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CHAPITRE II

CORRESPONDANCE DE M. DE VÉRAC AVEC LE BARON- DE BRETEUIL. CAMPAGNES DE FLANDRE ET

d'aLSACE. LE MAJOR VINCENT ET PICHEGRU.

L'éducation de son fils achevée, le marquis de Vérac obtint son admission dans les gardes du corps^ puis, peu après, son passage avec le brevet de capitaine dans le régiment des carabiniers royaux. En 1789, le Roi ayant été ramené aux Tuileries, Olivier de Vérac allait fréquemment rendre visite à sa tante la duchesse de Tourzel,, gouvernante des enfants de France. Il vit chez elle le jeune dauphin, qu'il se plut à divertir, lui apprenant parfois à faire l'exercice avec un bâton. Marie-Antoinette, qui descendait souvent par un escalier dérobé

LE MARQUIS DE VÉRAC ET SES AMIS. Sq

chez madame de Tourzel, fut frappée de Fattrait de son fils pour le jeune officier; telle fut Torigine des bonnes grâces et de la confiance que la Reine témoigna toujours à M. de Vérac.

Vers cette époque Olivier fit à pied un voyage en Suisse^ se rendant à l'appel de son père qui était alors ambassadeur à Soleure; notre infatigable voyageur arriva dans cette ville le jour même d'un bal donné par le marquis de Vérac. Celui-ci avait fait venir de Paris^ pour son fils^ un vêtement fort élégant- mais bien qu'il fût très mincCj Thabit se trouva trop étroit. Le jeune homme eut alors l'idée d'en boutonner les côtés sur les deux rangées de boutons de son gilet^ et dansa ainsi toute la nuit malgré les seize lieues faites la veille. A la réception suivante, tous les élégants se présentaient avec des habits boutonnés sur le gilet, ne doutant pas que ce ne fût le suprême du bon goût. Combien de modes

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ont pris ainsi naissance à la suite d'un incident de toilette! Le plus grand costumier a toujours été le hasard^ et les couturiers de tous les temps n'en sont le plus souvent que les savants interprètes.

En cette même année 1790, le baron de Breteuil, ancien ministre de la maison du Roij s'était retiré à Soleure avec sa famJUe. Louis XVI lui fit savoir Tannée suivante que les dangers auxquels la famille royale était exposée lui avaient fait prendre la détermination de quitter Paris et de se rendre à Montmédy, où le marquis de Bouille le recevrait à la tête des troupes restées fidèles. Peu de jours après cet avertissementj Louis XVI envoyait à son ancien ministre des pouvoirs illimités, écrits en entier de sa main, pour suivre avec les puissances étrangères les négociations auxquelles ce projet de départ devait nécessairement donner lieu. Dès la réception de ces pouvoirs, le baron de Breteuil proposa

au Roi d'admettre le jeune Vérac dans cet important secret^ représentant qu'il lui était indispensable d'avoir quelqu'un de sûr tant pour ses correspondances avec l'étranger que pour les relations fréquentes qu'il allait avoir avec le Roi. Louis XVI agréa cette proposition. Olivier avait vingt-deux ans lorsqu'il fut initié à une entreprise d'où dépendait le salut du Roi et de la France. Ce secret important^ il le garda avec autant de scrupule que d'adresse^ à tel point qu'habitant sous le toit de son père, ambassadeur à Soleure^ celui-ci ne conçut jamais le moindre soupçon à ce sujet.

La correspondance du Roi avec le baron de Breteuil était transmise, tant à Soleure qu'à Bruxelles, par d'anciens gardes du corps habillés en bourgeois. Ils portaient une canne dans laquelle étaient insérés des lettres ou d'autres écrits sur papier de soie. D'autres fois ces lettres et ces écrits étaient cachés dans l'épaisseur de la planche de

fond de petites caisses qui contenaient des objets de mode^ des fleurs artificielles, etc. Les lettres moins importantes et chiffrées arrivaient également à des adresses dont on était convenu.

« Pendant que nous étions à Bruxelles, dit M. de Vérac, il s'imprimait un journal que j'envoyais exactement à M. de Laporte, intendant de la liste civile, qui le remettait immédiatement à Sa Majesté. Le Roi reconnaissait par une petite déchirure faite au coin d'une des feuilles de ce journal, si j'en avais écrit les marges en encre sympathique, et s'empressait alors de faire reparaître l'écriture. J'ai su depuis que M. de Laporte ne pouvait comprendre l'intérêt que le Roi prenait à la lecture de ce journal insignifiant (i). » M. de Vérac, disait en 1 858 le duc de Noailles, se consacra avec le dévouement passionné de son âme et de son âge

(0 Note dictée par M. de Vérac.

à ses nouvelles fonctions, qui lui firent faire plusieurs courses secrètes et périlleuses à

Paris A la nouvelle de Tarrcstation du

Roi, Olivier de Vérac crut un instant perdre la raison de douleur et de désespoir (i).

Peu après la funeste issue du voyage de Varennes, le baron de Breîeuil quittait Soleure, et se rendait en Allemagne . Le 27 juin, il écrivait de Trêves à M. de Vérac :

« Mon. cher Olivier,, vous n'aurez que deux mots de moi, mais ils seront autant ceux de Tamitié que de la douleur, et je ne puis mieux vous exprimer Tune et l'autre ainsi que la sincérité de ces deux sentiments. J'ai cheminé la mort dans Tàme vers Aix-la-Chapelle (2); si vous y venez voir votre oncle (3), j^aurai un moment de satis-

(i) Éloge du marquis Olivier de Vérac par le duc de Noailles.

[2) Douleur de l'insuccès du départ du Roi et de son retour à Paris.

(3) Le duc d'Havre.

faction. Je prie monsieur votre père de brûler quelques papiers que je lui ai laissés. »

Rappelé bientôt à Bruxelles par le baron de Breteuilj le jeune Vérac ne cessa un seul instant d'être au courant des plus intimes pensées de l'infortuné monarque et de sa volonté de régner après son retour de Varennes en se conformant à la Constitution qu'il avait jurée. Lorsqu'en 1792^ après linvasion de la Champagne et l'emprisonnement du Roi qui en fut la suite,, on apprit à Bruxelles que l'armée française allait entrer en Belgique^ le baron de Breteuil s'empressa de brûler toutes les pièces relatives aux négociations dont il avait été chargé et ne garda que les pleins pouvoirs du Roi. a II me demanda, rapporte Al. de Vérac, de brûler également tous les papiers qui étaient en ma possession; je n'en eus pas le courage et je pris le parti de les mettre dans deux petites caisses

que j'adressai à un négociant de Hambourg. J'étais loin de prévoir qu'un jour la ville de Hambourg serait occupée par l'armée française. En 18 14, je voulus recouvrer mes papiers, j'appris que le négociant auquel je les avais confiés n'existait plus et que toute sa famille était dispersée. Ce n'est qu'après beaucoup de démarches que je parvins à retrouver une des deux caisses. Celle qui ne m'a pas été rendue contenait un journal et un grand nombre de lettres importantes. Je voulais jeter au feu les papiers entassés sans ordre dans la caisse qui venait de m'ètre rendue; j'en fus empêché par un ami. »

Que ne nous est-il donné de connaître les lettres écrites dans cet épanchement intime par Louis XVI, et surtout par xMarie- Antoinette, et dont M. de Vérac avait conservé plusieurs fragments ! « Si l'on en juge par ceux-ci, aux sentiments de vénération si douloureuse qu'inspire la destinée

a6 le marquis de vérac

de cette infortunée princesse se joindrait une admiration générale et profonde pour la fermeté de son caractère^ Tintrépidité de son courage^ la fierté de son âme, et aussi pour la justesse de son esprit^ son intelligence de la politique, son jugement libre et judicieux dans ces terribles moments sur la cour, le peuple, les assemblées, les hommes nouveaux, et ses sentiments toujours français malgré ses pressentiments funestes; on verrait encore grandir celle que le malheur a faite si grande (i). »

En i85S, se conformant aux dernières volontés de son mari, la marquise de Vérac fit remettre à M. le comte de Chambord ce précieux dépôt dont elle comprenait tout le prix, comme on le verra par la lettre suivante :

(i) Éloge du marquis de Vérac par le duc de Noailles (i858).

« Monseigneur,

« Monseigneur a bien voulu recevoir avec une bonté et une compassion qui me pénètrent de reconnaissance la douloureuse communication que j'ai eu Thonneur de lui faire. Les paroles touchantes qu'il a daigné m'adresser et le souvenir dont il honore M. de Vérac ont été une consolation dans mon malheur, mais un devoir me reste encore à remplir envers Monseigneur. Dans les temps où M. de Vérac a servi de secrétaire particulier à M. le baron de Breteuil, des copies de lettres du malheureux roi Louis XVI et de la reine Marie- Antoinette sont restées en sa possession :, elles ont été cachées longtemps en pays étranger, puis elles lui ont été rapportées en France. Sa plus chère occupation pendant ses dernières années a été de remettre en ordre ces précieux souvenirs, et sa volonté exprimée bien des fois à ses enfants et à

moi était qu'ils fussent déposés après lui dans les mains de Monseigneur. Il me permettra de lui dire que c'est un sacrifice pour nous que de nous dessaisir de ces reliques dont nous sentons tout le prix; mais les intentions de M. de Vérac et l'intérêt dont ces documents historiques seront pour Monseigneur n ont pu nous laisser un moment d'hésitation.

« Je confie donc au duc de Lévis ce précieux dépôt et prie Monseigneur d'agréer ce dernier hommage de son vieux et fidèle serviteur^ dont les sentiments de dévouement et de respect se perpétueront dans sa famille.

« J'ai l'honneur d'être, etc.

« NoAiLLESj marquise de Vérac. »

Quelques jours après^ madame de Vérac recevait la lettre qu'on va lire :

c( Frohsdorf, 3 novembre i8:-8.

« Je viens de recevoir. Madame la marquise j votre précieux envoi, et j'éprouve le besoin de vous en remercier ici moimême. L'intérêt hiistorique attaché à ces lettres, le nom des royales victimes qui les ont écrites, le souvenir des mains fidèles qui les ont conservées et le sacrifice que vous en avez fait pour remplir les intentions du noble cœur dont les dernières volontés vous étaient connues, tout contribue à relever à mes yeux le prix de ces manuscrits, que je ne puis lire sans une vive et profonde émotion et que je garderai toujours avec un religieux respect.

« Je me félicite d'avoir cette occasion de vous renouveler, ainsi qu'à vos enfants, avec l'assurance de ma gratitude, l'expression de tous mes sentiments bien sincères.

« Henri. »

5o LE MARQUIS DE VKRAC

A la suite des événements qui avaient marqué les premiers mois de Tannée 1792, Olivier de Vérac^ reconnaissant Timpossibilité d'agir directement pour le souverain auquel il avait voué sa vie^ sollicita Tautorisation de suivre les opérations de Tarmée autrichienne dans l'état -major du général Beaulieu. Désireux d'apprendre Fart de la guerre, Olivier voulait compléter son instruction militaire tout en conservant pleinement sa liberté d^action pour le cas où la famille royale ferait de nouveau appel à son dévouement. M. de Vérac a écrit le journal de toutes les campagnes auxquelles il a assisté dans les divers étatsmajorsj en le publiant intégralement, nous craindrions d'entrer dans des détails trop techniques et de surcharger ces souvenirs; aussi nous bornerons-nous à n'en citer que certains passages, ayant en général plus rapport à la philosophie de Thistoire qu'à la matérialité des faits.

ET SES AMIS. 5l

A propos de la fameuse capitulation de Verdun j nous trouvons les lignes suivantes :

« Verdun se rendit après un bombardement sans succès^ par une de ces circonstances qu'il faut développer pour la justification d'un officier qui a été longtemps victime de la calomnie. Dans les premiers jours de notre arrivée devant Verdun, l'investissement ne fut formé que sur la rive droite de la Meuse, ce qui facilita à MM. les carmagnols de se jeter dans la place avec leur artillerie de bataillons; alors les quinze cents habitants armés, mais bien disposés, furent contraints à subir l'impulsion des volontaires qui menaçaient de détruire leur ville. Le lendemain du bombardement. Sa Majesté envoya un officier pour faire des propositions. On s'assemble à l'hôtel de ville au milieu de la soldatesque; l'officier rend compte de sa mission, et pour donner plus de force à

son discours, il fait lecture de la capitulation de Longwy. Mais Fingénieur en chef Bousmardj sentant que le moment était venu de gagner la confiance descarmagnols, interrompit l'officier prussien en disant : Cessez une lecture indigne de braves gens tels que nous, la capitulation de Longwy nous impose le devoir de nous ensevelir sous les ruines de Verdun. L'officier part, et les volontaires portent Bousmard en triomphe sur les remparts, où quelques heures auparavant ils voulaient le pendre comme traître. Là cet ingénieur leur faic voir les parties faibles, en exaltant toujours la gloire de mourir sur la brèche si facile à pratiquer. Mais la réflexion opéra ce que Bousmard avait prévu, les volontaires devinrent dociles, et si, sur le soir du même jour. Sa iMajesté n'eût pas envoyé une seconde fois le parlementaire, la ville députait vers Sa Majesté pour capituler. « Dans cette même campagne, le journal

de xM. de Vérac rapporte de la façon suivante la prise de Francfort :

« Le duc de Brunswick s'empara de cette ville par une de ces circonstances qui font voir combien est grave la faute qu'on ne cesse de commettre en dédaignant la voix de l'opinion; le baron Stein persuada aux habitants de Saxenhausen combien le voisinage des Français était préjudiciable au commerce dont ils vivaient; il obtint que les garçons de métiers s'empareraient d'une porte dont ils baisseraient le pontlevis à l'approche des Hessois. Assuré de son plaUj le baron retourna au quartier de Sa Majesté. Le Roi, qui sentait la nécessité d'avoir un point de force pour appuyer la gauche de ses quartiers, ne balança pas, et une volonté décidée arrêta ces timides représentations qui font manquer tout à la guerre. L'ordre de se préparer à marcher fut donné à minuit à l'armée prussienne. Sa Majesté partit à deux heures avec les

colonnes; à onze heures Elle fit son entrée dans Francfort, et le reste du jour le duc de Brunswick repoussa Custine, qui n'osa pas se jeter dans la ville. »

Laissant pour un instant les troupes dans leurs quartiers d'hiver, revenons à la correspondance de M. de Vérac avec le baron de Breteuil. Passé en Angleterre, ce dernier, qui ignorait encore la nouvelle de la mort du Roi, écrivait le 28 janvier 1798 à son jeune ami :

c( J'ai reçu à la fois, mon cher Olivier, vos lettres du 29 décembre et du 5 janvier; les vents contrarient les arrivées des paquebots et nous laissent longtemps sans nouvelles du continent; la suspension d'armes les rend moins intéressantes pour le moment. Je conçois le besoin qu'en avait l'humanité, et j'imagine que ce repos de trois mois pourrait bien s'allonger d'un mois ou de six semaines pour gagner tout à fait la belle saison. Je suis charmé que vous

ayez pu profiter de cette tranquillité pour aller un peu voir vos parents (i), et je regrette beaucoup de ne pas me trouver sur votre chemin; mon amitié aurait grand plaisir à causer avec vous. Depuis nos malheurs^ vous avez, dans tous les genres, vu les choses dans leur vérité. C'est un grand bonheur pour vous d'avoir pu vous attacher au général Beaulieu; vous retrouverez toute votre vie les fruits de cet avantage et de l'estime que vous avez toujours inspirée; je ne doute pas que Tarmée d'Italie ne lui soit confiée la campagne prochaine, mon tendre intérêt pour vous serait fort satisfait si vous veniez à le suivre. Vous commencez jeune vos premières guerres. Je conçois^ du reste, que vous éloigner de trois cents lieues de plus de vos parents et de vos amis vous soit sensible comme à eux; mais, avec les

(i) Pendant l'armistice, M. de Vérac s'était rendu au château d'Havre', en Belgique, où cette lettre lui e'tait adressée.

avantages et toutes les dispositions que la nature vous a accordés^ il ne faut penser qu'à donner la préférence au lieu où il y a le plus à apprendre votre carrière- vous en aurez une belle, mon cher Olivier, j'aime à vous le prédire, comme j'ai aimé à vous ouvrir les premières barrières et comme j'aurais aimé à vous les ouvrir toutes ou à vous les faire sauter. Mais maintenant vous trouverez bien à arriver seul à tous les buts que les circonstances vous présenteront, souvenez-vous seulement de ne jamais trop vous presser. La fortune veut de la patience, comme elle veut de l'activité.

« M. le duc de La Vauguyon m'a mandé vous avoir déjà vu ; le Roi Ta reçu avec de grandes marques de bonté et de confiance \ il ne me dit pas quelle sera la besogne qui lui sera particulièrement confiée, j'attendrai cette connaissance pour lui parler de vous. M. de Saint-Priest sera aussi bientôt à

Vérone^ le Roi Ta fait passer par Saint- Pétersbourg et Vienne. M. de Choiseul- Gouffier remplace^ à Vienne,, M. de Polignac.

« Les nouvelles qui nous arrivent fréquemment de la Vendée sont bonnes^ mais elles font sentir le besoin d'un prince qui mettrait de l'ensemble dans les mesures. M. *** désire rester le nœud de tout cela, et le gouvernement anglais paraît vouloir lui en donner la possibilité.

« Bonjour, mon cher Olivier, et constante amitié. »

M. de VéraCj que ses rapports avec M. de Breteuil n'avaient pas empêché de suivre avec intérêt les opérations des armées alliées, résume ainsi les raisons qui ont amené en 1 798 l'échec de Wurmser dans TAlsace :

(c Cette armée, composée de corps qui séparément avaient fait des prodiges de valeur, ne dut son déshonneur au moment d'une aflaire décisive, qu'à la jalousie des

généraux envers leur chef^ qui avait à leurs yeux le tort de n'être pas né sur les rives du Danube. Le défaut de volonté, si pernicieux aux intérêts des empires, a été la source de la calomnie qui accusa les généraux d'avoir été payés par la Convention et les officiers subalternes d'avoir tenu des propos décourageants aux soldats. Enfin la magnanimité, apanage du trône, étouffée par l'esprit rétréci de conquête, a plus fait de républicains en France que les discours de ses criminels représentants. »

Le i8 octobre lygS, le baron de Breteuil s'adressait encore à son jeune ami :

« Quoique je vous aie déjà mandé, mon cher Olivier, que vos nouvelles m'arrivent fort exactement, je veux vous répéter que celles de mardi et mercredi m'ont procuré la même satisfaction. Les détails avantageux de la première m'avaient fait espérer des succès plus marqués le jour que la bataille s'engagerait. Mais j'ai eu, hier, la

douleur d'apprendre ce qui a forcé Tarmée autrichienne à repasser la Sambrc. J'en suis vivement affecté, et ma peine s'accroît en considérant ce que peuvent devenir les suites de cet événement. Vous jugez du besoin que j'ai que vous ne me laissiez rien ignorer de tout ce qui pourra venir plus ou moins promptement à votre connaissance^ je vous demande donc de multiplier vos lettres; mon amitié vous en tiendra compte. Je vous en renouvelle tous les sentiments. »

Après la mort de Marie-Antoinette, le baron de Breteuil, éprouvant le besoin de partager avec son jeune ami la douleur qui oppressait son âme, écrivait :

« Je trouve, mon cher Olivier, dans la certitude que vous partagez tous mes sentiments, la force de vous accuser réception de vos lettres. Je vois par la dernière combien votre âme est déchirée; vous jugez de l'état de la mienne. Vous connaissez mieux que personne l'étendue de mon respect et de

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mon dévouement; il m'est affreux de penser qu'il n'a pu être bon à rien aux deux augustes personnes que nous devons pleurer toute notre vie.

(( Le mouvement qui vous a porté à vouloir absolument joindre une armée dans laquelle vous auriez un rôle actif ajouteraitj sïl était possible, à ma tendre amitié pour vous. Mais je ne vois pas encore le moyen de remplir votre désir. Ce qu'on vous a dit de M. d'Hervilly (i) n'est pas vrai; j'ai une lettre de lui par laquelle je vois les difficultés avec lesquelles s'etîectue son passage en Poitou; vous avez raison de croire que c'est là que vous serez le mieux, mais il faut pouvoir s'y rendre. Si l'île de Noirmoutiers était, comme on l'a dit, entre les mains de Tarmée royale, on y trouve-

(i) M. d'Hervilly, passé en Angleterre, avait levé un corps d'émigrés qui opéra une descente en Bretagne; blessé gravement, il put, à la nouvelle de la prise de Quiberon, regagner TAngleterre.

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rait des facilités. Je crois que vous devez attendre où vous êtes jusqu'à ce que votre zèle trouve une véritable ouverture... »

Cette lettre nous initie au désir de M. de Vérac d'aller combattre en Vendée et à Tinfluence qu'exerce le baron de Breteuil pour le faire rester à Tarmée autrichienne. Se rendant au conseil de son ami, le jeune officier demeura avec les alliés pendant Tannée i794j et nous trouvons ainsi résumées dans son journal les causes des revers de la première partie de la campagne :

« Les grands succès qui étonnent le vulgaire ne sont que des conséquences toutes naturelles d'un principe douloureux à confesser... la mésintelligence. »

Avant la reprise des opérations offensives par les armées coalisées,, M. de Vérac trouvait qu'un manifeste des Puissances était de la plus haute nécessité : « En vain tous les moyens accessoires, dit-il, seraient fournis et employés avec intelligence^ en vain les

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armées reprendraient la supériorité et l'offensive sur les Français comme elles doivent l'espérer^ tout cela ne préparera qu'un quatrième désastre définitif pour le sort de TEurope, si l'ouverture de la campagne n'est précédée d'un manifeste au nom de toutes les Puissances coalisées, dans lequel il serait déclaré que l'esprit de conquête ne doit pas ternir la gloire de leurs opérations^ et que les places qu elles seront dans le cas de reprendre ne doivent être que des points d'appui pour assurer leur marche; qu'elles déclarent que la partie du peuple bien pensante trouvera protection et sûreté dans leur magnanimité, qu'elles déclarent enfin que les opérafions impies de la Convention arment seules leurs bras pour sauver leurs peuples des attentats de ces pervers. Un tel manifeste, bien authentiquement publié, vaudrait mieux que cent mille hommes de plus. Les compagnies de partisans s'accroîtraient à chaque pas, dans les

places fortes il se formerait des partis contre la garnison; enfin les modérés^ prenant confiance dans les opérations des armées, se manifesteraient, et les cris de : Vive le Roi! assureraient plus les trônes de l'Europe que la voix timide de la politique. L'anniversaire du supplice de Louis XVI célébré par une saturnale solennelle et Tincarcération de son auguste fils peuvent-ils laisser quelques doutes sur les complots des plus horribles des hommes? Déjà la république française a surpassé en crimes celle de Rome; encore quelques années, et elle la surpassera en puissance, et tout sera dit pour l'Europe. Les Français mal vêtus, mal nourris, bravent les rigueurs de cet hiver sur les glaces de la Hollande et sur le tertre de Mayence; nos soldats, avec autant de courage, attendent le printemps dans les cantonnements. Quelles conséquences ne doit-on pas tirer d'un contraste aussi frappant entre les deux partis qui font la guerre? Nous pou-

vions détruire ou prendre Farmée qui bloquait Mayence, les généraux expérimentés voyaient la chose facile en suivant le dispositif proposé pour cela. Pourquoi ne Tavonsnous pas fait? Depuis deux ans^ la Convention ne cesse de mettre en usage les perfidies les plus grossières; avec Tor arraché des autels elle corrompt tout, avec la perfidie elle parvient à ses fins. La révolte de la Pologne, le complot tout récemment découvert et puni à Vienne ont manifestement été payés. Beaumarchais en Hollande surprend la bonne foi de la princesse d'Orange, qui doit être l'organe de la paix générale et d'une trêve particulière pour son pays; les courriers partent, la trêve se conclut à Bois-le- Duc; les défenseurs de la Hollande se reposent, mais une irruption sur leurs quartiers, et les articles de paix illusoires en réponse aux propositions de la Diète de Ratisbonne, ont fait connaître trop tard les dangers de se fier aux pervers.

« Dans l'intérieur de la France,, les orateurs populaires font des discours à dormir debout^ cela passe, parce que les Puissances dédaignent de leur opposer des gens d'esprit ; cependant si Ton considère combien les mémoires de Dumouriez font d'impression en France, on sentira la nécessité d'attacher aux armées un gazetier du mérite de Mallet du Pan; cet homme profondément éloquent, connaissant le caractère des Français, la nature et la marche de la révolution, déjouerait les orateurs, et disposerait les esprits à prendre confiance dans les opérations des armées; nous sommes dans un siècle où l'exagération fait le mérite des événements. Se taire sur l'impudence des folliculaires français, c'est consentir à leurs impertinences, c'est avouer leurs principes destructeurs, c'est jeter les peuples dans le doute de ce qu'ils doivent faire ou penser. . . »

Plus loin, dans le journal de cette même campagne, se trouve un passage frappant

que nous croyons devoir citer ^ bien que nous ne voulions pas^ comme nous lavons déjà dit, entrer dans le détail des opérations militaires; Tappréciation du rôle que peuvent être appelées à jouer, en temps de guerre, les places fortes de Metz et de Strasbourg, nous a paru digne d'intérêt. Metz nest-elle pas aujourd'hui un poignard qu'une main ennemie tient toujours prêt à enfoncer dans les flancs de la patrie? Et Strasbourg n'est- elle pas Tancienne porte de notre vaillante et fidèle Alsace?

« Metz, considérée sous le rapport militaire, comme point intermédiaire entre Lille et Strasbourg, est d'une bien autre conséquence que ces deux grandes barrières. En etfet, Lille, entravée par deux places aussi grandes qu'elle. Douai et Arras, ne joue le rôle que d'un avant-poste qu'on abandonne sans effroi à une armée victorieuse, dans l'espérance qu'elle ne pourra s'y appuyer pour pénétrer dans l'intérieur. L'exemple de

ET SES AMIS. 6j

1708 aurait dû faire ouvrir les yeux sur la fausseté des opérations en Flandre^ surtout depuis que Joseph II, par une politique que le militaire simple ne saisit pas, en a fait démolir les places fortes.

« Strasbourg, bornée par les places audessus et au-dessous de son pont et restreinte par les Vosges à un territoire qu'on peut envahir avec ces moyens, loin de servir à opérer une diversion fructueuse aux armées attaquantes , ne serait dans leurs mains qu un objet de sollicitude fondé sur Timpossibilité d'en empêcher le siège, quand il plairait aux Français de l'entreprendre.

Aussi cette grande place attire-t-elle moins les regards de la Convention que Sarrelouis.

« Metz, au contraire, est le foyer où s'élaborent tous les moyens de porter l'attaque au dehors, l'intermède qui lie l'Alsace à la Flandre, l'âme des places des quatre rivières, la Sarre, la Moselle, la Chiers et la Meuse,

le boulevard de la France dans la partie la plus critique de ses frontières^ et^ par conséquent, rentrée la plus dangereuse dans l'intérieur. Elle est le centre vers lequel les productions d'un vaste pays, fertile en tout genrCj arrivent par un embranchement incroyable de rivières et de chaussées; enfinj la position de Metz a cela de particulier qu'elle la rend aussi menaçante contre l'intérieur qu'abondante en ressources et en moyens pour la défensive des frontières depuis le Rhin à la Sambre, Eh bien, cette place, qu'un militaire doit étudier pour se former une idée de l'influence des forteresses sur les opérations des plus puissantes armées, est restée dans l'oubli depuis le

ministère du maréchal de Belle-Isle »

M. de Vérac , qui signale à diverses reprises Wissembourg, Reichshoffen, Saint- Privat, Beaumont, comme des points où des armées en présence sur notre frontière de TEst doivent fatalement se rencontrer.

apprécie la situation de Gravelotte dans les termes suivants : « La position de Gravelotte passe pour la plus importante de toutes^ parce qu'elle a l'air de couvrir Metz et Verdun à la fois, en tenant le nœud des chaussées qui viennent de Longwy^ Montmédy et Verdun à Metz. Cependant le passage du ravin très profond du Genivaux, les défilés de Sainte-Ruffine, les gorges de Longeau et le chemin étroit du Moulin,, le long de la Moselle, toutes ces circonstances doivent faire juger que la position de Gravelotte^ tant renommée, est plus propre à couvrir le siège de Metz qu'à l'empêcher, car la route de Gorze ne procurera pas plus de développements dans le fond que l'autre route sur les revers de la montagne. »

D'un chapitre intitulé : Nécessité d'analyser les opérations des Français, nous détachons encore les lignes suivantes :

« Les ministres de l'Empereur doivent se rappeler que j'ai eu le malheur de prévoir la

yO LE MARQUIS DE VERAC

fin de la campagne comme elle est arrivée. Je désire bien ardemment me tromper sur les événements que je crains, mais les données sont trop positives pour faire un calcul faux. Prenons donc quelques mesures pour déjouer les projets de la Convention et tenir dans l'orage notre vaisseau sous voiles. La République française n'est pas encore élevée au niveau de la République romaine^ nous avons un Annibal , n'attendons pas qu'il sorte un Scipion du volcan dont la lave menace d'engloutir toutes les sociétés

Un établissement en France^ fait sur les principes d'un sage désintéressement,, est tout ce qu'il y a de plus redoutable pour la Convention.

« Les peuples sont prodigieusement las du régime actuel^ on peut même juger du vœu particulier des Lorrains et des Alsaciens pour le rétablissement de l'ordre par l'émigration prodigieuse des derniers et par la révolte qui vient de se faire à Lunéville.

Qu'on traite donc bien les peuples, qu'on désarme et punisse les méchants ^ qu'on admette les bons dans les légions françaises, qu'on rétablisse les cultes et les tribunaux de justice sur leurs antiques bases, qu'on encourage enfin l'agriculture^ et les armées vivront dans l'abondance. L'établissement d'un impôt modéré^ légalement perçu, soulagera beaucoup les puissances coalisées; il n'est pas douteux que de proche en proche les provinces n'achètent au même prix une situation qui équivaudra à la paix, par la lassitude de l'anarchie. Mais je vois s'élever contre ce plan les clameurs de ces ministres sages qui, n'étant pas militaires, méconnaissent le principe fondamental de cet art : on ne se défend jamais mieux qu'en attaquant son ennemi. Le grand Frédéric, dont le génie vaste faisait entrer dans les plans militaires le caractère des nations, fut le premier qui, sentant la nécessité d'ôter l'impulsion aux Français, augmenta prodi-

ya LE MARQUIS DE VERAC

gieusement rartillerie de bataille ; les succès de la guerre de Sept ans ont été le fruit de cette prévoyance.

« Une conduite offensive aura encore l'avantage de soulager beaucoup les troupes des alliés en les délivrant des attaques successives ^ car on a vu^ pendant la dernière campagne^ des postes prussiens attaqués quatre ou cinq fois dans le même jour par des colonnes toujours nouvelles. Dans cette guerre, les Français ont fait un nouvel usage de Tartillerie qu'on n a point imité, malgré les avantages qu'ils en ont retirés. C'est remploi des gros calibres aux avant-postes. Longtemps on a regardé aux pertes faites par cette arme, mais on est bien convaincu maintenant que l'impulsion et l'usage forcé de l'artillerie ont été les deux causes du succès qui étonne l'Europe. Les Puissances coalisées ont de meilleurs canonniers que les Français n'en ont maintenant ; il ne faut donc que favoriser ce service si nécessaire

pour lui rendre toute sa célébrité. Or, des pièces d'avant-postes, bien montées, rétabliront tout de suite l'équilibre que nous avons toujours été forcés de perdre, par la différence des portées... Si donc l'opération proposée s'entreprenait avec accord et résolution, n'allant en avant qu'avec des forces proportionnées aux circonstances et possédant un corps de réserve à portée de remplacer ou de grossir les armées dans le besoin, il n'est pas douteux qu'on ne s'aperçût bientôt que l'agrandissement des Français, loin de les rendre plus forts, n'a fait que les affaiblir. Des armées qui ont passé l'hiver sur des glaces ou dans la neige ne peuvent que périr de maladie, si on ne leur donne pas le temps de se reposer. Sous le règne de Robespierre, qui tenait la nation asservie par la guillotine, les armées étaient dans l'abondance; ce système est changé : le murmure des peuples sur la disette attire tous les regards de la Convention, d'où il

résulte que la dépouille du pays conquis reflue dans l'intérieur de la France au détriment des armées ; c'est ainsi que nous avons vu, sous nos yeux, Tarmée qui bloquait Mayence manquer de pain,, et les chevaux périr faute de fourrages.

« Il reste une dernière observation qui n'a pas trouvé de contradicteurs au Parlement d'Angleterre : les divisions intestines peuvent seules faire échouer les projets de la Convention; ce qui signifie^ en langage militaire, qu'on ne vaincra la France qu'avec les Français. Or, on ne verra réussir ce grand coup de politique qu'en faisant prendre un caractère décidé aux opérations des armées, c'est-à-dire en concentrant la majeure partie des forces coalisées. Cette mesure aura bien des avantages, entre autres celui d'opposer toujours l'ordre profond à l'ordre mince dans les pays où opèrent les alliés. Les troupes qui, pendant la dernière campagne, ont été victimes de disparitions

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isolées j reprendront le sentiment de leur supériorité, par un appui immédiat, et l'émulation leur fera faire des prodiges^ jamais surprises, parce que les compagnies franches éclaireront la marche de Tennemi, toujours à portée d'être soutenues dans les combats et leurs derrières bien couverts, il n'est pas possible qu'elles n'aient des succès continuels »

Puis, parlant de la possibilité de la guerre en Hollande, du trouble et de la perturbation qui pourraient s'ensuivre dans le continent, M. de Vérac s'exprime ainsi à la fin du récit des campagnes de 1794 :

« Il est malheureux, sans doute, de lire l'avenir à un flambeau aussi sinistre ; mais ce qui est arrivé à la campagne dernière est plus étonnant encore ; d'où l'on peut conclure qu'une attaque vigoureuse et opiniâtre en France doit être considérée moins comme une mesure militaire que comme un moyen politique de sauver le monde civi-

y6 LEMARQUISDEVÉRAC

lise. Enfin, j'ai le malheur de ne pas voir dans une paix quelconque le remède à d'aussi grands maux. Le Rhin sera sans doute la moindre limite que la Convention voudra tracer à la République ; alors^ les forces du Nord ne pourront plus agir cnsemble^ parce que le fleuve est la ligne naturelle qui les unit par la communication de leurs moyens. La France pourra donc agir en masse contre la partie de TAllemagne qu'elle voudra^ sans avoir rien à redouter de ses ennemis. Le Rhin^ qui apportait de Hollande dans les vastes contrées germaniques les productions d'outre-mer, dont les peuples se sont fait un besoin^ deviendra l'occasion d'un impôt très onéreux, car le droit de péage frappera sur l'exportation comme sur l'importation. Robespierre a fait guillotiner les fermiers généraux, mais les barrières de la République feront regretter un régime qui a servi de prétexte au renversement de la monarchie. Déjà la Conven-

tion fait étalage des forces de la République naissante^ et le rapport qui vient d'en être fait pourrait effrayer, si tout le monde ne savait qu'il est mensonger ; mais dans trois ans il sera réel. La misère^ qui doit naturellement naître du régime républicain chez un peuple aussi nombreux, portera le caractère léger des Français à la férocité, parce qu'il est ignorant et présomptueux -, la guerre sera donc son élément par besoin et par intérêt. Qu'aura-t-on à opposer à un foyer aussi ardent? Les cercles de l'Allemagne détruisent l'unité, les régences arrêtent tout, les trésors des souverains sont limités faute d'un grand commerce maritime. Il sera donc bien heureux si les antiques limites de Charlemagne peuvent satisfaire une nouvelle génération élevée dans le sang. Telles sont les données de ce grand problème : Est-il indifférent pour l'Europe que le gouvernement de la France soit monarchique ou républicain ? »

yS LE MARQUIS DE VERAC

En 1795, M. de Vérac assistait au siège de Mayence; il en écrivit sans doute la relation,, car nous trouvons arrachées à un cahier ces pages écrites de sa main :

« Le major Vincent ( i ) fut choisi pour aller trouver Pichegru; il devait annoncer à ce général Tarmistice conclu entre le maréchal de Clerfayt et Jourdan et lui proposer d'en signer un sur les mêmes bases. Vincent avait été quelque tem.ps auparavant en Suisse pour d'autres affaires, toutes les conversations qu'il avait pu avoir alors au sujet des généraux employés par la République l'avaient porté à penser que le général Pichcgru était l'ennemi caché du nouveau gouvernement et qu'il était possible de s'entendre avec lui, si on y mettait adresse et prudence. Suivant toujours cette idée, sans prévoir Tépoque où il pourrait

(i) Le major Vincent dont il est ici question et qui fut plus tard ge'néral, est ce même officier qui, en iSio, voulait marcher sur Paris avec les troupes restées tidèles.

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lui donner exécution, il était passé un mois après chez M. le prince de Condé et lui avait fait part de ce qu'il savait et plus encore de ses pressentiments, en lui demandant un plein pouvoir signé de lui pour négocier avec Pichegru, dans le cas où les circonstances le mettraient à portée d'en faire usage. M. le prince de Condé connaissait toutes les qualités qui rendaient M. Vincent l'homme le plus propre à une pareille affaire; il lui donna sur-le-champ ce qu'il lui demandait, et Vincent lui répéta encore qu'il ne se servirait peut-être jamais de l'écrit qu'on lui donnait, mais qu'il répondait qu'il n'aurait aucun inconvénient dans ses mains. Il y avait à peu près six mois que tout cela s'était passé lorsque tout à coup l'occasion dont je viens de parler se présenta pour M. Vincent, d'aller chez Pichegru et de traiter avec lui. — Je laisse ici parler Vincent : « Je me rappelai alors cet écrit que j'avais demandé au

8o LE MARQUIS DE VÉRAC

prince de Condé^ et^ comme officier autrichierij je ne crus pas dans ma conscience pouvoir en faire usage sans en prévenir le maréchal. J'allai dans son cabinet le lui montrer; il le lut et me dit qu'il s'en rapportait à ma prudence et me laissait le maître de me conduire comme je le voudrais. Cela dit, je partis en comipagnie du capitaine de chasseurs français que Jourdan envoyait à Pichegru pour lui apprendre ce qu'il venait de convenir avec nous. Nous eûmes un temps affreux^ une pluie à verse; il faisait nuit quand nous joignîmes les avant-postes français; il était très tard quand notre escorte nous avertit que nous étions arrivés au quartier général. C'était au village nommé Neirtheim, à trois lieues derrière Landau. On nous conduisit d'abord chez le général en chef. Nous le trouvâmes au moment de se coucher,, entouré d'une douzaine d'officiers d'état-major ou d'aides de camp. Pichegru se déshabillait près de

la cheminée. Sa figure me prévint d'abord; il nous reçut avec beaucoup d'honnêteté et avec une franchise et un air ouvert qui achevèrent de me gagner en sa faveur. Une partie des officiers s'étant retirés,, il me dit que je pouvais m'expliquer devant ceux qui restaient. Je lui appris alors la trêve conclue entre le maréchal comte de Clerfayt et le général Jourdan; j'ajoutai que l'officier qui était avec moi lui apportait une lettre de Jourdan qui lui confirmerait cette nouvelle^ et que le maréchal m'envoyait pour voir s'il n'était pas dans les mêmes dispositions. — <(. Les miennes^ me répondit-ilj dépendent des vôtres; je crois que vous désirez beaucoup cette trêve et que vous en avez grand besoin. » Je répondis que je ne venais pas la demander^ mais savoir s'il comptait la demander afin d'éviter à l'humanité j par un arrangement prompt s'il devait avoir lieu^ le sang qui coulait tous les jours. — « La République

française a le même principe d'humanité, et dès qu'il s'agit d'épargner nos braves soldats^ nous serons bientôt d'accord. » — Il me dit qu'il était trop tard pour pousser plus loin la discussion, que le lendemain,, à riieure que je voudrais, je pourrais le voir et la reprendre. Il n'y a pas d'attentions obligeantes qu'il n'eût ensuite pour moi : la pluie m'avait percé jusqu'aux os^ il me fit donner de son linge, de ses habits^ donna des ordres pour qu'on me préparât la meilleure maison du village; il me fit faire à souper, enfin je le quittai pour me retirer dans mon logement. Un de ses aides de camp m'accompagna et causa avec beaucoup de gaieté pendant ma toilette.

« Le lendemain de bonne heure, je me rendis chez Pichegru, j'avais l'écrit du prince de Condé dans mon portefeuille. Je trouvai le général avec quelques officiers majors. Nous désirions la trêve autant l'un que l'autre; je sauvai l'espèce de honte de

notre démarche; elle fut bientôt conclue et signée aux mêmes conditions que celle du comte de Clerfayt. Les officiers se retirèrentj je restai avec lui. Nous n'étions cependant pas seuls; dans sa chambre il restait encore un de ses adjudants pour qui j'avais remarqué qu''il avait une amitié particulière (c'était le frère de celui qui m'avait tenu compagnie la veille). ^Cet officier était avancé hors de la fenêtre et regardait ce qui se passait dans la rue. Le temps s'écoulaitj c'était peut-être la seule occasion que j'avais de faire usage de mon écrit; je pensai qu'il n'y a que les démarches hardies qui réussissent; ouvrant le portefeuille et lui remettant l'écrit^ je lui dis avec l'air le plus simple et le plus ouvert qu'il me fut possible de prendre : « Tenez^ lisez ceci, mon général; vous verrez que j'étais destiné depuis bien longtemps à traiter avec vous. » Pichegru prend le papier, le regarde, le lit ensuite avec beaucoup

d'attention, me fixe longtemps et, baissant la voix, me dit : « Je suis entièrement dévoué à Monseigneur le prince de Condé; je suis heureux d'avoir une occasion aussi sûre de le lui faire savoir j, mais mon armée n'est pas au point oii je la désirerais pour pouvoir le servir et je ne veux pas être im second Dumourie~. » Nous avions à peine ajouté quelques mots que l'officier se retourna. Je vis qu'il était temps de partir. Pichegru me serra fortement la main. On m.e donna une escorte, des chevaux, et je revins avec le général Desaix, qui me reconduisit jusqu'à nos postes. »

« Après ce récit, 'Vincent ajouta qu'à peine arrivé au quartier général, il chargea M. le comte de Barbancon d'instruire Al. le prince de Condé de ce qu'il venait de faire. Pendant tout l'hiver on eut différentes occasions pour suivre cette ouverture, mais on les négligea ou, ce qui est pire, on en profita gauchement. Pichegru écrivit

lui-même au prince de Condé. Ce dernier lui demandait de livrer Strasbourg : il s'y refusa^ en représentant que cette démarche n'aiderait pas assez puissamment le parti du Roi^ qu'elle le démasquerait trop tôt^ que toute l'armée et les soldats même les mieux intentionnés crieraient d'abord à la trahison^ et que cela naboutiraitj ainsi qu'à Lyon^ qu'à des boucheries affreuses d'honnêtes gens. Il parlait d'un plan bien plus vaste^ sans le développer. On fit des imprudences^ des indiscrétions^ il perça quelque chose dans son armée. Il est très probable que le rappel de Pichegru n'est dû qu'aux soupçons qu'eut le Directoire. N'est-il pas désolant de voir que nous ne savons jamais profiter des chances que nous offre la fortune?

Les royalistes du dehors sont comme les harpies : ils gâtent tout ce qu'ils touchent.

« L'année suivante^ pendant la cam-

pagne d'Italie, revenant sur cet épisode, le major Vincent ajouta encore quelques particularités à celles qu"il m'avait déjà données sur les intelligences que Ton a eues avec Pichegru. Une des premières. conditions qu'il mettait pour se déclarer était qu'on lui donnât l'assurance de toucher trois millions pour que son armée fût payée en numéraire aussitôt qu'elle aurait crié : « Vive le Pvoi ! » Le maréchal Wurmser ne pouvait pas prendre sur lui d'accorder cette demande: il écrivit à Vienne et ne reçut point de réponse. De son côté,, le prince de Condé ne voulut rien décider de tout ce qui lui était proposé. Il croyait de son devoir de tout soumettre à Vérone [i], ce qui entraînait pour les moindres choses des longueurs qui désolaient Pichegru. A l'arrivée du Roi à l'armée de Condé, les négociations se soutenaient toujours. Pichegru,

(i) Louis XVIII était à Vérone.

destitué même du commandement, vint à Strasbourg, et par le moyen de quelques batteries de cette ville qui passaient et repassaient le Rhin pendant la nuit, on entretint avec lui la correspondance la plus exacte. Il était persuadé qu'on le replacerait bientôt à la tête de l'armée; et en cas que cela n'eût pas lieu, il assurait qu'il serait possible de s'entendre avec le général Moreau ; mais que pour cela il fallait rompre promptement l'armistice, l'attaquer et le battre. M. de Montgaillard était dans le secret, et le Roi l'employait à suivre cette affaire auprès du maréchal de Wurmser.

Les choses en étaient là lors de l'ouverture de la campagne sur le Rhin. Le malheur des armées alliées dès les premiers coups de fusil, le départ du maréchal pour l'Italie, vinrent arrêter ces négociations. »

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