Propagation et Influence des Oeuvres du Marquis de Sade
Nous avons déjà mentionné (P. 309) que les livres pornographiques du marquis de Sade se vendaient en public, du moins sous le directoire, qu’on pouvait se les procurer chez tous les libraires, et qu’ils étaient énumérés dans les catalogues. Un grand capitaliste en favorisait le débit, qui se faisait dans tout l’intérieur de la France et dans les pays étrangers. On ne saurait donc s’étonner que, malgré la confiscation et l’anéantissement de ces ouvrages sous Napoléon I, (1801) leur propagation atteignit au m03^en de nombreuses contrefaçons des dimensions véritablement monstrueuses. Et de nouvelles confiscations, le 19 mai 1815, en 1825,^) le 15 décembre 1843 2) ne firent que contribuer à accroître la convoitise
0 F. Driijon „Catalogiie des ouvrages, écrits et dessins poursuivis, supprimés ou condamiiés.“ Paris 1879. P. 13, P. 111, P. 216.
‘b „Catalogue des écrits, gravures et dessins condamnés depuis 1814 jusqu’au 1er janvier 1850‘‘ Paris 1850. P. 109.
de lire et de posséder ces fameux livres. Au siècle dernier les éditeurs tâchaient même justement de faire interdire un livre, ayant alors la garantie de trouver beaucoup d’acheteurs. L al an ne raconte à ce propos un exemple amusant. 1) Goethe vit une fois sur la place du Marché à Frankfort brûler un roman français défendu, et ne se lassa pas jusqu’à ce qu’il s’en eut procuré un exemplaire. Avec cela, à son dire, cet exemplaire était loin d’être le seul et unique qu’on vendait après cette exécution.^)
Déjà en 1797, Villers écrit au sujet de la grande propagation du roman „ Justine : „ Chacun veut savoir
le caractère de ce livre; on le demande, on le cherche, il se répand, les éditions se suivent, et ainsi circule le plus abominable venin dans l’abondance la plus fatale. “^) Les oeuvres de Sade étaient aussi très-répandus en Allemagne. Villers en vit à Lubeck „ encore trois exemplaires." Hambourg, où Villers écrivit son article pour le „ Spectateur du Nord," qui paraissait dans cette ville, était le principal endroit, où se faisait l’impression et la contrefaçon des auteurs français érotiques et pornographiques. Janin dépeint d’une manière explicite à •quel point les oeuvres du marquis de Sade étaient une lecture en vogue sous le premier empire et sous la restauration. Et il n’ose parler de ces ouvrages que parce ■qu’il sait que ses lecteurs les connaissent depuis longtemps. „Car ne vous y trompez pas, le
1) L. Lalanne „Curiositës bibliographiques^ Paris 1857 P. 401.
2) E. Edwards „Libraries and founders of libraries“ J.ondon 1864. P. 85.
3) Ch. Villers „Lettre sur le roman intitulé „Justine ■ou les Malheurs de la Vertu.“ 1877. P. 12.
marquis de Sade est partout; il est dans toutes les bibliothèques, sur un certain rayon mystérieux et caché qu’on découvre toujours; c’est un de ces livres qui se placent d’ordinaire derrière un saint Jean Chrysostome ou les Pensées de Pascal. Demandez à tous les commissaires, s’ils font beaucoup d’inventaires après décès où ne se trouve pas le marquis de Sade. Même la police le rend à la consommation public." i)
Quant à la propagation actuelle des ouvrages principaux du marquis de Sade, les premières éditions de „Justine“ et de „Juliette" de 1791 à 1796 sont devenues extrêmement rares, et coûtent au moins 600 à 800 francs.^) Monsieur Joachim Gomez de la Cortina à Madrid, a payé, suivant sa déclaration dans le catalogue de sa bibliothèque (1855 No. 3908), 750 francs pour les dix volumes de l’édition originale de 1793! La même édition se trouve dans le catalogue d’une collection de livres que le libraire parisien Techener envoya en 1865 à Londres^) Les éditeurs Gay et Doucé à Bruxelles ont récemment réimprimé ces ouvrages; dans leur catalogue ,,Justine“’ se trouve évaluée au prix de 150 et „Juliette“ au prix de 200 francs. Dans un catalogue allemand de 1899, nous trouvons „ Justine" marquée au prix de 120 marcs^ la „Philosophie dans le Boudoir" à 25 marcs et „ Aline et Valcour" à 45 marcs. Malgré ces prix élevés, ces ouvrages sont encore aujourd’hui répandus dans tons les pays de l’Europe occidentale, et ne manquent que rarement dans les bibliothèques (sit venia verbo) des bordels secrets et des pied-à-terre distingués. Ainsi p. ex. l’ancien chef
,Jjes crimes de l’amour etc.“ P. 205.
3) Ibidem. P. 209.
de la police des moeurs Macé trouva dans la „maisou. de rendez-vous“ d’une veuve F . . . . parmi la collection de livres et d’images pornographiques entre autres aussi la „Justine“ du marquis de Sade.^)
C’est une ancienne vérité que toutes les obscénitéset peintures impures agissent d’une manière incomparablement plus pernicieuse imprimées qu’exprimées de vive voix. Le „ charme de la parole “ agit en lettres imprimées, pour ainsi dire, sur deux sens, l’ouïe et la vue, dans le^ langage parlé seulement sur l’ouïe. Lino Ferriani a approfondi avec soin l’indicible préjudice que causent aux âmes juvéniles les écrits et les images pornographiques.-)
Nous affirmons que les livres pornographiques — unmal semultipliantetengendrant perpétuellement de nouveaux maux — favorisent en grande partie la production des perversités sexuelles les plus variées. Déjà St.. Basile a dit dans son sublime discours aux jeunes gens: „Quiconque s’accoutume à une mauvaise lecture se trouve déjà en voie de mal agir.“ L’aveu du fameux maréchal Gilles de Ketz est caractéristique : il raconte qu’il a ^ait trouvé dans la bibliothèque de son grand-père un Suétone, où il avait lu comment Tibère, Caracalla et d’autres Césars avaient martyrisé des enfants. „Sur quoi je voulus imiter les dits Césars, et le même soir me mit à le faire en suivant les images de la leçon et du livre.^) Un masochiste déclare dans son autobiographie^, communiquée par de Krafft-Ebing: „I1 me semble en général que les livres de Sacher-Masoch ont beaucoup
1) Léon Taxil „La corruption fin-de-siècle“ Paris 1894. P. 293.
2) L i n O F e r r i a n i „Delinquenti che scrivono“ Como 1899
contribué au développement de cette perversion chez ceux <]ui J sont disposés. 1) Eulenburg aussi avertit „de ne pas évaluer trop bas l’influence empoisonnante de la littérature pornographique toujours croissante et d’une certaine presse, qui se plaît à traiter à fond chaque crime faisant sensation, surtout les délits contre les moeurs, les assassinats avec viol etc.“
Il est certain que les écrits du marquis de Sade ont encore aujourd’hui de la même influence pernicieuse, destructive sur des personnes faibles et incapables à résister au «ens mental que J a n i n a décrite naguère si dramatiquement^). Quoiqu’il soit invraisemblable que Saint-Just se soit laissé inspirer ses cruautés par les scènes de la „Justine“, et que Napoléon I ait défendu la lecture des oeuvres de Sade à ses soldats^), on ne peut douter que ces écrits n’aient trouvé des imitateurs pratiques de leur contenu, et qu’ils n’engendrent encore perpétuellement les singulières perversions sexuelles qui y sont décrites. Le rôle que Sade joue parmi les débauchés distingués, ce même rôle est joué par les romans interlopes, qui dépeignent avec un ineffable délice les plus horribles détails d’assassinats avec viol, de supplices, de tortures etc,, parmi les individus du bas peuple qui ont commis des assassinats avec viol et des crimes contre les moeurs. Qu’on aille seulement aux informations, et l’on constatera plus d’une fois la funeste influence d’une semblable lecture sur l’âme des basses classes de la société, et l’on pourra s’expliquer bien des choses qui sans cela resteraientin explicables.
q R. d e K r a f f t - E b i D g „]Souvelles IiiTestigations dans le domaine de la Psychopathia sexualis“. Stuttgard 1891. P. 9.
‘^) A. Eulenburg „Neuropathia sexualis“ P. 120.
3) J. J a n i n 1. c. P. 340 sq.
4) „Les crimes de l’amour etc.“ P. 203 et 209.