UN AMOUR CONTRARIÉ
En 1763, M. Claude-René Cordierde Montreuil ctait, depuis vingt ans, président de la troisième Chambre de la Cour des aides à Paris. Il habitait rue Neuve-du-Luxembourg, dans un des quartiers les plus élégants de Paris.
Il avait épousé Marie-Madeleine Masson de Plissay, et il laissait à cette femme énergique et autoritaire le gouvernement du ménage. 11 ne présidait qu'à la Cour des aides, chez lui il n'avait même pas les pouvoirs d'un juge. Mme Cordier de Montreuil rendait des sentences, et le mari, désireux avant tout d'être tranquille, se contentait, dans la plupart des cas, d'opiner du bonnet.
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De leur mariage étaient n(';es (I(mix lillcs. L'aînée, llenée-Pélagie, avait, en 17G3, vingttrois ans. Elle iiY'tait pas jolie, ou du moins elle ne le paraissait pas au premier abord. La beauté, chez elle, s'était réfugiée dans les yeux, des yeux tendres, expressifs, un peu voilés de mélancolie, comme si elle eût deviné sa destinée, et qui cachaient, au repos, sous les paupières à demi baissées, dans une attitude gauche et timide, la ferveur invincible d'une âme passionnée. Cette jeune fille charmante, mais d'un charme indécis et un peu éteint, n'avait pas cette confiance et cette vanité que la Providence, qui sait bien ce qu'elle fait, accorda largement aux femmes, pour leur permettre de ne pas trop souffrir de leurs imperfections ou même de ne pas s'en apercevoir. Elle ne se croyait pas digne d'être aimée, d'inspirer une passion sincère et, dans le mari, de trouver l'amant. Son miroir ne lui disait pas ce qu'il dit à tant d'autres. Elle n'y voyait pas la douceur de ses yeux et la grâce de son sourire. 11 la décourageait d'espérer (1).
Cette modestie excessive, cette défiance de soi devaient avoir pour Renée-Pélagie de Montreuil les plus funestes conséquences. Au premier qui
(i) II ne faut pas trop la juger par son portrait, singulièrement embelli comme la plupart des portraits de femmes.
avait fait battre son cœur, elle allait, pleine de gratitude, se livrer tout entière, corps et âme,, sans défense, sans recours.
La plus jeune des filles de M. Cordier de Montreuil, Louise, ne ressemblait guère à Taînée. Elle avait cet âge délicieux, seize ans, qui de Tenfant fait naître la femme comme du bouton la fleur. Elle avait l'âge de Juliette et attendait Roméo. C'était déjà, en 1763, une amoureuse latente, coquette, ardente, éprise de tous les plaisirs, plus sensuelle que sentimentale. Son caractère se lisait dans ses yeux singulièrement troublants, dans sa physionomie mutine et piquante, dans le mélano^e de candeur et de rouerie féminine qui se dégageait de toute sa personne.
Le marquis de Sade, qui tenait à ne pas se laisser trop oublier par ses maîtresses, passait à Paris la plus grande partie de ses congés. Les Cordier de Montreuil étaient des amis de sa famille. Il allait souvent leur rendre visite. De plus en plus il était attiré chez eux par la beauté éclatante de Louise, et ce blasé précoce s'étonnait d'aimer, avec tant de naïveté et d'ardeur, celle qu'il prenait pour une ingénue.
Sa passion, qui chaque jour grandissait, l'empêchait de voir celle qu'il avait inspirée à Renée- Pélagie. Il l'ignorait, il ne l'encourageait en aucune manière et voilà précisément ce qui don-
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liait plus (le force à cotte iiujuiète tcadresse, si méconnue, toujours menacée.
Les deux sœurs étaient rivales, mais Tune aimait plus que l'autre et c'était celle qu'on dédaignait. Elle en éprouvait un chagrin profond, m^is n'en éprouvait aucune surprise. Elle ne se plaignait pas. Elle ne croyait pas avoir le droit de se plaindre. Les quelques petites joies que lui laissait sa triste passion, elle les savourait avec délices. Un mot prononcé avec plus de douceur, un regard moins indifférent la rendaient heureuse toute une journée. Elle se reprenait à avoir confiance, et, du fond de l'âme, elle pardonnait à sa sœur d'être plus jeune qu'elle et plus belle.
De la moindre marque de sympathie, du plu^ insignifiant témoignage de courtoisie où elle voulait voir un peu d'amour, Renée-Pélagie était reconnaissante à ce bel officier du roi, mince, élégant, spirituel, aimable, et si irrésistible dans son brillant uniforme de capitaine du régiment de Bourgogne. Il avait la réputation d'un homme à bonnes fortunes. C'est, de toutes les réputations, celle que les femmes apprécient le plus.
Cependant autour de ces désirs et de ces espé-^ rances, autour de ces amoureuses intrigues, les parents précautionnneux tissaient la toile matrimoniale. Ils avaient décidé, dans de mystérieux conciliabules, que le marquis de Sade épouserait
Renée-Pélagie. 11 ne semblait Taimer qu'avec modération, mais c'était suffisant pour en faire sa femme. On attendait tranquillement et sans inquiétude qu'il se déclarât, et le petit manège des tendres regards, des furtives confidences, continuait.
Lorsque le fringant officier avoua officiellement que la plus jeune des deux filles avait fixé son cœur, la stupéfaction, du côté des de Sade comme du côté des Montreuil, fut grande. Cette fantaisie imprévue dérangeait toutes les combinaisons. On résolut de n'en pas tenir compte, l^a femme du président affirma qu'elle ne se résignerait jamais à marier la cadette avant l'aînée. Il ne fallait pas espérer qu'elle changeât d'avis.
Le marquis de Sade résista quelque temps, puis il s'inclina devant la volonté de sa famille. C'était un beau mariage qu'on lui imposait ainsi, un mariage riche. N'était-ce pas agir très sagement?
Dans les derniers jours du mois de mai 1763, le « porte-claquette » déposait chez tous les amis des deux familles ce billet imprimé :
« M. le comte et Mme la comtesse de Sade sont venus pour avoir l'honneur de vous voir et vous faire part du mariage de M. le marquis de Sade, leur fils, avec Mlle de Montreuil (1). »
\i) Ce document a été reproduit par M. Paul Ginisty dans son intéressant ouvrage la Marquise de Sade (Paris, Charpentier, 1901), dont je me suis beaucoup servi dans ce chapitre.
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Le mariage avait été célébré le 17 mai, dans la plus stricte intimiti', à l'église Sairit-Hoch. A défaut de beauté, Renée-Pélagie apportait h celui qu'elle épousait, avec une joie mêlée d'angoisse, un cœur tout plein de lui et une assez grosse fortune. Le marquis de Sade était beaucoup moins riche. Il n'avait guère que ses appointements de lieutenant-général de la haute et basse Bresse, Bugey, Valromey et Gex. II était devenu titulaire de cette charge le f\ mars 1760, à la suite de la démission de son père en sa faveur.
Le jeune ménage, si Targent comptait autant qu'on le dit dans le bonheur, aurait pu très facilement être heureux. La marquise, enivrée par la réalisation de son rêve, oubliait les heures de découragement et se montrait aussi confiante que dévouée. L'homme qu'elle aimait lui appartenait de par la loi. Elle saurait à force de tendresse désarmer ses préventions ou ses rancunes. Ce cœur qui s'était vendu et non donné, et qu'elle sentait encore si loin du sien, elle espérait le conquérir, le garder pour toujours.
Les affections les plus ardentes sont aussi les plus aveugles. La marquise de Sade ne voulait pas ou ne pouvait pas se douter de l'irritation et de l'amertume que laissait au fond de Tâme de son mari cette union qu'il détestait et à laquelle on l'avait contraint. Entre sa femme et lui il voyait
le fin visage, Tamoureux sourire de Louise. Le souvenir, le regret de l'absente lui rendait odieux la présence et l'attachement, pourtant si humble, si soumis, si prêt à tous les sacrifices^ de celle qui restait à ses yeux Tintruse.
Pour la fuir et pour la braver, pour oublier peut-être, il se rejeta, avec une sorte de fureur, dans cette vie de plaisir qui lui semblait, dans la détresse morale où il se trouvait, une vengeance très légitime et une revanche. Il se remit à faire des dettes. Il eut des maîtresses et il les afficha ouvertement. Il essaya de s'étourdir et n'y réussit pas. Ces amours de rencontre, qui ne lui laissaient que de l'ennui ou du dégoût, il voulut les punir d leur sottise et de leur banalité. Il eut non seulement, comme les autres, du mépris, mais une véritable haine pour ces femmes vulgaires, niaisement vicieuses, incapables de guérir la plaie qu'il avait au cœur, courtisanes ou actrices qui étaient souvent jolies, quelquefois aimables, mais à qui il ne pardonna jamais de n'être pas Louise de Montreuil. Ce qu'on a appelé son sadisme n'a pas eu d^autre origine.
Il se vengea sur l'amour du mal que l'amour lui avait fait. Les souffrances qu'il imposa aux autres furent, au moins au début, un soulagement pour la sienne.
Il avait gardé, après son mariage, six petite mai-
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son d'y\rcuciL II y conduisait non seulement ces grandes dames de TOpéra et de la (Comédie- Française qui appartenaient à Taristocratie du vice, mais des femmes moins célèbres, moins élégantes, petites bourgeoises parisiennes désireuses de goûter, une fois par hasard, au fruit défendu, ou filles du monde qui débutaient dans la carrière de la galanterie et n'y avaient encore aucun grade.
Ce furent les simples prostituées, celles qui le soir attendaient le client au coin dos rues, qui servirent, sans ravoir désiré, aux expériences passionnelles du marquis de Sade. Peu connues et très méprisées — aussi méprisées qu'elles étaient méprisables pour la plupart — elles devaient difficilement, croyait-il, intéresser la police à leurs plaintes. En quoi consistaient les mauvais traitements qu'elles eurent à subir dans la petite maison d'Arcueil, en 1763, aucun document ne nous l'apprend. On peut admettre qu'ils ressemblaient à ceux qui, quelques années plus tard, en 1768, comme nous le verrons au chapitre suivant, exciteront tant de scandale. Sur les premières manifestations de cette folie erotique, le silence a été fait, très rigoureusement.
La plupart des victimes recevaient de leur bourreau une sérieuse indemnité et s'en allaient très consolées, presque heureuses. Ce singulier amoureux ne les changeait pas beaucoup des
autres. Quelques femmes cependant, trop maltraitées ou d'un caractère moins conciliant, se plaignirent, et, à la grande surprise du marquis, leurs plaintes furent entendues. Très indulgent pour ses propres vices, Louis XV se montrait volontiers sévère pour les vices de son prochain. Il fut avisé des singuliers divertissements auxquels se livrait à Arcueil, loin des profanes, le marquis de Sade, et, le 29 octobre, il donna l'ordre de conduire le coupable au château royal de Yincennes (1). A peine enfermé à Yincennes pour quelques peccadilles qui lui semblaient sans importance — comme d'ailleurs toutes celles qu'il commit dans le cours de sa carrière monomane — le marquis de Sade se hâta de réclamer sa liberté par cette lettre adressée, le 2 novembre, au lieutenant de police, et dans laquelle le jeune diable, pour apitoyer ses geôliers, se fait ermite.
« Monsieur (2),
^( Dans la malheureuse situation où je me trouve, l'unique grâce et la seule consolation que
(i) Il y avait alors très peu de prisonniers au château de Yincennes. Le plus important était le suisse Tliorin, enfermé en 1757 pour avoir mal parlé du roi, et qui fut transféré à Charenton en 1778. En 1764, on y emprisonna l'aventurier Douceur, qui se disait comte de Saint-Ange, duc de Justiniani..
(2) Cette lettre, adressée, croyons-nous, au lieutenant
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j'ose demander est diî vous supplier d'instruii-e nui femme de mou triste sort. Uicni ne peut égaler rinquiétude daus kuiuelle elle va être, ne recevant plus de mes nouvelles ; si vous n'avez pas eu la bonté de faire passer la lettre que j'eus riionneur de vous faire remettre pour ma belle-mère, qu'elle en reçoive au moins une de vous, je vous en supplie, Monsieur, où vous ne marquerez que ce que vous jugerez à propos, qu'elle sache au moins que je suis arrêté et que vous savez de mes nouvelles. Voilà tout ce que je désire; en fesant partir la lettre demain jeudi, elle la recevra dimanche, et elles seront sûrement toutes deux plus tranquilles que ne sçachant absolument ce que je suis devenu. Permettez que j'ai {sic) l'honneur de vous donner ici son adresse, en cas que vous soyez assez bon que de m'accorder cette grâce : Mme la présidente de Montreuil^ an château cVEchaafoar près Cigai, par r Aigle, A V Aigle, en Normandie.
« Tout malheureux que je me trouve ici, Monsieur, je ne me plains point de mon sort; je méritais la vengeance de Dieu, je l'éprouve; pleurer mes fautes, détester mes erreurs, est mon unique
de police de Sartine, a été publiée dans V Amateur d'Autographes, en 1866. Elle fit ensuite partie de la collection Emile Michelot, et à la vente de cette collection, qui eut lieu les 7 et 8 mai i88o, un amateur la paya 120 francs.
préoccupation. Hélas! Dieu pouvait m'anéantir sans me donner le temps de les reconnaître et de les sentir; que d'actions de grâce ne dois-je pas lui rendre de me permettre de rentrer en moi-même, donnés m'en les moyens, je vous en prie, Monsieur, en me permettant de voir un prêtre. Par ses bonnes instructions et mon sincère repentir, j'espère être à même bientôt de m'approcher des sacrements divins, dont Tentière négligence estait devenue la première cause de ma perte.
« Quant à un domestique, si vous avès la bonté de m'en accorder un, ainsi que vous avès bien voulu me le faire espérer, j'ose vous prier de permettre que ce soit mon valet de chambre, vous pouvez vous informer de ses mœurs, toute ma famille vous en rendra sûrement de bons témoignages. Je puis d'ailleurs avoir l'honneur de vous assurer qu'il ne participait pour rien dans tout ceci ; aucun de mes gens n'estait dans la confidence, aucun n'a jamais sçu ni vu ce dont il était question, et personnellement celui que je désire avoir n'a jamais mis les pieds dans la petite maison qu'une fois depuis qu'elle estait meublée et encore n'est-ce que le jour, et après que tout fut entre vos mains. J'espère aussi, Monsieur, que vous voudrez bien ne point instruire ma famille du véritable sujet de ma détention, je serais perdu sans ressources dans leur esprit.
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« J'ose encore vous l'aire une remarque, monsieur : la date du malheureux livre n'est que du mois de juin, je me suis marie le 17 mai et je puis vous assurer que je n\\i mis les pieds dans la dite maison que dans le mois de juin. Sur cela j'ai été trois mois à la campagne. 11 y a huit jours que j'en estais arrivé quand j'ai été arresté. Quelque court qu'ait été le temps de mes erreurs, je n'en suis pas moins coupable ; elles ont toujours été assez longues pour irriter l'être suprême dont j'éprouve la juste colère ; je me repens presque de vous avoir fait ces remarques, devrais-je songer à m'excuser, quand je ne devrais plus m'occuper qu'à me repentir.
(( M. le commandant me dit de m'adresser à vous, Monsieur, pour obtenir la permission de prendre l'air quelquefois ; si vous le jugez compatible avec ma punition, je la crois absolument nécessaire à ma santé. J'ose espérer que vous voudrez bien faire dire à M. le commandant à quoi je dois m'en tenir sur les articles de cette lettre (1).
(( J'ai rhonneur d'être, avec respect, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
« Ce 2 novembre 1763. De Sade. »
(1) A cett^e pièce était jointe la minute ci-dessous d'une lettre écrite par le père Griffet, et dont le destinataire nous est inconnu.
« Nous avons, M..., un nouveau prisonnier à Vincennes
Pendant ce temps, les familles de Sade et de Montreuil multipliaient les démarches pour obtenir la mise en liberté. Vivement sollicité, le lieutenant général de police s'entremit et reçut du ministre de la maison du roi cette réponse peu encourageante :
« Monsieur,
« Les raisons qui ont déterminé le Roy à donner des ordres pour mettre M. de Sades au château de Vincennes sont trop graves pour qu'il doive y avoir un traitement distingué ; aussi vous pouvez mander à M. Guyonnet qu'il n'y sera qu'à la pension ordinaire. A Tégard d'un domestique, il peut lui en donner un pour le servir, ne paraissant pas convenable de lui permettre d'avoir le sien près de lui. D'ailleurs, Tintention de Sa Majesté est qu'il ne reste pas longtemps à Vincennes. Il faut même que sa famille voye plus tôt que plus tard où on pourra le faire transférer pour y vivre à ses
qui demande à parler au confesseur, et certes il a grand besoin de votre ministère quoi qu'il ne soit pas malade. C'est M. le marquis de Sade, jeune homme de vingt deux ans. Je vous prie de Taller voir le plutôt que vous le pourrez, et lorsque vous lui aurez parlé vous me feres plaisir de passer chez moi.
« Je suis, etc.