HOLLANDE
Armand -Maximilieii -François -Joseph- Olivier de Saint-Georges de Vérac naquit à Paris, le i"août 1768; il était le troisième enfant et le second fils de Charles- Olivier, marquis de Vérac, lieutenant général gouverneur du Poitou, et de Sabine de Crôy- Havré (i). Son père avait, suivant les
(i) Sabine de Crùy était sœur du duc d'Havre, de la comtesse de Rougé et de la duchesse de Tourzel, gouvernante des enfants de Louis XVI.
LE MARQUIS DE VP:raC
traditions de sa famille,, embrassé la carrière des armes; entré à quatorze ans dans les mousquetaires^ il faisait la campagne de 1761, en qualité d'aide de camp du duc d'Havre, son beau-père^ lorsqu'à la bataille de Fillinghausen il fut grièvement blessé par le boulet qui venait d'emporter le duc d'Havre et le marquis de Rougé. Transporté à l'ambulance, le marquis de Vérac lut, tracé à la craie sur le volet de la chambre où on l'avait déposé : Marquis de Vérac, blessé à mort ; l'arrêt ne l'émut pas, et sa robuste constitution défiant les sinistres prévisions de la science, il ne tarda pas à guérir. Cette blessure ayant endommagé les nerfs du bras, il ne put dès lors ouvrir les doigts de la main droite et dut renoncer à une carrière militaire active. Nommé colonel du régiment des grenadiers de France en 1767, mestre du régiment Royal-dragon en 1772, il fut peu après envoyé comme ministre plénipoten-
tiaire à Cassel( i) et en 1774 à Copenhague. La marquise de Vérac étant morte dans cette ville^ après avoir donné le jour à un troisième fils, le père d'Olivier rentra en France.
A cette époque, une carrière était assignée à chaque enfant^ non en raison de ses goûts et de ses aptitudes^ mais d'après le rang qu'il occupait dans la famille; César, Taîné des fils du marquis, devait succéder à son père dans la lieutenance générale du Poitou, Olivier était destiné aux dignités ecclésiastiques, Gabriel devait être chevalier de Malte. Or, un jour que le marquis de Vérac se trouvait au Tremblay, chez mademoiselle d'Angennes, sa cousine (2), ses enfants vinrent, selon la
(i) Les princes de Hesse restèrent en rapport avec le marquis de Vérac; leur correspondance, gardée aux archives du Tremblay, prouve à quel point l'ancien ministre avait été apprécié à Cassel.
(2) Le marquis d'Angennes et le père du marquis de Vérac avaient épousé les deux sœurs, mesdemoiselles de Riencourt.
coutume, lui rendre leurs devoirs à Theure où il se faisait coiffer. M. de Vérac, après avoir embrassé Olivier, saisit une paire de ciseaux et voulut lui couper les cheveux, disant : « Tu seras abbé, viens que je fasse ta tonsure. » Et Tenfant, révolté, de s'enfuir en criant jusque chez mademoiselle d'Angennes : « Papa veut me faire abbé; ma bonne tante, défendez-moi. » Mademoiselle d'Angennes molesta le marquis, lui déclarant qu'elle ne souffrirait pas qu'on violentât Olivier, qu'elle le prenait sous sa protection et qu'elle se chargeait d'assurer son avenir.
M. de Vérac, absorbé par les affaires et la vie du monde, où son esprit et le charme de ses manières le faisaient rechercher, ne pouvait s'occuper de ses enfants; il les mit donc de bonne heure au collège d'Harcourt. Ce fut dans cet établissement qu'Olivier de Vérac se lia avec des camarades qui restèrent ses fidèles amis : les ducs de
Laval, de Richelieu, de Mouchy, de Duras et de La Trémoïlle. Le jeune La Rochefoucauld, depuis duc de Doudeauville, se trouvait aussi au collège d'Harcourt. Ses parents l'ayant envoyé chercher un jour où il était en retenue, le proviseur refusait de le laisser sortir. — « Mais, monsieur, repartit renvoyé^ c'est pour le mariage de M. le vicomte. — Alors, c'est différent », répondit le proviseur. L'élève de quatorze ans sortit ainsi du collège pour n'y plus revenir. Telles étaient les mœurs du temps, et le prince de Poix, marié à quinze ans, à mademoiselle de Beauvau, âgée de dix-sept ans, dit naïvement dans ses souvenirs : « Ce mariage fit beaucoup de tort à mon éducation, qui n'était nullement achevée. » Le marquis de Vérac, se conformant à cet usage,, mariait sa fille à treize ans, la remettait au couvent le soir même de son mariage, et emmenait à Saint-Pétersbourg, où il venait d'être nommé ambas-
sadeur, son gendre^ le marquis de la Coste
Pour faire son entrée^ le nouvel ambassadeur avait amené un carrosse vraiment royal : quatre génies en argent soutenaient la caisse à huit glaces^ les coussins et la garniture intérieure étaient en velours bleu tissé d'argent. L'Impératrice entendit parler de cette merveille et fit demander à M. de Vérac de vouloir bien la lui céder^ promettant d'envoyer pour la cérémonie les voitures de la cour. L'ambassadeur répondit que son carrosse serait aux ordres de Sa Majesté après son entrée. Naturellement^ l'affaire en resta là et la voiture ne servit qu'une fois. C'est ainsi que le marquis de Vérac mangeait une terre par ambassade.
Douée de la plus imposante physionomie, Catherine II se plaisait, dit-on, à intimider ceux qui la voyaient pour la première fois; voulut-elle en cette circonstance défier
rambassadeur dont la morgue venait de la froisser? Toujours est-il que^ malgré sa prodigieuse mémoire et son habitude des cours, le miarquis de Vérac, qui n'avait pas voulu écrire son discours, eut un instant d'hésitation sous le regard hautain de l'Impératrice; ayant commencé par ces mots : « Madame, le Roi mon maître », il répéta une deuxième fois les mêmes paroles. Aussitôt, satisfaite de l'impression produite, l'Impératrice ajouta gracieusement : « Est le meilleur de mes amis, monsieur l'ambassadeur. »
Ce fut pendant son séjour en Russie que le marquis de Vérac retira ses fils du collège d'Harcourt pour les confier à un précepteur, remarquablement instruit, il est vrai, mais malheureusement sans moralité et imbu des idées voltairiennes. L'affaiblissement de la foi de ses élèves fut la conséquence des principes du maître; et si la rectitude du jugement d'Olivier lui fit bientôt décou-
vrir les travers de son mentor,, il n'eut pas Taudace d'en secouer le joug.
La distinction du jeune Vérac, sa nature franche et ouverte^ son affabilité, son instruction, ses idées empreintes d'une certaine originalité contribuaient à produire sur ceux qui le rencontraient cette sorte de séduction qui se traduit par Tintérét et engendre l'attachement. Les nombreuses relations de sa famille ne tardèrent pas à avoir une heureuse influence sur lui, et d'instructifs voyages achevèrent de meubler son esprit.
En 1785, le marquis de Vérac étant ambassadeur à la Haye, Olivier en profita pour visiter plusieurs villes de la Hollande. Chaque soir notre jeune voyageur écrivait ses impressions; en parcourant les quelques fragments qui suivent on comprendra combien cette nature était élevée et précoce (i).
(1) Le marquis de Vcrac avait alors dix-sept ans.
Voici tout d'abord les lignes qui servent de préface à son journal :
oc Six chevaux, cela est bien inutile, disait tout à l'heure M Cail***; doit-on voyager avec six chevaux pour s^instruire?
— Monsieur, il est vrai que mon père me les prête demain; mais cela ne durera pas longtemps; à quatre pas d'ici nous quittons notre équipage, nous entrons dans une barque publique, adieu la vanité et sauve la bourse! — A la bonne heure, car les Romains... — Bonsoir, Monsieur Cail*** !
— Quels sont les livres que vous emportez? voulez-vous Historia philosophica Batavorum? — Trop de bonté, je vous remercie.
— Le commerce et la navigation des anciens, par Pierre-Daniel Huet? — Non plus. — Je le vois bien, vous allez voyager comme un portemanteau... — Bonne nuit, monsieur Gair*'. » Je crois qu'il a dit la vérité...
« Midi sonnait à notre arrivée à Leyde; à peine descendus de voiture, nous avons été
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voir le professeur Luzac, auteur de la gazette la plus répandue en Europe [Gaiette de Leyde). Il nous a reçus avec Thonnêteté libre et franche d'un républicain, sans trop d'affectation, sans trop de prévenance. Un Français aurait vingt fois pareouru sa maison, nous aurait offert de déjeuner, de coucher chez lui, aurait pris son chapeau, sa canne, comme pour sortir avec nous, mais dans le fond de l'àme aurait enragé. Ici, aprèsnous avoir donné des sièges, après avoir causé de notre voyage, M. de Luzac nous a dit qu'il se ferait un plaisir de nous accompagner, mais que ses nombreuses occupations l'en empêchaient ; il nous a offert de dîner chez lui et de nous donner quelqu'un pour nous servir de guide.
Voyagez en Hollande avec des lettres de recommandation, vous trouverez des hommes contents de pouvoir être utiles à leurs semblables et les recevant avec plaisir; en France, on dirait que vous
retrouvez un ami de vingt ans qui gémissait sur votre absence...
(c J'avais été étonné en parcourant la ville de trouver très peu de monde dans les rues; elles m'avaient paru désertes; revenu de mes courses^ j'en témoignai ma surprise. On me dit qu'on célébrait l'anniversaire de la levée du siège de Leyde. Tous les prédicateurs sont obligés de faire un discours sur le sujet. Le peuple, me dit M. de Luzac, se porte en foule dans les temples-, il y entend avec enthousiasme le récit des efforts que les braves habitants de Leyde firent pour ne pas tomber sous le joug du despotisme espagnol en 1574. Les ministres patriotes profitent du sujet qu'ils ont à traiter pour faire sentir l'avantage de la liberté, combien toute espèce d'esclavage est odieux. Les ministres attachés au Stathouder relèvent les exploits de Guillaume l"j du comte Louis de Nassau, s'efforcent de prouver que c'est à lui seul
que l'on doit la conservation de la ville; chacun prêche pour son saint. Le peuple^ suivant le parti auquel il appartient, court entendre le prédicateur dont il partage Topinion. Ils reviennent tous plus attachés à leur système et flattés de l'idée qu'ils sont quelque chose dans l'État.
« Pour aller de Leyde à Harlem, nous avons fait retenir des places dans la barque qui part pour cette ville à onze heures du soir. Nous sommes montés dans notre bâtiment; à un cri de notre pilote les chevaux sont partis et nous avons vogué sur la plaine liquide. L'endroit où se mettent les passagers dans les barques publiques est sous le pont et est extrêmement bas; il était rempU de monde; cependant^ peu à peu et dans Tobscuritéj nous avons gagné chacun une petite place. Il y avait plus d'un quart d'heure que nous étions en route^ personne n'avait encore parlé, — le Hollandais est silencieux, — lorsque l'homme qui était à
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ma droite commença à battre son briquet et à vouloir allumer sa pipe; un moment après, celui qui était à ma gauche en fit autant; alors Tépidémie devint générale. Un de nos conducteurs, pour satisfaire la compagnie, apporta une chandelle, et dans l'instant toutes les pipes furent braquées contre la mèche brûlante; j'examinai alors à mon aise la figure de mes voisins que je n avais pu apercevoir qu^à la lueur des étincelles du briquet. Ils gardaient le sang -froid le plus profond; et leurs pipes étant en action, ils m'envoyaient par le nez des bouffées de tabac et ne daignaient pas seulement me regarder. Le nuage était énorme, toutes les pipes y contribuant. N'y pouvant plus tenir, suffoqué, empesté par l'odeur et la fumée, je montai sur le tillac, où je respirai du moins à mon aise.
« Il faisait un temps superbe; le ciel était parsemé d'étoiles; la lune répandait un jour doux et agréable sur tout ce qui nous
environnait, l'air était vif, sans être froid. J'allai m'asseoir sur le bout du bateau, près du pilote, que j'abordai civilement. Il prononça quelques mots d'un air fâché, et me fit entendre que je gênais la manœuvre. Enfin je trouvai à Tautre bout du pont une place où Ton me supporta avec bonté : j'y restai. Le canal sur lequel nous étions est très large , je crois même que l'on suit quelque temps la branche du Rhin qui passe à Leyde. Le silence de la nuit n'était interrompu que par le sillage de noire bateau, et par le cri que jetait notre pilote, quand un yacht passait près du nôtre, pour l'avertir du côté qu'il devait prendre. Il n'y avait pas un quart d'heure que j'étais assis, j'avais oublié toutes mes infortunes, les pipes, le pilote, le goufre enfumé d'où je sortais; je jouissais de la beauté de tout ce qui m'environnait- plongé dans mes idées, j'oubliais où j'allais, où j'étais; je me transportais partout où mon imagination m'entraînait;
rien ne porte aux réflexions mélancoliques, rien ne parle à l'ârne,, rien ne l'élève comme le calme de la nuit! La nature repose si majestueusement! L'ordre admirable que rÊtre éternel a mis dans l'univers est si imposant! Que l'homme alors est anéanti! Comme il paraît dans toute sa faiblesse ! que rimmensité qui le sépare de Dieu lui fait sentir son néant ! Quel est celui qui, se trouvant dans la campagne, par une belle nuit d'été, au milieu de ce calme majestueux, n'a pas senti ses yeux se gonfler de larmes? L'orgueil, Tambition, tous les sentiments factices et dépravés disparaissent dans ces moments; les nobles aspirations que Dieu a gravées dans notre âme résistent seules à une pareille épreuve; qu'un père, qu'une mère sont sacrés, lorsqu'alors on consulte son cœur! Pour moi, je ne pensai qu'à toi, ô ma chère X***; appuyé sur un des bords du bateau les yeux en larmes, je me transportais auprès de toi, j'ambition-
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nais un de tes regards. Le temps, qui se traîne pour les autres, avait alors pour moi des ailes, et je croyais à peine m'étre assis, lorsque j'entendis le matelot prononcer le nom de Harlem Staat. J'aperçus quelques lumières dans le lointain, je compris que nous étions près d'arriver; nous passâmes bientôt plusieurs maisons, ensuite dessous un pont. La barque s'arrêta ; nous étions à Harlem...
« Après avoir fait plusieurs courses dans ville, j'allai voir la cathédrale. Le ministre qui me conduisait me parla avec admiration d'une personne appelée M. l'abbé Vaugler, qui était passé à Harlem quelques jours avant moi et avait exécuté sur les orgues de l'église l'histoire de la mort du prince d'Orange qui périt en passant le Mord dek. On distinguait, suivant le récit de mon guide, très nettement le bruit de la mer, le sifflement du vent dans les cordages, les cris des matelots; on suivait sur les
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vagues en courroux le vaisseau qui portait le malheureux prince. Enfin la tempête augmentait^ les coups de tonnerre devenaient épouvantables, les vents soufflaient avec plus de violence, des cris affreux se faisaient entendre : le vaisseau était englouti. J'ajoutai difficilement foi aux discours de mon guide. Comment peut-on raconter une histoire sur un instrument (i)?...
« La saison où je passe à Harlem est trop avancée pour admirer les jardins qui Tenvironnent. Je les connais déjà, j'ai fait un voyage exprès pour les voir dans leur beauté i malgré leur réputation, il ne faut pas s'attendre à trouver des parcs bien décorés, de grands effets, des sites variés,
(i) Q.uelques jours plus tard, M. de Vérac rencontra à Amsterdam l'abbé Vaugler, et voici comment M. de Vérac s'exprime à son sujet : « Je l'ai entendu exécuter sur le fortepiano des choses d'une difficulté incroyable; il rendit assez bien sur cet instrument pour qu"on pût suivre ce qu'il avait annoncé : le combat de don Quichotte avec un lion, la peur de Sancho Pança, la fuite de son âne, le triomphe de don Quichotte, etc. Peut-être que imagination de ses auditeurs contribuait à ses succès; mais il m'a bien étonné. »
mais de jolies maisons bien propres, bien arrangées, bien situées, des abords cliarmants, des jardins bien soignés, cultivés avec un soin dont rien n'approche. Il n'y a pas un arbrisseau, pas une touffe de fleurs, pas un grain de sable placé sans intention. Les fleurs qu'on y cultive avec le plus de soin sont les jacinthes et les tulipes, encore cette dernière espèce est-elle bien tombée. Elles sont divisées par plates-bandes placées très près les unes des autres. Je les ai vues en fleur, tous les environs en sont embaumés. Les jacinthes sont si belles, si touffues, placées si près les unes des autres, qu'on ne voit point la terre qui les porte. C'est un parterre varié de mille couleurs différentes; quand on les examine de près, on est étonné de la beauté de leurs tiges; chaque bouton est aussi gros qu'un œillet. Ceux que les jardiniers estiment le plus sont les conquettes : on nomme ainsi celles qu'on découvre chaque année. On parvient à
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varier Tespèce par le mélange et la composition du sable et en se les procurant par graine; car les caïeux ne font que multiplier Toignon dont ils sortent. Nous sommes entrés dans cinq ou six jardins différents : ils offrent tous le même aspect. La culture de ces fleurs faisait autrefois une des principales branches du commerce de la ville de Harlem, on parle d'oignons de tulipe vendus quarante, cent, mille florins. Une fille apportait à son mari le quart de tel oignon et était un très bon parti. Encore à présent on en envoie dans tous les pays de l'Europe. Les beaux oignons sont baptisés. Les étrangers qui viennent admirer les jardins dans la belle saison font très grand plaisir aux cultivateurs, qui ne manquent pas de donner le nom des voyageurs aux conquettes qu'ils ont faites l'année où ceuxci viennent les voir. On nous fît aussi cet honneur. Je fus, comme les autres, inscrit sur le fameux catalogue, et mon nom ira à
la postérité par un oignon de jacinthe. Celui qui prit le nom de mon père fut vendu huit cents florins; celui de madame de La Coste ^i), mille cinq cents florins; le mien, trois ou quatre cents florins; partout où nous allions, on nous donnait des faisceaux de fleurs dont le moindre aurait fait l'admiration de tous les fleuristes de Paris.
« Harlem n"est qu'à trois lieues d'Amsterdam ; notre projet avait été de nous rendre à cette ville par eau. Le canal qui y conduit est superbe, mais l'on est obligé de changer de barque; et comme nous avons quelques effets, nous avons préféré louer une voiture à six places qu'on appelle plaisir jvagen. Ces espèces de carrioles sont, dit-on, de l'invention du docteur Boerhaave qui, calculant que les Hollandais étaient un peu apathiques et ne faisaient aucun exercice, imagina de les secouer vivement et de leur
(i) Sœur d'Olivier de Vérac.
faire faire leur digestion en inventant une voiture bien rude^ bien secouante, dont ils seraient forcés de se servir. Pour les étrangers dont la digestion est facile, c'est un supplice ; car malgré la beauté des chemins,, qui, en Hollande^ sont presque tous pavés en brique, on y est horriblement tourmenté par les cahots et les secousses continuelles qu'on y éprouve. »
Olivier de Vérac employa les trois journées qu'il passa à Amsterdam à visiter le port, l'amirauté, les magasins de la Compagnie des Indes et tous les étabhssements hospitaliers ou pénitenciers de la ville. Ne voulant pas nous perdre dans des détails aujourd'hui sans intérêt, nous nous bornerons à quelques emprunts faits à son journal.
« A l'arsenal de l'amirauté, deux ou trois salles pleines de haches, de fusils, de sabres, de piques, de demi-piques, de caronades, de carcasses, de coutelas, de faux, d'instru-
ments, de machines servant à Tattaque ou à la défense ont occupé mes regards pendant longtemps. J'ai admiré combien Thomme est industrieux pour donner la mort à ses confrères, combien de temps il a fallu et de peine on s'est donnée pour porter le talent au point où il est à présent.
(( De Tarsenalj nous nous rendons à la Compagnie des Indes. On nous a d'abord fait entrer dans une grande salle pleine de porcelaines : il y avait assez de tasses pour donner à déjeuner aux sept provinces et assez de magots et de vases pour couvrir toutes les cheminées de la république. Cette partie du commerce est bien tombée, et l'on préfère actuellement, même en Hollande, nos belles porcelaines de Sèvres dont les peintures sont de jolis tableaux, dont les formes sont agréables, à celles du Japon qui n'ont d'autre mérite que de venir de loin et d'otfrir des dessins et des formes bizarres.
(( Nous montâmes après dans le magasin
au poivre; il y en avait des montagnes; puis on nous ouvrit une porte de fer, et nous aperçûmes un long corridor. Des deux côtés étaient plusieurs chambres pleines de muscades et de girofles, c'était le trésor de la Compagnie. Les directeurs seuls en ayant la clef, nous ne pûmes pénétrer dans le sanctuaire de l'épicerie. La Compagnie, pour se procurer des soldats, prend tous les moyens. Elle va jusqu'à faire enlever des étrangers, des hommes égarés la nuit dans les rues d'Amsterdam; on les transporte sur un vaisseau en rade que l'on voit du port. On n'en laisse approcher aucune chaloupe, les infortunés ne peuvent donner de leurs nouvelles ni à leurs parents, ni à leurs amis; morts pour leur famille, ils partent pour les Indes, où le traitement barbare qu'ils éprouvent ne tarde pas à leur enlever une vie à laquelle ils ne sont plus attachés. Ce qu'il y a d'incroyable, c'est que le gouvernement tolère cet épouvantable abus.
La grandeur de la Compagnie, les fonds qu'elle répand dans la république l'emportent dans la balance de la justice hollandaise sur les larmes et les maux des malheureux dont la misère est la première cause de cet éclatj de cette grandeur qu"on déteste ^ quand on réfléchit aux moyens qu"on emploie pour y parvenir (i).
« De l'entrepôt de la Compagnie on nous a conduits dans les prisons. Il est impossible qu'un prisonnier puisse trouver moyen de s'échapper ; cependant les bâtiments sont éclairés et sains; le malheureux qu'on prive de sa liberté n'est uas, comme dans nos cachotSj couché sur de la paille pourrie,, rongé de vermine et privé de lumière. En
(i) Xote de M. Olivier de Vérac. « Depuis que mon père est en Hollande, il a eu connaissance de plusieurs affaires de cette nature. Il a réclamé souvent, comme ambassadeur du Roi, des enfants enlevés à leur père, des maris à leurs femmes. Malgré le titre avec lequel il les réclamait, il a éprouvé beaucoup de difficultés pour les rendre à leur famille et au bonheur. La Compagnie des Indes lâche difficilement une victime. »
France, il est encore douteux qu'il soit coupable^ et on lui fait souffrir mille morts. Ici, son crime étant même avéré , on le regarde comme un malade dont il faut abréger l'agonie et l'on respecte encore sa misère. Une galerie souterraine vous conduit dans une salle basse où Ton interroge les prisonniers. J'y ai vu des instruments de torture^ des chaînes, des étaux, des coins, des tenailles : mon cœur était oppressé, je croyais voir une victime entre les mains de ses bourreaux ; j'entendais les cris des malheureux qui, à cette même place, ont été persécutés ! O nation que je croyais éclairée! qui avez des règlements si sages, des établissements si humains, seriez-vous assez barbare pour n'avoir pas aboli cet usage affreux qui flétrit les tribunaux, sert à sauver un criminel endurci aux douleurs et à trouver coupable un innocent dont la faiblesse ne peut supporter vos tourments? Et toi, juge, sais-tu quel est le malheureux étendu à tes pieds,
couvert de chaînes et de douleurs? As-tu déjà lu dans sa conscience pour ordonner le supplice? Connais-tu tous les motifs, toutes les circonstances de son crime? Ah ! si tu le savais, et si ton cœur n'est pas totalement perverti, tu trouverais peut-être ce malheureux criminel plus vertueux que toi ! Si la loi te force à le condamner, prononce son supplice en frémissant, mais respecte-le toujours : c'est un homme ! La personne qui était avec nous n'entendait pas assez le français pour répondre aux questions que j'aurais pu lui faire, mais je saurai, avant de partir d'Amsterdam, si l'on emploie la question dans les procédures criminelles avant ou après le jugement définitif.
« Le lendemain, notre guide nous mena au Verk-Huys. C'est à cet établissement qu'Amsterdam doit d'être délivrée des pauvres qui vous assiègent dans plusieurs autres villes de Hollande. Ici on punit le pauvre qui demande et Ton condamne
même à une amende celui qui ouvre sa bourse à un homme qu'il croit malheureux. On trouve aussi dans cette maison des scélérats qui^ sur l'échafaud, auraient dû acquitter leurs crimes (i).
« Les pères assez malheureux pour avoir des enfants qui ont commis des actions dont la justice pourrait prendre connaissance et qui ne veulent point rendre leur honte publique par la divulgation du crime de leurs enfants^ payent une pension à la ville, etj par ce moyen^ ils obtiennent la permission de les faire enfermer au Verk-
(i) Note de M. de Vérac. « Il me semble que la honte d'avoir commis une mauvaise action ne devrait durer que jusqu'au moment où cette action serait punie. Un homme qui a volé, tire pour ainsi dire une lettre de change pour être fouetté; un autre qui a assassiné, pour être pendu; ils doivent tous deux des réparations au public. Une fois qu'on aurait acquitté la dette, les parents du fouetté et du pendu devraient pouvoir paraître sans rougir. On prétend qu'en Angleterre tous les parents d'un coquin assistent à son exécution; c'est une assemblée de famille. Aussitôt qu'il est expiré, ils le rapportent en triomphe, et dès ce moment ils se montrent en public, ne croyant point leur honneur blessé; ils ne l'auraient pas osé auparavant. »
Huys. Mais il faut toujours que la régence prenne connaissance de leurs délits ; par ce moyen^ Ton sauve une famille honnête du préjugé qui la flétrirait et l'on empêche les emprisonnements arbitraires... J'ai goûté le riz, le pain, le fromage : tout m'a paru excellent; aussi les malheureux mangeaient-ils avec un appétit qui faisait plaisir à voir. Celui qui avait partagé avec moi son dîner avait vu avec peine que je le choisissais pour faire mon expérience ; à ma prière on lui a donné un petit supplément; la joie a de suite brillé dans ses yeux.
(( Nous nous transportâmes ensuite au Dol-HuySj c'est-à-dire à la maison de fous. J'y ai vu une malheureuse folle par amour ; mon guide, en me conduisant près d'elle, me raconta ses malheurs. Dès son enfance on l'avait accoutumée à considérer un jeune homme qui venait dans sa famille comme devant être son époux. Les destinant l'un à l'autre, on avait vu avec joie se développer
en eux des sentiments qui devaient faire un jour leur malheur. L'habitude de se voir fît naître la confiance, la confiance se changea en amour. La certitude d'être unis, loin de diminuer la passion du jeune homme, ne faisait que l'augmenter, et tous deux soupiraient après le moment de leur commun bonheur. En vain pressaient - ils leurs parents de hâter le dénouement ; on ne devait les unir qu'à dix- neuf ans ; ils avaient encore une année à attendre. Ce retard devait être la cause de leur malheur. Un nouveau parti se présenta : sa fortune était considérable. L'amour fut sacrifié à l'intérêt : on prévint la malheureuse victime qu'elle devait changer de sentiments. L'avarice est aveugle et barbare. On voulait éteindre une passion qu'on avait attisée ; il n'était plus temps : son cœur s'était donné tout entier. N'ayant jamais eu devant les yeux qu'un rêve de bonheur, la réalité de l'avenir qu'on lui présentait n'en était que
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plus affreuse. Elle consentit à voir pour la dernière fois celuiqu'elle aimait uniquement^ à lui dire adieu pour jamais. Avec lui^ elle ne vit que lui^ n'entendit que son désespoir; elle oublia rhonneufj la réputation, Tunivers entier. Le jeune homme, devenu fol, l'imagination égarée, emporté par sa passion, triompha d'une malheureuse victime sans force et sans volonté. Un mois après, elle fut traînée à Tautel, pendant que son amant désespéré allait chercher la mort dans les Indes. Bientôt des symptômes lui annoncèrent la gravité de sa faute; elle se la rappela comme un rêve affreux. Le sentiment de sa situation, ses regrets, ses remords, dérangèrent son cerveau, troublèrent ses idées. Son époux, qu^elle savait avoir offensé, ne parut plus à ses yeux que comme un furieux qui venait Tassassiner. Cette malheureuse finit par mettre au monde un enfant, et six mois après elle fut conduite ici. Malheureux jeune homme î Puisses-tu
n'apprendre jamais le sort de ta Julie ! A la vue de cette infortunée enfermée dans son sépulcre de pierre^ appuyée sur un banc, les yeux éteints, le visage hâve, pâle, défaite, dans un abattement stupide, mon cœur se serra dans ma poitrine ; malheureux jeune homme, ne porte jamais tes pas au Dol-Huys ; le spectacle que tu y verrais est trop horrible. L'amour est donc quelquefois un présent affreux du ciel ! Une idée bien triste est de penser qu'une forte émotion morale, que la chute d'une pierre, qu'un léger accident, peut déranger notre organisation et nous conduire pour la vie auprès de ces infortunés...
« Je ne crois pas qu'il y ait en Europe une institution du genre du Man-Huys. Cette maison est réservée à la vieillesse, ce moment de la vie où l'on a tant besoin de secours, et qui est si affreux quand on est isolé : j'ai vu tous les vieillards : les uns, rassemblés autour d'un de leurs compa-
gnons, écoutaient avec attention le récit de ses aventures; d'autres^ dans le silence de la réflexion, assis contre les murailles, repassaient dans leur tête le rêve de leur vie ; plus loin, un centenaire voûté, à barbe et à cheveux blancs, soutenu par deux amis, essayait encore d'imprimer ses pas sur la terre qui, bientôt, va Fengloutir. Difterents groupes de vieillards occupaient le reste de la scène ; tout concourait à faire un spectacle pour le peintre et pour Thomme sensible. Mille réflexions se présentaient en foule à mon imagination, je me représentais ces restes languissants dans la vigueur du jeune âge, arrivés maintenant à la fin du roman par des routes différentes. Je me les peignais les uns actifs, courageux, servant leur patrie dans les Indes, affrontant la mort; les autres dans le courant des affaires, à la suite du commerce; ceux-ci voyageant dans les pays étrangers; ceux-là dans le sein de leurs familles, aidant leurs
parents à subsister. Tous ont eu une existence plus ou moins active^ plus ou moins malheureuse ; tous ont eu des passions, des moments de joie, des moments de malheur : et les voilà tous à la veille de finir; la dernière page du roman approche ! Qu'est-ce que Thomme? Qu'est-ce que la vie? Un être qui pense doit être bien étonné d'exister. Nous serions par trop malheureux si nous pensions toujours, et si nous n'avions pas plus ou moins de folie. Laissons-nous ballotter par les événements, tâchons d'écarter de notre route les préjugés. Les insensés sont ceux qui n'ont pas le courage d'être heureux!
a Nous dirigeâmes ensuite nos pas vers le Raps-Huys, ou prison des malfaiteurs. On pénètre avec une extrême facilité dans cet établissement, très mal tenu à dessein, pour inspirer au peuple qui vient le visiter plus d'horreur et pour l'effrayer en lui faisant connaître les tourments qui suivent le
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crime. On y emploie les malfaiteurs à râper du bois du Brésil; s'ils refusent le travail et sont incorrigibles^ on les enferme dans une cave qui se remplit d'eau peu à peu^ ils sont alors obligés de pomper pour n'être pas inondés; il leur faut donc travailler ou périr. L'eau qui sortait par les pompes m'avertit qu'il y avait des malheureux dans ce tombeau aquatique...
« La Hollande est le pays des sectes.
Un Hollandais^ comme un homme libre^ prie Dieu comme il lui plaît et va au ciel par le chemin qu'il veut choisir. Les catholiqueSj les anabaptistes, les arméniens, les luthériens, les quakers, les Juifs portugais et les Allemands ont des temples à Amsterdam. Nous avons passé une partie de notre journée à les parcourir. Rien n'est plus singulier que de voir dans le même moment, dans la même rue, les hommes servir Dieu de tant de manières différentes. Vous sortez d'un temple où les prêtres magnifiquement
vêtus chantent avec pompe les louanges du Seigneur. Le peuple accompagne avec respect la voix sépulcrale des chantres. Vous entrez dans un autre : la scène change; point d'autels, point de prêtres, point de chants; enfoncé dans le plus profond recueillement^ descendant dans sa conscience, l'homme s'accuse et s'humilie devant l'Éternel. Dans celui-ci c'est avec les plus hideuses contorsions, les cris les plus aigus, les cérémonies les plus bizarres qu'il implore celui qui l'a créé. Plus loin un ministre dans une chaire, entouré d'un auditoire paisible et attentif, exhorte ses frères à suivre la vertu et à fuir le vice : là on baptise, ici Ton circoncit, par ici Ton prêche, par là on se fouette, dans cet endroit l'on est prosterné devant les images, dans cet autre le chapeau sur la tête, assis dans un temple sans ornement. Malgré cette diversité de croyances, chacun n'est pas moins attaché à la sienne et n'est pas
moins bon citoyen. Les opinions ne se heurtent pas, on ne parle pas religion, et deux amis se quittent l'un pour aller au sabbat et l'autre pour aller au prêche. Pour moi, en bon catholique, j'ai commencé mes courses par entendre la messe dans une église catholique de cette ville... Mon guide me mena ensuite dans le temple des quakers. On était déjà assemblé lorsque j'y entrai; il y avait quarante à cinquante personnes dans Téglise. Les hommes étaient couverts de leurs larges chapeaux ; les femmes, la tète baissée, se cachaient le visage; tous étaient assis dans un profond silence. Je passai au milieu d'eux sans qu'un seul levât les yeux sur moi; je restai quelque temps dans l'espoir que Tun d'entre eux se lèverait et prendrait la parole. Deux jours auparavant, celui qui me conduisait y avait amené deux étrangers : ils avaient été assez heureux pour entendre prêcher une femme dont le sermon avait produit le
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plus grand effet; le voilà d'un bout à l'autre : « Mes chers frères, mettez de fhuile dans « vos lampes, c'est le Saint-Esprit qui vous « le dit; mettez de Thuile dans vos lam- « pes, mettez de l'huile dans vos lam- « pes... »
« Après un léger souper moitié français, moitié hollandais, mes camarades ont été se coucher. Que le bon Dieu leur accorde une bonne nuit ! »