LA QUESTION DE L'ESCLAVAGE
Nous avons vu dans le chapitre précédent toutes les horreurs produites par l'esclavage aux Etat-Unis du Sud, toutes les calamités qu'il a amenées en déchirant en deux l'Union-américaine en allumant la guerre affreuse et impie qui désole, ruine et dépeuple la patrie de Washington, ce tableau seul devrait suffire pour faire, condamner à tout jamais l'esclavage et désirer son abolition immédiate. Eh bien, malgré tout cela, et au milieu du spectacle repoussant de tous ces maux, en présence du drame épouvantable qui se joue aux Etats-Unis, l'institution funeste de l'esclavage a rencontré un nombre considérable de défenseurs, non seulement en Amérique, dans les Etats- Unis du Sud, mais encore en Europe.
La puissance ,des intérêts est si formidable aujourd'hui, qu'il s'est élevé une clameur considérable en faveur de cette institution horrible. Et nous le constatons à la honte de notre époque, ce sont les propriétaires de chair humaine du Sud qui ont la majorité des sympathies. Ce n'est pas sans un profond sentiment d'indignation que
nous voyons chaque jour dans la presse périodique l'expression des vœux les moins dissimulés en faveur du triomphe des Etats esclavagistes. Les échecs du parti scissionnaire sont adroitement, dissimulés et ceux du parti fédéral augmentés, exagérés à plaisir; au moindre mouvement agressif des armées "du Sud on crie au succès, au triomphe, le Nord est toujours sur le point de succomber, et la capitale fédérale prête à être prise. Et si par malheur les défenseurs de l'esclavage remportent un succès éphémère, tout le camp de la presse servile, charte victoire, entonne le hosanna, et célèbre comme un triomphe la défaite du droit et la victoire de l'iniquité.
Cependant, s'il est une chose injuste au monde, c'est l'esclavage. Discuter encore aujourd'hui, au milieu des lumières et des progrès de l'esprit humain, le droit affreux d'acheter des hommes noirs, de les vendre, comme on le ferait du plus vil bétail pour en faire sa chose, sa bête de somme, le jouet de ses caprices les plus grossiers, la victime de ses vices les plus infâmes, nous semblerait une injure au bon sens, encore plus qu'à l'humanité, si nous ne voyons journellement formuler les voeux les moins dissimulés pour cette cause injuste. Demander si un homme a le droit de réduire un autre homme en esclavage, devrait paraître tout aussi odieux que de demander s'il est bien de voler, de torturer et de tuer.
Le sens moral est encore tellement obscur, et tellement perverti chez certains individus, qu'un grand nombre tout en condamnant les seconds cas répondent affirmativement quand il s'agit du premier. D'autres, et c'est la grande majorité, veulent bien reconnaître ce que l'esclavage a de contraire au droit, mais il n'en soutiennent pas moins cette mauvaise institution, comme étant un mal
nécessaire, dont il serait du reste impossible de se débarasser. Selon eux c'est une plaie du corps social absolument nécessaire à la santé, indispensable à son bienêtre; ce qui revient à dire que pour que la société se porte bien il faut qu'elle ait un furongle, un ulcère ou un cancer, qui supiire et qui la ronge, ou en d'autres termes qu'elle soit bien malade.
N'est-il pas absurde de faire une pareille supposition et de dire qu'il faut que la société soit en danger de péril- pour qu'elle se porte bien et que la maladie doit être un signe de prospérité ; signaler de pareilles aberrations, devrait suffire pour en faire justice. Mais comme malheureusement il n'en est pas ainsi, et que beaucoup de gens par ignorance, préjugé ou égoïsme s'obstinent à soutenir la légitimité et l'utilité de l'esclavage; on est bien forcé de démontrer la nullité des raisons qu'on accumule pour le soutenir, des arguments absurdes que l'on entasse pour le défendre, et de prouver l'utilité et l'urgence de son abolition. Surtout quand on voit les planteurs les plus endurcis soutenir que les nègres ne sont pas des hommes, et les considérer comme une race intermédiaire entre l'homme et l'animal, comme une espèce de singe, se rapprochant plus de l'orang-outang que de l'espèce humaine, ayant la partie cérébrale d'un dixième moindre que la nôtre, le front déprimé, le nez écrasé, le museau saillant comme les sapajous; comme un être stupide, in capable de progrès, dénué de tout esprit de perfectionnement et de découverte, dont les générations siationnaires ont vécu dans toute la dégradation sauvage de la brute, sans se civiliser et sans progresser, et pour qui l'esclavage est un bienfait et le seul état qui lui convienne et le que sauve un peu de sa dégradation naturelle.
En tenant ce langage grossier et inhumain, les propriétaires d'sciaves mentent sciemment, car ils ont remarqué et constaté eux-mêmes un grand mouvement civilisateur parmi les esclaves des Etats-Unis du Sud, depuis l'interdiction de la traite et la cessation des arrivages d'Afrique. Dans le Nord de l'Union où la race nègre jouit de la liberté civile les progrès sont encore plus sensibles, un grand nombre de nègres pratiquent des états honorables et rendent des services à la société.
M. le colonel Hamilton a publié un ouvrage sur les Etats-Unis intitulé Les hommes et les mœrs , dans lequel il rend pleinement justice aux aptitudes très développées des nègres, et démontre le peu de foi que l'on doit ajouter aux calomnies intéressées que leurs oppresseurs répandent sur leur compte.
Voici en quels termes réservés mais convaincus il s'exprime: „Depuis mon arrivée aux Etats-Unis, j'ai souvent entendu des hommes graves et intelligents soutenir que le nègre est d'une race inférieure et forme l'anneau intermédiaire entre l'homme de la brute, j'étais heureux de me trouver à même d'ajouter de nouvelles observations à celles que j'avais déjà faites en Angleterre. J'allais visiter une pension destinée aux enfants de couleur, dans laquelle se trouvaient réunis une centaine de jeunes gens sur les traits desquels je pouvais suivre toutes les diverses gradations de couleur qui séparent l'Ethiopien de l'homme de l'Europe. Quelques-uns étaient si blancs qu'il m'eut été difficile de retrouver les traces du sang africain. Leur personne était propre et bien tenue et quoique appartenant aux classes les plus pauvres leurs habits n'indiquaient pas la misère. L'intelligence et la bienveillance du maître me frappèrent. Il répondit franchement à
toutes mes questions et semblait orgueilleux du progrès de ses élèves. Je le priais donc de me dire si les remarques qu'il avait faites confirmaient l'opinion que les enfants noirs apprenaient moins facilement que les blancs. Il m'assura le contraire; il me dit que pour la sagacité, l'aptitude et l'intelligence des sciences, ces malheureux enfants ne le cédaient en rien aux blancs. Mais hélas! s'écria-t-il, à quoi leur serviront ces connaissances, puisque les préjugés de la société leur défendent d'en faire usage? Quels que soient ses talents, le nègre sera toujours un être voué à la dégradation et privé de tout ce qui peut satisfaire l'ambition des autres hommes."
„Je croyais, lui répondis-je, que cette ligne de démarcation n'existait pas dans les Etats où l'esclavage est aboli. Dans celui de New- York par exemple, les hommes de couleur ne sont-ils pas appelés à exercer tous les emplois?"
„ Votre question me prouve, répliqua-t-il , que vous n'êtes pas Américain, cette exclusion n'est commandée par aucune loi, mais la force tyrannique du préjugé a seule fondé l'opinion généralement admise sur l'infériorité des malheureux nègres."
Je n'avais rien à répondre; ces observations s'accordaient trop avec celles que j'avais déjà faites à cet égard, pour que je ne fusse pas convaincu de leur vérité.
Après avoir expliqué sa méthode d'éducation; le maître me donna les preuves les plus satisfaisantes ,des progrès de ses élèves. J'assistais à la classe de navigation et je fus témoins de l'intelligence et de la rapidité avec lesquelles plusieurs de ces jeunes gens parvinrent à résoudre quelques problèmes difficiles. La plupart étaient déjà forts sur l'arithmétique, d'autres se distinguaient
même dans létude des hautes mathématiques. On en vient ensuite à un long et sérieux examen sur la géographie: ces enfants répondirent sans peine à des questions qui m'auraient fort embarassé moi-même."
Ainsi malgré les préjugés nombreux qui existent contre les hommes de couleur clans les Etats libres, les nègres progressent et font preuve d'une grande intelligence et d'une grande capacité, aussi personne ne songe plus aujourd'hui dans ces derniers Etats à leur contester la qualité d'hommes.
Le nègre avait du reste depuis longtemps donné des preuves nombreuses de ses progrès et de son aptitude à la civilisation sur le sol même d'Afrique.
En comparant les récits des voyageurs anciens à ceux des modernes on remarque sans peine un progrès très sensible parmi les populations de race nègre. Des peuples très nombreux au centre de l'Afrique ont depuis quelque temps marché d'un pas sûr dans la voie de la civilisation. Des nomades, comme les Gallas, se sont fixés et adonnés à l'agriculture et forment maintenant des Etats. Tous les géographes savent qu'il existe dans le | Soudan de grandes villes qui témoignent d'une civilisation avancée et dont la population indigène appartient à la race nègre ou du moins y appartenait lors de l'établissement de ces villes, et des grandes invasions des Fellatas. On objectera sans doute à ces faits historiques incontes tables, que les peuples progressifs et civilisés de l'Afrique ne sont pas de vrais nègres; mais une connaissance approfondie de l'ethnographie africaine démontre qu'il est difficile d'établir une ligne de démarcation entre la race noire et la race brune d' Afrique, et que l'on rencontre toutes les transitions du noir d'ébène le plus foncé jus-
qu'au brun clair et cela chez le même peuple type, en allant des régions basses marécageuses et insalubres qui avoisinent les côtes et les embouchures des fleuves jusqu'aux plateaux plus sains, plus tempérés et plus susceptibles de culture. La couleur et la forme varient souvent chez le même peuple , chez la même famille qui parlent le même langage. Du reste souvent la couleur la plus noire est alliée à des traits nobles chez un peuple très susceptible de civilisation et dans un état de progrès marqué, tandis que la couleur brun -clan recouvre des traits les plus affreux du type nègre, qui pour cela n'en est pas moins civilisé.")
Toutes les races africaines supérieures se ralient, par des chaînons successifs perceptibles, par la forme du corps et le langage, à des races que l'on considère comme de véritables nègres ; et les marchands d'esclaves, le sort de la guerre ou des enlèvements ne se montrent certes pas plus scrupuleux, que la nature dans les distinctions que celle-ci fait entre les races nobles et les races inférieures.
Les nègres esclaves ont du reste donné de nombreuses preuves de leurs aptitudes pour la civilisation.
La société de colonisation des Noirs a fondé en 1820, snr la côte de Guinée en Afrique, vers le 7e degré de latitude Nord; un établissement auquel elle a donné le nomde Libéria destiné à recevoir les esclaves affranchis ou fugitifs, qui compte maintenant 12,000 habitants. Une preuve des qualités civilisatrices des nègres, c'est que ces anciens esclaves noirs, au lieu de reprendre leur vie barbare, ont transporté dans leur nouvelle patrie les institutions,
*) Voir ce que M. Mungo Parc a dit des Joloffes, des Kattes et des Gallas.
Tindustrie, les coutumes et les mœurs de la société américaine. Ils ont organisé un gouvernement représentatif, des jurés, des magistrats et des prêtres nègres, une presse libre, et toutes les garanties constitutionnelles. Ils se sont livrés à l'agriculture, à l'industrie, au travail libre, et ont fait preuve d'aptitude et de bonne volonté.
N'est-ee pas une réponse péremptoire à ceux qui prétendent que les nègres n'étant pas susceptibles de civilisation ne sont pas des hommes.
Toutes ces preuves ne démontrent-elles pas surabondamment que les noirs d'Afrique sont amplement doués de toutes les qualités qui distingnent l'homme des animaux, c'est-à-dire de l'intelligence, de l'esprit de progrès, de découverte, d'invention et de civilisation supérieure, du génie en un mot. Faut-il citer encore en exemple: lasociété nègre d'Haïti dont nous avons déjà parlé, qui a chassé il y a à peine quelques années son tyran Souloque, pour se constituer de nouveau en République démocratique, faut-il citer M Heurtelou, l'éloquent et habile rédacteur du Progrès, faut-il renvoyer le lecteur aux admirables articles de son journal, à la lettre sublime qu'il a adressée à Victor Hugo, pour le remercier d'avoir élevé la voix en faveur du grand martyr John Brown. Croit-on que celui qui a pensé et écrit de pareils chefs-d'œuvre d'éloquence et de sentiment est un être incapable de culture, de progrès, inapte à la vie sociale, une brute grossière en un mot, douée d'instinct seulement mais non de raison, tenant le milieu entre l'homme et le singe. Croit-on que tous les honorables Haïtiens, qui ont fait preuve de si nobles sentiments, de tant de générosité et de grandeur d'âme quand ils ont appris le martyre de John Brown, soient des êtres grossiers, qui n'ont aucune des qualités
qui distinguent l'homme? Ou ne pense-t-on pas au contraire que tous les nègres libres sont bien supérieurs à tous ces féroces planteurs du Sud qui professent de si monstreuses théories et dont nous anvons cité les actes de cruauté et de barbarie, et que ces républicains noirs vivent dans une sphère beaucoup plus élevée; que le milieu de honteuse perversité dans lequel grouillent les colons dégradés des Etats à esclaves.
L'illustre Toussaint-Louverture, un grand homme, un nègre de génie,, qui écrivait à Bonaparte avec cette suscription: „Le premier des Noirs au premier des Blancs/' Et qui fonda par son talent, son courage, sa persévérance et son dévouement la liberté et l'indépendance de son pays et des hommes de sa race qui l'habitaient, n'estil pas aussi une preuve éclatante des qualités éminentes de la race nègre. D'autres hommes noirs supérieurs ont fait preuve aussi de grandes qualités; nous pourrions encore citer les généraux nègres: Christophe, Dessalines, Maurepas, Laplumeret, Sablinet, Boyer, Herard, Guerrier, Pierrot, Biche et Geffard; ce dernier président actuel de la République Haïtienne.
Les lois physiques qui règlent la reproduction de l'espèce viennent aussi démontrer la justesse de notre thèse, nous ne nous en servons ici que parceque les malheureux nègres les ont souvent invoquées vis-à-vis des Blancs en leur disant:
„Vous dites que nous ne sommes pas des hommes, vous n'avez qu'à nous donner vos femmes et nous vous prouverons facilement le contraire."
En effet, il est un principe absolu en histoire naturelle, dont la pratique des siècles et de nombreuses expériences ont démontré la vérité, c'est que les animaux
d'espèces différentes, s'ils parviennent à s'accoupler ne produiront que des monstres ou des êtres incapables de contribuer à la reproduction de leur espèce, comme le mulet par exemple. Or le croisement de la race blanche avec la race nègre produit le mulâtre, qui à son tour engendre le quarteron. Or si le nègre n'appartenait pas à l'espèce humaine, il est certain qu'il ne pourrait reproduire avec la race blanche, et que si l'accouplement était possible; dans tous les cas son produit; le mulâtre, serait un être impuissant, tandis qu'au contraire les mulâtres et les mulâtresses sont extraordinairement propres à la génération et très prolifiques.
On voit donc dans cette grave question, commes dans toutes les propositions vraies, les preuves de l'ordre moral et du domaine physique s'accorder pour en démontrer la certitude.
Nous avons réellement honte d'en être réduit à produire de pareilles preuves, et nous considérons cette nécessité comme injurieuse pour l'humanité ; nous en demandons humblement pardon au lecteur, mais nous avons été forcé de le faire par la mauvaise foi et la perversité des esclavagistes. Le nègre ne diffère absolument du Blanc que par la couleur de la peau, il a le même sang, les mêmes organes, la même conformation physique. Pourquoi donc n'auraitil pas les mêmes facultés morales? Est-ce parceque certains naturalistes prétendent qu'il a le cerveau d'un dixième moins développé que les Blancs? D'abord ce phénomène est très contestable; on rencontre chez les nègres comme chez les Blancs une infinité de variations dans la grandeur du cerveau, selon les races, les peuples, les tribus, les individus; il ne manque pas de Blancs qui ont le cerveau beaucoup plus petit que les nègres. Et il
n'est pas prouvé par l'expérience que ce soient les individus qui ont le cerveau le plus grand qui soient toujours les plus intelligents, ni qu'avec un dixième de moins dans le développement du crâne ou du cervelet un individu ne soit plus un homme. C'est le contraire qui est vrai; car il y a un nombre considérable d'hommes qui ont plus d'un dixième de moins dans le développement de ces organes; et qui sont beaucoup plus intelligents que d'autres ; du reste le cerveau, comme tous les organes, se développe par la culture.
Le nègre n'est-il pas comme le Blanc doué de la parole, n'apprend-il pas avec la même facilité que lui l'anglais, l'allemand, le français, l'espagnol etc.? Est-ce que la faculté de la parole n'est pas une marque distinctive de l'humanité? Est ce que les animaux en sont doués? Est-ce qu'ils parlent et apprennent les langues? Est-ce que la parole, ce signe seul, ne devrait pas suffire pour prouver que les nègres sont des hommes.
Il faut réellement que l'égoïsme des esclavagistes, leur amour du lucre; leur dureté de cœur soient poussés bien loin pour oser nier ainsi la qualité humaine à toute une race.
Il n'est pas plus juste d'accuser d'infériorité la race noire, que de dire que les nègres ne sont pas des hommes. Les esclaves noirs d'Amérique sont inférieurs aux Blancs leurs maîtres seulement par l'éducation et le manque de culture; à cause du milieu de misère, d'ignorance et de souffrance dans lequel on les tient plongés à dessein, afin de pouvoir mieux les asservir. Les planteurs ne défendentils pas sous les peines les plus sévères de leur apprendre à lire. Qu'on donne aux nègres la même éducation qu'aux Blancs, et l'on pourra juger alors de leur aptitude, les
jeunes enfants nègres de New- York, qui vont aux écoles, ne font-ils pas de l'aveu de leurs instituteurs des progrès plus rapides que les Blancs, ainsi qne nous l'avons prouvé précédemment; mais malheureusement le préjugé de la peau leur ferme toutes les carrières. N'a-t-on pas vu à Paris, aux écoles de droit ou de médecine, les jeunes nègres qui les fréquentaient, faire preuve des plus grandes capacités.
Nous ne rappellerons ici que pour mémoire la prétendue malédiction divine datant du temps de Noé, que Dieu lança sur toute la descendance de l'irrespectueux Cham, qui peupla l'Afrique, et duquel est issue la race nègre ; car nous ne pouvons croire que toute une postérité ait été vouée irrévocablement à l'esclavage, pour une faute toute accidentelle commise sans préméditation et dans des conditions qui sollicitent en sa faveur au moins le bénéfice des circonstances atténuantes.
Et si les esclavagistes n'ont pas d'arguments plus sérieux que celui là pour défendre leur mauvaise cause, ils l'auront bientôt perdue.
Le grand obstacle à l'abolition de l'esclavage, ce n'est pas cette théorie absurde et ridicule que nous venons de citer ; c'est un grossier préjugé, le préjugé de la peau si fortement enraciné dans tous les Etats-Unis, au nord comme au midi, qui a toujours opposé une barrière infranchissable à l'établissement sur le pied d'égalité de la race nègre dans la grande république. Car si dans le nord où les esclaves ont été affranchis, la barrière légale qui séparait les deux races s'est abaisée, celle des mœurs et des préjugés est restée la même, il n'y a que depuis quelque temps seulement, depuis que l'on a été forcé d'enrôler les nègres dans les armées fédérales que la ligne
de démarcation entre les Noirs et les Blancs s'est un peu effacée, car chose triste à dire, c'est peut être dans les Etats abolitionistes que le préjugé contre les gens de couleur est le plus fort. Car s'il est vrai, que dans ces Etats la loi permette aux nègres et aux Blancs de contracter des alliances légitimes, en accordont aussi aux premiers les droits de citoyens, ceux de voter, de faire partie du jury etc., il faut dire pour être juste, qu'un préjugé inhumain note d'infamie l'homme blanc qui s'unirait à une négresse, qu'il exclut du scrutin et des bancs des jurés les nègres qui légalement ont le droit de voter et de siéger aujury, ceux-ci courraient risque de la vie, s'ils voulaient braver cette injuste et absurde exclusion. Dans les hôpitaux, les écoles, les théâtres, les temples, les cimetières ils ont leur place marquée à part, comme des êtres dégradés ou infâmes-
Ainsi le nègre qui dans les Etats du Nord est libre. ne peut quoique légalement il y soit autorisé partager ni les droits, ni les plaisirs, ni les travaux, ni les douleurs, ni même le lieu du repos de ceux dont il est déclaré l'égal, il ne saurait se rencontrer avec lui ni dans la vie, ni dans la mort. Le préjugé indélébile de la peau est là qui le frappe.
Yoilà quel est l'obstacle puissant, jusqu'à ce jour invincible, qui empêche l'affranchissement de tous les esclaves.
Si le Nord depuis qu'il a affranchi les siens était entré franchement dans la voie de la justice, s'il avait traité les Noirs sur le pied d'égalité, s'il s'était montré équitable, s'il avait accompli son devoir jusqu'au bout, en réparant par de bons procédés l'injustice séculaire commise contre les malheureux esclaves, s'il avait aidé ceux-
ci à s'élever, à se civiliser, en leur tendant une main amie et fraternelle, au lieu de les repousser dans l'isolement et dans la misère , de les marquer d'un anathème et d'une flétrissure, ils auraient plus fait pour la destruction de l'esclavage dans le Sud, que tous les efforts des abolitionistes depuis un demi siècle, et ils auraient peut-être évité ainsi la guerre terrible qui désole aujoud'hui leur patrie.
Deux fautes énormes ont été commises depuis que les Etats-Unis ont proclamé leur indépendance; la première par les fondateurs de l'Union qui ont conservé l'esclavage, cette plaie honteuse, qui s'est développée depuis d'une façon si effrayante. Si Washington et ses collègues avaient eu le courage et la loyauté d'appliquer à la race nègre les principes immortels de liberté et d'égalité qu'ils ont proclamés pour la race blanche, les esclaves alors comparativement peu nombreux, puisqu'ils ne s'élevaient qu'a quelques centaines de mille, moins du dixième de ce qu'ils sont aujourd'hui, où on les compte par quatre ou cinq millions, auraient facilement pu être rachetés.
Ou bien, s'ils avaient écouté les paroles prophétiques de l'ilustre Jefferson, un des plus beaux génies dont s'honore la démocratie américaine, quand il disait avec une mélancolie profonde : „Rien n'est plus clairement écrit dans le livre des destinées que l'affranchissement de
cette classe d'hommes (les Noirs) Il dépend encore
de nous d'établir un mode d'émancipation et de transportation progressives, de manière que le mal s'efface paisiblement, suivant une gradation lente et insensible et que les esclaves soient remplacés par des travailleurs bres et de la race blanche. Si au contraire, on attend
que la force des choses amène une catastrophe la nature humaine frémit à l'aspect des maux qui se préparent."
Si, disons-nous, les pères ,de l'Union eussent écouté ces nobles paroles inspirées par les prévisions de l'avenir, ils n'auraient pas légué à leur postérité la honte de l'esclavage, la guerre civile, et les maux qui fondent aujourd'hui sur les Etats-Unis auraient été évités.
L'autre faute commise plus récemment, c'est le maintien parmi les populations du Nord de l'odieux préjugé de race et de peau, qui s'est perpétué jusqu'à nos jours contre les malheureux nègres, et qui a porté un préjudice considérable à la cause de l'émancipation. Préjugé funeste qu'il est de l'intérêt des peuples des Etats du Nord de détruire au plus tôt.
Chose étrange, cette question de l'abolition de l'esclavage combattue avec tant d'acharnement par les Etats du Sud, qui rencontre dans la pratique de si grandes résistances et de si énormes difficultés, est pourtant encore plus dans l'intérêt des planteurs que des esclaves.
D'abord l'emploi des nègres exclaves est beaucoup plus onéreux, que celui des travailleurs libres, car il est prouvé, d'après les recherches les plus consciencieuses qu'un bon ouvrier blanc, non gâté par le contact de l'esclavage, fait en moyenne le travail de quatre esclaves; mais comme d'un autre côté dans une plantation, en tenant compte des enfants, des femmes, des vieillards et des malades, il faut aussi avoir trois esclaves pour obtenir le travail complet d'un seul, il s'en suit, qu'il faut douze esclaves pour faire le travail d'un seul bon ouvrier blanc. On comprend donc tout ce qu'a de dispendieux le système de l'esclavage, car il est certain que quelque économique que puissent être la nourriture, l'entretien, le
logement, et les frais de maladie de douze esclaves ; ils sont plus chers que le prix de la journée d'un Blanc quelque élevé qu'il puisse être, en bonne économie on doit aussi tenir compte du prix que ces douze esclaves ont coûté; c'est-à-dire d'une somme de quarante mille francs environ, dont l'intérêt à cinq pour cent seulement ferait deux mille francs par an, mais en Amérique, le taux de l'argent est beaucoup plus élevé et ce ne serait pas exagérer que de le fixer à dix pour cent, ce qui ferait quatre mille francs par an. C'est-à-dire de quoi au moins payer deux travailleurs blancs à 7 ou 8 francs par jour chacun. On voit donc par ce calcul que le travail libre substitué au travail des esclaves donnerait pour bénéfice énorme aux planteurs tous les frais de logement d'entretien et de nourriture de leurs nombreux esclaves, c'està-dire dans l'Amérique du Sud, ceux de près de cinq millions de nègres. Chose extraordinaire quatre cent mille Blancs feraient le travail de près de cinq millions d'esclaves nègres. On reste stupéfait devant un pareil résultat, qui n'a cependant rien d'exagéré.*) Posée en ces termes la question de l'abolition de l'esclavage se simplifie beaucoup.
Il ne s'agit plus que de trouver des ouvriers blancs pour remplacer les nègres, et de savoir si le climat leur permettrait de pouvoir supporter le travail en plein air, sous le soleil ardent et dans les régions marécageuses de l'embouchure du Mississipi. Examinons d'abord la seconde hypothèse qui est la plus difficile à résoudre. Voici à cet égard l'opinion d'un homme des plus com-
*) Voyez Atravers l'Amérique, par J. Frœbel, tome I, page 111.
pètent, M de Tocqueville qui a publié sur ce sujet un livre très estimé. De la Démocratie en Amérique.
„De nos jours dit cet éniinent écrivain, on peut attaquer l'esclavage au nom du maître, sur ce point l'intérêt et la morale sont d'accord
„I1 est certain qu'à proportion pue les Européens s'approchent des tropiques, le travail devient L plus difficile pour eux. Beaucoup d' Américains prétendent môme que sous une certaine latitude il finit par leur être mortel, tandis que le nègre s'y soumet sans danger; mais je ne pense pas que cette idée si favorable à la paresse de l'homme du midi soit fondée sut' l'expérience. Il ne fait pas plus chaud dans le Sud de l'Union que dans le Sud de l'Espagne et de l'Italie. Pourquoi l'Européen n'y pourrait-il exécuter les mêmes travaux? Et si l'esclavage a été aboli en Espagne et en Italie sans que les maîtres périssent; pourquoi n'en arriverait-il pas de même dans l'Union? Je ne crois donc pas que la nature ait interdit sous peine de mort aux Européens de la Géorgie ou des Florides de tirer eux mêmes leurs subsistances du sol. ..."
Ainsi d'après M. de Tocqueville même dans les Etats du Sud les plus rapprochés des tropiques, les Blancs pourraient se livrer à la culture. Car si ces contrées, ainsi qu'il le fait encore observer dans un renvoi, sont plus près de l'équateur que l'Italie, et l'Espagne elles ne sont cependant pas plus chaudes, le continent de l'Amérique étant infiniment plus froid à la même latitude que celui de l'Europe. D'un autre côté, ainsi qu'il le fait observer dans un second renvoi, dans les endroits où l'on cultive le riz, la chose deviendrait plus difficile, car il est vrai que les rizières qui sont malsaines en tous pays; sont parti-
culièrement dangereuses dans les pays brûlants que le soleil des tropiques vient frapper. Les Européens auraient donc bien de la peine à cultiver les terres dans cette partie du nouveau monde, s'ils voulaient s'obstiner à lui faire produire du riz. Mais ne pourrait-on pas transformer les rizières, ou les faire cultiver par des des nègres ou bien des mulâtres libres? Et trouver ainsi un moyen pour obvier à cette difficulté qui ne se produit que sur une portion relativement restreinte de territoire, près des bouches du Mississipi, et qui n'atteint ni la production du tabac ni celle du sucre, ni surtout celle du coton; cette dernière étant considérée en Europe comme la plus indispensable.
D'autres auteurs, tels que Frœbel, Dulieu, Miss Mar-
tineau, etc sont du même avis. Ainsi il reste
acquis, qu'à la rigueur le travailleur blanc peut cultiver les Etats du Sud, sauf peut-être une zone très restreinte ; d'ailleurs on pourra encore introduire la culture du coton dans une grande partie de l'ouest, telle qu'au Kansas et au Nébraska dont le climat est on ne peut plus favorable aux Européens, là il ne sera pas besoin d'esclaves pour le cultiver sur une très grande échelle, les ouvriers blancs seront infiniment supérieurs, le travail des esclaves ne pourrait certainement pas soutenir la concurrence et y deviendrait bien-tôt impossible. D'un autre côté l'introduction des découvertes importantes faites en agriculture, l'application des machines à la culture du coton, négligée jusqu'à ce jour par les planteurs du Sud, diminueraient beaucoup remploi de la main d' œuvre de l'homme en augmentant considérablement la production. Dans le Maryland et dans la Virginie on a déjà reconnu l'infériorité du travail des esclaves pour la culture du tabac
et des céréales on préfère le travail libre des Blancs qui lui est substitué avec avantage, il en adviendra certainement de même pour le coton ainsi que nous l'avons déjà montré ; l'expérience condamnera bientôt partout le travail de l'esclave, il ne s'agit plus que de hâter ce mouvement réformateur. Car toutes les raisons économiques, historiques, géographiques, politiques, et humanitaires se réunissent contre le maintien de l'esclavage aux Etats-Unis.
Il ne s'agirait donc plus que de le remplacer et de trouver des travailleurs blancs et libres pour mettre à la place des nègres esclaves. Il ne faudrait pour s'en procurer qu'encourager Fémigràtion européenne, et l'on en aurait bientôt un nombre considérable. L'Irlande affamée envoit chaque année en moyenne plus de cent mille de ses enfants en Amérique, les villes du Nord et de l'Ouest en sont encombrées ' au point qu'ils ont déjà fait baisser les salaires, ne pourrait-on pas encourager leur émigration vers le Sud, en leur offrant quelques avantages, et augmenter ainsi considérablement leur nombre. La forte et robuste race allemande, qui elle aussi a établi son courant vers le Nouveau Monde, ne fournirait-elle pas également un contingent considérable, si elle y était sollicitée par la perspective du bien-être. La France, la Belgique si peuplée, certains Cantons de la Suisse allemande ne manqueraient pas de suivre le courant général et il ne serait pas bien difficile d'obtenir en quelques années un contingent de quatre cent mille émigrés travailleurs libres, qui viendraient remplacer les nègres esclaves par un travail beaucoup plus productif et mieux rétribué, ce qui permettrait de libérer annuellement s'il était nécessaire jusqu'à concurrence d'un million de Noirs, à qui on assignerait un nouveau territoire dans l'Ouest, ainsi que M.
Lincoln l'a proposé, où ils organiseraient un Etat libre, qui ferait partie de la Confédération. On pourrait aussi favoriser leur émigration, soit au Mexique, soit à Haïti, soit dans les Etats les plus limitrophes de l'Amérique du Sud, en laissant toute fois à ceux qui voudraient rester comme travailleurs libres dans les Etats de l'Union le pouvoir de le faire, on favoriserait autant que possible leur établissement dans les Etats de la Louisiane, du Mississipi, de la Floride, du Texas, où le séjour des Européens est le plus dangereux; enfin on prendrait les mesures les plus convenables pour accomplir cette grande transformation, en ménageant à la fois l'intérêt de la production et celui des esclaves. On devrait d'abord déclarer l'esclavage aboli en principe de manière que le maître n'aurait plus sur l'esclave; qui deviendrait apprenti, aucun de ses anciens droits, tels que ceux de le vendre ou de le maltraiter.
Une indemnité serait allouée à l'ancien propriétaire dont il lui serait remis le titre, payable par annuités de un dixième, négociable et transmissible par simple endossement.
Il serait alors fait trois catégories des esclaves sur leurs déclarations et suivant leur volonté.
1°. Celle de ceux qui voudraient quitter les Etats- Unis pour ne plus y revenir, à qui on fournirait les moyens de transport nécessaires pour cela, et une somme égale à un mois de vivres une fois arrivés à destination. Néanmoins les nègres libérés devraient, pour avoir le temps de mûrir leur décision et donner celui nécessaire pour préparer leur libération , rester encore un an comme apprentis chez un maître choisi par eux; au bout
de ce temps il leur serait fourni les moyens nécessaires pour l'exécution de leur projet s'ils y persistaient,
2o. La catégorie de ceux qui, sans vouloir quitter le territoire des Etats-Unis, consentiraient à être conduits dans un nouveau territoire qui serait spécialement destiné aux anciens esclaves, et qui, aussitôt qu'il serait assez peupié; ferait partie de la Confédération comme Etat libre et indépendant composé exclusivement de Noirs.
Il leur serait adjugé à chacun un lot de terrain largement suffisant à leur entretien et à celui de leur famille.
Mais avant ils devraient encore rester cinq ans comme apprentis, chez leur ancien maître ou chez un autre à leur choix, au prix de cinquante francs plus la nourriture, le logement et l'entretien pour la première année. Ces cinquante francs seraient déposés à la caisse de l'Etat et porteraient intérêt au taux habituel, il leur en serait remis un livret. La seconde année de leur apprentissage ils auraient soixante quinze francs de gages, qui seraient, déposés dans la même caisse et couchés sur leurs livrets ; la troisième année cent francs; la qutrième année cent vingt cinq francs; la cinquième cent cinquante francs. Ce qui leur ferait à chacun au bout de leur apprentissage une somme de cinq cents francs plus les intérêts à toucher, dont le tiers leur serait remis en instruments aratoires, le tiers en matériaux, bétail; graines7 semis; légumes; etc., et l'autre liers en argent; une fois arrivé à destination.
Les jeunes gens au dessous de douze à dix-huit ans ne toucheraient que le tiers, les jeunes filles que le quart, des gages ci-dessus stipulés; de dix-huit à cinquante ans, les hommes auraient le droit au gage complet et les femmes aux deux tiers, et passé cinquante ans, les
hommes valides auraient droit aux trois quarts et les femmes à la moitié.
Pendant le temps de maladie de leurs apprentis les maîtres devraient les faire soigner mais ne leur paieraient pas de gages.
La troisième catégorie se composerait des anciens esclaves qui déclareraient vouloir rester dans les anciens Etats de l'Union américaine; ils seraient comme ceux de la seconde catégorie soumis à un apprentissage, aux mêmes conditions que les précédents, seulement au bout de trois ans ils seraient libres de travailler à la journée ou au mois, et de se nourrir et de se loger comme les ouvriers blancs, ils pourraient toucher la moitié de leur livret pour les frais de leur établissement, un quart un an plus tard et l'autre quart encore un an plus tard. Au bout de cinq ans à dater du décret d'affranchissement, ceux qui justifieraient de l'accomplissement de tous leurs engagements, de moyens d'existence par leur travail, et qui n'auraient encouru aucune condamnation infamante ou les privant de leurs droits, seraient déclarés citoyens des Etats-Unis et de l'Etat particulier où ils auraient rempli les conditions de résidence. Ils jouiraient alors de tous les droits civils, politiques et sociaux des citoyens américains blancs sans aucune distinction ni restriction. Ceux qui pendant leur apprentissage auraient encouru une condamnation infamante devraient quitter les Etats-Unis à l'expiration de leur peine aux conditions de ceux de la. première catégorie.
Les enfants nés depuis le décret d'abolition suivront la condition de leurs parents qui les auront reconnus. Ceux qui ne le seront pas par leur père suivront la eon-
dition de leur mère. Ceux abandonnés seront recueillis par la Confédération qui les fera élever.
Les enfants sans parents nés dans l'esclavage devront rester comme apprentis chez un maître choisi par eux ou. par le juge, jusqu'à l'âge de dix-huit ans. aux conditions indiquées plus haut pour les apprentis, il ne pourront pas être astreints à un travail régulier avant l'âge de treize ans, jusqu'à cet âge ife ne pourront être employés qu'à faire des commissions et à rendre des services temporaires. Leurs maîtres seront dans l'obligation de leur apprendre à lire ou à écrire, ou de leur payer cent dollars de dommages intérêts à leur libération s'ils ne le savaient pas à dix-huit ans ils seront libres de rester dans l'Etat où ils auront fait leur apprentissage comme travailleurs libres, ou d'aller dans l'Etat destiné aux nègres.
Le travail des hommes de dix-huit à cinquante ans ne pourra dépasser dix heures par jour, celui des enfants : six heures, de treize à seize ans, et huit heures de seize à dix-huit. Le travail des vieillards de cinquante à soixante ans sera an maximum de huit heures, et de soixante à soixante dix de six heures, il leur sera facultatif de ne plus travailler passé cinquante ans, mais alors leur gage cessera, leur ancien maître sera tenu de les nourir jusqu'à leur dernier jour ou de payer leur entretien à l'Etat qui s'en chargera, s'ils sont mal chez leur ancien propriétaire.
La même clause s'applique aux femmes de plus de cinquante ans.
Les apprentis pourront toujours être dispensés de leur travail en cas de maladie sur le certificat d'un médecin ou à la réquisition du juge, ainsi que les femmes pendant les trois derniers mois de leur grossesse.
Tout apprenti qui se rendra coupable d'insubordination ou de refus de travail sans un motif légitime, sera traduit devant le juge, qui le condamnera à l'amende (payable sur son livret) et même à la prison, s'il y a lieu, selon la loi applicable aux Blancs dans cette matière pour insubordination envers leurs maîtres d'apperentissage. Mais on ne pourra leur infliger aucun mauvais traitement ou châtiment corporel autre que la prison. Le maître, qui frapperait son apprenti ou lui infligerait une correction ou une privation de nourriture ou un mauvais traitement; serait condamné à lui payer une amende de 100 dollars plus cinquante à l'Etat, et privé du droit d'avoir des apprentis, les siens seraient placés chez un autre maître.
On comprend facilement que cette solution de la question de l'esclavage si imparfaite qu'elle soit lèverait bien des difficultés et qu'elle parerait à bien des dangers.
Son seul mérite c'est d'être praticable ; nous ne la proposons du reste qu'avec la conviction qu'elle renferme de nombreuses défectuosités et de grandes imperfections que la pratique révélerait et auxquelles on devrait remédier.
Si, dans des prévisions qui peuvent être envisagées, quoiqu'elles ne soient pas désirables, le Nord des Etats- Unis était malheureusement obligé de traiter de la paix avec le Sud, il devrait lui imposer une solution analogue pour mettre fin à la plaie dangereuse de l'esclavage.
Car ce qu'a prévu Jefferson, il y a trois quarts de siècle; est encore vrai aujourd'hui et le sera bien davantage dans l'avenir:
„ L'esclavage amènera la perte des Etats-Unis."
Il faut donc absolument se hâter d'en finir; plus encore dans l'intérêt des planteurs que dans celui des esclaves.
Une des principales objections qui sera faite à notre projet d'abolition de F esclavage sera sans doute la prétendue impossibilité où serait l'Union américaine d'indemniser les propriétaires d'esclaves. Voyons donc ce qu'elle a de fondé.
Il y a aujourd'hui clans le Sud moins de trois millions et demi d'esclaves, car depuis la guerre beaucoup ont été affranchis, enlevés, ou délivrés par les armées du Nord.
Mais raisonnons dans l'hypothèse de 3500,000 esclaves à racheter, que nous classerons et estimerons de la manière suivante.
500,000 esclaves valides à 2000 fr. soit 1,000,000,000 fr. 500,000 id. vieillards etinves. à 1000 „ „ 500,000,000 „ 1,000,000 femmes à 1000 „ „ 1,000,000,000 „
1,500,000 enfants à 500 „ „ 750,000,000 „
3,500,000 d'esclaves qui font au total 3,250,000,000 „
Ainsi, d'après ce calcul approximatif l'Union aurait à payer aux propriétaires d'esclaves trois milliards deux cent cinquante millions de francs en dix ans, ou trois cent vingt cinq millions par an, c'est-à-dire un peu plus de la moitié de ce que coûte chaque année à la France l'entretien de son armée et de sa marine, un peu plus au bout de dix ans, que la moitié de ce qu'a coûté depuis moins de quatre ans seulement aux Etats du Nord la guerre actuelle d'Amérique. Et le septième environ de la dette que l'Angleterre a contractée pour soutenir la guerre contre le premier Empire. Est-ce donc trop demander au patriotisme des Américains pour qu'ils se d'ébarassent de la plaie honteuse qui les ruine et les déshonore.
Si le Sud au lieu de recourir aux armes; et d'engager la lutte insensée qui ne peut quoiqu'il arrive aboutir au
triomphe de ses prétentions, P esclavage universel et perpétuel, avait proposé à la confédération un mode convenable d'amener l'estinction progressive de l'esclavage, les milliards de capitaux et les millions d'hommes engloutis par la guerre ne seraient pas perdus aujourd'hui et la question qui divise l'Union serait bien prête d'être résolue.
Mais dans leur aberration insensée les esclavagistes ont préféré la ruine de leur patrie.
Une autre objection faite encore à l'affranchissement des esclaves, c'est que les nègres libres deviendraient un danger pour les Blancs dans les Etats du Sud où ils seraint très nombreux. Cette objection n'a pas la moindre valeur, car il est certain qu'une partie des esclaves libérés émigreraient et seraient remplacés par des ouvriers libres de race européenne, ce qui serait une double sécurité pour les propriétaires du sol. D'un autre côté la population blanche de l'Union jouit d'une trop grande supériorité numérique, intellectuelle et physique , et elle est trop bien armée pour avoir à redouter les insurrections des nègres libres.
Nous ne crompenons pas pourquoi une fois que les esclaves seraient affranchis, ils déviendraient plus redoutables; car alors ils auraient moins de sujets de mécontentement, et ils seraient moins nombreux.
On voit donc que toutes les objections qu'un égoïsme aveugle soulève contre le projet de l'abolition de l'esclavage aux Etats-Unis, sont dénuées de toute valeur sérieuse ; que le travail libre des Blancs pourrait être subsitué progressivement en totalité ou en partie, et avec un immense avantage clans le Sud à celui des esclaves ; que l'émigration européenne fournirait très rapidement les ouvriers nécessaires à cette transformation; que les Etats-
Unis pourraient facilement désintéresser les planteurs de la valeur de leurs esclaves; que la sécurité des colons loin d'être mise en péril par la mesure d'affranchissement y gagnerait beaucoup, que les nègres loin de tomber dans une position plus misérable en passant à l'état d'ouvriers libres seraient au contraire beaucoup plus heureux, puisqu'on leur fournirait le moyen d'arriver à la propriété dans un nouvel Etat confédéré, ou d'améliorer leur sort en travaillant comme salariés à l'égal des Blancs; que la production loin de perdre par cette transformation gagnerait beaucoup par une culture plus intelligente, ainsi que cela a déjà été confirmé par l'expérience dans les Etats du Nord et dans ceux du centre; que par suite la consommation augmenterait d'autant ainsi que la prospérité publique et particulière, et que la richesse natiouale suivant le merveilleux enchaînement de la souveraine logique des lois économiques, qui font que l'application d'un principe de justice est toujours fécond en améliorations et en bien-être.
Si tous ceux qui ont écrit contre l'abolition de l'esclavage, en prédisant le cataclysme de calamités imaginaires qui doivent en résulter, s'étaient donné la peine d'étudier les grandes lois d'ordre supérieur qui régissent les sociétés au lieu de se livrer à d'interminables discussions sur la prétendue infériorité des races, nègres sur Panathème qui frappe le travail, sur la divinité de l'esclavage base de la liberté, et sur d'autres semblables absurdités, ils auraient recconnu que le travail de l'esclave était contraire à toute saine morale comme à toute bonne économie politique et sociale, et qu'il ne pouvait résulter qu'un grand bien de sa suppression.
Comme on le voit cette solution très pratiquable au-
rait certainement pu être mise ce exécution si les planteurs du Sud n'avaient de gaîté de cœur précipité l'Union dans la plus affreuse des guerres civiles. Aujourd'hui il est trop tard pour l'appliquer, ce sera probablement la force qui décidera la question. Malgré les dithyrambes de la presse européenne vendue aux esclavagistes, qui chante leurs prétendus triomphes et leurs grandes victoires chaque fois qu'une partie de leur armée de maraudeurs et de pillards réussit à opérer quelque razzia au Maryland ou en Virginie, et à se sauver avec le butin qu'elle a volé chez des cultivateurs isolés ; nous espérons encore que le Sud sera vaincu et que subissant les lois de la guerre il perdra ses esclaves qui seront mis en liberté. Le seul cas où le projet pour l'abolition de l'esclavage que nous proposons pourrait être appliqué, c'est celui où une transaction amiable surviendrait entre le Nord et le Sud pour éviter une plus grande effusion de sang, et où les abolitionistes pourraient encore accorder des concessions, des ménagements, du temps et une indemnité aux propriétaires d'esclaves. Dans le cas d'une défaite du Sud il est clair que le Nord n'aurait aucun mé: nagement à garder et qu'il pourrait appliquer les principes abolitionistes dans toute leur pureté, et il aurait pour lui la justice, la raison et le droit de la guerre.'
Cette grande question de l'abolition de l'esclavage, si pratiquable et si juste, n'est pas seulement une question de justice et d'humanité, elle est surtout et avant tout une question de progrès social, elle renferme en elle la grande solution de notre époque, celle du travail, c'est à dire le grand problème social sur lequel pivotent toutes les évolutions progressives dont l'enchaînement forme l'histoire de l'humanité, et qui tant qu'il ne sera pas résolu
d'une manière satisfaisante engendrera la guerre et les discordes civiles.
Il faut absolument faire disparaître des codes; des constitutions; des dogmes et de toutes les institutions des sociétés modernes, le vieil anathème lancé par des théocraties ineptes contre le travail, depuis Brahina, Moïse, jusqu'aux divinités de l'Olympe grec ou romain et qui s'est perpétué jusqu'à nos jours, où nous avons entendu un ministre constitutionnel, M. Guizot s'écrier: Je travail est un frein!
Il faut désormais rayer de nos enseignements cette définition fausse et impie du travail. II faut montrer qu'il n'est pas un châtiment, ainsi qu'on nous l'a appris qu'il est au contraire le signe distinctif de la grandeur de l'homme, le caractère visible qui le différentie des animaux, l'instrument de son élévation et de ses progrès. vTu travailleras a la sueur de tord front/'' loin d'être une malédiction est la formule de l'avenir et signifie: „tu vaincras la matière par ton labeur, tu découvriras ses lois, tu en armeras ta puissance; tu détruiras la pesanteur; tu annuleras les distances, tu soumettras les éléments, tu régneras sur l'univers. Voilà ce que renferme la loi du travail.
Mais pour que le principe régénérateur du travail porte ses fruits; il faut relever ce maudit du préjugé antique, effacer toutes les souillures que la barbarie, l'ignorance et la superstion lui ont infligées; il faut que l'esclavage, le servage et le prolétariat disparaissent: il faut absolument briser les fers et les entraves des Noirs, des Blancs, des Jaunes des Rouges; il faut que les travailleurs, après avoir été esclaves, comme en Amérique, serfs comme en Russie et prolétaires comme un peu par-
tout, deviennent tous associés. Voilà l'avenir, voilà le bienêtre, le bonheur -universel, la grande solution que poursuit l'humanité depuis des milliers d'années.
L'atteindra-t-elle bientôt? Tout le fait espérer. Elle a plus fait de progrès depuis le commencement du siècle ique pendant toute la longue période historique qui l'avait précédé. Un grand nombre d'associations ouvrières ont été fondées depuis quinze ans en France, en Angleterre, en Allemagne; et partout, où elles n'ont pas été entravées ou détruites par les gouvernements; elles ont produit les meilleurs résultats, on peut dès à présent, grâce à cette brillante aurore, prédire les plus grands succès au travail libre et associé.
Pendant que l'Europe se prépare à donner ce grand spectacle, il faut que l'Amérique, instruite par l'expérience du passé et par l'enseignement du présent, reconnaisse que non seulement l'humanité, mais encore son propre intérêt sollicitent d'elle l'abolition complète, absolue* irrévoquable de l'esclavage V Car non seulement le travail libre est beaucoup plus productif et moins onéreux que celui des esclaves, ainsi que nous l'avons démontré mais encore, il est seul capable de produire les miracles d'industrie, les chefs-d'œuvre de production, les découvertes étonnantes qui ont placé l'humanité sur la voie si rapide du progrès. L'antiquité, comme les pays de l'époque présente où on a conservé la funeste institution de l'esclavage, nous ont prouvé, que le travail des esclaves est incapable de réaliser les immenses progrès qui ont signalé les temps modernes. L'Egypte ancienne pouvait faire entasser des pieeres par ses fellahs pour bâtir ses pyramides, mais où sont ses découvertes, qu'on nous montre les prodiges de sa civilisation, les traces de son industrie
très que ses momies et ses monolithes. La Grèce et orne aussi ont produit deux civilisations basées sur l'esavage, elles ont brillé au plus haut point dans l'histoire de l'humanité. Pendant que les ilotes grecs travaillaient leurs maîtres cultivaient, il est vrai, la philosophie et les beaux arts, mais où sont leurs découvertes dans l'industrie, dans ia physique, dans la mécanique? Elles se réduisent aux notions les plus élémentaires, et dignes tout au plus des peuples dans l'enfance. Les fiers Romains aussi avaient organisé l'esclavage; ces vainqueurs du monde, à qui l'univers connu payait tribut, dont les légions avaient porté la gloire des bords du Gange à ceux de la Tamise, peuvent-ils revendiquer une plus grande gloire que la Grèce, dans les découverts de l'industrie ? Non leur science se borne à la guerre, à une navigation des plus élémentaire, à la culture des lettres, des arts et aux spéculations de la philosophie, mais les mathématiques, mais la mécanique, mais l'astronomie, etc sont aussi chez eux à
l'état rudimentaire. Il faut que la corruption engendrée dans le grand Empire par les esclaves et les affranchis prépare sa chute, que la grande invasion des barbares vienne le renverser, et transformer l'esclavage en servage, et que les communes commencent à s'affranchir, pour que les grandes découvertes qui ont préparé la voie de l'avenir s'accomplissent. C'est quand le monde ancien basé sur l'esclavage a disparu, que nous voyons successivement découvrir, le chronomètre, la boussole, la poudre à canon, le mouvement de la terre, le système solaire, l'imprimerie, les lois de l'électricité, du pendule, de la gravitation, etc.,
etc Puis plus tard vient l'application de la vapeur,
qui produit à elle seule une immense révolution dans l'industrie et dans la société, celle de l'électricité, qui met
en contact l'Amérique avec l'Europe, et fait communiquer entre eux, avec la rapidité de la foudre, tous les peuples du monde; une multitude infinie de machines viennent accélérer, perfectionner, multiplier le travail, et apporter un concours puissant à la production , cette richesse des nations; la question des voyages aériens est à l'étude, demain le grand problème de l'aérostatique, qui supprimera d'un seul coup les frontières, sera peut-être résolu. Qui a accompli tous ces prodiges, tous ces miracles ? Le travail libre! Sans lui l'homme ramperait encore sur la terre, et prendrait encore pour la colère de Jupiter le bruit de l'électricité, et n'aurait d'autres moyens de transmettre sa pensée que l'écriture manuscrite. C'est pourtant cette société antique, aggravée par la cruauté et les mauvais traitements envers les esclaves noirs, que les Etats-Unis du Sud veulent restaurer, étendre et perpétuer.
L'Europe, qui demande, à corps et à cris, la restauration de cette iniquité en conseillant au nord de l'Amérique de traiter de la paix, doit comprendre ce qu'elle propose de conserver, et voir s'il est de l'intérêt de l'humanité et de l'avenir, qu'une pareille société s'établisse en Amérique d'un façon définitive, et s'il est nécessaire de donner en permanence à l'humanité un pareil exemple de la violation de toutes les lois de l'ordre supérieur, en laissant ainsi fouler • aux pieds tous les principes de morale et de justice. Car, d'après les lois immuables de l'ordre moral, tous les hommes naissent égaux, libres et frères, il n'y a que les gens de mauvaise fois et les ignorants qui le nient ou qui ne le savent pas* Ces principes immortels sont la base du droit public chez les nations les plus civilisées de l'Europe, la Révolution française les a fait triompher, en 1789 et en 1792, et la République, de 1848,
les avait inscrits en gros caractères au frontispice de ses monuments et en tête de sa Constitution et de ses lois. Si depuis ils ont été effacés par un gouvernement despotique issu du parjure; de la trahison et du massacre, pour lequel ils étaient une condamnation permanente et un danger continuel, ils n'en sont pas moins restés profondément gravés dans le cœur de l'élite de la nation française, et espérons-le, ils seront bientôt inscrits de nouveau dans sa Constitution, et appliqués dans toute leur sincérité et dans toute leur étendue.
La liberté est un droit primordial inaliénable imprescriptible, antérieur et supérieur à la volonté humaine et aux conventions sociales, et contre lequel il n'y a aucune loi qui doive prévaloir. En effet, la liberté humaine a été donnée à l'homme par la nature elle-même, elle est d'essence naturelle. Dès qu'un homme n'ait c'est un être libre, car sans cela que deviendrait le libre arbitre , la responsabilité, le progrès qui sont des conditions mêmes de la nature humaine. Si l'homme naissait esclave , ce ne serait pas un homme, ce serait une propriété; un être inconscient, soumis à la volonté et au caprice d'un maître; dénué des attributs assignés à l'homme par la nature. Ce droit de liberté appartient à tous les êtres humains sans aucune distinction de race, de nationalité; d'individualité; de peau, de couleur, de condition sociale, de fortune, de talent, d'instruction, etc. „Je suis homme; donc je suis libre.u
Voilà la règle absolue, immuable et sacrée, contre laquelle aucun sophisme ne prévaudra en dernier ressort. Donc sous aucune raison, sous aucun prétexte personne n'a le droit de s'approprier la liberté d'un homme, de gêner, d'entraver; de restreindre; de diminuer l'exercice de
son droit, et à plus forte raison, de le réduire en esclavage, de le vendre, de l'acheter, d'en faire un animal, un bétail humain, une chose, une propriété, une monstruosité sociale; de le traquer comme une bête fauve, de le conduire comme un vil troupeau à un travail de seize heures par jour, avec le fouet pour salaire et les insultes pour remerciments , de le condamner au concubinage le plus brutal, à la promiscuité la plus dégoûtante, de lui ravir ses enfants, sa femme, de vendre les premiers à un maître, la seconde à un autre, et lui même à un troisième, des profaner son âme, en même temps qu'on martyrise son corps, qu'on dégracie son intelligence et qu'on atrophie son esprit en défendant de le cultiver, en le privant systématiquement de toute instruction, même de la plus élémentaire en lui refusant jusqu'au droit d'apprendre à lire, en un mot d'étouffer chez l'homme toute dignité, tout sentiment humain, toute sociabilité, toute intuition du droit, toute notion du juste et de l'injuste; et en en faisant le pire des êtres, la plus dégradée de toutes les brutes, on viole toutes les lois naturelles d'éternelle justice, on détruit Tordre harmoique de la nature, on créé l'anarchie sociale, on engendre tous les maux, on donne carrière à tous les abus, on fait régner tous les vices, on commet tous les crimes. Nous avons le droit d'abolir de telles atrocités sociales. La liberté doit être inviolable et sacrée, quand un seul individu est opprimé, l'harmonie est détruite, tout le corps social en souffre, la liberté de tous est en péril, il n'y a plus de sécurité pour personne. Ainsi non seulement aucun homme n'a le droit d'en réduire un autre en esclavage ou d'en acheter ou d'en vendre un, mais encore aucun homme n'a le droit de se donner ou de se vendre, car la liberté et la dignilé humaine ne lui appartiennent
pas, elles sont la propriété indivisible et inaliénable de l'humanité toute entière. Aucune loi sociale ne peut reconnaître cet avilissement de l'humanité, cette violation de la loi naturelle, cette destruction du droit. Il n'y a pas de loi contre le droit. Les principes du droit universel et naturel sont aussi rigoureux, aussi exacts < ue les règles des mathématiques; ils sont immuables. Du reste si on pouvait se vendre soi-mêm?, il en résulterait cette conséquence atroce, c'est qu'en se vendant, en devenant propriété l'homme aurait en même temps vendu ses descendants; c'est-à-dire ses enfants et toutes les générations futures, qu'il aurait ainsi vouées à un esclavage perpétuel et éternel.
Qui oserait soutenir qu'une telle monstruosité est dans les lois naturelles? C'est cependant ce qui à lieu dans les Etats-Unis du Sud, où l'homme est la propriété de l'homme. Aussi la nature se révolte-t-elle contre une pareille iniquité. Qui peut réfléchir de sang froid à toutes les atroces souffrances morales qu'éprouve un pauvre père en voyant vendre ses enfants et sa femme à des propriétaires différents ? quelles tortures affreuses il doit éprouver à ce cruel supplice? comme son cœur doit saigner quand il voit les êtres qui lui sont chers arrachés de ses bras, séparés brutalement les uns des autres, enchaînés comme des criminels, le carcan au cou attachés derrière la voiture ou à la queue du cheval de leur nouveau maître, marcher sous le fouet, vers un avenir de dégradation, de servitude et de mauvais traitements? Quelle mère peut voir, sans que son âme vienne triste jusqu'à la mort, sourire sont pauvre enfant destiné à lui être un jour arraché par l'esclavage ? laquelle, si elle a un cœur, peut sentir sans regret et sans horreur, palpiter dans son sein
un être vendu d'avance au fouet des Blancs? quel époux peut sans engoisses mortelles presser sur son sein une épouse adorée, que le caprice de son maître peut lui arracher à chaque instant, qu'il peut soumettre aux plus indignes traitements, rendre victime de sa lubricité , deshonorer, violer sous ses yeux, ou vendre au dernier des misérables pour qu'il en fasse autant? Un régime qui autorise, qui pratique journellement de pareilles infamies, qui veut les universaliser et les perpétuer, n'est-il pas jugé et mille fois condamné.
Cest en vain que pour pallier ces actes criminels les intéressés dans ces infamies prétendent que les esclaves ne pourraient pas supporter la liberté, qu'ils appartiennent à une race imparfaite, qu'il faut élever à l'humanité par la servitude.
Est-ce que l'esclavage est l'initiation de la liberté? Est-ce en détruisant l'âme qu'on l'élève? Est-ce en tuant l'intelligence qu'on la cultive? Est-ce en écrasant le cœur qu'on développe les sentiments? Est-ce en mutilant le corps qu'on accroit ses forces? Est-ce en faisant la nuit dans un homme qu'on l'éclairé? Est-ce par l'abrutissement, par la castration morale et par l'énervement physique qu'on élève une race à la liberté? Non! un million de fois non!' C'est par la liberté seule que l'on peut faire l'éducation de l'individu comme de la race. L'esclavage n'enseigne que la servitude à celui qui le subit et la tyrannie au maître qui inflige.
Il y a l'infini entre l'esclave et l'homme libre. Il n'y a pas de transition de l'un à l'autre. On est possédé ou on ne l'est pas, on est un chose ou on est un homme. Si les maîtres préparaient les esclaves à la liberté ils n'auraient plus de prétexte pour les retenir en servitude.
Us ne pourraient les préparer sans qu'ils leur échappent, sans qu'ils soient libres. La préparation du nègre à la liberté par l'esclavage, n'est donc que: monstrueux prétexte, mauvaise foi insigne, hypocrisie honteuse, qui prouve l'abaissement de la conscience; la dégradation du sens moral, la barbarie de la société du Sud des Etats-Unis, la corruption de la raison, la dépravation des mœurs, et l'aberration des planteurs. Les esclaves ne pourraient supporter la liberté, dit-on. La liberté est donc plus lourde à supporter qne la servitude? Les chaînes sont donc des allégements? Quelle aberration! Et cependant c'est ainsi que les esprits égoïstes et stupides cherchent des raisons dans leurs vices pour excuser leurs infamies, tromper la bonne foi et la conscience publique. Il faudrait pour entrer dans la logique monstreuse de l'esclavage, croire à la nécessité des crimes sociaux, les considérer comme un bienfait pour ceux qui en sont les victimes; il faudrait à ce compte remercier les fléaux qui désolent l'humanité, la peste et le choléra, sous prétexte que ceux qu'ils ont frappés étaient incapables de vivre et que ces calamités sont les exécuteurs des arrêts du destin, les agents de la providence. C'est ainsi que les intérêts implacables, les institutions corrompues, les législations criminelles, se font des raisons de leurs vices et de leurs forfaits pour se légitimer.
Mais la raison publique, la conscience universelle ne croiront jamais à ces prétendues nécessités des crimes sociaux, à ces calomnies sacrilèges lancées contre certaines races humaines, pour les empêcher d'arriver à la possession de leurs droits, pour les priver éternellement de leur facultés et de leur liberté. Non, on ne persuadera jamais aux hommes de cœur et d'intelligence, que la prospérité
d'un pays et d'un peuple soit nécessairement fondée sur la dégradation et l'abrutissement d'une autre nation et de ses habitants; et que les lois qui régissent la nature sont ainsi faites, qu'il faille que la moitié de la race humaine soit dans les fers, pour que l'autre soit libre et dans le bien être, ou, comme le disent si élégamment les plantenrs du sud des Etats-Unis, que l'esclavage est la base la plus solide de la liberté et l'instrument indispensable au bonheur et à la prospérité publique. Sublimité du cœur humain, qui crie, qui proteste contre le mensonge, l'hypocrisie et l'égoïme, et qui ne leur laisse ni trêve ni repos, que quand ils ont satisfait à ses nobles aspirations de justice, et qu'elle les a fait triompher; car c'est le sentiment du droit que l'on ne parviendra jamais à détruire. Non, on ne croira pas plus aux bienfaits de l'esclavage qu'à la prétendue impossibilité de cultiver certaines plantes sans enchaîner, asservir, dégrader toute une grande partie du genre humain; on ne fera jamais admettre que l'harmonie générale qui régit l'univers exige pour que l'on récolte du coton, que cinq millions de nègres cessent d'être des hommes et deviennent une propriété, que l'ordre admirable de la nature serait détruit si chaque balle de coton ne coûtait pas la vie d'un esclave, que l'anarchie morale et sociale existeraient s'il n'y avait pas des esclaves noirs en Amérique et des prolétaires blancs en Europe; que la terre serait un séjour de misère et de dégradation, si les nègres étaient libres, et si les ouvriers associés travaillaient à leur compte; que notre planète serait inhabitable si on n'entendait plus dans le sud des Etats-Unis le bruit des chaînes, les cris de douleur des nègres dont les chairs volent en lambeaux sous le fouet des planteurs ; si on n'assistait plus aux scènes de luxure, de débauche, de
viol, de torture et d'assassinat dont les colons se rendent journellement coupables ; qn'il serait impossible de respirer si le parfum des fleurs, la senteur enivrante des rosiers, des citronniers et des orangers n'étaient pas mélangés des puanteurs qui s'échappent des cases des esclaves, de l'odeur acre que suinte la débauche des maîtres avec leurs esclaves femelles, et du goût nauséabond des cadavres carbonisés de ceux des malheureux nègres qui ont voulu venger leurs femmes ou leurs filles outragées', ou qui ont cherché à recouvrer leur liberté.
Non ! nous ne croyons pas plus cela, que nous ne croyons qu'il est de l'intérêt général de la société; qu'il faille que des centaines de millions de prolétaires, qui produisent tout, ne jouissent de rien, qu'ils manquent des choses les plus indispensables à la vie, qu'ils passent leur existence dans le dénuement, dans le labeur exorbitant, dans les privations continuelles, dans la misère, dans la souffrance, dans le dénuement, dans l'ignorance, dans l'inanition et qu'ils meurent de faim et d'excès de travail; que leurs femmes, que leurs filles soient la proie de la prostitution et que leurs pauvres petits enfants meurent, soixante -quinze sur cent de rachitisme, de misère, de travail forcé, de mauvais traitements et de faim avant l'âge. Non, mille fois non! nous ne croyons pas que toutes ces injustices, ces iniquités et ces infamies soient nécessaires dans une société bien organisée. Et tous les honorables planteurs, les honnêtes gens, les bons pères de famille, les excellents propriétaires, les vertueux contribuables, les respectables magistrats, les saints ministres de Dieu, du Sud, dussent-ils en être scandalisés, nous sommes convaincus, persuadés du contraire. Nous croyons, malgré eux et contre eux, qu'il y à place pour tout le monde au grand banquet de la
vie, que tous les hommes doivent s'y asseoir en frères libres et égaux, que le bonheur peut régner sur la terre, que le bien-être doit être général; qu'enfin, l'esclavage, le prolétariat et tous les maux qu'ils entrainent: misère, ignorance, fanatisme, superstition, paupérisme, mendicité; vagabondage, crimes, prostitution du corps, de l'intelligence et de l'âme, viol; adultère, célibat, castration, infanticide, homicide, parricide doivent disparaître. Oui! nous croyons tout cela, malgré la morale, la religion, et la justice des honnêtes gens du sud des Etats-Unis.
Mais, dirons ces derniers, propriétaires d'esclaves, les nègres sont notre propriété, nous les avons achetés légalement, loyalement, et nous les avons payés en bonnes espèces sonnantes ayant cours, donc ils sont bien légitimement à nous, ils sont notre propriété sacrée, trois fois sainte, personne n'a le droit d'y toucher.
Et les exploiteurs de Blancs ajouteront: Le prolétariat est aussi utile, aussi indispensable que l'esclavage, il est la base de l'ordre social chez les peuples civilisés, y toucher c'est attaquer la société, menacer la propriété, compromettre la religion, troubler la famille et détruire l'ordre.
Nous avons, pour sauvegarder l'intérêt des exploiteurs, échafaudé toute une bonne petite législation, qu'on nomme le Code-civil, et qui, sous prétexte d'égalité devant la loi, rive solidement la chaîne aux pieds des prolétaires, leur visse les menottes et leur cadenasse le carcan, sauf ces petites précautions, les lois sur les livrets, sur les coalitions, sur les associations, sur les réunions, etc., etc., les prolétaires sont libres. Et quand ils ne sont pas contents, onand ils réclament, quand ils se plaignent de n'avoir ^e la liberté de travailler toute leur vie comme
des forçats, sans pouvoir gagner assez pour eux et leur famille, et de mourir de faim ou à l'hôpital, nous leur mettons charitablement, s'ils se fâchent trop fort, des baïonnettes dans le ventre pour calmer leur appétit. Surtout qu'ils ne nous parlent pas d'organisation du travail, d'association, de crédit, de banque du peuple, de banque d'échange, d'abolition du prolétariat, de la misère; du paupérisme, etc., etc. Que devriendrions-nous, grand Dieu î s'il n'y avait plus de malheureux , plus de prolétaires ? Qui donc travaillerait pour nous ? Qui donc nous servirait ? Qui donc nous nourrirait? Où donc prendrions - nous des prostituées si les femmes pouvaient vivre en travaillant? Plus de prolétaires; quel blasphème.] Autant vaudrait dire, qu'il n'y aura plus d'esclaves!
Mais que deviendrions-nous? nous ne pouvons pas plus vivre sans prolétaires, que les planteurs du sud de l'Amérique sans esclaves. Le prolétariat est la base de la société bourgeoise, tout comme l'esclavage est la base de l'oligarchie du sud des Etats-Unis. Aussi nous défendrons la première de ces institutions salutaires, avec le même acharnement que les esclavagistes mettent à défendre leur propriété en hommes, nous recommencerons plutôt les massacres de juin 1848, et ceux de Décembre 1851, que de permettre l'émancipation des prolétaires, qui sont nos nègres à nous, nos esclaves blancs, beaucoup plus productifs que les esclaves noirs, aussi y sommes-nous plus attachés qu'à la vie. Périsse la société plutôt que le grand principe de l'exploitation de l'homme par l'homme, cette pierre angulaire de l'ordre moderne.
Voilà quelles sont les théories professées par les propriétaires, les possesseurs et les exploiteurs d'hommes, s'ils ne les avouent pas tonjours hautement, ils "" mettent
continuellement en pratique. On voit quelle est leur valeur, et qu'elles ne peuvent soutenir la discussion.
La revendication contre le bien volé est éternelle, en bonne moralité, comme en bonne législation et en bonne justice, et surtout quand ce bien est un droit inaliénable, imprescriptible, et le plus précieux de tous. Quand un planteur achète un esclave, il sait bien que la liberté a été volée à cet homme; que lui ou ses ancêtres sont nés libres et ont été libres, et que c'est par la force, la ruse, la violence ou la corruption qu'on lui a ravi la liberté, ce qui est défendu par la loi naturelle, comme par la loi sociale et civile , et que nul n'a le droit d'acheter le bien volé, surtout quand il connaît son origine, et que ceux qui se rendent coupables de ce crime doivent non-seulement être condamnés à restituer le bien volé; mais encore être poursuivis comme receleurs. Cela est élémentaire, clair comme le jour, saute aux yeux des moins clairvoyants. Ainsi, quand les planteurs viennent dire: Ces esclaves sont à nous, nous les avons achetés et payés, ils sont notre propriété aussi légitime, aussi inviolable que notre champs ou notre maison; nous pouvons leur répondre hardiment: vous mentez! Ces hommes ne sont pas à vous, les eussiez- vous payés mille fois, car leur liberté leur a été ravie par la force ou par la rase, en les achetant vous ne l'ignoriez pas, vous avez commis un crime, et non-seulement vous devez leur restituer leur liberté, mais encore, vous méritez un châtiment sévère pour avoir acheté des hommes. „ Celui qui achètera un homme", dit la loi de Moïse, „ mérite la mort."
Si ces êtres dégradés, ces trafiquants de chair humaine, prétendent que dans leur pays il y a une législation, une institution particulière, qu'ils ont faite, et
qui leur permet d'acheter leurs semblables, nous leur répondront que leur prétendue loi n'est qu'une iniquité légale, que loin de les garantir elle les condamne, qu'elle est une preuve de leur perversion et de leur criminalité. Qu'il n'y a point de loi contre le droit. Que la loi ne doit être que la sanction de la justice. Que toutes les fois qu'elle viole cette règle primordiale, comme par exemple dans le cas de l'esclavage, elle est nulle de plein droit, et qu'ils sont mal fondés à l'invoquer.
La condition fondamentale de l'ordre social est d'être établi sur le droit; aussi est-il de son devoir et de sa nécessité déxistence d'abolir tous les abus, les iniquités, les monstruosités, les vices et les crimes qui existent dans les lois, il doit donc donner la liberté aux esclaves, les affranchir, les libérer, briser leurs chaînes pour cause de justice et de moralité publique.