‹ Le marquis de Saint-ÉtienneChapitre 2 sur 6 · Voir les Fiancés de Radegonde et Un Parvenu · texte numérisé non relu

Voir les Fiancés de Radegonde et Un Parvenu

cation, annonçaient une grande fatigue. Très bas et armé à Tarrière d*un bouclier protecteur, sa forme disait son âge. La couleur primitive disparaissait sous des empâtements de vernis et de poussière. Le cuir de la caisse était craquelé comme un vase de Chine ; l'intérieur était un arlequin composé de velours, de drap, de cuir unis par des passementeries variées. La voiture répandait une odeur indéfinissable.

Il existait un grand rapport entre le véhicule et le conducteur. Celui-ci était coilfé du traditionnel chapeau en cuir verni, dont le galon d'or était remplacé par un cercle de peinture ocre. Autour du cou, un lambeau de cachemire soutenait un menton mal rasé. Un carrick informe et large comme une guérite recouvrait le corps; le vêtement en drap vert étageait en cascade ses douze collets sur un paletot gris. Un pantalon noisette, traînant sur des sabots, complétait cet accoutrement. Des gants, rattachés au cou par une ficelle, pendaient le long du corps.

Entre le chapeau et le col apparaissait la tête. Une toison de cheveux grisonnants couvrait un front ridé; deux grands yeux hardis, intelligents, rougis par rintempérance et la fatigue^ affectaient l'expression gouailleuse des ivrognes de bonne humeur; la bouche assez belle et sans barbe, serrait un brûle-gueule en racine de bruyère.

Comme toujours la foule était divisée sur les

causes de Taccident, chacun prenait parti et s'érigeait en juge; mais une seule des voitures était endommagée, il était naturel de rendre responsable dos dégâts celui qui les avait causés. Pendant la discussion, une nouvelle voiture vint réclamer le passage.

— Ohé ! là-bas, cria le cocher, y a- t-il moyen de passer.

Puis reconnaissant tout à coup Thoinme au carrick :

— Tiens l c'est toi, marquis, as-tu écrasé un ambassadeur ou renversé la coupole? qu'on fait tant de tapage.

— Ah! c'est toi! Attends un peu, je vas régler mon compte et puis nous irons boire un verre.

— A vos ordres, monsieur le marquis ; mais dépêche-toi, je suis attendu à l'ambassade d'Angleterre pour mener Son Excellence dans le monde.

— C'est pas tout ça, disait le jeune cocher debout sur le trottoir, voulez- vous me donner votre numéro?

— Nous appelons ça dans le monde, mon petit, échanger ses cartes ; voilà la mienne, donne-moi ton carton et je te f... mon billet que tu ne trouveras pas souvent de si beau nom parmi les camarades.

Et l'homme au carrick tendait à son collègue un numéro en tête duquel était écrit : Bertrand- Saint-Étienne, 17, passage Davy. Il ajouta :

^- Mes salons sont ouverts tous les soirs*

Et les deux cochers, leurs voitures rangées au trottoir, entrèrent dans le débit en planches encore entr^ouvert à cette heure.

Sosthène n'avait pas perdu un mot de cette dispute. Au titre de marquis, il avait dressé Toreille, et quand Thomme avait dit son nom, un des meilleurs de Taristocratie de France, il resta stupéfait de Tinjustice du sort.

A Paris la foule se disperse aussi facilement qu'elle s'amasse; la rue redevint déserte, et Sosthène resta à la portière du fiacre attendant l'automédon.

Quand il reparut ;

— Vous êtes libre, cocher? demanda-t-il.

— Voilà, voilà, bourgeois, répondit celui-ci en ouvrant la portière.

Sosthène donna son adresse, et la voiture se dirigea au trot d'une maigre haridelle, vers la place des États-Unis.

A sa porte Sosthène sauta sur le trottoir, s'approcha du bonhomme et lui remit un louis. Celui-ci s'apprêtait à rendre la monnaie :

— Gardez, dit le jeune homme.

— Ahl monsieur, pour une course, vraiment...

nous ne sommes guère habitués... enfin ce n'est pas. de refus ; par le temps qui court, le métier ne vaut guère, et quand Coco a mangé à sa faim et son maître bu à sa soif, il n'en reste pas épais. Enfin faut pas se plaindre... Grand merci, patron.

Le cocher s'apprêtait à fouetter son cheval essoufflé, quand Sosthène le retint.

— Vous vous nommez réellement de Saint-Étienne? lui demanda- t-il.

— Ehl mon Dieu oui, monsieur, et je n'en suis pas plus riche. Que voulez-vous, faut se faire une raison ; mes ancêtres étaient chevaliers, moi je suis cocher, c'est toujours le même état. Marquis de Saint-Étienne, pour vous servir, et ça ne coûte pas plus cher d'être mené par un marquis. La voiture n'est pas de chez Rothschild, ni le cheval de chez Bartlet; mais que voulez-vous, ça roule tout de même.

— Voulez-vous me donner votre adresse? continua Sosthène.

— Bien volontiers, patron, seulement, voyez-vous, mon équipage n'aime pas à se promener aux Acacias, je tâche de faire ma journée la nuit ; c'est plus dur, mais on rencontre moins de connaissances, bien qu'à cette heure...; et puis quand y fait noir on est moins difficile pour la carriole.

-T Voulez-vous demain venir me prendre, je vous invite à déjeuner.

— Oh 1 monsieur est bien bon, c'est pas de refus.

— Soyez ici à neuf heures, nous irons dans un restaurant de banlieue, où nous pourrons causer à l'aise.

— C'est convenu, patron, on sera exact, foi de Saint-Étienne l

Le jeune homme eut une nuit agitée, le rêve le tint éveillé jusqu'au jour, il caressait avec délices sa couronne en Espagne. Il était déjà debout quand son valet de chambre pénétra chez lui. * A neuf heures moins dix, Sosthène, en tenue effacée, se postait au coin de la rue, il ne voulait pas que les gens de Thôtel vissent stationner la voiture devant sa porte. A ce moment débouchait un coupé aussi antique que celui de la veille, mais de forme plus légère. Saint-Étienne avait si mal vu son client, qu'il ne l'aurait point reconnu si Sosthène ne Teût arrêté.

— Ah 1 c'est bien, ça, patron, d'être exact ; mon grand-père disait que c'est la politesse des rois, moi je dis que c'est la fortune des cochers ; pas d'exactitude, pas de client. Et où allons-nous, sans vous commander ?

— Connaissez-vous un restaurant pas trop près de Paris où nous puissions déjeuner et causer tranquillement ?

Le cocher porta la main à son menton :

— Il y a V Ablette au bout d'Asnières, en descendant sur Saint-Denis, j'y ai quelquefois conduit des noces ; on n'y est pas mal. Dame I c'est pas le café Anglais, mais on y mange bien.

— Va pour V Ablette, dit Sosthène en montant dans le coupé.

Le cheval descendit d'une allure fort convenable l'avenue de la Grande-Armée, et en moins d'une

heure vint s'arrêter devant un marchand de vins restaurateur.

La maison, badigeonnée en rouge jusqu'au premier étage, étalait dans le panneau central, au-dessus de la porte d'entrée, un ^cusson représentant un panier rempli de poissons. Au-dessus, en lettres jaunes ; A V Ablette. Ecuries et remise. Cabinets de société.

On était aux premiers jours d'automne. L'époque des parties à la campagne et des promenades sur l'eau était un peu passée; à cette heure matinale, deux personnes désirant s'entretenir pouvaient être certaines de n'être pas troublées.

Une J)uée légère s'élevait du fleuve, et les feuilles déjà jaunies se détachaient au souffle de la brise froide du matin. De grands bateaux, traînés par un remorqueur haletant, remontaient la Seine. La berge était garnie de pêcheurs patients et gelés.

En voyant s'arrêter une voiture à sa porte, le patron de l'établissement s'avança d'un air emprunté et curieux, il semblait ne point mettre en doute que la voiture contînt un couple maraudeur en quête d'un réduit très particulier. Sa surprise fut grande en voyant descendre un beau garçon seul, dont la mise volontairement négligée, était ici d'une véritable élégance.

— Monsieur attend quelqu'un sans doute ? dit le marchand sans ôter sa casquette graisseuse; nous avons des cabinets fort convenables.

— Non, merci, répondit Sosthène, je n'attends personne.

Et pour mettre un terme à Tinterrogatoire du bonhomme, il se rapprocha du cocher.

— Vous connaissez la maison, je ne m'occupe de rien ; commandez le déjeuner. Je vais sur le bord de la rivière, quand tout sera prêt, venez me chercher.

— Eh I le mastro, dit Saint-Étienne, viens m'aider à déshabiller Cocotte, pendant l'opération nous causerons du menu ; c'est le patron qui régale. Va falloir se distinguer, tu entends, mon vieux mastro, et du liquide de la comète tout le temps. Tu sais, le particulier m'a dit de marcher.

Le. patron offrit à Saint-Étienne un cabinet situé au premier étage, où Ton pouvait causer à Taise sans crainte d'être entendu ; cinq minutes plus tard les deux convives étaient attablés face à face, sur une table en bois blanc recouvert d un gros linge humide.

Saint-Étienne avait dépouillé sa tenue de rôdeur. Il avait surmonté son pantalon noisette d'un pardessus de maître élimé et blanchi aux coutures, mais d'une bonne forme ; sa coiffure de cuir avait fait place à un chapeau de soie démodé, mais propre. Sous ce costume, on retrouvait une sorte d'élégance. Certaines expressions, demeurées comme des plis aux vêtements, trahissaient un reste de gentilhommerie.

Sosthène, bien qu'il eût travaillé le scénario pen-

dant sa nuit d*insomnie, était plus qu'embarrassé. Il craignait maintenant de voir aboutir Taventure à une mystification ridicule.

Saint-Étienne, lui, mangeait de grand appétit sans . se préoccuper de Texamen.

Le vin n'était peut-être pas de la comète, mais il était de qualité très suffisante pour dérouiller la langue du cocher, qui du reste ne paraissait pas s'entourer de mystère. Le grand air avait développé son appétit; le menu étant de son choix, il engloutissait les différents plats avec une avidité d'homme du peuple.

— C'est égal, dit-il, c'est rudement bon de manger autrement qu'au bord du trottoir, en guettant la clientèle ; mais vous ne m'avez pas convié à cette fête, je suppose, uniquement, pour m'offrir une partie de campagne comme à une jolie fille. J'attends votre histoire. Pourvu que vous ne réclamiez de moi rien qui ne soit honnête, je suis prêt à marcher. Les choses d'amour c'est pas des crimes, et j'aime ça, moi. Maintenant jeune homme, j'écoute.

Sosthène mis en confiance, entama sa négociation.

— En vous entendant appeler marquis, hier soir, et répondre au nom de Saint-Étienne, j'ai désiré connaître votre histoire, et apprendre par quelle suite d'événements vous étiez passé d'une condition élevée à cet état qui n'est pas précisément le dernier mot de la considération.

— Ah ! mon bon monsieur, vous me demandez quelque chose comme mes mémoires, vous n'êtes pas dégoûté, vous avez souvent lu des livres moins amusants, sinon moins chers; car enfin, je dois l'avouer, vous me traitez bien, et si j'ai la pépie, c'est que j'ai une rude soif.

» Et pourquoi faire, sans vous commander, avezvous si envie de me connaître?,.. Si c'est pour me faire nommer quelque chose, je refuse, je vous en préviens; si c'est pour faire un livre, je mettrai mes conditions ; si c'est seulement affaire de curiosité et de blague, je suis prêt à dégoiser, ça donne soif et il y a de quoi boire. Je ne suis pas autrement fâché de faire une promenade dans mon passé, et il est plus gai que mon présent... et sans doute que mon avenir.

— Ce n'est ni pour faire un livre, ni par simple curiosité, répondit Sosthène, je veux que vous puissiez établir d'une façon irrécusable l'authenticité de votre nom.

— Ca, c'est facile; mon chartrier, comme on disait dans notre famille, est en ordre; je ne le consulte pas tous les matins, mais je sais où il est. Que voidez-vous, quand on aime trop la gouape, on va, on va, on enfile les titres de rente avec les hypothèques, les maisons de ville avec les fermes, ça paraît ne devoir jamais finir, et un beau jour on voit partir pour l'Hôtel des ventes, son dernier portrait d'ancêtre sur le dos d'un commissionnaire.

Une fois emballé, tout y passe; et comme on n*a pas d'état, on emploie ses derniers cinquante louis pour acheter une rosse et une roulotte, et on mange, en attendant qu'on soit mangé. Voilà mon histoire en quatre lignes, c'est celle de beaucoup d'autres qui ne valent pas mieux que votre serviteur.

— Mais enfin, reprit Sosthène, quelle est votre origine? j'ai besoin de savoir, donnez-moi des détails.

— Ah! ça, c'est un autre prix (avec une attitude théâtrale), s'il me faut mettre à nu les souffrances de mon cœur. Alors donnez-moi du Champagne, ça va m'huiler le sifflet. Ohé! delà cambuse, cria-t-il par l'escalier.

Ce n'était plus le même homme, sa face rougie s'épanouissait dans un sourire de vieux noceur, il sentait la fête* L'idée de boire du Champagne le retournait ; en attendant l'aubergiste, il esquissait un pas devant la porte ouverte :

— As-tu de la bonne limonade dans ta guérite, v'ià un jeune homme qu'a soif, faudrait voir si y te reste un peu de Cliquot dans le sable; monte-z-en deux fioles pour commencer, chacun la sienne, pas de jaloux.

Le marchand disparut et remonta bientôt avec deux bouteilles habillées d'argent et des coupes.

— Ahiflut alors! reprit Saint-Étienne, te f.,.-tu

de nous, eh! clampin, nous faire boire du mousseux' dans des dés à coudre :

Le maavais vin dans les grands Terres Et le bon vin dans les petits.

Donne-moi ça, eh! troquet, tu vas voir comment on débouche les fioles dans la haute; sans bruit, pour ne pas effrayer les femmes qu'ont des vapeurs. Et s'étant rassis, il versa deux rasades dans les grands verres.

— Ah! tenez, mon petit, je sens là danser comme une sarabande. Ah! ce Champagne, si mon gosier pouvait dire ce qu'il en a vu passer!

Sosthcne ne disait rien, pensant obtenir plus en n'interrogeant pas. En effet le besoin de s'épancher, cette forme si commune de l'ivresse, s'empara de notre homme.

— Quel âge me donnez-vous? dit-il en posant son verre vide.

— Ah! ne vous gênez pas, je n'y mets point de coquetterie. J'ai soixante ans, et on m'en donnerait facilement soixante-dix; on se tromperait crânement, par exemple. Si on grattait la croûte, au fond on trouverait cinquante à peine. Ah! bon Dieu, si on avait de quoi; ah! mes enfants quelle noce encore; mais flut!... A votre santé.

» Eh! bien oui, je suis né à Montrésor en 1829,

c'est bien mon compte, de parents riches mais noceurs, c'est dans le sang. Ah! c'était, c'est encore un beau château que celui de la Guitardière; mais quand je suis venu au monde, le conservateur des hypothèques signait à mon acte de naissance.

» Hélas! si j'avais fait le sacrifice plus tôt... mais on est bête, on est né là, on y a vécu, ça vous tient comme la peau, on fait des bêtises; mais on ne suppose pas qu'on puisse jamais vous ôter ça. Un beau jour les huissiers viennent et il faut déguerpir.

» Mon père, Charles-André-François-Isoré-Raymond, marquis de Saint-Étienne, est mort le 7 juin 18S9. Pauvre brave homme! je l'ai bien pleuré celui-là. E avait un tort, j*en subis les conséquents : il faisait la fête avec moi. Ma mère était morte dans ma petite enfance; quand j'ai eu l'âge, même un peu avant, j'amenais des femmes au château, et mon père en faisait autant. C'était une noce perpétuelle : on chassait, on buvait, on caressait les filles. On n'avait jamais d'argent, mais on en trouvait toujours. Les fermes s'en allaient, les unes suivant les autres, comme des feuilles à l'automne ; ,mais on avait toujours des chiens, des chevaux, des amis et des femmes.

» Un soir, après la chasse, mon pauvre père en voulant se lever de table, tomba la tête dans son assiette. On crut à un malaise; en le portant à sa chambre, il perdit connaissance, et pendant qu'en bas s'achevait la fête, je reçus son dernier soupir.

» Pauvre homme! une mort au Champagne; il a vécu heureux jusqu^à sa dernière minute, autour de lui il n'avait eu que des visages souriants, et en fermant les yeux, pour la dernière fois, il a pu voir cette liqueur des dieux dans son verre. Moins heureux, moi je n'ai pour désaltérer ma vieillesse, que la boisson de mes chevaux.

Après quoi, le bonhomme vida une nouvelle rasade de Champagne.

— S'il avait été heureux jusqu'au bout, le brave marquis, il me laissait, par contre, une rude succession à recueillir; les embêtements allaient commencer.

» Ah! j'ai eu un sale réveil. Après avoir réglé les machines de sépulture, il ne restait plus rien, mais plus rien. Dans le tiroir même, pas mille francs pour acquitter les droits; et ça faut pas blaguer, les hypothèques, les huissiers, les avoués, tout le tremblement, j'en ai eu la pire en bosse.

» Enfin, un vieux notaire qui gérait depuis... toujours notre fortune, me prit en pitié et consentit à m'aider. Ma paresse me donnait un bon conseil en lui laissant tout faire.

» Après l'examen sérieux de ma situation, il vint me prévenir un jour, avec les formes solennelles dont il ne se départait jamais, qu'il était urgent de -tout vendre, sans perdre une heure; il espérait encore tout liquidé me conserver environ deux cent mille francs. Il avait acquéreur pour le château et

LE MARQUIS DE S AINT-ÉTIENNE iS

les réserves ; en nettoyant les chiens, les chevaux, les voitures, l'argenterie, le mobilier, le brave homme se faisait fort de désintéresser les créanciers, de payer les gages arriérés et de sauver un capital qui eût pu faire vivre modestement un homme raisonnable. Oui, mais, entre cet homme et moi, il y avait un monde I Vous comprenez, habitué à puiser à même, ayant toujours auprès de moi un camarade prêt à partager mes sottises et à excuser mes fautes, il était difficile que j'eusse la raison de me restreindre; de plus mes idées sur la valeur de l'argent étaient tellement fausses, qu'il me semblait qu'avec un capital modeste, sans même songer au revenu, j'en avais pour toute la vie ; et je n'avais pas trente ans.

» Mon deuil coïncidait heureusement avec mes règlements d'affaires. Le château fut vendu à un marchand de biens du pays qui avait commencé sa fortune en étant marchand d'hommes ; aujourd'hui on ne vend plus que des femmes, c'est encore meilleur. Enfin, j'ai assisté à ça et je ne suis pas mort. Le jour où j'ai quitté la Guitardière, si j'avais rencontré l'acquéreur, je l'aurais tué tant j'avais l'idée fausse qu'il me volait mon bien. Ça ne vous embête pas, patron.

— Non, répondit Sosthène, je bois vos paroles.

— Ahl bin, si ça vous désaltère, moi, ça me donne soif.

— Je pouvais pas coucher dehors; aussi avais-je

loué une petite maison. L'idée d'abandonner le pays ne m'était pas même venue, je ne connaissais pas d'autre existence que celle que j'avais toujours menée; à la pensée d'habiter une ville, j'éprouvais un commencement d'asphyxie.

» Quand tout fut réglé, liquidé, j'avais en un seul titre de rente cent quatre-vingt-treize mille neuf cent francs. Mon ami me remit le papier, il me semblait tenir une fortune. Bien que le vase fût plus petit, j'y voulus faire la même cuisine. Je rachetai des chiens, des chevaux, remontai ma maison : l'avoine à l'écurie et le beurre à l'office continuaient à couler. Mes revenus ne suffisant pas, je trouvai un prêteur, alors ça a marché vite . Et puis j'ai eu une histoire embêtante avec la fille de ma cuisinière. Bref, après quatre années de cette vie, mes revenus ne suffisaient pas à payer les intérêts de largent emprunté. Mais que voulez-vous, je suis si bête en affaires, qu'ayant toujours mon capital, je croyais n'avoir rien mangé.

» Un fripon vint un jour m'offrir une association. Il se faisait fort de rétablir ma fortune. Moi, je ne résiste jamais à l'espoir du lendemain. Un billet de loterie dans ma poche, me fait riche jusqu'au tirage; et quand j'ai manqué l'occasion d'une dépense, je considère le fait comme une économie. Je vendis ce qui me restait de rente pour lui avancer les vingt mille francs. Par ce fait, je devins son associé à part égale dans les bénéfices.

» Non! mais nom de nom! est-on assez bête...

C'était mie machine pour faire de Tacier. Mon bonhomme, ancien professeur de chimie, comme tous les inventeurs, étant sûr de son fait, commença par acheter un terrain, fit bâtir une usine, prit des brevets par toute l'Europe et alla jusqu'en Russie faire des expériences. Mais il semblait qu'en dehors de son laboratoire, les éléments se liguaient contre lui, l'eau ou la terre ne valaient jamais rien; si bien qu'après un an d efforts, de dépenses et d'expérimentations, le brave homme fut mis en faillite et votre serviteur avec lui. On vendit tout chez moi, mes derniers bijoux et mon dernier ancêtre. Je me trouvai dans la rue, n'ayant pour tout avoir que des créanciers implacables.

» Cette fois il fallait faire œuvre de quelque chose pour manger. Les journaux étaient remplis de réclames sur la culture de la viande au Texas. J'avais possédé des vaches pour donner du lait à mes chiens, de là à me faire éleveur il n'y avait qu'un nouveau tour de mon imagination. J'allai trouver mon notaire, je parvins à le convaincre ou plutôt il trouva qu aucun sacrifice n'était trop cher pour se débarrasser de moi. Il écrivit à la compagnie, paya mon passage, me remit juste le nécessaire pour ma route et m'assura une somme de dix mille francs payable chez un banquier de la ville d'Austin.

» Je partis la mort dans l'âme. Le côté aventureux me séduisait médiocrement. Le paquebot contenait,

outre des émigrés allemands, quatre ou cinq décavés comme moi qui s'en allaient là-bas pour refaire fortune.

» L*un d'eux avait une femme charmante qui, par dévouement, disait-on, avait voulu partager le sort de son mari. Au fond, c'était une bohémienne.

» En débarquant au Texas, elle était la maîtresse de l'un de nous, et j'avais un premier duel sur les bras pour m'en être aperçu sans discrétion. Blessé au flanc d'un bon coup d'épée, il me fallut attendre mon rétablissement pour rejoindre mes compagnons qui s'étaient dirigés vers l'intérieur.

» Sans entrer dans des détails inutiles, qu'il vous suffise de savoir qu'en moins d'un an d'une vie de travail, de débauches, de saouleries et de filles, mon petit capital était de nouveau perdu. Mes compagnons revinrent en France pour la plupart et il me fallut rester comme employé.

» Au bout de six mois, n'y pouvant tenir, j'acceptai la place de souffleur dans une troupe de comédiens qui parcourait les deux Amériques.

« Souffleur toujours, figurant parfois, dans ma vie aventureuse, c'est encore la période dont je conserve le meilleur souvenir. On vivait mal, j'étais rarement payé, mais le milieu était plein de gaieté. La partie féminine se composait de malheureuses remplissant tous les rôles ; on se disputait, on se battait comme des chiens, mais cette vie animée ne me déplaisait pas.

» Après une année de courses à travers TAmérique, nous arrivâmes au Canada. Je commençais à avoir par-dessus la tête de ce roman comique. Ne pouvant revenir en France, je résolus de chercher un emploi dans le pays. Je m'adressai au consul français, je lui fis connaître mes malheurs et mon nom et lui demandai son appui. Il me mit en rapport avec le président d'une société dont le but était de venir en aide aux Français malheureux; mon titre m'ouvrit les portes. On me donna quelques secours qui me permirent de quitter mes compagnons, puis on me procura un emploi dans une maison française. Les occupations assises n'étaient guère mon affaire, pourtant me direz -vous, cocher?

» Malgré ma répugnance pour le rond-de-cuir, je demeurai là près de six mois à gratter du papier, le moins possible.

» Un soir d'hiver, je rencontrai dans un bouge une espèce de sauvage portant dans une ceinture, qui ne le quittait pas, les pièces d'or qui lui servaient d'enjeu ; le poids diminuait ou augmentait selon les hasards de la partie. C'était un chasseur de fourrures, il passait, disait-on, une partie de son existence dans le pays des Algonquins, au nord des grands lacs, et chassait jour et nuit jusqu'à ce qu'il eût récolté un butin suffisant pour le rapporter au fort Garry, sur la rivière Rouge. Dans l'intervalle d'une partie, je pus le faire causer et apprendre tous les détails qui précèdent.

» C'était un Canadien un peu mélangé de Peau- Rouge. Très énergique, mais absolument illettré, il n'avait que deux passions dans sa vie : la chasse et le jeu. Pendant sept mois, il pouvait satisfaire Tune, le reste de Tannée, à part quelques excursions dans les forêts du sud pour tuer des oiseaux rares, il vivait à Québec et dépensait au jeu l'argent gagné à raflfût. Il ne songeait pas à l'avenir; quand il se sentirait trop vieux ou trop malade, il se ferait sauter le caisson sur le bord d'un glacier, la neige se chargerait de lui faire un linceul, disait-il.

» Cette existence me tenta. Je liai peu à peu connaissance et appris par lui qu'il allait bientôt repartir, quand ses armes seraient en état.

» Un jour, après avoir gagné sa confiance, je lui proposai une association. Il accepta sans hésiter. L'idée d'avoir un compagnon pour adoucir sa solitude et augmenter ses bénéfices le séduisit. Nos conventions furent promptement faites. Il me fit Favance de la somme nécessaire à l'acquisition de mes armes. Je m'équipai de mon mieux, et moins d'un mois après, mon compagnon et moi étions installés dans le Manitoba, au sud du lac Winnipeg.

» Le froid était d'une intensité rare, et ce ne fut pas sans de grandes souffrances que je pus m'y habituer. Le dernier village, sur la frontière de ce désert de glace, était à quarante kilomètres. Notre campement n'était qu'une hutte d'Esquimau, cons-

truite en terre et en neige. Elle était assez grande pour contenir deux lits de varech couverts de fourrures. Huit chiens nous servaient de limiers, de retrivers et d'attelage pour chercher des provisions au blookhouse quand les nôtres étaient épuisées.

» Tout ça ne manquait pas de pittoresque, je vous assure, et je me trouvais relativement heureux. Mon compagnon était d'humeur facile, et à part quelques violences quand il était ivre, nous vivions en bonne intelligence. Je fus vite au courant de cette chasse; j'appris le nom des animaux, leurs lieux de refuge, leurs parcours et leurs refuites, les précautions à prendre et la distance du tir. Avant la fin de la campagne j'étais devenu un excellent chasseur de fourrures. Nous rentrâmes cette première année avec un superbe produit.

» J'ai fait ce métier de sauvage pendant cinq ans. Cette vie de liberté et de grands profits me faisait oublier tout; il est probable que je Teusse continué encore longtemps, si une circonstance imprévue n'était venue Tinterrompre.

» Spinki un soir, après des hbations invraisemblables, tomba foudroyé. J'eus beaucoup de peine à le faire revenir, mais le jour suivant il était paralysé de tout le côté droit. Après quelque temps de repos, je voulus l'emmener dans notre traîneau jusqu'au village pour de là gagner Québec; il s'y refusa obstinément.

» Je passai quinze jours à le soigner de mon mieux,

ne le quittant que pour lever les pièges rapprochés de notre hutte. Un soir, en rentrant, je ne le trouvai pas dans la case; j'en fus étonné, car il avait encore la plus grande difficulté à marcher. A quelques centaines de mètres je relevai sa trace. Sur le bord d'une crevasse dont Tœil pouvait à peine mesurer la profondeur, je vis un rifle déchargé. Par un hasard inexplicable, il n'avait pas suivi son maître dans sa chute. Sur le tranchant de la glace, des marques de sang indiquaient qu'il avait mis à exécution son projet. Il avait choisi sa sépulture, s'épargnant par cette fin volontaire bien des souffrances; au fond du cœur, je ne pouvais que l'approuver. Mais, bien que je ne sois guère tendre, j'ai pleuré comme une bête sur le bord de cette tombe. J'ai continué la campagne jusqu'à la fin de la saison, et puis je suis rentré à Québec, résolu à ne plus revenir. Pour moi, la solitude est intolérable. Une surprise m'attendait à la ville : mon compagnon me laissait une somme de quinze mille dollars. Cet argent, joint au produit de notre chasse dernière, me constituait un capital de quatre-vingt-dix mille francs.

» Je n'hésitai pas une minute. Un mois après je débarquais au Havre.

» Je vins directement à Paris, parfaitement résolu à n'y séjourner que le temps nécessaire pour placer avantageusement mon petit capital, après j'irais m'enterrer dans mon pays d'origine pour y re*

prendre avec plus de sagesse Texistence regrettée. Mon vieux notaire n'était pas mort, je rinformai de mon retour. II me répondit aussitôt, m'assurant du plaisir qu'il aurait à m'ouvrir ses bras et sa maison. — Pour le placement, à votre âge et avec votre mauvaise tête, me disait-il, le seul parti à prendre est de mettre votre argent en viager; ce système a le double avantage de tripler votre revenu et de vous assurer à jamais la jouissance d'un bien que vous pourriez compromettre encore. Le seul inconvénient est Fimpossibilité de contracter mariage ; avec votre nature, c'est un avantage de plus.

» Il ajoutait quelques instructions sur les différentes compagnies pratiquant ce genre de placement. Je lui répondis que mes affaires en règle, j'irais jouir de l'hospitalité qu'il voulait bien m'offrir.

» Pendant le temps que je m'étais accordé, bien plus pour satisfaire à mes appétits que pour m'occuper de mon capital, je rencontrai un soir, dans un café du boulevard, une des filles qui viennent là chaque jour faire leur matérielle. Je connaissais mal Paris, et ces nuances, que les Parisiens prétendent seuls apprécier, m'échappaient absolument, je l'avoue. La femme était jeune, extrêmement jolie, et avait, par-dessus tout, cet air modeste et malheureux auquel je n'ai jamais pu résister. Elle avait flairé en moi un étranger, sans doute, et sans autre intérêt, par profession, elle avait jeté sa ligne dans mes eaux.

» Le poisson n'était pas malaisé à prendre, à la première œillade je répondis par un compliment bête ; cinq minutes après nous confondions nos rafraîchissements et le soir mêjne elle m'offrait Fhospitalité. Malgré mon existence j'étais, à celte époque, naïf coname un écolier.

» Celle-ci était une vraie fille, pratiquant son industrie avec un cynisme inconscient. Elle bénissait hautement le ciel de l'avoir faite cocotte, ne trouvant pas d'état qui valût celui-ci. Elle avait été bonne d'auberge, puis fille de maison, elle avait passé par les brasseries, et maintenant elle faisait le trottoir et les cafés du boulevard avec des hauts et des bas qui la ravissaient. Pendant la première nuit, elle m'avait conté toule sa vie, toujours avec cet air triste qui dissimulait une entière satisfaction de son existence de choix.

» Eh bien ! patron, jugez de ma bêtise, je répondis à ces confidences par une confession complète, sans omettre, bien entendu, le motif qui me retenait à Paris.

» Celle-ci connaissait les nuances, elle ne tarda pas à s'apercevoir que j'étais une bonne vache à traire, et dès le second jour elle m'avait entamé.

» Elle occupait un petit appartement rue Geoffroy-Marie, meublé Dieu sait comme. Le soir une lampe restait allumée dans l'antichambre, la porte enlr*ouverte, et je me mis en ménage avec une pareille fille.

» Après m'avoir conquis, elle modiiBa ses habitudes. Si je voulais la laisser faire, elle me trouverait un petit logement sain, aéré, dans un quartier neuf; on meublerait ça pour rien et on ne se quitterait plus. Je ne fis aucune objection; elle trouva l'appartement, s'amusa beaucoup à le meubler, pas si modestement qu'elle voulait bien le dire, et m'étant définitivement installé avec elle rue de Prony, je menai joyeuse vie, oubliant complètement mon vieux notaire, ses conseils et mes beaux projets.

» Tout le jour nous courions les magasins pour trouver des occasions, nous rentrions le soir avec des monceaux de chiffons et quarante francs de voiture. C'était encore trop cher, elle trouva là une occasion d'économie. — On ne peut pas sortir à pied, est-ce pas ? me dit-elle un matin, on se ruinerait en chapeaux, en bottines et en parapluies; les voitures, c'est exorbitant, nous allons en acheter une d'occasion, un cheval chez Chéri et avec un jeune cocher, tu verras comme ce sera moins cher. Et j'achetai un coupé au Tattersall, un cheval chez Chéri, et elle prit comme cocher un cousin de sa femme de chambre. Vous voyez, patron, ça allait bien. La journée aux courses, et on pontait dur, le soir, des loges, et la nuit, le petit baccara dans les maisons borgnes.

» En huit mois, le magot était nettoyé. La maison se défit comme elle s'était montée ; le cocher se paya avec le cheval, le grainetier avec les harnais, et le

propriétaire avec la voiture. Pélagie n'en était que de meilleure humeur, et moi je trouvais ça drôle. Seulcmcut n'ayant plus de voiture, nous ne sortions plus ensemble dans la journée, elle disparaissait vers deux heures et no rentrait que le soir; nous nous donnions souvent rendez-vous dans notre ancien café, elle aîTectait de me traiter en mari, celles qui peuvent faire preuve d'un amant attitré augmentent de valeur. Imbécile, je Tai su depuis. La belle saison venue, elle me proposa un voyage sur les côtes; il fallut vendre, notre petit mobilier. Elle engagea quelques bijoux, beaucoup de robes et des manteaux d'hiver, et un beau matin nous partions avec quelques milliers de francs difficilement amassés. C'était évidemment la fin. Elle était ravie, je n'étais plus pour elle un amant ordinaire, je devenais un associé ; dans l'argot de Paris, ça s'appelle autrement.

» Eh bien ! patron, vous me croirez si vous voulez, ça duré cinq ans sans presque rentrer ici. L'été nous faisions les eaux, depuis Ostende jusqu'à Biarritz, Luchon et tous les endroits où Ton joue ; l'hiver, nous descendions à Nice et à Monaco. Il y avait des saisons où nous roulions carrosse, et d'autres où j'aurais chanté dans les cours pour manger le soir, si Pélagie n'avait eu d'autres ressources ; moi, idiot, je ne m'apercevais de rien. Enfin un beau jour elle me quitta pour un Américain qui, lui, avait beaucoup d'argent, me laissant des habits en

mauvais état et dix louis pour courir une dernière fois la chance.

» Je ne savais où aller, j'étais au désespoir, je m'étais attaché à cette créature. Je me fis ce qu'on appelle dans les maisons de jeu : professeur, rôdant jour et nuit autour des tables pour gagner mon pain ; quant à remonter sur ma bête il n'y fallait plus songer, un certain degré dépassé, on ne regrimpe pas. Je suis arrivé peu à peu à une telle misère, qu'il m'a fallu réclamer l'assistance publique pour revenir à Paris, tout en me demandant ce que j'y allais faire ; il me semblait que dans cet océan d'eau trouble, je pourrais mieux pêcher qu'ailleurs.

D Je suis rentré à pied, couchant dans les hospices, mendiant le long des routes, moi marquis de Saint- Étienne. En arrivant un soir, exténué et mourant de faim, je vins m'abattre dans un grand établissement, à la barrière de Pantin : c'était le dépôt des pompes funèbres. J'ai demandé de l'ouvrage, Un cocher m'a donné vingt sous pour laver sa voiture, un corbillard, et de la dernière classe. A cette heure, j'aurais bien torché le nez au diable. Je couchai là, sous un hangard ; le lendemain, j'étais tout porté pour avoir du travail. On me donna des heures supplémentaires, et je gagnai ainsi de quoi manger. Je m'enivrais moins que les autres, un surveillant le remarqua et m'admit comme cocher d^extra. J'ai mené mes premiers clients au Père-Lachaise ; ah I

j*en ai. conduit, allez, pendant six ans que j'ai fait le métier ! On gagnait bien sa vie et le soir on allait faire la fête à la Boule Noire et au bal Bourdon. On est gai dans cet état-là, et je me suis fait mettre à la porte après une bordée. Ma clientèle ordinaire ne se plaignait pas trop pourtant, mais les patrons m*ont reconduit grand train quand je suis revenu Toreille basse.

» Par bonheur, j'avais fait des connaissances dans le métier. Je suis entré chez un loueur, et puis chez un autre, et puis, et puis, j'en ai fait un tas. Je . connaissais mon affaire, quand on a été élevé dans les chevaux, ça ne s'oublie jamais. Je suis coté, maintenant; vous pouvez parler de Saint-Etienne chez tous les rouleurs du quartier, y vous diront tous ; le marquis ? y en a pas un sur la place pour engraisser un canasson maigre comme un rolon de chaise, et pour faire marcher un retivar, ça le connaît. Seulement, on sait que je ne travaille pas le jour; j'aime mieux ça, je trimballe quelquefois de belles filles à la sortie des théâtres et des bals, ça m'amuse de brouetter de la chair fraîche derrière ma vieille carcasse; et puis, quéque fois... mais chut ! Eh bien ! voilà patron, vous savez maintenant comment ça se boutique, et pourquoi de marquis on devient cocher de fiacre... en vieux.

— Vous n'êtes pas embêtant, vous, dit Sosthène, en se versant à lui-même un verre de Champagne pour trinquer avec son invité*

— J'ai jamais engendré la mélancolie ; j'ai fait bien des gaffes, j'ai pas toujours été sage comme une rosière ; mais pour Tembêtement n'en faut pas, j'en ai jamais connu.

» Et maintenant que je vous ai dégoisé mon histoire, voulez-vous me dire à quoi ça rime ? Je vous le répète, je crois pas que ce soit uniquement pour le charme de ma conversation que vous vous payez cinq heures de voiture et un déjeuner de sous-lieutenant.

— Eh bien I non, reprit Sosthène, je veux savoir si votre nom de Saint-Étienne est authentiquement votre propriété, et si, enfin, vous pouvez en faire l'usage qui vous convient.

— Eh ! eh I jeune homme, on veut pas faire poser Bibî; et qu'en veut -on faire de ce nom? Si c'est pour m offrir de représenter la France au sacre de l'empereur de Russie, je répondrai que Saint-Etienne ne sert pas la République ; si c'est pour épouser une jeune fille, il faut me prouver d'abord qu'elle est digne de porter mon nom. Enfin, enfin, faites vos offres, on verra. On peut avoir le cocher pour deux francs l'heure ; mais le marquis, c'est un autre prix.

— Voyons, ne divaguons pas. Pouvez-vous me fournir la preuve irrécusable que vous êtes bien le marquis de Saint-Etienne?

— Il m'est plus facile de vous montrer un titre établissant que je suis le seul et dernier représentant

30 LE MARQUIS DE SAINT-ÉTl ENNE

des Saint-Etienne, que de vous produire un titre de rente de vingt-cinq francs.

— Alors, vous ne voyez aucun inconvénient à me montrer vos parchemins... ça ne vous engage à rien.

— Aucun, j'ai tout ça quéque part. Quand mon vieux notaire est mort, il a négligé de m'envoyer sa bénédiction et de me faire son héritier ; mais c'était un homme d'ordre, il avait recueilli, à la mort de mon père, prévoyant le peu de soin que j'en prendrais, ce que le marquis appelait son chartrier. II y a là dedans tous les papiers concernant lorigine de notre famille, les alliances, les décès^ les naissances, les achats et surtout les aliénations... de propriétés, sans parler des mentales. Je vous le répète, à la mort de l'homme d'affaires, son successeur, chargé de la liquidation, fit des recherches, parvint à me découvrir et m'adressa une grande caisse remplie de mes papiers de famille : c'était mon dernier héritage.

— Et où se trouve cette caisse ? reprit Sosthène la bouche béante.

— Eh bien ! dans mon garnot, à moins que mon copain ne s'en soit servi pour faire chauffer sa soupe ; mais je ne suppose pas, le parchemin ça ne brûle pas.

— Voyez-vous le moindre inconvénient à me ramener chez vous et à nous assurer que ces papiers existent ?

— Aucun. En fumant ma pipe, je vais rhabiller

cocotte, et maintenant que j'ai de la salive pour mouiller ma mèche, je vous f...- mon billet que la bagnole va rouler.

Sosthène tira son porte -cigares, en offrit un à son compagnon et descendit avec lui régler la dépense.

En passant par la cuisine :

— Ehl dites donc, le mastro, elle n'était pas mauvaise votre limonade ; mais savez, faut pas trop écorcher le client, c'est jeune, ça ne sait rien. Si vous êtes gentil, j'attellerai un jour mes quatre chevaux et nous viendrons faire la fête dans votre atelier de saoulerie.

Il était environ trois heures quand la voiture s'arrêta dans le passage Davy, sur le versant nord-ouest du cimetière Montmartre. Une porte jadis verte, aujourd'hui décolorée par toutes les injures, s'ouvrait sur une cour assez vaste. Au centre, sur du fumier, baignant dans un lit de purin, des poules, deux porcs, une chèvre se roulaient sous la garde de deux chiens endormis.

Le coupé vint dételer devant un hangar bondé de voitures de tous les âges ; à droite et à gauche, des apentis en planches disjointes, servaient d'écuries. Une vapeur chaude et moisie s'échappait par les étroites fenêtres. De cet ensemble misérable se dégageait une odeur de chevaux mal soignés, de vieux draps, de vernis, et de déjections humaines.

Dans un angle de la remise, un petit bureau vitré, fait de portes de démolitions ajustées au hasard, abritait une vieille femme. De loin elle présentait le problème du melon dans un bocal. Ses chairs mal contenues par une robe d'indienne multicolore, s'étalaient sur un vieux fauteuil de velours d'Utrecht. Elle avait sous la main un registre sali d'une grosse écriture, pour inscrire les sorties et les rentrées. Au-dessus, de la porte, en lettres noires, sur une planche non rabotée on pouvait lire :

ÉRÔME SÉNÉCHAUX

Lotteur-Nourrisseur, Voitures pour Noces^ à la course et à la journée,

La cour était séparée de la rue et de la propriété voisine par une muraille assez élevée, contre laquelle s'appuyaient des toits pour les différents animaux; l'un d'eux, plus vaste, servait de vacherie. La maison, au fond du terrain, soudée à angle droit avec les écuries et la remise, avait deux étages ; pour épargner la place, l'architecte avait construit un escalier extérieur, protégé par une toiture en zinc.

Sénéchaux et son épouse occupaient le rez-dechaussée; à côté de leur chambre, un ouvrier à l'année réparait les harnais. Une autre pièce servait de buvette, le couple joignait à l'industrie principale un débit de boissons. Les logements étaient Ipués à

des ménages d'ouvriers ; sur Tescalier boueux traînaient des enfants d'une malpropreté repoussante. L'étage des combles servait de garnis aux cochers célibataires.

La grosse femme, en voyant entrer la voiture, souleva le carreau à guillotine qui s'ouvrait sur la cour :

— C'est vous, marquis? dit-elle. Sept heures de sortie, combien de dehors.

— Tout, répondit-il, j'ai un client qui n'y regarde pas.

Pendant qu'un palefrenier dételait le cheval et remisait la patache, le cocher entraîna Sosthène vers sa chambre située à l'étage supérieur.

A peine pouvait-on se tenir debout contre la muraille ; la toiture assez rapide était percée au milieu par une étroite tabatière ; elle avait été tendue jadis d un papier bleu à fleurs dont les lambeaux tombants servaient d'échantillons ; le sol était recouvert d'un carreau poussiéreux et brisé en fractions de mosaïque. Dans un coin un lit de sangle, encombré d'une arlequinade d'étoffes, eut fait la joie de Murillo. Une chaise dépaillée, une cruche, une cuvette en fer battu, une table boiteuse et une bougie dans un chandelier de cuivre vertdegrisé, complétaient l'ameublement.

— Ah ! dame, patron, c'est pas comme à l'Elysée, ici, mais on y dort tout de même, et ferme, je vous assure. Mais nous sommes pas ici pour conter des

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histoires, j'en ai déjà assez débité aujourd'hui ; vous voulez voir mes paperasses, et bien, voilà 1

Le cocher s'était agenouillé au pied du lit, et avec de grands efforts tirait à lui une malle ancienne de forme convexe, recouverte en partie de peau de sanglier. La caisse disparaissait sous une couche de poussière mélangée de duvet. Saint-Étienne en fit tomber la plus grosse partie, et toujours à genoux, essaya d'ouvrir le cadenas. Il en avait oublié le mot, mais la caisse vermoulue n'offrait pas grande résistance, il fit une pesée et l'un des anneaux céda.

Le bonhomme avait dit vrai, la malle était remplie jusqu'au bord de papiers jaunis et de parchemins, la plupart armoriés. Sosthène ne connaissait pas le blason ; mais il constata partout les mêmes armes, la plupart écartelées d'armoiries d'alliances. Celles des Saint-Étienne portaient trois croix de Malte posées deux et un et séparées au centre d'une fleur de lis, deux lévriers comme supports.

Le jeune homme eut un tressaillement en touchant ces trésors. Il ne voyait pas bien quel parti pratique il en pouvait tirer, mais le point essentiel était hors de doute. Il parcourut plusieurs pièces, toutes faisaient foi d'une lignée de noblesse non interrompue ; et d'alliances des plus honorables.

— Il y a bien là-dedans mon extrait de naissance et lacté de décès de mon pauvre père ; mais j'ai mal aux jambes, vous n'êtes pas, vous non plus, couché sur un lit de plume ; aussi, mon jeune homme» en

voilà assez pour aujourd'hui, maintenant j'écoute vos raisons.

Sosthène était fort embarrassé; il avait des preuves à peu près irrécusables que Fhomme qu'il avait devant lui était le descendant authentique et direct de la famille de Saint-Étienne il le voyait dans une situation qui l'autorisait à tout offrir; mais encore fallait-il avant de faire la moindre ouverture, qu'il fût fixé, au point de vue du droit, sur ce qu'il pouvait tirer de cette circonstance. Avant tout, il voulait consulter un homme d'affaires.

Il lui semblait très naturel d'acheter un nom tombé dans le ruisseau comme il eut acquis le domaine d'un propriétaire ruiné.

Le seul point intéressant, à cette heure, était de l'acquérir d'une façon légale quel qu'en fut le prix; avant, il ne pouvait faire aucune ouverture.

— Tous ces papiers ne vous servent à rien, dit-il, et ne sont point en sûreté ici; il y a là des documents précieux dont la perte vous serait fort préjudiciable. Vous avez tout à craindre : le vol et l'incendie. Confiez-les-moi, je les étudierai, et si je trouve ce que je cherche, je ferai une proposition qui vous conviendra, j'ai tout lieu de le croire.

— Mon Dieu 1 répondit le cocher, ce n'est pas que j'y tienne; mais je ne vous connais pas. Vous avez l'air d'un brave garçon, mais les plus malins s'y trompent. Vous m'avez payé un bon déjeuner, c'est vrai, moi je vous ai conté des histoires, ça valait

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bien ça. Enfin, que voulez-vous, ces machines-là j'y tiens sans en faire aucun usage, et je ne veux pas m'en dessaisir.

— Qui parle de vous en défaire. Je vous demande simplement de me les confier. Que voulez-vous comme garantie?

— Dame! ce que vous voudrez.

— Eh bien! je vais dès demain déposer dix mille francs chez mon notaire en votre nom, et vous me donnerez les papiers en échange. Si dans un mois je ne vous les ai pas remis, les dix mille francs sont à vous; et si je me sers de ces titres, nous prendrons un autre arrangement.

Saint- Etienne sentait la fortune lui revenir, comme les marins sentent le parfum de la terre prochaine, sa nature bon enfant et confiante réapparaissait. Il entamait cette affaire comme on prend un billet de loterie. Après tout, qu'en faisait-il de sa couronne, pour y tant tenir?

— Tant pis, dit-il, si je suis encore f... dedans, ce ne sera pas la première fois. Enlevez, c'est pesé, quand vous n'en voudrez plus, vous me les rendrez. Si ça vous a servi, eh bien] vous me payerez encore un bon déjeuner comme celui d'aujourd'hui.

Sosthène, par honnêteté commerciale, tenait à sa proposition; mais le cocher n'en voulut pas démordre, il chargea la malle sur ses épaules et la descendit dans la cour.

— Eh! la patronne, vite une voiture, je viens de

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