MOCQUARD
« Secrétaire de l'Empereur, chef de cabinet. »
Revenons maintenant à M. de Vérac.
Si la vieillesse est une couronne, elle traîne à sa suite de pénibles charges ; la longévité exceptionnelle de M. de Vérac lui imposa la douleur de voir tomber successivement autour de lui tous les amis de sa jeunesse : les ducs de Mouchy, de Duras, de Montmorency, de Caraman. En 1849, ^^ mort de madame Récamier était venue fermer à jamais ce salon où Tesprit avait longtemps tenu ses assises. A toutes ces pertes vinrent s'ajouter celles plus particulièrement pénibles du prince de Crôy-Solre, du duc de Laval et de la vicomtesse de Noailles.
Chaque année apportait son contingent d'épreuves; cependant Tesprit de M. de
Vérac restait aussi jeune que son cœur. Il s'intéressait à tout. L'inauguration des chemins de fer Tenthousiasmait et l'attristait à la fois : « Ah! disait-il ^ si je n'avais que quatre-vingts ans^ comme j'en jouirais! Jusqu'à cet âge je me suis assez bien débattu contre la vieillesse et ses misères; mais le temps a rendu la lutte trop inégale. Sans être tout à fait terrassé, je ressemble à ces boxeurs anglais qui, ne pouvant plus se tenir sur leurs jambes, se défendent encore. )i En 1857, après la mort de MAI. Briffaut et Hochet, xVI. de 'Vérac, alors âgé de quatrevingt-neuf ans, écrivait : « Je rencontrais chez eux les hommes de lettres et les personnages politiques les plus distingués des temps actuels; le reste de ma vie va s'écouler comme celle d'un vieux rat dans son trou. » En effet, depuis cette époque, sauf quelques rares visites au duc et à la duchesse de Noailles, Al. de Vérac ne sortit plus. Ayant survécu à ses contemporains, il était
devenu un patriarche vénéré. On le consultait sur un mariage, sur une affaire délicate : on s'appuyait de son autorité, on se vantait de son assentiment. 11 n'allait plus au Rœulx (i), comme il l'avait fait pendant tant d'années, mais la princesse Fernand de Crôy venait s'entretenir avec lui des années d'exil; et si parfois on tentait de se rajeunir aux souvenirs du passé, les vides creusés dans les rangs de l'amitié venaient faire sentir la main de Dieu et l'approche de l'heure dernière.
Le duc de Mortemart ne cessa de lui rendre les soins les plus affectueux : le 8 août i858, cinq jours avant la mort de M. de Vérac, son ami passa deux heures avec lui à s'entretenir du passé et à chercher les moyens d'arracher la France au mal qui en sapait les fondements. Le lendemain, M. de Vérac ne put quitter sa cham-
(i) Château de la famille de Crô}-, dans le Hainaut.
bre et passa les jours suivants dans son fauteuil. Parfois dans un demi -sommeil il rêvait de ses campagnes, de ses amis, des souverains auxquels il avait voué sa vie. Son gendre,, le marquis de Costa, averti du danger, accourut du fond de la Savoie : (( Mon ami, lui dit AI. de Vérac, vous me trouvez bien bas; les forces diminuent, les facultés s'éteignent, mais le cœur est toujours le même. »
Quelques heures après , dans la nuit du i3 août i858, cessait de battre ce cœur généreux qui n'avait jamais connu que le devoir.
A la nouvelle de la mort de son fidèle serviteur, M. le comte de Chambord daigna adresser lui-même Texpression de ses regrets à madame de Vérac.
« Frohsdorf, 16 septembre i838.
« Je ressens bien vivement, Madame la marquise, la perte cruelle que vous venez
de faire dans la personne de M. de Vérac^ et je ne veux pas différer un moment à vous dire toute la part que je prends à votre affliction profonde. Je conserve comme un témoignage écrit de la fidélité qui a étj l'àme de sa vie entière ^ sa réponse à ma lettre de félicitations sur les nobles paroles qu'il a prononcées dans une circonstance mémorable. Le souvenir de sa longue et honorable carrière , dignement couronnée par la mort la plus chrétienne^ sera pour vous et pour toute sa famille héritière de son inviolable dévouement^ une douce consolation dans une aussi grande douleur.
« Soyez ^ je vous prie, mon interprète auprès de vos filles et de tous les vôtres, et recevez la nouvelle assurance de mes sentiments bien sincères.
(( Henri. »