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Le Marquis de Sade

Au mois de mai de Tannée 1754, Nicolas-Pascal de Clairambault, neveu et successeur de son oncle, Pierre de Clairambault, « homme versé dans la connaissance des généalogies )>, attesta par l'acte qu'on va lire la noblesse d'un jeune gentilhomme provençal qui avait demandé à entrer dans le corps très aristocratique des Chevau-légers de la garde du roi :

« Nous, généalogiste des Ordres du Roy, certifions à Monseigneur le Duc de Chaulnes, Pair de France, Chevalier et Commandeur des Ordres du Roy et Lieutenant de la Compagnie des Chevaulégers de la Garde ordin^^ de Sa Majesté, que Donatien-Alfonse-François de Sade, né le 2 juin I7/4O et batisé le lendemain dans TEglise Parroissialle de S*-Sulpice à Paris, est fils de Messire

Jean-Batiste-François de Sade, apellé le comte de Sade, chevalier seig^ de Mazan et Lieutenant gênerai des Provinces de Bresse, Bugey, Valromey et Gex, capitaine ou Gouv^" héréditaire des Ville et Château de Vaison, cy devant Ambassadeur en R.ussie, et Ministre du Roy auprès de TElecteur de Cologne, et de D^ Marie-Eleonor de Maillé de Carman, son épouse, Dame d'accompagnement de feue Madame la Duchesse de Bourbon ; que sa Maison dont le surnom se trouve également écrit de Sade et de Sado dans les titres est originaire d'Avignon, divisée en plusieurs brandies tant en Provence qu'au Comté Venaissin ; que leur filiation remonte à plus de 400 ans ; qu'on y . trouve anciennement des emplois distingués dons les cours des Papes et des Comtes de Provence, des services militaires de considération, un Evêque de Marseille en 1405, un autre de Vaison Tan IMo, et deux autres de Cavaillon en 1660 et 1665, huit Chevaliers de Tordre de S' Jean de Jérusalem, dit de Malte, depuis environ 1450 jusqu'en 1716, dont un est mort Grand Prieur de S^Gilles en 1719. Et que les principales alliances do cette Maison sont avec celles de Forbin, de Cambis-d'Orsan, de Simiane de la Coste, d'Astraud-de-Murs, de Grimaldi-d'Antibe, de Berton- Crillon, de Porcelet, etc. D'où il resuite que mond. S'" de Sade présenté pour être receu dans la d.

UN ori'K:ii:ii du moi

Compagnie des Cluîvaulogors do la (iarde ordinaire de Sa Majesté a toutes les ({iialités reciuisos pour y être aduiis : Eu foy de quoy nous avons signé le présent certificat et avons aposé le cachet de nos armes. A Paris, le 2 A'' jour du mois de May, mil sept cent cinquante quatre (1). »

La famille du marquis de Sade (2), dont les armes étaient a de gueules à une étoile d'or chargée d'une aigle de sable becquée et couronnée de gueules », passait pour une des plus anciennes et des plus illustres de la Provence (3). Originaire, dit-on, du petit village de Saze, près d'Avignon, elle avait formé plusieurs branches — de Saumane, de Poil, d'Aiguières, de Mazan, de Romanil, de la Goy, de Goult, de Braciès, de Beauchamps, de Vauredonne, etc. — et s'était alliée aux plus grandes familles de la région, les

(i) Archives adminislr, du Ministère de la Guerre.

(2) C'est le titre qu'il portait comme fils aîné (quoique son père eût celui de comte). Nous le lui conserverons, pour simplifier, dans tout le cours de cette étude.

(3) Le premier membre de cette famille dont Thistoire fasse mention est Bertrand de Sade, dont parle César de Nostre dame dans son Histoire et Chronique de Provence, et qui, en 1216, assista à une assemblée tenue dans la ville d'Arles. Bertrand de Sade eut pour fils Hugues de Sade, qui épousa Raymonde Garnier. Un des fils de Hugues P', Paul de Sade eut, de sa première femme, Jeanne Lartissat (qui. appartenait, dit-on, à la famille desMédicis), Hugues II, surnommé le vieux, pour le distinguer de son fils Hugues III, et qui épousa Laure de Noves.

Remond-Modene, les Forbin, les Barbentane, les Simiane, les Causans, les Grimaldi — sans compter les Médicis et les Doria.

11 est nécessaire d'insister un peu sur ces détails, assez insignifiants en apparence, car rhomme dont nous allons raconter l'histoire ne les considéra jamais comme négligeables, et ils eurent sur sa destinée, sur son caractère, une infiuence décisive, prépondérante, que nous aurons plus d'une fois l'occasion de constater. Ses fautes vinrent en grande partie de son orgueil, et cet orgueil intraitable fut celui d'un féodal qui ne voulait subii aucun joug et se croyait au-dessus des lois. Il a écrit dans son roman Aline et Valcour (1), qui peut passer pour une auto-biographie et auquel nous ferons de nombreux emprunts : « Allié par ma mère à tout ce que la province de Languedoc pouvait avoir de plus distingué ; né à Paris, dans le sein du luxe et de Tabondance, je crus, dès que je pus raisonner, que la nature et la fortune se réunissaient pour me combler de leurs dons ; je le crus parce qu'on avait la sottise de me le dire^ et ce préjugé ridicule me rendit hautain, despote et colè)*e ; il semblait que tout dût me

(i) Aline et Valcourt (sic) ou le Roman philosophique, écrit à la Bastille un an avant la Révolution. Paris, Girouard, 1790. 8 vol. in-18. Nous nous sommes servi de la réimpression faite à Bruxelles en i8S3.

Il IN oi ricii-H nu iioi

céder, que runivers entier dut llaltermes caprices et qu'il n'appartenait qu'à moi seul d'en former et de les satisfaire. »

Son père, Jean-Baptiste-François-Joseph, comte de Sade, seigneur de Saumane et de la Coste, ancien capitaine de dragons au régiment de Condé, avait épousé Marie-Eléonore de Maillé-Carman (1), qui obtint la charge de dame de compagnie de la princesse de Condé, charge qui supposait une très haute noblesse.

Sur une partie de l'emplacement qu'occupe aujourd'hui rOdéon et qui fut jadis le Clos Bruneau, un premier président du parlement de Paris, Arnaud de Corbie, avait fait construire, au quinzième siècle, un hôtel qui, en 1610, passa entre les mains du maréchal Jérôme de Gondi, duc de Retz. Henri II de Bourbon, prince de Condé, l'acheta deux ans après, et il le paya

(i) C'est à elle probablement que fut adressée, le 25 décembre 1762 (quoiqu'elle porte pour subscription : Mme la marquise de Sade), cette lettre du ministre de la maison du roi doni la copie se trouve aux Archives (o^4o4) • << Les loueurs de carrosses de remise n'ignorent pas, madame^ qu'il leur est deffendu de venir à Versailles sans en avoir obtenu l'autorisation des fermiers des voitures de la cour, ainsi, la saisie a été faite en règle, et c'est un article qui ne doit regarder que le cocher. Cependant, je verrai si ces fermiers voudront se prêter a quelque arrangement. Je proffiterai toujours avec beaucoup de plaisir des occasions où je pourrai vous marquer le respect avec lequel j'ai l'honneur d'être, etc.. »

quarante mille écus, somme énorme pourTépoque.

L'hôtel, qui avait déjà été agrandi par le maréchal de Retz, fut restauré, rebâti en grande partie par son nouveau propriétaire et ses successeurs, qui donnèrent leur nom à deux voies nouvellement ouvertes dans les environs, la rue de Condé et la rue des Fossés-M.-le-Prince.

De très belles fêtes furent célébrées dans cette somptueuse demeure. A Toccasion du mariage du duc d'Enghien avec la princesse palatine, Molière et sa troupe y jouèrent, le 1 1 décembre 1663, sur une scène improvisée, devant le Roi, la Reine, Monsieur et Madame, deux de ses plus récentes œuvres, la Critique de r École des Femmes et F Impromptu de Versailles. Jusque dans les dernières années du règne, années de revers et de misère, les Condé se signalèrent par Téclat de leurs réceptions : <^ 11 y eut hier soir, écrivait le 16 février 1680 Mme de Sévigné, une fête extrêmement enchantée, à Thôtel de Condé. Un théâtre bâti par les fées, des enfoncements, des orangers tout chargés de fleurs et de fruits, des festons, des perspectives, des pilastres ; enfin toute cette petite soirée coûte plus de deux mille louis. »

C'est dans ce palais, qui avait été si longtemps consacré au plaisir, que naquit le marquis de Sade, le 2 juin 1740. Pour se rendre compte de ce qu'était

UN OFM(:ii:i{ DU ROI

à cette époque Thôtel Condé, il suffit de se reporter à la description de Germain Brice, quoi(|u'elIe soit antérieure d'une trentaine d'années : a Le bâtiment, de quelque côté que l'on considère, dit ce guide très sûr dans son naïf langage, n\i rien du tout d'extraordinaire ni qui puisse satisfaire la moindre curiosité ; cependant, il y a quelques appartements assez propres et assez régulièrement distribués pour les dedans où il paraît qu'on a fait de la dépense. Le plafond de la chambre et du cabinet de Madame la Princesse ont été peints par de Sève : mais en récompense pour des meubles, il est difficile d'en voir dans aucun autre palais de plus riches et en plus grande quantité. On y trouvera aussi des tableaux des maîtres du premier rang ; entre autres, un Baptême de Notre-Seigneur, de TAlbano, qui a longtemps appartenu au duc de Lesdiguières, des tapisseries extraordinaires, qui viennent de l'illustre maison de Montmorency, et des pierreries plus qu'en aucun autre endroit. On y conserve aussi une nombreuse bibliothèque, composée de livres curieux et de cartes à la main des plus rares.

<( Il faut voir le jardin, lequel dans une étendue assez médiocre, fait remarquer que Part et la nature joints ensemble produisent toujours de très grands agréments. Il y a des cabinets de treillage à la manière d'Hollande, faits avec beaucoup d'in-

dustrie. Il paraît à rextrémité de chaque allée un petit arc de triomphe du même ouvrage. En été ce jardin est rempli d'orangers et d'arbustes, qui en rendent la promenade agréable (1). »

L'hôtel Condé appartenait alors au fils du vainqueur de Rocroy, Henri- Jules de Bourbon, qui mourut quelques années plus tard, en 1709. Son petit-fils, Louis-Henri, le premier ministre de Louis XV après la régence du duc d'Orléans, et l'ami de la marquise de Prie, laissait à sa mort, en 17/iO — l'année même de la naissance du marquis de Sade — comme héritier de son nom et de ses richesses assez mal acquises un enfant de quatre ans, Louis-Joseph de Bourbon, né le 9 mars 1736.

Le caractère du futur prince de Condé (2) se rapprochait par bien des côtés de celui du jeune marquis de Sade. Ils étaient, l'un et l'autre, vifs, emportés, hautains, querelleurs. Ils se ressemblaient trop pour s'aimer beaucoup, mais le petit

(i) Description nouvelle de la ville de Paris ei Recherche des singularités les plus remarquables qui se trouvent à présent dans cette grande ville... 5^ édition, Paris, 1706, t. II, p. 291. Les Princes de Condé occupèrent cet hôtel jusqu'en 1778, époque où ils le vendirent 3. 156.107 livres, i5 sols pour servir de nouvelle salle à la Comédie-Française. Ils allèrent alors habiter le Palais-Bourbon, qui était situé à l'extrémité du faubourg Saint-Germain et qui est aujourd'hui la Chambre des députés.

(2) Le principal chef des armées émigrées en 1798.

UN offk:ii:i{ di; iu>i

marquis serait pcut-cHre arrivr, à force de patience, de concessions et do flatlcries, à s'attirer les bonnes grâces de son compagnon de jeux qui était en môme temps son maitre... et qui ne l'oublait jamais. Il ne Tessaya même pas, maigre les exhortations maternelles. Traitant en égal celui dont on avait espéré qu'il saurait se faire un protecteur, il ne voulut pas se résigner au rôle d'amuseur docile et de souffre-douleur, et dans les batailles quotidiennes, chaque fois que se présenta l'occasion, il rendit coup pour coup.

Bien des années plus tard, en revenant sur cette période de sa vie, il reconnaissait qu'il avait été fort peu habile, mais il ne le regrettait pas. « Né et élevé, écrivait-il, dans le palais du prince illustre auquel sa mère avait l'honneur d'appartenir et qui se trouvait à peu près de mon âge, on s'empressait de me réunir à lui, afin qu'en étant connu dès mon enfance je pusse retrouver son appui dans tous les instants de ma vie ; mais ma vanité du moment qui n'entendait encore rien à ce calcul, s'offensant un jour dans nos jeux enfantins de ce qu'il voulait me disputer quelque chose et plus encore de ce qu'à de très grands titres, sans doute, il s'y croyait autorisé par son rang, je me vengeais de ses résistances par des coups très multipliés, sans qu'aucune considération m'arrêtât et sans qu'autre chose que la force et la violence

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pussent parvenir à me séparer de mon adversaire (1). »

Pour Fen séparer plus sûrement et d'une manière définitive, puisqu'il ne savait pas s'accommoder à son humeur et se plier à ses caprices, on Texpédia en province, à Avignon. « Je fus, envoyé, dit-il, chez une grand'mère, dont la tendresse trop aveugle nourrit en moi tous les défauts que je viens d'avouer (2) (l'orgueil, la colère, etc.). » Son père avait été nommé, en 177/i, ministre de France à Cologne et ne pouvait plus guère s'occuper de son éducation. Après avoir passé quelques années chez sa grand'mère, dont la faiblesse finit par paraître excessive, il fut confié à un de ses oncles, l'abbé de Sade, qui préparait alors, dans son abbaye d'Ebreuil, en Au vergne, ses Mémoires sur la vie de Pétrarque. 11 entra ensuite au collège Louis-le-Grand, où il se distingua, comme beaucoup de ses condisciples bien titrés, par une très aristocratique paresse. Il se jugeait de trop bonne famille pour faire avec les livres une connaissance sérieuse. Cependant, quand il quitta le collège, après sa troisième, il savait un peu de latin, et son orthographe s'élevait sensiblement au-dessus de la movenne.

(i) Aline et Valcoar^ t. I, p. 26.

{2) Aline et Valcoiir, t. I, p. 27.

UN OFFICIKK DU KOI H

En 175/i, lorsqu'il dit adieu, sans rogrc;! , ;m rudiment de Despautèrc, aux Comj)lcs fails d(; l>arreme, au Pi'œ.diiim rusliciim du père Yanicre, et au traité De Diis el Heroibiis du père Juvency, I(î marquis de Sade avait quatorze ans. Sa famille le destinait à la carrière militaire, la seule où il put débuter aussi jeune, avec quelque cliaucc d'y réussir. Ou demanda pour lui une place dans un des corps les plus aristocratiques et par conséquent les plus enviés, les Chevau-légers de la garde ordinaire du roi. La requête fut appuyée, suivant Tusage, par le certificat du généalogiste officiel, Clairambault, certificat que nous avons reproduit au commencement de ce chapitre.

Eh 1498, Louis XII avait créé plusieurs compagnies de cavalerie légère auxquelles on avait donné le titre de Clievau-légers. Un siècle plus tard, en 1599, Henri IV, pour récompenser les Ghevau-légers du courage dont ils avaient fait preuve pendant les guerres d'Italie et les guerres de religion, les mit au nombre de ses gardes. Ils formaient, sous le règne de Louis XIII, une compagnie qui avait pour armes défensives : le plastron, la calotte, et pour armes offensives : Tépée ou le sabre et les pistolets. Louis XV leur donna le fusil en 1745.

Leur uniforme, au dix-huitième siècle, était un des plus riches de toute Parmée et un des plus

élégants (1). Ils avaient quatre étendards carrés de taffetas blanc brodé d'or et d'argent, et dont la hampe se terminait par une fleur de lis d'or. A chaque coin était brodée une foudre, et au centre on lisait cette fière devise : Sensere gigantes . Etendards et timbales, en dehors des prises d'armes et des parades ou revues, restaient dans la chambre du roi.

Dans ce corps, comme dans tous ceux de la maison du roi, la présentation des nouveaux officiers se faisait avec un cérémonial particulier^ où se combinaient l'esprit militaire et l'esprit de camaraderie. La compagnie sous les armes, le capitaine-lieutenant allait prendre les ordres du roi, qui assistait presque toujours à cette présentation, et se tournant ensuite vers les officiers et les soldats : (( Mes compagnons, disait-il, le roi vous donne Monsieur un tel. »

La compagnie des Chevau-légers comprenait, en 175/i, 19 officiers et 200 gardes (2). Leur ca-

(i) Habit écarlate bordé de soie blanche, avec parements blancs, poches en travers, boutonnières d'argent, boutons or et argent, galons en plein et brandebourgs d'or, ceinturon blanc brodé d'or ; veste blanche avec galons et bordure d'or ; culotte de soie blanche avec boutons d'argent et jarretière d'or ; chapeau galonné d'or, plumet et cocarde blancs ; bottes fortes.

(2) Depuis Louis XIII, tout soldat qui avait servi pendant vingt ans dans les Chevau-légers avait droit, lui et ses

UN OI'I ICIIJi DU KOI n

serne, T Hôtel des Clievau-lùgers,étaità Versailles, avenue de Sceaux (I).

Le 2/i m:ii 175/i, le marquis de Sade l'ut admis dans ce corps d'élite (2). 11 avait ([uinze ans, lorsque, le 1 ^i décembre 1755, il fut nommé, non pas à cause de sa valeur militaire, mais à cause de son nom, qui permettait de la préjuger ou qui en tenait lieu, sous-lieutenant sans appointements au régiment du roi (infanterie) (3). (]e n'était pas une exception que ce grade d'officier donné à un enfant. On pourrait en citer d'assez nombreux exemples. Le vicomte de Noailles débutait à douze ans comme garde de corps dans la compagnie écossaise. Wimpfen,à treize ans, était lieutenant en second. Saint-Maurin-Montbarey, simplement parce qu'il appartenait à une illustre lignée, recevait à douze ans un brevet d'enseigne à la compagnie colonnelle du régiment de Lorraine. Pour qu'il pût terminer ses études, son gouverneur Tavait suivi à l'armée. Il n'est que juste d'ajouter que ces enfants avaient dans les

descendants, au titre d'écuyer. Les officiers appartenaient tous à la plus haute noblesse.

(i) Ils y avaient adjoint, depuis 1751, l'École militaire des Chevau-légers (dirigée par M. Bongars), où la pension coûtait 3.000 livres par an et qui fut l'origine de l'École militaire de Paris.

(2) Archives adminisir. du Ministère de la Guerre (dossier du marquis de Sade).

(8) Id.

veines du sang de soldat et qu'ils savaient, au besoin, se battre comme des hommes. De cela aussi on pourrait citer de nombreux exemples.

En 1757, dans les premiers jours de janvier, Louis XV rétablit le grade de cornette (officier porte-drapeau). Un des premiers qui bénéficia de cette mesure fut le marquis de Sade. Le 14 janvier, il obtint une commission de cornette au régiment des carabiniers.

Les carabiniers formaient, on peut le dire sans aucune exagération, une élite dans rélite(J). Nul corps, avant comme après la Révolution, ne fournit autant de traits de bravoure ou de résistance. Lancés d'un impétueux élan sur l'ennemi, ou résistant, immobiles, à ses chocs répétés, boulet vivant, fait de mille poitrines, dans Toffensive, et, dans la défensive, mur d'airain, ces géants (2;, plus d'une fois, décidèrent du sort des batailles.

Louis XIV qui les jugeait à leur valeur voulut être leur premier mestre de camp. Il désigna ensuite, pour les commander, le duc du Maine, son fils. En 1758, ils eurent encore comme chef un

(i) En 1763, ils vinrent tenir garnison à Saumur et s'y montrèrent de si admirables soldats, que, de 1768 à 1771, chaque régiment de cavalerie envoya à Saumur, pour prendre modèle sur eux, quelques-uns de ses hommes.

(2) L'ordonnance du 20 mars 1751 prescrivait que, pour entrer dans ce corps, il fallait avoir au moins cinq pieds quatre pouces.

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membre de la famille royale, le comte de IVovenee, et ils devinrent alors, c'est-à-dircî un an aprèw l'entrée du manjuis de Sade dans hnir régiment, le lioijdl Carrihinie/'s de Monsieur le conile de Provence,

Sur leurs étendards de soie bleue, qui portaient au centre un Soleil d'or, ils avaient obtenu le glorieux privilège de broder la glorieuse devise du grand Roi : !\^ecplnrlbus iniprir. Us la gardèrent jusqu'au 17 septembre 1782. A cette époque, les étendards commencèrent à porter, au-dessous des armes de Monsieur, cette nouvelle devise, aussi digne d'eux que l'ancienne : Toujours au chemin de r/îonneur.

Le marquis de Sade servit deux ans dans les carabiniers. Le 21 avril 1759 il fut proposé comme capitaine au régiment de Bourgogne (cavalerie), par cette note qui fait partie de son dossier et qui obtint l'approbation du roi :

« 21 avril 1759. Régiment de cavalerie de Bourgogne.

« Il y a une compagnie vacante par le changement du S. M'^ de Tocqueville a une dans le régiment de cavalerie de Luzignem (1).

(( Le prix est de 10.000 fr.

« On propose au Roy

(i) Luzignan.

d'en disposer en faveur du S. C^^ de Sade, cornette dans le brigade de Malvoisin (1) du régiment des carabiniers de M. le C^^ de Provence.

(( Il a été fait sous-lieutenant dans le rég. d'inf*"'® du Roy le 5 X^^ 1755, cornette dans la Brigade de carabiniers de S^ André du 14 janvier 1757, a passé dans celle cy par ordre du p' avril suivant.

(( M. le M^' de Poyanne s'y intéresse particulièrement, et il observe qu'il a été trois ans à l'école des ch^ légers, qu'il joint de la naissance et du bien à beaucoup d'esprit et qu'il a l'honneur d'apartenir à M. le P^^ de Condé par Mad' sa mère qui est Maillé-Brézé (2). »

Fondé en 1666, le régiment de Bourgogne (cavalerie) avait d'abord porté le nom de régiment de Bretagne (3). Les soldats qui le composaient, et qui comptaient parmi les meilleurs de l'armée, portaient l'habit bleu avec revers et parements rouges, boutons blancs unis à trois filets et galons mouchetés de blanc.

(i) Le corps des carabiniers formait cinq brigades. Chaque brigade était composée de quatre escadrons, et chaque escadron de cinq compagnies. La compagnie comprenait i.3oo hommes sur pied de paix et i.56o hommes sur pied de guerre.

(2) Archives adminislr. du Ministère de la Guerre.

(3) Le régiment de Bourgogne (infanterie) fut formé deux ans plus tard.

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Capitaine à dix-neuf ans, c'était pour le marquis (le Sade un assez bel avancement. Je ne sais pour quelle raison il ne s'en contenta pas. Il avait^ sans doute, déjà le caractère inquiet et difficile qu'il garda toute sa vie, et qui fut une des principales causes de ses malheurs. On peut supposer qu'il s'était fait à son régiment, parmi ses camarades, un assez grand nombre d'ennemis. Il essaya bientôt de changer de corps, môme avec un grade inférieur : « 11 avait obtenu en 1762, dit une note de son dossier, Tagrément d'un guidon de gendarmerie (c'est-à-dire le grade de porte-drapeau), maisson peu de fortune l'a empêché de payer. »

En somme, sur sa carrière militaire nous ne connaissons guère que ses états de services. La classe sociale à laquelle il appartenait permet de croire — et c'est d'ailleurs, à défaut de témoignages précis, une tradition dont on doit tenir compte — qu'il se battit vaillamment. Bon soldat, il dut être un assez mauvais officier. Il exagéra probablement les défauts dont il voyait autour de lui tant d'exemples : Tignorance du métier militaire, l'indifférence pour Tinstruction des troupes,, le dédain de la hiérarchie, la tendance à l'indiscipline. On pensait alors que le courage, un courage héroïque, pouvait avantageusement y suppléer, et c'était l'époque où les nobles, trop influencés par leur vanité de Français et lei:r

orgueil d'aristocrates, croyaient tout savoir sans avoir rien appris. Frédéric II, en plus d'une occasion, leur prouva quUls se trompaient.

Officier de cour, le marquis de Sade dut mener, avec cette fougue et cet emballement qui toujours le caractérisèrent, cette vie agitée et un peu folle qui faisait de la plupart des garnisons de très agréables résidences. Il fréquenta les assemblées, les spectacles, où ses camarades et lui avaient des places réservées, bien en vue, et des prix de faveur. Il brilla dans les bals, où se donnait rendez-vous toute la noblesse de la ville, et parada dans les carrousels. Il joua la comédie et envoya de petits vers au Mercure de France^ sans les signer, pour ne pas avoir l'air d'un cuistre du Parnasse, et sans y attacher d'importance. 11 eut des duels et s'en tira le mieux du monde. Il fît des dettes et ne paya pas son tailleur, car c'est à cela qu'on reconnaissait un vrai gentilhomme. Favart, dans un de ses refrains, avait indiqué les deux principaux devoirs d'un bon officier.

Servir le roi, servir les dames, Voilà r esprit du régiment Etrlietr'lan

Comme les autres, plus que les autres, le marquis de Sade dut servir les dames, au moins autant que le roi. Il se vanta de ses bonnes for-

UN OFFICIKH DU I{(>I \'J

tunes, quelquefois imaginaires. Il aecrociia plus d'un C(eur à la pointe de son épée. Les cœurs de ce temps-là — je ne parle pas du nôtre — ne faisaient pas grande résistance quand un jeun(î ofiicier les attaquait. Ils se rendaient à la première sommation, et quelquefois avant.

Le marquis de Sade, pour suivre la mode, s'efforça d'avoir et eut très vite, sans doute, la réputation d'un « mauvais sujet ». Il la conserva toute sa vie. Dans Aline et Valcoiw il a raconté un de ses amours de garnison, amours qu'un bal voyait naître, qu'un autre bal voyait mourir, et qui allaient très vite au dénouement, sauf quand ce dénouement était le mariage.

Cédons-lui la plume et écoutons ses confidences. Il n'est pas incapable de dire la vérité, quand €lle ne le gêne pas, et personne ne pourrait le peindre aussi bien que lui-même :

« Notre régiment, dit-il (1), fut envoyé dans une garnison en Normandie ; c'est là que commence la première partie de mes malheurs.

(( Je venais d'atteindre ma vingt-deuxième année ; perpétuellement entraîné jusqu'alors par les travaux de mars, je n'avais ni connu mon cœur, ni

(i) Aline et Valcoar, t. I, p. 28. Cet épisode, d'après ce que dit, quelques lignes plus loin, le marquis de Sade, doit se passer en 1762. Celui qui en fut le héros avait été nommé depuis trois ans capitaine du régiment de Bourgogne.

soupçonné qu'il pût être sensible. Adélaïde de Sainval, fille d'un ancien officier retiré dans la ville où nous séjournions, sut bientôt me convaincre que tous les feux de Tamour devaient embraser aisément une âme telle que la mienne ; et que, s'ils n'y avaient pas éclaté jusqu'alors, c'est qu'aucun objet n'avait su fixer mes regards. Je ne vous peindrai point Adélaïde ; ce n'était qu'un seul genre de beauté qui devait éveiller l'amour en moi, c'était toujours sous les mêmes traits qu'il devait pénétrer mon âme, et ce qui m'enivra dans elle était l'ébauche des beautés et des vertus que j'idolâtrai en vous. Je Taimai, parce que je devais nécessairement adorer tout ce qui a des rapports avec vous ; mais cette raison qui légitime ma défaite, va faire le crime de mon inconstance.

(( L'usage est assez dans les garnisons de se choisir chacun une maîtresse et de ne la regarder malheureusement que comme une divinité qu'on déifie par désœuvrement, qu'on cultive par air, et qui se quitte dès que les drapeaux se déploient. Je crus, d'abord, de bonne foi que ce ne pourrait jamais être ainsi que j'aimerais Adélaïde; la manière dont je l'en assurai la persuada ; elle exigea des serments, je lui en fis ; elle voulait des écrits, j'en signai, et je ne croyais pas la tromper. A l'abri des reproches de son cœur, se croyant peut-être même innocente, parce qu'elle couvrait

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su faiblesse de tout ce (jui s(3iTil)lait fait pour la légitimer, Adélaïde céda, et j'osai la rendre coupable, ne voulant que la trouver sensible.

(( Six mois se passèrent dans cette illusion, sans que nos plaisirs eussent altéré notre amour ; dans l'ivresse de nos transports, un moment même nous voulûmes fuir ; incertains de la liberté à former nos chaînes, nous voulûmes aller les serrer ensemble au bout de l'univers... La raison triompha; je déterminai Adélaïde, et dès ce moment fatal il était clair que je l'aimais moins. Adélaïde avait un frère capitaine d'infanterie, que nous espérions mettre dans nos intérêts... On l'attendait, il ne vint point. Le régiment partit, nous nous fîmes nos adieux, des flots de larmes coulèrent ; Adélaïde me rappela mes serments, je les renouvelai dans ses bras... et nous nous séparâmes.

« Mon père m'appela cet hiver à Paris, j'y volai : il s'agissait d'un mariage; sa santé chancelait, il désirait me voir établi avant de fermer les yeux ; ce projet, les plaisirs, que vous dirai-je enfin! cette force irrésistible de la main du sort qui nous porte toujours malgré nous où ses lois veulent que nous soyons : tout effaça peu à peu Adélaïde de mon cœur. Je parlai pourtant de cet arrangement à ma famille ; l'honneur m'y engageait, je le fis ; mais les refus de mon père légitimèrent bien-

tôt mon inconstance ; mon cœur ne me fournit aucune objection, et je cédai, sans combattre, en étouffant tous mes remords. Adélaïde ne fut pas longtemps à l'apprendre... 11 est difficile d'exprimer son chagrin ; son amour, sa sensibilité, sa grandeur, son innocence, tous ces sentiments qui venaient de faire mes délices, arrivaient à moi en traits de flamme, sans qu'aucun parvint à mon cœur.

« Deux ans se passèrent ainsi, filés pour moi par les mains des plaisirs, et marqués pour Adélaïde par le repentir et le désespoir.

(( Ellem'écrivit un jour qu'elle me demandait pour unique faveur de lui assurer une place aux Carmélites; de lui mander aussitôt que j'aurais réussi ; qu'elle s'échapperait de la maison de son père, et viendrait s'ensevelir toute vivante dans ce cercueil qu'elle me priait de lui préparer.

« Parfaitement calme alors, j'osai répondre quelques plaisanteries à cet affreux projet de la douleur, et rompant enfin toutes mesures, j'exhortai Adélaïde à oublier dans le sein de l'hymen les délires de l'amour.

(( Adélaïde ne m'écrivit plus. Mais j'appris trois mois après qu'elle était mariée ; et dégagé par là de tous mes liens, je ne songeai plus qu'à l'imiter. »

Le traité de Paris, signé le 10 février 1763, avait

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terminé — peu gloriousomciit — l;i ^'•iiorre de Sept Ans. Lo 15 mars, le mar([uis de Sade fut réformé (I). Sa famille en profita pour lo marier. Elle espérait que le mariage lui donnerait le goût et le besoin d'une vie plus régulière. Elle devait être bien déçue.

(i) CeUc mesure était prise après cliaque traité de paix à l'égard d'un assez grand nombre d'officiers et de soldats» « Les réformés ne perdaient pas la qualité d'officier et leur carrière ne se trouvait pas absolument brisée. Par la suite, ceux susceptibles de servir rentraient soit dans leur corps d'origine, soit dans d'autres régiments, enfin les emplois dans la Milice leur étaient presque exclusivement réservés. On les employait aussi dans des postes sédentaires : gouvernement des places, juridiction du point d'honneur, etc. Il n'y avait donc que ceux qui ne voulaient plus servir, qui demeuraient définitivement réformés ou ceux qu'une infirmité rendait impropres à tout service. » Intermédiaire des Chercheurs et des Curieux, N"* du 3o novembre 1905 (article de M. Cottreau).

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