SEXE FÉMININ
âgées de plus de 10 ans
KOMBRE TOTAL
Sans travail
Valeur
absolue
La plupart des gens sans travail appartiennent donc à l'industrie et aux services personnels — presque un quart des personnes employées dans ces professions !
Le tableau suivant indique la durée du chômage des personnes dénombrées :
PERSONNES
SANS TRAVATL
Sexe masculin. .
Sexe féminin . . .
4 à 6 mois
Nombre absolu
7 à 12 mois
Nombre absolu
Ainsi près de la moitié furent plus de 4 mois
2j^2 LE MARXISME
sans travail dans le courant de cette année! D'après les tableaux de ce recensement, il y a eu en moyenne chaque mois plus d'un million de gens sans travail, soit environ 5 0/0 des gens ayant une profession. Que deviendraient ces chiffres pendant une crise? Aucun dénombrement n'a été fait à ce
sujet.
Mais les gens sans travail ne sont qu'une partie de cet excédent relatif de population que créeirt les progrès du capitalisme. Celui que sa profession laisse sans travail, qui n'appartient pas à une organisation lui venant en aide et qui n'a pas l'espoir de reprendre bientôt sa place, cherche du moins provisoirement un asile ailleurs. Il se tournera spécialement vers le petit commerce, ve^rs les métiers de colporteurs, de marchands ambulants, etc., qui ne sont souvent pas autre chose que des formes d'existence peu supérieures à la men-
dicité.
De 1882 à 1895, dans l'Empire allemand, le nombre des personnes employées dans l'agriculture est resté à peu le même, pour l'industrie il s'est élevé dfe 29, 5 0/0, pour le commerce et le trafic de 49 0/0.
Ajoutons comme illustration de nos observations précitées sur l'industrie de bâtiments, que le nombre de personnes employées aux bâtiments s'est accru de 42,9 0/0, tandis que la population totale de l'Empire n'augmentait que de 14,5 0/0.
Ces exemples montrent déjà une série de phénomènes qui peuvent, même sans que le nombre des possédants s'élève, compenser les effets d'une
productivité croissante. D'une part, accroissement constant du gaspillage des forces de travail, accroissement du nombre des éléments improductifs de la société. D'autre part, accroissement du gaspillage des produits du travail.
Mais nous n'avons pas encore indiqué le canal le plus important par lequel s'écoule l'excédent toujours croissant des produits. C'est \ accumulation des capitaux.
Bernstein parle comme si nous vivions encore au temps où les exploiteurs ne savaient disposer autrement des dîmes en nature prélevées sur leurs sujets, qu'en les consommant avec leurs compagnons et leurs serviteurs.
« Les magnats du capital auraient beau avoir des ventres dix fois plus replets que ceux que leur attribue l'esprit populaire, et une domesticité plus considérable que celle qu'ils ont en réalité, en présence de l'ensemble de la production nationale annuelle, leur consommation ne pèserait guère lourd dans la balance. » — (Trad. Cohen).
Donc, d'après Bernstein, les gros capitalistes n'emploient leurs revenus annuels qu'à s'engraisser^ eux et leurs domestiques ! Il n'est donc pas étonnant qu'il se demande où passe le surplus.
S'il se souvenait du « Capital » de Marx à d'autres fins que d'y découvrir des contradictions et de défigurer des faits, il saurait que le chapitre vingt-deux, qui traite de la transformation de la plus-value en capital, est un des plus importants
et des plus beaux du livre. Le revenu annuel des capitalistes se divise en deux parts : le fonds de consommation individuelle et le fonds d'accumulation. Plus l'un est fort, plus l'autre est faible. La tâche sociale du capitaliste consiste surtout à accumuler le capital. Au début de la production capitaliste, lorsque la productivité du travail et le taux de la plus-value, et par conséquent aussi le revenu du capitaliste moyen, sont faibles, la prodigalité du capitaliste mettrait en question l'accumulation du capital. Alors la prodigalité passe pour un vice nobiliaire, au(|uel on oppose comme une vertu bourgeoise l'économie, voire l'avarice. [Mais plus s'élève la productivité du travail, plus l'accumulation des capitaux peut s'accélérer et en même temps plus le luxe des capitalistes peut se développer.
Le gros capitaliste peut alors satisfaire plus librement ses penchants grossiers ou délicats, et en même temps transformer en nouveaux moyens de production une plus grande partie de la plusvalue qu'il encaisse.
Lorsque Bernstein demande : Que devient le surplus de la production? qu'il regarde les nouvelles machines, qu'on installe à côté des anciennes, les nouvelles usines, les établissements métallurgiques, les mines, les voies ferrées, qu'on exploite à coté des autres, qu'il voie comment dans les pays qui, il y a quelques dizaines d'années ou même quelques années, étaient encore des déserts ou la patrie de barbares primitifs, se développent une agriculture capitaliste, un système de moyens de
communication capitaliste, une industrie capitaliste : toute cette quantité énorme de nouveaux moyens de production est le produit du surcroît du travail que les prolétaires fournissent au capital. Ils sont dus aux profits capitalistes comme ses truffes, ses huîtres, les diamants de sa femme et ceux de ses maîtresses.
La classe capitaliste déploie un luxe tel qu'on n'en vit jamais depuis les jours de l'Empire romain. En même temps, elle étend la productivité du travail et le domaine de la production capitaliste avec une rapidité qui laisse loin derrière elle tout ce qu'on a vu dans l'histoire. Et en présence de cette évolution si frappante, si prodigieuse, Bernstein demande ce que devient la plusvalue ! Et il pense que la plus-value qui ne trouve pas place dans les vastes estomacs des gros capitalistes va remplir les estomacs d'autres possédants; et comme tout estomac, même celui du plus riche des millionnaires, n'a qu'une capacité limitée, pour Bernstein accroissement de la plusvalue signifie forcément accroissement du nombre des estomacs qui doivent l'engloutir, transformation des possesseurs de ces estomacs en possédants.
Voilà comment Bernstein donne au « Capital » de Marx un caractère plus scientifique : il dissout ses contradictions et ses sophismes dans le suc gastrique des possédants.
Nous voyons que l'augmentation de la plusvalue n'a point pour conséquence nécessaire l'augmentation du nombre des possédants. Pas
plus que les chiffres de la statistique de l' impôt sur le revenu et le système des sociétés anonymes, l'accroissement du nombre des ouvriers^ de la productivité de leur travail et de l'exploitation — et c'est de tout cela que résulta l'accroissement de la plus-value — ne prouve que la répartition des fortunes se fait dans une autre direction que l'accumulation des capitaux.
Cette question est réglée, mais pour éviter tout' malentendu, ajoutons quelques mots.
Nous avons \u que Bernstein ne nous permet pas de deviner ce qu'il entend par augmentation du nombre des possédants, s'il veut dire augmentation du nombre des capitalistes, amélioration des conditions de l'existence pour la population en général ou formiition d'une classe moyenne à la place de l'ancienne qui disparaît. Ce sont là trois phénomènes très différents que l'on doit séparer avec le plus grand soin.
Nous avons vu ce qu'il en est de l'augmentation du nombre des capitalistes. Jusqu'ici nous constatons une augmentation rapide du nombre des gros capitalistes et par contre une diminution relative du nombre des petits entrepreneurs, et nous ne constatons point que le système des sociétés anonymes fasse augmenter le nombre des petites fortunes.
L'aggravation de la misère pour la masse du peuple est une autre question. Il est clair que le bien-être général du prolétariat peut s'améliorer, en même temps que diminue le nombre des petits capitalistes.
LE MAKXISME 217
Benstein regarde cette question coiiiiue réglée, et croit superflu de s'en occuper davantage :
(( La théorie de la misère grandissante est, de nos jours, universellement abandonnée — sinon avec toutes ses conséquences, du moins au point qu'on n'en parle que métaphoriquement. » (p. 253).
Mais la chose n'est pas si simple et si commode, et comme cette « théorie » dans les temps derniers a été attaquée par d'autres que Bernstein, il nous semble opportun de lui consacrer ici quelques pages.
f). La théorie de la misère grandissante.
(Die Vcrolendangstheorie)
L'expression de « théorie de la misère grandissante » ne vient pas plus de Marx ou d'Engels que l'expression de « théorie de l'eflbndrement » et de (( théorie des catastrophes ». Elle a été créée par des écrivains qui ont critiqué ses vues.
Il est vrai que Marx a prétendu dans son chapitre sur la tendance historique du capital à s'accumuler qu'il y a un accroissement « de la misère, de l'oppression, de l'esclavage, de la dégradation, de l'exploitation. » Mais il constate aussi qu'augmente « la résistance de la classe ouvrière sans cesse grossissante et de plus en plus disciplinée, unie et organisée par le mécanisme môme de la production capitaliste. »
Bernstein conteste qu'on puisse de là conclure
que Marx parle ici de la maturité et de la force croissante du prolétariat :
u l^eut-on traduire le passage de la phrase de Marx, où il est question d'accroissement du nombre, de l'union et de la discipline du prolétariat, par maturité et force croissantes du prolétariat? Comment alors concilier ces deux derniers faits avec la dégénérescence ci l'asservissement croissants du prolétariat? Loin de moi la pensée de chicaner sur les mois, mais je ne puis qu'affirmer que, pour moi, entre l'accroissement du nombre, de l'union, de la discipline, — ici il s'agit surtout bien entendu d'éducation politique — et l'accroissement de maturité et de force, il y a encore une grande différence, une différence correspondante à celle qu'il y a entre un triomphe passager et une suprématie définitivement établie. » (« Vorwârts, » îl avril).
Il serait certes fâcheux que nous ayons à « chicaner sur les mots » pour pouvoir tirer au clair le sens du passage cité. Mais quand il donnerait li(3U par lui-même à un grand nombre d'interprétations, il faut remarquer qu'il se trouve à la fin d'un ouvrage de 800 pages, ouvrage qui lui-même résume une œuvre politique et scientifique de vingt années. Si l'on veut comprendre la phrase lapidaire du résumé, il s'agit non de chicaner sur les mots, mais d'étudier l'œuvre de Marx, le contenu de ses écrits. Mais nous devons avant tout considérer les faits mêmes que la réalité nous
offre.
Si nous procédons ainsi, nous trouvons trois interprétations possibles de la « théorie de la misère grandissante », trois interprétations qui ne s'excluent pas, mais qui au contraire se complètent et sont entre elles en relation étroite.
Eii premier lieu on peut considérer la phrase comme exprimant deux tendances contraires : l'une abaissant le prolétariat, l'autre l'élevant. L'antagonisme de ces deux tendances n'est pas autre chose que l'antagonisme du capitaliste et du salarié. Les capitalistes cherchent sans cesse — et ils y sont poussés par la concurrence — à opprimer de plus en plus leurs ouvriers, à réduire leur temps de travail^ à diminuer leurs salaires^ leur indépendance, etc. Mais tôt ou tard, la classe ouvrière unie et organisée par le mode même de production capitaliste tente d'échapper à l'oppression et à l'asservissement.
C'est là un fait connu de tous. Mais alors les économistes libéraux viennent nous dire : oui, c'est juste, mais la tendance à l'appauvrissement du prolétariat n'est qu'un phénomène particulier au début du régime capitaliste et qui ne se présentera plus par la suite.
C'est inexact. Ce qui disparaîtra, ce sont maints résultats de cette tendance à l'aggravation de la misère du prolétariat, mais non cette tendance même. Elle est liée étroitement au système d'exploitation capitaliste et ne peut disparaître qu'avec ce système même.
La tendance des patrons à abaisser le prolétariat ou tout au moins à s'opposer de toutes leurs forces aux tentatives qu'il fait pour s'élever, est une conséquence naturelle du mode de production capitaliste, de la concurrence, de la chasse aux bénéfices, qui pousse à épargner constamment sur tous les frais de production, par conséquent aussi
aux dopons des travaillours. Parfois dos fabricants — quolques mcrlos blancs bien rares — vont jusqu»à reconnaître que les salaires élevés et la réduction du temps de travail rendent le travail plus productif: mais ce n'est pas ce qui détruit leur tendance à aggraver la misère du prolétariat. Ce sont précisément en général ces intelligents fabricants qui cherchent à réduire le nombre de leurs ouvriers on employant des méthodes et des machines permettant de gagner du temps, et permettant de remplacer les travailleurs habiles bien payés par des travaillours inhabiles mal payés. Et partout nous voyons se constituer des syndicats patronaux pour achever do réduire à l'état d'esclaves sans volonté les ouvriers déjà asservis et dégradés.
Là où les ouvriers réussissent à faire quoique peu l'éducation des patrons, comme c'est le cas en Angletorro/la lutte entre les tendances capitalistes à l'aggravation de la misère et les tendances du prolétariat à s'élever prend des formes moins rudes, mais la lutte subsiste et prend des dimensions toujours plus colossales, puisque la masse, l'homogénéité, la combativité des éléments en présence croît constamment des deux côtés.
Donc, dans le sons d'une tendance, inéluctable dans la société capitaliste et de plus on plus marquée, Marx a parfaitement raison de parler des progrès do la misère, de l'asservissement et d'autre part de l'accroissement du mécontentement.
Mais une autre interprétation peut encore être admise. Le mot misère peut signifier misère phy-
siqiœ ; il peut aussi signifier misère sociale. Dans le premier sens, la misère se mesure aux besoins physiologiques àe l'homme^ besoins qui^ il est vrai, ne sont pas toujours et partout les mêmes, mais qui ne sont cependant pas aussi divers que les besoins sociaux dont la non-satisfaction produit la misère sociale. Si on donne au mot le sens physiologique, l'affirmation de Marx ne serait certainement pas soutenable. Précisément dans les pays capitalistes les plus avancés, il n'est plus possible de constater une progression générale de la misère physique; tout montre au contraire que la misère physique y diminue. La classe ouvrière vit mieux aujourd'hui qu'il y a cinquante ans. Ce serait une erreur de mesurer ce progrès à l'augmentation des salaires, car il ne faut pas oublier que la vie depuis cette époque est devenue beaucoup plus chère. Si dans les dernières années le prix des céréales et, parfois, de la viande, a baissé, le mouvement opposé s'est fait sentir sur beaucoup d'autres points, en particulier sur les loyers et les impôts.
On signale la diminution du nombre des pauvres, ce qu'on peut observer par exemple en Angleterre, et on oublie que les syndicats et les caisses de secours mutuels doivent soutenir avec les contributions des ouvriers beaucoup de gens sans travail, d'invalides, de malades. Ces frais qui autrefois étaient à la charge de l'assistance publique et qui par conséquent se seraient traduits par un impôt pesant surtout sur les gens aisés, ces frais sont à retrancher des salaires quand on
compare ce qu'ils sont aujourd'hui à ce qu'ils étaient autrefois.
Le progrès n'est pas à beaucoup près si grand qu'on le croirait à l'examen des salaires, et même quand on réduit la valeur des salaires en argent à leur valeur en blé, les résultats sont beaucoup trop favorables, parce qu'on ne tient pas compte dans ce calcul des vivres dont le prix a augmenté.
Nulle part les conditions n'ont été aussi favorables qu'en Angleterre au développement de la classe ouvrière. Sidney Webb, si modéré, si peu porté aux exagérations, a suivi les changements survenus depuis 1837 dans la situation du prolétariat anglais et il a constaté ce qui suit :
« On peut montrer que, si depuis 1837 une fraction importante du prolétariat a fait de grands progrès, d'autres fractions n'ont pris qu'une part infime, si môme elles y ont pris part, au progrès général de la richesse et de la civilisation. Si nous considérons les différentes conditions dévie et de travail et que nous fixions un niveau, au-dessous duquel l'ouvrier ne peut vivre convenablement, nous trouverons que, en ce qui concerne les salaires, la durée du travail, le logement et la culture générale, la proportion de ceux qui sont au-dessous de ce niveau est moindre qu'en 4R37. Mais nous constaterons aussi que le niveau le plus bas atteint aujourd'hui n'est pas plus élevé qu'en 4831, et que le nombre de ceux qui sont au-dessous du niveau que nous avons déterminé dépasse en valeur absolue le nombre constaté pour 1 837. La misère est aussi profonde aujourd'hui qu'elle Va jamais été. Elle est aussi étendue sinon encore plus. » (Labour in the longest reign. P. 18.)
Dix ans plus tôt déjà, Friedrich Engels était arrivé à peu près au même résultat. Dans la « Neue
LE MARXISxME 223
Zeit » il écrivait en 1885 sur la classe ouvrière anglaise :
« Une progression durable (elle date de 1848) ne peut être constatée que dans deux fractions privilégiées de la classe ouvrière. La première comprend les ouvriers des fabriques. La détermination par la loi d'une journée de travail raisonnable, du moins relativement^ a permis une amélioration de leur constitution physique et leur a donné une supériorité morale qu'a encore accrue leur concentration locale. Leur situation est indubitablement supérieure à ce qu'elle était avant 18i8.
Le second groupe est formé par les grandes Trade Unions. Ce sont les organisations des industries où l'on ne peut guère utiliser que le travail d'hommes adultes. La concurrence des femmes, des enfants, delà machine, n'a pu encore briser leurs forces organisées.
Les machinistes, les charpentiers et les menuisiers, les ouvriers du bâtiment, ont des syndicats puissants, si puissants, qu'ils ont la force, comme les derniers par exemple, de s'opposer victorieusement à l'introduction des machines. Leur situation s'est certes considérablement améliorée depuis 1848. La meilleure preuve en est que depuis plus de lo ans non seulement leurs chefs en sont satisfaits, mais encore qu'ils sont satisfaits de leurs chefs. Ils forment une aristocratie dans la classe ouvrière; ils ont réussi à se créer une situation assez confortable, et cette situation ils l'acceptent comme définitive. Ce sont les ouvriers modèles de MM. Leone Levi et Giffen et de ce brave homme de Lujo Brentano, et, en effet, ce sont des gens très gentils, très al'ordables pour tout capitaliste intelligent en particulier et pour toute la classe capitaliste en général. Mais pour la grande masse des ouvriers, leur misère, leur peu de sécurité est pour eux aussi grand sinon plus grand que jamais. « East -End » à Londres est un enfer s'élargissant sans cesse de misère et de désespoir, de famine, pendant le chômage, de dégradation physique et morale, quand on travaille. »
Ces lignes sont le pendant de celles qu'écrivait Webb. Mais si ces deux tableaux sont vrais, si dans l'Eldorado du Trade-Unionisnie, des sociétés coopératives, du socialisme municipal, les ouvriers ne sont pas plus avancés, que penser des progrès qu'ils ont faits ailleurs?
S'il faut au prolétariat un temps si long pour s'arracher à la misère physique, il en résulte une aggravation constante de h\ misère sociale, caria productivité du travail croît avec une rapidité inouïe. Ce qui signifie que la classe ouvrière est, dans des proportions de plus en plus fortes, exclue des progrès, qui sont son œuvre, et que les conditions de la vie s'améliorent plus rapidement pour la bourgeoisie que pour le prolétariat, si bien que le fossé se creuse entre les deux classes.
On pourrait penser que dans une théorie sociale le concept de misère fût à prendre dans le sens social. Bernstein n'est pas de cet avis. Dans cette conception de la misère comme phénomène social, il ]ie voit pas autre chose que la renonciation à la (( théorie de la misère », non une renonciation « franche » — nous autres « apologistes et avocassiers » en sommes tout à fait incapables — mais « du moins au point qu'on n'en parle que métaphoriquement. »
G'esl, dit-i], dans l'édition allemande (ce paragraphe est éliminé dans l'édition française, mais il est important pour la question dont nous parlons ici), ce que fait H. Cunow dans son article sur leffondrement. Lorsque Marx, à la fin du premier volume du « Capital » parle de l'accroissement de la misère, conséquence du mode de production capitaliste, il ajoute qu'on ne doit pas entendre par là une régression ab-
solae des conditions économiques de l'existence de l'ouvrier, mais bien « une régression de sa situation sociale relativement aux progrès de la culture, par conséquent relativement à l'augmentation de la productivité et des nouveaux besoins nés des progrès de la civilisation. »
« Le concept de misère n'est pas absolu. Ce qui paraîtra une situation désirable à un ouvrier d'une certaine catégorie, qu'une grande différence de culture sépare de son patron^ peut sembler à un ouvrier d'une autre catégorie peutêtre supérieur en intelligence à son patron, un tel état de « misère et d'oppression » qu'il en repousse l'idée avec indignation. » (Neue Zeit, XVII, 1, Pages 402-473.)
« Malheureusement dans la phrase en question Marx ne parle pas seulement de l'aggravation de la misère et de l'oppression, mais aussi de l'aggravation de l'asservissement, de la dégénérescence, de l'exploitation. Devons-nous aussi comprendre ces expressions dans leur sens à la « Pickwick »? Par exemple une dégénérescence de l'ouvrier qui n'en est une que relativement au progrès général? Ce n'est pas mon intention, non plus que celle de Cunow sans doute. Non, Marx s'exprime ici en termes très positifs quand il parle « du nombre sans cesse diminuant des potentats du capital qui usurpent et monopolisent tous les avantages de cette période de l'évolution sociale et de l'augmentation de la misère, de l'oppression, etc. (Capital, Tome I, Chap. 24, 7.)
Il est possible d'édifier la théorie de l'effondrement sur cette opposition, mais il est impossible de l'édifier sur la misère morale du subordonné qui est intellectuellement supérieur à son chef,- comme on le constate dans les bureaux et dans toutes les institutions hiérarchiques. (P. 148.)
. Voilà ce qui s'appelle être au cœur de la question. Pour Bernstein la misère sociale, le contraste grandissant entre la façon de vivre du bourgeois et celle du prolétaire deviennent subitement la misère morale du subordonné qui est intellectuellement supérieur à son chef, la mi-
sère morale du génie méconnu. Concevoir la misère comme un phénomène social et non physique, c'est pour Bernstein donner au mot un sens à la Pickwick. S'il en est ainsi, ce « Pickwick Club » n'est point à dédaigner.
Je rappelle le passage connu des « Réponses » de Lassalle.
Toute misère et toute douleur humaine dépend seulement du rapport entre les besoins, les habitudes et les moyens d'y satisfaire à un moment donné. Toute misère et toute douleur humaine ainsi que toutes les satisfactions humaines . en un mot toute situation humaine, se mesurent donc par la comparaison avec la situation dans laquelle se trouvent d^ autres hommes de la même époque eu égard aux besoins qu'ils se sont créés par l'habitude. On évaluera donc la situation d'une classe sociale en la comparant à la situation des autres classes à la même époque (Edition Bernstein, II, P. 426).
Dès 1850, Rodbertus s'exprimait d'une façon analogue dans sa première « lettre sociale » à von Kirchmann :
La pauvreté est un concept social, par conséquent relatif. Or je prétends que les besoins légitimes des classes laborieuses, depuis qu'elles ont obtenu une situation sociale plus élevée, se sont accrus, et qu'il serait inexact, aujourd'hui qu'elles ont acquis cette situation, de ne pas parler d'une aggravation de leur situation matérielle, même si les salaires sont restés les mêmes... Si on ajoute que l'accroissement de la richesse nationale leur offre les moyens d'élever leurs revenus, tandis que cet accroissement ne profite qu'aux autres classes, il est clair que la situation des classes laborieuses doit être ébranlée par cetantagonisme entre le désir et la satisfaction du désir, entre l'attrait de la jouissance et le renoncement forcé.
Ce qui prouve que Marx pensait ainsi, c'est
qu'il parle de l'ag-gravation de la misère dans le (( Capital y), l'œuvre où il met en relief la régénération de la classe ouvrière anglaise sous l'influence de la nouvelle législation industrielle. Et Engels faisait remarquer en 1891, l'année où fut rédigé le u Programme d'Erfurt », que l'antagonisme croissant entre le capital et le travail provient de ce que la classe capitaliste garde pour elle la plus grande part des produits dont la masse grandit toujours, tandis que la part qui revient à la classe ouvrière (en calculant par tête) ou ne croît que très lentement et très peu ou ne croît pas du tout, et même dans certains cas peut diminuer, — nous ne disons pas doit diminuer. (Préface de « Salariat et capital » de Marx, P. 9. Voir aussi la préface de la deuxième édition de la « Situation des classes laborieuses en Angleterre». P. 10).
Avec notre Pickv^ick Club on n'est donc pas en si mauvaise compagnie. Et ces Pickwicks commençaient déjà à « ne parler que métaphoriquement » de leur « théorie de la misère » lorsqu'ils la produisaient.
L'aggravation de la misère, au sens social, est reconnue d'ailleurs par les bourgeois mômes; mais ils ont donné un autre nom à la chose : ils la nomment « convoitise ». Peu nous importe le nom. L'important est le fait que la distance augmente, toujours entre les besoins du salarié et la possibilité de les satisfaire au moyen de son salaire, et en même temps s'élargit le fossé entre le travail et le capital. C'est dans cette misère croissante
(les ouvriers robustes physi(|ueuieut et intellectuellement, et non dans un désespoir croissant de hordes scrofuleuses à demi abêties que l'auteur du « Capital » voyait la force cpji donnera au mouvement socialiste la plus vive impulsion. Son efficacité ne serait pas démentie par la preuve que les conditions de l'existence de l'ouvrier vont s'améliorant.
Il serait certes difficile de prouver au moyen de chiffres que la misère sociale va croissant. Il nous faudrait avoir pour une longue période des données exactes sur la masse des valeurs créées chaque année et leur répartition entre prolétaires et capitalistes, si nous voulions rechercher dans quelle mesure s'est aggravée l'exploitation des prolétaires et jusqu'à quel point leur situation sociale a empiré.
Mais nous avons des indices qui nous permettent de reconnaître la marche de l'évolution.
Dans le « Capital « Marx nous a montré le grand moyen par lequel les patrons augmentent la misère de la classe ouvrière, là même où le travail est payé à sa juste valeur, où le salaire n'est pas abaissé au-dessous des frais indispensables pour la subsistance de la classe ouvrière. Ce nioyen, c'est l'effort qu'ils font pour augmenter la plus-value absolue et la plus-value relative.
La façon la plus simple d'augmenter la première est de prolonger la journée de travail. Mais ce procédé trouve bientôt une limite d'application dans l'épuisement de l'ouvrier. Au-delà d'un certain point, on ne peut plus y recourir, il faut
même rckluire la journée de travail. Dans le sens de cette rckluction agissent toute une série d'autres facteurs, qu'il serait impossible d'énumérer ici. Le résultat est que dans la lutte autour de la journée de travail une tendance à la diminution de sa durée fa toujours emporté dans les pays capitalistes depuis un quart de siècle. Sous ce rapport on ne peut donc parler d'une ag'gravation de la misère. Mais la réduction de la durée du travail est en général compensée par l'augmentation de la quantité de travail fournie dans un temps déterminé, par r (( intensification » du travail, et souvent on applique les systèmes les plus raffinés du salaire aux pièces, des primes, de la participation aux bénéfices. Avec tout cela on peut dire que dans les pays de grande production capitaliste l'abaissement de l'ouvrier par l'augmentation de la plus-value absolue a atteint ses limites.
Mais si le capital trouve fermée cette voie de l'accroissement de la plus-value, il ne recourt qu'avec plus d'ardeur aux moyens d'augmenter la plusvalue relative : par la division du travail et le perfectionnement des machines il remplace les ouvriers instruits par des ouvriers ignorants^ les hommes par les femmes, les adultes par les enfants. Ce dernier moyen est lui-même limité par les lois protectrices de l'ouvrier, mais d'une façon bien imparfaite. La protection des enfants âgés de plus de 14 ans est insuffisante dans les meilleures législations protectrices des ouvriers, et les pires formes de l'exploitation de l'enfance restent impunies.
Les progrès du machinisme et du travail des fem-
mes ne trouvent pas d'obstacles et ne doivent pas en trouver si on ne veut pas paralyser l'évolution économique. Dans aucun cas on ne peut empêcher les capitalistes d'user de ces deux moyens, les plus efficaces, d'abaisser la situation de l'ouvrier, et ils en feront un usage d'autant plus grand qu'il leur est plus difficile de recourir aux autres moyens. L'extension du travail des femmes et des enfants est déjà un symptôme certain de l'aggravation de la misère de la classe ouvrière, non pas nécessairement de la misère physique, mais une accentuation constante de l'impuissance à satisfaire aux besoins de la famille à l'aide du seul salaire du père. Il n'est point indifférent que ce fait provienne de ce que le salaire diminueou de ce que les besoins augmentent. Dans le second cas la misère produira le mécontentement beaucoup plus tôt et ce mécontentement produira beaucoup plus tôt des effets durables que dans le premier cas. Mais dans l'un comme dans l'autre cas on pourra parler de l'aggravation de la misère. Là où le salaire du père ne suffît pas pour entretenir la femme et les enfants, il en résultera d'une part que les enfants et les femmes des ouvriers devront aller travailler à l'usine pour gagner de l'argent, et d'autre part que les hommes resteront célibataires et chercheront dans la prostitution ce qu'ils ne veulent pas demander au mariage. Ainsi augmentera le nombre des femmes non mariées qui seront elles aussi forcées de chercher du travail. C'est ainsi que la production capitaliste dissout le mode actuel dejla famille sans le remplacer par une
autre forme et crée ainsi une cause des plus importantes d'accroissement de la misère et de dégénérescence.
Le nombre des mariages varie avec les oscillations du mouvement des affaires, mais décroît toujours. Le tableau suivant donne le nombre des mariages pour 1000 habitants.
Allemagne
Autriche
France
Grande- Bretagne
En même temps la proportion des personnes adultes croît par rapport à la population totale.
D'après le recensement de 1880, les enfants audessous de 15 ans formaient en Allemagne 35,4 0/0 de la population, en 1890 35,15 0/0.
Le nombre des mariés, veufs et divorcés passa, dans le même laps de temps, de 18.100.000 à 19.800.000, c'est-à-dire augmenta de 9,3 0/0; celui des célibataires au-dessus de 15 ans passait de 11.100.000 à 12.300.000, c'est-à-dire augmentait de 10,2 0/0.
Dans le même espace de temps, le travail des femmes a pris une extension considérable. Dans
l'Empire allemand le nombre des femmes travaillant a passe entre 1882 et 1893 de 3.341.517 à 6.378.330, c'est-à-dire s'est accru de plus d'im million.
Dans l'industrie et le commerce on constatait entre 1882 et 1893 l'augmentation suivante :
Hommes Femmes Moyenne
Employés. .■ 115,6 o/^ 254,7 o/o H8,9 o/^
Ouvriers 52,8 o/^ 104,9 o/^ 62,6 o/^
L'augmentation du nombre des ouvrières était donc deux fois plus rapide que l'augmentation de nombre des ouvriers.
Le socialiste russe P. de Struve et d'autres m'ont objecté que le travail des femmes diminue en Amérique.
Mais c'est une erreur.
On a compté dans les Etats-Unis :
Ouvriers
Ouvrières
Augmentation
lk744.942 2.647.157
En même temps la population féminine a augmenté plus lentement que la population masculine. L'augmentation était pour les
Ouvriers 27.64 o/o
Hommes au-dessus de 10 ans .... 29.98 i^/o
Ouvrières 47.88 o/o
Femmes au-dessus de 10 ans 27.93 o/o
L'extension du travail des femmes est un signe
certain de l'aggravation de la misère, elle redouble la misère. Car la société capitaliste n'a pas créé de formes plus élevées de ménage pour remplacer le ménage actuel fondé par un couple. Le ^ travail salarié de la femme cause donc son épuisement physique, car ce travail salarié vient s'ajouter au travail du ménage, et il en résulte que le ménage va s'appauvrissant toujours, que l'on fréquente le cabaret, que l'ouvrière que rien n'a préparée à son rôle de ménagère, gaspille tout parce qu'elle ne connaît pas les principes de l'art culinaire et de la couture. A quoi sert à l'ouvrier la hausse des salaires, la baisse du prix des céréales, si sa femme ne sait plus préparer des mets nourrissants et appétissants? A quoi lui sert la baisse des prix des vêtements, lorsque sa femme ne sait pas raccommoder ceux qui sont usés, de sorte qu'il doit en acheter deux fois plus souvent qu'autrefois? Voilà comment le travail des femmes a souvent pour conséquence la misère physique comme la misère sociale.
Mais cette cause de dégradation croissante contribue aussi à augmenter le mécontentement, car ] a femme est entraînée dans les rangs du prolétariat militant aux luttes desquels elle restait plutôt indifférente quand elle n'était que ménagère.
A côté de l'exploitation de la femme par le travail salarié on voit croître aussi l'exploitation de la jeunesse. 11 est fâcheux qu'en Allemagne le recensement des travailleurs âgés de moins de 20 ans n'ait pas été fait en 1893 sur les mêmes
bases qu'en 1882, de sorte qu'on ne peut suivre le développement du travail salarié pour certaines catégories de personnes âgées de moins de 20 ans. Nous ne pouvons établir les comparaisons entre les deux recensements que pour l'ensemble des ouvriers n'ayant pas 20 ans.
Alors nous trouvons que leur proportion pour cent était la suivante :