L’amour comme problème historique
L’amour comme sujet historique n’est en soi rien de particulier. Il représente, au point de vue de l’évolution, la relation graduellement progressante dans la voie de la liberté entre l’amour physique et les formes de la société, du droit, de la morale, de la religion, de la langue et de la poésie, telles qu’elles sont résultées par suite du développement intellectuel. 11 est important de faire ressortir qu’il ne peut être question dans cette sphère d’aucune causalité, d’aucunes lois dans un sens de science naturelle et que la „méthode organique “ sociologique, inaugurée par Herbert Spencer n’est pas du tout à même d’expliquer les phénomènes historiques. Il n’existe pas de lois pour juger les phénomènes sociaux, mais seulement des rythmes. „La distance du rythme jusqu’à la loi, nous n’osons pas encore la franchir aujourd’hui, bien que nous soyons convaincus que les rythmes, en fin de compte, indiquent des lois sociales (inconnue encore à nous) (S te in). L’aveugle hasard, cependant, est exclu. Car sous certaines conditions, sous
a 1) Comp. à ce pro2)Os: L. Stein, „Biits et tâches de la sociologie", 1898. Th. Achelis, ^Sociologie", Leii)sic 1899.
certaines suppositions, ce rythme social se répète régulièrement et obtient à nos yeux de cette manière l’empreinte d’une conformité positive à la loi. Aclielis („Sociôlogie“ P. 68) appelle, à ce propos, l’attention sur les enquêtes notoires de la statistique, qui constatent le retour des mêmes délits, un étroit rapport entre la morale et les conditions économiques. Il s’agit donc aussi, en tant que l’amour sera considéré comme phénomène historique et sociologique, de trouver les rythmes en question, les formes et les types des actions, se reitérant régulièrement.
L’amour comme phénomène social, comme produit de la société, nous apparaît, principalement, sous deux formes: le mariage et la prostitution.
Edouard Westermarck, professeur à l’université d’ Helsingfors a écrit un ouvrage d’une valeur pour toujours fondamentale, traitant l’histoire du mariage humain, un livre que nous ne craignons pas de placer au même niveau que les meilleurs ouvrages d’histoire de civilisation et de sociologie des Buckle, des Tylor, des F. A. Lange etc. Ce livre démontre d’une manière absolument irréfutable, au moyen d’arguments scientifiques des plus solides que le mariage a été partout la forme sociologique primitive et le but final sociologique de l’amour, et anéantit à jamais la doctrine soutenue encore ces derniers temps par Bachofen, Mc.-Lennan,Morgan,Lubbock,Bastian, Lippert, Kohler, Post, qui affirme la complète licence sexuelle originaire, la prétendue promiscuité. La „ Critique de la doctrine de la promiscuité ‘‘ (Westermarck „Hisj
1) E. Westermarck, „Histoire du mariage humain", traduit de l’anglais par L. Katscher etR. Grazer. Je'na 1893.
toire“ etc. P. 46 — 130) compte parmi les travaux les plus brillants de la sociologie moderne. Le résultat de cette critique ne manquera pas d’exercer la plus grande influence sur les opinions concernant la vie sexuelle humaine, non seulement au point de vue sociologique, mais aussi sous le rapport philosophique.
Le mariage, selon Westermarck, se trouve déjà chez beaucoup d’espèces d’animaux inférieurs; il constitue la règle chez les singes anthropoïdes et il est un fait général chez les hommes. On doit, évidemment, en attribuer la provenance à un instinct développé grâce à la puissante influence de la sélection naturelle. 11 est donc fort probable que l’homme primitif connaissait le mariage. Car le mariage des primates (l’homme et le singe) est résulté, selon . toute apparence du petit nombre des enfants et de la longue durée de l’enfance. Westermarck désigne avec pleine certitude le mariage humain comme un héritage transmis des premiers hommes simiens. De plus, il prouve que les rapports sexuels, précisément chez les peuplades les plus inférieures, se rapprochent le moins de la promiscuité. Nous avons même le droit de supposer qu’avec le progrès de la civilisation les rapports non- conj ugaux des sexes se sont accrus. Conformément à cela le nombre des célibataires a augmenté, l’âge moyen où se concluent les mariages en Europe s’est élevé.
Il est vrai, la perpétuité du mariage n’est point tout à fait générale. Chez la plupart des peuples noncivilisés et chez beaucoup de peuples avancés dans la civilisation, le mari a le droit de renvoyer sa femme à toute heure, à son gré. Mais chez beaucoup d’autres — et même chez tels d’un degré inférieur de civilisation —
le divorce forme l’exception. Il arrive aussi qu’il est permis à la femme de donner le congé à son mari. En général la durée du mariage croît en raison du pmfectionnement du genre humain.
Tandis que le mariage peut être considéré comme la forme éminemment sociale de l’amour, qu’a revêtue de tout temps la vie sexuelle humaine, la prostitution doit être déclarée le contraire, un phénomène absolument antisocial. On la nomme, comme on le sait, un mal nécessaire. Une histoire scientifique de la prostitution qui réponde au niveau des recherches modernes n’existe pas encore. Le grand ouvrage en huit volumes de Dufour^) contient, il est vrai, une foule de matériaux, mais ils sont rassemblés sans aucune clarté. En outre, cette compilation perd beaucoup de sa valeur par le manque absolu d’une indication précise des sources. On ne saurait se former un jugement sûr des causes de la prostitution et des remèdes contre ce mal social qu’au moyen d’une exposition historique qui utilise également les résultats de la sociologie, de l’hygiène et de l’économie politique. Le livre de B eh el, notamment, „La femme et le socialisme “ a répandu plus d’une erreur sur les causes de la prostitution ; cet auteur les voit dans l’exploitation économique et dans les salaires à famine. En revanche, qu’il me soit permis de citer l’étude consciencieuse de G. Behrend^) sur la prostitution, étude, représentant le fruit d’une
q P. Dufour, „Histoire de la prostitution 8 Yoluines. Bruxelles 1851 — 54. — Une excellente étude sur la Prostitution au 19ème siècle est le livre du Docteur J. Kühn, „La Prostitution au 19ème siècle. 4ème ed. Leipsic 1897.
q Dans Eulenburg, „Encyclopédie réale de la Thérapeutique générale^. Berlin et Vienne lb98. Vol. 10. P. 436 à 450.
longue expérience; il nous révèle des causes de tout autre genre , il les aperçoit, principalement, dans une dépravation presque toujours acquise, et fait la juste observation qu’ordinairement on prend les causes occasionnelles extrinsèques pour les causes essentielles , véritables.
B. Tarnowsky,^) l’observateur le plus expérimenté de la prostitution après Behrend, est arrivé, chose significative, aux mêmes résultats que l’autre : il traite de fable l’hypothèse comme quoi le paupérisme serait la source à jamais intarissable de la prostitution. A. Hegar^) a tâché aussi de réfuter les assertions de Bebel et proposé en même temps dans son étude d’hygiène sociale quelques mesures pour la suppression de „la misère sexuelle
Mais, certes, la tentative la plus hardie pour expliquer la prostitution, c’est Lombroso qui la entreprise. Il part du rapport indubitable existant entre la prostitution et le crime et établit que la „ donna delinquente e pro- ^ stituta“ n’est qu’une variété du „reo nato“ du „ criminel de naissance“.^) Il remarque fort justement qu’en raison de cela le type de la fille de joie ne se trouve pas exclusivement parmi les classes inférieures, mais qu’il a aussi son équivalent parmi les hautes régions de la société, chose qui sert de preuve, que le paupérisme ne peut être accusé d’être la cause première de la prostitution. Néanmoins, nous somme d’avis que la théorie de la prostituée née soit manquée et que nous devons, d’un autre côté, imputer aux influences extérieures comme par ex. fausse éducation, milieu etc. une plus grande influence.
1) Tarnowsky, „Prostitution et AboUtionisme“. Hambourg 1890.
A. Ilegar, „L’instinct sexuel‘\ Stuttgard 1894.
Lombroso, „la femme comme criminelle et comme prostitiié“. Ilambonrg 1894.
Le rapport de l’amour avec le droit public se reflète surtout sur la question féminine. Si l’on pose, ainsi que nous l’avons vu, le mariage comme le fondement de la société et comme le but final sociologique de l’amour, l’émancipation générale de la femme, c’est à dire la complète suppression de toutes les distinctions sociales, civiles et économiques entre l’homme et la femme deviendrait une contradiction en elle-même. Car l’institution du mariage implique par suite, déjà de la naissance des enfants, des soins qu’ils nécessitent et des affaires du ménage de la famille une division du travail entre l’homme et la femme. On ne peut nier, en outre, tout en admettant quelques brillantes exceptions, qu’il existe de forts différences corporelles et intellectuelles entre l’homme et la femme. Ceci posé, la concession de droits plus étendus et d’occasions d’instruction plus nombreuses aux femmes est parfaitement admissible, notamment si l’on envisage le surplus du nombre de celles-ci sur celui des hommes et les mariages tardifs de ces derniers. L’alpha et l’oméga du problème féminine est contenu, selon nous, dans cette sentance unique : la femme est la compagne également bien fondée mais non de la même puissance que l’homme.
Le côté juridique des rapports entre l’homme et la femme est intimement lié avec le côté éthique. Une tâche importante d’une science de la vie sexuelle humaine consistera à étudier l’influence des doctrines de la morale établies actuellement sur l’amour humain et sur ses manifestations et de l’exposer dans toutes ses combinaisons. Un pareil essai, à la vérité, encore imparfait vient d’être tenté en Allemagne, i) Effectivement, le
L W. Rudeck, „Histoire de la moralité publique en Allemague^, Jéna 1897.
Dühren, Le Marquis de Sade.