est sublime ! Les invités se donnent toute la peine du monde pour trouver les combinaisons les plus amusantes, et durant cette seule et unique ,,représentation“ mille cent soixante-seize personnes sont mises à mort. L’auteur nous assure que tout s’est passé exactement de cette façon, et que si nous avions vu le spectacle, nous n’aurions pu le dépeindre plus fidèlement! Ce spectacle éveille en Juliette et en Clairwil un, enthousiasme qui leur suggère un crime particulièrement piquant. Elle jurent la perte de leur fidèle compagne Olympe Borghèse. Ayant entrepris une promenade au sommet du Vesuve, les deux conjurées se précipitent soudain sur la trop confiante Olympe, la déshabillent et la jettent
dans le cratère, donnant ensuite pleine carrière à l’excitation sexuelle où elles se trouvent, dans une orgie tribadique. Là, une éruption du Vésuve a lieu! „Ali, Olympia demande ses vêtements^, s’écrie la cynique Juliette, et elle les lui expédie dans le gouffre, mais seulement après en avoir ôté tous les objets précieux. — En attendant, la reine Caroline a mis à l’abri chez Juliette les millions du roi, et s’apprête à s’enfuir avec elle en France, après avoir assasiné le roi: Mais Juliette la dénonce au roi Ferdinand, qui fait incarcérer la reine, tandis que l’instigatrice du complot s’enfuit avec toutes les richesses,
Clairvvil et Juliette rencontrent de nouveau l’empoisonneuse Durand; celle-ci qui hait la Clairwil décide Juliette à l’empoisonner, en lui faisant accroire que Clairwil attente à sa vie. Après l’assassinat, la Durand dit avec sang-froid: „C’était une frime, elle ne pensait pas plus que moi à vous détruire; mais l’Ours passait dans la Balance, et j’ai voulu que son printemps fût moissonné, suivant mon ancienne prédiction. “ L’incident est bientôt oublié grâce à des divertissements ingénieux auxquels les deux femmes se livrent de nuit dans le port d’Ancone avec des matelots. Puis, elles surprennent dans une église le commerçant Cordelli occupé à violer le cadavre de sa propre fille. Ce monstre sanguinaire possède un château sur la côte d’où il fait précipiter ses victimes dans les flots, ou bien il les enferme dans une cage à serpents, comme p. ex. l’infortunée Eaymonde pour y être dévorées par ces reptiles. Mais ses jours sont comptés. La Durand et Juliette l’empoisonnent, ainsi que ses complices, et s’emparent de ses immenses richesses.
Elles partent pour Venise, où elles fondent un bordel à l’instar de celui de madame Gourdan, et que le beau
monde fréquente avec empressement. Ceci donne à l’auteur une nouvelle occasion de dépeindre des types de patho^ logie sexuelle. D’abord il nous présente un procureur de St.-Marc passionné pour les filles pendant leurs menstrues. Mais il faut que cela ne soit jamais la même. Kaimondi est „voyeur“ par excellence. Le troisième est un; „léclieur“. Le quatrième, aimant les contrastes, vient toujours accompagné de deux négresses. Le cinquième se fait attacher pour subir une ,, exécution fictice“. L’ambassadeur français précipite des filles dans un gouffre flamboyant. Les tribades de Venise paraissent aussi à l’horizon. La Zanetti cherche ses victimes dans les églises, et elle est très expérimentée dans l’arrangement de „groupes obscènes.^ Elle* est cleptomane. Son amant est Moberti, chef d’une bande d’élégants scélérats. Lui, ainsi que son amante, ont un penchant sexuel contraire. Le plus grand chagrin de cet homme consiste en ce que Dieu n’existe point, et que par conséquent il ne peut l’injurier. Un beau jour, le tendre amant se transforme en tigre féroce. Il se revêt, en effet, d’une peau de tigre et tue la Zanetti „à coups de griffes et de dents. “ — Une autre tribade c’est la signera Zatta, qui est pur mâle dans ses allures. Elle s’est fait faire un phallus artificiel ingénieux, qui est pourvu de divers bouts appropriés à divers orificia corporis. — Un certain Cornaro a de très-étranges habitudes. Il assouvit ses penchants sexuels, en se servant de petits garçons, mais seulement en presence — de leurs mères ou de leurs tantes. Il donne un „souper anthropophage^, où sont invitées la Durand, Juliette et Laurence, la femme „la plus lascive et la plus spirituelle de toute l’Italie^. Des nègres et des négresses, des flagellateurs, des vieilles femmes, de
petits garçons et de petites filles assistent et aident aux cruautés qu’on commet pendant et après le souper, cruautés qui font s’écrier Cornaro avec entlmsiasme : „Combien la nature corrompue est belle dans ses détails !“ — Silvia, dame distinguée, stimulée par la sixième satire de Juvenal, se prostitue comme Messaline dans le bordel de la Durand et dentibus lacerat genitalia. Le sénateur Blanchi met à exécution une idée fip qu’il projète depuis longtemps, c’est de prostituer ses deux nièces. — Albert! examine ses victimes comme des ,,chevaux“; il a surtout jeté son dévolu sur les femmes enceintes, qu’il tourmente lentement à mort, leur retranchant graduellement la nourriture. — Le sénateur Contanini amène sa fille au bordel, et y en abuse. On lui fait accroire sa mort plus tard, la cachant pour en former une prostituée. — Juliette et la Durand font aussi d’excellentes affaires avec des poisons et en tirant les cartes. Elles sont invitées par Zéno, chancelier de la république, à une orgie, et jouissent avec quatre Vénitiennes d’une promenade en gondoles et des plaisirs de l’amour lesbique, exhaussés encore par une tempête, qui se déchaîne pendant qu’on est en pleine mer. Dans le palais d’une noble Vénitienne, Juliette est chargée de séduire le fils et la fille de cette dame. Enfin, le conseil des Dix ne manque pas de se présenter.
Mais a bout du compte, toute cette magnificence s’évanouit. Le bordel est fermé; la fortune de la Durand et de Juliette, confisquée. Juliette va à Lyon, d’où elle avertit Noirceuil de son prochain retour à Paris, et prie l’abbé Chabert d’y conduire aussi sa fille Marianne, à présent âgée déjà de huit ans, afin qu’elle y soit élevée en „criminelle“. La joie de revoir Noirceuil est grande. Celui-ci tient tout de suite un de ses longs discours, où
il déclare que Juliette le retrouve mille fois plus pervers •qu’il u’était, lorsqu’elle l’a quitté. Il a pendant ce temps réussi aussi à faire mourir Saint-Fond. Ils célèbrent alors leur réunion par un assassinat. Juliette fonde à Paris un bordel pour hommes et pour femmes; six entreimetteuses sont chargées d’y amener la marchandise. Juliette et Noirceuil se vautrent au milieu de débauches vraiment grandioses, tâchant de surpasser l’empereur Kéron et l’impératrice Théodora. Noirceuil épouse au milieu de prières, de bénédictions et devant du témoins ses deux fils, Juliette — sa fille et une demoiselle de Fontanges qu’elle a séduite! Les jouissances de ces mariages, uniques dans l’histoire du monde, ne durent pas longtemps. Dans une orgie, qu’honorent de leur imésence les Desrues, et Cartouche en qualité de bourreau, les fils de Noirceuil et mademoiselle de Fontanges sont massacrés après d’horribles tourments. La fille de Juliette •est jetée dans le feu!
Là, Juliette achève son récit devant les auditeurs •étonnés, après avoir encore ajoutée qu’elle a empoisonné tous les puits du village près duquel se trouve le bien de Noirceuil, et où elle a retrouvé Justine, et causé par là la mort de tous les paysans. Juliette termine son long récit par une brillante apothéose du vice. Elle «’écrie d’une voix triomphante: ,, Telle est l’heureuse position où vous me voyez mes amis; je l’avoue, j’aime le crime avec fureur, lui seul irrite mes sens, et je professerai ses maximes jusques aux derniers moments de ma vie. Exempte de toutes craintes religieuses, sachant me mettre au-dessus des lois, par ma discrétion et par mes richesses, qu’elle puissance, divine ou humaine, pourrait donc contraindre mes désirs ? Le passé m’encourage ;
le présent m’électrise, je crains peu l’avenir; j’espère donc que la reste de ma vie surpassera de beaucoup encore tous les égarements de ma jeunesse. La nature n’a créé les hommes que pour qu’ils s’amusent de tout sur la terre; c’est sa plus chère loi, ce sera toujours cette de mon coeur. Tant pis pour les victimes, il en faut; tout se détruirait dans l’univers, sans les lois profondes de l’équilibre; ce n’est que par des forfaits que la nature se maintient, et reconquit les droits que lui enlève la vertu^ Nous lui obéissons donc en nous livrant au mal; notre résistance est le seul crime qu’elle ne doive jamais nous pardonner. Oh! mes amis, convainquons- nous de ces principes; dans leur exercice se trouvent toutes les sources du bonheur de l’homme.
Plus d’une fois, Justine a fondu en larmes à l’audition de cette longue histoire ; mais non pas le chevalier ni le marquis. Après le retour de Noirceuil et de Chabert, le sacrihce de ce „modèle de vertu‘‘ incorrigible est décidé. Au dernier moment, Noirceuil propose de s’en rapporter à un jugement du destin, en vue du violent orage qui approche. On emmène Justine dehors. Et voyez ! elle est sur-le-champ frappée par la foudre. A cet aspect, des cris d’allégresse et d’enthousiasme éclatent parmi les adhérents du vice. La nature s’est prononcée. Le vice est l’unique félicité de l’homme. Pendant qu’ils accomplissent encore leurs infamies sur le cadavre de la malheureuse Justine, soudain la Durand paraît de nouveau à l’horizon. Elle a sauvé une grande partie des richesses confisquées à Venise. Finalement, Noirceuil est nommé ministre, Chabert devient archevêque, le marquis — ambassadeur à Constantinople, et le chevalier obtient une rente de 400 000 livres. Juliette et la Durand suivent
leur bieu-aimé Noirceuil à de nouvelles grandeurs, jusqu’à ce qu’au bout de dix ans de brillants succès dans la voie du vice, Juliette meurt.
„Puisse celui qui écrira mon histoire^, s’est-elle écriée en mourant, „rintituler: „Les Délices du vice !“