‹ Le marquis de Vérac et ses amis, 1768-1858Chapitre 14 sur 19 · DE M. DE VÉRAC · texte numérisé non relu

DE M. DE VÉRAC

Quelques mois après la révolution de Février^ AI. Briflfaut écrivait à Al. de Vérac :

« Pour le coup, je reprends toutes mes indignations. Al. de Lamartine est un fou pervers; le sens moral lui manque. Il fait une nouvelle jurisprudence et emploie tout ce qu'il a d'éloquence et d'habi - Icté pour changer les notions reçues. Il absout les Ney^ les La Bédoyère; il condamne Louis XVIII et le duc de Richelieu.

LE MARQUIS DE VERAC ET SES A M f S. 3j.-J

Ces derniers sont des monstres, les autres des victimes. Ah! quel indigne abus du talent! Désormais on pourra impunément trahir les devoirs les plus sacrés, bouleverser son pays, causer la mort de soixante mille hommes; et plus ces crimes seront énormes, plus ils rendront inviolables les criminels. M. de Lamartine veut de la clémence à tout prix; et parce que Louis XVIU a laissé agir les lois et puni la révolte, la félonie, la trahison, c'est un Roi sans entrailles; il a mérité que la royauté sortît de sa famille, il est au ban des nations. Sans doute, un acte magnanime aurait ajouté à sa gloire; mais, si la clémence est une vertu, la justice est un devoir. Le sang de tant de Français morts sur les champs de bataille criait vengeance et faisait taire toutes les voix. Louis XVIII pouvait-il résistera ces accents accusateurs? N'était -il pas entraîné par le mouvement national? Serat-il donc désormais d'obligation d'accorder

le brevet d'impunité à quiconque voudra déchirer le sein de la patrie? Voilà le champ ouvert à tous les crimes. Adieu les sociétés, adieu la civilisation, M. de Lamartine représente le Code de la barbarie. Encore la barbarie avait-elle des punitions, et même les punitions étaient proportionnées aux délits; dent pour dent, œil pour œil.

(( O pauvre France ! que tu es à plaindre ! Des insensés ou des scélérats, voilà tes oracles. J'ai le cœur oppressé de cette infâme lecture. Quand donc le bon Dieu dira-t-il : Fiat lux?

« Mille et mille hommages.

« Briffaut. »

L'impression de M. de Vérac était identique : « Qu'ils sont coupables, écrivait-il en juin 1848, ceux qui ont préparé Thorrible crise à laquelle nous venons d'échapper ! iM. de Lamartine, M. Ledru-Rollin ; voilà les misérables qui, par leurs écrits, leurs

ET SES AMIS. D^g

banquets et leurs circulaires, avaient rendu cette crise inévitable. Les Cartouche et les Mandrin n'ont fait dans la société du mal qu'à quelques-uns, tandis qu'eux en ont fait à la population, à des générations entières. 11 y a plus de poison dans la plume de M. de Lamartine que dans les flèches des sauvages; aussi son éloquence, son génie comme écrivain ne m'empêchent pas de le regarder comme un monstre; et si Ton a une philosophie tant soit peu éclairée, il est impossible, en réfléchissant, de ne pas le qualifier ainsi. »

A Lamartine succédait Cavaignac, puis Louis-Napoléon. Attristé de voir toujours son pays se jeter dans de nouvelles aventures, M. de Vérac regrettait de sentir les années s'accumuler sur sa tète sans assister au triomphe de la cause si chère à son cœur. Il était devenu peu confiant dans l'avenir, et disait : « Le peuple croit tout; il n'y a que deux choses qu'on ne peut lui

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faire croire qu'avec une extrême difficulté : la vérité, et ce qui est sou intérêt. Pour moi qui ai été bien tourmenté, bien fatigué par ma propre sensibilité, je m'aperçois qu"il faut vivre au jour le jour, oublier beaucoup, enfin éponger la vie à mesure qu'elle s'écoule. Je ne pourrai cependant jamais, « comme le clergé de France, « prendre l'Elysée pour le paradis ( i ). »

Laissant de côté la politique, allons faire une incursion dans le domaine de l'amitié, et ramassons quelques fleurs de rhétorique échappées à une destruction aussi volontaire que regrettable (2).

« Ah! Monsieur le marquis, que je suis triste de vos tristesses! Que je gémis avec vous, mais loin de vous, des malheurs qui vous arrivent!... Nous descendons des belles régions de la vie pour arriver à ce

(i) Paroles de M. Villemain.

(2) Comme nous l'avons dit, M. de Verac a détruit, sur la fin de sa vie, la plupart de ses papiers.

chemin creux où Ton ne trouve plus que des ornières et des tombes. Adieu les douces illusions ! nous voilà en présence du monstre qui nous guette pour nous dévorer^ après avoir détruit d'un coup de sa baguette infernale les riantes perspectives qui nous faisaient aimer la vie. 11 ne nous reste plus qu'une oasis dans le désert que nous parcourons; c'est l'amitié, dernier refuge des âmes nobles. 11 vient un temps où elle tient lieu de tout -, vous avez fait tout ce qu'il fallait pour posséder un lit dans cet hospice céleste où il vous est donné plus qu'à d'autres de respirer en attendant mieux. Que je vous désire de consolation dans votre asile! Je ne vous en dis pas plus. 'Votre cœur, qui sait tout comprendre^ devine le mien. »

La lettre que l'on vient de lire est de M. Briffaut, qui, comme nous allons le voir, excellait dans l'art d'écrire les petits billets.

ce Est-ce que M. le marquis de Vérac est malade? Non, il me Taurait fait dire. Est-ce qu'il m'oublie? Non, il n'oublie pas ceux qui Taiment. Pourquoi donc n'ai-je pas de ses nouvelles? Je veux du moins lui donner des miennes. Le bulletin d'aujourd'hui est assez mauvais, mais celui de demain sera excellent, si M. de Vérac le veut... La joie, c'est la santé; c'est encore mieux. In maniis tuas commendo lœtitiam nieani... »

En voici un autre : « Ce n'est pas la peine d'être fluet si l'on n'est pas audacieux; n'estil pas vrai, Monsieur le marquis? Je suis l'un; serai-je trop l'autre en vous priant de venir lundi partager mon brouet noir avec ce Juif errant qu'on nomme Ampère? »

Puisque nous avons nommé Ampère, reproduisons ici la lettre qu'il écrivit à M. de Vérac pour le remercier de lui avoir fait présent d'un dessin représentant madame Récamier, d'après le célèbre tableau de Gérard ; ce dessin, donné par madame Récamier au

duc de Laval, avait été légué par celui-ci à M. de Vérac.

« Cher,, bien cher Monsieur de Vérac, je suis si touché de votre bonté, si troublé de la nouvelle que vous m'avez donnée, si accablé par mon incurable chagrin, que je crains de n'avoir pas trouvé ce que j'aurais voulu pour vous dire tout ce que j^éprouve de tendre vénération et de reconnaissance attendrie pour votre touchant et adorable bienfait. Je griffonne à la hâte l'expression bien imparfaite de ce qui est dans mon cœur. Grâce à vous, je retrouverai en mourant l'image de celle que je pleure toujours. Ah! Monsieur, que je vous serai toujours tendrement dévoué! »

Une telle lettre donnerait l'idée d'une personne mélancolique. M. Ampère était au contraire d'une gaieté, d'une égalité d'humeur incomparables. Au Tremblay, il se roulait sur une meule de foin en lisant du chinois^ ou faisait la partie de billard

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d'un collégien. Comme quelques seigneurs en 89, M. Ampère était enthousiaste des idées nouvelles^ de république et de liberté. Un jour que M. de Vérac cherchait à le faire revenir de ses illusions : « Oui, s'écria-t-il, la République, je Taime; et ce n'est pas qu'elle m'enrichisse; je vais vendre mon dernier couvert. » Et ce disant, il tire de sa poche un journal contenant un couvert d'argent.

Voici une autre lettre d'Ampère écrite au retour d'un petit séjour au Tremblay :

« Comment vous exprimer. Monsieur, les sentiments de reconnaissance respectueuse et affectueuse tout ensemble que j'ai emportés du Tremblay? Tout le monde y a été pour moi d'une bonté si parfaite et si gracieuse que je ne trouve pas de termes pour les rendre. Je vous ai trouvé toujours le même. Oui, quoi que vous en disiez, la jeunesse n'est pas dans les jambes, elle est dans l'esprit, dans le cœur, dans le caractère, et tout cela, chez vous, n'a pas pris un

jour depuis mon dernier voyage au Tremblay. Songez combien vous êtes plus heureux que votre prédécesseur Y Éminence grise ( I ) . Vous avez été, dès votre première jeunesse, mêlé honorablement à des événements qui tiendront peut-être plus de place dans rhistoire que les menées politiques de Richelieu. Vous ne pouvez regretter de ne pas être Capucin, en voyant auprès de vous Taimable compagne de votre vie )^

M. Ampère était très distrait et aurait été bien digne d'être le héros de l'histoire suivante racontée à M. de Vérac par M. Roger (2).

M. Parceval de Grand-Maison, homme de lettres, et de tous les hommes le plus distrait, prié un jour à dîner chez le ministre de rintérieur, s'aperçut au miUeu du repas qu'il avait oublié son nom; il fait d'inutiles efforts pour se le rappeler : son

(i) Le Pcre Joseph Leclerc du Tremblay. (2) Membre de l'Académie française.

trouble devient extrême : à peine est-on sorti de table qu'il court dans le jardin pour reprendre ses sens, pour tâcher enfin de retrouver dans sa mémoire comment il s'appelle. M. Roger lui crie par la fenêtre : (( Est-ce que vous êtes indisposé ? Pourquoi marchez-vous donc si vite, monsieur Parce val de Grand-Maison? — Ah! monsieur Roger, que je vous ai d'obligation! que vous me rendez heureux! Oui, c'est bien Parceval de Grand-Maison; je n'oublierai jamais le service que vous venez de me rendre. » Etj plein de joie, il revient retrouver la compagnie.

M. Berryer était aussi un habitué du salon de M. de Vérac, qui par testament lui laissa un souvenir; l'orateur le conserva comme « le monument d'une amitié qui avait honoré sa vie et était restée pour lui le sujet de fidèles regrets ( i ) ».

(i) Lettre de M. Berryer à madame la marquise de Vérac.

En i855j à l'occasion de sa réception à l'Académie, M. Berryer avait écrit à Al. de

Vérac : u Pour vous mettre au courant

de cette petite affaire de la visite académique, je joins ici la copie des lettres qui ont été écrites en cette occasion. » Nous ne résistons pas au plaisir de publier ces morceaux exquis, qui font aussi bien honneur au caractère de M. Berryer qu à l'esprit de M. Mocquard.

A AI. Villemain, secrétaire perpétuel de l'Académie française.

(( Paris, jeudi soir, 22 février.

Monsieur le secrétaire perpétuel

ET honorable ami,

(( Il vous souvient sans doute que 1j 2 décembre 1 85 1 , dans la réunion des membres de l'Assemblée législative forcés de se réfugier à la mairie du X' arrondissement (i), j'ai provoqué et fait prononcer la

( I ) Alors rue de Grenelle, en face de la rue des Saints-Pères.

déchéance du Président de la République et sa mise en accusation. Rien de ce qui a suivi n'a modifié à mes yeux le caractère des événements de cette journée; je ne pourrais me soumettre à faire un acte de déférence envers leur auteur. Voici la copie d'une lettre que je viens de faire remettre aux Tuileries à M. Mocquard^ secrétaire du Cabinet.

<( Paris, 22 février i855.

« Je fais appel aux souvenirs de mon ancien confrère, M. Mocquard, pour réclamer de lui un bon office. Je viens d'être reçu à l'Académie française. Il est d'usage à peu près constant que chaque nouvel académicien aille présenter aux Tuileries son discours de réception. La situation particulière qui m'a été faite en décembre i85i rend cette présentation impossible de ma part. Je crois avoir acquis il y a quinze ans le droit de m'abstenir aujourd'hui d'une formalité dont l'accomplissement ne serait

ET SES AMIS. :>og

peut-être pas pénible pour moi seul (i). M. Mocquard sait bien que par principe comme par caractère j'ai autant de répugnance pour le bruit inutile et les vaines manifestations que pour un manque d'égards personnels ; je le prie de vouloir bien, sans retard j faire connaître la détermination qu'un sentiment honorable m'impose.

(( Je prie Monsieur Mocquard de recevoir les compliments de ma vieille confraternité.

« BerryeRj

« Avocat, ancien membre de l'Assemblée législative. »

« J'ai cru, mon cher confrère, qu'il était de mon devoir de ne pas différer de vous donner cette communication.

« Veuillez recevoir mes bien sincères et très affectueux compliments.

(( Berryer,

« Membre de l'Académie française. >»

(i) M. Berryer avait été le défenseur du prince Louis-Napoléon.

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Voici la réponse de M. Mocquard :

Cabinet de l'Empereur.

a Palais des Tuileries, 25 février i853.

« L'ancien confrère de M. Berryer s'est empressé de répondre à son appela la réponse suivante en est la preuve.

« L'Empereur regrette que dans M. Berryer les inspirations de l'homme politique l'aient emporté sur les devoirs de Tacadémicien. Sa présence aux Tuileries n'aurait pas causé l'embarras qu'il semble redouter. De la hauteur où elle est placée,, Sa Majesté n'aurait vu dans l'élu de l'Académie que l'orateur et l'écrivain/ dans l'adversaire d'aujourd'hui que le défenseur d'autrefois. M. Berryer est parfaitement libre d'obéir ou à ce que l'usage lui prescrit ou à ce que ses répugnances lui conseillent.

« L'ancien confrère est heureux d'avoir pu rendre en cette circonstance à M. Ber-

ET SES AMIS. .-)bl

ryer ce qu'il appelle ^ ce qu'il croit un bon office, et il le prie de recevoir ses compliments sincères de vieille et cordiale confraternité.

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