‹ Le martyr de la liberté des nègres;Chapitre 22 sur 22 · L'ÂME DE JOHN BROWN ET LA MARSEILLAISE DES NOIRS · texte numérisé non relu

L'ÂME DE JOHN BROWN ET LA MARSEILLAISE DES NOIRS

Il ne s'était pas écoulé un an et demi, depuis que le héros de Harper's Ferry était mort martyr sur le gibet de Charlestown, que les volontaires du Massachusetts, ses compatriotes, étaient campés sur les bords du Missouri et dans le Kansas, anciens théâtres de ses exploits, pour continuer son oeuvre, en combattant intrépidement à la façon des puritains, leurs ancêtres, résoiilus de vaincre ou de mourir. Ils ne se battaient pas, comme la plupart des militaires, pour l'amour de l'avancement et des grades, c'était un mobile plus noble qui les guidait, ils voulaient faire triompher les droits de l'homme , la liberté , l'égalité , la fraternité entre tous les individus, tous les peuples, toutes les races et dans l'humanité toute entière. Ils voulaient comme John Brown détruire l'esclavage, cette plaie hideuse qui ronge et deshonore les Etats-Unis.

Soldats du droit et du devoir, ils furent les premiers qui eurent l'honneur de verser leur sang pour la République. Animés du plus grand enthousiasme politique et religieux ils se battaient pour la plus sainte des causes. Leur chef, à eux, n'était ni Jennieson, ni Lane, ni même le général Frémont, c'était un héros, un martyr, John Brown, le pendu de Charlestown, sa grande âme les animaits

son* noble exemple les guidait, son souvenir les inspirait. John Brown, revivant tout entier dans son fils héroïque échappé par miracle au combat de Harper's Ferry, marchait à leur tête.

Aussi les esclavagistes disparaissaient à leur approche; comme des feuilles mortes chassées par le vent.

Bien ne pouvait résister à l'ardeur et à l'élan de ces héros animés du saint enthousiasme de la liberté.

A leur voix les planteurs tremblaient, les esclaves brisaient leurs chaînes et étaient rendus à la liberté.

Quand leur hymne de guerre ; la Marseillaise des Nègres, vibrait sur les bords du Missouri, un frisson de terreur pétrifiait les oppresseurs, et la plus vive espérance faisait battre le coeur des opprimés. Quand brûlant d'une ardeur héroïque les preux combattants entonnaient en choeur leur chant guerrier la Marseillaise des Noirs, la victoire fidèle accourait se ranger sous leurs drapeaux, et les échos des solitudes répétaient au loin:

Là bas, couché dans la prairie,

Repose un martyr, un héros,

Que recouvre l'herbe fleurie.

L'esclave pousse des sanglots ;

Brown est mort pour sa délivrance,

Sans avoir pu l'émanciper;

Reprenons sa sainte espérance,

Ne nous lassons pas de frapper.

Son âme est avec nous et dirige nos bras. Gloire ! Gloire à John Brown ! célébrons son trépas !

Son sang a coulé pour l'esclave Près de ses fils qu'il vit mourir, L'écho sait le nom de ce brave, Soldat du droit et saint martyr!

Jurons d'imiter son courage,

Brisons les fers et les liens,

C'est notre tâche et notre ouvrage,

Des Noirs, soyons les soutiens!

Son âme est avec nous et dirige nos bras. Gloire! Gloire à John Brown! célébrons son tre'pas!

Héros de la guerre servile,

Pour la justice et pour ses droits,

Il a lutté un contre mille ;

Harper's Ferry vit ses exploits.

Il est mort, paix à sa mémoire,

Que le laurier ceigne son front,

Et qu'il nous guide à la victoire

Venger sa mort comme un affront !

Son âme est avec nous, elle guide nos pas. Gloire! Gloire à John Brown! bravons mille trépas!

Après une longue agonie,

Brown, le Christ de l'esclave noir,

Est mort, comme un nouveau messie.

Nous espérons tous le revoir,

Quand nous aurons brisé les chaînes,

Détruit les jougs, rompu les fers,

Les carcans et toutes les gênes ;

Emancipé tout l'univers!

Son âme est avec nous, elle guide nos bras. Gloire! Gloire à John Brown! Et vengeons son trépas

Frappons tous les esclavagistes, Ennemis de l'humanité; Tuons les tyrans égoïstes, Et proclamons la liberté!

John Brown nous a montré l'aurore Du jour brillant qui dès demain Comme un astre viendra s'éclore, Et briller sur le genre humain!

Son âme est avec nous, elle guide nos bras.

Gloire ! Gloire à John Brown ! à son fécond trépas ! *)

Comme on le voit la mort du vieux martyr portait ses fruits, les prédictions de John Brown et de ses disciples s'accomplissaient. Malgré les ordres du gouvernement fédéral, qui ordonnaient de restituer aux propriétaires esclavagistes restés fidèles àJ'Union les nègres fugitifs, et qui défendaient de les recevoir dans les lignes fédérales, ces vaillants abolitionistes continuaient leur œuvre d'émancipation. A la fin de 1861, les deux brigades du Kansas, composées de 2000 hommes à peine, avaient délivré plus de 3000 esclaves, qu'elles avaient conduits en lieu sur.

*) Voici la traduction littérale de la Marseillaise des Nègres, que nous avons reproduite, sur l'air de la Marseillaise de Rouget de Lisle, en nous écartant le moins possible du texte:

„Le corps de John Brown pourrit dans la fosse — Et les captifs qu'il essaya de sauver pleurent encore. — Il a perdu la vie en luttant pour l'esclavage. — Mais son âme marche devant nous. — Gloire! Gloire! Alleluiah! Son âme marche devant nous!

„John Brown était un héros indomptable et sincère — Le Kansas le vit à l'œuvre pour défendre nos droits — Aujourd'hui l'herbe verdoie sur sa fosse. — Mais son âme marche devant nous. — Gloire! etc.

„E prit Harper's Ferry avec ses dix -neuf braves; — il épou venta la vieille Virginie et la fit trembler jusqu'en ses fondements, — Puis une bande de traîtres lui fit subir la mort d'un traître. — Mais son âme marche devant nous. — Gloire! etc.

„John Brown était le Jean-Haptiste du Christ qui nous viendra. — Du Christ qui fera tomber les chaînes des captifs. — Bientôt sous le soleil du Sud, tous les Noirs seront libres. — Car son âme marche devant nous. — Gloire! etc.

„Vous, soldats de la liberté, frappez, c'est le moment. — Portez à l'oppression le coup de mort, que le héros essaya de frapper. — L'aurore du vieux John Brown éclate en un beau jour. — Et son âme marche devant nous. Gloire! Gloire! Alleluiah! — Et son âme marche devant noua!"

En outre un grand nombre d'esclaves n'avaient pas attendu leurs libérateurs pour fuir à la faveur des ténèbres et passer la frontière. Les volontaires Allemands, qui occupaient la ville de Saint -Louis, tous partisants des idées européennes contre l'esclavage, et que les ennemis de l'Union appellaient des terroristes, faisaient aussi tous leurs efforts pour faire évader les esclaves qui recevaient dans leur camp le meilleur accueil. Le général Frémont, qui les commandait, était un abolitioniste décidé, un républicain-noir, qui ne connaissait d'autre loi que celle de la justice, et qui ne tenait aucun compte des prescriptions légales favorables à l'esclavage. Un joui- qu'un planteur lui réclamait l'extradition de trois de ses esclaves, qui étaient venus se réfugier dans son camp, il lui répondit: „Allez-vous-en, il se peut que vos esclaves soient ici ; maisaussi longtemps que je garderai mon nom, je ne tromperai jamais la confiance que ces hommes ont mise en moi."

Comme la guerre prenait dans le Missouri un grand acharnement, le général Frémont proclama la loi martiale, et le premier des généraux américains il osa parler d'émancipation des esclaves. Il proclama de son autorité privée, la liberté de tous les nègres dont les maîtres étaient en état de rébellion contre la Confédération. Et joignant la pratique à la théorie, il fit mettre en liberté à Saint-Louis les esclaves des planteurs ennemis de la Confédération.

Cet acte d'équité souleva dans toute l'Union, un immense frémissement d'indignation, tant le sens moral est perverti par le mercantilisme chez la majorité de cette race anglo-saxonne. On considéra l'édifice de la propriété comme fortement ébranlé.

L'institution sacro-sainte, l'esclavage, que les pères de

la patrie, les Washington, le Jeffersoii, les Madisson; etc., avaient maintenue scrupuleusement comme une base sociale, était outrageusement foulée aux pieds par un soldat, en violation des arrêtés du président qui ordonnait de se conformer à la légalité et de respecter la propriété humaine des planteurs. Aussi le général Frémont fut bientôt révoqué de son commandement.

Le général Halleck le remplaça et s'empressa de défendre à ses soldats de recevoir les nègres fugitifs dans leur camp et de leur donner asile. Mais les volontaires du Kansas ne tirent avec raison aucun compte de ses défenses à cet égard.

Mais si les pauvres esclaves avaient trouvé d'ardents défenseurs das les puritains du Nord et dans les émigrants européens de Saint-Louis. Messieurs les planteurs du Sud avaient en revanche trouvé des auxiliaires ardents et bien dignes d'eux, dans les féroces tribus indiennes des Creeks, des Cherokées et des Choctaws, qui sous prétexte de civilisation sont devenues propriétaires d'esclaves, elles possédaient, en 1860, sur 1,154 propriétaires, 7,369 Noirs, un planteur Creek avait 227 esclaves à lui seul.

N'y a-t-il pas de quoi faire frémir d'horreur, quand on songe que des êtres encore à demi-sauvages, grossiers, barbares et féroces possèdent d'autres hommes à titre de propriété, qu'ils ont sur eux le droit de vie et de mort; qu'ils peuvent commettre impunément envers eux tous les excès, les maltraiter ; les torturer, les tuer même et leur faire subir toutes espèces de brutalités dégoûtantes et honteuses.

Ces esclavagistes Peàux-rouges devaient naturellement tendre une main fraternelle à leurs aristocratiques collègues, les planteurs Peaux-Manches du Sud. Aussi, c'est ce

qui arriva. Des Coureurs -de- prairies , espèce de maraudeurs très dangereux^ des Petits-blancs, artisans libres des Etats à esclaves , pervertis par les planteurs et tout dévoués à ces derniers dont ils sont les clients ; des brigands, organisés en associations par actions comme des compagnies industrielles pour l'exploitation du pays par le vol, le meurtre et l'incendie; s'étaient unis aux Indiens, pour faire la guerre aux abolitionistes. Ils avaient à leur tête le terrrible Texien Bosse -de- Bison ; guerrier légendaire, qui se disait petit-fils de Fra-Diavolo, et qui portait toujours avec lui une Bible reliée avec la peau d'un homme du Nord tué et écorché vif de sa main. On voit que dans tous les pays du monde, dans les civilisations les plus avancées; dans les plaines du Missouri comme dans les Calabres et la Basilicate, les défenseurs des iniquités sociales sont tous les mêmes ; ceux de l'esclavage comme ceux da la papauté et de la légitimité; les brigands des plaines de l'Amérique; les féroces Peaux-rouges, tout comme les brigands soudoyés par la papauté et par François II, dans les Etats de Naples. Leurs moyens sont les mêmes,, le vol, l'assassinat et la dévastion. En Amérique comme en Europe, ils poursuivent le même but par les mêmes moyens, le triomphe de l'iniquité civile, religieuse; politique et sociale. On comprend qu'en face de pareils adversaires les chefs des brigades unionistes étaient obligés de déployer une grand énergie. Le sénateur fédéral Lane, qui depuis la révolte du Sud; avait embrassé les principes du parti républicain le plus avancé déployait la plus grande vigueur envers les fauteurs de la révolte et envers les bandes de brigands et de pillards qui infestaient le Missouri et le Kansas: „Les rebelles," disait-il avec raison ; „sont hors la loi. Nous les traiterons partout comme des ennemis

de Dieu et des hommes, comme des gens trop vils pour qu'ils puissent rien posséder en propre, comme des êtres n'ayant aucune espèce de droits que les hommes loyaux soient tenus de respecter." Partout sur son passage il donnait des armes et la liberté aux esclaves.

Chose étrange les planteurs du Sud se voyaient appliquer la doctrine qu'ils avaient fait proclamer par la cour suprême, d'après laquelle „le nègre n'a aucune espèce de droit que le Blanc soit tenu de respecter." Ce qui prouve que les lois iniques sont des armes dangereuses à deux tranchants qui finissent toujours par blesser ceux qui s'en servent.

Chaque jour qui s'écoulait depuis que le Sud s'était séparé de V Union augmentait l'ardeur des défenseurs de la Confédération. Le sénateur Lane priait „Le Tout- Puissant d'endurcir les cœurs des rebelles comme celui de Pharaon et de les faire persister dans leur crime, afin qu'on put envahir leur territoire et faire tomber les chaînes de tous les esclaves." Aussi, en moins de six moins, les soldats de cet ardent sénateur; au nombre de 1200, libérèrent plus de 2,000 Noirs.*) M. Lane leurs donna des armes, les fit organiser militairement et les exerça à combattre leurs ennemis, leurs anciens maîtres. Ceux qui ne pouvaient pas combattre étaient employés comme ouvriers libres aux travaux du camp à raison de cinq à dix dollars par mois. Mais après chaque expédition de délivrance, quand la troupe libératrice revenait près de la frontière de l'Etat libre du Kansas, les affranchis la franchissaient sous la conduite d'un chapelain en poussant des acclamations en l'honneur du vieux John

*) Aujourd'hui, eu 1864, plus de 2,000,000 d'esclaves eut été reudus à la liberté pas les soldats du Nord.

Brown et un chantant la Marseillaise des Noirs. Et dès lors assurés de leur liberté ils se divisaient par famille ou par groupes d'amis, et allaient offrir leurs services comme ouvriers libres aux fermiers du Kansas. Dès la première semaine ils étaient tous engagés suivant des contrats réguliers qui assuraient leur liberté et leur indépendance et le titre inappréciables de travailleurs libres. Des agents spéciaux furent institués par les soins des abolitionistes pour veiller à la fidèle exécution de leurs engagements pour les protéger et les instruire. Plus de deux années se sont écoulées depuis que ces hommes ont été faits libres, et tous les témoignages s'accordent pour dire qu'ils déploient autant d'ardeur pour travailler pour leur compte, qu'ils mettaient autrefois de nonchalance et de répugnance à travailler pour le compte de leurs ex-propriétaires. Grâce à eux, la prospérité croissante du Kansas, qui contraste si fortement avec la désolation du Missouri et de tous les Etats du Sud, prouve combien ses énergiques habitants avaient raison de défendre la liberté de leur sol, au péril de leur vie, contre les envahissements coupables des colons du Sud, et démontre une fois de plus la supériorité du travail libre sur celui des esclaves. Le Missouri, qui en avait 114,931 lors de recensement de 1860, n'en comptait plus un an plus tard que 60 mille.

D'un autre côté la valeur réprésantive des esclaves avait encore décru d'une façon plus rapide. Ainsi un nègre valide et vigoureux qui, avant la rupture de l'Union, avait été payé 1200 dollars était vendu, en 1861, 200. Aussi après une année de guerre les révoltés du Missouri comprirent enfin que l'esclavage était une mauvais spéculation, qui ne valait pas la peine d'être défendue, et ils le prohibèrent et firent leur soumission, dès lors le pays, se pacifia les bandes de guérillas l'abandonnèrent, et les troupes

unionistes s'établirent sur ia frontière de TArkansas. Comme on le voit, les événements prouvèrent que l'esclavage fut au fond la seule cause de la séparation, et le premier résultat de la lutte a été de faciliter l'émancipation des Noirs par la double décroissance du nombre des esclaves et de la valeur du capital humain des planteurs. Les conséquences logiques du droit se montrent ici dans toute leur clarté.

Tous ces faits et toutes ces circonstances portèrent leurs fruits, les armées fédérales comprirent enfin qu il fallait attaquer leur ennemis en détruisant la cause même de la guerre l'esclavage. Ils se dirent alors que les planteurs ayant eux mêmes déchiré le pacte fédéral de propos délibérés et sans motifs sérieux et raisonnables n'étaient plus dignes de sa protection et n'avaient plus le droit d'en bénéficier, qu'il était par conséquent légal et licite de détruire chez eux l'eselavage, source de la guerre. Les paroles de Frémont et celles de Lane qui avaient été accueillies avec tant de stupeur et d'effroi furent bientôt la règle de conduite de toute l'armée. Tant la contagion du bon exemple est puissante.

Le général Butler, commandant de la forteresse de Monroe, à l'entrée de la Chesapeake, imita l'exemple de Frémont, et refusa de rendre les esclaves qui s'étaient réfugiés près de lui, sous prétexte qu'ils étaient de bonne prise comme contrebande cle guerre; le secrétaire d'Etat au département de la guerre approuva la conduite du général en faisant cependant la réserve d'indemniser plus tard les colons qui seraient restés fidèles à TUnion. Mais quoiqu'il en fut les esclaves fuent à jamais libérés, une partie d'entre eux fut employée, comme ouvriers libres moyennant salaire, aux travaux du port; d'autres furent occupés à la construction d'un chemin de fer ciculaire en

la même qualité, et enfin la plus grande partie d'entre eux s'engagèrent comme marins à bord de la marine de guerre, où ils touchèrent dès le premier mois une paie de huit dollars , non compris les rations, et ils furent toujours traités sur le pied d'égalité par les matelots blancs, avec lesquels ils travaillent vivent et s'amusent fraternellement, sans aucune distinction de race ou de couleur.

Dans la cession de 1861, les chambres fédérales consacrèrent la plus grande partie de leur temps à discuter et à voter des bills, qui tout en restant dans les limites de la Constitution, affaiblissaient le principe de l'esclavage. Il fut défendu aux officiers fédéraux, sous peine de renvoi et de la perte de leurs grades, de faire poursuivre les nègres fugitifs. Les bills de confiscation furent aggravés et peut s'en fallut qu'on adopta la loi qui ordonne l'émancipation pure et simple des nègres esclaves des rebels, qui comme nous l'avons déjà dit fut pronulguée depuis.

Le président Lincoln, n'écoutant que ses sentiments, et se départant de la prudence que lui imposait son caractère officiel, déclarait solennellement que les „contrebands" confisqués ne seraient jamais réduits à une nouvelle servitude, et qu'il était prêt à abdiquer plutôt que de tolérer une pareille infamie. „Le secrétaire d'Etat de la guerre imitant le noble exemple du président Lincoln, applaudissait le beau discours du général Cochrane, dans lequel ce dernier disait à ses soldats:

^Prenez l'esclave par la main, donnez lui un fusil, et demandez lui au nom de Dieu de s'en servir pour la liberté de la race humaine. „ Nobles paroles qui contrastent admirablement avec les excitations sauvages des planteurs avec leurs blasphèmes contre la justice et l'humanité. La plupart des généraux suivirent les généreux exemples de

Frémont, de Lane, de Butler et de Cochrane, accueillirent tous les fugitifs sans exception et leur firent desuite procurer du travail salarié. Les soldats imitaut la belle conduite de leurs chefs menaçaient de leurs armes les chasseurs d'esclaves marrons. Et quand ils se mettaient en marche, musique en tête, ils plaçaient les Noirs au milieu d'eux afin que personne ne s'avisât de les toucher. Les magistrats ou les juges *se déclaraient incompétents quand on leur soumettait une réclamation de nègres fugitifs. Aussi le nombre de ces derniers s'accroissait-il considérablement dans toutes les parties du territoire occupées par les armées fédérales. On fonda partout, à Saint-Louis, au Caire, à Washington, à Monroe et à Port Royal etc.. des colonies libres de nègres fugitifs. De toutes ces colonies la dernière est la plus importante, et mérite une mention particulière, nous y reviendrons tout à l'heure. Il nous reste avant à tracer l'ombre du consolant tableau que nous venons de faire, car malheureusement toute médaille, quelque belle qu'elle soit, a son revers.

Comme légalement la loi sur l'extradition des esclaves fugitifs existait toujours, chaque chef de l'armée fédérale l'interprétait à sa guise suivent son opinion particulière, son caprice, son intérêt ou les besoins de sa politique et de sa situation. Dans l'Ouest le général Halleck, le successeur de Frémont s'obstinait, ainsi que beaucoup de ses subordonnés à renvoyer impitoyablement tous les esclaves fugitifs qui réclamaient leur protection. Le général Kelly, dans la Virginie occidentale renchérissait encore sur ces rigueurs en faisant incarcérer les esclaves fugitifs en attendant qu'ils fussent réclamés par leurs maîtres. Dans le Kentucky, des officiers fédéraux poussèrent l'infamie jusqu'à se faire marchands de chair humaine en vendant aux

esclavagistes les malheureux nègres qui étaient venus se placer sous leur protection. Dans l'Etat libre d'Ohio, les planteurs du Sud faits prisonniers furent autorisés à garder leurs esclaves, et un honnête pasteur protestant, gloire à ce saint ministre, eut l'honneur d'être condammné à six mois de prison pour avoir favorisé l'évasion d'un esclave. A Washington même , à côté du Capitole , où siège le gouvernement, des esclaves fugitifs: hommes, fefnmes, enfants, furent à l'insu - du président enfermés dans d'affreux cachots, où on les abandonna pendant des mois entiers, sans vêtements et presque sans nourriture. Un pauvre nègre esclave fugitif, qui servait dans l'armée fédérale sur les bords du Potomac, fut rendu par un offiicier à son ancien maître qui dans sa rage le lit mourir sous le fouet. Le jury chargé de punir ce meurtre abominable rendit le verdict suivant: ^Esclave Jack âgé de soixante ans mort de fatigue et d'épuisement," Telle fut l'oraison funèbre de ce martyr obscur de la liberté, que l'iniquité des jurés pervers aura sauvé de l'oubli.

Tous ces faits odieux atristent la conscience, mais ils sont la conséquence des vices d'une société profondément pervertie par l'esclavage et l'amour effréné du dollar. Puisse tout le sang versé depuis trois ans ne pas être perdu pour elle, et la prémunir contre les dangers inouis que l'esclavage lui fait courir. Mais revenons à des tableaux moins navrants.

Le 7 novembre 1861, la Hotte fédérale après un bombardement de quelques heures des deux forts qui gardaient la baie de Port-Royal, en prenait possession ainsi que de tout l'archipel, le mouillage le plus important de l'Union américaine, compris entre la Chesapeake et le détroit des Elorides, et Situé dans la Caroline du Sud, entre Charleston

et Savannah, les deux plus grandes Villes de la Confédération du Sud sur les rives de l'Océan atlantique.

Les îles de Beaufort ou de Port -Royal et celles qui se prolongent au Sud vers Savannah et au nord vers Gharlestown sont les fameuses lies de la mer, célèbres par leur coton à longues fibres, si recherché pour la fabrication des étoffes délicates et soignées ; elles produisent aussi en abondance de très beau riz, aussi leurs propriétaires étaient -ils les plus riches de la Caroline du Sud. Sur les 40,000 habitants qui les peuplaient, il y avait 33,000 esclaves. A l'approche des unionistes, les planteurs de l'archipel de Port-Royal , s'empressèrent de réunir leurs objets les plus précieux, leurs propriétés vivantes, leurs, bestiaux et leurs meilleurs esclaves, puis après avoir brûlé leur coton et leurs denrées qu'ils ne pouvaient pas emporter et ravagé eux-mêmes leurs splendides et luxeuses habitations, ils les quittèrent et se réfugièrent sur le continent abandonnant leurs récoltes de coton pendantes par racines, leurs nègres infirmes, les vieillards, les femmes, les enfants et tous leurs esclaves des champs qui étaient parvenus à se cacher pour éviter d'être emmenés par eux. On évalue à environ huit mille le nombre des nègres qui restèrent dans l'archipel après le départ des planteurs. Ces malheureux avaient été tenus dans un tel état d'abrutissement et d'ignorance par leurs maîtres, qui leur avaient en outre dépeint les soldats fédéraux sous des aspects si effrayants, qu'à leur approche beaucoup de ces malheureux s'enfuirent se cacher dans des champs de cotonniers, dans des bosquets de chênes verts ou au milieu des joncs des bayous marécageux, et même sur les îlots déserts de l'archipel. On leur avait fait croire que les fédéraux massacreraient les vieillards et les infirmes impropres au travail

et qu'ils vendraient les hommes, les femmes et les enfants aux planteurs de Cuba. Il ne fallut rien moins que les sollicitations de ceux d'entre eux qui étaient restés dans les plantations , leurs, assurances formelles qu'ils seraient bien traités et sourtout la faim qui les tourmentait, poulies décider de revenir. Quand ' ils furent de retour, et qu'on leur demanda ce qu'ils préféraient de la liberté ou de l'esclavage, ces malheureux, surtout les nègres des champs, étaient tellement peu préparés à une pareille question, ils avaient si peu conscience de leur position, ils ignoraient tellement ce que c'était que la liberté, qu'ils ne leur était pas même venu à l'idée qu'ils puissent jamais être dans un autre état que celui de servitude, ils répondirent machinalement ainsi qu'on le leur avait appris: „que l'homme blanc pouvait disposer de leur sort à sa guise, que s'ils tombaient dans les mains d'un bon maître, ils ne tiendraient pas à être libres; ou qu'ils accepteraient volontiers la liberté, si ou leur donnait un protecteur blanc." Quaud ou leur demandait s'ils sauraiant se défendre les armes à la main contre leurs anciens maîtres s'ils revenaient pour les replonger en esclavage, ils déclaraient naïvement: „que l'homme noir si lontemps traité comme un chien n'oserait pas résister au Blanc' et qu'il s'enfuirait devant lui." Telles étaient les conséquences fatales de l'ignorance et de la servitude dans lesquelles on les avait tenus plongés. Cependant nous devons dire que les esclaves des champs, tenus en dehors de toutes communications et de tout contact avec les Blancs, étaient les seuls qui fissent ces réponses , que les esclaves qui travaillaient dans les habitations, et qui exerçaient des professions manuelles qui se rattachaient à l'industrie et au commerce, tenaient un tout autre langage et réclamaient

énergiquement leur liberté. Dans l'île des Dames, que leurs maîtres avaient abandonnée, et que les troupes fédérales n'avaient pas encore occupée, ils s'armèrent tous et firent bonne garde pour empêcher le retour de leurs oppresseurs. Dans une autre île, celle de North-Edisto les esclaves armés résistèrent courageusement contre une compagnie des planteurs leurs anciens maîtres et parvinrent à la mettre en fuite.

Quand une fois les forces fédérales furent maîtresses de l'archipel de Port-Royal, le général Sherman dut forcément s'occuper du sort de ces malheureux esclaves abandonnés que personne ne réclamait.

Il ne fut d'abord pris aucune décision définitive à leur égard, le général Sherman préfera attendre les événements avant de fixer leur sort. Il se contenta de faire engager comme travailleurs, ceux qui se présentèrent devant les officiers fédéraux, à raison de dix dollars par mois, savoir: huit dollars en marchandises et deux dollars en argent. Mais ils furent indignement volés par les fournisseurs qui ne leur donnaient que des marchandises avariées et à des prix exorbitants, de sorte que leur modique salaire fut ainsi réduit de moitié ou des deux tiers. Quelques uns d'entre eux furent même entièrement dépouillés par les coureurs et les maraudeurs de l'armée. Quand aux travailleurs des champs, ils furent encore plus maltraités, on leur promit le centième du coton qu'ils recueilleraient, ce qui était très peu; or, les trois milles balles de la récolte qu'ils firent valaient quatre millions de francs, c'était donc d'après la promesse qu'on leur avait faite 40,000 francs qui leur revenaient. Eh bien, cette faible somme, qu'ils avaient pourtant bien gagnée, ne leur fut même pas payée

on voit que les fédéraux avaient une singulière façon d'encourager le travail libre des Noirs.

Malgré toutes ces déceptions et l'impéritie que l'on déplovait à leur égard, les nègres ne s'en trouvaient pas moins comparativement très heureux. C'est une si belle et une si bonne chose que la liberté. Ils s'appliquèrent à bien cultiver, et à augmenter le petit quarré de terre que leurs maîtres, leur avaient toujours concédé, ils s'organisèrent par famille, ils se groupèrent entre amis; ils étaient dans la plus grande joie de posséder ainsi la liberté de leurs actions, de n'avoir plus à redouter le terrible fouet du commandeur. Le soir ils allumaient de grands feux sur le rivage, témoignaient leur bonheur d'une façon buvante par des danses et des chants jusqu'à tomber en extase, ce qui prouve combien ces natures impressionnables et naïves étaient faciles à s'exalter. Les nègres des plantations voisines sur le continent s'aperçurent bientôt de ce qui se passait aussi se mirent-ils à s'évader en grand nombre, ils se sauvaient la nuit, se cachaient à travers les bois, les joncs et les marécages, et menaient presque toujours leur entreprise à bonne fin avec la patience et l'adresse consommées qui caractérisent la race africaine et la race indienne. Ils arrivaient tous les jours en grand nombre par bandes ou isolés, quelques uns se sauvèrent même de Savannah et de Charleston. On vit un jour six Noirs, qui s'étaient échappés de cette dernière ville, sur un navire confédéré de six canons, entrer dans les eaux de l'archipel pavillon flottant, et offrir leur prise à l'escadre fédérale.

Cette population d'esclaves évadés s'augmentait ainsi rapidement, le gouvernement fédéral comprit enfin qu'il était indispensable, qu'il prit les mesures nécessaires pour l'organiser d'une manière convenable et définitive. M. Chase,

secrétaire d'Etat aux finances envoya pour cela un de ses amis, M. Pierce, simple volontaire, qui avait déjà organisé les nègres réfugiés au fort Monroe, cet homme actif et intelligent après s'être rendu rapidement compte de la situation de la nouvelle colonie, expédia son rapport à l'autorité fédérale et partit pour Boston, où il exposa publiquement l'objet de sa mission en demandant les auxiliaires et les fonds nécessaires pour mener son œuvre à bonne fin, des souscriptions s'organisèrent aussitôt pour cela, et au bout de quelque temps quatre-vingt-treize missionnaires abolitionistes, parmi lesquels dix-neuf femmes, d'honorables quakers, d'austères puritains, se mirent à sa disposition pour l'aider dans son œuvre d'émancipation, d'instruction et de régénération. Cette petite armée pacifique et civilisatrice bien plus importante par son but moralisateur, que toutes les grandes armées du Nord et du Sud, arriva à Port-Royal à la fin de mars 1862, elle y trouva une population de 9,050 personnes, plus 2,000 Noirs établis dans le camp des fédéraux sous la surveillance directe de l'autorité militaire. Voici comment les instituteurs nouvellement arrivés divisèrent les nègres confiés à leurs soins: 693 vieillards et infirmes, 3,619 enfants trop jeunes encore pour pouvoir travailler, 309 artisans manquant des outils nécessaires à l'exercice de leurs professions, et 4,429 Noirs valides des deux sexes pouvant être employés utilement.

Ils témoignèrent tous la plus grande répugnance pour la culture du cotonnier, sea-island, qui leur rappelait leurs anciennes misères, ils s'adonnèrent surtout à la culture des céréales, du riz et du maïs, afin d'éviter la disette, ce ne fut que sur les instances pressantes de leurs directeurs, et par déférence pour eux, qu'ils se décidèrent à cultiver fa plante maudite témoin et cause de leur servitude, et à

laquelle ils attribuaient toutes leurs souffrances et tous leurs malheurs. Les nègres témoignèrent le plus grand respect et la plus grande déférence à toutes les personnes chargées de les surveiller, ils travaillèrent avec beaucoup plus de régularité et de ponctualité que lors qu'ils étaient soumis au fouet de leurs maîtres , et cependant leurs nouveaux surveillants n'avaient sur eux qu'une autorité morale, car la seule punition qu'il fut permis de leur infliger était, pour les hommes celle de se tenir de bout sur une barrique devant leurs camarades et pour les femmes d'être enfermées pendant quelques heures dans une chambre , ces punitions enfantines, applicables tout au plus à des écoliers et à des hommes encore dans l'enfance de la civilisation, n'ont été employées que très rarement, moins de quarante fois en quatre mois. Le plus rigoureux de tous les châtiments, celui des arrêts au nom de la loi, n'a jamais dû être appliqué. Ces nègres, qui, quand ils étaient esclaves, s'exposaient souvent aux supplices les plus barbares, et les plus terribles, qu'ils bravaient avec stoïcisme, depuis qu'ils jouissent des bienfaits de la liberté, ont compris toute l'importance de la dignité humaine et tiennent à honneur de ne pas s'exposer à encourir des châtiments qui, quelques légers qu'ils soient, pourraient y porter atteinte, tant est grande l'influence moralisatrice de la liberté. Il est bien entendu que cette méthode coercitive quelque bénigne qu'elle soit, n'est cependant que toute transitoire, en attendant que les nègres soient mis à même par l'instruction de jouir de toute la plénitude de leur liberté individuelle.

En attendant que la question de la propriété du sol, appartenant jadis aux séparatistes rebels, occupé aujourd'hui par les armées fédérales, et cultivé par les nègres

anciens esclaves, soit résolue d'une façon favorable pour eux, les nègres continuent la culture clés grandes plantations comms par le passé, seulement ils préfèrent le travail individuel et à la tâche, à celui de la culture en commun en grande chiourme comme autrefois, avec la promiscuité abrutissante dans laquelle les maintenaient leurs maîtres. Ils ont surtout une prédilection toute particulière pour la culture de leur petit jardin, negro-patch, qu'ils ont pu agrandir et qui leur est laissé en toute propriété. On peut les voir le travailler avec amour le matin, longtemps avant le lever du soleil, avant d'aller aux champs, et encore le soir quand ils en sont de retour pendant des heures avant de se coucher. Ce petit quarré de terre est pour eux l'initiation à la propriété, le premier gage de leur alliance avec le sol qu'ils ont si longtemps cultivé comme esclaves, et arrosé de leur sueurs stériles pour eux, mais qui doit, grâce à la liberté devenir la source de leur bonheur. En attendant que justice leur soit complètement rendue, qu'il leur soit alloué une part équitable, dans la propriété de leurs anciens maîtres, qui leur est bien due en compensation de leurs longs travaux non rémunérés, qu'ils ont accomplis, de génération en génération, pour le compte de leurs maîtres, ils travaillent aujourd'hui pour ^l'Union américaine, qui les nourrit leur fournit les vêtements dont ils ont besoin, mais qui est loin de leur payer la juste valeur de leur travail, à cause de la situation précaire que la guerre fait à ses finances. Les nègres affranchis deviennent forcément créanciers de l'Etat. Au premier janvier 1863, la Confédération avait dépensé pour les nègres libérés de Beaufort 225,705 dollars; leur travail avait produit 724,984 dollars, c'est donc un excédant de près de 500,000 dollars que le gouvernement a reçu. Aussi,

M. Chase secrétaire des finances, reconnait-il la légitimité de cette dette envers les malheureux nègres. Mais hélas ! quand la leur payera-t-on? Nous craignons beaucoup, que, dans cette circonstance comme dans tant d'autres ce soient les pauvres et les faibles qui deviennent victimes, quoiqu'il ne devrait pas y avoir de dette plus sacrée que celle contractée envers le travailleur pour le payer du produit de ses sueurs et pas d'engagements plus sérieux que ceux pris envers le faible et l'opprimé. Mais nous n'osons espérer que ces principes d'honneur et de justice élémentaires soient mis en pratique, même par les Américains du Nord, envers les pauvres nègres.

Quand aux anciens enclaves employés dans l'intérieur des camps de Port-royal, ils touchent un traitement de 4 à 12 dollars par mois. Fixé par le général Sherman, et ceux qui font quelques économies peuvent s'établir comme travailleurs libres, il leur est aussi laissé toute faculté de s'installer sur les champs abandonnés par leurs anciens maîtres et de les cultiver en vrais gentlemen fumiers.

Ce qui est surtout remarquable chez le nègre c'est sa passion ardente pour l'instruction, qui se manifeste de la manière la plus merveilleuse, depuis que ses chaînes sont brisées, depuis qu'il ne lui est plus comme avant défendu sous les peines les plus sévères de s'instruire, d'apprendre à lire, qu'il y est au contraire encouragé, aussi en profite-t-il avec une joie extrême. Son plus grand bonheur est de tenir un livre dans ses mains, de s'initier aux mystères, jusqu'alors impénétrables pour lui, du papierparlant, qu'il prit naïvement pendant de si longs siècles pour- le signe distinctif de la prétendue divinité du, Blanc, et qu'il considère avec raison comme étant le talisman précieux qui doit lui ouvrir les portes de l'avenir.

Des écoles nombreuses ont été établies sur les villages et dans les plantations de l'Archipel, et plus de trois mille enfants nègres les fréquentent ainsi que bon nombre de vieillards et d'infirmes, le soir les enfants se font à leur tour les instituteurs de leurs parents, qui ne peuvent fréquenter que les écoles du dimanche, et leur apprennent ainsi à déchiffrer ce redoutable alphabet' qui, pour eux avait été jusqu'à ce jour lettre close. Leurs mœurs s'adoucissent et se policent, leur gaité primitive leur revient et remplace le morne d'ésespoir qui les rongeait avant sur les plantations de leurs maîtres. Ils embellissent leurs cases, les ornent, ils les décorent, ils garnissent leurs murailles de tableaux, ils mettent des carreaux de verre à leurs fenêtres, ils les tiennent très propres et donnent à leur démeures un air de confortable et d'élégance, que ceux, qui connaissaient la malpropreté sordide qui y régnait autrefois, seront bien étonnés d'y rencontrer. Il n'est pas jusqu'aux jeunes négrillons qui ne se soient métamorphosés, et qui ne soient animés maintenant de la gaité enfantine qui convient si bien à leur âge, ils sont à présent tenus beaucoup plus proprement et mieux soignés.

Les chants mêmes des nègres se sont modifiés, autrefois, du temps de l'esclavage, ils chantaient en cadence, sur le ton mineur, d'une façon monotone et souvent lugubre, des espèces de complaintes, échos de leurs souffrances, dont chaque couplet ne contenait qu'un vers, qui se répétait trois fois, sur un ton toujours plus bas, et suivi d'un refrain plus rapide. Le plus répandu était le chant de La pauvre Rosy, que voici :

„Pauvre Rosy, pauvre fille! (ter) — Le ciel sera ma demeure!

Dures épreuves sur mon chemin! (ter) — Le ciel sera, etc

Il demande pourquoi ces gens là m'en veulent ? (ter) — Le ciel, etc. Quand je parle, je parle avec Dieu ! (ter) — Le ciel sera, etc

D'autres étaient plus tristes encore:

„Nous trouverons enfin le repos! (ter) — Dieu nous délivrera! Patientons! Patientons! Patientons! — Dieu nous délivrera!"

Tels étaient les chants des esclaves, où ne se rencontraient jamais une seule pensée d'espérance en ce monde, il n'y avait pour eux d'espoir qu'au delà de la vie. Ces chants tristes et monotones étaient navrants à entendre psalmodier d'une voix plaintive, qu'accompagnait le bruit de la pioche ou des rames frappant la terre ou l'onde en cadence.

Aujourd'hui ils ont composé une nouvelle chanson, qui est la contre partie de l'ancienne, et, qui ne rappelle des malheurs passés, que pour constater l'amélioration du présent. On aperçoit déjà l'espérance d'un avenir meilleur dans cette mélopée de l'esclave affranchi, qui la chante en changeant l'allure de sa voix qui a adopté le mode majeur, le refrain seul a conservé toute la gravité de l'ansien chant, sans doute par ce qu'il rappelle la pensée de la mort toujours triste, lors même qu'il s'agit des planteurs ses plus mortels ennemis. Voici ce nouveau chant:

„Je n'entends plus l'appel du commandeur (ter) — Des milliers et

des milliers périssent!

On ne me jette plus mon picotin de maïs, (ter) — Des milliers et

des milliers, etc

On ne me donne plus cent coups de fouet, (ter) — Des milliers et

des milliers, etc "

Encore quelque temps et les nègres anciens esclaves aujourd'hui libres, mettront leur poésie au niveau de leur cœur et de leur nouvelle position, le chant de l'espérance et celui de l'avenir remplaceront l'écho de la douleur et l'hymne de la souffrance.

Depuis un temps encore plus heureux est venu pour les Noirs délivrés par les armées fédérales, aujourd'hui

ils sont libres et reconnus comme tels par la législature. Plus d'un an après la fuite de leurs maîtres ils furent assemblés au son de la musique et des fanfares, et le général Saxton leur cria: „Vous êtes libres! Répétez cette parole à vos frères, et que bientôt de chaque cabane du continent on entende un écho disant: Moi aussi je suis libre!"

Aujourd'hui ces mêmes nègres, qui , il y a deux ans répondaient quand on leur demandait s'ils voulaient être libres, qu'ils désiraient seulement servir un bon maître et qui disaient qu'ils n'oseraient jamais se battre contre des Blancs, qu'ils fuiraient à leur approche, aiment maintenant de toutes leurs forces, la liberté, qui leur a donné une famille, des amis, une patrie ; le commencement de la propriété; du bien-être, de l'instruction de la dignité; ils ont maintenant pour elle un amour violent et farouche qui les pousserait à une résistance héroïque si on tentait de leur la ravir, et qui a fait qu'un grand nombre d'entre eux ont pris du service dans les armées fédérales pour combattre pour la délivrance de leurs frères encore esclaves dans le Sud. Au siège et à l'assaut de Petersbourg on leur a donné le poste le plus périlleux, et s'ils ont à la fin été forcés de lâcher pied, c'est que, de l'avœu même des planteurs leurs ennemis, aucune troupe blanche quelle qu'elle fut n'aurait pu résister à la véritable grelle de feu et de fer qui les a accueillis, aussi, ont-ils beaucoup soufferts, des bataillons entiers ont été tués. Aujourd'hui ils font bravement leur devoir comme citoyens et comme soldats, l'amour de la liberté, de la patrie, de la justice et du droit s'est réveillé en eux, et a opéré des miracles de transformation.

Il est prouvé aujourd'hui d'une manière irréfutable

que le nègre affranchi du Sud est digne de la liberté, qu'il travaille avec plaisir, qu'il voit dans son labeur libre, le gage de son affranchissement et de son avenir, qu'il s'instruit, s'améliore, se perfectionne, chaque jour davantage; tous ces faits consolants sont acquis à l'histoire d'une manière incontestable, et espérons -le, ils produiront leurs conséquences logiques en faveur- de l'affranchissement prochain de toute la race nègre, qui à donné de si grandes, de si irrévocables preuves de ses aptitudes éminemment progressives et civilisatrices ; nous voudrions faire passer dans le coeur de nos lecteurs l'amour qui nous anime pour la malheureuse race opprimée des Noirs de l'Afrique', afin qu'ils aident à détourner ce courant de réaction honteuse et d'inhumanité aveugle qui, de l'Europe, pousse les Etats du Nord à traiter de la paix et à abandonner la cause sacrée de l'abolition de l'esclavage. C'est au nom de la dignité humaine, de la liberté de toute une race d'hommes, de la véritable humanité que nous protestons ici contre cette hypocrisie des lords du coton, qui, sous prétexte d'une humanité menteuse, ne prêchent que dans l'intérêt égoïste de leurs coffres forts, aux quels ils sacrifient ainsi des millions de malheureux qui gémissent encore dans les fers, victimes de la plus monstrueuse de toutes les iniquités.

Nous espérons donc encore que les Républicains américains ne reculeront pas, et qu'en face de l'obstination des esclavagistes, qui persistent à vouloir se séparer de l'Union, et qui ne veulent faire à cet égard aucune concession, ils maintiendront leur programme , qu'ils n'abondonneront pas les conquêtes qu'ils ont faites, avec tant de courage, de persévérance et de sacrifices, depuis plus de trois ans, qui leur ont coûté tant d'efforts, tant de sang et tant d'argent;

nous espérons qu'ils ne consentiront jamais à voir, la grande démocratie américaine affaiblie par la division, passer à l'état de puissance de second ordre en face de T empire qui se fonde au Mexique, et qui diviendra par la suite un dangereux voisin, surtout s'ils laissent se constituer à côté deux une oligarchie puissante basée sur l'esclavage, dont toutes les affinités seront pour le gouvernement despotique qui se créé sur sa frontière méridionale, et qui saura habilement exploiter à son profit et pour leur ruine, la rivalité et la haine de leurs anciens confédérés. Nous espérons aussi, pour l'honneur des États-Unis du Nord, qu'ils ne sacrifieront pas la grande question de la liberté humaine, et qu'ils n'abandonneront pas celle de l'esclavage, première cause de la guerre; qu'ils ne laisseront pas se constituer de nouveau à côté d'eux, vivre, prospérer et se perpétuer à tout jamais cette iniquité sociale, et que cette honte ne sera pas infligée au XIXe. siècle. Nous croyons encore au triomphe de la justice et du droit, au rétablissement de l'Union américaine et à l'abolition définitive de l'esclavage, ce sont là nos voeux les plus chers et les plus ardents.

-»ÎO@C4»

BERLIN. IMPR. DE JUL. DRAEGEr(c. FEICHt).

Deacidified using the Bookkeeper process Neutralizing agent: Magnésium Oxide Treatment Date: May 2010

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