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Le Mensonge accompagnant la Perversion sexuelle

Le mensonge a de tout temps été le fidèle compagnon de la prostitution et des dérèglements sexuels de tout

genre. On peut affirmer avec certitude que tout débauché est un menteur, et qu’on ne peut jamais se fier aux paroles d’un libertin. D’après Parent-Du châtelet le mensonge est général chez les filles publiques, et il faut faire usage de leurs paroles avec une grande précaution. Un autre spécialiste très versé dans le domaine de la prostitution se prononce à ce sujet encore plus sévèrement; „La prostituée ment par penchant pour le mensonge, et cela, non seulement à l’occasion de choses complètement indifférentes sur lesquelles on la questionne, elle ment même dans des cas où il est facile de la convaincre de son mensonge, elle ment sans avoir égard au détriment qui peut résulter de là pour autrui, et elle ment dans certaines circonstances même à son propre préjudice. “

Presque tous les héros et héroïnes des romans de Sade mentent. Le mensonge est une des conditions prescrites pour être accepté comme membre du club de la „société des Amis du Crime“; aussi ment-on démesurément pendant la grande orgie de ce club. (Juliette III, 59.) Le mensonge procure même une jouissance sexuelle à tous ces débauchés. Dolmancé se vante, à la vérité, de sa véracité, mais madame de St.-Ange, fort experte dans l’art du mensonge, la met avec raison en doute aussitôt, et Dolmancé réplique gaîment: „Un peu traître, oui, un peu faux, vous croyez. Eh bien ! madame, je vous ai démontré que ce caractère était indispensable dans la société; condamnés à vivre avec des gens, qui ont le plus grand intérêt à se cacher à nos yeux, à nous

9 G. Behrend. L’Article „Prostitution“ dans r„EQcyclopédie réale de la Thérapeutique" générale" 3me édit. Berlin et Vienne. T. XIX. P. 437.

■déguiser les vices qu’ils ont, pour ne nous offrir que les vertus qu’ils n’encensèrent jamais, il y aurait pour vous, le plus grand danger à ne leur montrer que de la franchise. La dissimulation et l’hypocrisie sont des besoins que la société nous a fait. Il n’est assurément dans le monde aucun être plus corrompu que moi. Mes contemporains diront que je suis un honnête homme, (Ph. d. 1. B. II, 7 — 8). La Delmonse proclame de même le mensonge la garantie de la volupté (Justine I, 28 — 29).

8. Opinion de Sade sur la Nature de la Dégénération sexuelle.

La majorité des personnages à instinct sexuel perverti 'dépeints par Sade s’abandonnent à ces vices par habitude; la plupart des libertins ne sont arrivés que successivement, au fur et à mesure de leur expérience, et par raffinement, à ces diverses spécialités de volupté dénaturée. De plus, la tendance de toute la „Philosophie dans le Boudoir^ est dirigée vers le but de mettre successivement la jeune Eugénie au courant de tous les vices et entre autres des plaisirs sexuels contraires à la nature, et Sade dépeint avec pleine connaissance de •cause l’avidité avec laquelle cette néophyte de la volupté accueille tous les enseignements, et la manière dont elle les met en pratique. Dolmancé dit que l’imagination -est l’aiguillon du plaisir, et qu’elle invente perpétuellement des agréments sexuels d’un nouveau genre. (Phil. dans le Bond. I, 104.) Et selon madame de St.-Ange, l’imagination, „capricieuse portière de notre esprit‘‘, est l’ennemie de toute règle, l’adoratrice du désordre (ib.

P. 105). Selon l’opinion de la très docile Eugénie, il faut donner carrière à l’imagination par rapport aux choses contraires à la nature. Alors la jouissance s’accroît en raison du „chemin qu’aura fait la tête‘‘ (ibid. P. 109).. Dolmancé dépeint très-exactement comment les jeunes filles ressentent d’abord une répugnance pour la pédérastie, comment ensuite elles y prennent de plus en plus goût,, et finissent par préférer ce genre de satisfaction sexuelle à tous les autres (ib. P. 131). Dolmancé lui-même, ce cynique apôtre de la pédérastie, avoue très franchement la cause qui l’a amené à devenir pédéraste. Cette cause,, ainsi que nous l’avons vu auparavant, est purement anatomique (ib. P. 176). Le chimiste Almani, qui est zoophile, a acquis sa perversion sexuelle par suite de „rétude de la nature‘‘ (Justine III, 67).

Nous n’avons trouvé que dans deux passages uneindication de la nature héréditaire des instincts sexuels contraires. Clément déclare que la perversion sexuelle de l’homme constitue une fonction de ses organes. Partant, l’homme pervers relativement à l’instinct sexuel est un malade, il ressemble à „une femme hystérique‘‘. On n’a pas plus le droit de le punir que tout autre malade. Car il n’est pas maître de ses actions. Il est à plaindre et non à blâmer. Et quand l’anatomie sera encore plus perfectionnée, on démontrera aisément le rapport qui existe entre l’organisation de l’homme et ses passions. Qu’advientra-t-il des lois, de la morale, de la religion, de la potence, du paradis,, des dieux et de l’enfer, quand- on aura prouvé que le cours déterminé d’un fluide, un état défini des fibres, un certain degré d’„âcreté“ dans le sang ou dans les esprits animaux suffisent pour faire d’un homme un objet de-

punition ou de récompense. (Justine II, 212-— 213.) Bressae de même prétend que le pathicus est de sa nature autre^ que le reste des hommes. II déclare cette passion innée et la conséquence d’une „structure totalement différente^. Ce serait une absurdité de vouloir la punir (Justine I,. 162—164).

9, Notre Définition du Sadisme.

Nous donnons au terme „sadisme“ une signification beaucoup plus étendue qu’on ne l’a fait jusqu’à présent. Examinons donc d’abord les définitions qu’en donnent d’autres auteurs.

Lacassagne déclare le sadisme un „état mentab^, en vertu duquel l’instinct sexuel est excité et assouvi sous l’influence de l’instinct de destruction. i)

Selon R. de Krafft-Ebing, le sadisme est le genre de perversion de la vie sexuelle moyennant lequel la personne en question trouve une jouissance sexuelle à causer des sensations douloureuses à d’autres individus, et à leur faire violence. Il oppose au sadisme le masochisme (ainsi nommé d’après le nom d’auteur, Sacher-Masoch), la fantaisie, accompagnée de volupté d’être traité despotiquement par un autre, d’être humilié et maltraité par lui. ‘^) Il considère le masochisme et le sadisme comme les formes fondamentales de la perversion psychosexuelle, qui percent aux points les plus divers dans la sphère des égarements de l’instinct sexuel. “^)

b A. Lacassagne „Vacher l’éventrenr et les Crimes sadiques^ P. 239.

R. de K r a f f t - E b i n g „Nouvelles recherches dans le domaine de la Psychopathie sexuelle^ 2me édit. Stnttgard 1891. P. I et 45.

1) ibid. P. 48.

S i reiick-Notzing, au contraire, fait valoir que premièrement le contraste entre le rôle actif et le rôle passif dans les romans de Sade et de Saclier-Masocli n’est pas accentué à un degré tel que le suppose d e Krafft-Ebing. En second lieu, les deux formes de perversités se rencontrent souvent chez le même individu. Il subordonna donc ces deux notions à une seule idée dominante, l’algolagnie (provenant Zjoç—àoulem' et de ?,cr/voç= excité par rapport à l’instinct sexuel), et nomme le sadisme algolagnie active, le masochisme algolagnie passive. Mais il y a selon cet auteur encore d’autres formes d’algolagnie : l’algolagnie d’onanisme (mutilation de soi-même, autoflagellantisme), l’algolagnie visuelle (excitation sexuelle à l’aspect de rixes), l’algolagnie zoo p hile et bestiale, l’algolagnie nécrophile, enfin celle qui se manifeste dans les idées où dans des symboles, c’est à dire celle où ,,la douleur joue un rôle comme telle, sans avoir aucune signification étrangère et sans se farder fantastiquement; de plus, sans exiger une participation active ou passive“.^)

Thoinot donne la définition suivante du sadisme: „Trouver dans une souffrance de degré très variable — tantôt légère, tantôt grave ou d’un raffinement atroce — qu’on fait infliger, qu’on voit infliger ou qu’on inflige enfin soi-même à un être humain, la condition toujours nécessaire, et parfois suffisante, de la jouissance sexuelle: telle est la perversion de l’instinct génital qu’on appelle sadisme."^)

Thoinot et de Schrenck-Notzing s’accordent

1) De Schrenck-Notzing „Zeitsclir. f. nypnotisnius‘‘ T. IX Cah. 2 Leipzig. 1899 P. 111 — 112.

à dire que l’étroite liaison entre la cruauté et la volupté constitue l’idée dominante, à laquelle toutes les autres doivent être subordonnées, partant, que le masochisme ne représente en soi rien de particulier à côté du sadisme, mais qu’il est, ainsi que ce dernier, une forme de l’algolagnie. Mais Thoinot a évidemment tort de mettre l’idée du sadisme (expression qui remplace chez lui le terme algolagnie) en rapport seulement avec les actions excercés sur les êtres humains.

A. Eulenburg a, encore avant de Schrenck- Notzing, fait remarquer que l’idée de l’algolagnie, terme auquel il substitue les mots lagnainomanie (= sadisme) et machlainomanie (= masochisme) comprend b eaucoup de genres et de sous-genres. Lui aussi insiste là-dessus que „le même individu peut alternativement se comporter activement et passivement, et puiser dans l’un et dans l’autre cas une excitation et un assouvissement sexuels." Ensuite Eulenburg fait observer qu’il existe des formes intermédiaires, où „ l’individu, pour produire l’excitation sexuelle voulue, n’exécute point lui-même d’actions violentes, ni n’en souffre de pareilles — mais en provoque l’accomplissement par d’autres, les contemple, et parvient à l’apaisement désiré de ses passions sexuelles par la simple vision de ces choses, et quelquefois même en se figurant seulement cet aspect." Ce serait donc une espèce de lagnainomanie et de machlainomanie mentale ou visionnaire. 11 faut encore prendre en considération les cruautés envers les animaux. Finalement, Eulenburg déclare que, faute de matériaux suffisants et dû-

Tûent observés, „bien des questions ne peuvent être encore définitivement résolues

Selon notre opinion, il s’agit là de trouver une définition du sadisme, générale et valable pour tous les cas, et qui exprime dans des termes brefs et précis le caractère fondamental des écrits de Sade, une définition qui puisse s’adopter à toutes les formes de l’algolagnie passive et active, de la zoo- et de la nécrophilie, de l’algolagnie symbolique etc. Si l’on considère que dans les ouvrages du marquis de Sade figurent aussi comme causes de l’excitation sexuelle et de son assouvissement tous les faits destructifs réels et imaginaires dans la nature vivante et dans la nature inanimée: l’assassinat, la torture, la nécrophilie, la zoophilie, mais aussi des éruptions volcaniques, des naufrages, des incendies, des vols etc., en considérant tout cela, on comprendra pourquoi nous définissons le sadisme typique de la manière suivante:

Le sadisme est la relation recherchée à dessein, ou s’offrant par hasard, entre l’excitation et la jouissance sexuelles et la réalisation véritable ou seulement symbolique (imaginaire, illusoire) d’événements terribles, de faits épouvantables, et d’actions destructives qui menacent ou anéantissent la vie, la santé et la propriété de l’homme et des autres êtres animés, et qui mettent en danger ou annullent la continuité de choses inanimées;

y A. Eulenburg „Neuropathie sexuelle^ Leipzig 1895 P. 112. Le mot „lagQainomaiiie“ est formé par Eulenburg de Xayvoç (voluptienx), ahoç (féroce), et de ftavla; machiainomanie est formé de ffâ/loç (sensuel en parlant de la femme), ■(dvoç et [lavicL

dans toutes ces occurrences, l’homme qui en ■extrait un plaisir sexuel peut en être l’auteur direct lui-m ême, ou il les fait produire par autrui, ou bien iln’en est que le spectateur, ou enfin il est de gré ou de force l’objet d’attaque de la part de ces agents.

Il nous semble que cette définition est applicable a foutes les formes de sadisme, depuis le sadisme au moyen de la parole jusqu’à l’assassinat avec viol etc.

10, Sade comme homme, jugé d’après sa vie et ses ouvrages.

Le principal problème est celui-ci: le marquis de Sade était-il fou ou non?

Aujourd’hui oii l’on insiste si fort sur la nature morbide de l’instinct sexuel contraire, et où l’on exige avec énergie l’abolition du paragraphe 175 du code pénal allemand, on n’est que trop porté à interpréter chaque perversion sexuelle plus ou moins grave comme l’indice d’une aliénation mentale. Contrairement à cette opinion, nous nous appuyons de nos études historiques sur la civilisation et de nos propres expériences de la vie moderne pour déclarer, comme notre profonde conviction, que nous estimons la plupart des personnes à instinct sexuel pervers saines d’esprit, et que leur perversion doit être attribuée à la séduction et à une surexcitation sexuelle. Les opinions de Krafft-Ebing, qui se prononce pour la nature héréditaire de beaucoup de perversions sexuelles, perdront de plus en plus leur créance, en considération des amplifications pleinement autoritatives de S c h r e n c k -

Notzing, qui rend responsable de ces vices l’éducation,, des facteurs occasionnels, comme p. ex. la séduction etc.; des études ultérieures confirmeront notre assertion. Même de Krafft-Ebing se prononce quelque part de la manière suivante (Archives de Psychiatrie T. VII, P. 304) „Ceux qui ont lu la fameuse étude de Tardieu, les ouvrages de médecine légale de Casper, les communiqués de Legrand du Saulle dans les Annales médico-psychologiques, mars 1876, conviendront que les égarements sexuels les plus horribles peuvent coexister de pair avec un esprit complètement sain. Il s’ensuit de là, comme le fait remarquer Moll avec justesse, que Krafft-Ebing lui-même ne tientpas les perversités sexue lies les plus hideuses pour une preuve absolue d’aliénation mentale.^)

Quant au sadisme en particulier, Eulenburg, quoique partisan de l’abolition du paragraphe 175, fait toutefois la remarque qu’„il s’en faut de beaucoup que tous les algolagnistes, et surtout ceux de la classe active,, puissent être considérés comme aliénés dans le sens strict du mot. Certes, les cas „ graves “ et „ gravissimes" parmi eux, les criminels dans le domaine sexuel par excellence, ceux p. ex qui commettent des assassinats avec viol, sont probablement tous sans exception dérangés d’esprit, quoique de ceux-là aussi, on en ait exécuté plusieurs comme sains, d’esprit (ce que du reste je ne tiens pas pour un malheur,, et encore moins pour un „ meurtre judiciaire").^)

Au sujet de l’état mental du marquis de Sade, qui, comme on sait déjà, fut déclaré sain d’esprit par

5 A. Moll „Recherches sur la libido sexualis“ Berlin. 1898 R 657.

2) A. Eulenburg „Neuropathia sexualis'x P. 115.

Eoyer-Collard, deux médecins ont cette année émis leur opinion, le docteur Marciat à Lyon et le professeur A. Eulenburg à Berlin. Ce dernier, nevrologue éminent, a donné indubitablement sur Sade l’expertise la plus détaillée et la plus approfondie des deux. Il arrive à la conclusion que „les psychiatres modernes n’auraient guère non plus été en état de déclarer devant le tribunal criminel de Sade fou et „privé de son libre arbitre “, et de le soustraire ainsi à l’inévitable condamnation judiciaire.^) Marciat parvient à un résultat analogue. Le marquis de Sade „n’a pas été fou dans le sens vrai du mot“. On pourrait tout au plus songer^ à ce que les Anglais ont nommé „moral insanity“, mais; seulement par rapport aux ouvrages principaux. Mais; „on se souviendra que Mirabeau, Musset et biem d’autres ont aussi publié des livres fort lascifs‘‘.^)

L’hypothèse d’une „moral insanity^' (folie morale) que Marciat semble vouloir admettre, Eulenburg (1. c. P. 514) l’a déjà réfutée, parce qu’il n’existe pas de forme de folie qui „se caractérise uniquement par une transformation morbide ou perversion des impulsions et des sentiments moraux naturels et par un penchant résultant de là pour des actions immorales, c.-à.-d. une forme de folie qui soit exempte de tout dérangement de l’intelligence^L- au contraire, ,,un affaiblissement de cette dernière, fondé sur une organisation innée, accompagne partout et toujours la perturbation des sensations; nous avons là par conséquent affaire à des cas

1) A. Eulenburg „Le Marquis de Sade“ 1. c. P. 513 bis 515.

2) Marciat 1. c. P. 216.

Dühren, Le Marquis de Sade.

d’imbécillité innée, ayant pour base la dégénération. “ (1. c. P. 514.)

Nous croyons que chez Sade spécialement on pourrait supposer la forme de dégénération que Kraepelin a nommée ,, folie impulsive^. Cette catégorie comprendrait „toutes les formes de folies fondées sur la dégénération, et qui se distinguent par le développement de penchants et d’instincts pathologiques^. Ces derniers peuvent dominer la volonté en permanence, ou bien se manifester seulement temporairement dans des accès sporadiques. Le malade agit dans ce cas sans motif intelligible. Partant, ses voûtions portent souvent l’empreinte d’un manque de préméditation, de l’inutilité, de l’absurdité. C’est précisément dans la sphère de la folie impulsive que „se montre le plus clairement la fréquente combinaison d’impulsions morbides avec l’instinct sexuel.^ Il n’est nullement nécessaire que les facultés mentales aient subi des dérangements perceptibles. Cependant les cas graves se caractérisent pour la plupart par une certaine faiblesse d’esprit. Dans tous les cas de folie impulsive, on trouve une certaine étroitesse, un désordre, une confusion, la faiblesse d’un caractère vacillant, un puéril entêtement, de la sauvagerie et de la brutalité.

La folie impulsive se montre particulièrement pendant les années de développement, mais elle se manifeste aussi plus tard par des attaques de maladie périodiques. Toutefois, selon Kraepelin, on ne doit admettre

l’existence de la folie impulsive que dans les cas où l’origine impulsive des actions sans but distinct et raisonné est évidente, et où les indices d’une disposition anormale sont également reconnaissables

dans la sphère des autres fonctions de Pâme. Kraepelin admet la possibilité que des impulsions soudaines d’une force majeure se rencontrent, nonobstant un état de santé mentale intacte, chez „les nations à sang chaud méridionales^^ plus souvent que chez nous, et que par conséquent la „forza irresistibile‘‘ des codes italien et espagnol ont probablement pour soi une certaine autorisation^).

Après avoir préalablement établi ces données d’orientation, nous procédons à l’examen de la vie et des oeuvres du marquis de Sade, en nous posant pour but d’en tirer des inductions pour déterminer son état mental. Nous ne pouvons pour cela utiliser comme points d’appui certains qu’un petit nombre de circonstances de sa vie.

1. Sade était Provençal et joignait comme tel au sang chaud méridional le tempérament passionné de ses compatriotes.

2. Quant à l’hérédité, il n’j a pas grand chose à constater. Il est cependant vraisemblable que Sade, a hérité de son oncle un certain penchant pour la galanterie et pour la composition littéraire.

3. Au sujet de l’enfance du marquis de Sade il n’existe point d’informations authentiques.

4. Il est remarquable que Sade, âgé de dix-sept ans, c.-à-d. au commencement de la puberté, partit pour la guerre, et resta six ans loin de la maison paternelle et de sa famille. On a constaté avec certitude que les débauches du marquis de Sade commencèrent pendant la guerre et se développèrent sous l’influence de la dépravation inouïe des moeurs qui régnait alors dans l’armée française.

1) E. Kraepelin „Psychiatrie“ 6me édit. Leipzig 1899. T. IL P. 557—560.

5. Le mariage malheureux de Sade ne joue pa^ le rôle important dans sa vie que lui attribue Mar ci ai.

6. Il est maintenant absolument constaté que lemarquis de Sade, lors de ses deux grandes affaires^ scandaleuses, n’ait occasionné chez ses victimes des lésions; graves ou même mortelles.

7. Il est incontestable que le séjour pendant delongues années dans les prisons porta préjudice à la constitution corporelle et psychique de Sade. (V. ci-dessusp. 298.)

8. On voit d’après la remarque d’un ami de Brierrede Boismont que Sade était possédé d’une irritabilité sexuelle excessive.

9. Quelques singularités mentales, qui se manifestèrent chez Sade pendant sa vie de prison, paraissent dignes de remarque : la défiance, la propension au mensonge, les sauvages accès de fureur lors des visites de sa femme.

10. A sa sortie de prison, le marquis de Sadesemble avoir moins laissé voir ces particularités, et même avoir montré, en sauvant ses beaux-parents, que ses instincts moraux n’étaient pas complètement étouffés.

Si nous considérons les ouvrages du marquis de Sade, nous trouvons les faits suivants :

11. L’étendue des ouvrages principaux à elle seule et la „ dimension du travail intellectuel et purement physique qu’ils nécessitèrent sont étonnantes, comme l’a déjà relevé Eulenburg.

12. Les détails innombrables, reliés habilement lesuns aux autres, la gradation successive, soutenue avec raffinement, et la fidélité presque infaillible de la mémoiredes faits et de l’enchaînement des causes démontrent unegrande puissance de l’intellect.

13. Les contrastes qu’on peut constater dans les écrits laissent distinctement reconnaître l’influence des •diverses époques et des milieux.

14. C’est avec justice que Michelet et après lui Taine („Les Origines de la France contemporaine Paris 1885, vol. III. P. 307) ont nommé le marquis de ■Sade le „professeur du crime". Il est le théoricien du vice, ayant dans ses ouvrages décrit et compilé avec une sagacité incontestable, en utilisant ses propres expéri- -ences et les fruits de ses lectures, toutes les anomalies de la vie sexuelle que l’histoire nous a conservées et toutes celles de son époque. Ce que K. de Krafft-Ebing a exécuté sous la forme d’une monographie scientifique, le marquis de Sade l’avait <léjà accompli cent ans auparavant sous la forme d’un roman.

15. Par là, ses ouvrages principaux acquièrent une valeur pour l’histoire de la civilisation et pour l’histoire contemporaine, laissant reconnaître toutes les phases, les nuances et les singularités de la vie •sexuelle de la France de l’ancien régime et de la grande révolution, ainsi que nous l’avons démontré dans la première partie de cet ouvrage.

16. La théorie du vice professée par Sade est •un produit de la révolution, où l’on trouve de nombreuses analogies avec cette théorie.

17. Dans les ouvrages qui tombent dans les années ■avant et après „ Justine et Juliette" et la „ Philosophie flans le Boudoir" Sade a développé des opinions incontestablement morales.

18. On trouve de même dans les fameux ouvrages principaux de nombreux indices prouvant que Sade les

regardait comme d’excellents écrits destinés à discréditer l’ancien régime.

19. On ne doit donc pas déduire sans façons le caractère de l’auteur du contenu de ses ouvrages, attendu que le crime y est souvent flétri, de même que le vice, et qu’on y rencontre encore bien d’autres inconséquences — l’effet apaisant de la prière (Justine I, 141 et s.), la satiété des débauches (Juliette III, 283 — 284), la croyance de l’immortalité de l’âme (Juliette II, 287).

20. Sade montre dans tous ses ouvrages une connaissance étendue de la littérature philosophique et scientifique contemporaine.

21. Mais comme penseur philosophe il est plus médiocre. La philosophie n’est qu’un salmigondis éclectique. Les démonstrations ne consistent qu’en absurdes tautologies et en anticipations encore plus absurdes.

Nous basant sur cet exposé, voici quel est notre jugement: Le marquis de Sade n’était pas fou. Il était peut-être atteint d’une névrose, favorisée par l’influence de l’hérédité, et, placé dans un milieu funeste, il fut de bonne heure entraîné dans la voie du vice, et perverti dans ses instincts sexuels, comme tant d’autres de ses contemporains, par le mauvais exemple et par l’habitude. Par suite de la longue réclusion, sa grande capacité intellectuelle souffrit sans contredit considérablement, de sorte qu’un certain degré d’affaiblissement intellectuel se manifeste distinctement, surtout dans les déductions philosophiques de ses ouvrages principaux, tandis que dans ses peintures réalistes, qui ébauchent avec un talent d’observation indéniable un tableau de son époque, ce défaut est beaucoup moins apparent. Nous avons suffisamment démontré dans la première partie le rapport intime qui existe entre le

€Oïitenii des fameux ouvrages principaux de Sade et la civilisation de son temps. Le gouffre qui sépare Sade, l’homme, de Sade, l’écrivain, est par là du moins en partie comblé. Pour établir entre les deux un accord complet, il n’y a qu’à se rappeler que l’imagination de personnes perverties sous le rapport sexuel enfante presque toujours des productions monstrueuses. „Beaucoup de malades de ce genre, des personnes à instinct sexuel contraire, des onanistes et surtout des algolagnistes sont souvent désillusionnés, aussitôt qu’ils essayent de réaliser les fantaisies de leur imagination. Ils ressentent pour ainsi dire comme des faits réels les orgies sexuelles engendrées dans leur sensorium visionnaire, et sont ensuite dégrisés par la réalité.^) Comme il n’est pas prouvé que le marquis de Sade ait accompli les actions d’un Gilles de Retz, avec lequel nous nous garderons bien de la comparer sans autres formes de procès, ainsique le fait Eulenburg — de pareilles actions furent effectivement commises par Charolais — l’explication de l’état mental de Sade, donnée ci-dessus, qui s’accorde quant à l’essentiel avec l’opinion d’Eulenburg, devra donc préalablement être considérée comme la seule possible, les accès subits de rage, quoique suspects, ne pouvant être interprétés que comme des effets de la „forza irresistibile“ mentionnée plus haut, et la périodicité des phénomènes, qui pourraient faire songer à un cas de folie impulsive, n’étant que trop faiblement marquée, i)

q De S c h r e n c k - N O t Z i n g 1. c. P. 111.

y Tarnowsky déclare le marquis de Sade „pédéraste né“ (?), qui à la fin de sa vie tomba dans un état d’., imbécillité sénile. “ Selon lui, ses oeuvres ne contiendraient que les „conseils d’un fou“ („Les Phénomènes morbides de l’Instinct sexuel.“ Berlin 1886, P. 70 — 71). C’est un hardi jugement.

Histoire du Sadisme au 18me et au 19me Siècles.

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