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Traits caractéristiques des Ouvrages du Marquis de Sade

Des ouvrages principaux du marquis de Sade on peut dire la même chose que ce qu’a dit Macaulay en

parlant des „Mémoires“ du Dr-. Burney. Cela n’est pas un plaisir mais une tâche que de les lire. Quiconque désire se convaincre de la désolante altération psychique et de tout le malaise corporel qu’engendre une occupation exclusivement concentrée sur les rapports et les instincts purement sexuels de l’homme, qu’il lise les oeuvres du marquis de Sade. On pourra déjà déduire cette conviction en parcourant la courte analyse que nous venons de donner de „Justine“ et de „ Juliette De plus, Sade a commis ce que Fritz Friedman n qualifie de „péché littéraire“, dans sa remarquable étude sur „Le Crime et la Maladie dans le Koman et. sur la Scène“i): il a pris pour point de départ et pour point essentiel de la péripétie le crime dans toute sa nudité et dans toute son insensibilité! Cette combinaison des rapports sexuels avec le crime et les tendances destructives de tout genre doit nécessairement agir avec d’autant plus de violence, qu’elle est variée de mille façons dilférentes par une faculté imaginative hors ligne. Déjà Janin a reconnu que de Sade a possédé ,,la plus infatigable imagination qui ait jamais épouvanté le monde.‘‘^) Ce n’est que grâce à cette qualité que put être créée une oeuvre pornographique gigantesque, comprenant dix volumes, oeuvre qui déjà, par son étendue et par la quantité de travail intellectuel et purement mécanique qu’elle nécessita, nous impose malgré nous une certaine admiration^‘. Cette imagination luxuriante se manifeste encore, suivant Eulenburg,

b Fritz Friedmann ^Le Crime et la Maladie dans le Roman et sur la Scène“ Berlin 1889. P. 8.

2) J. Janin 1. c. P. 358.

b A. Enlenburg „Le marqnis de Sade“ l. c. P. 513. Dühren, Le Marquis de Sade. 24

dans le „plan bizarre de cette monstrueuse et prolixe composition aux chaînons multiples, et dans la minutieuse disposition des faits racontés, avec tous les fils enchevêtrés de la péripétie, avec Ténorme quantité des personnages qui y paraissent les uns après les autres, avec la gradation successive amenée avec raffinement, et avec cette fidélité de mémoire rétrospective qui ne fait presque nulle part défaut Mentionnons encore le coloris général des oeuvres de Sade, coloris que Justine qualifie de „corruption réfléchie^ (Juliette lY, 87), les discussions et dialogues philosophiques interminables, revenant perpétuellement à la charge, et répétant toujours la même chose.

Citons enfin, pour achever cette peinture repoussante, les assertions et les exagérations vraiment monstrueuses, les stupides hyperboles d’une imagination extravagante. MinsM boit soixante bouteilles de vin à la fois (Juliette III, 332); le carme Claude a trois testicules (Juliette III, 77); dans le „théâtre des Cruautés" à Naples 1176 personnes sont tuées en l’espace d’une seule journée (Juliette YI, 22 — 26) etc. etc. Il n’est pas rare non plus de trouver chez un pareil graphomane de graves erreurs de chronologie et de géographie. Ainsi, il fait écrire à Moïse l’histoire de Loth pendant la captivité des Juifs à Babylone (Philosophie dans le Boudoir I, 195) et Pompéi et Herculanum étaient selon lui situées en Grèce, (ibid., 196)

Quelque importants et instructifs que puissent donc être — et telle est notre opinion — les ouvrages du marquis de Sade au point de vue de l’histoire de la civilisation et de l’anthropologie en général, leur forme extérieure doit nécessairement inspirer de l’aversion. L’avidité psychique et les tautologies dénuées de fondement des

ouvrages principaux doivent avoir une influence des plus pernicieuses sur un cerveau débile, qui n’est pas capable de s’élever au point de vue de l’histoire de la civilisation et à une analyse scientifique; ainsi que Janin l’a fort bien reconnu, quand il nous dépeint en paroles éloquentes cette influence sur un exemple. Les illustrations obscènes, ajoutées au texte des ouvrages, sont moins dangereuses. Selon Eenouvier, ce sont les fameux artistes Chéry et Carrée qui ont fourni les dessins de ces „ oeuvres d’un maniaque, qui a souillé les temps de la liberté. Nous n’avons pas vu les dessins originaux, qui se trouvent encore, à ce qu’on prétend, entre les mains d’un bibliophile parisien, et nous ne pouvons juger par conséquent si leur nature est conforme aux indications de Eenouvier. Mais en appuyant notre opinion sur les cent quatre gravures contenues dans „ Justine et Juliette^, nous ne pouvons que confirmer le jugement d’un auteur spirituel, Eulenburg, sur ces images: „Si l’on fait abstraction de l’horreur de ce qui s’y trouve représenté, la valeur artistique de ces illustrations est fort insignifiante. Des fautes grossières dans le dessin, des fautes de perspective, un manque total d’individualisation, une pauvre et mesquine conception de la scène sautent aux yeux dans la plupart de ces images, et l’on ne saurait leur accorder tout au plus, comme mérite toute fois douteux, qu’une certaine fidélité de composition par rapport aux descriptions souvent fort compliquées des groupes dans le texte. Pour rendre de pareilles choses, en admettant que cela fût permis, il aurait fallu recourir à une imagination exubérante et ne reculant devant rien, semblable à celle avec laquelle

J. Eenouvier „Histoire de Part pendant la révolution" Paris 1883. P. 269.

Doré a su reproduire les figures de l’Enfer du Dante“.i) Les dix lithographies dans la „Philosophie dans le Boudoir‘‘ de l’édition de 1805, que nous avons devant nous, sont exécutées un peu mieux. Du reste, d’autres livres pornographiques du 18me siècle se distinguent de même par leurs mauvaises illustrations, p. ex. „Ma Conversion “ de Mirabeau. Le temps moderne nous fournit des productions beaucoup plus parfaites, grâce hélas à une technique plus perfectionnée.

8, La Philosophie du Marquis de Sade.

Le marquis est le premier et l’unique philosophe du vice que nous connaissions. C’est en vain qu’on chercherait chez des philosophes modernes, comme Stirner et Nietzsche, bien qu’eux aussi aient prêché avec emphase l’égoisme, la „ morale des maîtres" et d’autres idées d’un individualisme outré, cette „ spiritualisation" — • c’est ainsi que nous voudrions nommer ce phénomène — du crime nu, vulgaire, diabolique, telle que nous la trouvons chez Sade.

Il y a encore un autre point de vue qui fait des ouvrages du marquis de Sade pour l’historien qui s’occupe de la civilisation, pour le médecin, le jurisconsulte^ l’économiste et le moraliste un véritable puits de science et de notions nouvelles. Ces ouvrages sont surtout instructifs dar cela même qu’ils nous montrent tout ce qui daug. la vie se trouve en étroite connexité avec l’instinct sexuel, qui, comme l’a reconnu le marquis

A. Eulenburg 1. c. P. 504.

de Sade avec une perspicacité indéniable, influe sur la presque totalité des rapports humains d’une manière quelconque. Tout investigateur qui voudra déterminer l’importance sociologique de l’amour, devra lire les ouvrages principaux du marquis de Sade. Non pas au même niveau que la faim, mais au dessus‘ l’amour préside au mouvement de l’univers !

Le marquis de Sade s’évertue à enjoliver le tableau hideux en soi des débordements sensuels, dépeints dans ses romans, au moyen d’un certain vernis intellectuel sous forme de réflexions philosophiques, développées d’une manière fort détaillée dans ces écrits. Là, se manifeste également l’habitude qu’ont les Français de traiter, comme dit d’Alembert, „sérieusement les choses les plus futiles“. Delbène opine: ,,Ce n’est pas tout que d’éprouver des sensations, il faut encore les analyser. Il est quelquefois aussi doux d’en savoir parler que d’en jouir, et quand on ne peut plus celui-ci, il est divin de se rejeter sur l’autre“. Jérôme dit que les orgies célébrées en Sicile n’étaient interrompues que par des discussions philosophiques, et qu’on ne commettait de nouvelles cruautés que lorsque par là on les avait en quelque sorte „légitimées“ (Justine III, 45). Ces peintures théoriques de la volupté seraient aussi nécessaires au ,, développement de l’âme‘^ (Justine IV, 173.)

Ces débats philosophiques précisément prouvent que ,,dans Sade nous n’avons pas affaire au premier venu parmi les auteurs pornographiques du calibre ordinaire, mais qu’il s’agit là d’un phénomène littéraire des plus extraordinaires, d’un agent antimoral qui puise directement à la source originaire dumal.“^)

1) A. Eulenburg 1. c. P. 499.

Partant, un court aperçu du système philosophique du marquis de Sade ne sera pas déplacé ici.

Toutes les opinions de Sade découlent, ainsi qu’on peut aisément s’y attendre, de son matérialisme, développé avec conséquence. 11 déifie la Nature, qu’il oppose perpétuellement comme bon principe à la vertu, qui en est le contraire. L’univers se meut par sa propre énergie, et ses lois éternelles, inhérentes à la nature, suffisent pour engendrer tout ce que nous voyons, sans le concours d’une „cause première“. Le mouvement continuel de la matière explique tout. A quoi bon chercher un moteur là où tout se meut éternellement? L’univers est un ensemble d’êtres variés, qui agissent et réagissent mutuellement et successivement les uns sur les autres. Il n’y a nulle part de limites. Partout règne une transition continuelle d’un état de choses à un autre par rapport aux êtres individuels, qui se revêtent successivement de diverses formes nouvelles. (Juliette 1, 72 — 73.)

Le mouvement et le choc des molécules de matière expliquent tous les phénomènes corporels et psychiques. L’âme comme principe „actif“ et „pensant“ doit donc être une substance matérielle. En qualité de principe actif, elle est divisible. Et tout ce qui est divisible s’appelle matière. — En second lieu, matière est tout ce qui périclite. „L’esprit“ ne saurait péricliter. Mais l’âme se conforme aux impressions du corps, elle est débile dans l’adolescence, affaissée dans la vieillesse; elle succombe par conséquent à tous les périls qui menacent le corps ; donc, elle est = matière (Juliette I, 86). Bressac, pour prouver la même chose, s’en tire avec encore moins de façons. Lorsque le corps de la femme du comte Gernande exécute encore après la mort un mouvement convulsif, il s’écrie

out ravi : ,,Vous voyez, qu’il n’est nullement besoin d’âme pour faire mouvoir une masse. “

Il est donc établi indubitablement que l’immortalité de l’âme n’est rien qu’une chimère. Ce dogme saugrenu a rendu les hommes idiots, hypocrites, scélérats, et formé des individus „atrabilaires“. La vertu ne demeure que chez ceux qui n’ont aucune notion de l’immortalité. Juliette se permet vis à vis de la Delbène la timide question si l’idée de l’immortalité ne serait pas une consolation pour beaucoup de malheureux. La Delbène lui répond qu’il ne faut pas prendre ses souhaits pour mesure de la vérité. Au fait, ces doctrines de l’âme humaine ne sont pas les seules qu’on puisse avoir, tout en étant matérialiste. La Durand assure par exemple que l’âme est un feu, qui s’éteint à la mort de l’individu, et qui disperse ses substances dans la matière universelle (Juliette III, 247). Et le scélérat Saint-Fond construit le monde en „molécules malfaisantes^, en ,, éléments méchants^. Il s’ensuit qu’il ne voit dans l’univers que la méchanceté, le mal, le désordre et le crime. Le mai existait déjà avant la création du monde, et existera après sa disparition. Pourquoi la vieillesse estelle pire que la jeunesse, plus pervertie et plus dégénérée? Parce que les mauvais éléments s’apprêtent à rentrer dans le sein des „molécules malfaisantes^. Saint-Fond croit ainsi que le mal guette l’homme après sa mort, il croit donc à un enfer éternel. Pour celui qui a été mauvais ici-bas la réunion avec le „mal“ s’accomplira facilement. Mais les individus vertueux endureront alors de grands

1) Il est intéressant de remarquer dans ce passage la relation qui existe entre le matérialisme et le pessimisme, et cpii chez Sade se rencontre plus d’une fois.

tourments. Toutefois, s’il y a un enfer, de là à la conception d’un paradis céleste, il n’y a plus qu’un pas. Effectivement, Saint-Fond croit à une autre vie, à des récompenses et à des punitions. Pour empêcher que ses victimes ne viennent dans le ciel, il s’enferme avec elles d’une manière mystérieuse, et les force de signer avec leur propre sang un papier, par lequel elles livrent leurs âmes au diable, quam chartam membre suo ano eorum inserit, opération qui cause à ces malheureux d’excessives souffrances. (Justine II, 287, 341.) Clairwil au contraire déclare que l’enfer est une invention des prêtres (Juliette II, 292 et s.).

A l’exemple d’Holbach, qui qualifie chaque sentiment religieux d’erreur d’intellect, Sade ne se lasse pas de verser à pleines coupes ses railleries sur les idées de „Dieu“ et de „religion“. Son athéisme se montre „ d’une manière fort inconséquente, en même temps, sous la forme d’un misothéisme fanatique, qui ne se sert du mot connu: „si Dieu n’existait pas, il faudrait l’inventer“, apparemment que pour injurier et bafouer par des blasphèmes ce Dieu inventé ad hoc.“’) La conception d’une telle chimère et la déification d’un pareil monstre est la seule erreur que la Delbène ne puisse pardonner à l’homme. ,,Je vois les ombres de tous les malheureux sacrifiés par cette abominable superstitution“. Elle rappelle à la mémoire les forfaits du cléricalisme et de l’inquisition. Si elle avait vécu de nos jours, elle n’aurait certes pas omis les tourments infligés au malheureux Dreyfus au nom de ce dieu clérical. La Delbène soumet alors à une critique les diverses théories de Dieu. Les Juifs parlent, il est vrai, d’un Dieu, mais ils n’expliquent point cette

1) A. Eiilenbiirg 1. c. P. 509—510.

notion, ils ne se prononcent là-dessus que dans des allégories puériles. La Bible a été écrite par diverses personnes „charlatans imbéciles‘‘, longtemps après Moïse. Ce dernier prétend avoir reçu les lois de Dieu lui-même. Cette prédilection de Dieu pour un petit peuple ignorant n^est-elle pas ridicule ? Les prodiges racontés dans la Bible ne sont mentionnés par aucun historien. Et comment ce Dieu a-t-il traité les Juifs? Ne les a-t-il pas dispersés dans le monde entier comme l’opprobre du genre humain? On ne saurait chercher Dieu chez les Juifs. Il n’est chez eux qu’un ,, fantôme dégoûtant^. Mais peut-être le trouve-t-on chez les chrétiens ? Là, la Delbène trouve des absurdités encore plus grandes. , Jésus est, selon son opinion, bien plus rusé que Moïse. Celui-ci fait produire les miracles par Dieu. Celui-là en fait lui-même! Sa religion prouve le prophète, et le prophète la religion. L’existence de Dieu n’étant donc démontrée ni par le judaïsme ni par le christianisme, nous sommes obligés de nous en tenir à notre propre raison. Mais celle-ci est chez l’homme et chez l’animal le résultat du plus grossier mécanisme. Se souvient-on des choses comme d’objets absents, cela s’appelle mémoire, réminiscence. S’en souvient-on, sans avoir été informé de leur absence, les considérant par conséquent comme des objets qui existent dans la réalité, cela compte pour de l’imagination ^ et cette dernière est la vraie source de toutes nos erreurs. L’imagination consiste en ,, idées objectives^, qui ne nous indiquent rien de réel, tandis que la mémoire est formée d’,,idées réelles^^, qui nous désignent des choses existant m réalité. Or Dieu n’est qu’un produit de l’imagination, de r„imagination épuisée^ de ceux qui sont trop indolents pour examiner à fond la longue série des causes et des

effets, et qui, par un saut périlleux téméraire, ont recours à une cause originaire première, dont toutes les autrescauses seraient le résultat, mais qui elle-même n’aurait point de cause efficiente. Voilà ce qui serait Dieu. L’„absurde clnmère“ d’une „imagination débile“, qui n’est capable de concevoir qu’une „idée objective“, sans existence réelle. Dieu est un „vampire“, qui suce le sang des hommes. (Juliette I, 49 — 62) En réalité Dieu ne saurait exister, puisque la nature éternellement active se trouvedans un mouvement perpétuel, et puisqu’elle possède cette énergie par elle-même et non pas comme don d’uncréateur. Car autrement, il faudrait se représenter un être apathique, qui, ayant une fois achevé son oeuvre, végéterait dans l’oisiveté. Mais un tel être serait une risée à cause de sa superfluité. Car il n’aurait été actif que tant qu’il créait; après la création, il se serait reposé pendant des milliers d’années. (La Philosophie dans le Boudoir I, 56.) „Si la matière agit, se meut sur des combinaisons qui nous sont inconnus, si le mouvement est inhérent à la matière, si elle seule enfin peut, en raison de son énergie, créer, produire, conserver, maintenir,, balancer dans les plaines immenses de l’espace tous les globes dont la vue nous surprend, et dont la marche uniforme, invariable, nous remplit de respect et d’ad-^ miration, quel sera le besoin de chercher alors un agent étranger, puisque cette faculté active se trouve essentiellement dans la nature elle-même, qui n’est autre chose que la matière en action, votre chimère déifique éclaircirait-elle quelque chose? (ib. I, 58.) C’est donc à plaisir qu’il perd la créature que lui-même a formée. Quel horrible Dieu que ce Dieu là, quel monstre ! Quel scélérat plus digne de notre haine et de notre implacable ven-

geance ! Cependant pen content d’une aussi sublime besogne, il noie l’homme pour le convertir, il le brûle, il le maudit, rien de tout cela ne le change, un être plus puissant que ce vilain Dieu: le diable conservant toujonrs son empire, pouvant toujours braver son auteur, parvient sans cesse par ses séductions à débaucher le troupeau que s’était réservé l’Eternel. Kien ne peut vaincre l’énergie de ce démon sur nous; il n’a qu’un fils, un fils unique qu’il possède de je ne sais quel commerce; il détache du ciel cette respectable portion de lui-même, on s’imagine peut-être que c’est sur des rayons célestes, au milieu du cortège des anges, à la vue de l’univers entier que cette sublime créature va paraître . . . pas un mot; c’est dans le sein d’une putain juive, c’est au milieu d’une étable à cochon que s’annonce le Dieu qui va sauver la terre. Mais son honorable mission nous dédommagera-t-elle? Suivons un instant le personnage. Que dit-il? Que fait-il? quelle sublime mission recevonsnous de lui? quel mystère va-t-il révéler? quel dogme va-t-il nous prescrire? dans quel acte enfin sa grandeur va-t-elle éclater? Je vois d’abord une enfance ignorée, quelques services, très-libertins sans doute, rendus par ce polisson aux prêtres du temple de Jérusalem, ensuite une disparation de quinze ans, pendant laquelle le fripon va s’empoisonner de toutes les rêveries de l’école égyptienne, qu’il rapporte enfin en Judée, à peine y reparaît-il que sa démence débute par lui faire dire qu’il est le fils de Dieu, égala son père, il associe à cette alliance un autre fantôme qu’il appelle l’esprit saint, et ces trois personnes assure-t-il ne doivent en faire qu’une. C’est pour nous sauver tous, assure l’imbécile, qu’il a pris chair quoique Dieu dans le sein d’un enfant des hommes. Et les

miracles éclatants qu’on va lui voir opérer convaincront bientôt l’Univers. Dans un souper d’ivrognes, en effet le fourbe change à ce qu’on dit l’eau en vin, dans un désert il nourrit quelques scélérats avec des provisions cachées que ses sectateurs préparent. Un de ses camarades fait le mort, notre imposteur le ressuscite, il se transporte sur une montagne et là seulement devant deux ou trois de ses amis, il fait un tour de passe-passe dont rougiiuit le plus mauvais bateleur de nos jours; maudissant d’ailleurs avec enthousiasme tous ceux qui ne croient pas en lui, le coquin promet les deux à tous les sots qui l’écouteront. Il n’écrit rien, vu son ignorance, parle fort peu, vu sa bêtise, fait encore moins, vu sa faiblesse, et laissant à la fin les magistrats impatientés de ses discours séditieux, quoique fort rares, le charlatan se fait mettre en croix après avoir rassuré les gredins qui le suivent que chaque fois qu’ils l’invoqueront il descendra vers eux pour s’en faire manger. On le supplicie, il se laisse faire; Monsieur son papa, ce Dieu sublime dont il ose dire qu’il descend en lui donne pas le moindre secours. Ses satellites s’assemblent, nous voilà perdus disent-ils, si nous ne nous sauvons par un coup d’éclat. Enivrons la garde, dérobons son corps, publions qu’il est ressuscité, le moyen est sûr, si nous parvenons à faire croire cette friponnerie, notre nouvelle religion se propage, elle séduit le monde entier. Le coup s’entreprend, il réussit. Les sots, les femmes, les enfants crient tant qu’ils le peuvent un miracle; et cependant dans cette ville teinte du sang de Dieu, personne ne veut croire à ce Dieu; pas une seule conversion s’y opère. On publie la vie de Jésus. Ce plat roman trouve des dupes, on lui fait dire cent choses auxquelles il n’a jamais pensé, quel-

ques-uns de ses propos sangrénus deviennent aussitôt la base de sa morale, et comme cette nouvauté se prêchait à des pauvres, la charité en devient la première vertu. Des rites bizarres s’instituent sous les noms de sacraments, dont le plus insigne de tous et le plus abominable est celui par lequel un prêtre couvert de crimes a néanmoins par la vertu de quelques paroles magiques le pouvoir de faire arriver Dieu dans un morceau de pain.“ (Phil. dans le Boud. I, 60 — 64.) Il n’y a pas lieu de s’étonner qu’en soutenant de pareilles opinions, le marquis de Sade déclare souvent que le sacrilège est un commandement dicté par le devoir, et qu’il détracte par des paroles acerbes les reliques, les images des saints, les crucifix etc., et laisse p. ex. dire Dolmancé que son principal plaisir consiste à injurier Dieu, à proférer contre ce fantôme des mots orduriers. Il voudrait bien trouver une nouvelle manière d’insulter encore plus cette dégoûtante chimère, et comme Moberti, il est bien fâché qu’il n’y ait point de Dieu, désirant en de pareils moments qu’il en existe un. (Philosophie dans le Boudoir I, 125 — 126.)

En partant de ces maximes théorétiques,le marquis de Sade aboutit à l’exposé d’une philosophie pratique de la vie, justement de la „philosophie du vice“.

Pour faire triompher le vice dans la société humaine, il est nécessaire d’exercer une pédagogie conforme au but qu’on se propose. Le marquis de Sade a clairement compris que pervertir la jeunesse est identique à la ruine de toute morale en général. Cette jeunesse, au sujet de laquelle Alexandre de Humboldt dit dans ses lettres incomparables adressées au roi Frédéric Guillaume IV, qu’elle est ,,1’institution indestructible,

éternelle et toujours renaissante de riiumanité‘‘ /) c’est elle dont, selon Sade, il importe de faire la conquête. „ C’est dans la jeunesse qu’il faut s’occuper de détruire avec énergie les préjugés inculqués dès l’enfance. (Juliette IV, 134). „C’est pour cela que S a d e a créé dans la „Philosophie dans le Boudoir“, pour ainsi dire, un manuel d’éducation au vice à l’exemple de ,,1’Education de Laure“ par Mirabeau, manuel où il développe ses principes théorétiques, et en montre l’application pratique dans la séduction et la démoralisation d’une jeune fille. „Remplacez les sottises déïfiques dont vous fatiguez les jeunes organes de vos enfants, par d’excellents principes sociaux; qu’au lieu de leur apprendre à réciter de futiles prières, il soient instruits de leurs devoirs envers la société . . Que l’on évite donc avec le plus grand soin de mêler aucune fable religieuse à cette éducation nationale. “ (Ph. d. 1. B. II, 62 ff.) Sade a compris on ne peut mieux que l’habitude constitue le facteur essentiel, l’alpba et l’oméga de l’éducation. C’est pourquoi le vice doit devenir une habitude chez l’individu adolescent. Car l’habitude affranchit de tous remords importuns. „Levice doit devenir une vertu! Et la vertu un vice Ces paroles, Delbène les adresse à Juliette quand elle a quatorze ans (Juliette I, 27 — 30). Celle-ci, de son côté, élève plus tard la fille de Saint-Fond, sa propre fille et mademoiselle de Fontanges dans les mêmes principes, dont les résultats pernicieux nous ont été déjà mis en évidence par la statistique du comte de Belmor, mentionnée ci-dessus.

De cette manière le vice est introduit méthodiquement dans toutes les institutions sociales, dont nous ne citerons •que les principales.

b „Lettres d’Alexandre de Humboldt à Yarnliagen de Ense“. 3me édit. Leipzig 1860. P. 190.

L’amour et le mariage sont pour Sade des idées 'Chimériques. La Duvergier distingue avec une espèce de -casuistique jésuitique deux genres d’amour, l’amour moral et l’amour physique. Une femme, à son dire, peut adorer son amant ou bien son mari au moral, et aimer temporairement au physique celui qui la courtise. En outre, la femme de tempérament a toujours besoin de plusieurs amants. i) (Juliette I, 268.) La Delbène, cette grande institutrice du vice, tient un long monologue sur l’inutilité de la morale pour les filles et pour les femmes. Elle pose dès l’abord la question avec étonnement; „Une femme est-elle meilleure ou plus mauvaise, si une certain partie de son corps soit plus ou moins ouverte ?“ Selon elle, les moeurs doivent garantir le bonheur individuel. Sans cela, elles ne valent rien. On n’a pas le droit de contraindre une fille à conserver son pucelage, lorsqu’elle trouve son bonheur à le perdre, et brûle de s’en défaire. „ Cessez de croire que vous ne soyez faites que pour la jouissance d’un seul.“ La défloration est donc nécessaire et vertueuse.^) Partant de pareils principes, la Delbène donne aux femmes en toute conscience d’excellentes conseils pour mieux tromper leurs maris (Juliette I, 109-— 131).

L A. Moll dit („Investigations sur la Libido sexualis“: „J’ai l’impression que le degré d’attraction que la Yirginité, ou plutôt la chasteté de la femme exerce sur l’homme a aussi chez nous la tendance à décroître. Pour la plupart des cas, ■ce sont actuellement plutôt des raisons sociales ou la Yanité qui empêchent l’homme d’épouser une fille déflorée. L’effet proprement repoussant de la défloration par un autre homme n’est plus toujours suffisamment prononcé. “

Les „elîroyables conséquences“ de l’abstinence sexuelle se firent surtout connaître par les songes et les illusions érotiques du curé de Cours près Réole en Guyenne. B u f f o n les a dépeints dans son „Histoire naturelle" et on les trouYe exposés de la manière la plus détaillée dans r„Espion anglais". T. I Londres 1784. P. 409—456.

On peut aisément s’imaginer la position qu’occuperait selon ces maximes la prostitution au sein de la société.

„ C’est en f. , qu’on restera dans la mémoire des

hommes. On a bientôt oublié les Lucrèce, tandis que les Théodore, et les Messaline font les plus doux entretiens et les plus fréquents de la vie. Comment donc ne pas préférer un parti, qui nous couvrant de fleurs ici-bas, nous laisse encore l’espoir d’un culte bien au-delà du tombeau? Comment ne pas préférer ce parti à celui qui nous faisant végéter imbécilement sur la terre; ne nous promet après notre existence que de mépris et de l’oubli? “ (Ph. d. 1. B. I, 80) La destinée de la femme est d’être comme la chienne, comme la louve, d’appartenir à tous ceux qui veulent d’elle. De cette manière, le mariage même est estimé un délit.^)

Ce qui nous frappe chez Sade, ce son les nombreux points de contact qu’on trouve chez lui avec les idées de Malthus. La dépopulation, qui est actuellement devenue en France une question brûlante, n’est point un nouveau phénomène. D’après un rapport que nous avons lu dans le „ Journal de Voss“ du 11 juillet 1899, le professeur E o s s i g n o 1 à Bordeaux publia tout récemment l’ouvrage de l’abbé Joubert, paru en 1767 „La Dépopulation et les Moyens d’y remédier “. De là il est permis de conclure que ce problème agita les esprits presque pendant tout le siècle précédent. Déjà de 1700 à 1715 une décroissance effective de la

9 11 est singulier qu’au point de Tue de la morale, on ait aussi déclaré le mariage pour un crime. P. ex. St ace dans les célèbres vers de la „Thébaïde“ (Livre II, 232—234):

„Tacite subit ille supremus Virginitatis amor, primaeque modestia culpae Confundit vultus. Tune ora rigantur honestis Imbribus".

population fut constatée En 1764, ce fut le parlement de Dijon, en 1765, celui de Bordeaux qui indiqua les périls de la dépopulation. En 1767, l’abbé Joubert énuméra comme causes de la dépopulation: l’immoralité l’emploi de nourrices salariées, l’état antihygiénique des maisons et des rues, l’abus des liqueurs fortes, la distribution des impôts. Il dit en parlant des classes aisées, „que pour avoir un héritier riche, on combat contre la nature pour ne pas augmenter le nombre des enfants. “ L’excellent abbé insiste surtout sur les folles exigences de beaucoup de femmes, dont la mauvaise éducation et la prodigalité expliquent l’aversion pour le mariage que tant d’hommes éprouvent.

Chez Sade, ce sont aussi principalement les f e m m e s qui défendent le malthusianisme. Delbène trouve que la nature ne se soucie guère de la reproduction des êtres vivants, et la suppression de la propagation ne l’affligerait aucunement. C’est notre orgeuil qui proclame l’utilité de la propagation. La nature détruit avec indifférence d’innombrables . êtres. Dolmancé affirme même que la propagation de la race humaine n’a rien de commun avec les buts que se propose l’humanité dans la vie. „ Comment pourrait-elle (la nature) avoir prescrit pour loi un acte qui le prive des droits de sa toute puissance? Puisque la propagation n’est qu’une suite de ses premières intentions, si notrè espèce était absolument détruite, il deviendrait un acte bien plus flatteur pour son orgueil et sa puissance. Les guerres, les pestes, les famines, les meurtres ne seraient plus que des accidents nécessaires des lois de la nature, et l’homme, agent ou patient de ces effets, ne serait donc pas plus criminel dans l’un des cas qu’il ne serait victime dans l’autre. (Ph. d. 1. B. I, 100 — 101.)

Dühren, Le Marquis de Sade. 25

Et quand la Delbène fait la remarque que la trop grande population en France force à réduire artificiellement le nombre des enfants, en tuant les surnuméraires, et en favorisant l’amour homosexuel (Juliette I, 124), cette augmentation temporaire de la population se rapporte suivant l’ouvrage deEossignol aux dix dernières années avant la révolution. Madame de Saint-Ange recommande (Philosophie dans le Boudoir, I, 99), tout comme nos malthusiens modernes, qui se sont depuis longtemps mis audessus des mariages tardifs et du „moral restraint“, conseillés par Malthus, les mesures préventives connues (condoms, éponges etc. . . .)^). Le malthusien le plus enragé c’est Saint-Fond. Il prétend que la France „aurait besoin d’une forte saignée, “ Les artistes et les philosophes doivent être chassés, les hôpitaux et les maisons de bienfaisance doivent être supprimés, et une guerre ainsi qu’une famine, produite artificiellement, doivent accomplir le reste. Il voudrait de cette manière éliminer deux tiers de la population.

9 W e i n h O 1 d a recommandé une méthode fort étrange ayant pour but de restreindre directement rengendrement des enfants. Chaque adolescent doit dès l’âge de 14 ans subir l’opération de l’infibulation. On tire à soi le prépuce, on le serre légèrement entre deux plaques métalliques, percées de trous, puis on le perce avec une aiguille creuse, en sorte qu’un fil de plomb, long de 4 à 5 pouces, puisse y être introduit. Cela fait, on soude les deux bouts l’un à l’autre, et l’on estamj^ille l’endroit soudé. L’infibulation dure jusqu’à ce que l’individu en question possède suffisamment pour se marier ou pour nourrir des enfants naturels, De sévères punitions doivent menacer l’enlèvement arbitraire de cet appendice artificiel, et des visitations réitérées les prévenir. W e î n h o l d assure avoir exécuté cette opération, qui serait possible même chez, les Juifs (?), sur les onanistes etc. sans le moindre préjudice pour leur santé. Comp. Charles Auguste W e i n h O 1 d „Essai sur la trop grande Population de l’Europe centrale" Leipzig 1827; „ Sur la Misère humaine, occasionnée par l’abus de la rej^roduction." 1828 etc.

(Juliette III, 126, 261.) Une pareille expérience est tentée par la Borghèse à Kome. Trente-sept hôpitaux sont brûlés, et vingt mille personnes périssent dans les flammes! (Juliette IV, 258.)

Le célèbre „Essay on the principle of population “ par Th. R. Malthus parut à Londres pour la première fois en 1798. Le marquis de Sade qui dépeint, comme Malthus, les dangers de la trop grande population peut donc être considéré comme un de ses précurseurs. Toute fois les physiocrates français comme Q u e s n a y dans ses „Maximes générales" et Mirabeau dans la „Philosophie rurale" et dans T,, Ami des hommes" se sont déjà occupés des problèmes touchant les faits de la population, et ont développé des idées analogues à celles de Malthus, bien que ce soit à ce dernier qu’appartient le grand mérite de les avoir le premier formulées dans son étude spéciale sur la théorie de la science de la population, et d’avoir ■composé un ouvrage qui a jeté une vive lueur au coeur de l’économie politique, et qui en a précisément révélé les abîmes. 2) En tout cas, le marquis de Sade a aussi montré pour ce problème important un vif intérêt. Son roman „ Aline et Valcour" prouve toutefois qu’il n’a pas seulement dépeint des personnes qui se déclarent les nhampions des mesures préventives et même destructives par rapport à la population ; Zamé, dans ce roman, interdit Tinceste et la pédérastie, ferme les couvents, comparant la religieuse au pédéraste, qui tous deux, frustrent la société. ‘‘ Il a soin aussi de fonder des orphelinats et des hospices

1) W. Roscher „ Système d’Economie politique" 20me édit. Stuttgard 1892. P. 734.

2) H. E i s e n h a r t ^Histoire de l’Economie politique" 2me édit. Jéna 1881. P. 80.

des enfants trouvés, et il réprime l’égoisme dans son développement exagéré, i)

Le marquis de Sade a développé ses théories du cr i m e , qui sont en étroite relation avec ses idées malthusiennes, dans différentes parties de ses ouvrages principaux, et avec le plus de détails dans la „Philosophie dans le Boudoir^, où il les fait lire par Dolmancé dans une brochure achetée au’ Palais-Koyal. Dans „Justine“ Bressac déclare le crime en général une chimère. Car un assassinat ne fait que transformer la matière, mais ne l’anéantit pas. Bien ne se perd dans la nature. De plus, toutes les actions sont inspirées par la nature même et, partant,, exemptes de péché! (Justine I, 209 et s.) — Delbène motive encore autrement la nécessité du crime en disant que la nature a créé des hommes différents. Ainsi elle veut des sorts différents. L’un doit être heureux, l’autre malheureux et l’esclave du premier. Le crime est donc un des „projets de lanature“ (Juliette I, 176). Noirceuil voit tout le secret de la civilisation dana le fait que les scélérats et les hommes rusés s’enrichissent,, tandis que les imbéciles sont prédestinés à être opprimés. Pourquoi toutes ces lois? Le faible est faible par la nature et un victime du puissant. Ce serait donc une action contre la nature d’aider le faible (Jul. I, 311 — 312).

Dans la „Philosophie dans le Boudoir “ (II, 77 et s.),, les crimes sont analysés à la clarté du „ flambeau de la philosophie^. Ils peuvent être ramenés en général à quatre différents crimes principaux: la calomnie, le vol, les délits de moeurs et l’assassinat.

1) M a r c i a t 1. c. P. '224. — A quel point le problème relatif à la population a passionné les hommes du 18me siècle,, les paroles initiales très-connues du roman d’Olivier Go Idsmit 11 „Le Vicaire de Wakefield“, paru en 1766, nous le font voir.

Ou la calomnie porte sur un homme véritablement pervers, ou elle tombe sur un être vertueux. Dans le premier cas il devient à peu près indifférent que l’on dise un peu plus de mal d’un homme connu pour en faire beaucoup, peut-être même alors le mal n’existant pas, éclairera-t-il sur celui qui est, et voilà le malfaiteur mieux connu pour en faire beaucoup. La calomnie porte-t-elle au contraire sur un homme vertueux quil ne s’en alarme pas, qu’il se montre ; le venin du calomniateur retombera bientôt sur lui même. La calomnie pour de tels gens n’est, qu’un scrutin épuratoire, dont leur vertu n’en sortira que plus brillante. Ainsi dans le premier cas le calomniateur aura produit d’assez bons effets, en grossissant les vices de l’homme dangereux ; dans le second, il en aura produit d’excellents, en contraignant la vertu à s’offrir à nous toute entière. Que l’on se garde donc bien de prononcer aucune peine contre la calomnie. (Phil. d. 1. B. II, 78—81).

Le vol était permis, même recompensé dans toutes les républiques de la Grèce. Sparte le favorisait ouvertement. Quelques autres peuples l’ont regardé comme une vertu guerrière. Il est certain qu’il entretient le courage, la force, l’adresse, toutes les vertus en un mot utiles à un gouvernement républicain. Il y avait un peuple, qui punissait, non pas le voleur; mais celui qui s’était laissé voler, afin de lui apprendre à soigner ses propriétés. La parfaite égalité entre les hommes ne permet pas le respect des propriétés. La loi est- elle juste qui ordonne à celui qui n’a rien de respecter celui pri a tout? (Ph. d. L B. II, 81—84).!)

Là, par conséquent, Sade déclare le crime un crime après l’avoir expliqué auparavant comme une action naturelle et utile.

Selon Dorval, ce grand voleur et théoricien de cette profession, la force est la première cause du vol. Le plus fort pille le plus faible. Telle est la loi de la nature, Les lois contre le vol sont une oeuvre humaine insignifiante. La justice vole en se faisant payer sa juridiction, qui, proprement, devrait se faire gratis. Le prêtre vole en se faisant rétribuer pour sa médiation entre l’homme et la divinité. Le commerçant vole en vendant les marchandises bien au-dessus de leur valeur réelle. Les souverains volent en faisant lever les impôts. Puis Dorval trace une histoire du vol chez les différents peuples, et termine sa péroraison par la déclaration que, vers la fin du règne de Louis XIV, le peuple payait 750 millions d’impôts annuellement, dont seulement 250 millions étaient versés dans la caisse de l’Etat. Cinq cents millions par conséquent étaient volés chaque année! (Juliette I, 203 — 222).

Alcide Bonneau fait observer que Proudhon, dans son livre célèbre „La Propriété, c’est le vol“, développe presque exactement les mêmes opinions sur le vol que Dorval chez Sade. Proudhon énumère même quinze catégories de vol „juridique‘^i) Ces idées étaient très-répandues au 18me siècle, comme le démontre en détail Ko s cher. 2)

Les délits contre les moeurs doivent de même être considérés comme complètement indifférents dans un Etat républicain, puisque ce dernier n’a aucun intérêt à ce que ses citoyens soient chastes ou non.

La pudeur est un produit de la civilisation, surtout de la coquetterie des femmes, auxquelles on doit beaucoup

1) „La curiosité littéraire et bibliographique". Troisième Série. Paris 1882. P. 139—142.

‘9 W. Roscher 1. c. P. 192.

plus les vêtements qu’à l’inclémence du temps etc. Beaucoup de peuples vont encore actuellement nus, sans être pour cela vicieux. Au contraire, les vêtements corrompent les moeurs, en excitant des appétits sensuels, notamment l’envie de voir les charmes qu’ils cachent, et auxquels on ferait à peine attention s’ils étaient habituellement nus,

La prostitution est une conséquence des lois morales. Si nous admettons, comme nous venons de le faire, que toutes les femmes doivent être soumises à nos désirs, assurément nous pouvons leur permettre de même de satisfaire amplement tous les leurs. Nos lois doivent favoriser sur cet objet leur tempérament de feu. Quels sont les dangers de cette licence? Des enfants qui n’auront point de pères. Et qu’importe dans une république où tous les individus ne doivent avoir d’autre mère que la patrie, où tous ceux qui naissent sont tous enfants de la patrie? Et les femmes ne savent pas à quel point leurs lascivetés les embellissent (!)

L’adultère est également une vertu. Il n’y a pas plus d’abord surde dans le monde que „réternité“ des liens conjugaux. La lourdeur de ces liens est effroyable. De Sade prouve l’utilité de l’adultère par de nombreux d’exemples tirés de l’Ethnologie.'

L’inceste nous est dicté par les premières lois de la nature. Il „ étend les liens de familles “ et rend par conséquent plus actif l’amour des citoyens pour la patrie. Les premières institutions favorisèrent l’inceste. On le trouve dans l’origine des sociétés, il -est consacré dans toutes les religions, de Sade ose assurer même que l’inceste devrait faire la loi de tout gouvernement dont la „fraternité“ fait la base. Comment des hommes raisonnables purent-ils porter l’absurdité au point de croire

que la jouissance, l’objet dont le sentiment de la nature le rapproche d’avantage, il vaudrait autant dire qu’il nous est défendu d’aimer trop les individus, que la nature nous enjoint d’aimer le mieux et que plus elle nous donne de penchant pour un objet, plus elle nous ordonne en même temps de nous en éloigner: ces contrariétés sont absurdes. La communauté des femmes entraîne nécessairement l’inceste.

Le viol fait moins de tort au prochain que le vol, puisque celui-ci envahit la propriété, que l’autre se contente de la détériorer. D’ailleurs le violateur commet un mal bien médiocre, puisqu’il n’a fait que placer un peu plus tôt, l’objet dont il a abusé, au même état où l’aurait bientôt mis l’hymen ou l’amour.

La sodomie n’est qu’un prétendu crime. Est-il possible d’étre assez barbare pour oser condamner à mort un malheureux individu, dont le crime est de ne pas avoir les mêmes goûts que vous? Le vice de la sodomie et de l’amour sapphique régna dans la Grèce antique. Toujours la pédérastie fut la vice des peuples guerriers, auxquels elle donna du courage et de la fortitude. (Ph. d. 1. Bd. II, 84—114.)

Enfin, comme quatrième catégorie des soi-disant et prétendus „ crimes", il reste à examiner l’assassinat, et pour cela, il faut demander si cette action est nuisible par rapport aux lois naturelles et aux lois politiques, c’est à dire, nuisibles à la société, telle qu’elle doit être considérée sous un gouvernement républicain, et si un assassinat doit être vengé par un autre assassinat.

Au point de vue de la nature, le meurtre n’est point un crime. Car il n’y a pas de différence entre les hommes, les plantes et les animaux. Car l’homme aussi

■naît, grandit, se propage, meurt et tombe en poussière «t en cendre après un certain lap de temps, par suite de sa nature organique. De tuer un animal serait donc un €rime d’égale gravité, car seulement notre vanité a établi là une distinction. Quelle peut être en général la valeur d’une créature que la nature ne trouve aucune difficulté à créer? De plus, les substances créatrices de la nature sont précisément celles qui résultent de la dissolution d’autres corps. La destruction est l’effet d’une loi naturelle, mais elle n’est qu’une transformation, la transition d’une existence à une autre, la métempsycose de Pytbagore. Partant, tuer n’est pas un crime, puisqu’un changement n’est point un anéantissement. Dès qu’un animal cesse de vivre, des êtres vivants plus petits se forment aussitôt de sa substance. (!) Par conséquent, on aurait bien raison d’affirmer que l’aide que nous prêtons à la nature dans ses transformations, favorise ses fins. C’est un instinct naturel qui pousse un homme ù en tuer un autre, comme le font la peste, la famine et les événements produits par les éléments destructeurs. La nature seule nous a enseigné la haine, la vengeance et la guerre. Donc, le meurtre n’est nullement un crime de lèse-nature.

Il constitue aussi un facteur important dans la politique. La France devint libre grâce à des assassinats. Et qu’est-ce que la guerre? Une science de la destruction. Chose étrange! Les hommes enseignent publiquement l’art d’assassiner, récompensent ceux qui tuent leurs ennemis, et condamnent malgré cela l’assassinai comme un crime.

Sous le rapport social, l’assassinat n’est point un crime non plus. Qu’importe à la société un membre de plus ou de moins ? La mort d’un homme n’exerce aucune

influence sur tonte la masse d’une population. Quand même trois quarts des humains venaient à disparaître^ cela n’apporterait aucun changement dans l’état de ceux qui resteraient.

Comment faut-il considérer un assassinat dans un Etat militaire et républicain? Une nation qui secoue lejoug de la tyrannie pour fonder une république, ne se maintiendra que par des crimes. Toutes les idées intellectuelles dans une république sont soumises à la „physique de la nature “ et de là provient que justement les peuples les plus libres se livrent à l’assassinat avec le plus d’ardeur. Sade cite un grand nombre d’exemples à l’appui de sa thèse. En Chine p. ex., on jette les enfants qu’on ne veut pas garder dans l’eau, et le célèbre voyageur Duhalde estime le nombre d’enfants exposés par jour de cette manière à plus de 30000! N’est-il pas fort sage d’opposer dans une république des digues au nombre d’hommes toujours croissant? Dans des monarchies l’agglomération de la population doit être favorisée, parce que les tyrans ne peuvent s’enrichir que grâce à la multitude d’habitants. Les révolutions ne sont rien que le résultat d’une trop grande population.

L’assassinat ne doit pas être vengé par un autre assassinat. „Je te fais grâce^‘, dit Louis XV à Charolais, qui avait tué un homme en guise de divertissement, „mais je gracie aussi celui qui te tuera. “ Le fondement tout entier de la loi, telle qu’elle devrait être par rapport aux assassins, est renfermée dans ces paroles „sublimes“. L’assassinat n’étant pas un crime, on ne saurait le punir.

Ces idées développées par le marquis de Sade ne sont nullement le produit du cerveau d’un fou. Des

idées toutes pareilles ont été développées par les grands terroristes de la première révolution française. On y voit l’expression de ,,1’effroyable bouleversement, disons même, de la confusion complètedes notions du droit public, causée par les révolutions^). Il est remarquable que le marquis de S ado dans ses écrits révolutionnaires, tels qu’„Aline et Valcour“, n’a pas assigné de rôle au vol et à l’assassinat, tandis que sous les impressions de la révolution ces deux facteurs furent insérés dans son système de théories sexuelles.

Théorie et Histoire du Sadisme.

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