G Ï^E MARXISME
provenant des traitements, que ceux provenant des entreprises commerciales. Si on a accusé exactement, il y a trente ans, un quart des revenus et que*'pour les trois autres quarts on ait dissimulé en moyenne 30 °/o du revenu, la proportion contraire aurait maintenant lieu, toutes choses égales d'ailleurs. L'impôt sur le revenu indiquerait une augmentation des revenus, qui ne répondrait pas à la réalité, mais qui résulterait seulement de la diminution des revenus capitalistes.
Or nous n'avons pas une statistique scientifique des revenus, mais seulement une statistique destinée au prélèvement de l'impôt. Elle n'est pas établie sur des bases scientifiques, mais à un point de vue fiscal et ses résultats sont faussés par des intérêts matériels. C'est pourquoi il ne faut s'en servir qu'avec la plus extrême prudence, même pour rechercher les déplacements du revenu, et c'est tout au plus si elle peut avoir une importance symptômatique. On n'en peut tirer aucun renseignement sur la répartition de la propriété. Nous ne pouvons non plus nous souvenir qu'une personne quelconque, en dehors de Bernstein, ait employé dans ce but la statistique de l'impôt sur le revenu. On s'en servait, pour démontrer l'accroissement du bien-être, mais non pour établir des changements de situation parmi les propriétaires.
Dans cette masse colossale de chiffres, il n'y en a donc pas un seul qui puisse être utilisé pour étayer sa phrase sur l'accroissement du nombre des possédants. Examinons néanmoins cette masse colossale de chiffres.
Nous pouvons tout d'abord en éliminer les -chiffres du revenu pour la France. Ce ne sont que des chiffres absolus, qui ne permettent pas de reconnaître s'il y a aug-mentation ou diminution.
11 n'y a pas non plus d'indication d'année. Nous ne savons pas davantage les données sur lesquelles ils reposent. Qu'on réfléchisse que la France n'a pas d'impôt sur le revenu. C'est pour cela que Leroy-Beaulieu a renoncé à calculer les revenus de la France; il a cherché à baser une répartition des richesses nationales sur les données de la propriété foncière, de l'impôt sur les loyers et les statistiques des pompes funèbres. (Essai sur la répartition, p. 499). Quand donc Bernstein nous déclare^ avec une grande précision, qu'il y a en France 1,700,000 familles ayant un revenu moyen de 6,240 francs, nous demandons une preuve plus sûre que la simple référence « d'après Mullhall ». Il ne a'agit évidemment que d'une évaluation.
Nous arrivons à la Saxe. 11 ne fait pas grand usage ici de sa masse colossale de chiffres :
« Dans ce pays le nombre des revenus entre ^920 et 3960 fr. s'éleva de 62.140 en J879 à 91. 124 en 1890 et celui des revenus entre 3960 fr. et il. 520 fr. de 24.414 à
Il ajoute dans une note :
« Qu'entre 1879 et 1892 le nombre des revenus entre 960 francs et 3.900 francs a augmenté, en Saxe, de 227.839 à 439.948, c'est-à-dire de 20.94 0/0 à 30.48 0/0 des contribuables. »
11 ne nous dit rien du développement des autres revenus. Ces chiffres ne nous permettent donc pas de faire des comparaisons pour la Saxe.
Complotons ce que Bernstein a omis et prenons les chiiïres que nous trouvons dans un tableau du livre déjà cité de Herkner. Ces chiffres se rapportent non pas à l'année 1890, mais à 189 i :mais cela n'a aucune importance.
AUGMENTATION
PERSONNES
ayant
un revenu
de :
absolue
800 marks. .
Plus de
Si nous considérons l'augmentation absolue, nous voyons que les revenus inférieurs à 800 marks se sont accrus de 143,371, ceux au-dessus de 3,300 marks seulement de 24,291. Mais comme les revenus au-dessous de 800 marks ont l'incontestable avantage de constituer les 3/4 de la totalité des revenus, et ceux au-dessus de 3,300 marks au contraire seulement un vingtième, l'accroissement 0/0 des premiers est bien moindre que celui des seconds. Si nous considérons les chiffres relatifs, nous voyons que ce sont les revenus au-dessous de 800 marks qui s'accroissent le plus lentement; à ces revenus se rattachent justement les revenus, dont Bernstein seul a fait remarquer la progression ; ce sont, avec les plus petits revenus, ceux qui s'accroissent le plus lentement ; les revenus de 1,600 à 3,300 marks n'augmentent que de 71,7 0/0, ceux de 3,300 à 9,600 de 74 0/0. Ce
sont les revenus moyens prolétariens, entre 800 et 1,600 marks qui s'aceroissent le plus rapidement, (116,4 0/0), ceux de 800 à 950 marks de 133, 5 0/0, ceux de 1,400 à 1,600 marks au contraire de 79,0 0/0; les grands revenus supérieurs à 34,000 marks montent plus vite encore, 272 0/0. « On peut donc dire que la répartition actuelle des revenus est surtout favorable à la classe moyenne des travailleurs et aux millionnaires » (Herkner).
Si Bernstein voulait seulement dire que l'accroissement du nombre des ouvriers salariés n'est pas synonyme d'accroissement du nombre des pauvres, et que la prolétarisation des masses populaires n'est pas nécessairement leur paupérisation, il pourrait s'appuyer sur ces chiffres : mais cela ne prouverait pas grand'chose contre la théo^ rie de Marx.
La théorie de Marx signifie simplement que c'est le salariat et la grande bourgeoisie qui s'accroissent le plus rapidement et que les couches intermédiaires diminuent relativement. C'est ce que dit la statistique saxonne, autant qu'on puisse tirer cette conclusion d'une statistique de l'impôt sur le revenu.
Mais les chiffres de la statistique saxonne ne peuvent être à Bernstein d'aucun secours, si l'augmentation des possédants est pour lui autre chose, sous une autre forme, que la hausse des salaires, s'il entend dire par là que le nombre des possédants moyens croit plus rapidement que celui des ouvriers salariés et des gros capitalistes et que par conséquent les contrastes sociaux s'adoucissent au lieu de s'accentuer.
Ce n'est pas l'avis de Bernslem. 11 trouve que les nombres concernant la taxe établissent ce qu'il veut prouver, et cela parce qu'ils indiquent une diminution relative des revenus les moins élevés. Il est à remarquer que dans l'édition française de son livre Bernstein passe sous silence toute la critique basée sur la « masse colossale de chiffres » et ne s'occupe que des chiffres concernant la Saxe fournis par moi. Mais il compense cette omission en reproduisant deux fois le tableau des revenus de Saxe avec les mêmes remarques (p. 80 et 291). La seule différence est que les classes de revenus sont indiquées une fois en francs et l'autre en marcs. Le plaisir que lui procurent ces chiffres concernant la Saxe l'entraîne même à prouver plus qu'il ne doit prouver. De l'examen de ces chiffres, il conclut qu'en Saxe le prolétariat ne s'est accru que de 33,8 0/0, la petite bourgeoisie, par contre de 71, 6 0/0, la bourgeoisie moyenne de 74 0/0, tandis que le nombre total des recensés s'accroît de 37, 4 0/0. D'après Bernsteiji, le prolétariat en Saxe est en recul. Il ajoute : «La Saxe est l'Etat le plus industriel de l'Allemagne. La socialdémocratie y fait des progrès énormes. »
Donc, les progrès de la grande industrie ont pour conséquences la diminution du salariat et l'augmentation de la petite bourgeoisie.
Et la socialdémocratie fait des progrès proportionnels à l'accroissement de la petite bourgeoisie et à la diminution du prolétariat.
Telles seraient les déductions à tirer des chif-
fres concernant la Saxe, si l'interprétation de Bernstein était juste.
Mais les choses prennent une autre face lorsque nous nous reportons non plus à cette statistique des revenus qui permet des interprétations si différentes, mais à la statistique des professions.
Dans l'agriculture, l'industrie et le commerce, il y avait dans le royaume de Saxe :
En 1882, 381,872 chefs et 766,423 salariés En d895, 384,141 chefs et 1,075,964 salariés
Augmentation 2,269 (0,6 0/0) 309,541 (40,4 0/0)
Les chefs — petits et gros bourgeois - n'ont donc augmenté que de 0,6 0/0 et non de 70 0/0 comme Bernstein veut le faire dire à la statistique des revenus, et le prolétariat de 40,4 0/0, donc dans une proportion plus forte que les revenus les moins élevés^ qui ne se sont accrus que de 70 0/0. Presque tout cet accroissement est dû aux salariés.
Dans l'empire allemand, en 1895, sur 100 personnes exerçant une profession, il y avait 71,06 salariés et 28,94 chefs. En Saxe, au contraire, on trouvait 73,69 0/0 de salariés et 25, 31 0/0 de chefs. En Saxe, le salariat est donc bien plus fort que dans le reste de l'Empire, de là les « progrès énormes de la socialdémocratie ».
Si l'interprétation que fait Bernstein de la statistique de l'impôt sur le revenu était fondée, si elle établissait non une augmentation des salaires, mais un accroissement de la petite bourgeoisie, il montrerait par là même combien on peut faire peu de fonds sur cette statistique quand on veut
diviser la société en possédants et en non possédants. Aussi ne saurais-je m'appuyer sur les chiffres des revenus de la Saxe; je fais seulement remarquer que Bernstein n'a pas su les interpréter. Pour moi, la statistique des professions est seule concluante.
Mais il lui reste deux autres preuves : la statistique prussienne et la statistique anglaise. Il considère leurs données comme décisives.
« En Prusse il y avait en iSoi, comme le savent les lecteurs de Lassalle, sur une population de 16.300.000 44.407 individus seulement avec un revenu de plus de 1000 thalers (3600 fr.). Dans l'année 189i-9o sur une population totale de 33 millions d'individus on en comptait 321.296 jouis?5ant d'un revenu au-dessous de 3600 francs.
En 1897-98 leur nombre était de 347.328. Tandis que la population doublait, le nombre des individus jouissant d'une certaine aisance septuplait. Même en tenant compte du fait que les provinces annexées en 1866 donnent des chiffres d'aisance généralement plus élevés que l'ancienne Prusse proprement dite et que le prix de beaucoup de vivres a été considérablement augmenté dans l'intervalle, la proportion des plus aisés, comparée à celle de la population totale, indique néanmoins une augmentation de plus de 2 : 1. Et si nous prenons une période ultérieure nous trouvons que dans les quatorze années entre 1876 et 1890 à côté d'une augmentation totale de 20,56 OjO de contribuables, les revenus entre 2400 et 24.000 fr. (bourgeoisie aisée et petite bourgeoisie) ont augmenté de 31,52 0/0 (582 024 contre 44-2.534). Cinq sixièmes de cette augmentation à savoir 33.226 sur 38.776 incombent à la partie moyenne des revenus entre 7.200 et 24.000 fr. » (P. 8'f). "^
Ces chiffres ont un effet irrésistible, du moins au premier coup d'œil. Mais cela ne dure pas. La
comparaison entre la Prusse de 1854 et celle de 1894 cause déjà quelque surprise. La Prusse ne s'est pas seulement accrue depuis, comme le remarque Bernstein, de régions très riches^ elle est aussi devenue le principal Etat de l'empire allemand ; la capitale de la petite Prusse^ est devenue la capitale d'un grand Etat qui, en 1894, comptait ol millions d'hommes c'est-à-dire trois fois plus que la Prusse de 1854. Berlin qui, en 1854, avait un peu plus de 400,000 hommes, a plus que quadruplé sa population et réussi à attirer tous les grands revenus non seulement de la Prusse, mais de l'empire tout entier. L'impôt sur le revenu a donc été favorisé en Prusse par une série de facteurs, qui n'ont rien de commun avec l'augmentation relative du nombre des possédants déterminée par l'évolution capitaliste.
Cela seul nous interdit d'attribuer à la comparaison de chiffres de 1854 et de 1894 une importance quelconque.
A cela s'ajoute un autre motif décisif. La statistique de l'impôt sur le revenu de 1894 fut faite sur la base d'une tout autre loi que celle de 1854. Citons seulement deux différences : La loi de 1851 ne frappait de l'impôt sur le revenu que les personnes physiques. La loi de 1891 a étendu l'impôt aux sociétés industrielles (sociétés par actions, sociétés coopératives de consommation). D'après la première loi, le revenu est évalué par des commissions, dont les membres sont choisis par les représentants des districts ou des villes et qui doivent s'abstenir de toute mesure indiscrète et vexa-
toire clans la recherche des revenus. La nouvelle loi introduit la déclaration personnelle obligatoire du revenu et frappe de peines sévères les fausses déclarations, elle a facilité aussi le contrôle des déclarations de revenu. Au sujet de ces modifications et d'autres encore, J. Pierstorff dit (Dictionnaire des sciences sociales, 1^^ vol. du supplément, p. 280) : «< Il n'a été possible de connaître à fond la répartition du revenu en Prusse que grâce à l'application de la nouvelle loi du 24 juin 1891.
Les données de l'ancien impôt sur le revenu n'avaient qu'une valeur douteuse pour déterminer la répartition du revenu, parce qu'elles reposaient sur les évaluations de tierces personnes ».
La comparaison des résultats de 1854 avec ceux' de 1894 est donc scientifiquement sans valeur. Mais Bernstein produit encore d'autres chiffres concernant la Prusse pour les années 1876 et 1890.