REVENU
non compris les membres de la famille
y compris les membres de la famille
en millions
de marks
Personnes
Personnes
Vo
Année 1876.
Jusqu'à 525 marks de 525 à 2.000 )> de 2.000 à 20.000 »
Au-dessus de 20.000 »
Année 1890.
Jusqu'à 525 marks de i 525 à 2.000 »
de 2.000 à 20.000 »
Au-dessus de 20.000 »
On peut faire à ces chiffres les mêmes objections qu'à ceux de 1854: ils ne sont pas sûrs et, en plus, Bernstein ne les donne pas complètement. Il les a empruntés au tableau, établi par Soetbeer et imprimé dans le « Dictionnaire des sciences sociales ».
Ainsi présentés dans leur ensemble, les chiffres prussiens prennent une tout autre signification, que dans l'extrait qu'en a fait Bernstein. Même en comptant tous les contribuables ayant plus de 2000 m., au nombre des possédants, ceux-ci ne se sont accrus que de 145,000, tandis que dans le même temps, les revenus inférieurs à 2000 augmentaient de 1.600,000, c'est-à-dire, étaient plus que décuples. Il est vrai, que les revenus de 200 à 20000 m. se sont élevés de 31,52 0/0, l'ensemble des contribuables seulement de 20,56 0/0. Mais les plus pauvres d'entre les pauvres, ceux dont le revenu est inférieur à 525 m. ont aussi augmenté plus vite que l'ensemble des contribuables, c'est-à-dire, de 23,6 0/0. Cet accroissement est plus frappant encore, si on considère non seulement les contribuables, mais aussi leurs familles. Tandis que la population totale de la Prusse s'élevait de 1876 à 1890, de 24,832,784 habitants à 29,087,933, augmentant par conséquent de 17, 1 0/0, le nombre des contribuables ayant un revenu inférieur à 525 m. s'élevait (familles comprises) de 6,369,856 à 8,383,359, augmentant ainsi de 31,6 0/0. Et en même temps, le revenu moyen tombait dans cette classe de 208 à 197 m. C'est là, ce que Bernstein appelle une augmenta-
tion du nombre des possédants, une diminution des antagonismes sociaux si évidente que ce serait folie de vouloir se la dissimuler ! L'auteur, à qui Bernstein a emprunté ses chiffres, ne trouve pas leur langage si favorable. « Soelbeer doit reconnaître lui-même, dit le dictionnaire cité, que les résultats indiqués par lui, permettent de prétendre que la répartition des revenus devient de plus en plus inégale puisque les classes inférieures et les classes supérieures s'accroissent, le revenu moyen des classes inférieures baisse, tandis que celui des classes supérieures monte ». Il est vrai, qu'il ajoute plus loin : « Il considère lui-même que cette conclusion n'est pas justifiée, parce que l'évaluation est plus large dans les classes inférieures et plus sévère dans les classes supérieures et que les progrès de la richesse sociale ne peuvent se manifester autrement que par l'accession d'un nombre de contribuables de plus en plus grand dans les classes supérieures ». En d'autres termes, Soetbeer dit que les chiffres de la statistique prussienne de l'impôt sur le revenu prouvent le contraire de ce que Bernstein affirme aujourd'hui; il croit malgré cela, que la thèse de la diminution progressive des antagonismes sociaux est justifiée, d'une part pour des raisons théoriques, dont nous n'avons pas à nous occuper pour le moment, de l'autre, parce que les évaluations ne sont pas sûres. Mais cela prouve tout au plus que les chiffres de Soetbeer n'infirment en rien les conclusions de Bernstein. Il était réservé à Bernstein de tirer du tableau de Soi'lbeer une preuve éclatante de l'exac-
titude do sa thèse, en isolant artificiellement quelques-uns de ces chiffres.
Nous aussi nous croyons que le tableau de Soetber ne prouve rien. Il embrasse à peu près la même période de temps, que les chiffres donnés plus haut pour la Saxe, mais il montre une tendance évolutive toute différente. En Saxe nous sommes en présence d'une régression du paupérisme et d'un accroissement du prolétariat salarié mieux rétribué, soit aux dépens du paupérisme, soit aux dépens des petits propriétaires. En Prusse nous constatons dans le même laps de temps une diminution relative des prolétaires salariés mieux rétribués (son accroissement absolu est de 1^722,000 têtes) mais en revanche une augmentation de la classe aisée et une tout aussi considérable des couches inférieures du prolétariat.
Il n'est pas admissible que la Prusse et la Saxe aient accompli en même temps une évolution en sens contraire. Il vaut mieux en conclure que les chiffres prussiens, tout au moins, ne prouvent rien; c'est, du reste, ce qui résulte de la manière dont a été faite la taxation jusqu'en 1891.
Il ne reste donc plus àBernstein que la « masse colossale de chiffres », que lui offre l'Angleterre.
En admettant même que les chiffres relatifs à l'Angleterre prouvent une augmentation du nombre des possédants, cela ne serait pas encore une preuve que c'est la loi générale du mode de production capitaliste, car il semble que l'Angleterre cesse de représenter le type de l'industrialisme capitaliste. Il est clair qu'il serait ridicule de dé-
duire l'accroissement du nombre des possédants, comme loi du mode de production capitaliste, du simple mouvement de la propriété ou même du revenu dans le pays qui sert de domicile à ces possédants. Si à Monte-Carlo et dans le quartier du ïhiergarten à Berlin le nombre des propriétaires s'accroissait plus rapidement que le reste de la population, cela ne prouverait pas grand' chose. Pour étudier les lois d'un mode de production, il faut que nous considérions son domaine tout entier et non pas seulement une partie de ce domaine. Or l'Angleterre devient de plus en plus dans le monde ce que le quartier du Thiergarten est à Berlin.
Ses possessions coloniales s'étendent de plus en plus et le nombre des fonctionnaires anglais et des chevaliers d'industrie, qui les exploitent et viennent dévorer leur butin en Angleterre grossit tous les jours. Mais ce qui grandît plus encore, c'est le nombre des entreprises économiques fondées à l'étranger avec des capitaux anglais, — banques, maisons de commerce, fabriques, chemins de fer, dont les directeurs et les actionnaires vivent en Angleterre, où ils entassent et mangent la plusvalue, produite en dehors de l'Angleterre. Le montant de la dette publique des autres Etats avancée par les capitalistes anglais ne grossit pas moins.
« L'Inde seule, remarquait Marx, il y a un quart de siècle, doit payer un tribut de près de cinq millions de livres pour le « bon gouvernement », dont elle jouit, les intérêts et les dividendes du capital britannique, sans compter les sommes envoyées chaque année dans la
mère-patrie pour y être placées et qui représentent en partie l'épargne faite par les fonctionnaires sur leur traitement, en partie les profits des négociants anglais Chaque colonie britannique fait sans cesse et pour les mêmes raisons de fortes remises à la métropole. La plupart des banques d'Australie, des Indes occidentales, du Canada sont fondées avec des capitaux anglais; les dividendes doivent être payés en Angleterre. De même l'Angleterre possède des quantités de titres de rentes des divers Etats de l'Europe et des deux Amériques, dont elle touche les revenus; elle a en outre des intérêts dans les chemins de fer, les canaux, les mines, etc. de l'étranger, et partout touche des dividendes. Par contre les porteurs de titres anglais à l'étranger et les dépenses faites par les Anglais hors de l'Angleterre sont sans importance. (« Le Capital » III, 2, p. 130).
Depuis que Marx a écrit ces lignes, le développement de l'Angleterre dans cette direction a fait de puissants progrès. Tandis que la population de l'Angleterre et de l'Irlande était, en 1871, de 31,800.0001iommeset en 1891, de 37,700.000, augmentant seulement de 20 0/0 en vingt ans, celle de l'empire colonial britannique s'élevait de 200 à plus de 300 millions, c'est-à-dire de plus de 50 0/0. Le champ d'exploitation économique du capital anglais s'étendait plus rapidement encore. Mulhall estimait, en 1882, le montant des capitaux anglais placés à l'étranger à 22 milliards de marks ; Bernstein lui-même dit que sa valeur est estimée actuellement à 43 milliards. Par contre il évalue le montant du capital versé sur des compagnies anglaises par actions à 22 milliards. Si ces chiffres sont exacts, le capital placé à l'étranger aurait doublé dans l'espace de IS ans. En tous
cas, le champ (l'exploitation du capital anglais s'accroît plus vite que la population britannique.
Mais si Bernstein voulait déduire la loi de l'augmentation du nombre des possédants dans le mode de production capitaliste des chiffres de la statistique anglaise, il devrait comparer cette augmen tation à celle des prolétaires non seulement en Angleterre, mais sur tout le domaine d'exploitation britannique.
C'est là un problème, qu'on ne peut résoudre à l'aide du matériel de chiffres fourni par la statistique.
La comparaison de l'accroissement du nombre des possédants avec celui de la population totale de l'Angleterre ne serait pas non plus sans importance. Si on trouvait une augmentation plus rapide du nombre des possédants, cela ne prouverait pas sans doute que les lois marxistes du mode de production capitaliste soient fausses, mais bien que les obstacles à l'établissement du socialisme en Angleterre augmentent.
La force révolutionnaire dans la société moderne n'est pas, au point de vue marxiste, le capital en général, mais le capital industriel; celui-ci constitue la force, qui crée les conditions d'éclosion de la production socialiste et qui donne naissance au prolétariat, dont c'est la tâche historique d'introduire ce mode de production.
Au contraire, le capital commercial et le capital de prêts ne constituent pas des forces révolutionnaires; ils ne créent pas un prolétariat révolutionnaire.
Si, eu Ang-leterre, le capital commercial et le capital de prêts qui ne sout pas employés dans l'industrie nationale s'accroissent plus rapidement que le capital industriel, il n'est pas impossible que le nombre des possédants aug-mente plus vite que la population prise dans son ensemble.
Il est également possible alors que les antagonismes sociales s'atténuent, parce que l'évolution sociale s'arrête en comparaison de celle des pays surtout industriels, comme l'AUemag-ne et l'Amérique.
Des Anglais ont maintes fois exprimé la crainte que l'Angleterre ne vienne à partager le sort de la Hollande qui, au xvii® siècle, était à tous égards l'Etat capitaliste le plus avancé du monde entier. Mais le développement du capital commercial et du capital de prêts y étouffait déplus en plus le capital industriel, de sorte que finalement, la Hollande qui était l'Etat le plus riche, celui où les propriétaires étaient les plus nombreux, devint un des Etats les plus arriérés au point de vue économique et les plus insignifiants pour le développement social.
On ne peut reconnaître encore si ce sera là la destinée de l'Angleterre, ni si elle est appelée à devenir le coffre-fort du monde après en avoir été l'usine. Mais ce qui est certain, c'est que le socialisme sortira de l'usine et non du coffre-fort.
Mais ces différences n'existent pas pour Bernstein. Marx a séparé le capital industriel du capital commercial et du capital de prêts, et recherclié les lois d'évolution de chacune de ces sortes de capital.
Benisteiii qui s'est imposé la tâche d'approfondir et de perfectionner le marxisme, confond toutes ces sortes de capital, remplace le terme précis de capitaliste par l'expression vague de possédant (Besitzender) et emploie ce dernier mot dans des acceptions si différentes, que ni lui, ni ses lecteurs, ne savent plus ce qu'il entend par là. C'est ainsi qu'il débarrasse le marxisme de ses contradictions et en élève le niveau.
Même si Bernstein réussissait à prouver qu'il y a en Angleterre une augmentation relative du nombre des propriétaires, cela ne jetterait qu'une faible lumière' sur les lois générales du mode de production capitaliste.
Cependant il ne nous donne pas plus ici qu'ailleurs une statistique de la propriété, mais une statistique du revenu. Nous voyons d'abord quelques chiffres absolus de l'année 1893-94, qui naturellement ne prouvent absolument rien. Puis il joue son dernier atout et il l'imprime en gros caractères, pour qu'il n'échappe pas au lecteur.
« Dans la British Revieivdii'^1 mai 1897 nous trouvons quelques chiffres sur l'augmentation des revenus en Angleterre, de 1851 à 1887. D'après ces chiffres, le nombre de familles jouissant d'un revenu de 150 à 1000 livres sterling (la moyenne et petite bourgeoisie et la plus haute aristocratie ouvrière) était en Angleterre, en 1851 et 1881, de 300.000 et de 990.000 respectivement. Tandis que la population pendant ces trente ans augmenta dans la proportion de 27 à 35, c'est-à-dire d'à peu près 30 0/0, le chiffre des contribuables de cette catégorie augmenta dans la proportion de 27 à 90/ c'est-à-dire de 233 1/3 0/0. Actuellement Giffen évalue leur nombre à un million et demi. »
LE iMARXISME 183
Giffen V évalue! Le gros atout, imprimé en gros caractères, repose sur une évaluation et non sur une donnée précise. Plus tard Bernstein désigne Vhypothèse construite sur cette évaluation, déjà « comme une vérité aujourd'hui inébranlable, notamment révélée par les employés du fisc » p. 280. Mais alors, pourquoi a-t-on évalué et non recensé exactement le nombre des contribuables ? Tout simplement parce qu'on ne le pouvait pas.
La loi anglaise de l'impôt sur le revenu partage les revenus en cinq grandes classes d'après la source de ces revenus : 1^ Propriété foncière, 2° revenu agricole, 3° rentes sur l'Etat, 4« traitement des fonctionnaires et enfin 5^ la classe de tous les autres revenus de l'industrie, du commerce, etc.. Chacune de ces classes se subdivise en catégories et dans chacune de ces dernières l'impôt est assis séparément. Nous avons seulement le>ombre des contribuables et leur répartition dans les différentes catégories de chacune des classes, mais nous ne pouvons calculer qu'approximativement le nombre total des contribuables et l'ensemble des revenus de chacun.
C'est un terrain propice aux tours de mains de la statistique.
Voici un exemple du peu de valeur qu'a la statistique anglaise de l'impôt sur le revenu. Kolb compare dans sa statistique les revenus du commerce et de l'industrie de 1812-1847.
Kolb fait à ce sujet la remarque suivante : « La population ayant augmenté en général de 60 0/0, le bien-être s'était accru par conséquent trois fois
plus que la population. » (Cf. statistique, 1875,
Revenus de iriO à 500 liv'. sterl. Augmentation, 196^0
» 2,000 à 3,000 » » H8 0/o » 5,000 livres sterlings
et au-dessus » 189 o/q
C'est presque exactement le même résultat que Bernstein nous apporte pour la période de 1851 à 1881. La période de 1812 à 1847 a été la plus mauvaise pour la population ouvrière de l'Angleterre : c'est le temps auquel Engels a emprunté les descriptions de sa (( Situation des classes ouvrières », le temps où le prolétariat tomba dans le paupérisme et le crime, où la dégénérescence physique et morale de prolétariat n'était arrêtée ni par des lois en faveur des ouvriers, ni par un énergique mouvement syndical. Mais le développement de l'impôt sur le revenu était ce qu'il est aujourd'hui. M. Lerov-Beaulieu lui-même, l'optimiste bourgeois in optima forma, et le prédécesseur de Bernstein sur le terrain qui nous occupe, est forcé d'avouer « que nous ne possédons malheureusement pas sur la distribution des revenus en Angleterre, de données aussi positives que celles que nous offre sur le même phénomène l'Allemagne... (( Nous sommes donc obligé de nous en tenir aux indications approximatives. » (Essai sur la répartition des richesses, p. 516). Mais tandis que cet optimiste qui voit tout en beau, ne s'avance que prudemment, à tâtons et avec une grande réserve.
le socialiste Bernstein accepte d'un cœur léger tout nombre, d'où qu'il vienne, pourvu qu'il parle contre la doctrine socialiste. La « British Review » n'était pas (elle a cessé de paraître) une revue spéciale de statistique et d'économie politique, mais un journal hebdomadaire conservateur mi-politique, mi-littéraire, qui, à en juger par le numéro que j'ai pu me procurer, s'efforçait surtout de démolir non seulement le socialisme, mais le parti démocratique. L'article auquel se réfère Bernstein, est un article de circonstance, anonyme, écrit à l'occasion du Jubilé de la Reine, attaquant les utopistes et les radicaux ; c'est un tableau ridicule et fade du progrès social en Angleterre qui aboutit à cette conclusion : « La classe ouvrière nous surprend par la rapidité avec laquelle elle s'est enrichie ; la petite bourgeoisie (the middle classes) par la rapidité avec laquelle elle s'est accrue. »
A l'appui de cette thèse, l'auteur fait défiler devant nous les chiffres précités, qui nous sont présentés sans indication de méthode ou de source. Mais Bernstein les accepte, les yeux fermés, et nous les oppose avec emphase. Le môme article nous cite les nombreuses villas, que l'on construit autour de Londres, comme un fait qui vient corroborer les chiffres — « des villas entourées de beaux jardins, où d'élégantes jeunes dames prennent leurs ébats et où de gentils jeunes messieurs jouent élégamment au lawn-tennis », etc.. Yoici un exemple de la légèreté avec laquelle ce feuilleton de jubilé traite la statistique. Il n'y a pas eu
jusqu'ici en Angleterre de recensement des ouvriers salariés, mais un dénombrement des personnes vivants de leur industrie sans "distinction de situation.
Les membres de la famille sont même comptés à part. L'auteur de l'hymne du Jubilé' dit cependant, avec la plus grande précision, que la population ouvrière du Royaume-Uni était, en 1851, de 26 millions et, en 1881, de 30 millions.
Mais l'ensemble de la population s'élevait en 1851 à 27,746,000, en 1881, au contraire, à 34,885,000.
D'après cela, la population non-prolétarienne (fermiers, artisans, petits commerçants, intellectuels, capitalistes et propriétaires fonciers^ etc.) n'aurait été en 1851, que d'un million et demi, (seulement 6 0/0 de la population totale). C'est simplement absurde. Baxter évaluait, en 1867, le nombre des ouvriers salariés à 80 0/0 de toutes les personnes ayant un revenu.
Gomme, grâce au travail des femmes et des enfants, le nombre des membres de la famille qui ne vivent pas de leur industrie est moins grand chez les ouvriers que dans les classes supérieures, la part de ces dernières dans la population totale était encore de plus de 20 0/0.
Cette harmonie vulgaire et superficielle est la source scientifique où Bernstein puise ses meilleures armes contre la doctrine marxiste!
Plus nous considérons de près les éléments de statistique de Bernstein, plus son changement de front est pour nous une énigme. C'est en vain que
nous cherchons les faits qui ont pu le déterminer à attaquer une doctrine, de la vérité de laquelle il était profondément convaincu, qu'il a été le premier à propager et qu'il a su défendre victorieusement contre toutes les attaques.
d) Les Sociétés anonymes.
Au cours de notre polémique, Bernstein a signalé l'accroissement du nombre des journaux financiers, comme preuve de l'augmentation du nombre des possédants.
Mais cela ne prouve qu'une chose, qui n'est contestée de personne et pour laquelle nous avons vu de nombreuses preuves statistiques, c'est que le nombre des entreprises capitalistes s'accroît, que le capitalisme se développe de plus en plus, qu'il englobe sans cesse de nouvelles branches d'industrie et s'empare de nouveaux domaines, que le commerce international s'étend rapidement et que le négociant isolé est de moins en moins en état de savoir par ses relations personnelles ce qui se passe sur le marché du monde et que seuls les grands journaux spéciaux peuvent lui fournir les moyens de se renseigner; enfin cet accroissement rapide du nombre des feuilles financières prouve encore les progrès rapides des sociétés par actions, l'augmentation continue de ces entreprises capitalistes, qui sont soumises à un certain contrôle public et qui ont besoin de publicité, de cette
publicité qui, comme on l'a vu dans l'affaire du Panama, est devenue une denrée si rcclicrchéc et si chère.
Mais le nombre des journaux financiers nous laisse absolument dans l'incertitude sur le nombre des possédants. Quiconque est occupé dans le commerce ou le trafic doit les lire aujourd'hui, qu'il soit capitaliste ou simplement employé chez un capitaliste.
Si l'accroissement du nombre des possédants est un fait si patent, il devait être facile de trouver des preuves évidentes, de ce fait. Or, Bernstein croit les avoir trouvées dans le système des sociétés anonymes.
La société anonyme, dit-il, contrarie- dans une large mesure la centralisation des fortunes par la centralisation des exploitations.
ft Malheureusement les données statistiques manquent sur la répartition exacte des actions, des obligations, et des autres titres des sociétés par actions, étant donné que dans la plupart des pays ces actions sont anonymes (c'est-à-dire transmissibles de la main à la main comme des billets de banque ordinaires) tandis qu'en Angleterre, où les actions nominatives prédominent et où les listes des actionnaires peuvent être consultées par qui veut dans les bureaux de l'enregistrement de l'Etat, l'élaboration d'une statistique plus détaillée des détenteurs d'actions est une œuvre géante que personne encore n'a osé entreprendre. On ne peut évaluer leur nombre qu'approximativement et sur des données concernant quelques entreprises isolées. Nous voulons donner ici, afin d'établir combien erronées sont les idées qu'on se fait à cet égard et que la forme la plus moderne et la plus concrète de la centralisation capitaliste.
le « trust », influe sur la répartition des richesses d'une façon tout autre qu'il ne semble, quelques chiffres faciles à vérifler.
« Le trust de fil à coudre anglais, fondé il y a un an, ne compte pas moins de 12.300 actionnaires.
6000 détenf^ d'act^ de fondât'"* avec 1440 fr. de capital moyen
4500 » » privilégiées 3600 » »
1800 » d'obligations 7560 » »
« Le trust des filateurs de fil fin aussi a un nombre respectable d'actionnaires. Ce nombre est de 5454.
2904 détent" d'act^ de fondat^'^ avec 7200 fr. de capital moyen
1870 » » privilégiées 12.100 » »
680 )) ' d'obligations 31.200 » »
« Pareillement le trust de coton T et P. Goats. Voilà quelques exemples du fractionnement des fortunes dans les entreprises centralisées. Evidemment, tous les actionnaires ne sont pas, proprement dit, des capitalistes, et souvent le même grand capitaliste apparaît, dans toutes les sociétés imaginables, comme petit actionnaire. Néanmoins le nombre des actionnaires et le montant moyen des actions qu'ils détiennent vont en augmentant. Le nombre total des détenteurs d'actions est évalué en Angleterre à beaucoup plus d'un million. » (p. 81, 82, traduction Cohen.)
Ainsi nous n'avons pas de statistique des porteurs d'actions : tout actionnaire n'est pas pour cela capitaliste, le même gros capitaliste reparaît comme petit capitaliste dans toutes les sociétés possibles.
Bernstein convient lui-même de tout cela. Mais
cela veut dire, en d'autres termes, que toutes les
données qu'il apporte sont absolument sans valeur,
comme signes de l'accroissement du nombre des
possédants.
Elles prouvent encore moins que la statistique de l'impôt sur le revenu, elles démontrent seulement une chose, c'est que Bernstein ne sait plus où prendre une preuve même plausible pour étayer son affirmation de ce fait si patent.
Les considérations théoriques qui précèdent ces chiffres ne sont pas plus probantes.
La forme de la société anonyme^ dit-il, contrarie dans une large mesure la centralisation des fortunes par la centralisation des exploitations Pourquoi ?
Elle permet un fractionnement considérable de capitaux déjà concentrés et rend superflue l'appropriation de capitaux, par quelques magnats isolés, en vue de la concentration d'entreprises industrielles. Que des économistes non-socialistes aient utilisé ce fait dans le but d'excuser l'état social actuel, cela n'est pas une raison, pour des socialistes, de le cacher ou n'en pas parler. » (p. 80.) Trad. Cohen.
Voilà donc encore un fait, que nous autres socialistes trouvons incommode et que nous voulons dissimuler et passer sous silence.
Mais en quoi consiste « ce fait » ? Est-ce le fait que la forme de la société par actions contrarie la centralisation des fortunes? Pas du tout, car il faudrait le prouver. Ce fait consiste simplement en ce que la forme des sociétés par actions permet la division des capitaux existants et rend superflu l'accaparement des capitaux par quelques gros capitalistes.
Mais il serait prématuré de prétendre que cette division des capitaux répond à la réalité des faits
et que les gros capitalistes n'accaparent plus les capitaux, parce que cela est devenu superflu.
On ne fait pas cadeau des actions dans ce bas monde, il faut les acheter; elles ne font pas le propriétaire, mais le supposent.
La création d'une société anonyme ne change rien à la répartition existante des fortunes.
La société anonyme permet seulement (ce que font aussi les caisses d'épargne et les banques) de transformer en capital de petites sommes d'argent qui isolées ne suffiraient pas à l'exploitation d'une entreprise capitaliste. Le système de sociétés anonymes accroît donc les capitaux à la disposition de la production capitaliste ; elle permet de transformer en capital ce qui sans cela ne deviendrait pas un capital et resterait un trésor sans revenu, mais elle ne change absolument rien à la répartition de la propriété existante.
L'accroissement du nombre des actionnaires ne prouve pas du tout celui du nombre des possédants ; il prouve simplement que dans la société capitaliste, l'action devient de plus en plus la forme dominante de la propriété.
La preuve tirée des sociétés anonymes ne résout donc nullement le problème du prétendu accroissement du nombre des possédants.
La société anonyme peut traduire cet accroissement, quand il existe, mais elle ne peut pas le produire.
Mais d'où peut-il provenir en présence de l'augmentation du nombre des prolétaires? Bernstein ne nous donne pas d'autres renseignements. Serait-
ce que les prolétaires économisent de plus en plus sur leur salaire et peuvent devenir capitalistes?
Bernsteni témoigne, il est vrai, autant de considération pour Schulze-Delitzsch que pour M. Julius Wolf. Mais tant qu'il ne le dira pas expressément, je n'admettrai pas qu'il attribue l'accroissement du nombre des possédants à l'économie des travailleurs.
Il ne reste qu'une source possible de l'accroissement des possédants : la division des capitaux déjà concentrés. Ces divisions se produisent sans interruption. Elles sont déterminées par le droit d'hérédité. Tandis que le droit féodal déshérite tous les autres enfants au profit d'un seul, le droit civil prescrit le partage égal de l'héritage entre tous les enfants. C'est une institution qui contrarie considérablement la concentration du capital, et, sans elle, cette concentration se produirait beaucoup plus rapidement. Mais si par suite du partage des capitaux par droit de succession, l'accroissement du nombre des capitalistes était plus rapide que celui de l'ensemble de la population, il faudrait que leur propagation naturelle fût aussi plus rapide. Or c'est précisément le contraire qui a lieu. Ce n'est pas en vain que les prolétaires portent ce nom; ils engendrent une descendance {proies) nombreuse.
Au contraire, toute la politique domestique des capitalistes tend à combattre les conséquences décentralisatrices du partage des héritages. Les mariages sont conclus autant que possibfe de façon à réunir deux capitaux qui aspirent ardemment à se
fondre en un seul, et le système qui consiste à n'avoir que deux enfants trouve une application de plus en plus générale chez les possédants. Il est donc faux que ceux-ci aient relativement plus d'enfants que les prolétaires. Mais alors d'où vient (( le grand morcellement des capitaux déjà centralisés ? » Les capitalistes ne font pourtant pas cadeau de leurs capitaux. Où est donc ce « fait » qui est si désagréable aux socialistes, qu'ils s'efforcent de le dissimuler et de le passer sous silence ?
Nous ne pouvons obliger Bernstein à croire à la loyauté de ses anciens compagnons de lutte, mais nous voudrions bien savoir en quoi consiste notre déloyauté.
Bernstein voudrait-il dire, que si la forme de société anonyme ne change rien directement à la répartition des fortunes, il s'en dégage des tendances, qui mènent à la décentralisation des capitaux?
Il ne le dit pas et il n'y a pas la moindre raison de l'admettre, tout prouve le contraire.
Les gros capitalistes s'approprient les actions sûres, rapportant de gros intérêts. Il ne reste aux petites gens que les valeurs moins sûres, qui ne sont pas un moyen de transformer les non-possédants en possédants, mais un moyen d'attirer dans les poches des spéculateurs les gros sous économisés par les petits bourgeois et l'élite prolétarienne.
Leroy-Beaulieu lui-même qui n'est pas précisément pessimiste est forcé de l'avouer dans son livre déjà plusieurs fois cité :
« Dans Fétat actuel, les sociétés anonymes^ tout en
donnant un grand essor ù l'esprit d'entreprises et en développant la production, ont certainement servi à créer une grande inégalité de richesse. Elles ont permis aux financiers de la capitale de s'approprier une très forte partie de l'épargne du public; elles ont été beaucoup plus que l'industrie ou le commerce l'origine des fortunes colossales... Elles ont servi sans doute à l'enrichissement démesuré de quelques habiles et à l'appauvrissement de beaucoup de naïfs. »
La « possibilité du fractionnement des capitaux )) déjà centralisés prend ici une tout autre forme, que chez notre marxiste.
Sans doute, Leroy-Beaulieu se console ici comme ailleurs dans l'espoir que les inconvénients du système de sociétés anonymes ne seront probablement que passagers. Il écrivait précisément ces lignes au moment où se constituait la société de Panama.
Si les sociétés anonymes sont le moyen par excellence pour prendre et plumer les gogos, elles sont d'autre part un moyen pour accroître la puissance des gros capitalistes, puisqu'elles ne sont pas autre chose qu'une forme particulière du crédit.
Le crédit lui-même « ne devient pas seulement une arme puissante dans la lutte de la concurrence. Par des fils invisibles il amène dans les mains de capitalistes isolés ou associés l'argent dispersé en quantités plus ou moins grandes à la surface de la société. C'est la machine spécifique pour la concentration des capitaux » (Marx).
Bernstein pense que les sociétés anonymes rendent superflue (( l'appropriation des capitaux
déjà concentrés, par quelques magnais isolés, en vue de la concentration d'entreprises industrielles ». Mais qu'importe cela, si les « magnats » continuent tranquillement à profiter de ces sociétés, pour grossir leurs capitaux en se servant des capitaux étrangers, et pour créer et exploiter des entreprises industrielles d'une importance telle qu'ils ne pourraient y suffire avec leurs seules ressources?
Nous lisions tout récemment dans un journal américain que la valeur nominale des coupons du c( Standard-oil-trust » était de 97,250,000 dollars. John D. Rockefeller en possède pour une valeur de 49,000,000 de dollars. Il a donc la majorité des voix au conseil des actionnaires et la société est pour lui un moyen de disposer librement du double de sa mise de fonds. Cela peut paraître indifférent au simple point de vue de la répartition des bénéfices. Mais le fait social décisif n'est pas la répartition, mais bien la production et sur ce terrain la puissance et par conséquent aussi le revenu du seul Rockefeller s'accroît énormément des versements de ses co-actionnaires.
Loin d'empêcher les effets de l'accumulation des capitaux, le système des sociétés anonymes est au contraire un moyen de les exagérer. Lui seul favorise les entreprises gigantesques, que le capital isolé ne pourrait tenter.
C'est la forme sous laquelle s'accomplit la monopolisation des diverses branches de l'industrie. Les trusts, les chemins de fer, les grandes banques en sont-ils moins des monopoles, parce qu'ils sont des sociétés anonymes?
Et en sont-ils moins les instruments dont se servent quelques gros capitalistes « pour monopoliser à leur prolit tous les avantages de l'évolution économique ? »
Nous n'avons pas de statistique des porteurs d'actions^ mais tout tend à prouver qu'il se produit dans le système de sociétés anonymes le même mouvement d'accumulation et de concentration des capitaux que nous pouvons observer dans les entreprises capitalistes.
Ce n'est pas le nombre des possédants qui est manifestement accru par le système des sociétés anonymes, mais bien celui des possédants oisifs au dedans de cette classe. Le système dispense les capitalistes des fonctions qu'ils exercent dans une exploitation et les rend déjà inutiles dans la société capitaliste. C'est un fait qui est vivement mis en lumière par l'accroissement rapide du nombre des sociétés anonymes.
L'accroissement continu des sociétés dépositaires qui épargnent même aux capitalistes la peine de placer leur argent, est invoqué par Bernstein comme un signe de l'accroissement du nombre des possédants, mais il ne prouve en réalité que le mémo accroissement de nombre des possédants oisifs qui a été déjà mentionné ci-dessus et démontre avec quelle rapidité la classe des capitalistes devient inutile au mécanisme économique de la société et se transforme de plus en plus en un parasite du corps social.
L'accroissement rapide des sociétés anonymes démontre donc, non pas l'accroissement du nom-
bre des propriétaires, mais l'inutilité croissante (le la production capitaliste, la possibilité et même la nécessité croissante de mode de production socialiste.
Mais Bernstein apporte encore une preuve de l'accroissement du nombre des possédants :
« Si même nous ne l'avions pas devant les yeux, empiriquement établi par la statistique des revenus et des métiers, ce fait pourrait être prouvé, de manière purement déductive comme étant la conséquence fatale de l'économie moderne.
» Ce qui tout d'abord caractérise le mode de production moderne c'est l'augmentation considérable de la force productive du travail. La conséquence en est une non moins considérable augmentation de la production, production en masse d'objets et de denrées de consommation. Où vont ces richesses? Ou, pour mieux préciser la question : où donc va le produit-surplus que les ouvriers industriels produisent en dessus de leur propre consommation, limitée par leur salaire? Les « magnats du capital » auraient beau avoir des ventres dix fois plus replets que ceux que leur attribue l'esprit populaire, et une domesticité dix fois plus considérable que celle qu'ils ont en réalité, en présence de l'ensemble de la production annuelle leur consommation ne pèserait guère lourd dans la balance. Où donc reste la masse de denrées que les magnats et leur domesticité ne consomment pas? Si elle ne parvient pas d'une manière quelconque aux prolétaires, il faut ]jien qu'elle soit accaparée par d'autres classes. Ou bien une diminution relative et toujours s'accentuant du nombre des capitalistes allant de pair avec le bien-être grandissant du prolétariat, ou bien une nombreuse classe moyenne : voilà l'unique alternative que nous laisse l'accroissement interrompu de la production. » (p. 88, 89.)
C'est là la preuve théorique de la thèse de
Bernstein qui, comme nous l'avons vu, n'est rien moins qu'empiriquement prouvée par la statistique des revenus et des métiers. C'est en effet une preuve d'une nature spéciale^ que celle qui consiste à demander : Où reste la richesse ? Bernstein ne montre pas comment et pourquoi la richesse sociale croissante augmente le nombre des possédants ; il lui suffit de se demander ce que deviendrait alors la richesse.
Essayons de trouver la réponse que Bernstein aurait dû donner lui-même.
e) Consommation de la plus-value.
Considérons d'abord les gros capitalistes. Il suffit de jeter un regard sur la vie que mène la « crème » de la société à New-York, à Paris, à Londres, sur la Riviera et dans les autres stations élégantes, pour constater que le luxe et la prodigalité des riches croissent dans des proportions énormes et prennent même souvent la forme de véritables folies. Les villas, les châteaux, les yachts, les chasses de ces gens, leurs fêtes, leurs fantaisies, leurs maîtresses, leurs pertes de jeu, tout cela coûte à chacun des gros barons de la finance des sommes de plus en plus considérables. Les dépenses de ces braves gens atteignent une hauteur vertigineuse et des rois même ne peuvent les imiter qu'en ayant recours aux pires escroqueries^ pour "pouvoir tenir leur rang dans le High-life. Il est vrai
qu'une foule sans cesse croissante de parasites gravite autour de ces gros capitalistes et contribue beaucoup « au morcellement des capitaux déjà centralisés ». Mais Bernstein ne pensait pourtant pas à ces parasites, aux joueurs de profession, aux jockeys et aux prostituées/quand il parlait de l'accroissement du nombre des possédants.
Mais tandis que le luxe et la prodigalité des gros capitalistes augmentent, leur nombre s'accroît aussi très rapidement, beaucoup plus rapidement que la population dans son ensemble et que la classe ouvrière. Il est plus facile de fixer numériquement cet accroissement, que leurs dépenses.
Nous trouvons une preuve du rapide accroissement du nombre des gros capitalistes dans le fait que dans l'Empire allemand, de 1892 à 1893, le nombre des exploitations industrielles ne s'accroît que de 4, 6 «/o, la population de 14, o ^/o, tandis que l'augmentation du nombre des grandes exploitations occupant plus de 1,000, ouvriers fut de iOO^Iol Cette évolution est indiquée, comme nous 1 avons vu, par la statistique saxonne des revenus sur laquelle on peut faire fond. Le nombre total des personnes taxées en Saxe augmentait entre 1879 et 1894 de 37, 4 ^/o, c'est-à-dire passait de 1,084,751, à 1,490,558, tandis que celui des personnes ayant un revenu de plus de 54,000 marcs augmentait de 272 «/o, en passant de 338 à 886. Certes cette dernière catégorie de possédants progresse rapidement.
Mais ce n'est pas seulement le nombre des prodigues et leur prodigalité qui augmente dans une
mesure que permet seul, sans que le peuple en soit ruinée l'étonnant accroissement de la productivité du travail sous le régime capitaliste. On voit croître aussi la prodigalité impersonnelle^ si l'on peut dire^ qui est en relation intime avec ce régime.
Bernstein indique lui-même deux causes de cette prodigalité : « Les crises et les dépenses improductives pour les armées absorbent beaucoup, mais, objecte-t-il, elles n'ont dans les temps derniers, englouti qu'une fraction de la plus-value totale. » C'est sans doute ce qu'elles ont fait de tout temps; il s'agit seulement de savoir quelle est la valeur de cette fraction.
Il est impossible d'indiquer par des chiffres les pertes que font subir les crises, mais on connaît les frais d'entretien des armées.
Dans l'Empire allemand les dépenses de la Guerre, de la Marine et du service de la partie de la Dette publique, qui ne provient que des guerres, s'élevaient en 1874 à 410 millions de francs; pour 1899 elles sont fixées à 1,011 millions. Elles ont donc plus que doublé dans le temps où la population passait de i\ (1871) à 52 millions d'habitants (1895).
Mais ces chiffres ne donnent qu'une idée incomplète du gaspillage. Qu'on songe aux centaines de mille hommes en âge de travailler, que l'armée permanente force à rester improductifs. En 1874, c'étaient 400.000 hommes, en 1899 ils sont500,000 liommes dont la force est ainsi gaspillée. Si nous estimons que chacun d'eux pourrait annuellement créer des produits ayant une valeur de
1,000 marcs seulement (1,250 fr.), salaire et plusvalue compris, le gaspillage résultant de la mise en jachère des forces de l'armée permanente atteindrait déjà la somme de 750 millions. Ajoutons-y les dépenses militaires et nous obtenons pour aujourd'hui une somme de près de 1,800 millions, contre un milliard il y a 25 ans. En l'espace de 25 ans l'Empire allemand s'est appauvri par son armée, de 32 milliards environ, soit plus de six fois l'indemnité de guerre de 1871. Yoilà certes déjà une (( fraction assez considérable de la plus-value ».
Si le militarisme n'appauvrit pas absolument les peuples, comme le prouve l'Empire d'Allemagne, et s'il peut môme être compatible avec un accroissement de la richesse publique, c'est dû à l'énorme productivité du travail sous le régime capitaliste. Mais il n'en devient que plus néfaste aux nations qui n'ont pas une grande industrie forte et riche. La « fraction de la plus-value totale » qu'il absorbe est alors si considérable que la vitalité économique de ces pays en est mortellement atteinte : c'est le cas pour l'Italie et l'Espagne.
Mais le militarisme et les crises ne sont pas les seules causes de gaspillage dans la société capitaliste. En 1889 l'auteur de ces lignes indiquait d'autres causes (Voir Neue Zeit, article sur « le gaspillage sous le régime capitaliste », p. 25 et suivantes). Qu'il nous soit permis de citer quelques passages de cet article.
Une des principales causes de gaspillage est la
mode. Les variations de la mode ne sont pas une loi naturelle, mais la conséquence d'un certain état social.
« On aime aujourd'hui à expliquer les phénomènes sociaux par des termes empruntés aux Sciences naturelles. On expliqua la libre concurrence de la société bourgeoise comme naissant de « l'éternelle loi naturelle de la lutte pour la vie » et la folie des variations de la mode devint une nécessité absolue le jour où on les rattacha à la théorie de la « sélection sexuelle ». En l'occurrence on ne tint aucun compte de ce petit détail, que l'essence de la mode est le changement, tandis que les caractères de la sélection sexuelle sont invariables pendant des périodes historiques. Même dans l'espèce humaine nous voyons que les peuples encore proches de l'état de nature restent fidèles à leur costume et à leur architecture qui se transmettent sans modifications de génération en génération.
« Seuls certains états de la société déterminent de fréquents changements de mode. Ce sont les périodes révolutionnaires où le caractère de la société varie rapidement, et les périodes du luxe effréné où, d'une part, une si forte fraction de la plus-value va aux classes riches qu'elles en doivent gaspiller au moins une partie, et où, d'autre part, la prostitution devient une puissance sociale.
« Dans le inonde animal la sélection sexuelle fait apparaître chez les mâles des caractères qui les distinguent : crinière, plumage éclatant, cornes, voix harmonieuse, etc. La sélection sexuelle qu'opèrent les filles de grande et de petite enver-
gure fait apparaître des habillements sensationnels chez les femmes. Or ce qui attire le mieux l'attention c'est la nouveauté. De là les variations de la mode... Mais ce n'est pas là la seule raison des changements de mode. Etre toujours habillé à la dernière mode est un signe d'aisance d'autant plus sûr que les modes changent plus souvent. On veut non seulement être toujours habillé de neuf, mais aussi le paraître. La nouveauté ne doit pas seulement être neuve, elle doit être autre chose que ce qui l'a précédé. Rien de ce qui était à la mode dans la dernière saison ne doit être employé dans la nouvelle... Mais ce ne sont pas seulement les dames du grand monde qui changent si fréquemment leurs toilettes. Nous savons que les ouvriers doivent acheter des produits mauvais mais bon marché. Les vêtements des jeunes filles et des femmes du peuple se fanent si rapidement qu'elles sont forcées de les renouveler souvent. S'il faut des vêtements neufs, pourquoi pas les acheter à la mode ? Cela répond tout à fait au goût du jour, qui cherche à effacer les différences extérieures de classes, qui pousse sans cesse à la nouveauté. Autrefois les changements de mode étaient le privilège d'une élite. Aujourd'hui « les dames » indignées font remarquer que même parmi les domestiques et les ouvrières de fabrique, la rage se répand de plus en plus, de s'habiller à la mode. Aujourd'hui les effets d'un changement de mode se font sentir dans toute la société et se manifestent clairement dans la production.
« Subitement il enlève toute valeur à un grand
nombre de produits n'ayant guère servi ou môme pas du tout, qui moisissent en magasin ou sont jetés au rebut si on ne peut leur faire subir une transformation. Un énorme gaspillage de produits de toute sorte est donc le résultat de tout changement de mode. Mais par là-même il remédie quelque peu à la surproduction et rend possibles la fabrication et la vente de nouveaux produits. Ce ne sont donc pas les.marchi^inds et les fabricants de ces produits qui favorisent ou même font naître les variations de la mode.
« Dans les couches inférieures du peuple les changements de mode n'ont d'effet que sur l'habillement. Chez les gens aisés, ils en ont aussi sur la décoration de la maison., Grâce au manque de style de notre époque, ils peuvent changer à volonté leur ameublement : aujourd'hui c'est la Renaissance qui est en vogue, demain ce sera le style rococo, après-demain le style fade du premier Empire, jusqu'à ce qu'on en arrive à un capharnaûm de bibelots orientaux. Il est clair que cette éternelle variation dans les meubles, les tapis, etc., entraîne un gaspillage énorme de travail et de matière...
« Citons encore une forme de gaspillage particulière à la société capitaliste et causée par l'extension çles grandes villes...
« La concentration de grandes masses d'hommes
sur un petit espace présente des inconvénients toujours plus grands et fait naître les plus graves problèmes pour l'hygiéniste. Des problèmes, qui à la campagne ne présentent pas de difficultés.
comme par exemple radduction d'eaux potables, le transport et l'utilisation des immondices, l'approvisionnement, l'aménag-ement des places de jeu et de récréation, de tels problèmes ne peuvent être résolus que par la création de parcs coûteux, de constructions gigantesques, abattoirs, canalisation, égouts, etc. C'est avec fierté et enthousiasme que les panégyristes de notre société parlent de ces merveilles du monde moderne qui dépassent de si haut celles de l'antiquité. Et cependant ces triomphes de l'esprit humain ne sont que des palliatifs destinés à atténuer les inconvénients insupportables, que ne connaît pas l'homme encore proche de l'état de nature. Quelques dizaines d'années, souvent quelques années suffisent pour que, par suite d'un nouvel accroissement de la population de la ville, l'utilité de ces merveilles soit devenue illusoire. Alors des travaux encore plus gigantesques, encore plus coûteux deviennent nécessaires, pour que la ville reste habitable.
(( On projette déjà d'amener à Paris les eaux du lac de Genève et de construire un canal déversant dans la Manche les immondices de la grande ville. De tels travaux gigantesques seraient absolument inutiles dans une société où n'existerait pas cette opposition entre ville et campagne. G'estlàungaspillage absolument inévitable avec le mode de production moderne. Et en même temps quel gaspillage d'engrais !
« Ce besoin toujours croissant de constructions nouvelles est naturellement très favorable au
développement de l'industrie du bâtiment. L'accroissement des grandes villes le favorise encore d'une autre façon. On déserte de plus en plus la campagne pour aller se fixer en ville... Les fermes se vident, leurs anciens habitants ont besoin de nouvelles demeures en ville. On doit construire de nouvelles maisons, non parce que la population augmente, mais parce qu'elle se déplace, déplacement qui n'est pas provoqué par les attraits d'une région plus saine, plus agréable, plus fertile, ni par le désir de rendre le travail plus pro; ductif, mais par le besoin d'être plus près du marché où toute marchandise, même la marchandise travail, a plus de chance de trouver preneur que dans les solitudes situées loin du marché.
(( D'autre part, l'accroissement des grandes villes active aussi les constructions à la campagne. Malgré toutes les mesures d'hygiène, les grandes villes deviennent de plus en plus malsaines, et il devient indispensable pour ceux qui y résident, de passer une partie de l'année hors de la ville, dans l'air pur de la campagne, des montagnes ou de la mer. Ce qui autrefois était considéré comme un luxe particulier à la noblesse de cour, posséder une maison à la ville et une à la campagne, devient de plus en plus nécessaire pour toute famille bourgeoise. A côté des fermes qui se vident s'élèvent des villas et des hôtels combles pendant quelques semaines et vides durant tout le reste de l'année.
« L'extension des grandes villes a ainsi pour conséquence le constant accroissement du nombre
des maisons, qui ne sont utilisées qu'incomplètement, de sorte que leur construction est un gaspillage.
« A mesure que la grande ville s'étend d'autres modifications s'y produisent. Toute la vie commerciale se concentre dans un quartier relativement peu étendu. C'est vers ce point qu'afflue toute la population qui vit des affaires, c'est là qu'affluent toutes les marchandises que consomme ou emmagasine la grande ville. C'est de là que hommes et produits repartent vers la périphérie ou les canaux du commerce international.
«. Ce mouvement constant d'hommes et de produits croît d'année en année, réclame une extension croissante des moyens de^communication dans l'intérieur de la ville, et de temps en temps une réfection des voies, la construction de nouvelles gares, etc. Et tandis que l'espace resté libre pour les maisons se rétrécit, les magasins, les comptoirs, les boutiques sont de plus en plus recherchés dans le centre de la ville. Il faut en conséquence remplacer les anciennes maisons basses par de nouvelles plus hautes. Il en résulte que le centre de la ville est continuellement bouleversé. Et ces démolitions, ces reconstructions ne sont pas nécessitées par l'accroissement de la population, ni par des considérations techniques, ni par le délabrement des édifices, elles ne sont qu'une conséquence du mode de production moderne.
(( Ici comme partout la production capitaliste apparaît comme un mode de production révolutionnaire qui ne connaît rien de durable. Aujour-
d'hui elle détruit ce qu'elle a créé hier, elle cherche à tout mettre au rebut quand ce n'est pas encore devenu inutilisable^ et d'un cœur léger elle déclare que tout le travail de la veille a été fait en vain^ et demain de nouvelles forces seront gaspillées. »
Donner d'autres exemples nous mènerait trop loin. Nous nous contenterons d'indiquer un autre genre de gaspillage.
L'évolution capitaliste produit une augmentation constante de l'armée de réserve de l'industrie, ainsi que Marx l'a exposé. Bernstein ne donne pas son avis sur ce point, mais il n'y contredira pas. Une partie de cette armée de réserve apparaît comme ouvriers sans-travail; une autre, sous la forme de toutes sortes d'existences parasites dont la plus commune est celle du petit commerçant. Nous n'avons pas de données statistiques comparables entre elles sur le nombre des sans-travail à différentes époques. Leur nombre varie avec la situation des affaires. Tous les indices montrent que ce nombre crut dans des proportions menaçantes lors de l'ère de dépression qui commença en 1873. Il en fut de même pendant la crise qui suivit, notamment de 1892 à 1894. Mais même pendant les ères de prospérité le nombre des « sans-travail » ne disparaît jamais complètement. En 1893 on compta les ouvriers sans-travail dans l'Empire allemand. Alors l'essor économique commençait déjà. Le 14 juin on en trouva 299,332 et le 2 décembre 771,005, soit dans le
premier cas 1,9 "/o (^t dans le second ^,0'^lo du nombre total des ouvriers.
Les ouvriers sans travail se répartissaient ainsi d'après la cause de leur chômage ;
MALADIPJ.
14 Juin. 2 Décembre.
AUTRES GAUSKS.
14 Juin. 2 Décembre,
D'après ce tableau^ le nombre des ouvriers que d'autres causes que la maladie faisaient chômer s'élevait à 1,11 o/° <lu nombre total des ouvriers en été et à 3,43 en hiver.
Dans certaines professions, les variations du chômage étaient énormes. Le tableau suivant en témoigne :