Le martyr de la liberté des nègres;
A qui dédier ce livre, si ce n'est à ceux en faveur de qui il a été fait; à ceux que l'homme égoïste et cruel a réduits en servitude , pour s'engraisser de leurs larmes, de leurs sueurs, de leur sang, et se repaître des voluptés de la chair; à ceux qu'on a dégradés de la dignité humaine, chargés de chaînes, accablés de labeur, martyrisés de coups et torturés; à ceux à qui on a ravi jusqu'à la qualité d'hommes, qu'on a retranchés de la société, qu'on a parqués comme un troupeau, dont on a voulu faire des brutes, un cheptel, une chose, une propriété humaine, dont on a le droit d'user et d'abuser, que l'on achète, que l'on vend, que l'on cède par testament ou
donation , dont on hérite , que l'on peut faire saisir et exproprier , que Ton adjuge au plus offrant et dernier enchérisseur, à qui on a volé l'espèce , la race , la patrie , la propriété d'euxmêmes, la famille et la liberté; que l'on accouple comme des étalons ou des poulinières , pour la reproduction de l'espèce, dont les produits, ainsi que le mâle et la femelle , appartiennent au maître, et qu'il vend plus tard sans aucun égard pour les liens du sang ou les affections naturelles ; à qui on interdit soigneusement tous les liens, toutes les jouissances, toutes les joies si pures et si douces de la famille, dans la crainte que ces tendres attachements , que ces sentiments délicats, ne les relient à l'humanité, ne comblent le vide dont on les entoure, n'éclairent les ténèbres épaisses que l'on a faites sur eux, n'illuminent leur intelligence, ne détruisent leur abjection et ne leur montrent toute l'horreur de leur condition et de leur dégradation; à tous les malheureux qui vivent dans cet enfer que la barbarie a transporté dans la civilisation, que le christianisme a béni et sanctifié depuis dix -huit siècles, au nom de Dieu, pour le plus grand bien des oppresseurs et des propriétaires d'hommes; à tous les malheureux qui traînent de génération en
génération le boulet de la servitude sous le fouet et sous le bâton de leurs maîtres, vaste chiourrne qui couvre encore la plus grande partie du globe; à tous les esclaves en un mot, quels que soient leur race, leur nationalité, la couleur de leur peau et le degré de leur servitude; aux esclaves noirs, cuivrés, jaunes et blancs ; à toute cette immense population, qui couvre presque entièrement l'Asie et l'Afrique, une partie considérable de l'Amérique et qui quoique ayant subi deux transformations en Europe , celles du servage et du prolétariat, existe pourtant encore sur quelques parties de son sol, comme en Turquie par exemple. Aux esclaves, aux fellahs, aux parias, aux coolies aux serfs, et même aux prolétaires qui eux aussi, courbés sous un travail quotidien souvent au dessus de leurs forces , passent toute leur vie dans l'ignorance, la souffrance, les privations, le besoin, la misère, et succombent pour la plupart dans le dénuement et l'inanition, après avoir aussi été rivés, toute leur existence par un travail sans fin et sans espérance, au bagne social; à tous ceux qui souffrent, qui gémissent, qui pleurent et qui saignent dans les chaînes de l'esclavage, sous la loi du servage et sous les nécessités du prolétariat; à tous les deshérités
de la terre; à tous ceux qui produisent tout et qui ne jouissent de rien; aux seuls utiles et honorables, mais éternellement méprisés, qui grouillent dans l'enfer de la vie, dans le bagne de la civilisation encore barbare du XIXe siècle. Tels sont ceux à qui nous dédions ce livre.
P. VÉSINIER.