ACTE PREMIER
ANDRÉE, courant à son père.
Tu n'es pas blessé?
BRUEL
Non.
MADAME GERVAIS
Je voudrais qu'il fût blessé, et fortement! C'est agréable, voilà ma potiche en miettes ! Vous ai-je asï^ez averti? Vous l'avez voulu. Étes-vous content?
BRUEL
Je vous ferai remarquer que c'est vous qui avez cassé la potiche.
MADAME GERVAIS
Bon! ça va être moi, maintenant!
BRUEL
Ma chère belle-sœur, vous avez une habitude bizarre, qui est de reprocher aux gens le mal que vous leur faites. Quand on a commis une maladresse, on s'en excuse ; mais vous, toutes les fois que vous avez un tort envers quelqu'un, vous le querellez.
MADAME GERVAIS
Comment! c'est moi qui...?
BRUEL
C'est vous qui avez renversé cette potiche. Vous avez failli me blesser , je ne vous en veux pas , mais il est étrange que vous m'en vouliez.
MADAME GERVAIS
Soit, c'est moi qui ai tort. Ma potiche n'est pascassée, si vous voulez. Oh ! c'est exaspérant!
BRU EL
Ce qui est exaspérant...
ANDRÉE, apaisant son père.
Ma tante vient d'être malade.
BRUEL
Tu as raison. Voyons, ma chère belle-sœur, la paix. C'est moi qui ai cassé la potiche. J'avoue mon crime. Vous me permettrez de vous en offrir une autre paire. Pardonnez-moi un moment d'humeur. Je suis un ])eu agacé ce matin. Je suis inquiet d'un navire qui n'arrive pas.
ANDRÉE
Cher père, pourquoi ne laisses-tu pas le commerce? Tu n'aurais plus tous ces soucis.
BRUEL
Pourquoi? Un peu parce que je mourrais d'ennui si je n'avais plus rien à faire, et beaucoup parce que les cachemires ne poussent pas aux filles comme les plumes aux oiseaux et qu'on ne ramasse pas les perles avec les petits cailloux.
ANDRÉE
Oh ! j'ai assez de perles, et les filles ne mettent pas de cachemires.
BRUEL
J'espère bien que tu ne seras pas toujours fille.
ANDRÉE
Tu n'emploies pas le moyen de me marier.
Comment?