‹ Le marquis de Saint-ÉtienneChapitre 6 sur 6 · ELLEN · texte numérisé non relu

ELLEN

Sosthène se sentit repris à la lecture de cette lettre habile et tendre. 11 était trois heures quand il sonna place Vendôme.

Une femme de chambre élégante vint ouvrir et l'introduisit dans un salon assez vaste.

De même que certaines femmes ont une façon à elles de se vêtir, d'autres ont un art particulier pour garnir leur intérieur.

Celui-ci ne sentait ni le tapissier ni l'argent. Le jeune homme n'avait point eu le temps de s'asseoir que la comtesse venait à lui les bras ouverts.

Après les premières effusions, Sosthène trouva son amie très changée, bien qu'elle s'efforçât d'atténuer les dommages par beaucoup d'art et d'arrangement.

Le col de la robe montait au menton pour cacher les premiers symptômes de vieillesse qui prennent invariablement les femmes à la gorge.

Elle eut une meilleure impression ; elle le trouva dépâté, comme grandi, plus gentleman enfin. Ensemble ils redirent cette phrase banale :

— Oh! que je suis content de vous voirl

La comtesse entraîna son ami dans un boudoir attenant au salon.

Quand Sosthène fut assis, madame de Champereux sonna sa femme de chambre :

— Céleste, vous direz en bas que je suis sortie. Non, au fait, ne dites rien, mais veillez bien à ne laisser entrer personne... Pourtant, si M... (Elle prononça un nom tout bas) vous viendrez me prévenir... Ah! et M. de Saint-Naur, j'ai à lui parler absolument; mais les autres, vous entendez, impitoyable; j'ai à causer.

— Mais, ma chère amie, je vous dérange; je reviendrai.

— Oh bien non! par exemple; je vous tiens et je suis trop contente. A demain les affaires sérieuses, je ne prends pas tant de congés.

— Mais vous me paraissez occupée comme un notaire.

— Ah ! mon cher, cent fois plus 1 Mais parlons de vous. Qu'étes-vous devenu pendant mon absence? M'avez-vous fait beaucoup d'infidélités? Contez-moi ça; vous savez, pour vous, je suis une amante doublée d'une mère. Vous avez changé de nom; vous avez bien fait; l'autre, ça allait pour un temps, mais on finit toujours par savoir. Cette fois, c'est authentique. Comment avez-vous fait? Un beau nom, savez-vous, Saint-Étienne, marquis de Saint-Étienne; ça vous a coûté cher. Mais parlez donc, voyons, j'écoute.

Elle écoutait, en effet, mais en oubliant qu'elle ne donnait point à son partenaire le temps de répondre. Sosthène attendait la première virgule pour placer un mot.

— Comment est-il ? Je grille de le voir; vous me le montrerez bientôt. Où Tavez-vous trouvé ?

Elle était repartie. Sosthène, en face, opinait de la tête et commençait à moins écouter ; il préparait son discours.

Évidemment, dans la première minute, obéissant à ce besoin d'expansion qu'on éprouve fatalement devant la femme désirée, il eût dit toute la vérité. Mais EUen lui avait donné le temps de réfléchir. Le souvenir de sa conversation avec Boisgauthier lui revenait à temps; il était sur ses gardes quand la comtesse essoufilée mit enfin un terme à Tavalanche de paroles.

— Une nous empêchera pas de nous voir, hein?

Il n'est pas sévère ?

— Non, répondit enfin Sosthène ; mais, pour vous le présenter, il faut d'abord le rendre présentable.

— Enfin, vous êtes heureux?

— Oh ! très heureux, de votre retour surtout. -^ Nous allons beaucoup nous voir ?

— Mais autant que vous le voudrez.

— Parlez-moi du pays; pauvre pays ! je n'y connais plus personne. Je n'ose plus écrire. Dites-moi, Champereux?.,.

— Acheté par moi pour vous le rendre si jamais... Et vous?

— Moi, j'ai trouvé une mine d*or. Je le crois, du moins.

Un coup de sonnette interrompit la confidence, la bonne entra et dit un mot à Toreille de sa maîtresse; la comtesse se leva.

— Pardon, mon ami, une minute seulement.

Une lourde portière retomba sur la porte, et

Sosthène resta seul, entendant à peine le bourdonnement des voix dans le salon.

Il inspectait le boudoir rempli de bibelots quand un second coup de sonnette résonna et la femme de chambre reparut à la porte.

— Si monsieur voulait avoir la bonté, dit-elle, c'est l'heure où madame reçoit, et j'ai beau vouloir exécuter ma consigne... une personne qui n'a qu'un mot à dire; le salon est occupé, si monsieur voulait entrer dans la chambre de madame.

Sosthène n'avait aucune raison de refuser. Il suivit la femme et se trouva dans une pièce tendue de cachemire bleu évidemment choisi en vue de faire un fond au teint clair et aux cheveux blonds de la comtesse Ellen.

Cette chambre était d'apparence honnête. Aux murs le portrait du comte, deux ou trois toiles d'ancêtres, un rameau dans les rideaux du lit; l'appartement d'une austère et riche mère de famille.

11 tournait dans cette cage depuis cinq minutes, quand la comtesse reparut.

— Ahl mon cher, quelle tuile I toute la ménagerie. On sait que je suis chez moi à cette heure, et on force ma porte; ils n'ont jamais qu'un mot à dire et ils n'en finissent pas. Pardonnez-moi, j'expédie celui-ci et je vous rappelle.

Elle disparut de nouveau et Sosthène entendit son rire jeune dans le boudoir qu'il venait de quitter.

Deux nouveaux coups de sonnette retentirent presque en même temps. Cette fois la camériste vint prier Sosthène de la suivre dans la salle à manger :

— Je demande pardon à monsieur, c'est comme un fait exprès, ils viennent tous à la fois.

Le jeune homme commençait à goûter l'aventure, il était résolu à pousser jusqu'à la cuisine et à battre en retraite, si c'était nécessaire, par l'escalier de service. Cette extrémité lui fut épargnée; après un assez long séjour, la bonne vint le prier de rentrer au salon.

La voix de la comtesse se faisait entendre dans le boudoir, elle ignorait sans doute que Sosthène fût si près. La lourde portière, probablement n'avait point été abaissée, les paroles s'entendaient distinctement.

Sosthène appartenait un peu au monde où écouter aux portes n'est pas considéré comme un crime. De plus, dans la circonstance actuelle, bien que ses

relations avec la comtesse ne motivassent plus de jalousie, ses rapports pour Tavenir autorisaient, dans une certaine mesure, qu'il profitât de l'occasion pour se renseigner; il tenait à savoir si les détails donnés par Boisgauthier étaient exacts.

Il ne fut pas long à s'en convaincre. D reconnut la voix de Laglaine, le ton général annonçait tout au moins une grande intimité.

— Dites-moi, ma chère amie, demandait le journaliste, avez-vous vu Firmin Fontan?

-T-Oui.

— Que vous a-t-il dit?

— Ah 1 un tas de bêtises. Si vous croyez que c'est commode pour une femme qui n'est point encore tout à fait une duègne, d'amener du premier coup un homme sur le terrain des affaires, surtout quand cet homme, en raison de son âge, n'a pas de temps à perdre. Je ne puis pourtant pas prendre les gens à la gorge.

— Ce ne serait, quelquefois, qu'user de représailles.

— Je vous engage à faire des plaisanteries de mauvais goût. Enfin, l'affaire est en bon chemin. Je lui ai dit qu'un peu gênée à cette heure, on me proposait une remise importante sur le placement des actions et il m'a promis de souscrire.

— Bien. Et M. de l'Essart, l'avez- vous vu?

— Hier soir, chez mon cousin le marquis d'Hivers. Ah 1 les vieux hommes, j'aimerais mieux

avoir affaire à dix jeunes gens qu'à Tun de ces invalides qui se cramponnent avec Ténergie du désespoir. J'ai tout promis... quitte... vous aurez votre recommandation, mais que Gaudru travaille de son côté à la Chambre.

— Et mon ingénieur?

— J'ai trouvé un aboutissant, faut-il que ce soit pour vous... j'ai fait la connaissance de sa maîtresse, à peine présentable; je les aurai à dîner vendredi, avec Calot, le général, le secrétaire de la préfecture et deux ou trois boudeurs de chez nous ; on les travaillera après boire. Vous dînerez, vous?

— Certainement, il faut que je parle à Tingénieur, on adjuge les travaux le mois prochain, j'ai promis des renseignements à la société, et le petit secrétaire, j'ai besoin de savoir où en est l'affaire des fourrages. Gardez-moi quelque place h votre table, je vous enverrai la liste et un mot d'explication. Adieu, c'est entendu.

Les paroles se perdirent dans la profondeur de la pièce. Sosthène entendit refermer la porte, et bientôt la comtesse reparut, comme une femme exténuée qui vient de brusquer les affaires pour revenir plus vite à celui qu'elle aime.

— Heinl et comme ça tous les jours, quelle vie! Les femmes devraient toutes avoir des rentes, la vertu y gagnerait et les hommes n'y perdraient rien.

— Vous nous ôteriez le plaisir de donner, c'est le meilleur de notre apanage.

LE MARQUIS DE SAINT-ETIENNE l55

— Enfin, au milieu de tout cela, j'ai du moins la satisfaction de me rendre souvent utile, ce qui justifie à mes yeux ce pénible métier. Il faut s'ingénier et utiliser ses connaissances. Croyez-vous en somme que ce soit moins moral que l'état d'agent de change, d'avocat ou de notaire? Il y a un peu de tout cela dans mon fait, sans aucune garantie du gouvernement par exemple. Celles qui déguisent l'emploi de leurs charmes sous un art quelconque, peinture, littérature et autres bagatelles en « ure », ne font souvent que ce que je fais; elles placent leurs produits avec des œillades, moi je place des recommandations avec des sourires. C'était ma vocation, mon ami, j'ai mis trop de temps à la trouver, voilà tout. J'ai enfin ce qu'on appelle un salon d'influence. Vous-même, si jamais l'ambition vous prenait d'être attaché à quelque chose, ou d'avoir une mission quelque part, qui vous rapportât au moins... (la comtesse toucha la boutonnière de son ami.) Ah ! pas tout de suite la vraie, mais une avec beaucoup de rouge; inutile de vous dire, mon ami, toute à vous.

Sosthène était écœuré, toute son honnêteté bourgeoise lui remontait aux lèvres comme une écume amère, il lui semblait s'éveiller au milieu d'une bande de voleurs.

Il embrassa Ellen par souvenir, elle lui rendit son baiser avec une nuance de tendresse, et on se sépara non sans promesse de se revoir.

— Venez dans la soirée, après demain, j'aurai du monde et du meilleur. Adieu, monsieur le marquis, dit-elle en conduisant le jeune homme à la porte.

Dans la rue, Sosthène éprouva Téblouissement de rhomme auquel on vient de retirer son bandeau.

Il n'avait jamais considéré son amie comme uae vertu, mais tombée jusqu'à Laglaine, quelle chute! L'homme considère toujours qu'une femme s'élève en se donnant à lui, la chute commence quand elle se donne à un autre.

Il fit une croix sur ce délicieux chapitre, pour ainsi dire la préface de sa jeunesse ; la poésie qui s'attache aux premières amours était à jamais ternie.

Comme nous Tavons laissé entrevoir, ce n'était pas sans quelques vues intéressées que Boisgauthier avait retrouvé Saint-Étienne. Il haïssait sincèrement Sosthène et le vieil homme pouvait lui fournir Foccasion de faire acquitter sa dette.

Sans avoir découvert à quelle profession il s'était consacré pendant la période de leur séparation, Tattitude du bonhomme, les plis conservés pour ainsi dire, l'assuraient que les vices subsistaient. Il était assurément resté joueur et débauché ; par ces deux portes ouvertes il se promettait de faire entrer bien des déboires dans le cœur de son ennemi.

Quelques jours après le dîner chez madame de Gimel, Boisgauthier n'eut pas plutôt vu disparaître la voiture de Sosthène, qu'il sonna à la porte de

rhôtel et demanda le marquis. Celui-ci était encore dans la salle à manger, il avait Thabitude d y fumer en prenant une interminable série de petits verres.

Saint-Étienne était comme à son ordinaire dans cette disposition de belle humeur que donne la demi-ivresse.

— Ah! c'est gentil, mon vieux camarade, de venir comme ça me surprendre ; pourquoi n'êtes-vous pas venu déjeuner? Mon grand benêt d'adoptif vient de partir pour voir galoper ses chevaux, et j'allais m*ennuyer si vous n'étiez venu. Un cigare? Un verre de n'importe quoi ? J'oublie que vous êtes un sobre, vous ne fumez ni ne buvez ; vous vous rattrapez sur les femmes, par exemple, gredin. Ah! pour ça !

— Vous retardez de vingt ans, mon cher. Ce dernier plaisir est resté sur le carreau avec beaucoup d'autres.

— Vous avez tort, il faut lutter, ramasser les brindilles et en faire encore du feu ; ça ne chauffe pas bien dur, mais ça prouve que petit bonhomme vit encore. Comme ça, vous, pas le plus petit mot pour rire? oh! moi, je souris encore, et très bien.

Sur cette confidence, le marquis vida une dernière fois son verre, ralluma son cigare et se mit debout. Les deux vieillards, au bras l'un de l'autre, montèrent à l'appartement particulier de M. de Saint-Étienne.

Quand ils furent installés dans de moelleux fauteuils ;

— Or çà, mon gentilhomme, où portons-nous nos pas aujourd'hui ; vous m'appartenez pour la journée. Ah ! voilà que je m'exprime comme un marquis de la Comédie-Française. Dites donc, si nous allions prendre la veuve, la petite en fougère, nous remmènerions quelque part. L'avez-vous revue depuis l'autre soir? Oh! si elle n'avait pas été là, ce que je me serais espacé; c'est pas drôle dans cette maison, je me faisais rudement vieux.

Boisgauthier était ravi de la proposition, pourtant il crut devoir faire quelques réserves : A cette heure la baronne était sans doute sortie.

— Eh bien ! mais, on verra, allons toujours, j'ai bien une voiture, mais je ne m'en sers pas. Ça me gêne moi, d'avoir un larbin qui me demande où je vais. Est-ce que ça le regarde ; j'ai toujours envie de le mettre à pied et de me conduire moi-même. Si je veux aller où il ne faut pas, j'ai pas besoin qu'on me moucharde, est-ce pas? Aussi, pas de berline. Je demande à mon fils de me payer ça en fiacre, ça fait aller le cxjmmerce, quoi.

— Vous avez raison, répondit Boisgauthier, résolu à tout admettre.

La baronne de Fougereuze habitait boulevard des Batignolles. Les deux hommes traversèrent à pied le parc Monceau et suivirent le boulevard extérieur.

Il était trois heures quand les deux amis sonnèrent à la porte de madame de Fougereuze. Une bonne introduisit les visiteurs dans un salon assez élégant, mais de proportions exiguës. Sur les murs, tendus d'une étoffe neutre, une série de portraits assez bons étaient respectueusement accrochés au milieu d'intimes souvenirs : des miniatures d'enfants, une image de communiante, des photographies de châteaux. A côté de ces reliques, des peluches criardes, des meubles sortis de chez le tapissier du coin, des fleurs artificielles, des verres de Bohème, un piano couvert de partitions déchiquetées, le portrait de la maîtresse de la maison sous toutes les formes, par tous les procédés; des groupes fantaisistes, des cristaux, des japonais séries, des paravents, des objets de cotillon, des parapluies chinois; en un mot, un tohu-bolm indescriptible.

— Ahl chic! alors, dit le marquis en se laissant tomber sur un divan bas, ça fleure d'un bon.

En effet, un parfum indéfinissable montait aux narines dès l'antichambre.

Les hommes avaient à peine eu le temps de s'asseoir que madame de Fougereuze soulevait la portière de sa chambre.

— Oh I que c'est gentil à vous de venir me voir. Oh 1 vrai, gentil tout plein. Marquis, asseyez-vous, je vous en prie; et vous, monsieur de Boisgauthier, ici, à côté de moi. Mais quel heureux hasard.

— Mon Dieu, dit Boisgauthier, en sortant de chez M. de Saint-Étienne, nous avons eu ensemble la pensée de vous rendre visite.

— C*est pas tout, reprit Saint-Étienne, nous sommes venus surtout pour savoir si vous faisiez quelque chose. Si vous êtes libre, nous vous proposons un dîner quelque part et la Comédie après, ce que vous voudrez, c'est moi qui régale.

Elle s'était levée et frappait dans ses mains comme une petite fille. Vue ainsi, en pleine lumière, elle accusait largement la trentaine. I/élégance de sa taille mince lui donnait Tair très jeune, mais la figure se marquait en certains endroits et les cheveux châtains semblaient usés à l'endroit de la raie, bien qu'elle le dissimulât par un adroit fouillis.

— Eh bien ! mettez un chapeau, nous allons fréter une voiture...

— Mais rien ne presse, dit Boisgauthier qui sentait poindre l'asphyxie à l'empressement de ces deux affolés.

Pour peu que la journée continuât ainsi, la fatigue aurait probablement raison de ses forces. lioblint avec peine qu'on se reposât avant de se mettre en route.

Le marquis défila la nomenclature de tous les endroits où l'on s'amuse avec une précision de mémoire qui dénonçait sûrement l'homme de plaisir. On ne savait pas que ce plaisir fût surtout celui des autres. Il ajoutait des détails sur le service et la cuisine, prouvant qu'il les connaissait autrement

que de réputation. On se décida pour la porte Jaune à Vincennes.

Madame de Fougereuze avait envie de canoter sur le lac; peut-être aussi la tenue étrange du marquis déterminait-elle son choix. Elle ne le voyait pas, ainsi vêtu, dans un restaurant de Paris. Avec son accent, ses locutions, on Teût pris pour un acteur de banlieue.

La décision prise, la jeune femme passa dans son cabinet de toilette. Pendant son absence, le marquis s'était rapproché de son compagnon :

— Vous, qui êtes un malin, qu'est-ce que c'est que c'te petite femme-là? L'autre soir, il m'a semblé qu'elle n'avait pas peur de la blague, mais c'est pas toujours une raison. J'ai poussé une reconnaissance en voiture, mais elle m'a rembarré de la belle manière.

— Eh bien ! mon ami, vous en avez été et vous en serez toujours pour vos frais : c'est une charmante femme, un peu évaporée, mais très honnête. Elle a une assez jolie fortune, dit-on ; la baronne n'a, du reste, pas renoncé au mariage, elle ne se presse pas et veut choisir. Marquis vous pouvez vous mettre sur les rangs.

— Oh! celte plaisanterie, pour la bagatelle, passe encore, mais le conjungo, ça serait pas à faire, à mon âge, surtout maintenant que j'ai un grand fils, je me ferais interdire. C'est égal, elle est rudement gentille... et pas bégueule. C'est joliment astiqué chez

LE MARQUIS DE SAINT-ÉTlENNE 163

elle, ça sent la race; et voyez-vous, où y a de Tespèce ça se voit toujours. Nous-mêmes nous ne sommes plus beaux, beaux, mais on est toujours distingué.

Boisgauthier, en considérant la houppelande grise, eut peine à se contenir.

Madame de Fougereuze rentrait en pirouettant sur les talons pour se montrer sous toutes ses faces. Elle était réellement fort agréable à voir; contrairement au marquis, elle avait le sentiment des nuances. Comme les Parisiennes, en général, elle possédait la science de l'arrangement et la note juste.

Sa toilette était un petit chef-d'œuvre de simplicité et de bon goût : une robe de foulard bleu à pois blancs juste à longueur pour laisser voir des pieds minces admirablement chaussés, un petit paletot d'homme pas trop court en drap anglais piqué aux coutures, dessinait avec précision, sans étroitesse, sa taille vraiment remarquable, une cravate à large nœud entourait un col cassé un peu haut; la tête petite, aux cheveux ébouriffés, était coiffée d'un chapeau à larges bords en paille noire couvert d'un paquet de coquelicots vifs. Elle tenait à la main un en-cas sombre, dont le manche en rotin se terminait par un bijou japonais.

Au bras gauche, un seul bracelet d'or d'où pendaient une quantité de médaillons en platine, pas un autre bijou ni au cou, ni aux oreilles. Elle avait

au plus haut point ce charme de convention qui ne dépend pas toujours de la forme.

Le parfum général de l'appartement, fraîchement renouvelé dans son linge et sur toute sa personne, répandait autour d'elle une sensation de fraîcheur, d*élégance et de jeunesse.

— Est-ce bien comme cela? dit-elle en achevant de boutonner le sixième bouton d'un gant de Suède.

— Adorable, dit Boisgauthier.

— Oh! rien à direl crut devoir ajouter le marquis.

Madame de Fougereuze sonna sa femme de chambre, demanda un manteau pour le soir, et prévint qu'elle ne rentrerait pas dîner; après quoi tous les trois descendirent pour chercher une voiture.

On traversa Paris, puis le bois de Vincennes par Saint-Mandé. Il faisait chaud, les gazons, pelés comme de vieilles descentes de lit, étaient couverts d'ouvriers, de femmes, d'enfants. La rivière dégageait une odeur fade d'eau battue. Des militaires à pied et à cheval soulevaient la poussière des routes.

Madame de Fougereuze était ravie, c'était bien la campagne qui convenait à ses instincts de grisette du monde. Le marquis, fatigué de regarder, avait fini par céder au bercement de la voiture, ses paupières, étagées de rides, se fermaient involontairement.

Le soleil était encore haut quand la voiture s'en-

gagea sur le pont de la porte Jaune. En aspirant Todeur de friture, à la ^oie des couples enfouis sous les ombrages, la baronne ouvrait les narines comme un cheval de sang aux abords du terrain de courees ; tout ici sentait la fête.

Le maître du restaurant s'approchait avec des manières respectueuses, Tâge des hommes faisait présumer une partie de famille, mais à un mot lâché par la jeune femme, il reconnut son erreur c'était une Suzanne résignée. Elle ne tenait pas du reste à ce qu'on s*y méprît; comme les femmes du monde déclassées, elle allait tout de suite aux extrêmes. La baronne avait usé assez de considération pendant son enfance et son mariage, maintenant elle jetait son bonnet par-dessus les moulins rouges.

Le jardin était rempli de noces et de corporations. Les sociétés, en style de gai^ote, se succédaient sans relâche, chacun courait pour assurer sa place. Madame de Fougereuze pris le bras des deux vieillards et marcha vers le lac d'un pas sautillant; elle avait Tair d'une bergeronnette entre deux canards. Ayant choisi la table, un maître d'hôtel, accourut à l'appel du marquis ;

— Dites-moi, l'homme, qu'est-ce qu'il y a de bon dans votre gargote?

Le valet eut un sourire, résigné à l'avance aux caprices de langage de ceux qui le payaient. 11 mit devant M. de Saint-Étienne la carte du jour et la liste des vins.

La baronne voulait des goujons et de la bisque, le reste lui importait peu. Saint-Étienne corsa le menu et on se trouva libre; le dîner était pour sept heures. La dame parla de canoter. Un marin d'opéra comique, mélancoliquement penché sur ses avirons, vint ranger son bateau contre l'embarcadère et madame de Fougereuze gagna légèrement l'arrière, pendant que les deux canards prenaient place sur le banc central avec des gestes maladroits d'équilibristes.

Le lac était couvert de promeneurs. Les femmes chantaient des romances sentimentales, les hommes ripostaient par des refrains de café-concert, tous riaient et criaient bêtement. Rien n'a moins de verve que le bourgeois parisien, l'esprit est Tapanage du peuple et des classes élevées. Le marquis ne pouvait retenir des observations amusantes; il s'ensuivait des empoignades dans lesquelles il avait toujours le dernier mot.

Boisgauthier était en purgatoire, mais la baronne était aux anges et la muse faubourienne du vieil homme s'en trouvait excitée. Un adversaire, vaincu sur le terrain des épithètes, riposta par un paquet d'eau lancé avec l'écope. Les deux combattants debout s'injuriaient comme des héras d'Homère.

On allait en venir aux coups. La baronne riait à se tordre. L'homme reçut Tordre de ne plus approcher un seul canot à portée de voix, le marquis était

comme les chiens qui ne peuvent rencontrer un camarade sans lui chercher querelle.

Les tables de la rive s'éclairaient de lueurs pâles, on apportait les falots. Le ciel prenait une teinte brique se dégradant jusqu'au vert tendre. Le feu vacillant des lanternes se voyait à travers le bois. La nuit descendait rapidement.

Les goujons étaient bouillants, le Champagne glacé et Tappétit ouvert. Le dîner fut d'une gaîté folle ; grâce aux efforts de Boisgauthier, le marquis se tint dans les limites acceptables. Pourtant, au dessert, il devint d'une familiarité inquiétante avec sa voisine, mais celle-ci, loin de s'en offenser, lui prodiguait des encouragements : ils mangeaient dans la même assiette, on s'appelait vieux quiqui, petite chatte, on se serrait la main sur la table, personne n'aurait su dire ce qui se faisait dessous.

Boisgauthier ne s'en offensait pas, l'affaire prenait bien la tournure qu'il avait espérée, la baronne dépassait toutes ses espéranicas. Il la savait vicieuse et l'avait mise dans son jeu par calcul, elle y venait d'elle-même par plaisir. U n'avait plus qu'à laisser faire.

Après le café, le marquis était lout à fait tendre. La baronne laissa tomber sa tête sur l'épaule de son vieil amoureux. Ce devait être un problème difficile à résoudre pour les voisins de deviner l'état civil de ces trois personnages.

Il fallut songer au retour. On retraversa le bois

168 LE MARQUIS DE SAINT-ÉTlENNE

à nuit noire. La terre, martyrisée pendant le jour, dégageait des parfums étranges.

Le marquis ne s'était pas trouvé à pareille fête depuis longtemps; son imagination, enchaînée aux plaisirs faciles, n'avait jamais entrevu un aussi large champ de satisfactions. Ce fut dans un véritable affolement qu'il déposa madame de Fougereuze à sa porte, en emportant une de ces passions de vieillard que rien ne modère, pas même et surtout la possession.

Cette fois Boisgauthier n'était pas déçu dans ses calculs.

— Eh bien! mon vieil ami, bonne journée, dit-il en se faisant reconduire à son domicile.

— Oui, mais je suis pincé, répondit le marquis. Oh! je m'y connais, c'te petite femme-là, j'ai son odeur dans la cervelle, et quand ça prend comme ça...

— Vous voulez plaisanter, est-ce qu'on fait des sottises pour les femmes à notre âge.

— Pour des sottises, on en fait, et d'autant meilleures, je vous en réponds. J'en ai conduit... un peu partout de ces machines-là : dans la jeunesse ça s'appelle de l'amour, mais à notre âge, comme vous le dites, ça se nomme bêtise. Que voulez-vous, en sont-elles moins agréables?

— Venez me voir, nous chercherons autre chose.

— Ah bien, oui, ça me réussit, vos remèdes! Je ne vous en veux pas au moins.

— Vous me prendrez quand vous voudrez, je vous mènerai au cercle, vous trouverez de bons compagnons pour vous distraire.

A la porte du baron, on se serra les mains en jurant de se revoir prochainement.

Sosthène n'avait point été sans inquiétude quand, à sa rentrée, le vieux valet de chambre avait répondu que son maître ne rentrerait pas pour le dîner.

Le lendemain, le jeune homme entra dans la chambre de M. de Saint-Étienne et le trouva un peu sombre et rêveur. Sosthène raconta sa journée, et le marquis avoua qu'il avait emmené Boisgauthier à la campagne. La veille il eût raconté son aventure et en eût fait des gorges chaudes; aujourd'hui il voulait être assuré, avant de parler d'elle, qu'on la traitât avec respect. La passion a de ces retours subits et cause dans les appréciations des changements imprévus.

Le marquis crut devoir passer sous silence la partie de la porte Jaune. Sosthène n'insista pas. Les

deux hommes, après déjeuner, sortirent ensemble.

Saiut-Étienne grillait du désir de retourner boulevard des BatignoIIes, mais maintenant il avait des timidités de collégien, il redoutait une catastrophe.

Quelques jours après, Boisgauthier vint de nouveau le prendre. Sosthène était présent, mais il avait besoin de sa liberté, et accepta volontiers de céder sa tutelle, il était loin de soupçonner la nouvelle perfidie.

— Vous n'avez pas revu madame de Fougereuze?

demanda Boisgauthier quand les deux hommes eurent tourné le coin des Champs-Elysées.

— Non, je n'ose pas retourner chez elle et je fais mon possible pour l'oublier.

Le marquis portait en effet des traces de fatigue : les yeux étaient cernés, il semblait maigri, il avait surtout perdu sa belle humeur. On ne modifie pas ainsi une forme accoutumée sans qu'il y paraisse ; les habitudes les plus pernicieuses môme ne sauraient •être abandonnées subitement sans désordre.

— Mon pauvre ami, il faut soigner ça et tout de suite, je ne vous lâche plus.

— C'est plus inquiétant que vous ne pensez :« voilà deux jours que je n'ai plus soif.

Le Boisgauthier ne put s'empôcher de rire.

Rien n'intéressait le vieil homme. A tout propos, sous tous les rapports, il ramenait madame de Fougereuze dans la conversation.

La nature humaine est remplie d'incohérence *, si

une faculté a été négligée dans la vie, ou est tout surpris, alors que toutes les autres sont éteintes, de la voir surgir sans tenir compte de l'heure et du temps passé. Que de vieillards, après une vie austère, auraient pu finir comme ils avaient vécu, si une femme n'était venue à la dernière heure, leur révéler des sensations inconnues.

11 faut user de chaque chose à son heure, ne point attendre l'hiver pour manger les fruits de printemps.

Le marquis n'avait été qu'un viveur. L'amour, cette fleur de jeunesse, n'avait jamais germé en lui; à l'heure du repos, il allait en ressentir les angoisses.

Un peu avant le dîner, Boisgauthier le fit entrer à la Trompe. On lui fit accueil. On lui vanta les avantages du club : on pouvait y déjeuner, s'y habiller et cartonner tout le jour ; outre le whist, l'écarté et le poker, on taillait un baccara de famille à partir de cinq heures.

Ce programme eût singulièrement séduit le marquis s'il n'avait eu l'esprit ailleurs. Pourtant, à l'instigation de Boisgauthier, il risqua quelques louis; ses narines se dilataient au bruit de l'or et ses mains tremblaient en avançant sa mise. Le sort le favorisa. 11 eut des passes surprenantes ; invité à prendre la banque il y consentit, et le soir il rentrait avec cinq cents louis de bénéfice. En passant devant une fleuriste, il envoya à madame de Fougereuze

pour . vingt-cinq louis de jardinières et de fleurs. C'était un ballon d'essai.

Le marquis ne souffla mot à Sosthène de cet incident.. Il feignit d'être fatigué et se coucha de bonne heure. Sosthène ne brillait point par la perspicacité, il accueiUit comme heureux symptôme cette manifestation reposante.

Le lendemain, au réveil, on remit une lettre au marquis. Le parfum était une signature. Il prit son pince-nez sans comprendre qu'un homme qui n'est plus en état de lire les lettres d'amour à l'œil libre, doit avant tout les brûler.

« Merci, cher marquis, de votre brassée de fleurs. J'ai la faiblesse d'être très sensible aux bons procédés. J'eusse préféré cependant que vous vinssiez en personne me porter votre offrande. J'avais espéré que la bonne camaraderie inaugurée l'autre jour vous aurait donné plus tôt le désir de me revoir.

» Je serai chez moi tout le jour. Si vous avez la bonne pensée de venir chercher mes remerciements, vous rendrez bien heureuse une petite amie qui aura l'oreille au guet à partir de trois heures.

» SUZIE. »

Le marquis relut trois fois de suite la lettre de madame de Fougereuze, comme un buveur qui vide un flacon sans reprendre haleine; il en pesait tous les mots pour y découvrir le sens qu'il désirait. 11

174 LE MARQUIS DE SAlNT-ÉTIENNE

était au comble de la joie à la pensée qu'il allait la revoir.

A. trois heures précises, avec Texaclitude qu'on prête aux militaires et qu'il serait juste de faire partager aux amoureux, le marquis sonnait à la porte de madame de Fougereuze. Suzie l'attendait. Sa toilette, pour un œil plus exercé, en eût été la preuve. Le vieil homme, en lui prenant la main, tremblait comme un enfant :

— Je ne vous dérange pas ?

— Comment donc. Vous permettez, je travaille pour ma fillette, on n'a pas idée de ce que coûtent les enfants dans ces maudites pensions. Mais asseyez-vous donc, ohl pas là, vous avez le soleil dans l'œil; ici.

Et elle désignait un fauteuil près d'elle.

— Vous voyez si je me fais honneur de votre envoi princier, mon salon est fleuri comme une chapelle du mois de Marie. Comment avez-vous deviné que j'aime autantles fleurs? Cette attention me prouvé que vous avez autant de cœur que d'esprit, et je vous aime pour ces deux raisons. Nos relations datent d'hier et pourtant je me sens à l'aise près de vous comme si nous étions de vieux amis. Ne vous semble-t-il pas qu'il y ait ainsi des personnes qu'on croit avoir toujours connues, on supprime les préliminaires, avec vous, je pense tout haut. Je compte, marquis, vous mettre souvent à contribution et recommencer plus d'une fois la charmante partie de

l'autre jour. Vous ne me trouvez pas trop indiscrète? Vous m'avez jugée bien légère, peut-être. Que voulez-vous, j'étais heureuse, et moi, quand je m'amuse, je suis toute en dehors, ce qui m'empêche, comme vous le voyez, de raccommoder très bien le linge de ma fille.

Le marquis se rassurait. Il avait eu peur, en entrant, d'être mis en demeure de galanterie parlée et il se sentait fort empêché sur ce chapitre. Mais la baronne prenait soin de faire elle-même le programme de leurs relations futures, lui épargnant ainsi toute initiative embarrassante.

Une chose manquait au menu, mais il se réservait d'introduire la question quand les circonstances l'y inviteraient; pour le moment, il était heureux du seul bonheur de vivre dans son air.

— Pourquoi n'êtes-vous pas venu depuis cinq jours?

— Je n'ai pas osé.

— Comment, si timide que cela?

— Que voulez-vous, j'avais peur d'être grondé; je n'aurais jamais reparu sans votre invitation.

— Êtes-vous bête! Je vous ai trouvé, au contraire, très amusant.

— Ah I j'ai si peur de vous fâcher !

— Me fâcher, moi I Oh I grand Dieu I Quand vous me connaîtrez mieux, vous verrez, il n'existe pas de meilleure fille au monde.

— Ohl que vous êtes jolie I

— Ne dites donc pas de bêtises, chiffonnée tout au plus.

— Ohî non, je dis bien, jolie et... et...

— Où avez-vous pris ces fleurs. Écoutez, je vais vous dire le prix. Oh! je m'y connais, allez. Vous en avez pour plus de deux cents francs; n'est-ce pas que je devine?

— Ne parlons pas de ça.

— Mais si, parlons-en, au contraire. De ce que je ne me fâche pas la première fois, il n'en faut pas conclure que je vous autorise à continuer. Désormais, vous voudrez bien vous en tenir aux bouquets de deux sous, c'est assez bon pour Jenny l'ouvrière. Mais, voyez-vous, étaler un pareil luxe, on en jaserait dans Landerneau; et puis je suis humiliée de voir dépenser tant d'argent quand il me faut travailler de mes mains pour donner le néxîessaire à ma pauvre fillette. J'aime à rire, j'en conviens, mais au fond je suis une bonne mère.

Le visage de madame de Fougereuze s'assombrit d'une douce teinte de mélancolie.

— Mais je bavarde comme une pie borgne et vous m'écoutez sans rien dire, j'aime pas ça. Racontezmoi un peu votre histoire, c'est tout un roman, paraît-il, ça m'amusera.

— On a bien exagéré, je vous assure.

— 11 ne me plaît pas du tout, votre adoptif . Moi, d'al)ord, je n'ai jamais aimé les jolis garçons ; les hommes sont faits pour adorer les femmes et non

pas pour se laisser aimer. Les jeunes gens ne savent rien dire, ça sait faire l'amour, et puis après, la belle affaire, les forts de la halle aussi...

Le marquis n'était point mécontent de la tournure que prenait la conversation, mais il n'était pas encore au point d'en savoir profiter.

— Avez-vous revu la marquise depuis sa soirée? demanda-t-il.

-r- Je la vois souvent, quand elle a besoin de moi : au fond, cervelle vide et cœur sec. Mais c'est un porterespect; il faut bien accepter, à défaut du plaisir, les relations qui vous donnent la considération. Notre situation est si difficile I continua-t-elle, tout est danger pour nous. Rien n'est fait pour une femme seule, il faut être doublement sévère pour conserver un demi-certificat de vertu. Les protecteurs qui s'offrent ne sont, le plus souvent, que des amoureux déguisés ; il faut constamment se tenir avec la main sur sa poche; on doit à la fois se défendre des autres et contre ses propres tentations ; car enfin, on n'est pas de marbre.

— A la blancheur, je l'aurais cru, risqua le marquis. 11 avait craint d'abord d'être exposé à des exploits

au-dessus de son âge, et maintenant la baronne lui faisait un cours de morale. Les femmes sont bien imprévues.

Pour ceux qui n'ont pas la souplesse et Texpérience qui permettent de saisir les occasions et au besoin de les faire naître, rien n'est difficile comme

de sortir sur un mot laissant une bonne impression. II n'avait pas la mesure du temps que doit durer une visite, il n'avait surtout rien à dire, il ne possédait pas les formules banales.

Comme il faisait mine de se lever :

— Qu'est-ce qui vous prend? dit-elle; il y a à peine un quart d'heure que vous êtes ici, on ne saurait dire plus crûment à une femme qu'elle vous ennuie.

— Oh bien, par exemple ! mais c'est tout le contraire. Moi je ne sais pas, j'ai peur de vous embêter.

Il n'avait pu trouver d'autre mot.

— Vous, du moins, vous êtes bien nature, vous m'amusez et ça ne m'arrive pas souvent ; vous avez dit le mot, je m'en sers : ce que je m'embête, moi I ça n'est pas croyable, et il y a longtemps que ça dure. Vous n'avez pas connu M. de Fougereuze, mon défunt mari — Dieu ait son âme — en voilà un qui n'était pas drôle, la pluie qui marche, chic à mort, par exemple. Et dire que c'est par là qu'il m'a pincée I On le disait mauvais sujet, sur la foi de son tailleur, je me suis laissé prendre. En trois ans il a mangé les trois quarts de notre fortune et il est mort de la moelle épinière, Dieu m'est témoin si je sais pourquoi ! Je suis restée veuve à vingt-six ans avec une famille hostile, une fille à élever et une fortune juste suffisante pour me permettre de mourir de faim en robe de soie. Voilà, mon vieil ami, ce n'est pas gai, allez. Mon installation est faite des

débris de notre fortune passée; quand on est pauvre, il faut prendre garde de faire pitié. Vous voyez, je mets mon cœur à nu, je ne veux pas de malentendus entre nous. Maintenant, partez. Voici Theure de ma visite quotidienne à ma fillette.

La jeune femme tendit sa main, le marquis la porta à ses lèvres, et pour éviter rembarras des adieux, Suzie rentra dans sa chambre.

— A quand? dit-il.

— Voulez-vous demain soir à sept heures, vous m'emmènerez n'importe où ?

Après avoir envoyé un baiser, la jeune femme disparut.

Cette visite n'était pas de nature à remettre M. d Saint-Étienne en équilibre. Si Suzie avait tenu à se montrer à lui avec une apparence sérieuse, et tant soit peu intéressante, elle ne faisait qu'aggraver le sentiment tendre qu'elle avait fait naître. Elle était remontée dans son estime sans baisser dans ses sentiments; il avait maintenant la crainte que cette conquête ne fut indéfiniment reculée. Le rôle de chaperon ne lui disait rien. Il était de ceux qui se laissent guider par un caprice, et quelles qu'en soient les conséquences, ne s'arrêtent jamais avant de l'avoir satisfait.

Cette nouvelle fantaisie l'avait rendu sobre, il n'osait retourner aux cartes. Pourtant les dix billets de mille francs enfermés dans son secrétaire lui ti-

raient singulièrement l'œil. Il aimait bien la baronne, mais le jeu aussi, il était en veine, il jouait sur le velours; ce n'était vraiment pas convenable d'enlever pareille somme à un cercle pour n'y pas retourner.

Le lendemain il se mit en route bien avant sept heures. La baronne était prête.

— Où m'emmenez-vous, mon vieil ami? dit-elle en tendant sa main dégantée.

— Mais, où vous voudrez.

— Eh bieni alors, au premier cabaret venu, nous irons au théâtre après.

— Volontiers.

Elle donna elle-même l'adresse d'un restaurant des Champs-Elysées, et là, sans prendre l'avis de son compagnon, s'installa au milieu de la salle commune.

— Vous ne préférez pas un cabinet? exprima timidement le marquis.

— Un cabinet, ah nonl c'est bon pour ceux qui ont à se cacher ou veulent se mal conduire; mais nous, mon bon ami, nous ne faisons pas de mal. Les salles de restaurant, c'est ma joie, je dîne autant avec les yeux qu'avec la bouche.

Le marquis n'en était pas encore à risquer une observation. Cette fois madame de Fougereuze abandonna un peu la modestie de la veille, après avoir commandé un dîner cher et excellent. Elle y fit grand honneur, et ne se fit pas faute de distribuer des oeillades à travers la salle.

La jeune femme expérimentait son vieil amoureux. Elle tenait à mesurer son pouvoir; en quittant le restaurant où elle avait été d'autant plus libre qu'elle se sentait protégée, elle affecta une réserve absolue.

Suzie entraîna son compagnon dans un café-concert, les insanités les plus grosses la faisaient s'esclafer. Devant le monde elle reprit sa familiarité pleine de promesses. Elle fit apporter des glaces dans la loge, acheta des bonbons et des fleurs à tous les marchands. Au retour elle manifesta la même prudence et opposa une froideur décourageante aux tentatives du marquis. Il n'y comprenait plus rien.

Sosthène éprouvait une confiance absolue devant la conduite trompeuse de son père.

— C'est fini, avait dit le vieux serviteur, monsieur le marquis est rangé, on peut couper la lisière.

Chaque après-midi M. de Saint-Étienne se rendait boulevard des Batignolles. Généralement Suzie l'attendait; ils passaient de longues heures à bavarder.

Elle était d'une habileté merveilleuse à maintenir l'équilibre. Elle détendait parfois ses rigueurs en lut faisant une caresse. Essayait-il d'aller au delà, elle trouvait un prétexte pour s'échapper.

— Vous n'avez donc jamais aimé? lui dit-il un jour dans un accès de tendresse.

— Moi, jamais, répondit-elle. Vous avez beau vanter les qualités d'un plat à celui qui n'a pas faim, vous ne le mettrez pas en appétit. Eh bien j'ai pas

envie de ça, moi; ne sommes-nous pas heureux ainsi?

— Mais je vous aime, moi !

— Moi aussi, je vous aime, que vous faut-il de plus? Et ma fille, je n'oserais plus Fémbrasser si j'étais coupable.

Une sorte d'humidité mouilla ses paupières et le vieil homme resta encore plus dérouté.

Il usait de tous les moyens pour offrir ses services; elle n'acceptait jamais que ce qu'une femme du monde peut recevoir : les dîners, les voitures, les théâtres et les fleurs.

Un jour il risqua un bijou modeste. Elle fit une scène adorable :

— Venez, dit-elle, que je vous embrasse pour l'intention ; et pour vous punir de l'inconvenance, je vous condamne à rester huit jours sans me voir. Répondez-moi sincèrement : m'estimeriez-vous autant si j'acceptais? Non, vous le voyez bien, vous ne pouvez pas répondre.

Le fait est que le bonhomme ne savait que penser.

Sosthène avait atteint son but en conduisant son père chez madame de Gimel. Il y retournait souvent, rencontrait toujours madame de Fougereuze, mais le marquis refusait de l'accompagner, la baronne lui avait interdit la maison. Ni Sosthène, ni la marquise ne soupçonnaient Tintimité qui s'était établie.

Un jour M. de Saint-Étienne arriva boulevard des

BatignoUes à l'heure habituelle. Il sonna, on ne répondit pas. Le marquis, inquiet, se mit en vedette dans un petit café en face. Par le rideau soulevé, il inspectait la maison.

Au bout de deux heures d'attente occupées par une série de consommations qui justifiaient sa présence en atténuant ses angoisses, il vit sortir un garçon jeune et élégant, qui après avoir sondé le boulevard, vint se mettre au milieu du terre-plein, en face de l'appartement de Suzie. Le rideau se souleva, un signe imperceptible fut échangé et le jeune homme disparut.

Les larmes lui vinrent aux yeux. Il avait si mal qu'il ne voulut pas sentir plus longtemps sa douleur. Cet homme, que la passion avait rendu sobre, devait chercher dans l'ivresse l'oubli de sa peine. Il avait un reste de nostalgie du bouge, il lui fallait s'épancher dans sa langue et lâcher la bride à ses instincts orduriers, sans qu'on protestât autour de lui.

Il connaissait une brasserie à femmes" où les cochers allaient dépenser leurs économies, il y courut. On l'accueillit comme un naufragé. Il avait de Targent plein ses poches, des habits luxueux. On multiplia toutes les séductions, il paya une orgie folle aux filles, aux patrons, et se mit lui-même dans un tel état qu'il fallut le coucher dans rétablissement ; il y séjourna vingt-quatre heures.

Quand il sortit du bouge il était dans un tel état.

qu'en le voyant rentrer à Thôtel, Sylvain courut prévenir Sosthène :

— M. le marquis est rentré, lui dit-il. J'avais été trop vite en garantissant la bonne conduite de monsieur. • Le remède avait pleinement réussi ; depuis vingtquatre heures le souvenir de la baronne était tellement vague dans Fesprit de son vieil amoureux, qu'il souriait en pensant qu'une si petite cause pût produire des effets de saoûlerie pareille.

Pendant plusieurs jours Sylvain veilla son maître et lui prodigua ses soins, avec arrosage de thé, de tilleul et autres boissons calmantes.

Mais le bonhomme revint à la vie. Sa mémoire se dégagea peu à peu, et de nouveau il sentit une tristesse formidable s'abattre sur lui. Avait-il été bête! ne pouvait-il exister une raison parfaitement plausible de ce qu'il avait vu, de ce qu'il avait cru voir. Et puis après, l'en aimait-il moins? Les autres avaient-elles agi autrement, les avait-il répudiées pour cela? Fallait-il briser tous les verres dans lesquels on avait déjà bu ? Il plaidait si bien la cause de la baronne, que quand la jeune femme prit la peine de se défendre, elle trouva son procès plus d'à moitié gagné.

Elle avait compris sans deviner les détails, et avec audace elle écrivit au marquis qui n'attendait que cet appel pour reprendre sa chaîne.

« Que se passe-t-il? Je suis inquiète, une semaine

sans vous voir, c'est plus que je ne puis sa^Kuler après la douce habitude de chaque jour. J'attends un mot de vous, ou mieux, votre personne ; de tout ce qui peut me rassurer, c'est encore le plus prompt et le meilleur. Si... je serais allée moi-même, mais... je vous ai dit autrefois pour quelle raison...

» SUZIE.

Le marquis répondit sur un coin de papier :

a Attendez-moi à trois heures. J'ai été assez souffrant. »

Il fallait feindre de tout ignorer, ou casser les vitres. De quel droit l'eût-il fait? Elle était hbre de lui préférer quelqu'un, rien ne l'obligeait à le lui dire.

Le premier parti lui parut le plus sage, sa paresse en outre s'en accommodait mieux.

Pourtant, en entrant dans ce salon qu'il considérait comme la terre de Chanaan reconquise, il eut une contraction involontaire. Elle avait ellemême une sorte d'attitude défensive; mais ceci ne fut, de part et d'autre, qu'une nuance aussitôt effacée.

— Eh bien ! quelle mouche vous pique ? Vous êtes venu, j'étais sortie, et sans rien dire vous ne paraissez pas de huit jours.

— J'ai été malade.

LE MARQUIS DE SAINT-ÉTlENNE 187

— Vrai?

— Aussi vrai que vous étiez absente.

— Voyons, vous avez une arrière-pensée, dites, je déteste les sous-entendus. Oh ! que j'ai eu tort de m'embarquer dans... Mais les femmes sont ainsi, on s'attache et on s'aperçoit qu'on tient aux gens alors qu'on est menacé de les perdre. Si vous m'en voulez, dites tout de suite, je vous répondrai franchement et ce sera fini. D'abord, c'est vous qui avez tort. Vous ne m'avez même pas donné la main en entrant.

Le vieil homme, pour rester dans son rôle, se précipita; la jeune femme écarta les bras et reçut le marquis sur son cœur, offrant ses joues fraîches et ses lèvres colorées.

— C'est fini ! bien fini ! plus de papillons noirs ? Vous me donnez votre journée?

— Oui.

En quittant Suzie, il était convaincu que l'incident était un effet de son imagination.

Quelques jours après, M. de Saint-Étienne trouva Suzie tout en larmes. Il vint s'agenouiller péniblement devant elle.

— Dites-moi ce qui vous fait du chagrin ? dit-il.

— Oh ! ce serait trop long, et puis vous n'y pouvez rien; égayez-moi plutôt.

Comme il insistait.

— On veut m'arracher mon enfant ! dit-elle éclatant en sanglots. Ah ! si vous saviez ! ils ont organisé

un conseil de tutelle et on menace de retirer ma pension si je ne consens pas à abandonner ma fîHe. Ahl non; voyez-vous, c'est à se jeter à Teau.

— Ne faites pas ça, je sais ce que c'est, je sors d en prendre.

— Si je garde ma fille, je suis sans pain ou à peu près; et si j'abandonne la pauvre enfant, que vais-je devenir?

Les larmes reprenaient de plus belle.

— Faites un procès.

— Et l'argent nécessaire, et ce qu'il me faut pour vivre pendant ce temps-là ? Ah 1 les infâmes !

— Voulez-vous me donner une preuve, mais là, une vraie preuve d'affection? eh bien! laissez- moi vous faire une avance. Que vous faut^il ?

— Oh! non, pas ça. Ne confondons pas les questions de cœur avec les affaires d'argent, ça brouille.

— Vous mè le rendrez simplement. Voyons, que vous faut-il? J'ai dix mille francs à votre service pour commencer.

— Oh ! c'est trop.

— Prenez toujours, nous compterons plus tard. ' Le marquis était enchanté de faire usage de la 'somme gagnée au profit de ce qu'il appelait une bonne œuvre. Suzie se débattit longtemps, puis finit par céder, n'opposant plus que le silence entrecoupé de hoquets et de larmes.

Le lendemain, M. de Saint-Étienne apportait à

madame de Fougereuze les dix billets de mille francs. Suzie embrassa sincèrement son vieil ami. Les femmes ne font pas de duplicité inutile ; on les accuse parfois de n'être pas sincères dans leur reconnaissance, c'est k tort. Elles confondent volontiers la monnaie dont elles paient avec le plaisir qu'elles éprouvent à recevoir; et ceux qui sont l'objet de la reconnaissance ont bien raison de ne point amoindrir leur jouissance par des analyses qui ne sauraient conclure.

La brèche était faite et l'intimité se resserra. C'était bien le moins que Suzie pût faire.

Les parents du baron de Fougereuze s'étaient depuis longtemps débarrassés de sa veuve, ne prenant qu'un mince intérêt à la vie qu'elle avait' entreprise. Une grand'mère habitant la province avait essayé de ravoir la petite fille, mais devant les ennuis d'un procès, elle y avait renoncé.

La jeune veuve avait promptement mangé tout ce qu'elle avait pu distraire de sa propre fortune et de celle de son enfant, et, à l'heure où elle avait fait la connaissance du marquis, elle en était aux expédients. Ce n'était point sa première aventure. Les amis du baron l'avaient suppléé de son vivant; mais avec cette prudence que les hommes éprouvent en présence d'une situation embarrassée, tous avaient déserté après sa mort. Elle aurait pu se déclasser et entrer à pleines voiles dans la vie galante ; mais elle avait compris qu'une femme du

monde, quelle qu'elle soit, est cotée plus haut qu'une prostituée en titre; tout en vendant la même marchandise, elle en modifie la valeur en trafiquant sous une autre enseigne. Deux ou trois relations mystérieures l'aidèrent pendant les premières années. Elle ne put jamais aller jusqu'à la voiture et à l'hôtel.

Elle eût ainsi continué si une circonstance assez imprévue ne se fût produite. Suzie était devenue amoureuse, mais follement, d'un très beau garçon rencontré dans un bal de bienfaisance, ainsi nommé parce que les femmes y trouvent souvent l'occasion de faire la charité d'elles-mêmes.

Ce garçon ne lui avait même pas été présenté. Il l'avait aussitôt dominée par une déclaration brutale, et retenue par des facultés physiques tout à fait extraordinaires. Leurs amours, on le devine, ne s'é^ taient point attardées dans les sentiers fleuris du marivaudage; la baronne l'avait ramené chez elle en sortant du bal, et il avait passé vingt-quatre^ heures dans sa chambre. Son service était au fait de semblables escapades.

Après les premières ivresses, il fallut bien causer et savoir mutuellement à qui on avait affaire. Toute feinte était inutile; ils étaient de force à se comprendre.

Avec cet abandon intellectuel qui succède à l'autre, la baronne fit sa confession vraie, simple, à peine rehaussée de couleur et d'or dans les parties.

obscures, pour donner la poésie nécessaire à son récit.

Lui fut plus habile. Il savait maintenant à quoi s'eti tenir; sa passion satisfaite, il fut ce qu'il était réellement... un homme d'affaires amoureuses.

n avait un beau nom ; ses cartes du moins le disaient : il s'appelait Louis de Pontarmé. Sa famille, originaire d'Auvergne, l'avait fait s'engager après une fredaine de jeunesse. Mais l'état l'avait dégoûté : les officiers n'étaient que des goujats ; il avait abandonné la carrière. Son père s'était remarié, disait-il; une belle-mère et des petits frères en bas-âge lui fermaient le castel de ses ancêtres. Pour utiliser ses connaissances en équitation, il était entré courageusement dans un manège comme écuyer. En dehors de cette profession fort honorable, il faisait un peu de commerce, s'occupait de dressage, allant même parfois jusqu'à accompagner des femmes au Bois. Ses ressources, ajoutait-il, étaient modestes, mais suffisantes, et, grâce à son travail, il vivait de la façon la plus honorable, sinon la plus large.

La baronne, influencée par sa passion subite, n'approfondit pas davantage, et bien lui en prit, car il lui eût été facile de s'assurer que le château d'Auvergne était situé dans la plaine Saint-Denis, que les terres produisaient des choux destinés à la culture du lapin, unique élevage du père.

Après avoir pratiqué l'état de camelot, Louis avait été maréchal des logis dans un régiment de chas-

seurs. Cassé pour indélicatesse, il avait fait deux ans de compagnie de discipline; après quoi il était revenu à Paris, décidé à cultiver sur le boulevard autre chose que les lapins de famille. Il montait bien à cheval. Ce petit avantage devait lui fournir des relations utiles et agréables : pour un homme bien tourné, un cheval est un piédestal permettant de voir la foule, et, partant, d'être vu par elle.

Il entra comme écuyer dans un manège de faubourg; avec le premier argent gagné, il se fit faire des habits élégants et se rapprocha du centre. Après une année d'acclimatation, Pontarmé était devenu le professeur et Taccompagnateur des filles, trop intelligent pour se laisser jamais solder en monnaie personnelle. A cette industrie il avait joint celle de courtier, pour faire acheter des rosses à ces dames et à leurs amants; courtier pour découvrir des prêteurs quand Targent manquait dans le ménage; courtier des tapissiers, des couturières, des fournisseurs de toute espèce chez lesquels il amenait les clients récoltés au cours des promenades. C'était, en un mot, un véritable écumeur.

Son physique se prêtait à merveille à ces différentes professions. Un gentilhomme lui eût reproché son manque de distinction, mais ce défaut lui-même était une qualité auprès des femmes de sa clientèle.

C'était un beau gas. Il avait la tête petite sur de larges épaules. Des cheveux abondants, à reflets noir bleuj tombaient bas sur un front carré. De très

grands yeux de bœuf, sans franchise et sans finesse, semblaient occupés à se regarder* soi-même; la bouche était ombragée d'une moustache retroussée. Le teint était mat, la figure ronde, agréable d'ensemble. 11 était grand et suffisamment mince, mais sous le vêtement, les cuisses et les bras avaient trop rie saillie; les pieds et les mains manquaient de race malgré les gants et les chaussures; son chapeau était trop incliné sur loreille. Mais il devait passer, dans un certain monde, pour un très joli garçon.

Après sa facile conquête, Louis de Ponlarmé s'aperçut vite du parti à tirer de madame de Fougereuze. 11 avait eu de nombreuses filles, mais par le fait de sa clientèle ordinaire, les femmes du monde lui étaient absolument interdites. Il avait beau aller partout où Ton peut faire valoir une belle taille, un habit neuf, voire même un joli cheval, on ne faisait pas attention à lui. Pourtant, il n'était sévère ni sur rage ni sur la beauté. Il courait les expositions, les restaurants du soir, les cafés-concerts, les théâtres et les bals de bienfaisance ; jusqu'à Suzie, il n'avait rien rencontré. Cette conquête devait le dédommager de sa longue attente.

Louis ne venait jamais que la nuit, à l'heure où il était assuré de ne rencontrer personne; elle n'avait jamais été chez lui, il s'y était opposé en principe : elle pouvait rencontrer là des gens dont il ne pouvait se passer, mais qu'elle ne devait point connaître. Malgré ses instances de femme amoureuse

qui veut pouvoir surprendre sou amant à toute heure, il avait résisté. Elle savait à peine où il perchait. De fait, il habitait un grenier à fourrage^ juste suffisant pour dormir et s'habiller. Le repos et rindustrie. Il n'avait besoin d'aucun confortable; son luxe s'arrêtait au linge et au cirage.

Suzie fut tellement affolée que tout fut vite confondu entre eux : la bourse devint commune pour ainsi dire. Il déposait chez Suzie l'argent qu'il gagnait; sa maison n'était pas sûre, disait-il.

Il arriva qu'il reprit peu à peu dans la bourse de sa maîtresse plus qu'il n'y déposait. Elle s'en aperçut à peine, elle était bien trop heureuse de donner. A ce compte, les faibles ressources de la baronne furent vite épuisées. Elle fit argent de tout avant d'avoir recours aux profits accidentels qui l'avaient aidée au début de son veuvage. Elle emprunta sur des litres, elle escompta sa pension, enfin quand elle fit connaissance du marquis elle était à bout de ressources. Elle l'attira d'abord sans trop de calcul, mais Louis de Pontarmé l'encouragea, sinon à se donner, ça jamais ! mais à s'en faire un ami, un protecteur ; le monde est plein de ces liaisons toutes sentimentales, où un homme âgé sacrifie beaucoup pour s'assurer l'amitié et la compagnie d'une femme jeune. Celui-ci était tout à fait dans les conditions requises : sans parents, sans amis, avec un beau nom et une belle fortune; c'était une mine à ex* ploiter.

La baronne était arrivée à ce point où pour rhomme aimé elle pouvait tout entreprendre. Le joli monsieur attendait un dénouement dont il se promettait de nombreux avantages.

Le jour où le marquis avait eu vent de laventure, Louis de Pontarmé s'était départi de sa prudence habituelle. II avait joué comme à son ordinaire, et perdu^ ce qui lui arrivait rarement. Le monde dans lequel il vivait n'était pas d'une sévérité telle qu'il dût craindre d'en être exclu avec une tache au front ; mais il redoutait d'être privé de ses moyens de travail et éloigné de. son terrain d'exploitation. Or, sans les tripots, les courses et les filles, Louis de Pontarmé n'avait qu'à mourir de faim.

Il était venu chez Suzie pour obtenir d'elle la somme nécessaire. On avait retourné les poches,, vidé toutes les tirelires, vendu un ou deux bibelots,, et Louis avait payé; mais, après, il fallait vivre. Il imagina le procès de la petite fille, dont la grand'mère heureusement continuait à payer la pension.

C'est ainsi que le marquis fut amené dans l'engrenage de l'association Pontarmé et Fougereuze.

L'argent du marquis fut traité par les deux complices comme argent trouvé. Louis joua plus gros^ jeu, remonta sa garde-robe, la baronne compléta sestoilettes de saison, on fit quelques parties mystérieuses et la somme coula vite par toutes ces voies^ ouvertes. Mais Suzie, dans sa reconnaissance demiréelle, donna au marquis de telles preuves de ten-^

dresse, que le bonhomme, loin de regretter les dix mille francs, cherchait au contraire une nouvelle occasion de s'employer pour elle.

Sosthène, rassuré, avait repris ses plaisirs, il était désormais accepté sans conteste. Laglaine Tavait abandonné. II se croyait décidément un enfant gâté de la fortune. La comtesse EUen se plaisait à le lui dire tout en s'attribuant une large part dans ce succès.

— Croyez-bien, lui disait-elle, que si vous n'aviez été bercé un peu sur les genoux d'une grande dame, vous ne fussiez pas sorti aussi victorieusement de la draperie.

Pourtant, en dépit de cette confiance, quelques symptômes apparurent à Thorizon comme les éclairs de chaleur qui font pressentir Forage. Un jour, M. de Saint-Étienne, avec la mine embarrassée d'un souslieutenant en faute, pria son fils de lui faire une légère avance. Sosthène s'empressa de souscrire à la demande. Le marquis voulut donner des explications, mais il était si embrouillé, que Sosthène conçut quelques soupçons. Les demandes se renouvelèrent plusieurs fois sans que Sosthène ni Sylvain pussent découvrir la source du désordre. Mais, un beau jour, le fils ayant risqué quelques observations à son père, celui-ci, révolté, quitta l'hôtel battant les portes, en jurant, puisqu'on lui coupait les vivres, qu'il saurait bien trouver des ressources ailleurs.

Madame de Fougereuze avait définitivement dé-

masqué ses batteries. Elle avait un soir joué la scène du bonnet par-dessus les moulins :

— Puisqu'on me pousse à bout, avait-elle dit, sans tenir compte de ma vie de sacrifices, ce sont eux qui l'auront voulu. Je prendrai un amant, le ciel m'absoudra.

Le ciel n'avait point à intervenir, il s'abstint : et, après bien des hésitations et des promesses vaines, le marquis fut enfin au comble de la joie.

Mais la jeune femme, avec un semblant de franchise, n'avait point dissimulé à son vieil amant qu'en prenant une détermination aussi radicale, elle entendait en tirer quelques bénéfices. Aussi, après s'être montrée au début d'une discrétion outrée, elle acceptait tout désormais quand elle ne demandait pas.

Le Pontarmé, qui avait bien compris que les acrifjce était consommé, se consolait en prélevant une large part du gâteau ; les demandes réitérées du marquis à Sosthène en témoignaient suffisamment.

Chaque jour amenait une exigence nouvelle. La jeune femme traitait son amant avec une brutalité à laquelle il ne songeait point à se soustraire. Les réformes commencèrent par l'appartement, Suzie ne voulait plus habiter dans ces murs témoins de sa détresse. Le marquis loua un petit hôtel avec écuries et remises rue de Chazelles. Cette transformation lui coûta près de cinquante mille francs pour lesquels elle lui trouva préteur. Il va sans dire que Pontarmé

tirait double bénéfice, et de l'argent prêté et des commissions obtenues. Le marquis, avec son imprévoyance native, n'êttait point embarrassé, il rentrait dans son élément.

— Ah ! je commence à me mettre d'aplomb, disaitil, j'ai enfin des créanciers, moi qui depuis si longtemps n'avais plus que des clients.

Le fournisseur est un être qui commence toujours par des sourires et finit souvent par des grimaces; rue de Chazelles, les sourires ne furent pas de longue durée. Elle n'y mettait aucune modestie, la petite baronne, elle avait prévenu : chevaux, voitures, toilettes, réceptions ; c'était une perpétuelle orgie de plaisir. Si quelques réclamations parfois Je matin venaient troubler la fête, on y parait par de nouvelles commandes et par des billets signés à plume-queveux-tu.

La confiance établie et cette vie irrégulière régulièrement endiguée, la baronne n'avait plus qu'une chose à ambitionner, faire entrer son jeune amant dans la danse. Elle n'était jamais à court, l'adorable Suzie, son sac renfermait plus d'un moyen de parvenir. Elle manifesta l'intention de monter à cheval. Ceci rentrait dans la spécialité du marquis; il se chargea aussitôt de trouver un animal sûr et agréable*

— Non, dit-elle, vous êtes un casse- cou, moi je suis prudente.

On lui avait parlé d'une maison qui louait des chevaux et les donnait à l'essai. Il ne fallait pas

songer à sortir ensemble, tout au plus pourrait-on se rencontrer; elle prendrait un accompagnateur.

Naturellement elle condui^^it M. de Saint-Étienne dans la maison où Pontarmé pratiquait son industrie. Tout était prévu, le cheval était prêt, récuyer aussi, le prix seul était à débattre et ce ne fut pa& le sujet d'une longue discussion.

A partir de ce jour, aucune entrave ne vint traverser la vie de la baronne; elle avait réalisé son rêves : un vieil entreteneur et un jeune amant. Aprèsquelques •promenades, Louis de Pontarmé devint le commensal obligé de Thôtel, et, sous prétexted'équitation, on le mit bientôt à toute sauce.

Mais si tout venait à souhait pour les uns, les embarras se multipliaient pour Tautre; devant le& observations sévères de Sosthène, le marquis avait été obligé de suspendre ses emprunts. Il lui fallut encore s'adresser aux usuriers. Puis il retourna à la Trompe, eut des hauts et des bas, et finalement fut obligé de partir sans payer ses différences. A la Bourse, il fit de même, et l'agent de change de Sosthène lui présenta un compte qu'il ne connaissait pas : le marquis avait transmis des ordres au nom de son fils; ça devenait inquiétant. Sylvain constatait, la mort dans l'âme, que M. le marquis ne rentrait presque plus; il passait ses nuits dans destripots sans nom où il jouait un jeu d'enfer.

Sosthène finit par s'émouvoir. Derrière tout cela,, il devait y avoir une femme.

âOO LE MARQUIS DE SAINT-ETIENNE

Il songea à Martiiieau et se rendit un jour chez lui pour le prier de découvrir les causes du désordre.

Uhomme d'affaires accueillit Sosthène sans surprise et sans empressement, comme un homme dont le retour était assuré d'avance.

— Eh bien, monsieur le marquis, m'apportezvous des remerciements?

— Des remerciements, il faut en rabattre. Mon père me cause quelque embarras et j'ai encore recours à vos lumières.

— Qu'a-t-il encore fait, le vieux monstre, on ne peut Jonc jamais être tranquille?

— Je ne sais rien de précis, mais ce n'est pas douteux, il y a une femme.

— Ah bah!

— Et probablement un homme. Enfin le vieux fou est certainement exploité et j*ai besoin de savoir par qui.

— Mettez-moi au courant, je vous écoute.

Martineau s'assit à son bureau, et, tout en jouant

avec son crayon, écouta le récit de Sosthène.

— Eh bien, je vais me mettre en campagne, et demain, ou le jour suivant, je vous donnerai un rapport complet sur les agissements de M. votre père.

Le soir même Martineau alla se poster, sous le déguisement d'un commissionnaire, au coin de la place des États-Unis. A neuf heures, le coupé du

jeune homme passa Ja porte, et peu après M. de Saint- Etienne descendait à pied l'avenue des Champs- Elysées; là il prit une voiture et donna une adresse que Martineau ne put entendre. Il fallait prendre des précautions. Tancien cocher connaissait tous les trucs, il regardait s'il était suivi, et soulevait la petite glace de derrière pour voir si personne ne se cramponnait à la voiture. Le Tricoche sauta dans un autre fiacre, c'était l'enfance de l'art, et dix minute» après il savait où nichait la bête.

XIU

Martineau entra chez le marchand de vins de la rue, presque en face de Thôtel, se fit servir, et avec un fort accent de TAuvergne, demanda au garçon qui logeait dans la maison vis-à-vis; il y avait été porter une lettre et on ne lui avait point ouvert; il buvait un coup en attendant et il allait y retourner parce qu'il y avait une réponse qui serait bien payée.

— Ahl la voisine d*en face, avait répondu le garçon, je sais pas trop, mais je crois bien que c'est une cocotte de la haute. Y a un vieux toute la journée, et un jeune toutes les nuits. C'est une travailleuse.

— Vous ne savez pas son nom?

— Oh! le patron le sait bien, y a une ardoise, les

domestiques viennent ici. Comment s'appelle donc la petite rouche d'en face?

— Attends, dit le patron, ayant cherché dans sa tête : Madame de Fougereuze, baronne de...

— C'est ça, moi je peux jamais me rappeler des noms.

Les deux hommes trinquèrent et Martineau s'éloigna sans quitter le quartier, il tenait à compléter ses renseignements^. Puisqu'un homme passait la nuit, c'est que le marquis s'en allait ailleurs dans la soirée. Il attendit en faisant les cent pas dans la rue de Prony. Vers onze heures M. de Saint-Étienne sortit et prit une voiture au coin du boulevard extérieur ; Martineau fit de même et les deux fiacres s'arrêtèrent en même temps rue Saint-Roch. Une porte bâtarde s'ouvrit sans qu on eut sonné, et Martineau se mit à examiner la maison.

L'homme d'affaires la reconnut aussitôt. La façade jaune sale comme celle des anciennes constructions à revêtement de plâtre, s'élevait jusqu'à la toiture sans aucun ornement architectural. Elle avait une tournure bourgeoise, mais la porte close n'avait pas de concierge. Une lumière affaiblie se voyait à travers les persiennes ; au-dessus de la porte d'entrée on pouvait lire sur une enseigne mal entretenue

HOTEL DE DANEMARK ET d'oRIENT

Pension de famille.

*— Tiens, tiens, tiens il en est là, le bonhonmie I

il faut que la petite ait les dents longues pour Tavoir mené si vite. Ahl marquis, vous êtes de la bonne espèce, il y a plaisir à travailler avec vous; madame de Saint-Pradier me contera votre histoire demain. En attendant il me faut savoir où gîte Thomme de nuit.

Tout ceci était de Tenfantillage pour un industriel connaissant aussi bien les dessous de Paris : le vieillard passait la nuit rue Saint-Roch, et le jeune homme sortait de la rue de Chazelles avant le jour. Il s'agissait de savoir ou il perchait.

Martineau rentra chez lui, il pouvait dormir. Son réveil-matin le mit debout vers quatre heures, et comme la course était longue, il prit une voiture de nuit aux halles. Une demi-heure après, rencogné sous une porte cochère, il attendait.

Le jour commençait à peine quand Pontarmé descendit dans la rue, un' chapeau mou sur les yeux et le col de son pardessus relevé pour se garantir du froid assez vif à cette heure. En passant devant Martineau qu'il prit pour un ivrogne, celui-ci remarqua sa petite moustache. noire défrisée et sa face aux tons de crie : Fœil l'avait photographié. 11 ne le trouva pas beau sous sa tenue débraillée. Louis s'arrêta au coin de la rue, mit le pied sur une borne, accrocha les boutons de ses bottines avec mie épingle à cheveux et remonta dans la direction de l'Étoile.

Martineau marchait à distance, le quartier désert

à cette heure, permettait facilement de s'apercevoir qu'on était suivi. Avant TArc de triomphe, le jeune homme prit la rue de TÉtoile, et au bout de quelques pas disparut dans une allée étroite et sale. Martineau remarqua la maison, en prit le numéro et rentra chez lui. Il savait tout ce qu'il voulait savoir, il fallait réfléchir avant de prendre un parti.

Martineau n'était ni un naïf ni un étourdi. Une affaire se présentait-elle, il l'examinait attentivement, pesait les intérêts opposés et se mettait invariablement du côté de celui qui offrait le plus d'avantages; mais avant de sacrifier l'un à l'autre, il cherchait d'ordinaire à tirer du sac double farine. Il était coutumier du fait, souvent il lui arrivait de toucher de l'argent du mari pour surveiller la femme, et en môme temps de la femme pour dépister le mari ; quand la récolte était faite, il abandonnait l'entreprise en disant qu'il n'avait rien découvert. Il était rare que ses clients se plaignissent du résultat.

Dans le cas présent, il s'était promis d'agir de même ; aussi après le repos nécessaire, s'assit-il devant ses notes pour travailler son scénario, il fallait être prêt à répondre quand on lui demanderait le résultat de ses observations.

En ce qui concernait Sosthène, il savait à quoi s'en tenir, les profits étaient limités au tarif ordinaire d'une simple surveillance ; à quelque prix qu'il cotât ses services, cela ne pouvait jamais constituer une grosse somme.

Du côté de Saint-Étienne, l'entreprise était plus compliquée et méritait qu'on Tétudiât. Il fallait voir madame de Saint-Pradier, la baronne de Fougereuze, le jeune homme de la rue de l'Étoile peutêtre, et peser avec soin de quel côté était le gros profit.

Sosthène vint à l'heure convenue. L'habileté qu'avait montrée Martineau dans la première aflaire lui était un sûr garant de sa réussite dans l'autre.

— Eh bien ! où gît la bête ? dit-il avec assurance en l'abordant.

— N'en sais rien encore, répondit la fine mouche. Le vieux cocher se méfie et nous le pincerons pas du premier coup.

— Comment 1 un homme de votre force ne sait pas dans les vingt-quatre heures où habite la maitresse d'un monsieur connu et sans méfiance.

— Sans méfiance ! Vous ne connaissez pas monsieur votre père. Sans méfiance I Hier soir je l'ai suivi, il est entré dans un café de l'avenue de Wagram au coin du faubourg du Roule. J'ai attendu à la porte pendant deux heures ; j'ai voulu voir, il était sorti par une porte de derrière 1 Et vous dites qu'il ne se méfie pas ! C'est à recommencer.

Sosthène prit rendez- vous pour le surlendemain.

Après son départ, Martineau fit ses préparatifs. Il connaissait depuis longtemps madame de Saint- Pradier, il avait eu souvent à exercer des surveil-

lances autour de sa maison; elle Tavait aidé plusieurs fois; il lui faisait partager ses bénéfices dans une mesure convenue.

Madame de Saint-Pradier était une grande femme qui eût pu en d'autres temps figurer la statue de la République; elle avait été fort belle, et ses charmes, aujourd'hui noyés dans la graisse, apparaissaient encore par certains détails. Elle avait tiré profit de ses avantages jusqu'à la limite de la vieillesse, et, quand ses cinquante ans étaient venus mettre un terme à la vie amoureuse, elle avait mis à profit ses connaissances acquises dans tous les genres pour fonder une sorte de maison de plaisir pouvant ofifrir aux hommes et aux femmes toutes les ressources en passant entre les mailles de la correctionnelle.

En principe, sa maison était un hôtel ; mais aucun voyageur autre que pour le voyage à Cythère ne descendait chez elle. Elle logeait à l'heure et à la course; sa maison avait deux issues. Elle facilitait des emprunts aux fils de famille et faisait des avances aux femmes d'avenir. Elle avait pour satisfaire sa clientèle une table d'hôte autour de laquelle on ne s'asseyait que sur présentation. Vers minuit, quand on était certain qu'aucune indiscrétion ne pouvait être commise, on taillait un baccara corsé; un croupier célèbre présidait au jeu, il était, en outre, le banquier des joueurs ofl*rant des garanties.

Madame de Saint-Pradier avait été assez adroite

D^itized by VjOOQ IC

pour s'assurer, sinon la protection ouverte, du Daoins une sorte d'aveuglement de la police, grâce à Tiofluence d'un haut personnage politique, qui trou- Tait dans cette auberge d*amour des ressources mystérieuses à ses passions de tout genre. Le comte de Champereux, durant sa splendeur, avait beaucoup pratiqué la maison de la rue Saint-Roch; Laglaine y venait encore assez souvent. M. de Saint- Etienne y avait été conduit par un ami de la Trompe quand ses pertes au cercle l'avaient fait déserter.

La matrone ne fut aucunement surprise de voir arriver Martineau.

— Qu'y a-t-il pour votre service, mon compère?

— Peut-être beaucoup, peut-être rien, ça dépend d'un tas de choses. Nous allons toujours causer.

La pièce dans laquelle se tenait madame de Saint-Pradier était un bureau d'hôtel, ne ressemblant en rien à la loge de concierge dont il tenait remploi. La dame indiqua un siège à son visiteur, €t, séparés par une étroite table sur laquelle ils tétaient accoudés, ils entamèrent leurs confidences.

— Que fait le vieux Saint-Étienne chez vous?

La femme regarda Thomme pour se bien pénétrer du sens de la question; ayant compris, elle répondit simplement :

— Il perd et il emprunte.

— Beaucoup?

— Pas mal.

— Il est solide?

— Ne me faites donc pas poser, c'est vous qui avez fait le coup.

— Oui, mais depuis je ne Tai pas revu et je ne sais pas dans quelle mesure il est disposé à casquer.

— Ça, c'est pas mon affaire, il a été amené ici par un client. Il a joué, gagné d'abord, perdu ensuite. Il a grand besoin d'argent pour sa cocotte; les hommes d'ici, après informations, lui en prêtent : voilà tout ce que je sdiis. Le fils est très riche?

— Oh! très riche.

— Eh bien! alors, on peut aller. Mais voyons, ce n'est pas seulement pour ça que vous êtes venu me voir? Jouons franc jeu, voulez-vous?

— Eh bien! oui. On me charge de le surveiller, et je viens, avant de l'entreprendre, savoir de quel côté est l'avantage.

— Ah! enfin, mon vieux camarade, je vous reconnais; ça fait plaisir de voir des gens qui ne sont pas bétes.

Sur ce, les deux compères se serrèrent énergiquement la main.

— Je ne suis pas tout à fait en mesure de vous répondre, mais je peux m'inforraer.

— Inutile, je sais à peu près. Une détournéti, féroce, dirigée par un petit poisson qui nage dans se cuvette et ne se nourrit pas d'eau claire, je vous en réponds. Je vais m'assurer de la somme que le jeune marquis est en mesure de payer pour son

honorable père; nous ferons prêter Targent, commission pour vous, commission pour moi, et, comme le bonhomme est prêt à tout pour faire plaisir à sa dame, on lui collera son plein. A un moment prévu, on lui coupera les vivres, et il ne pourra s'en tirer qu'en signant des billets au nom de son fils. Une fois possesseur» d'un bon petit faux, nous les tenons. Pour éviter la correctionnelle, le jeune drapier aboulera, et le tour est fait. Hein! ça va-t-il?

— Je vous gobe ; vous êtes un ange.

La matrone sortit d*un bahut un flacon de cassis, et, après avoir empli deux verres, trinqua avec son compagnon.

La conversation s'acheva debout, en buvant à petites gorgées, et les complices se séparèrent.

Martineau erra par la ville en mûrissant son projet; quand il avait une idée, il s'y consacrait entièrement. Maintenant, il connaissait les habitudes de M. de Saint-Étienn^, mais il ^tait essentiel qu'il connût la dame pour savoir quel fonds on pouvait faire sur son pouvoir et sur ses appétits.

Une circonstance imprévue vint fournir à l'homme d'affaires le prétexte qu'il cherchait.

Sur l'un des montants de la porte cochère de l'hôtel de la rue de Chazelles, une afliche écrite à la main annonçait des chevaux à vendre; s'adresser avant midi.

. Martineau tenait son moyen. A cette heure le jeune homme était parti et le vieux pas encore

arrivé ; avec un peu d'adresse, il devait voir la dame.

Le lendemain, vers onze heures, une voiture de cercle déposait à la porte de madame de Fougereuze un monsieur élégant avec la tournure d'un parfait gentleman. Il sonna et demanda à voir les chevaux à vendre. On le conduisit à l'écurie, le cocher les lui montra. Après les avoir appréciés en connaisseur, le monsieur demanda le prix et le trouva exagéré ; il ne consentirait à en faire l'essai qu'après s'être mis d'accord sur ce point.

— Mon Dieu, monsieur, dit le cocher, j'ai l'ordre de faire les chevaux ce prix-là. Madame seule pourrait diminuer ; si monsieur veut la voir.

On remonta vers la maison, et un valet de pied alla prévenir madame.

Le salon dans lequel Martineau fut introduit, était déjà un renseignement précieux. Il estima rapidement le mobilier, les bibelots, les tapisseries, la dame n'était rien moins qu'une modeste. Madame de Fougereuze parut dans un déshabillé du matin d'une élégance extrême.

— On me dit, monsieur, que vous venez de voir mes chevaux et que vous désirez connaître le dernier prix. D'abord, vous conviennent-ils ? Si vous n'êtes pas décidé, ce n'est pas la peine; ils me coûtent très cher et si ce n'était ma manie de changement, je ne songerais pas à m'en défaire.

— Madame, les chevaux me plaisent, mais

avant de les essayer je désire connaître leur prix réel.

— Mon Dieu! je vais être franche. Une femme n'entend rien à ces sortes de choses ; j*ai un monsieur qui s'occupe de mon écurie. Voulez-vous le voir, et nous nous conformerons à ce qu'il décidera.

Martineau était aux anges, il allait, sans l'avoir prévu, faire d'une pierre deux coups.

— Madame, répondit-il en s'inclinant, votre raison est trop valable pour n'y point souscrire; d'autant que de mon côté j'éprouve toujours une certaine répugnance à traiter des questions d'argent avec une femme, j'aurai mes coudées plus franches avec un homme.

— Eh bien, monsieur, veuillez être ici demain à dix heures, c'est l'heure à laquelle M. de Pontarmé m'accompagne. Vous aurez tout loisir de causer avec lui avant qu'il me mette à cheval.

Martineau prit congé en s'inclinant jusqu'à terre. Il savait que moins une femme mérite de considération plus il est adroit de lui en témoigner.

Le lendemain un peu avant dix heures, notre homme s'arrêtait rue de Chazelles. Il alla droit aux écuries. Le cocher entrevu la veille causait avec un jeune homme en élégante tenue de cheval. Martineau le reconnut, c'était bien Ijii qu'il avait vu sortir l'autre matin. Il n'avait pas précisément la tenue adoptée parles écuyersqui accompagnent les femmes •du monde. Il portait des pils boots, un pardessus

en drap anglais, et un chapeau de feutre noir. Ce costume, pour un homme au courant des nuances, était un symptôme. Un accompagnateur ordinaire eût mis un pantalon et un chapeau à haute forme.

— Monsieur, dit Martineau en abordant le jeune homme avec un peu de hauteur, je viens pour les chevaux. On m*a dit de m'entendre avec vous sur le prix.

— Ah ! monsieur, en effet, madame la baronne de Fougereuze m'avait annoncé votre visite, les che vaux sont de premier ordre et je suis à votre disposition pour les essayer. Pas ce matin, comme vous voyez j'accompagne madame la baronne, mais dans la journée à ITieure qui vous conviendra.

— Je veux avant tout connaître le prix.

— Madame la baronne les a payés douze mille francs, elle ne peut s'en défaire à moins de dix, et quinze louis pour le cocher.

Martineau se récria comme un homme si loin de compte qu'il n'y avait pas à y songer :

— Monsieur, dit-il, je regrette beaucoup, mais ce prix dépasse celui que je voulais mettre. Je suis confus de vous avoir dérangé.

Comme il allait monter en voiture, le jeune homme le rejoignit.

— Voyons, monsieur, dit-il, moi je suis courtier, mon état est de faire vendre et acheter. Je n'ai pas voulu vous parler devant le piqueur, ces gens-Jà, vous savez I Qu'est-ce que vous me donnez de com-

mission si je vous' fais avoir les chevaux pour six mille francs?

— Cinq cents francs.,

— Oh I monsieur, pas moyen de faire d'affaire» dans ces conditions. Monsieur... monsieur...

Et Martineau dit au cocher de remonter vers le Bois.

A l'entrée de l'avenue, il fit arrêter sa voiture pour attendre le couple au passage ; bien qu'il ne l'eût vue qu'une fois, il reconnut facilement la baronne.

Martineau savait ce qu'il voulait savoir, ce complément d'instruction était superflu. Il n'avait pas besoin d'en connaître davantage pour être certain qu'ils se prêteraient l'un et l'autre à hâter la ruine du marquis. Toutefois avant d'agir il avait voulu voir, comme un auteur désire connaître les artistes qui doivent l'interpréter.

En rentrant, il s'arrêta place des Etats-Unis, il pensait rencontrer Sosthène à cette heure.

— Je sors de chez la dame, dit-il.

,— Ah! eh bien?

<— Tout ce qu'il y a de mieux, aucun danger. La baronne de Fougereuze, une femme du monde, Y£\xxe, un peu déclassée, qui prend un amant pour payer ses menus plaisirs et le choisit vieux par pru* dence ; pas d'envergure, une petite cocotte dans la peau d'une bourgeoise, vous pouvez dormir tranquille.

: — Ah bien ! vous êtes bon ! Je vous en souhaite

de petites bourgeoises comme celle-là ; une femme qui mange cinquante mille francs en trois mois.

— Qu'en savez-vous? Ce n'est pas elle , croyezmoi, c'est le jeu ; elle est la modestie même, je vous le répète: se contente du Louvre comme tailleur, d'un fiacre au mois pour la traîner, et, comme service, d'une cuisinière et d'une femme de chambre. Son grand luxe est de monter des locatis trois fois la semaine. Un père ne pourrait souhaiter une meilleure relation pour son fils, à plus forte raison un fils pour son père. Les dépenses du marquis viennent de ses mauvaises connaissances antérieures; maintenant qu'il est sous la puissance de la baronne, tout va se calmer, et vous aurez bientôt un ancêtre modèle. On ne pouvait pas l'espérer si sage.

— Alors, vous m'en répondez ?

— Autant qu'on peut répondre d'une femme.

— Au reste, si ça tourne mal, c'est à moi-même qu'il faudra s'en prendre, car c'est un peu sur ma demande que madame de Fougereuze a été présentée au marquis, je cherchais une femme du monde pour le mettre à l'abri des cocottes, voire même des blanchisseuses.

— Ah ! oui, la petite de la rue Thévenot. Enfin, vous avez réussi . Je ne sais pas au juste où ils en sont, mais il en est fou, et c'est ce qui peut arriver de plus heureux.

Sosthène accepta comme vérité les paroles rassurantes de l'homme d'affaires* D était ainsi fait, qu'un

danger conjuré, même dans son imagination, n'existait pas. Son père pouvait désormais se livrer à toutes les excentricités, il n'y ferait plus attention. Il n'eût même pas reconnu madame de Fougereuze en la rencontrant au Bois ou ailleurs. Martineau savait bien à qui il avait affaire.

Après avoir autant que possible rassuré son client, il courut rue Saint-Roch pour disposer ses batteries. Madame de Saint-Pradier allait se mettre à table quand Martineau poussa la porte du bureausalon.

— Voulez-vous me donner la béquée ? cria-t-il du seuil même.

— Conunent donc I Mais il va falloir attendre un peu ; le menu d'une pauvre veuve ne saurait suffire aux mandibules d'un Goliath comme vous.

Pendant que l'homme s'asseyait, la dame disparaissait dans la direction de la cuisine, et, un quart d'heure après, annonçait elle-même que monsieur était servi.

Une toute petite salle à manger s'éclairant sur une cour étroite séparait la chambre de la maîtresse d'hôtel de son bureau. Cette disposition répondait aux exigences multiples de la dame. On s'assit devant la petite table ronde. Une forte sonnette était sous la main de Thôlesse ; il était de règle dans la maison qu'on n'entrait jamais sans frapper.

. Le déjeuner était bon et copieux ; on y fit honneur en causant.

— Je crois maintenant être au fait, nous allons pouvoir travailler, dit Martineau.

» J'ai vu la dame, on ne peut rien rêver de mieux; pour rheure, entre les griffes d'un garçon dont je ne connais pas au juste Torigine, mais qui paraît tenir le milieu entre le maquignon et le perruquier; joli comme l'un, et canaille comme l'autre ; il aurait fait ses études à Poissy qu'il ne faudrait pas s'en étonner.

A l'appui du portrait, Martineau raconta l'incident des chevaux.

— Quant au pigeon, plus pigeon que jamais; il est plein de confiance, nous avons un grand mois pour agir. Quand le coup de tam-tam l'éveillera, il en sera étourdi ; mais pas au point de ne pas ouvrir sa caisse... Hein ! est-ce bien préparé, ça?

— Admirable. Et penser qu'un homme de votre valeur n'est pas seulement ministre.

— Merci ; mais, en attendant, il faut commencer par faire de la morale en punissant les imbéciles par où ils ont péché. Croyez-vous, ma bonne amie, que ce ne soit pas bénédiction du ciel que tirer de l'argent de ce paysan vaniteux, assez bête pour inventer de se faire marquis quand il était si simple de rester Auvergnat riche? Les gens comme nous sont, en somme, de grands juges qui vengent la société, nous mettons les sots à l'amende.

— Et mangeons les noix qu'ils abattent, reprit la dame en riant.

Madame de Saint-Pradier agita sa puissante son-

nette ; une bonne élégante vint apporter le café ; après son départ, elle alla fermer la double porte donnant sur la cuisine et revint s*asseoir devant son convive.

— Maintenant, concluons, dit- elle. Vous pouvez fumer.

Elle-même alluma une cigarette.

— Quels sont les habitués de votre maison assez intelligents pour prendre rapidement leurs informations et conclure Taffaire ?

La dame s'accouda sur la table, but une gorgée de café et réfléchit*

— J'en ai deux, dit-elle, le croupier Cread, un peu tireur de couverture, mais fin, et puis Kenger, ils travaillent souvent ensemble ; on peut les associer en les surveillant, bien entendu.

— Bon, vous en êtes sûre... à peu près?

— Mon Dieu l sûre, on n'est jamais sûr de personne. Il ne faut pas compter sur les dévouements et les services gratuits, n'est-ce pas ? Toute la question se résume à ceci : leur démontrer l'intérêt qu'ils ont à nous servir.

— Vous parlez comme feu Salomon. Maintenant, à quelle heure peut-on voir ces estimables messieurs ?

— Dans la soirée, vers onze heures. Je vais prévenir mes deux gaspards, et avant la partie nous pourrons causer.

— Mais si je rencontre le marquis?

— Vous croyez qu'ici les rats n'ont qu'un trou? Naïf pour un policier; tenez (montrant une porte sous tentures), ceci mène dans la cour de la maison meublée : à l'usage de l'adultère et contre les surprises du jaloux.

— Ahl je comprends. Vous êtes forte, et votre boîte est joliment machinée.

— Ainsi, c'est convenu, ce soir à onze heures; vous entrerez par la porle ordinaire et vous viendrez directement ici ; mes deux hommes seront dans ma chambre, et, notre conférence terminée, vous sortirez par la cour, et ces messieurs commenceront leur travail.

— Entendu, à ce soir.

Un peu avant Theure fixée, Martineau pénétrait dans la chambre de madame de Saint-Pradier. Les deux messieurs n'étaient pas encore arrivés; en les attendant, le limier inspectait l'appartement. La pièce était tout un poème, elle aurait pu s'appeler « grandeur et décadence d'un mobilier de cocotte ». Tout, depuis les tentures, les tableaux, les bronzes, jusqu'à la garniture de cheminée, provenait d'une même origine : une chambre achetée d'un bloc à l'hôtel. Le lit, recouvert d'une courtine en laine tricotée, était la seule chose fraîche de l'ameublement. Le soin dont il était entouré semblait annoncer que la vieille prêtresse entretenait avec amour l'autel sur lequel elle sacrifiait encore. Par là devaient s'écouler lès bénéfices de la maison.

Martineau avait à peine terminé son inventaire, que la porte s'ouvrit et madame de Saint-Pradier parut, suivie de deux hommes. L'un était en habit noir et en cravate blanche; il avait Tair d'un maître d'hôtel d'exlra. Sa figure était ronde et fleurie, des favoris un peu trop noirs l'encadraient : Tensemble du visage annonçait le calme, l'œil seul était fuyant et dur quand il fixait.

L'autre avait l'apparence d'un riche banquier; en dehors de ces lieux qui le trahissaient, on se fut laissé prendre à cette apparence honnête et pleine de bonhomie. Il pouvait avoir cinquante ans, la barbe en éventail était grisonnante, l'œil était couvert, le front fuyant, le nez légèrement crochu et les lèvres minces; il avait l'embonpoint nécessaire pour donner l'air opulent. Son costume avait cette note cossue qui donne confiance. L'habit impose : plus on semble avoir besoin d'argent, moins on en peut obtenir. Au proverbe : On ne prête qu*à gens iichesy on pourrait ajouter ; on n'emprunte.

Il achevait un cigare et le portait lentement à ses lèvres avec une main courte et grasse chargée de bagues, symptôme qu'il ne savait pas éviter.

Madame de Saint-Pradier avança des sièges, et plaça sur un guéridon de la bière et des verres; ces messieurs ne causaient pas sans boire, elle le savait.

— Inutile, dit-elle, de faire les présentations.

— Oh! c'est pas la peine, dit Kenger, y a long-

temps que la binetle de ce bon Martineau m'a passé sous les yeux pour la première fois.

— Je n'ai pas souvenir, dit le Tricoche.

Le banquier lui cita deux ou trois noms.

— C'était vous?

— Parbleu I

— Ah bien! en allant rue Hauteville, je ne me doutais guère que c'était dans vos bureaux.

— Ah! c'est que si je ne me montre pas souvent, je vois toujours.

— iMalin!

— Voyons, nous ne sommes pas ici pour conter des histoires; je vais avoir de l'ouvrage tout à l'heure, dit Cread se versant un verre de bière.

— Vous êtes un peu au courant? demanda Martineau.

— Pas le moins du monde, répondit Kenger.

— Eh bien, voilà.

Et la physionomie des quatre personnes prit une attitude particulière.

— Vous avez ici parmi les habitués le vieux marquis de Saint-Étienne ; le marquis a un fils adoptif.

— Oui, connu, passons.

— Lequel fils m'a confié la surveillance de son père. J'ai fait une enquête et j ai garanti que le bonhomme était entre les mains d'une petite femme modeste, pas dangereuse, enfin que je répondais de tout. Après ce renseignement, il va fermer les yeux.

j'en suis sûr; nous avons donc toute sécurité, on peut travailler en paix.

» Or, la petite femme modeste est une mangeuse, d'autant qu'elle est entre les griffes d'un monsieur qui porte des rouflaquettes. J'ai pensé, nous avons pensé, madame et moi, que, grâce à ce couple, nous pouvions faire souscrire au bonhomme des billets, pour une somme importante, et que vous étiez l'un et l'autre en mesure de fournir les fonds à des conditions avantageuses.

— Oui, mais sur quelles garanties? Le petit canard n'est pas assez béte pour payer à première vue les bêtises de son vieux paternel.

— Si vous croyez que ce n'est pas prévu. Quand nous aurons fourni notre plein, vous serrerez la vis au bonhomme, vous couperez les vivres et menacerez d'un procès. Je connais le vieux, il aura recours à tous les moyens pour se procurer de l'aiv gent. On lui conseillera alors un faux, un billet au nom de son fils, et celui-ci, qui a déjà dépensé beaucoup d'argent pour s'assurer le nom, paiera encore pour ne pas le voir salir par un procès scandaleux. S'il refuse, nous mettons son beau-père entre les mains du juge d'instruction. Je connais l'homme, il a autant d'amour-propre que d'argent, il donnera l'un pour sauver l'autre.

— Tiens! c'est pas mal imaginé. Et jusqu'où faut-il marcher?

— Dans les cinq cent mille, me semble.

— Oui, mais ça dépend des conditions.

— Nous allons nous entendre.

— Dépêchons, dépêchons, dit Cread, les chents vont arriver.

— Voilà, voilà. Le marquis vient ici presque chaque jour pour tâcher de suffire aux jolies quenottes de sa dame. Cread l'engagera dans une grosse partie, c'est son affaire ; au premier emballage on lui prête la forte somme, et, quand il tiendra la culotte, nous lui couperons les vivres. C'est alors que cet excellent Kenger apparaîtra. Le bon homme acceptera tout, pour avoir de l'argent comptant. Vous lui avancerez la somme sur billets, et, quand arrivera le cruel quart d'heure, on lui conseillera la signature de famille, il sera facile de lui persuader qu'entre père et fils, ça ne tire pas à conséquence.

— Oui, tout ça est bel et bon, mais qu'est-ce que vous nous demandez pour nous apporter l'affaire, car je ne pense pas...

— Dix pour cent pour madame, et dix pour cent pour moi, en tout vingt pour cent sur les bénéfices.

— Peste, vous n'y allez pas de main morte.

Impossible ; songez donc, sur cinq cent mille francs, avec les risques à courir, qu'est-ce que vous voulez que nous fassions ?

— Allons donc, sur ces cinq cent mille francs, vous n'en verserez pas deux cent cinquante.

On débattit le prix, et les quatre fripons finirent

LE MARQUIS DE SAINT-ÉTlENNE 225

par tomber d'accord. Il fut résolu que Cread commencerait le soir même. Il avait des procédés à lui pour engager une grosse partie ; il avait son armée dans la main, il pouvait diriger l'action pour ou contre tel joueur, soit qu'il fût en perte ou en gain avec lui.

Aucun acte ne fut signé. A défaut de confiance, les gens de cette espèce ont une sorte d'honneur professionnel, un marché conclu est d'ordinaire fidèlement exécuté.

Le soir même, le marquis était entamé. Madame de Fougereuze avait manifesté le désir de louer une maison de campagne, il ne fallait pas songer à obtenir de Sosthène largent nécessaire à cette installation ; Saint-Étienne espérait le trouver dans le jeu. Aussi profita-t-il de la bonne volonté de Cread. En quittant l'hôtel de la rue Saint-Roch, le matin vers deux heures, il emportait un bénéfice de trente-cinq mille francs ; c'était un excellent début. Le fin matois connaissait les superstitions des joueurs, qui jamais ne s'emballent sur une perte. Le marquis était en retard de quelques centaines de louis sur les parties précédentes ; déduction faite, il empochait trente-deux mille francs.

A la suite de cette aubaine, il resta trois jours sans reparaître. Les industriels se croyaient floués, quand il revint, un soir, l'oreille basse et l'air horriblement fatigué.

— Vous voilà, monsieur le marquis, dit Cread en

Tapercevant, on disait que vous faisiez charlemagne. Moi je soutenais le contraire, un beau Joueur comme vous pousse sa chance, j'en étais bien sûr, moi.

— J'aurais mieux fait, répondit le bonhomme, je me sentais en veine, et maintenant,,.

— 11 ne faut jamais désespérer.

— C'est que... (se penchant à l'oreille du croupier) je n'ai plus un radis.

— Peste, vous allez bien, trente mille balles en trois jours, quel joli viveur vous faites. Enfin, on vous avancera quelque chose pour repartir.

M. de Saint- Etienne avait été affolé par un bénéfice aussi inespéré ; depuis longtemps, il n'avait eu un pareil capital. Très habile, à peine parvenait-il à gagner chaque jour les quelques louis nécessaires à ses dépenses, mais il était incapable de faire face A une libéralité aussi énorme que l'achat d'une maison de campagne, tant modeste fût-elle. Aussi n'avait- il pas résisté au bonheur d'annoncer à la baronne qu'il était en mesure de satisfaire son <îaprice.

Les trois jours qui suivirent cet aveu furent une fête perpétuelle, le couple partait le matin pour ne rentrer que le soir, c'était des promenades sans fin, •des poèmes de Murger en action ; Musette et son amant essoufflé parcouraient tous les sentiers couverts des environs de Paris, de Saint-Cloud à Boulogne, de Vincennes à Enghien.

Suzie finit par arrêter son choix sur une petite

LE MARQUIS DE S AINT-ÉTIENNB 227

maison au bord du lac, construite par caprice, sou* vent échangée par fantaisie, elle avait servi d'auberge à de nombreuses amours. Pour celte raison elle séduisit la baronne, et le marché fut conclu séance tenante.

Le propriétaire était un entrepreneur qui louait l'habitation meublée, en attendant acquéreur. Le marquis, coulant en affaires, signa la vente à quarante mille francs, sur lesquels trente mille furent versés comptant. Le vendeur comptait, pour ravoir sa maison à bon compte, sur les dix mille francs qui restaient. Ce procédé lui avait déjà réussi.

Le marquis revenait donc rue Saint-Roch, les poches absolument vides, le complément de la somme gagnée avait été dépensé pendant les trois jours de promenade. Sosthène, rassuré par Martineau, avait consenti une légère avance sur la pension mensuelle- La nature du marquis était ainsi faite, qu'il n'admettait pas, malgré les nombreuses preuves du contraire, qu'une veine commencée s'arrêtât en si beau chemin. Aussi entama-t-il la partie gaiement avec les quelques louis que lui avança Cread. Le premier soir, il devait dix-sept mille francs à la caisse, et, à la fin de la semaine, il était en perte de cinquante-deux mille francs. C'est alors qu'apparut ce bon M. Kenger. Il était connu dans la maison comme simple ponteur, prenant quelquefois la banque quand l'enchère lui était favorable.

Il intervint comme créancier de M. de Saint- Etienne, à la demande de Gread.

— Mon Dieu! nous pouvons arranger Tafifaire, dit-il, entre nous, sans bruit; qu'est-ce que vous devez, moi compris?

Cread répondit, car le bonhomme avait un peu perdu la tête :

— Cinquante-deux mille francs.

Le banquier réfléchit, hésita, dit que c'était trop gros, parla de garantie, fit mine de se retirer devant le peu de solidité des références, et enfin consentit, à la prière de Cread, sur la promesse qu'il amènerait son fils adoptif à lui avancer la somme.

La comédie avait été jouée à merveille. Martineau. quelques jours après, en entendait le récit de madame de Saint-Pradier.

— Ah! mon cher, lui avait-elle dit, ça entre comme dans du beurre, on fait ce qu'on veut de cette vieille baudruche. Ce qu'il a été drôle, ce n'est pas à dire. Quand la chose a été conclue ici dans ma chambre, je n'ai jamais vu une joie pareille, un étudiant empruntant son premier billet de mille pour sa première maîtresse. Qu'est-ce que ça peut être que cet homme-là? Il a des mots d'un canaille! Je m'en tordais les côtes. Ah! ce Kenger est rudement fort, il n'a pas donné d*ai^ent comptant, pas si bête, il emmanche toujours deux ou trois affaires, tirant farine de toutes. Il a vendu au mar^ quis une maison située à Grenelle, sur le bord de

Teau, pour le prix de quatre-vingt mille francs, lui disant qu'il trouverait facilement un acquéreur. Il lui a en effet procuré un confrère qui donne cinquante-cinq mille francs, Kenger empoche vingt-cinq mille. Kenger couvrait son industrie véritable d'usurier sous l'apparence d'un bureau de vente de fonds de commerce.

Sur cette pente, le marquis ne pouvait pas s'arrêter. Cread, comme un rabatteur, le jetait adroitement dans les filets de Kenger; et, s'il hésitait, les exigences de la baronne, qui n'aimait qu'argent comptant; le forçaient à tout accepter.

En moins de deux mois, le banquier avait réussi à lui faire acheter et revendre trois fonds de marchand de vin, un magasin de voitures, un restaurateur et une blanchisseuse. Les crocodiles empaillés de nos pères revêtent de nos jours des formes imprévues.

L'addition totale des sommes prêtées au marquis, sous ces apparences variées, atteignait le chiffre de quatre cent quatre-vingt-quinze mille francs. On ne pouvait aller plus loin, les quatre industriels avaient en caisse des billets parfaitement en règle. Le marquis, embarqué et parfaitement heureux, en aurai! signé tant qu'on aurait voulu :

— J'ai toujours la main bonne, disait-il, et, à moins d'une paralysie subite, je suis encore en mesure de gagner beaucoup d'argent.

Mais il était au bout de son rouleau, et n avait d'autre revenu que les amabilités de plus en plus

230 LE MARQUIS DE SAINT-ETIEiNNE

rares de la baronne. Son complice et elle avaient tiré à boulet rouge sur le bonhomme. Ils savaient que ce filon d'or aurait un terme, ils voulaient en user durant qu'il produisait encore.

Sosthène se laissait bercer doucement. Comme l'autruche, il cachait sa tête, la consultation de Martineau lui avait enlevé toute crainte. H se flattait d'avoir découvert la baronne, et jouissait en paix de ses sacrifices. Peu à peu ses ennemis avaient désarmé et semblaient s'incliner devant sa force. Il mesurait d'un œil confiant la distance qui le séparait des bas-fonds de son origine. Il devenait ingrat, premier symptôme de sécurité chez le parvenu. En toute chose il tranchait du gentilhomme; il n'était pas éloigné de se croire d'une pâte supérieure. La comtesse EUen était bien déchue à ses yeux, ses relations avec les petites gens la ravalaient beaucoup. Radegonde lui apparaissait parfois dans le crépuscule de sa vie comme une page d'idylle, une fleur de printemps, cueillie le long de la route. Les mépris de Gaudru le faisaient sourire de pitiés et le dévouement du vieux Mélin-Ghangobert n'était pour lui que l'attachement ordinaire d un cabeb pour son maître.

Une circonstance imprévue vint encore aggraver son audace et son aveuglement. Il reçut un mot de la comtesse, elle avait besoin de ses conseils pour un fait sur lequel elle ne s'expliquait pas. Il n'osa refuser et se rendit dans la journée place Vendôme.

Il trouva son amie dans un désarroi moral dont il ne pouvait deviner la cause, La figure décomposée indiquait un désespoir sans larmes, mais violent jusqu'à la folie.

— Ahl mon pauvre ami, lui cria-t-elle quand elle put parler, quel malheur! Laglaine est mort! Mort subitement sans avoir eu le temps de mettre nos affaires en ordre et d'assurer mon existence. Je viens de l'apprendre par les journaux, je ne Tavais pas vu depuis quelques jours, tenez.

Et elle lui tendit le journal annonçant Tévénement.

« On annonce le décès de M. Laglaine, qui dirigeait le journal de sa province. Le journalisme a perdu en lui... etc., etc. »

— El de quoi esWl mort?

— Je ne sais rien, mon ami, rien, et je n'ai aucun moyen de me renseigner. En dehors de nos affaires, je ne connaissais rien de sa vie, à peine savais-je l'adresse de sa demeure. Et me voilà sans ressources, avec un loyer et un personnel cher sur les bras ; que vais-je devenir !

Sosthène bénissait la Providence qui le débarrassait d'un ennemi dangereux. Avant de plaindre son amie, il se complimentait lui-même ; il laissa échapper un sourire.

— Sans-cœur! lui dit madame de Champereux.

— Ahl pardon, dit-il en se reprenant, je pensais...

— Certainement pas à mon malheur. Voyons, mon ami, un conseil au moins ?

— En tous les cas, il n'y a pas péril en la demeure. Attendez quelques jours, peut-être a-t-il prévu... Enfin, je vous promets, comtesse, de ne pas vous abandonner.

— Oh ! je le savais bien, je pouvais compter sur vous.

Sosthène, en quittant la place Vendôme, se sentait 1 ame légère ; dans sa lutte avec Laglaine, le journaliste tombait le premier. Le jeune homme aurait voulu savoir comment Gaudru et Radegonde prenaient la chose. Ses relations avec le député ne justifiaient guère une visite, mais il pensa qu'une démarche du marquis de Saint-Étienne auprès d'une amie de jeunesse ne pouvait être mal interprétée.

La concierge de la rue Richepanse répondit que ces dames ne recevaient pas.

— Vous comprenez, monsieur, après un coup pareil, on n'a pas envie de rire. Ce pauvre M. Laglaine est en terre d avant-hier matin. Il leur était

si utile qu'y sont tout bouleversés, les pauvres gens. |

Sosthène monta malgré la consigne. La mort de cet homme lui permettait de revoir son amie. En effet, ces dames étaient sorties. Le jeune homme laissa sa carte, ne fût-ce que pour mettre son nom sous les yeux de Gaudru et lui rappeler qu'un marquis vivant vaut bien un journaliste mort.

Le lendemain, par le premier courrier, il recevait

une lettre dont récriture eût autrefois fait battre son cœur. 11 y vit une critique douce, mais ferme de sa conduite :

« Mœmeur Sosthène Saint-Etienne^ » Place des Etats-Unis. »

Ni titre, ni particule.

Il rompit l'enveloppe avec un fond de mauvaise humeur.

« Je vous sair» bon gré, de m'avoir donné signe de vie. Si le sentiment qui vous a fait agir persiste au reçu de cette lettre, je vous serai reconnaissante de me rendre aujourd'hui ce que j'ai perdu hier. Montez sans crainte, je vous recevrai comme autrefois, comme toujours. »

Cette lettre produisit sur cette nature malléable et indécise un effet qu'on n'était plus en droit d'attendre, une bouffée de souvenirs lui remonta au cœur,

— Pauvre Radegonde, dit-il, pas oublieuse, elle

Le vieux marquis, pendant le déjeuner, seul repas qui les réunît d'ordinî^ire, s'était montré gêné, affectueux à faux €t digne sans utilité. Depuis quelque temps il châtiait son langage et faisait volontiers parade de ses ancêtres, de son nom et des avantages de son titre. Il avait même offert à son fils de l'accompagner dans la journée aux courses et au Bois. Sosthène avait conclu de ce regain d'amabilités à une demande pressante d'argent. On le traitait comme un créancier qu'il faut adoucir. Il ne se laissa pas prendre au piège d'autant que les rapports du vieux valet de chambre étaient loin d'être favorables. Il remercia, répondit que sa journée était prise, et le marquis quitta son fils avec la mine embarrassée.

Vers cinq heures, Sosthène se fit annoncer chez Radegonde.

La jeune fille vint, les mains tendues, au-devant de son ami. Sa beauté s'était transformée, elle avait pris de Tampleur, le temps l'avait rendue femme. Les chagrins dont elle avait été abreuvée donnaient à son visage une nuance de mélancolie et de caractère.

— Je vous remercie, dit-elle, d'être venu ; au milieu de l'indifTérence qui m'entoure, la présence de quelqu'un avec qui je peux être moi m'est précieuse. Asseyez-vous et causons.

— J'ai su hier seulement, dit Sosthène un peu embarrassé, la mort de cet homme qui avait eu sur notre vie une si triste influence.

— Ah! les journaux! dit-elle. J'ai tout fait pour arrêter ce scandale, mais la presse, c'est comme uiï barrage dans un ruisseau, en l'élevant on en fait une rivière.

» Vous savez dans quels termes je vivais avec M. Laglaine. G*était un ennemi dans la place. II y a là un point douloureux qui m'entraîne à des explications, peut-être à des reproches qu'il est superflu de faire à cette heure. Mon père n'a cessé de voir dans Laglaine un homme indispensable, moi je n'ai jamais vu dans cet hôte imposé qu'un homme abusant de son pouvoir pour me gâter la vie. Au milieu de tout cela, je suis restée ce que vous m'avez connue, fermant les yeux et les oreilles

pour n'entendre ni voir. Mon père n'était qu'un pantin dont son secrétaire tirait les ficelles. Je savais, par des victimes qui venaient crier jusqu'ici, dans quelles séries de spéculations honteuses il mêlait son nom et le nôtre. J'ai essayé plusieurs fois d'éveiller l'attention de mon père, le pauvre homme me répondait invariablement : Je ne saurais me passer de lui.

» Je vous rapporte ce discours pour vous pénétrer de l'odieux de ma situation. Il me fallait subir toutes ces infamies, sentir mon nom, celui de la famille salis par cette promiscuité honteuse et rester impuissante à éclairer ceux qui semblaient complices en étant innocents.

» L'infâme tirait profit de tout. Si ses procédés pour gagner étaient variés et nombreux, ceux pour dépenser les égalaient en nombre.

» Cet homme devait finir comme il a vécu. Toutefois, s'il avait pu choisir, il eût préféré, sans doute, terminer sa carrière entouré de la considération qu'il avait si peu méritée.

» Vous savez, ou vous ne savez pas, que Laglaine avait une association avec une femme, dont le nom ne doit pas être prononcé ici. Je ne sais au juste de quelle nature, la moralité de la dame permet de faire toutes les suppositions. En outre, il avait pour maîtresse attitrée, une fille qu'il avait installée luxueusement rue de l'Isly. C'est chez elle qu'il est mort.

— Comment!... lancicnne du comte de Champereux?

— Ça, vous devez le savoir mteux que moi, U Ta recueillie sans doute dans la succession du comte. Samedi, vers cinq heures, je rentrais avec mon père, le concierge lui remit une dépêche fermée. En la Usant, il fut pris d'une telle émotion que je dus la lui arracher : « Votre secrétaire mort subitement. Venez l'enlever rue de Flsly, numéro... » Pas de signature. Mon père était dans un tel état que par pitié je le suivis.

» Le concierge de la maison attendait. C'était assez embarrassant : — Voici M. Gaudru, aije dit avec fermeté. Ahl répondit Thomme, un grand malheur, monsieur... Et il nous a fallu subir le récit. Cette femme, affolée par la terreur d'avoir un mort chez elle, avait obtenu du concierge de le porter mourant dans un appartement libre et démeublé. On l'avait étendu sur un matelas monté de chez la dame, et c'est là qu'il a rendu sa belle âme après quatre heures d'agonie. Guidés par notre infernal bavard, nous l'avons trouvé étendu comme une loque ensanglantée sous la garde de la concierge. Vous comprenez, disait-elle, pour une femme comme madame, si on savait... ça fait toujours du tort. Par bonheur qu'y avait un logement vide (le « par bonheur » arrivait à propos). On n'avait pas fait venir de prêtre, j'en ai envoyé chercher un à Saint- Louis. Mon père est allé chez le commissaire, son

mandat lui a servi à lever les diflTicultés. Mais il faisait jour, on ne pouvait pas remporter ainsi. Il a fallu attendre la nuit, là, dans cette chambre démeublée, aux murs salis. Des commissionnaires Tout descendu, enveloppé dans des couvertures, et avec un omnibus de chemin de fer, nous Tavons ramené chez lui. Mourir chez une fille et en être rapporté dans un omnibus, quelle oraison funèbre ! Radegonde avait fait ce récit simplement. Elle était comme toujours, courageuse et vraie; elle affectait une grande réserve,

Sosthène, lui, était réellement ému. Impressionnable comme toutes les natures dominées par les événements et jamais modérées par la réflexion, il ne voyait en ce moment qu'une créature absolument belle, qu'il avait aimée, dont il était aimé peutêtre, et qui dépassait en grâce et en intelligence, toutes les femmes qu'il avait possédées.

Singulière et trop commune nature que celle de cet homme. Bon sous certaines influences, faible et mauvais sous d'autres. Il se laissait flotter au gré de la vie comme une chose inerte, frôlant les immondices, s'accrochant aussi aux rameaux parfumés de la rive. Un seul instinct personnel et toujours persistant dominait sa vie : la vanité, le besoin de paraître. Ce défaut encore le détournait de la route ouverte. Il eut dû se jeter aux pieds de Radegonde et lui demander de reprendre le roman interrompu; mais il n'était pas encore mûr.

il lui fallait une dure leçon pour le rappeler à la modestie de son origine,

Radegonde attendait -elle plus? En ce moment, il est permis d'en douter; elle était heureuse de revoir son ami et de rétablir des relations qui lui permettaient de lui être utile.

Sosthène s'abstint de toute galanterie, Tattitude de la jeune fille lui inspirait un certain respect; rimpression était plus élevée et partant plus durable. Elle-même, dans cette première entrevue, crut devoir réserver toute question irritante. Certes, elle n'approuvait pas la conduite de son ami, mais elle ne voulait pas rebuter ce grand enfant par une leçon hors de propos. Quand elle l'aurait repris, elle était assurée d'en faire un homme de bien.

Quelques jours après la visite de Sosthène à Radegonde, un garçon de la Banque de France présentait une traite à l'acceptation. Le jeune homme fit répondre qu'il y avait erreur, jamais il n'avait signé d'effet. Pourtant, il réfléchit et ne fut pas sans inquiétude.

Selon l'usage, le garçon de recettes avait laissé une note indiquant le bureau auquel il fallait se présenter. Avant d'interroger son père, Sosthène résolut d'aller à la Banque. Là on lui montra une traite, signée de son nom, et payable à son domicile place des États-Unis. L'effet, revêtu de nombreux endos, avait été primitivement souscrit au nom d'un banquier israélite, Salomon Craats, et endossé en dernier lieu par un nommé Simon Calvin qui le faisait présenter à l'acceptation.

Si Sosthène eût été doué d'un peu de finesse, connaissant la moralité de son père, il eût acquitté la traite pour ne pas laisser entre des mains étrangères une pièce aussi compromettante. Mais il poussa les hauts cris, montra sa signature, et prouva de la façon la plus évidente que la pièce était fausse. L'employé en prit note et promit d'en référer à qui de droit.

Quelques jours après, un monsieur fit passer sa carte. Sosthène s'empressa de le recevoir.

— Monsieur le marquis, dit le visiteur, je déplore la circonstance qui m'amène, mais les affaires sont les affaires, et j'ai la certitude que nous allons nous entendre.

» On vous a présenté l'autre jour à l'acceptation une traite fausse, il vous a été facile de l'établir. Mais, vous eussiez pu vous convaincre qu'elle ne vous était pas tout à fait étrangère, la signature dont elle est revêtue est celle de monsieur votre père qui, lui aussi, a bien le droit de signer Saint-Étienne.

— Je l'avais deviné, dit Sosthène.

— Alors, permettez-moi de vous le dire, vous avez été bien imprudent de ne la point retirer coûte que coûte; cette imprudence va vous coûter cher. Je n'ai aucune révélation à vous faire, n'étant ici qu'un porte-parole, mais la traite est entre les mains d'honorables banquiers qui sans doute ne vous la remettront pas gratis. C'est à vous, monsieur le marquiS; de savoir s'il vous convient d'acquitter la

242 LE MARQUIS DE SÀINT-ÉtlENNE

dette sous peine de voir traîner le nom que vous portez (il insista sur la phrase), sur les bancs de la police correctionnelle.

Sosthène se sentit pâlir.

— Mais, s'écria-t-il, si vous croyez que je vais me laisser plumer comme un dindon sans crier, vous avez tort. Vous, d'abord, f... moi le camp et allez dire aux bandits qui vous envoient que je vais de ce pas chez le juge d'instruction pour le prier de mettre son nez dans Taffaire. Nous verrons bien qui rira le dernier.

— Rira, je ne sais pas, reprit l'homme avec une audace de créancier en règle ; mais paiera, c'est assurément vous, monsieur le marquis. Voyons, ne nous fâchons pas et raisonnons un peu. Je veux bieo vous donner une consultation... gratuite, une fois n'est pas coutume.

» Supposons que vous puissiez établir que vous êtes victime d'une manœuvre de chantage, vous ne feres^ pas que la somme réclamée n'ait été souscrite volontairement par celui dont vous portez le nom, et vous ne sauriez le prouver sans un procès scandaleux ; par ce fait, vous aurez échangé un nom qui, passezmoi l'expression, n'était que ridicule, contre un autre qui sera déshonoré. Vous aurez fait une mauvaise spéculation. Aussi croyez-moi, monsieur le marquis,, exécutez-vous dans le présent, quitte à prendre vos précautions pour l'avenir. Confessez votre vieil enfant, sachez à quel prix s'élèvent ses fredaines de

LE MARQUIS DE SAlNT-ÉTIENNE 243

jeunesse, et gardez, en les acquittant, le droit de porter la tête haute.

— Non, répondit Sosthène, je plaiderai.

— C'est votre dernier mot, monsieur le marquis? Je ne veux pas de surprises, je vous donne la semaine pour réfléchir et consulter mes clients qui sont bien tranquilles. Si vous venez vous entendre avec eux ils seront enchantés de vous être agréable. Passé le délai, ils remettront le corps du délit entre les mains du juge d'instruction. Ils ont tout prévu, ils savent ce qu'ils encourent ; ce qui n'est qu'un aléa pour eux, est pour vous une certitude. Ah ! il en coûte pour se faire marquis.

Sur celte dernière flèche de Parthe, l'homme se retira. 11 était temps, la patience de Sosthène était à bout.

Le marquis quittait rarement l'hôtel avant le déjeuner. Sosthène monta chez lui. 11 le trouva devant sa toilette, et faisant passer au petit fer ses rares cheveux gris. Il sentit à l'entrée de son fils que la bombe allait éclater. Celui-ci était écarlate et un tremblement convulsif l'agitait de la tête aux pieds. D arracha le peignoir des mains du coiffeur qu'il poussa vers la porte :

— J'ai à vous parler, dit-il.

La moitié de la chevelure frisée et l'autre plate donnait à cette figure dévastée une tournure comique tout à fait en désaccord avec la situation.

Bien qu'il y fut un peu préparé, le marquis se

tenait devant son juge comme un chien qu'on va battre. L'énergie qu'on trouve pour faire des sottises persiste rarement à l'heure où il faut en acquitter le prix.

— Ce n'est pas assez de toutes vos sottises, il vous fallait couronner l'œuvre par un crime. On m'a présenté une traite fausse, et aujourd'hui les voleurs m'ont envoyé un homme pour me proposer le rachat de votre infamie. Je ne veux rien entendre, je vous laisserai aller en prison, un peu plus tôt un peu plus tard... Ce n'était pas la peine de me vendre votre nom pour le rendre indigne d'un honnête homme!

— Quoi! Qu'ai-je fait? une farce tout au plus. Tu n'as pas voulu me donner d'argent, j'en avais absolument besoin, dame I on a ses petites affaires aussi. Eh bien! voyons, entre nous, ce qui est à l'un n'est-il pas à l'autre ? Qu'est-ce que les juges ont à voir là-dedans, c'est des affaires de famille, ça les regarde pas. Et puis, pendant que j'y suis, j'aime mieux me faire laver la tête une bonne fois. C'est pas fini, y en a encore d'autres. Faut que vieillesse se passe ; un marquis ne peut pas procéder comme un simple potard; tu as... nous avons de l'argent, il faut qu'il danse. Tu gardes la clef de la caisse, j'ai fait un trou à côté, voilà. Pourquoi as-tu renvoyé le pommadin? Me voilà tout défrisé, que diront les dames.

— Misérable I Misérable ! criait Sosthène, je vais

VOUS laisser traîner en cour d'assises et je dirai que je ne vous connais pas I

— Tu portes mon nom, cher petit, et si tu craches en Tair, tu sais... Paie, et à l'avenir sois plus large, je ne ferai plus de bôtises.

— Mais, brute, payer, quand même je le voudrais il est trop tard, il me faut chanter.

— Eh bien ! chante, moi je fredonne toujours, ça me fait digérer.

Il n'y avait rien à faire. Les confessions du marquis n'avaient rien de rassurant ; il parlait d'un trou à la caisse, qu'allait-il découvrir? Le jeune homme se retira sur le point de frapper celui qu'il avait élevé à la dignité de père.

Il importait avant tout de connaître l'étendue du désastre. Il songea à Melin-Changobert, son tuteur et son ami, mais il avait peur d'être grondé. Il s'adressa encore à Martineau. Peut-être lui donnerait-il le moyen de s'en tirer à bon compte.

Dans la journée, il se rendit au cabinet de l'homme d'affaires, et en quelques minutes le mit au fait, ce qui était au moins superflu.

— Mon cher client, avait répondu Martineau, le milieu dans lequel vous avez pris votre honorable père nous présageait plus d'une surprise de ce genre. Vous avez une foule d'industriels dont le commerce est basé sur des situations analogues. Vous êtes une variété de fils de famille, je pourrais facilement vous donner le nom et la situation de ceux qui vous pour-

suivent; mais à quoi bon? Qu'ils se nomment Salomon, Calvin ou Gobsek, leur nom de famille est voleur. Nous les connaissons pour les combattre «ouvent, nous qui sommes Tarmée de la justice, et pas toujours celle du salut.

— Alors, que faire?

— Résister, opposer à leurs réclamations une fin de non recevoir absolue. Vous verrez bien s'ils osent remettre leur billet entre les mains de la justice.

— Si pourtant ils le faisaient?

— Alors ce serait grave, il faudrait s'exécuter. Pour rien au monde il ne faut laisser les hommes noirs fourrer le nez dans la vie du marquis, on ne sait pas ce qu'il y a dans les coins. Pour le moment, ne payez pas la traite ; d'abord, elle n'est pas à échéance, elle n'est qu'à l'acceptation. Montrez les dents jusqu'au bout.

Sosthène quitta Martineau, résolu à la résistance. Il attendit, toutefois, avec une tranquillité mélangée d'inquiétude.

Le marquis, à la suite de l'algarade, avait fait charger sa malle sur une voiture et n'avait pas reparu.

Une seconde traite fut présentée, cette fois à l'encaissement, par une maison de banque de Paris. Comme pour la précédente il refusa de payer en prouvant que la signature était fausse. S'il cédait une fois, il n'y avait pas de raison pour que le procédé eût un terme. Il fallait une leçon profitable

aux fournisseurs, prêteurs, usuriers, et gens de même farine.

La traite fut protestée, d'autres survinrent, et un beau matin le marquis fut arrêté. On vinl en prévenir Sosthène.

Cette fois il perdit sérieusement la tête et télégraphia aussitôt à son tuteur Melin pour lui annoncer la situation.

Il avait heureusement conservé la carte de Thonorable industriel qui s'était présenté chez lui ; il lui écrivit en même temps. Celui-ci ne se fit pas attendre.

Cette fois, l'homme avait dépouillé l'attitude ironique et soumise de la première entrevue, il était franchement arrogant.

— Mon cher monsieur, dit-il, après s'être assis sans qu'on l'en priât, je ne vous ai pas pris en traître. Vous avez cru devoir me chasser comme un laquais, je n'ai rien dit, je savais rentrer ici comme une providence.

— Vous pourriez dire comme un larron qui met le couteau sur la gorge.

— Monsieur le marquis, vous exagérez, nous ne vous mettons rien sur la gorge, nous vous tendons humblement la main et nous vous remercierons encore. Nous avons des formes.

— Finissons. Puisque je suis pris, quellfe rançon exigez-vous? Faites vite, je verrai si je suis en mesure de m'acquitter.

— Patience, patieace, mon cher monsieur, on ne va pas si vite en affaires. Vous vous êtes mis malgré mon conseil dans une situation compliquée, il faut le temps de débrouiller les fils.

m L'estimable marquis de Saint-Étienne est dans les fers, comme on chante dans Guillaume Tell, c'est à nous d'obtenir sa délivrance; grâce à un subterfuge que je vous indiquerai... gratis... vous obtiendrez facilement sa mise hors de cause,

— Voyons, abrégeons, présentez vos comptes.

L'honnête homme se dirigea vers le bureau, mit

par prudence sa lourde canne en travers de la table, et, fouillant dans la poche intérieure de son vêtement, en sortit une liasse de papiers timbrés.

— Monsieur votre père, dit-il après avoir additionné lentement, doit un total de cinq cent dixneuf mille cinq cent quatre-vingt-dix-sept francs soixante-dix centimes.

Sosthène allait se précipiter sur l'audacieux quand celui-ci se retourna pour faire face avec sa permission de dix heures.

— Voilà que nous recommençons les bêtises, dit-il avec sang-froid. Quand même vous m'assommeriez, vos affaires en seraient-elles meilleures : le père voleur, le fils assassin. Ah! le marquisat de Saint-Étienne en tirerait un beau lustre. Rasseyezvous et croyez-moi, causons sérieusement, cela vaudra mieux. Vous me troublez, en vérité. Pour un homme qui a été dans le commerce, vous avez une

façon de traiter les questions d'intérêt tout à fait imprévue. Cette somme est grosse, j'en conviens, c'est que les gentilshommes d'autrefois avaient un bel appétit. Si mes clients ne l'avaient arrêté, vous en auriez vu bien d'autres.

— iMais je n'ai pas cet argent. Et puis les affaires de cet homme ne me regardent pas, au fait.

— Bien, je vais rapporter cette réponse à mes clients. Vous avez peut-être raison, c'est une autre façon de voir. On va laisser suivre l'instance, ce sera intéressant. Affaire Saint-Étienne père et fils; escroquerie. L'avocat ne s'embêtera pas, ce sera une cause amusante, on remuera la boue de la Seine.

— Au moins, si je consens, me donnera-t-on du temps? On ne trouve pas cinq cent mille francs dans le tiroir de son secrétaire.

— Enfin! voilà que vous devenez raisonnable, on peut causer. Oui, on vous donnera du temps contre garantie, nous ne sommes pas des ogres. Mes clients...

— Assez de vos clients imaginaires, je ne connais que vous, c'est à vous que je m'adresse, c'est à vous de me répondre. En admettant que je souscrive à vos conditions... vous me garantissez que le marquis de Saint-Étienne sera libéré sans que l'affaire laisse aucune trace?

— J'en prends l'engagement; donnant, donnant. On vous amènera le marquis ici, il vous dira luimême qu'il est hors de cause et vous remettrez

250 LE MARQUIS DE SAINT-ÉTIE'NKE

Taisent au porteur. Voyez si nous sommes gentilshommes.

— Je ne puis vous donner de réponse définitive aujourd'hui, j*ai des dispositions à prendre; revenez après-demain.

Le rendez-vous fut accepté et les deux hommes se séparèrent sans aucun signe de cordialité.

Sosthène attendait l'arrivée de son tuteur avant de rien conclure, le vieux notaire trouverait peut-être un procédé pour le tirer des griffes de ces aigrefins.

Le lendemain du jour où il avait reçu la lettre^ le vieux Ghangôbert s'était mis en route pour Paris»

Il avait hâte de connaître la situation. Les questions d'argent avaient le don de lui donner la fièvrev une traite suspendue sur la tête d'un client lui produisait à lui-même l'impression de l'épée de Damoclès.

— Imbécile I dit-il à son pupille comme entrée en matière, pauvre imbécile, je ne te plains pas, ta vanité te procure ce que tu mérites. Si cela peut te corriger, tu n'auras pas payé la leçon trop cher- Marquis I toi, malheureux enfant trouvé, fils d'Ootavie Goulu et d'un passant, tu ne sais pas te contenter de ce que t'octroie la Providence, il te faut encore un nom ronflant, oui qui ronfle en cour

2j2 le marquis de saint-étienne

d'assises 1 Imbécile I Enfin I mets-moi au fait, nous n'avons pas de temps à perdre.

Sosthène avait repris son attitude soumise, il se faisait tout pelit comme un enfant sous une pluie d orage. Il expliqua d'une voix timide, dans un récit légèrement embrouillé, les incidents qui précèdent, et termina par les propositions qui lui avaient été faites. Il avait refusé, dit-il, voulant avoir son avis.

— Mon avis, mon avis, si tes affaires étaient propres, j'aurais des conseils à te donner, et des bons ; mais, au milieu de ces malpropretés, je suis comme un homme sans chandelle dans un escalier de cave. Enfin, donne-moi les noms, les adresses, je vais courir devant, moi qui sait de quoi il retourne, peutêtre auront-ils moins d'audace.

La journée était avancée, il remit au lendemain son entrée en campagne. Après s'être un peu renseigné sur la nature de l'homme, il commença par Martineau.

Celui-ci, malgré sa finesse, ne tarda pas à être percé à jour.

— Vous, dit-il, après l'avoir entendu, si je préjuge des autres par votre personnne, nous sommes en présence de simples bandits. Vous avez aidé Sosthène dans sa bêtise et c'est encore vous qui avez lancé cette affaire, après avoir calculé combien de lait pouvait donner la vache.

— Monsieur, je suis un honnête homme et jamais...

— Eh bien! si c'est la première fois qu'on vous^ appelle voleur, on n'aura du moins jamais trouvé une meilleure occasion. Comment, vous connaissez les conséquences d'un faux et vous n'étouffez pas l'affaire dans l'œuf! Mais soyez tranquille, j'ai Toeil sur vous, nous paierons, je le crains, mais tout liquidé, je réglerai votre compte.

De la rue du Petit-Carreau, le vieux notaire se rendit au Palais, pour obtenir l'autorisation de voir le marquis dans sa prison.

Elle lui fut accordée et il se rendit aussitôt auprès du vieux forban, encore couché.

— Ne vous dérangez pas, lui dit le notaire, je vous préfère étendu que debout, vous êtes moins malfaisant.

— Tiens ! vous me connaissez bien, vous, pas béte. C'est couché que je fais le moins de bêtises. Mais, à qui ai-je l'honneur de parler, et quel motif vous amène?

— Je suis Melin-Changobert.

— L'un et i'aulre me sont inconnus. Enfin, que voulez-vous ? On ne vient pas secouer un honnête homme paisiblement endormi sur la paille humide, pour lui dire je suis Melin-Changobert. Et puis après, moi je m'en fiche que vous soyez Changobcrt et même Melin ! M'apportez-vous la clé des champs et un peu de braise? car la liberté avec la poche à l'envers... Enfin, puisque vous êtes Melin et Changobcrt, peut-être l'un, peut-être l'autre, me dira4-il

ce qu'on entend faire de moi, car je n'y comprends... goutte.

— Je me flattais que mon nom ne vous était pas inconnu. Je n'entre pas, paraîtril, pour grand'chose dans les préoccupations de mon pupille ; car je suis le tuteur de Sosthène.

— Ah ! en effet, il a parfois prononcé votre nom, mais je ne l'ai pas retenu. Notaire, Poitiers, bon vivant, petites demoiselles ; oui, oui, j'y suis, donnezvous donc la peine de vous asseoir.

— Maintenant que vous savez qui je suis, peut-être devinez-vous ce qui m'amène?

— Imparfaitement, je ne saisis pas bien. A moins, je le répète, que vous ne veniez me chercher.

— Pas précisément.

— Eh bien, alors?

— Allons, ne faites donc pas l'innocent, vous savez bien pour quelle escroquerie vous êtes enfermé, et si vous ne devinez pas que je viens m'entendre avec vous sur le moyen de sortir de ce mauvais pas, vous n'êtes pas malin pour un vieux routier de votre espèce.

— Vous voulez, je suppose, faire allusion à mon ancien état? Eh bien! après tout, qu'ai-je fait? rien de mal. je suppose. On est aujourd'hui d'une sévérité! Mon fils Sosthène Gou, Gou... de Saint-Etienne est-il riche ? M'a-t-il adopté ou plutôt l'ai-je adopté? Je m'embrouille, eh bien! alors, ce qui est au fils est au père. J'ai tiré sur la bourse

commune, c'est mon droit. Il a voulu avoir la caisse et faire les comptes, s'il avait voulu me la confier, je ne lui aurais rien refusé, moi. J'ai dépensé, les Saint-Etienne, de père en fils, sont nés pour ça. De quel droit la justice vient-elle fourrer son vilain nez dans mes histoires, vous allez me dire ça, vous notaire? Eh bien! oui, votre pleutre de pupille, qui aurait bien mieux fait de rester marchand de drap, a voulu me couper les vivres comme à un simple bachelier, et moi, j'ai fait conmie un père, non, un fils de famille, j'avais des espérances, on m'a fait crédit et j'ai signé des lettres de change tant qu'on a voulu. Clichy? n'existe plus, que voulezvous qu'on me fasse. Comme mes petits papiers n'allaient plus, un de mes honorables fournisseurs m'a donné le moyen de les faire remarçher en changeant un peu la signature. J'ai bien ri quand il m'a dit ça, je voyais le nez de Sosthène. Je l'ai employé le moyen et, en effet, ça est reparti ; pas longtemps par exemple. Et voilà. Y a-t'y dans tout ça de quoi fouetter un vieux marquis?

— Le fouetter I non peut-être, mais le mettre à Charenton, certainement. Il n'y a rien à vous dire, vous êtes un inconscient. Vous avez simplement commis un vol, et pour ce, vous êtes enfermé.

— Tout de suite des gros mots. J'ai partagé, j'ai rien pris. Je suis jeune, j'ai besoin de m'amuser ; on m'a serré la bride, je me dérobe, voilà tout. C'est Sosthène qui m'a fourré la baronne, moi je

2b& LE MARQUIS DE SAINT-ÉTIENNE

me serais contenté d'une blanchisseuse, il a cru, l'imbécile, que les femmes du monde étaient meilleur marché, moi aussi du reste, ah bien oui ! Enfin que voulez-vous? mon bon notaire, j*ai cartonné, cartonné, perdu, gagné, reperdu, eL.. je crois bien qu'aujourd'hui j'ai ahgné quelques centaines, ils m'ont dit comme ça, les crocodiles, laissez-vous vous mettre h l'ombre, il finira par payer. Je suis à l'ombre et j'attends.

— Savez-vous ce que vous devez, vieux misé rable?

— Moi, je m'en fiche.

— Eh bien, plus de cinq cent mille francs I

— Tiens I c'est gentil, je ne croyais pas avoir été si vite. Il est vrai que là-dessus... mais ne chicanons pas, ce n'est pas gentilhomme.

— Oui, je vous engage à faire le généreux avec l'argent des autres. Vous allez me donner les noms de vos usuriers, et me dire au juste ce que vous avez touché sur la somme.

— Est-ce que je sais, moi ! Vous n'auriez pas un cigare, ceux de la cantine sont en chou.

— Je ne fume pas.

— Alors dites à Sosthène de m'envoycr du o gnac et des cigares, j'enrage ici sans celte consjlation.

— Nous avons bien le temps de songer à vos plaisirs, vous ne pouvez me dire ni le nom de vos prêteurs, ni ce qu'ils vous ont donné effectivement?

— Non.

Devant cette réponse formelle, le notaire se dirigea vers la porle, le marquis le rappela.

— Voulez-vous me faire une commission, vous serez bien aimable?

— Laquelle?

— Aller chez la baronne de Fougereuze et la prier de venir me tenir compagnie, je finis par m*embôter tout seul, à moins que vous-même ne veniez faire mon bézigue.

Devant cette audace, Changobert fut désarmé.

— Je vais de ce pas, dit-il, essayer de vous faire envoyer à Charenton, on s'est trompé en vous amenant ici.

Le notaire rendit à Sosthène un compte exact de ce qu'il avait vu, de ce qu'il avait fait, en ajoutant ses impressions recueillies au cours de ses visites.

— Que veux-tu, mon garçon, conclut-il, c'est dur, j'en conviens, mais il faut liquider cette folie, reprendre ta liberté et te séparer à jamais de ce vieux misérable, en prenant contre lui toutes les précautions qu'autorise la loi, l'heure est venue pour toi de changer de conduite.

Le lendemain Melin - Changobert fit appeler l'homme qui s'était déjà présenté; et en présence de Sosthène, lui tint ce langage :

— Vous êtes le représentant d'une bande de voleurs.

L'homme répondit en s'inclinant :

— Quand on y met le prix, nous savons tout entendre.

— A commencer par Martineau ! continua Changobert, pour peu que nous fussions résigné à subir le scandale, nous pourrions nous en tirer à bon compte et vous laisser pour tout profit les étrivières. Mais nous ne voulons pas de bruit et c'est là votre force. Vous allez, par un procédé dont nous vous laissons le choix, faire mettre le marquis en liberté, et le jour où vous ramènerez ici absolument net de toute poursuite judiciaire, nous acquitterons sesdettes. Quant aux précautions à prendre, ceci nous regarde.

On se sépara sur cette convention.

Le soir même, avant l'arrivée de la clientèle ordinaire, les complices étaient réunis dans la chambre de madame de Saint-Pradier.

Kenger se promenait d'un angle à lautre en se frottant les mains avec une mine de grande satisfaction. Cread, assis devant la table, alignait des chiffres au crayon sur une feuille blanche.

Martineau causait à voix basse avec la dame du logis.

— Que fait donc ce greloteux de Chevillard, les avocats font poser les banquiers maintenant, c'est le renversement du monde.

Pendant qu'il rallumait un cigare, la petite porte donnant sur la cour de l'hôtel s'ouvrit et Chevillard haletant fît son entrée.

— Je suis en retard, mille pardons! mais une machine embêtante terminée à Tinstant, je n'ai même pas dîné.

— Voulez-vous ? dit madame de Saint-Pradier en s'approchant de l'avocat.

— Non, merci, je souperai mieux. Mais ne perdons pas de temps.

Les hommes s'assirent en rond autour du guéridon central et Chevillard prit la parole en qualité de rapporteur.

— Messieurs, dit-il, nous touchons au but, la poire est mûre, il s'agit maintenant d'en opérer le partage selon les conditions préalablement convenues entre nous, entre vous, veux-je dire, car ici je n'interviens qu'à titre de consultant avec des honoraires fixes.

— Allez, allez, c'est entendu.

— Vous savez tous où nous en sommes, au dernier moment le tuteur, fort disposé d'abord à nous laisser le marquis pour compte, s'est rangé enfin à mon avis. Je n'ai pas besoin de vous dire qu'à titre d'avance d'honoraires, j'ai déjà empoché nombre d'injures des plus corsées.

— J'en ai autant à vous offrir, répliqua Martineau, le vieux sanglier est venu chez moi, et j ai reçu un rude coup de boutoir.

— Messieurs, vous êtes payés pour cela, objecta Cread.

— Aussi ne nous plaignons-nous pas. Le bon-

260 LE MARQUIS DE SAINT-ÉTlENNE

homme est autrement fort que son pupille, il a mis le doigt sur la plaie du premier coup, voici le résultat de notre entretien, je vous ai réunis pour vous faire part de sa dernière communication .

— Fallait commencer par là, reprit Kenger, ces avocats parlent comme s'ils étaient payés au mol.

— M. de Saint-Élienne, fils, propose, par l'intermédiaire de M. Melin-Changobert, son tuteur et son notaire, d'acquitter comptant la somme de cinq cent mille francs net sans fraction ni retenue, à la condition que le vieux marquis sera rendu à sa tendresse, exempt de toute poursuite judiciaire. Or, voici mon avis : Nous ne pouvons pas aujourd'hui, après la plainte déposée et les preuves de l'escroquerie, retirer votre déposition et dire aux bons juges : « Nous nous sommes trompés, n'en parlons plus. » Les curieux n'entendent pas de cette oreille-là. Mais il y a des accommodements en toutes choses. N'est-ce pas, chère madame, dit l'avocat en s'adressant à madame de Saint-Pradier, qu'il n'est pas plus difficile à un juge de déclarer, sur le serment d'un médecin, qu'un criminel est fou, que de fermer les yeux à la police ? Je pense m'être suffisamment fait comprendre. Vous allez obtenir de votre honorable ami d'intervenir auprès du juge d'instruction. On va faire comparaître le bonhomme, le déclarer irresponsable, ça se fait beaucoup maintenant; le certificat du médecin glissera dans ses considérants que le pauvre homme, dans l'intérêt

de sa famille, doit être conduit dans une maison de santé. On l'enfermera pour deux ou trois semaines, s'il le faut, aux frais de son fils, bien entendu, et après on le lui rendra. Ce projet a-t-il le don de satisfaire Thonorable assistance?

— Oui, oui, fut-il répondu.

— Ainsi, je me résume : M. Soslhène de Saint- Étienne introduit auprès du juge chargé de TafFaire, une demande d'examen médical. Madame, ici présente, fait appuyer la supplique; le vieillard, déclaré inconscient, bénéficie d'une ordonnance de non-lieu, après quoi je prends rendez-vous chez le fils, et là, contre un reçu de ma façon, chef-d'œuvre d'habileté, je ne crains pas de le dire, on me remettra la somme de cinq cent mille francs, chiffre comprenant le résumé de vos avances.

— Ça va bien comme cela, dit Kenger, nous effectuerons le partage ici même quand vous voudrez.

— On dînera, dit Martineau, je paie le Champagne et du Rœderer.

— Moi le fricot, ajouta madame de Saint- Pradier.

— Moi les truffes.

— Moi une surprise.

— Et moi mon brillant appétit, termina Chevillard.

Après cette conférence, Chevillard et Martineau se retirèrent pendant que les deux autres allaieut se livrer à leur exercice habituel.

Le projet ne rencontra aucune difficulté. Le juge d'instruction, après avoir interrogé lé marquis, n'eut aucune peine à admettre son inconscience et à prononcer une ordonnance de non-lieu, d'autant, fut-il ajouté, que la famille du marquis s'oflfrait à acquitter la dette.

Au jour dit, l'avocat Chevillard, accompagné du vieux marquis heureux comme un collégien en vacances, se présenta place des États-Unis.

Melin-Changobert et Sosthène attendaient; ce dernier se refusa à toute effusion en recevant son honorable père; il le repoussa même durement quand celui-ci, dans un élan de reconnaissance, voulut se jeter dans ses bras.

— Ingrat, dit-il, tu n'embrasses pas ton père après un mois d'absence, quand il t'ouvre ses bras et qu'il oublie toutl car vois-tu, moi, je suis sans rancune, je ne t'en veux pas.

On eut peine à le faire asseoir et à lui faire entendre qu'on avait d'autres chats à fouetter que d'écouter ses calembredaines.

— Messieurs, nous sommes dans les termes du contrat, dit Melin, et prêts à remplir notre promesse. Avant de vous verser la somme indignement volée, je vous demanderai seulement dans quels termes vous avez rédigé le reçu?

Chevillard, avec un sourire, sortit de sa poche, profonde comme une caverne, une liasse épaisse, en tira deux feuilles, et s'étant assis commença sa lecture.

LE MARQUIS DE SÀlNT-ixiENNE 263

La première pièce était un jugement de non-lieu reposant sur la faiblesse d*esprit parfaitement établie du marquis. La seconde, un reçu en règle de Kenger ainsi conçu :

« Nous soussigné, Antoine Kenger, banquier, rue d*Hauteville, à Paris, reconnais avoir reçu en... — en quoi? dit l'avocat.

— En un chèque sur la banque de France, répondit Melin.

Chevillard écrivit :

» La somme de cinq cent mille francs résultant des affaires faites de compte à demi entre le banquier susnommé et le sieur de Saint-Étienne, dont pareille somme forme le reliquat dû par ledit Saint- Étienne à Kenger dans l'association qui cesse à dater de ce jour. Suit la date et la signature. »

— Mais je n'ai jamais été associé avec personne, dit le marquis.

— Taisez-vous, vieux malfaiteur, interpella Changobert.

Puis, s'étant rapproché de la table :

— Vous êtes rudement fort, vous; si jamais je commets un crime, je vous prendrai pour avocat.

Et, lui remettant le chèque, il l'échangea contre le reçu.

Pendant cette scène, Sosthène pâlissait à vue d'œil. Quand les deux pièces furent échangées, il bondit de son siège et marcha vers l'antichambre où se tenait un domestique.

— Ouvrez la porte de la rue, cria-t-il.

Et, revenant vers Chevillard, assez embarrrssé pour faire ses adieux :

— Maintenant, dit-il, il me reste à régler vos honoraires.

Ses yeux injectés, sa face pâle, commençaient à inspirer une sérieuse inquiétude à l'avocat. Il se tenait derrière la table, abrité par le marquis et Changobert. Mais, d'un geste brusque, Sosthène ayant écarté les deux hommes, prit Chevillard par les épaules et le porta jusqu'aux marches du vestibule ; là, de toutes ses forces, avec tout son élan, il lui administra un formidable coup de pied au bas des reins. L'homme, ahuri, vint s'abattre sur les genoux du valet de pied. Sosthène, absolument fou, l'aurait tué, si par précaution il n'eût fait ouvrir. Une seconde poussée le jeta dehors, et devant ce grand corps étalé sur le trottoir, Sosthène rentra.

Restait le marquis.

Melin-Changobert, tout en excusant la colère de son pupille, blâmait pourtant le procédé, tant justifié fût-il. L'âge modifie singulièrement la manière d'envisager les injures ; avec vingt ans de moins, peut-être eut-il agi de même. Il s'applaudissait d'être venu au secours du pauvre garçon dont la violence eut certainement compromis les choses.

Le marquis, loin d'êlre effrayé par la punition, se tordait de rire. Le bonhomme se tenait sur la

LE MARQUIS DE SAINT-ÉTlENNE 265

porte et empêchait qu'on la refermât pour mieux voir.

— Ëhl monsieur, criait-il, vous n'avez rien oublié? Rentrez donc, je vous prie, je suis sûr qu'on ne vous a pas donné votre compte.

Devant ces quolibets peu charitables, l'homme s'enfuyait à toutes jambes dans la direction des Champs-Elysées.

Quand il eut fini de rire, le marquis, voyant que personne ne partageait sa gaieté, rentra dans le salon. Sosthène dénouait le nœud de sa cravate; à sa pâleur succédait une rougeur inquiétante, un peu d'écume lui blanchissait les lèvres. Cette exécution n'était, dans sa pensée, que le premier acte du drame, il restait à faire justice du marquis. Si on lavait épargné en présence de son complice, sa joie devait être courte, son tour allait venir.

Le silence prolongé lui en donnait le pressentiment, rien n'intimide autant que de rire seul. S'il eût osé, il se fût dérobé sans bruit, mais Sosthène ne le perdait pas de vue; sous ce regard courroucé, le marquis prit le parti de s'asseoir, d'allumer un cigare en attendant.

Il en avait à peine tiré quelques bouffées, que Melin-Changobert vint à lui :

— Vous, dit-il, ouvrez toutes grandes vos oreilles de bouc et fixez bien dans votre cervelle brûlée ce que vous allez entendre, je ne le répéterai pas deux fois.

» Vous êtes un raisérable et Sosthèoe un imbécile; mais il reste le maître et vous allez porter la peine de ses bêtises et de vos infamies.

— Tiens! qu'est-ce que j'ai fait? J'ai mangé de l'argent! je savais que vous paieriez. Ah! si vous n'aviez pas dû payer...

— Taisez-vous et écoutez, je n'ai pas fini, je commence.

S'adressant à son pupille :

— Triple sot, tu n'as donc pas compris que celui qui vend son nom, l'a, par ce fait, rendu sans valeur! et tu as la sottise de te parer d'une couronne ramassée dans la boue! Le vieux misérable ne l'a jamais portée que sur l'oreille. Tu es puni moins que tu ne le mérites ; l'argent sorti delapoche ne sera point un sacrifice inutile, s'il te procure un peu de raison et de modestie. Puisse ceci être ta dernière épreuve, il est temps de te relever. Maintenant, que comptes-tu faire de ton honorable père?

— Le chasser et ne jamais le revoir.

— Malgré ma tendresse! répliqua le marquis. Si tu dois conserver une mine comme celle-ci, ma perte n'est pas grande. Tu as l'air d'un homme à qui l'on vient d'arracher une dent.

— r C'est un peu cela, reprit Melin. Enfin! il faut prendre un parti?

— Dites vous-même, je ne suis capable de rien en ce moment.

— C'est de famille, paraît-il, ajouta le marquis qui ne pouvait se taire.

— Bien, répliqua le notaire.

— Vous allez, séance tenante, déménager vos affaires et aller demander l'hospitalité à votre gourgandine.

— Gourgandine! une femme du monde! D'abord, qui vous a dit?

— Mais taisez-vous donc. Je continue. On pourrait peut-être vous faire interdire, mais nous n'avons pas qualité pour cela. Nous allons simplement informer le public, par la voie de la presse, — puisse être la dernière fois qu'elle prononce ton nom, — que, à partir du jour de la publication, aucune dette, aucun emprunt contracté par le père ne sera acquitté par le fils.

— C'est ça! on me prend mon nom, mes armes, mes coursiers, et on me colle sur la paille! Fi! que c'est vilain!

— On ne vous met pas sur la paille, vieux crocodile, il vous reste six mille francs de rente, et si, avec cette fortune, on n'est pas en état d'entretenir une baronne, on est assuré, du moins, de ne pas mourir de faim.

— Ah bin! c'était pas la peine. Cinq cents balles par mois, pour un cocher, c'était la fortune, mais pour un marquis, c'est la misère. Il eût mieux valu laisser ma couronne où elle était. Je vais reprendre ma mèche.

— Si VOUS croyez mlntimider, dit Sosthène; vous pouvez faire ce que vous voudrez, je m'en moque, car, de mon côté, j*ai pris une résolution et je délie bien toute votre boue de m*éclabousser désormais.

— C'est ce que nous verrons, mon petit. Ah 1 tu crois qu'il suffit de me mettre à la porte pour ne plus entendre parler de moi! Ingrat, j'étais la joie et la gaieté de ton intérieur. Tu ne représentes, toi, que la bêtise bourgeoise. Tu peux garder le nom de Saint-Élienne, tu l'as payé ; je me réserve, moi, de l'illustrer. Bonjour, tu me regretteras, sois-en sûr.

Après cette sortie, qui ne fut pas sans effrayer Sosthène, le vieil homme monta à sa chambre et se mit en mesure d'opérer son déménagement.

— Veux-tu me permettre de te donner un avis?

dit le notaire quand le marquis eut disparu. Reviens dans ton village, lu y seras sinon le premier, du moins en bonne place; avoue-le, ici tu n'en as pas pour ton argent.

Une heure après, un fiacre à galerie emportait le marquis et sa fortune. La vie lui avait déjà fourni tant de phases diverses, qu'il n'était contrarié ni surpris, même avec l'incertitude du jour suivant. C'était au fond un philosophe un peu trop épicurien ; jamais il ne lui était venu à la pensée d'enchaîner les nécessités de l'avenir avec le sacrifice du présent, il prenait toujours le superflu, en le payant souvent du nécessaire. Dans son esprit, le bien d'autrui se confondait volontiers avec le sien.

LE MARQUIS DE SAlNT-ÉTIENNE 269

La morale la plus élémentaire lui faisait défaut. Il quittait Sosthène sans conscience de ses torts.

La faible contrainte imposée par cette apparence de famille, lui était à charge. Il avait sucé le lait de la misère joyeuse.

Il n'était point assez sûr de l'accueil de la baronne pour débarquer chez elle sans avis préalable, il se présentait toujours rue de Chazelles avec un gâteau de miel. Les sommes fournies par l'association le lui permettaient jusqu'ici; après la scène du matin, il fallait donner aux choses le temps de se calmer.

Sosthène, dans sa juste colère, avait oublié le dénuement du marquis à sa sortie de prison. Sylvain avait pourvu au plus pressé, il emportait seulement quelques louis. M. de Saint-Étienne avait horreur de l'argent monnayé, aussitôt dans sa poche il s'empressait de l'échanger pour les choses les moins utiles.

Il se fit conduire dans une maison meublée des Batignolles, il la connaissait pour y avoir mené souvent une clientèle douteuse, ce détail décida de son choix. Il prit la première chambre offerte, et sans môme défaire ses malles, sortit pour envoyer des fleurs à la baronne en s'annonçant pour le soir.

Madame de Fougereuze, au courant des faits, n'accueillit son vieil amant que sous bénéfice d'inventaire; le marquis raconta tout, sans omettre la cause de son absence prolongée, la liquidation du matin et la brouille qui en était la conséquence.

— Je suis libre, libre comme un poisson, termina4-il, et prêt à m'instâîler ici pour ne plus nous quitter.

La baronne se montra plus que froide, objectant toutes les mauvaises raisons que les femmes tiennent en réserve pour éloigner qui les gêne; et sans rien conclure, commença par consigner le bonhomme.

Aidé de son tuteur, Sosthène mettait rapidement ordre à ses affaires. Autant Paris Tavait amusé quand il espérait y faire figure, autant ses instincts de bourgeois prudent lui faisaient considérer son existence comme dangereuse et vide. Cet homme, sans résolution durable, se méfiait de lui. Sa retraite était inévitable, mais comme toutes les natures faibles, il était miné par Tindécision.

Une circonstance vint confirmer ses projets. Madame de Champereux avait souvent écrit pour lui faire part de ses embarras, ses tentatives avaient échoué.

Par lassitude et aussi peut-être pour trouver un soulagement à la vue d'une situation encore plua difficile que la sienne, Sosthène se rendit chez la comtesse. 11 la trouva toute remontée. Cette femme avait trouvé une nouvelle mine à exploiter, elle s'en montrait toute joyeuse comme d'un bien déjà acquis.

Sosthène, avec sa prudence cauteleuse, avoua son projet de quitter Paris. Elle, au contraire, avec sa façon confiante, le mit vite au courant de Tincident survenu.

— Depuis la mort de Laglaine, dit-elle, il m'est arrivé une singulière aventure :

Vous connaissez Boisgauthier?

— Si je le connais ! Tous les ennuis dont je suis victime me viennent de lui. Pourquoi cette question?

— Malgré votre répugnance, il me faut vous en entretenir. Cet estimable baron est venu me trouver il y a quelques jours, et m'a proposé de mettre mon expérience au service de son industrie; je ne vous apprends rien, vous connaissez son commerce, j'ai accepté. En somme, ce n'est pas ma faute si mes ancêtres n'ont pas su conserver là fortune qui dispense du travail, et je m'estime pour savoir me suffire. Cet état de marieur a sa moralité, le monde le discrédite à tort, comme la plupart des industries doni il use.

» Boisgauthier cherche depuis longtemps une femme, un salon et desgens attitrés. J'ai le salon et la clientèle, il me suffira de la spécialiser. Beaucoup de ceux qui traitaient des affaires d'argent avec Laglaine continueront à venir pour trouver des dots : c'est toujours le même principe. Combien de gens dans la vie se cherchent sans se rencontrer, si on ne leur vient en aide.

— C'est la théorie du baron.

— C'est aussi la mienne.

— Maintenant le beau, le rare, l'imprévu, le trouvé, je pourrais user tous les qualificatifs, enfin

i72 LE MARQUIS DE SAlNT-ÉTIENNE

l*idée mère de notre convention, et je ne crains pas de m'en attribuer tout l'honneur, est d'avoir su nous associer un abbé pour bénir nos unions et donner à notre entreprise un caractère de garantie par lequel les fondations de ce genre pèchent d'ordinaire.

— C'est admirable, vous avez des, aperçus d'une hauteur et des mots tout à fait heureux.

— Vous savez, mon ami, il ne faut pas nous dédaigner, vous aurez peut-être recours à nous, nous vous servirons en ami. Venez un soir, je vous montrerai mon abbé, il est charmant.

— Ah ! il va dans Je monde ?

— Comment donc! mais il y passe son temps; il vous intéressera, son histoire est des plus curieuses. C'est un compatriote à nous, il n'en faut pas médire, fils d'un huissier de la Ville-Dieu. Il a débuté par être aumônier d'un hôpital, du côté de Montrouge. Il tenait à se rapprocher du soleil, même par des chemins encombrés d'épines. Il a vécu là le temps de s'orienter. Cette période a été dure. Mais il a atteint son but, et aujourd'hui l'abbé Courtin a les plus belles relations. Sous son apparence grise, il se faufile partout. Il a été un des premiers à mettre le culte en action.

» L'abbé est aujourd'hui aumônier des dames de l'Assistance. La spécialité du couvent est de recueillir des orphelines, et même des jeunes femmes privées du secours de leurs familles. La clientèle de la

maison lui a donné l'idée de chercher, par le mariage, des consolations aux souffrances de ses pénitentes; le fait est qu'il les confesse toutes et en marie un grand nombre. Il possède un coup d*œil précieux pour découvrir les gens. Il est au courant de toutes les fortunes, des origines, des situations délicates; il connaît les ambitions secrètes, les intrigues et se sert de tous ces courants pour faire aboutir, par des voies mystérieuses, des alliances que personne autre n'aurait projetées. Il évalue les gens comme on cote un cheval ou un tableau : Vous, dit-il en parlant à un sujet, vous valez tant, je trouverai votre affaire. Il est d*une habileté merveilleuses pour les rencontres et les entrevues. Les jeunes gens se voient sans qu'on puisse deviner. l*ense-t-il qu'un jeune homme convient à telle jeune fille, il n'hésile pas, et offre son sujet. Sa robe le met à l'abri de toute accusation de mercantilisme, et sous le couvert de la religion il est accueilli où tout autre serait repoussé. Pensez-vous qu'un tel auxiliaire puisse, à lui seul, faire la fortune d'une maison ?

— Mais il n'ose pas réclamer d'honoraires je suppose?

— Des honoraires, jamais; tout au plus des dons pour ses œuvres. « Ceux qui sont riches, dit-il, doivent dans une certaine mesure pourvoir au sort des pauvres. » Et il prélève sur la fortune une somme proportionnée pour la caisse de ses infortu-

274 LE MARQUIS DE SAINT-ÉTlENNE

nées. Du reste l'argent n*est pour lui qu'une préoccupation incidente. Boisgauthier et moi n'avons pas les moyens d'être si généreux.

— Je vous fais mon compliment, ajouta Sosthène. Le ciel bénira sans aucun doute une affaire aussi saintement conçue.

— Venez nous voir, je serais curieuse de savoir à quel prix il vous cote. Cela nous amusera beaucoup.

— Merci, comtesse, je vous l'ai dit, je pars, et cette visite est pour prendre congé, je ne dis pas définitif, mais je doute que Paris me revoie de sitôt.

— Ohl il ne faut jamais dire : fontaine...

Sosthène, édifié sur la nouvelle industrie de la

comtesse, lui fit ses adieux.

Pendant ce temps Melin-Changobert poursuivait son projet.

Resté en relations d'affaires avec Gaudru, il était naturel qu'il le vît à son passage. 11 trouva la famille sortant de table. Gaudru lisait un journal en attendant l'heure d'aller à la Chambre. Depuis la mort de Laglaine, les nécessités de sa vie politique commençaient à lui peser. Radegonde lui servait de secrétaire, mais souvent ni le père ni la fille ne comprenaient certains mystères dont Laglaine avait emporté le secret dans la tombe.

La visite de Melin arrivait à propos ; aussi fut-il accueilli à bras ouvert.

Radegonde affectait une grande réserve. Melin avait toujours été favorable au projet d'union avec

Sosthèoc, elle se flattait que son opinion n'était pas changée.

— Depuis quand à Paris ? dit madame Gaudru.

— Depuis cinq jours.

- Pour affaires sans doute.

— Mon Dieu ! oui, pour Sosthéne, il a des ennuis avec son marquis.

— Ah dame ! reprit Gaudru, quand on veut respirer plus haut qu'on a la bouche, ça arrive.

— C'est dommage," reprit madame Gaudru, s'il ne s'était pas rendu impossible, il aurait trouvé à s'établir, l'argent arrange bien des choses ; car il ne faut pas oublier qu'il est enfant trouvé... et une famille qui se respecte...

La jeune fille avait sur les lèvres le sourire de la Joconde, elle se souvenait sans doute de la visite aux Lachallerie ; elle savait que cet enfant trouvé serait accueilli avec transports s'il mettait aujourd'hui sa fausse couronne et sa vraie fortune à leurs pieds.

Si elle avait été aussi sûre de Sosthène, elle eût considéré l'avenir avec plus de confiance.

— Enfin, comment ça marche-t-il ?

— Mon Dieu! C'était à prévoir, le vieux marquis est un vicieux incorrigible et Sosthène vient de se séparer de lui.

— Et le nom ?

— Oh ! le nom, il le garde, il peut le garder, il lui coûte assez cher; pour échapper aux inconvénients

qu'il prévoit il est résolu à rentrer au bercail. Vous jugez si je suis soulagé de voir enfin ce garçon prendre la vie au sérieux .

— Est-il réellement si riche qu'on veut bien le dire ? interrogea madame Gaudru. Depuis qu'il est ici, il a dû en fricoter pas mal. Les Champereux avaient déjà fait une belle brèche ; Xî'est une honte, des gens comme ça 1

— Moins que vous ne pensez. Le marquis évidemment lui coûte cher, mais le capital du moins n'est pas atteint.

— Et la comtesse, de quoi vit-elle ? Des femmes pareilles, à quoi c'est-y bon, je vous le demande I c'est pire que des filles. 11 est temps que nous ayons un gouvernement qui favorise le peuple et la bourgeoisie, et mette un frein aux mauvaises mœurs du grand monde.

Madame Gaudru était ravie de sa tirade, ses joues se coloraient d'un ton brique.

— Tu as raison, ma bonne amie, reprit Gaudru, et pour ça, les bourgeois doivent se consacrer à la régénération sociale. Aussi, mon cher MeUn, je vous demande la permission de me sauver, je n'ai pas le droit de dérober aux devoirs le temps que je donne au plaisir.

— Allez, allez, mon cher Gaudru, moi aussi je vais à mes aflaires.

Les deux hommes se serrèrent la main, et Gaudru s'éloigna avec une démarche majestueuse.

— Ah ! mon pauvre homme, dit sa femme, il a été cruellement éprouvé par la perte de Laglaine. Aussi est-il tout désorienté. Il me dit quelquefois : « C'est à peine si je distingue la gauche de la droite. » Si ça continue, j'ai bien peur qu'il ne donne sa démission. H n'a plus goût à la politique.

Radegonde ne disait rien, mais à certaine impatience on devinait sa pensée; elle avait peur de voir Changobert prendre la fuite. Mais il avait autant qu'elle le désir d'un entretien intime, ils se devinaient par intuition.

— Maman, dit la jeune fille, c'est le jour de ta réunion.

— Tu as raison, mon enfant, j'allais l'oublier ; et toi?

— Oh ! moi, tu sais que je lae suis guère utile.

— Ah ! mon cher monsieur, si vous croyez que ce n'est pas un métier que le nôtre. Y m'ont fourrée d'une société pour les orphelins des pros<ait8 de septembre. Nous avons des réunions, des quêtes» des concerts et des ouvrages, ouvroirs comme ils disent; j'ai pas même le temps de faire mes comptes ! Ah ! il faut avoir des convictions, allez, mon cher monsieur Melin, pour résister.

— C'est beau, le dévouement, reprit Melin ; si encore on vous en savait gré..»

— C'est bien vrai ce que vous dites. Tenez, quand je rentre à Poitiers, je passe dans la rue, est-ce pas ? Eh bien 1 vous croyez qu'on se dérange.

ah bin ouich! ils n'ont seulement pas Tair de savoir. Et pourtant c'est des mille et des cent qu'on dépense pour eux.

— Maman, tu vas te mettre en retard:

— J'y vais, j'y vais ; monsieur Melin, vous m'excusez.

— Comment donc, chère madame,

— Je vous laisse avec ma fille, dites-lui d'avoir un peu de raison, elle se mange les foies, la pauvre enfant.

La commère sortit. Radegonde exprima par un profond soupir la satisfaction d'être enfin seule.

— Dieu I que j'avais besoin de vous voir, dit-elle; j'ai tant de choses à vous dire; pouvez-vous me donner une heure?

— Tout le temps qu'il vous faudra, ma chère enfant. Vous l'avez deviné, ma visite est pour vous.

— Merci, dit-elle en tendant sa belle main ; j'ai bien souffert et d'un mal sans remède.

— Vous êtes ingrate, mon enfant, envers le ciel qui vient de vous délivrer.

— Aujourd'hui, peut-être, mais je parle du passé. Il est mal, dit-on, de médire des morts, mais juger n'est pas médire. Personne ne sait jusqu'où allait l'infamie de cet homme. En dépit des fautes qui auraient dû me désabuser, j'aime toujours Sosthène. J'ai doublement souffert des sottises qu'il commettait, et de l'en voir si cruellement puni par celui-là même qui avait si peu le droit de se montrer sé-

vère. Je vous fais cet aveu sans crainte, il n'y a aucune honte à confesser un sentiment vrai et qu'aucun principe d'intérêt ne guide. Je l'ai aimé, alors que ma situation ne pouvait laisser aucun doute sur ma sincérité. Aujourd'hui, on serait mal fondé à m'accuser d'ambition, mes sentiments à son égard ont été les mêmes dans la bonne et dans la mauvaise fortune.

Je ne suis plus l'enfant soumise du roman de ma jeunesse, j'ai souffert, et aujourd'hui je pèse ; la vîe ne m'a donné que des déboires, elle nie doit une compensation. J'ai aimé Sosthène modeste commerçant, c'est ce Sosthène-là que je veux épouser. Je veux lui voir dépouiller ses prétentions, comme on jette un habit mal fait. S'il lui convient d'oublier, et de reprendre le roman où il a été interrompu, j'y souscris de tout mon cœur.

» Voici, mon cher monsieur Melin, mes intentions formelles, je vous confie mes intérêts. J'oublierai tout pour peu qu'on prenne soin de ne me rien rappeler.

» Je rêve de ramener Sosthène dans notre pays. Mon père privé de son organe essentiel donnera sa démission, et, soyez-en convaincu, le titre dont il gouaille et l'argent qu'il méprise, sont deux arguments de nature à faire tomber toute résistance. Mais mon but atteint, Sosthène pour être digne de moi, qui ne suis ni aristocrate ni républicaine, devra prendre hautement le nom de son bienfaiteur, le seul que j'ambitionne.

— Ma chère enfant, le programme de votre existence est tel que je le souhaite, j'eusse été incapable d'exprimer ma pensée aussi clairement que vous venez de le faire, mais nous sommes parfaitement d'accord, il suffit maintenant de nous entendre sur les moyens d'atteindre cet heureux résultat.

» Sosthène est résolu à quitter Paris. 11 serait trop long de vous raconter les incidents qui l'y déterminent. Il vous suffira de savoir que son honorable père lui coûte cette semaine cinq cent mille francs. Mon voyage avait pour but d'acquitter cette somme. La découverte de cette dette a produit une rupture définitive entre le marquis et son fils adoptif. Sosthène demande à quitter Paris au plus tôt. Sylvain, son homme de confiance, reste pour opérer le déménagement, louer l'hôtel, vendre les écuries, les meubles, enfin faire une liquidation. Il faut profiter de son écœurement pour l'arracher à cette existence si peu faite pour lui.

— L'avez-vous revu, depuis quelque temps?

— Oui, après la mort de Laglaine, il est venu me voir.

— Eh bien! ma chère amie, j'emmène mon enfant, faites tous vos efiTorts pour ramener le vôtre, et quand les brebis seront au bercail, nous aviserons.

Une circonstance prévue vint encore hâter les préparatifs du départ. Le marquis se présenta un jour à la porte de l'hôtel, ivre et débraillé. Sosthène dut

se dispenser de sortir. Saint-Étienne passa une partie de la nuit couché en travers du trottoir.

Cet homme trouverait sans doute des industriels pour inventer une nouvelle forme d'exploitation ; le mieux était de lui échapper. Aussi, huit jours après, Sosthène se mettait-il en route pour BrémailleS; laissant à son tuteur et à Sylvain le soin de tout mettre en ordre.

Avant de le rejoindre, Melin-Changobert avait voulu laisser un souvenir aux misérables qui avaient exploité son pupille. Il rédigea un mémoire sur les faits relatif à raflfaire, reconstitua, avec un soin de policier, la part de chacun dans l'entreprise, sans oublier Martineau ni la baronne et son acolyte. Ayant obtenu une lettre de recommandation pour le préfet de police, il lui remit en main propre le dossier, attirant ainsi son attention sur ce nid de vipères.

Après le départ de son ami, Radegonde n'eut d'autre but que de le suivre; la vie de Paris n'avait été pour elle qu'un long supplice sans adoucissement. Aujourd'hui, il s'agissait simplement de trouver un prétexte honorable pour décider Gaudru à donner sa démission.

Radegonde suivait attentivement les débats de la Chambre. Son rôle de secrétaire autorisait cette curiosité. Un jour, dans une question religieuse, Radegonde obtint de son père de voter contre son groupe. A la suite de cet acte d'indépendance, il

fut violemment conspué et par ses électeurs et par ses collègues. Radegonde saisit l'occasion et obtint qu'il envoyât sa démission.

La jeune fille, ravie, n'apporta aucun retard à la réalisation de son projet; elle partait sans aucune idée de retour.

Deux mois environ après ces événements, nos Poitevins étaient tous rentrés dans leur ville.

Pour la première fois depuis la mort de ses parents, Sosthène jouissait réellement de sa situation de gentleman terrien. Il avait singulièrement mûri et pouvait faire des réflexions amères sur la valeur de ce monde qui lui tenait tant au cœur.

En faisant le bilan de sa vie pendant ces deux années, il.trouvait des complaisants et des envieux, mais pas un ami sur lequel il pût compter.

Sosthène connut par Changobert la résolution de Gaudru et le retour de la famille. Le notaire, après s'être assuré des intentions réelles des deux jeunes gens, joua le rôle de la Providence.

Un jour d*été, par la grande chaleur d'un aprèsmidi, Melin-Changobert amena Sosthène au Noyer- Fleuri. Radegonde vint à passer, le jeune homme la

suivit et, comme autrefois, Tatteignit sous le balcon de la poste. Émus tous les deux, ils restèrent longtemps sans parler. Sosthène, enfin, d'une voix sourde, dit à Radegonde :

— Voulez-vous oublier les mauvais jours et permettre à Sosthène, le garçon drapier, de demander la main de Radegonde Gaudru?

— J'y consens, répondit-elle, mais à certaines conditions que je me réserve de vous faire connaître. Soyez dans une demi-heure à Saint- Porchàir, devant Tautel de la Vierge, je recevrai votre serment et vous engagerai ma vie si vous acceptez mes exigences.

Les deux jeunes gens se serrèrent la main en signe d'accordailles.

Une demi-heure après, l'église était déserte, nos amoureux pouvaient causer en paix. Radegonde, la première, prit la parole.

— C'est ici, dit-elle, que nous avons échangé nos premiers serments, c'est ici que je veux les renouveler. Des événements, dont je ne saurais vous rendre responsables, nous ont séparés; la Providence s'est adoucie, le ciel nous est favorable, puisqu'il nous réunit de nouveau. Nos conditions sociales ne sont plus les mêmes ; je veux savoir de vous si la jeune fille d'aujourd'hui peut compter sur l'affection que vous aviez promise à la petite grainetière d'autrefois. Pas de surprises, vous me répondrez d'un seul mot : oui, ou non, Je sui§ dç celles qui

ne se reprennent pas après s'être données. Alors que nous paraissions le plus séparés, pas un acte de votre vie ne s'accomplissait sans que j'y prisse intérêt. J'ai beaucoup souffert, car je vous îii souvent blâmé. Je vous crois revenu de vos folies; mais, pour me garantir, je crois devoir vous imposer un programme; si vous y souscrivez, après le temps d'expérience nécessaire, vous viendrez me rappeler ma parole, et je serai à vous.

» Je suis bourgeoise, fille d'artisan, les tentatives pour me sortir de ma classe ne m'ont pas laissé de bien bons souvenirs. Vous-même n'avez guère à vous louer de votre anoblissement. Croyez-moi, mon ami, restons ce que nous sommes, notre dignité y gagnera et aussi notre bonheur.

» Vous allez vous mettre en instance pour obtenir d'échanger votre nom contre celui de votre père, le vrai, Pierre Rabazou, cela vous sera facile; celui de Saint-Étienne sera abandonné o^omme peu honorable. La grande fortune que vous tenez de vos parents adoptifs sera employée en grande partie en bonnes œuvres, c'est le meilleur usage que vous en puissiez faire. Vous allez fonder sur votre terre de Champereux, voisine de Brémailles, un orphelinat professionnel, vous laverez ainsi l'opprobre qui s'attache à cette maison. L'orphelinat sera placé sous l'invocation de votre mère; vous trouverez dans l'accomplissement de ce vœu un emploi suffisant de votre jeunesse et de votre intelligence.

LE MARQUIS DE SAINT-ÉTIENIf E 287

» Je me fais fort d'obtenir des miens le consentement à notre union. Mon père, en sa qualité de républicain, exigera peut-être que vous conserviez votre nom de Saint-Étienne, aussi gardez-le jusqu'à notre mariage. Je désire habiter Brémailles exclusivement, pour m'occuper avec vous de notre fondation. Ceci vous convient-il?

— Oui, répondit Sosthène, je souscris de toute mon âme.

Les joues de Radegonde s'étaient légèrement colorées, elle avait repris sa belle jeunesse. Il leur était facile de se croire à leur première entrevue.

Melin-Changobert, mis au courant du serment échangé, voulut battre le fer pendant qu'il était chaud. Il fit aussitôt les démarches nécessaires pour obtenir l'autorisation de fonder un orphelinat. Pendant ce temps, Sosthène employait son activité à faire reconstruire la maison, et bientôt le petit château de Champereux fut noyé dans des constructions nouvelles.

Au milieu de tous ces travaux, Radegonde trompait son impatience par des occupations multiples. Pendant le temps qu'elle lui avait tenu lieu de secrétaire, elle s'était emparé de l'esprit faible et vaniteux de son père. Aussi mit-elle à profit son influence pour le remettre en bons termes avec tous les braves gens du pays.

Ces idées reçurent une première application dans les rapports -avec le voisinage, à l'occasion d'un

différend avec les la Challerie. Radegonde se rendit elle-même au château, elle insista pour être reçue.

— Monsieur le baron, dit-elle, je viçns à vous avec une branche d'olivier à la main. J'ai aujourd'hui lautorité nécessaire pour faire tenir la parole donnée.

Le baron fut étonné de l'attitude ferme et sincère de la jeune fille, pourtant il crut devoir répondre :

— Mademoiselle, je n'ai rien sollicité de votre famille, mes relations avec monsieur votre père m'autorisent à me tenir sur la défensive.

— Je viens justement, dit-elle, pour vous faire quitter cette attitude. Rassurez-vous, monsieur le baron, je ne vous demanderai en échange ni la main de monsieur votre fils, ni une amitié gênante pour nous deux; si vous croyez devoir payer ma démarche d'un peu d'estime, j'en serai fière et heureuse. La principale cause de nos différends est la question politique : mon père a donné sa démission et vous laisse le champ libre.

Le baron eut un sourire d'incrédulité.

— L'autre motif de notre brouille tient à la division 'de nos biens ; veuillez vous-même choisir un expert et nous consentons à l'échange de toutes les pièces enclavées. Nous ne sommes pas du même monde, nos mœurs et nos habitudes sont opposées, nous tenons à nos usages comme vous tenez aux vôtres, aucun rapport d'intimité ne peut s'établir

entre nos deux maisons, il nous suffira d'éviter avec soin tous les actes hostiles. Nous sommes désormais fixés dans le pays : il est bien, il est juste que ceux qui sont à la tête par leur fortune et leur nom, soient d'accord pour sa prospérité. C'est, monsieur le baron, le seul but que nous ayons en vue.

M. de la Challerie était plus embarrassé de cet acte de courtoisie qu'il ne l'eût été d'une nouvelle preuve d'hostilité. Son esprit avait peine à prendre cette pente ; il balbutiait des formules de politesse en reconduisant la jeune fille, demandant comment il pouvait la remercier.

— En accomplissant simplement les termes du contrat que je viens de vous soumettre, réponditelle.

La mort de Laglaine et la démission de Gaudru avaient jeté un grand trouble dans ladministration républicaine du département. Les journaux et les aOkires laissées par le journaliste ne tardèrent pas à péricliter. Il y eut des pertes considérables et cette circonstance ne fit que confirmer le grainetier dans sa résolution.

Le marquis de Saint-Étienne continue son existence crapuleuse. Madame de Fougereuze l'a consigné ; à peine le reçoit-elle pendant quelques jours au commencement de chaque semestre, et quand il est sans pain elle le renvoie au ruisseau. Il écrit toujours à

290 l^ MARQUIS DE SAINT-ÉTIENNE

Sosthène pour avoir des secours, ses lettres sont renvoyées sans être ouvertes avec la mention :

Inconnu dans le département. »

Il ignore qu'aujourd'hui Sosthène s'appelle Rabazou.

II a cherché à renouer avec ses usuriers, mais n'ayant plus rien à en tirer, ceux-ci ne le reconnaissent pas. On le rencontre parfois la tête basse, ramassant des bouts de cigares pour bourrer sa pipe, et pourtant il a toujours six mille francs de rente,

La maison de la rue Saint-Roch, après la dénonciation de Melin-Changobert, a reçu la visite de la police. Madame de Saint-Pradier, malgré ses amis, a été condamnée à six mois de prison, et Martineau, dont on a trouvé des letlres, à un an. Les deux croupiers ont passé dans les mailles.

La maison Boisgauthier, Champereux et Courtin prospère, les salons de la comtesse sont très recherchés. Le comte est toujours à Londres dans son hôpital français, sa femme va le visiter de temps à autre, elle craint de le voir rentrer, il compromettrait l'entreprise.

Le temps d'épreuve s'accomplit doucement, les nombreuses occupations en atténuent la longueur. Radegonde voit souvent son fiancé chez leur ami Melin-Changobert. Gaudru n'est encore informé de rien. Elle a obtenu de Sosthène qu'il adoucît beaucoup le sort de la plupart de ses créanciers, ce détail

lui fait une situation exceptionnelle dans le départemeilt.

Melin-Changobert a été chargé de la demande.

— Je viens, dit-il à Gaudru, vous demander la main de Radegonde pour Sosthène Rabazou.

— Qui ça, Sosthène Rabazou?

— L'héritier de Pierre. Ne feignez pas d'ignorer.

— Comment, Rabazou. II n'est plus marquis? Je refuse. C'était son seul mérite d'avoir su se donner un nom dans un département où l'aristocratie est tout, je ne donnerai ma fille qu'à un noble, j'y mettrai le prix. Si j*ai professé autrefois d'autres sentiments, je suis revenu de mes erreurs.

Radegonde, prévenue et nullement étonnée, entra à ce moment.

— Mon père, dit-elle, je connais et j'approuve la demande de notre ami. C'est sur mon conseil et à ma prière formelle que Sosthène a repris le nom de son père adoptif. Il a l'argent, il est juste qu'il laisse sur le sac l'enseigne de la maison.

— Mais être marquis, ça ne l'empêchait pas d'être riche.

La fortune a décidé Gaudru a donner son consentement. Le mariage s'est fait le jour même où l'autorité a reçu l'orphelinat Rabazou.

Rrémailles est rouvert. Radegonde y reçoit avec sa simplicité ordinaire. On brigue l'honneur d'y être accueilli.

Gaudru a repris pour son compte le titre aban-

donné par son gendre, il met sur sa voiture et sur ses cartes une couronne de marquis.

— Je l'entretiens chaude, dit-il, pour mes petitsenfants.

Radegonde s'apprête à lui donner satisfaction.

Paris, juillet 1892.

Page 1