ACTE OUATUIEME. I4l
LA MARQUISE
Grand enfant!
LE DUC
Chère maman, en nous voyant tous les deux à vos pieds, vous devinez bien, n'est-ce pas, que nous avons quelque chose d'énorme à vous confesser?
LA MARQUISE, regardant Urbain.
Tous les deux?
LE DUC
Oui, moi d'abord. Avant-hier... hier encore, j'étais amoureux, oh ! mais, amoureux sérieusement, de mademoiselle de Saint-Geneix, et j'étais tout prêt à vous demander la permission de le lui dire.
LA MARQUISE
Allons donc ! mai» vous ne le lui avez pas dit?
LE DUC
Peut-être que si, un peu ; mais elle n'a pas compris et ça revient au même.
LA MARQUISE
Après ?
Après... c'est-à-dire avant, bien longtemps auparavant, car cela a commencé le jour où Caroline est entrée chez nous, monsieur mon frère que voilà, qui ne dit rien, et qui vous prend la main, était, comme moi... qu'est-ce* que je dis? beaucoup plus que moi, amoureux d'elle.
LA MARQUISE
Hein ! vous dites?...
LEDUC
Je dis que, depuis le jour où Caroline...
LA .MARQUISE
Vous. Urbain ?
URBAIN
Oui, ma mère.
Hi L1-: M A un LIS DE VILLE .MER.
LE DUC
Que voulez -vous! ça ne pouvait pas être autrement. Vous auriez eu dix fils qu'ils auraient été tous les dix amoureux de mademoiselle de Sainl-Geneix ; et nous serions tous les dix, aujourd'hui, à genoux, comme ça, en rond, autour de vous, par rang d'âge... Comment n'aviez-vous pas prévu ça?
LA MAKQUISE.
C'est vrai ! j'aurais dû le prévoir; mais... elle ne sait pas?
LE DUC
Elle sait tout.
LA MARQUISE, se levant.
Comment !
LE DUC
C'est moi qui le lui ai dit, là, tout à l'heure.
LA MARQUISE, à Urbain.
Mais vous avez donc l'intention de l'épouser?
LE DUC
Il a cette intention. Je l'ai bien eue, moi !
URBAIN, se levant.
Et quelle autre intention puis-je avoir envers une femme que je respecte et que vous estimez?
LA MARQUISE, passant à gauche.
C'est vrai. Ali ! mon Dieu ! mais voiij qu'au milieu de mor» bonheur, vous me foudroyez, mes enfanls!
LE DUC
Pourquoi donc? C'est un bonheur de plus qu'on vous apporte, au contraire! Est-ce que vous pouvez vous passer de Caroline ? La voilà à vous pour toujours.
LA MARQUISE
Il ne s'agit pas d3 moi, ne me p iriez pas de moi. (Eiie passe entre eux.) Votre frère doit faire un plus grand mariage que cela, un mariase é^al au vôtre.
ACTI-: niATUli- .ME. 143
Ma C'iiore mùiv, mon fréio doit fjire le mariage qui j'oinpôchera dùlre m;illioiireux, tri&tc et souflrant comme vous le^ voyez
depuis trois ans. (L'il)«in fait signe au duc de ne pas inquiéter sa inîre.) I. V .MAUQUISK, elTra.vée, allant à Urbain.
Souffrant? Vous étiez malade, Urbain? J'en étais sûre.
URBAIN
Non, ma mère... au moral, cola, je l'avoue ; mais ce chagrin s'effacerait pour toujours si vous décidiez mademoiselle de Sainl- Geiieix à partager ma vie.
LA MARQUISi;.
Elle résiste, aloi-s? elle compiend... ?
URBAIN
Elle croit que vous avez des idées... que Je n^spère pas modifier; je ne les ai jamais froissées, jamais disculées. Quelles que soient les miennes, de vous, ma mère, tout me semble sacré. Aussi je ne plaide pas une cause devant vous, je demande à volie amour pour moi un grand et sérieux sacrifice.
LA MARQUISE
Urbain... que me demandez-vous là?
LE DUC
Un sacrifice que vous vous exagérez tous les deux. 11 ne faut pas raisonner ici, ma chère mère, il faut vous souvenir.
Me souvenir do quoi ?
LE DUC
D'avoir été jeune. (Mouvement de la marquise.) Oh! jC la Sais, moi,
cette touchante liistoire de vos belles années. 11 y a des souvenirs qui frappent les enfants, parce qu'ils les frappent au cœur. Je me rappelle (jue mes nobles parents, un tas d'hidalgos, tous descendants du (^id en droite ligne ! ne trouvaient pas le marquis de Villemer assez titré |)our devenir mon beau-père. C'est pourtant le seul père que j'aie connu, et il vous a rendu 1'-' plus heu-
I4i LE MARMUIS DE VIMJ-MEIJ.
reuse des femmes. Eh bien, je suppose que, parmi ses ancêtres, il y eût eu deux ou trois généraux de moins et un conseiller au parlement de plus, votre mariage eùt-il été moins respectable, votre amour moins légitime, votre bonheur moins pur? Je n'en crois rien, et permettez-moi de vous le dire, vous n'en eussiez [las moins chéri cet homme qui était digne de vous, et fait ce mariage auquel je dois le meilleur temps de ma vie et le meilleur des frères.
LA MARQUISE, qui pleure.
îl l'adore donc, cette Caroline? (a urbain.) C'est elle seule qui peut te rendre heureux?
URBAIN
Oui, ma mère, et, si je t'ai quelquefois prouvé mon dévouement...
LA MARQUISE
Si tu me l'as prouvé! 3Iais elle, elle t'aime donc?
URBAIN
Ah! qui sait?
LA MARQUISE, passant à gauche.
Va la chercher.
URBAIN
Vous lui direz...?
LA MARQUISE
Que, si elle ne t'aime pis, elle est folle, (urbain jette un cri de
joie, embrasse sa mère et sort par le fond.)