‹ Le martyr de la liberté des nègres;Chapitre 2 sur 22 · JOHN BROWN, LE CHRIST DE NOIRS · texte numérisé non relu

JOHN BROWN, LE CHRIST DE NOIRS

Nous nous sentons saisis d'un profond sentiment de recueillement en écrivant le nom de John Brown, le héros et le martyr de Harper's Ferry, et nous sommes persuadé, que, quand le lecteur connaîtra, comme nous, son histoire, il éprouvera la même émotion.

John Brown descendait des austères Pères Pèlerins, qui au commencement du dix-septième siècle débarquèrent au nord du nouveau continent, où est situé aujourd'hui Plymouth, dans l'espoir d'y trouver la liberté, d'y fonder une colonie, basée siir la justice, et d'y pratiquer la vertu. „Nous sommes tous venus dans cette partie de l'Amérique", disaient-ils, „pour jouir en pureté et en paix des libertés de l'Evangile."

Il était né à Torrington, comté de Litchfield, dans l'Etat de Connecticut (Etats-Unis), le 9 mai 1800.

Il appartenait à cette forte génération, qui en Amérique , comme en Europe, date du commencement du siècle. Si Ton consulté la chronologie des premières années de cette époque, on est, en effet, frappé du nombre consi-

dérable d'hommes remarquables qui naquirent alors; on dirait que l'humanité fut plus fortement trempée après les deux grands mouvements émancipateurs de 1789 en Amérique et en Europe , que la liberté créa des générations plus viriles, qu'elle leur inocula plus de force, plus de vie et plus de cette acreté du sang, qui fait les héros.

Si nous voulions citer des exemples, ils sont nombreux ; presque tous les hommes qui ont brillé d'un grand éclat, de notre temps , datent du commencement du XIXme siècle, ainsi que la plupart des généraux, qui se distinguent aujourd'hui dans la guerre d'Amérique. Faut-il citer pour l'Europe: Armand Carrel, né en 1800, Barbes, n6 à la Guadeloupe en 1809, Godefroy Cavaignac en 1800, Lagrange en 1804, Charras, Cabet, Blanqui, Bem, Dembinski Kossuth, Robert Blum, Pisacane, Garibaldi, Mazzini etc. qui tous datent de la fin du dix -huitième ou du commencement du dix-neuvième siècle. On dirait que l'incubation révolutionnaire leur a laissé une forte empreinte, qui se perpétue jusqu'à nos jours ; les générations suivantes vont toujours en s'amoindrissant , les types disparaissent peu à peu, ceux de cette grande époque, qui sont encore vivants aujourd'hui, ressemblent à des solitaires et font contraste sur notre génération affairée, dont l'amour du gain constitue l'idéal, et pour qui toute noble action, qui ne rapporte pas un bénéfice assuré, est rangée au nombre des folies ridicules ou des utopies dangereuses.

John Brown était un apôtre, un serviteur austère d'une idée sut lime; il avait hérité de l'esprit d'abnégation et de dévouement de ses austères maîtres.

Son père Owen Brown avait toujours été vénéré par lui et considéré comme un homme extraordinaire. Il mourut, en 1853, à i'âge de quatre-vingt-sept ans; il était fils

du Capitaine John Brown, tué dans l'armée révolutionnaire, le 3 septembre 1776, descendant, à la quatrième génération en ligne directe! de Pierre Brown, un des Pères Pèlerins,, qui débarquèrent, comme nous l'avons dit, à Plymouth, dans le Massachusetts, le 22 décembre 1620, et dont le tombeau, portant l'inscription de son nom, de son origine et du jour de sa mort, est encore dans le cimetière de l'église de Canton, au Connecticut.

John Brown avait hérité de toutes les vertus de ses aïeux, qui s'étaient trammises de père en fils dans ces fortes natures ; comme eux, il aimait la liberté et la justice, il avait pris à la lettre les belles maximes de l'Evangile, il les mettait journellement en pratique et avait juré de leur consacrer son existence tout entière.

Toute sa vie, il a été animé d'un profond sentiment religieux, dans l'acception la plus pure et la plus noble de ce mot ; dès l'âge de seize ans il se fit recevoir membre de la congrêgational Church cPHudson; à dix -sept ans il faisait ses études pour le ministère apostolique à Morris Academy, mais il fut forcé d'abandonner sa vocation par suite d'une maladie chronique des yeux. Il avait alors pour précepteur le révérend H. Vaille, encore vivant aujourd'hui, qui fait le plus grand éloge de son ancien élève, et dit que c'était le plus noble et le meilleur cœur qu'il ait jamais connu.

N'ayant pu exercer le saint ministère évangélique pour la cause que nous venons d'indiquer, John Brown se maria avec la fille du capitaine Amus Losk en 1827, il alla s'établir à Richmond,j comté de Crawford, mais quatre ans plus tard, il eut le malheur de perdre sa femme. Le chagrin qu'il en éprouva porta ses idées à la mélancolie et à la réflexion. Ce fut depuis cette époque que, profondé-

ment affecté de sa propre douleur et de celle qu'il éprouvait en voyant la triste position dans laquelle sont plongés les malheureux esclaves, il résolut de travailler à leur délivrance. Son fils écrit, à la date du 3 décembre 1859, que ce fut immédiatement après la mort de sa mère, qu'il entendit son père dire pour la première fois, qu'il était résolu à vivre pour venir en aide aux opprimés. Il se remaria néanmoins une seconde fois, et eut treize enfants de son second mariage, dont neuf vivent encore aujourd'hui.

Mais la grande idée de la délivrance des noirs , qui s'était emparée de l'âme de John Brown, ne le quittait plus ; il résolut de la mettre au plustôt à exécution.

Un riche planteur, M. James B. Birney, animé aussi d'un grand esprit de justice et d'un profond amour de l'humanité, avait donné le plus noble exemple de désintéressement, en affranchissant tous ses esclaves. John Brown, émerveillé de cette belle initiative, lui écrivit pour le prier de lui envoyer quelques uns de ses jeunes émancipés, de l'éducation desquels il voulait se charger, afin de contribuer pour sa part à la noble tâche de M. Birney; mais malheureusement une maladie dangereuse le força d'abandonner son généreux projet. John Brown regretta, toute sa vie, de n'avoir pu l'accomplir, car, disait-il, j'aurais été bien heureux, d'élever ces pauvres petits nègres, d'en faire des hommes de leur inspirer l'amour de la liberté et la résolution de contribuer à la délivrance de leurs malheureux frères esclaves; je les aurais soignés comme mes propres enfants, et quand ils auraient été grands, ils auraient combattu avec mes fils et avec moi pour la délivrance des esclaves.

Après sa guérison, il fut chargé d'arpenter la propriété de M. Gerrith Smith, contenant plusieurs milliers

d'acres de superficie, et située dans l'Etat esclavagiste de la Virginie. La vue des souffrances des noirs , en formant un contraste poignant avec la belle nature qui l'environnait, donnait chaque jour plus de force à sa noble résolution; aussi ses pensées se concentraient -elles toutes entières sur le sujet généreux qui le préoccupait. Rien n'est fait pour élever l'âme, pour inspirer les résolutions courageuses, comme les beautés de la nature ; n'est-ce pas au sein des Alpes, au pied du célèbre Griitli, que les trois pâtres suisses prêtèrent l'immortel serment, qui amena la délivrance de leur pays et leur fit briser le joug des Habsbourgs; ce fut aussi dans la solitude, aux pieds des Montagnes Bleues de la Virginie (Bluebridge), dans la méditation et le recueillement, que le héros de Harper's Ferry jura de délivrer les esclaves d'Amérique. Voici quelques unes des réflexions que lui inspirait son projet généreux, qu'il écrivit alors, et qui ont été transmises par son fils John:

„Les droits de l'esclave à la liberté ne seront jamais ^respectés, encore bien moins reconnus, tant qu'il ne se „montrera point capable de maintenir ses droits contre „l'homme blanc.

„Les qualités nécessaires pour maintenir ces droits, „sont : l'énergie, le courage, le respect de soi-même, la fermeté, la foi en sa force et en sa dignité ; mais ces qualités „ne peuvent être acquises par l'esclave que dans une lutte „armée pour rentrer dans ses droits.

„Lorsqu'un peuple tombé entre les mains des voleurs „a, par suite de plusieurs siècles d'oppression, perdu ses ^qualités, ce n'est pas seulement un droit, mais encore „un devoir pour V homme blanc , de travailler en faveur de ce peuple, de verser le baume et l'huile sur

ses plaies, et de le soutenir jusqu'à ce qu'il puisse marcher tout seul."

Telle était la doctrine du grand apôtre des noirs; il n'était pas seulement un soldat courageux, mais encore un penseur profond. Comme le Christ, il avait aussi ses évangiles et ses disciples, qui le suivirent, comme nous le verrons plus tard, jusqu'au martyre.

John Brown, homme de foi et d'action , puisant dans une conviction profonde le courage nécessaire pour accomplir son œuvre, savait par expérience que la liberté ne se conquiert que par la lutte opiniâtre et persévérante, qu'il n'est pas une réforme religieuse, politique ou sociale, que nos pères n'aient été forcés de conquérir de siècle en siècle, au prix de leur sang,, par V insurrection. Il ne disait pas comme tant de prétendus révolutionnaires, qui, dans les douceurs du farniente, prétendent que les esclaves sont tombés dans un tel état d'abaissement, qu'il est impossible de les relever; que ce serait perdre son temps, que de vouloir les affranchir; qu'incapables de subvenir à leurs besoins par un travail libre, il est préférable pour eux de rester dans l'esclavage, qui les met du moins à l'abri du besoin, en leur fournissant la nourriture et le logement. Ou comme certains soi-disant socialistes, que désavouent toutes les écoles, qui prétendent que la condition de l'esclave est préférable à celle du prolétaire, parce que le premier est sûr de son alimentation quotidienne, tandis que le second est par l'effet du manque de travail, de la maladie ou du chômage, exposé souvent à mourir de faim; c'est sans doute parce qu'ils n'ont jamais réfléchi à la condition malheureuse de l'esclave, qu'ils tiennent un pareil langage ; c'est qu'ils n'ont pas assisté, comme J. Brown, à leur supplice permanent; c'est qu'ils ne les ont pas

vus succombant sous un travail au dessus de leurs forces sans fin ni trêve, ou sous le fouet de leurs gardiens; privés de toutes les joies, qui rendent encore l'existence supportable, quelque misérable qu'elle soit, sans famille, sans amis; livrés à tous les caprices de leurs maîtres, qui brisent, quand il leur plaît, toutes les affections éphémères qu'ils veulent bien leur permettre, qui, s'ils les font contribuer à la réproduction de l'espèce, les séparent bientôt de leurs compagnes et de leurs enfants, qu'ils vendent, comme un vil bétail, séparant ainsi le père, la mère et les enfants, sans pitié et sans miséricorde. Ont-ils jamais réfléchi, ceux qui croient l'esclavage préférable au prolétariat, à tout ce qu'a de cruel la pensée désolante qui accable un malheureux père , une pauvre mère, quand ils songent que les fruits de leur amour sont voués comme eux à un esclavage perpétuel, et qu'ils seront impitoyablement vendus comme eux par un maître barbare, et que les enfants de leurs enfants, et toutes les générations successives de leur race maudite devront aussi, un jour, endurer le même supplice et le même effroyable martyre!

D'autres, des âmes basses et viles, des égoïstes affreux, chez qui l'amour du lucre, la soif des jouissances, ou une profonde dépravation ont éteint tout sentiment humain, disent que les esclaves ne sont pas des hommes, que, comme tous les animaux domestiques, nous avons le droit de nous les approprier, de les réduire en esclavage; qu'ils ne sont propres qu'à cela; que c'est la destination pour laquelle la nature les a faits ; que c'est là leur état normal, et d'autres monstruosités du même genre. Mais John Brown l'austère, le chrétien selon l'Evangile, prétend, au contraire, qu'il ne doit y avoir ni esclaves, ni maîtres; que les hommes sont égaux sans distinction de couleur; que ce ri est pas

seulement un droit, mais encore un devoir impérieux pour nous de délivrer les esclaves, et ce praticien du devoir, se met immédiatement à la tâche : il ne recule devant aucun obstacle , il brave tous les dangers, tous les périls, mille morts, pour accomplir son grand œuvre.

Il combat pour la délivrance des esclaves presque seul pendant plus de vingt ans; il les aide, il les assiste dans leur fuite, il partage avec eux son pain, sa bourse et son toit; il les élève; il les arme, il leur apprend à imiter son noble exemple, à combattre comme lui pour la délivrance de leurs frères. Il inspire les mêmes sentiments à sa nombreuse famille ; il élève ses enfants dans la sainte religion de l'humanité, il leur explique les admirables paraboles de l'Evangile, il leur apprend que les hommes sont égaux et frères, que tous doivent aimer leur prochain comme eux-mêmes et faire aux autres ce qu'ils voudraient qu'on leur fît ; que c'est manquer au plus sacré des devoirs que de ne pas observer ces préceptes ; que sous aucun prétexte on ne peut s'en dispenser.

Cet apôtre de la race noire qui, comme le Christ, venait apporter la bonne nouvelle et briser les fers des esclaves était humble et sobre comme lui ; ses habits étaient toujours extraordinairement propres, mais d'une grande simplicité ; il avait tellement conscience du prix et de la valeur de l'argent et de son utilité pour soulager les malheureux, que s'il voyait chez lui un objet de luxe il disait aussitôt: ,.11 eût bien mieux valu donner aux pauvres l'argent que cet objet a coûté, que de l'acheter."

Il ne mangeait jamais que le strict nécessaire; il était d'une sobriété exemplaire; il ne buvait jamais de liqueurs fortes, et ne consommait du tabac sous aucune forme; il était le scrupuleux observateur de cette belle

maxime que nul ne doit user du superflu, pendant qu'un seul manque du nécessaire. Aussi jamais un malheureux ne s'adressait inutilement à lui, il était toujours disposé à le secourir.

„Pendant trente ans, disait sa respectable femme, mon mari a porté le joug des opprimés sur son propre cou."

Il était la franchise et la probité même; jamais la pensée d'une mauvaise action n'avait effleuré son esprit1; jamais le mensonge le plus léger n'avait souillé ses lèvres; son courage était proverbial, il était un lion dans le combat et un agneau après la bataille; jamais un ennemi vaincu ne reçut de lui le moindre mauvais traitement ou la plus légère injure. Il avait une foi sincère mais éclairée, une piété simple, sans superstition, les plus belles maximes de la Bible et des Evangiles étaient les règles immuables de sa conduite; il les méditait souvent et les appliquait sans cesse, il avait toujours présenté à l'esprit cette belle maxime :

„Souvenez-vous de ceux qui sont dans les fers comme si vous y étiez avec eux."

Il la répétait souvent à ses compagnons de combat, auxquels il faisait faire la prière matin et soir. Il punissait ceux qui juraient, disant: „que des hommes qui combattaient et versaient leur sang pour la plus sainte des causes devaient se préserver de toutes souillures); qu'il aimerait mieux avoir la fièvre, la petite vérole, ou le choléra dans son camp qu'un méchant homme."

Quand il était au milieu de sa nombreuse famille, il lui donnait l'exemple de toutes les vertus , il consacrait souvent ses veilles à l'instruction de ses enfants, il leur faisait lire la Bible, il leur expliquait les plus beaux passages.

— iodes Evangiles; il les faisait surtout s'arrêter sur ceux relatifs à la délivrance des esclaves, comme les suivants:

„ ... Le Seigneur m'a envoyé pour prêcher la bonne nouvelle aux pauvres, pour annoncer aux captifs leur délivrance "

„I1 n'y aura plus ni maîtres ni esclaves."

„ Les premiers seront les derniers, et les derniers seront les premiers.

„'Le premier d'entre vous doit être le serviteur de tous les autres, etc. . . ."

Aussi, pour mettre à exécution ces divins préceptes, car pour lui la Bible et les Evangiles n'étaient pas lettre morte, il ne reculait devant rien; il avait fondé une association pour l'abolition de l'esclavage. Voici quelques fragments du règlement trouvés chez lui après sa malheureuse expédition de Harper^s Ferry.

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