ENSEMBLE
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dessous de 20 ans. . .
L'espace nous manque pour traiter des effets du machinisme et de différents autres facteurs. Nous avons déjà parlé ailleurs du chômage. Nous nous contenterons de citer le passage suivant du « Capital )) :
(( Dans la quatrième section de l'analyse de la production de la plus-value relative^ on voyait déjà que dans la société capitaliste la productivité sociale du travail ne peut s'accroître qu'aux dépens de l'ouvrier; que tous les moyens de développer la production deviennent des moyens de dominer et d'exploiter le producteur; qu'ils mutilent la personnalité de l'ouvrier et en font un simple rouage supplémentaire de la machine, qu'ils diminuent l'ouvrier intellectuellement ; qu'ils rendent les conditions dans lesquelles il travaille de plus en plus anormales ; qu'ils le soumettent pendant le travail aux despotisme bai-
neux le plus mesquin; qu'ils font de sa vie entière une vie de travail continu; qu'ils jettent sa femme et ses enfants sous la roue du Jug-gernaut- Capital. Mais toutes les méthodes employées pour produire de la plus-value sont en même temps des méthodes d'accumulation, et tout progrès de l'accumulation des capitaux contribue au développement de ces méthodes. Il en résulte que la situation de l'ouvrier, quel que soit son salaire, empire dans la mesure même où progresse l'accumulation des capitaux. Enfm la loi qui compense la surpopulation relative, ou réserve de l'armée des industriels, par le progrès de l'accumulation des capitaux ne fait qu'enchaîner l'ouvrier au capital plus solidement que les fers de Vulcain n'enchaînèrent Prométhée à son rocher. L'accumulation de la misère correspond ainsi à l'accumulation des capitaux. A un pôle on constate une accumulation de richesses et à l'autre une accumulation de misère, de travail, de servage, d'ignorance, de brutalité, de dégradation morale, et cela précisément du côté de la classe qui produit le capital même. » (« Capital », I, 2« édition P. 671).
Ici Marx ne parle pas d'une baisse des salaires. Plus d'une tendance, qu'il décrit ici, par exemple le fait que la vie de l'ouvrier tend à devenir un travail continu, s'est affaiblie depuis; mais la plupart des tendances signalées sont aujourd'hui aussi marquées que jamais, et nous sommes par là même en droit de parler d'une aggravation de la misère, de l'asservissement, de la dégradation, de l'exploitation.
Mais l'expression d'aggravation de la misère peut encore être comprise dans un troisième sens.
Jusqu'ici nous ne nous sommes occupés que de la classe des ouvriers salariés, mais Marx dans le paragraphe "^sur les tendances de l'accumulation des capitaux, parle aussi des autres classes du peuple.
Si la situation des prolétaires est celle d'êtres misérables et asservis, la misère et l'asservissement doivent croître pour l'ensemble du peuple dans la mesure où croît le prolétariat par rapport aux autres classes, et il est indéniable que sur tous les points le nombre des prolétaires augmente.
Mais l'augmentation du nombre des prolétaires n'est elle-même qu'un symptôme et en même temps une nouvelle cause de l'aggravation de la misère dans les autres classes du peuple.
Dans les domaines nouvellement acquis à l'industrie capitaliste, — et nous donnons au mot « domaine » à la fois son sens géographique et son sens économique — cette tendance du capitalisme à accroître la misère se manifeste avec une énergie particulière, et il en résulte non plus seulement de la misère sociale, mais une profonde misère physique, la faim, la privation de ce qui est indispensable à la vie.
C'est un fait connu et aussi généralement reconnu. Mais l'économiste bourgeois s'en console en disant que ce fait n'est que passager, qu'il n'est que la conséquence d'une période de transition.
qui sera suivie d'un relèvement des classes populaires.
C'est juste pour quelques régions et quelques branches d'industrie, mais non pour l'ensemble de la société capitaliste. Certes un bon nombre de fractions du prolétariat se relèveront tôt ou tard de leur misère physique. Mais le mode de production capitaliste est en progrès continu, il s'étend constamment sur de nouvelles branches d'industrie et de nouvelles régions, oii il ruine les propriétaires des petites exploitations,, en fait des prolétaires, les plonge dans la misère, et ce mouvement ne prendra fin qu'avec la production capitaliste même, car elle ne peut exister qu'en étendant sans cesse son domaine.
Bernstein montre avec satisfaction combien les petites exploitations sont encore nombreuses partout. Nous avons vu que cette constatation prouve peu contre la concentration des capitaux. Mais du moins elle est une nouvelle preuve en faveur de la « théorie de l'aggravation de la misère. » Les petits artisans, les petits commerçants, les petits paysans s'appauvrissent de plus en plus. Si les conditions de la vie pour les bourgeois s'améliorent plus rapidement que pour les ouvriers salariés, elles s'améliorent plus rapidement pour ceux-ci, du moins en certains cas, que pour les propriétaires des petites exploitations. Les couches inférieures de petits bourgeois, en apparence indépendants, cessent de plus en plus de former l'anneau qui réunit la bourgeoisie au prolétariat : ils deviennent un lien entre les ouvriers salariés et
les « g-ueux ». Ce sont leurs rangs et non ceux des ouvriers salariés que grossit sans cesse la surpopulation.
C'est ainsi que la petite exploitation se renou^ velle sans cesse, trouve sans cesse de nouvelles recrues, quelles que soient les trouées que la banqueroute fasse au milieu d'elle. La petite exploitation ne disparaît pas, mais elle s'avilit et se perd.
Mais la misère croît encore d'une façon plus frappante dans les pays nouvellement ouverts au régime capitaliste. Peut-être pensera-t-on que les ouvriers allemands, anglais, français, américains, n'ont pas à s'intéresser à ce qui se passe à l'étranger. Ce sont des hommes modèles au point de vue de l'économie politique nationale, doués par conséquent d'un égoïsme à courte vue. Que leur importe, pensera-t-on, si l'on souffre de plus en plus de la faim et de la misère en Italie, dans les provinces slaves et hongroises de l'iVutriche, dans les Etats balkaniques, en Russie, en Chine, dans rindoustan? Pourvu que leur propre situation s'améliore, ils peuvent se déclarer satisfaits du régime capitaliste.
Ces fameux « hommes pratiques » et « moralistes » oublient qu'il n'est guère de pays qui n'offrent des régions laissées encore intactes par la grande industrie capitaliste, et ces régions sont de nouveaux domaines pour l'extension de la misère. Il n'est point certain que l'Irlande ait cessé de jouer ce rôle à l'égard de l'Angleterre. La diminution constante de sa population ne le prouve
pas. L'Allemag-ne a encore sa Silésie. L'Union américaine a encore ses Etats du Sud.
Mais d'autre part^ la solidarité internationale du prolétariat n'est pas un vain mot. Plus profonde est la misère dans un pays, plus les conditions de la vie sont heureuses pour le prolétariat dans un autre, plus les moyens de communication sont développés, et plus devient considérable l'exode des masses appauvries vers ce dernier pays. Les Italiens, les Polonais, les Slovaques^ les coolies deviennent ils plus misérables/ ils exportent leur misère dans des pays plus heureux où la résistance est plus forte aux tendances dégradantes du capitalisme. Leur arrivée diminue ce bonheur relatif et paralyse cette résistance.
La question de l'aggravation de la misère n'est pas^ on le voit^ une question simple^ mais complexe. La misère prend les formes les plus diverses, mais toutes aboutissent au même résultat : les antagonismes sociaux s'accentuent^ la lutte prolétarienne contre l'oppression capitaliste devient plus âpre.
Nous avons vu comment la production capitaliste^ là où elle s'empare d'une nouvelle branche d'industrie ou d'un nouveau pays/y développe beaucoup de misère physique. Dans les branches d'industrie et les régions où elle est très développée, le prolétariat devenant plus fort peut lutter contre la misère physique. Mais la misère sociale continue de s'aggraver parce que le machinisme et la division du travail,, qui rendent la besogne monotone et désagréable font toujours des progrès.
parce que le travail des femmes et des enfants, qui remplacent les ouvriers plus instruits, se généralise, parce que l'existence est moins assurée, parce que les conditions de la vie s'améliorent moins rapidement pour le prolétaire que pour le bourgeois.
Il est possible que des fractions de la classe ouvrière spécialement favorisées par la chance, parviennent à échapper à cette misère et s'élèvent à des conditions de vie qui peuvent soutenir la comparaison avec les conditions de la vie bourgeoise. Mais pour elles aussi subsistera la tendance à l'aggravation de la misère, qui domine tout le régime capitaliste; ces ouvriers sont sans cesse exposés au danger de perdre leur situation privilégiée et de retomber dans la misère, lot commun de la classe ouvrière, k la suite d'une crise, d'une invention, d'une coalition de fabricants, de la concurrence d'autres couches plus profondes du prolétariat.
Donc partout la misère sous le régime capitaliste, une misère d'autant plus profonde qu'il y a un plus grand nombre de prolétaires et que la petite exploitation est plus asservie par le capital. Mais aussi une lutte toujours plus acharnée contre la misère, un mécontentement sans cesse croissant de la classe ouvrière contre la domination capitaliste.
Voilà ma façon de concevoir cette théorie marxiste que les critiques du marxisme ont nommé la « théorie de la misère grandissante ». Bernstein déclare qu'elle a fait son temps, mais
il lia pas montré par quoi elle est contredite: iiièiue il n'a pas montré ce qu'elle signifie.
Les (ondances des différentes formes de la misère que nous avons indiquées sont examinées sous leurs principaux aspects dans le « Capital » de Marx. 11 ne nous resterait donc plus qu'à voir si les tendances décrites ici ont été bien formulées dans le passage en question du « Capital ». Je m'épargnerai cette dispute de mots. Il me semble que la rédaction de ce passage, pour quiconque connaît le « Capital » est parfaitement claire, sans équivoque, inattaquable. Je ne l'ai jamais compris autrement que dans le sens qui» a été expliqué ici. Mais cette question est d'importance tout à fait secondaire. Les considérations du « Capital » sur la situation du prolétariat ne sont pas réfutées parce que Bernstein donne aux mots <( misère » et « dégradation » le sens qui répond le moins à la réalité.
Si, abandonnant la théorie de l'aggravation de la misère, nous revenons à la question : Que devient l'accroissement de richesse de la société capitaliste ? nous pouvons répondre : cette théorie n'implique point qu'une partie de cet accroissement de richesse ne revienne aux classes laborieuses. Certes la production capitaliste a toujours une tendance à abaisser le prolétariat, comme toute la masse du peuple, et elle crée ainsi sans cesse une nou velle misère, mais elle crée aussi des forces qui tendent à limiter cette misère. Ce n'est pas la misère physique,, mais 1 a misère sociale qui croît constamment^ c'est-à-dire l'opposition entre les
besoins résultant du niveau de la civilisation et les moyens dont dispose l'ouvrier pour y satisfaire; en un mot, la quantité des produits qui revient à chaque ouvrier peut croître, la part qui lui revient des produits qu'il a créés diminue.
Q'.) La nouvelle classe moyenne
Avant de quitter le sujet de l'aug-mentation du nombre des posssédants, nous voulons encore le considérer à un autre point de vue, dans l'hypothèse, cette fois, que Bernstein ait entendu non l'augmentation du nombre des propriétaires des moyens de production, mais celle des couches de la population qui, d'après leur revenu, forment la classe moyenne. Ce point de vue expliquerait pourquoi il attache autant de prix aux statistiques de l'impôt sur le revenu, qui ne disent rien de la répartition de la propriété. D'ailleurs un certain nombre de ses considérations indiquent que telle était sa pensée, bien que, en d'autres passages, il soit indiscutablement question de l'augmentation du nombre des capitalistes.
Nous serions absolument de l'avis de Bernstein s'il avait voulu dire que la classe moyenne ne meurt pas, mais qu'une nouvelle prend la place de l'ancienne, que les « Intellectuels » y prennent les rangs laissés vides par suite de la disparition des artisans travaillant à leur compte et des petits commerçants. Qu'il me soit ici permis de remar-
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quer que dès 1893, dans une série d'articles de la (( jN'eue Zeit » sur « les Intellectuels et le parti socialiste », je signalais la naissance de cette classe moyenne et je déclarais qu'un des problèmes les plus importants de notre parti était de rechercher les moyens de gagner à nous cette couche de la population. « Il se forme une nouvelle classe moyenne très nombreuse, augmentant sans interruption et dont l'accroissement peut, dans certaines circonstances, compenser les pertes que la décadence de la petite industrie et du petit commerce font subir à la classe moyenne. » (Neue Zeit, xiii, 2, page 16).
La principale cause de l'accroissement de cette couche de la population vient de ce que les membres des classes exploitantes remettent de plus en plus leurs fonctions à des travailleurs intelligents salariés, qui vendent leurs services un à un comme les médecins, les avocats, les artistes, ou qui reçoivent en échange un traitement fixe comme les fonctionnaires de tous ordres.
Au Moyen-Age, c'était le clergé qui fournissait les savants^ les médecins, les artistes et une partie des employés des administrations; la noblesse se chargeait aussi de l'administration publique, de la justice, delà police et surtout du service militaire.
L'Etat moderne et la science moderne ont dépouillé ces deux classes de leurs fonctions, mais ces classes subsistèrent en perdant avec leur signification sociale une grande part de leur indépendance.
Les fonctions dont elles furent dépouillées pri-
rent depuis de plus en plus d'importance et le nombre des travailleurs qui les exercent croit d'année en année avec les charges que l'évolution sociale impose à TEtat, aux communes, à la science.
Or la classe capitaliste a déjà elle aussi commencé à se décharger de ses fonctions dans le commerce et l'industrie et à les confier à des travailleurs salariés, commerçants, ingénieurs et autres. Tout d'abord ils ne furent que des auxiliaires du capitaliste qui les chargeait de la partie de ses fonctions concernant la surveillance, l'organisation du travail, l'achat des moyens de production, la vente des produits, dont il ne peut se charger lui-même faute de l'éducation professionnelle spéciale de plus en plus nécessaire. Enfin le capitaliste devient absolument superflu par le système des sociétés anonymes, qui remet même à un salarié la haute direction de l'entreprise. Il ne faut point douter que le système des sociétés anonymes contribue à augmenter le nombre des employés bien payés et par lui-même favorise la formation de la nouvelle classe moyenne. Lorsque Bernstein fait de ceux qui ont un revenu moyen des possédants, il peut certainement affirmer que les sociétés anonymes contribuent à augmenter leur nombre, mais non en divisant le capital.
Les intellectuels forment cette couche de la population qui croît le plus rapidement. D'après les recensements allemands le nombre des ouvriers dans l'industrie et le commerce augmenta de 62.6 0/0 de 1882 à 189S, et celui des employés de
118,9 0/0. Cependant cet accroissement rapide ne fut pas encore suffisant pour arrêter le mouvement de recul relatif du nombre des patrons qui ne s'éleva en valeur absolue que de 1,3 0/0. Le personnel des exploitations se répartissait comme suit :
Patrons 39.6 «/„ 28.7 o/^
Employés 2.8 4.4
Ouvriers o7.6 66.9
Si donc nous voulions compter les employés avec les patrons au nombre des « possédants », la proportion de ceux-ci serait tombée entre 1882 et 1895 de 42, 4 à 33, 1 O/q- Même cette façon de calculer ne nous donnerait pas le résultat que proclame Bernstein.
Le résultat reste le même si, comme la statistique des professions le permet, nous faisons entrer l'agriculture dans notre compte. Dans l'Empire allemand sur iOO habitants ayant une profession on comptait :
Agriculture.|;«8^.
Industrie... Ilf/^; Commerce..j;««2.
Tox.«...j;-
Patrons
Employés
Ouvriers
Plus lente que l'augmentation du nombre des employés, mais toujours plus rapide que l'accroissement même de la population (14,5 O/o) était l'accroissement du nombre des fonctionnaires au service de l'Etat, des communes, de l'Eglise, et des gens exerçant des professions libérales. Leur nombre passait de 579.322 à 794.983, soit une augmentation de 37,2 0/0.
Ces éléments croissent donc rapidement. Mais nous commettrions une forte erreur si nous voulions les classer parmi les possédants. La nouvelle classe moyenne s'édifie sur de tout autres fondements que l'ancienne qui formait le plus ferme boulevard de la propriété individuelle des moyens de production, parce que c'était la base même de son existence.
La nouvelle classe moyenne a des fondements tout différents. Pour elle la propriété individuelle des moyens de production n'a qu'une infime importance. Là où la nouvelle classe moyenne est représentée par des gens travaillant à leur compte, peintres, médecins, écrivains, les moyens de production n'ont qu'une valeur minime. Ailleurs, là où les moyens de production fonctionnent comme capital les intellectuels en règle ne sont pas des propriétaires des moyens de production mais des salariés.
D'autre part, il serait tout aussi inexact de considérer la nouvelle classe moyenne comme une fraction du prolétariat.
Elle est sortie de la bourgeoisie, elle est liée à cette dernière par toutes sortes d'affinités et de
liens sociaux^ elle aie même genre de vie. Et toute une série de professions exercées par des intellectuels sont encore liées à la bourgeoisie d'un lien plus intime, ce sont celles qui rendent le capitaliste superflu en le dépouillant des fonctions de directeurs et d'employés subalternes de ses exploitations. Mais en même temps qu'ils revêtent les fonctions des capitalistes, ils adoptent aussi leurs idées, leur antagonisme contre le prolétariat. Dans une autre série de professions exercées par des intellectuels, l'exercice de ces professions dépend de certaines convictions politiques et religieuses. C'est le cas chez les journalistes politiques, chez certains magistrats, par exemple les procureurs du gouvernement, chez les policiers, les membres du clergé, etc. L'Etat, l'Eglise, les éditeurs des journaux capitalistes ne donnent ces fonctions qu'à des gens ou qui ont les convictions de ceux qui les emploient ou qui sont prêts à défendre pour de l'argent une conviction qui n'est pas la leur. De là naît encore chez de nombreux intellectuels un antagonisme contre le prolétariat.
Mais l'obstacle le plus sérieux qui sépare les intellectuels du prolétariat, est que les premiers forment une classe privilégiée : leur privilège est celui de V éducation.
Sans doute ils ont tout intérêt à ce que la culture de la masse de peuple soit suffisante pour qu'il saisisse l'importance delà science et s'incline devant elle et ses représentants, mais leur intérêt leur commande aussi de s'opposer à tous les eftbrts tendant à augmenter le nombre de ceux qui
jouissent d'une bonne éducation professionnelle. Sans doute le mode de production capitaliste a besoin d'un grand nombre d'intellectuels. Les institutions scolaires de l'Etat féodal n'en produisaient pas suffisamment. Le régime bourgeois s'est donc efforcé d'améliorer et d'étendre non seulement l'enseignement élémentaire, mais aussi l'enseignement supérieur. On croyait ainsi non seulement favoriser le développement de la production,, mais encore atténuer les antagonismes de classes : car, puisqu'une haute culture élevait à une situation bourgeoise, il semblait tout naturel que la vulgarisation de l'instruction élèverait le prolétariat aux conditions de la vie bourgoise.
Mais le « Standard of life » bourgeois n'est que la conséquence nécessaire d'une haute culture, là où celle-ci est un privilège. Là où elle devient générale elle n'élève pas les prolétaires au rang de bourgeois, mais elle dégrade les travailleurs intellectuels au rang de prolétaires. Yoilà encore une nouvelle face de a de l'augmentation de la misère » de la masse du peuple. Dans les pays où les établissements d'enseignement populaire sont assez développés, pour dépouiller les gens instruits de leur situation privilégiée, une hostilité parmi les intellectuels commence à naître contre la vulgarisation de l'instruction. Cette hostilité est en contradiction avec les besoins de la production moderne. Ces intellectuels sont ainsi plus hostiles au progrès que les capitalistes mêmes, et ils se trouvent avec les plus réactionnaires des réactionnaires, avec les partisans du sabre et du gou-
LE MARXISME 2''l9
pillon. C'est la fleur de la science moderne, ce sont des professeurs et des étudiants d'universités, qui s'opposent le plus à l'éducation des femmes, qui voudraient voir les Juifs exclus de tous les concours, qui cherchent à rendre les études supérieures le plus coûteuses possible et à en écarter les gens sans fortune.
Ils se heurtent alors à l'hostilité énergique du prolétariat, qui combat avec vigueur le privilège de l'instruction comme tout autre privilège.
Malgré tous les obstacles, l'éducation populaire se répand, et l'une après l'autre les fractions de la classe intellectuelle se confondent ainsi avec le prolétariat. Qu'on pense à la masse des commerçants, des musiciens, des sculpteurs et des dessinateurs, des mécaniciens et des chimistes que produisent tous les ans nos écoles de commerce, nos conservatoires, nos écoles des Beaux-Arts, nos écoles industrielles. Et la concentration des capitaux exerce aussi une influence dans le domaine du commerce, de l'art, des sciences appliquées. Le capital nécessaire pour fonder dans ces domaines une entreprise capable de soutenir une concurrence s'accroît toujours. Plus le nombre des ouvriers instruits augmente et plus diminuent pour eux les chances de s'établir à leur compte : ils sont condamnés au salariat à perpétuité dans des proportions toujours croissantes. En môme temps, par suite de l'augmentation rapide du nombre des travailleurs instruits, vient pour chacune des couches des intellectuels le temps où il ne faudra plus songer à se réserver les situations avantageuses en s'organi-
sant en caste fermée et en limitant artificiellement le nombre des concurrents. Ici aussi on observe le phénomène « de l'augmentation de la misère » sociale^ et on en éprouve ici d'autant plus l'amertume qu'on mesure sa misère directement au bonheur croissant de la bourgeoisie. C'est une question vitale pour le travailleur intellectuel de sauver du moins les apparences. Chez l'ouvrier manuel la misère physique se reconnaît d'abord au logement plus humble, puis aux vêtements et en dernier lieu à la nourriture. Pour le travailleur intellectuel, c'est le contraire : c'est d'abord sur la nourriture qu'on épargne.
Mais quoi qu'on fasse pour sauver les apparences, le moment vient pour chacune de ces fractions « prolétarisées » de la classe intellectuelle où elle se sentira prolétarienne, s'intéressera à la lutte de classe du prolétariat et y prendra une part active. C'est ce qu'on a vu en Allemagne pour les employés de commerce, les sculpteurs, les musiciens. D'autres suivront.
Lorsque les économistes libéraux concluent du rapide accroissement du nombre des intellectuels à la création d'une nouvelle classe moyenne par le régime capitaliste, ils oublient que plus le nombre des intellectuels augmente et plus le prolétariat fait de progrès dans cette nouvelle classe.
Mais entre les intellectuels nettement hostiles au prolétariat, soutiens du capitalisme, et les intellectuels se sentant nettement prolétaires, il reste un large groupe ni prolétarien ni capitaliste et qui se croit au-dessus de ces antagonismes de classes.
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Cette couche moyenne de la nouvelle classe intellectuelle a ceci de commun avec l'ancienne petite bourgeoisie que sa situation sociale est équivoque. A l'égard du prolétariat, elle est aussi peu sûre et aussi peu stable que l'était la petite bourgeoisie. Si aujourd'hui elle s'indigne de l'avidité du capital, demain elle s'indignera des mauvaises manières du prolétariat. Incite- 1 -elle aujourd'hui le prolétariat à la défense de sa dignité, demain elle le combattra pour défendre l'ordre social.
Mais deux caractères la distinguent de l'ancienne petite bourgeoisie, l'un lui est favorable, l'autre défavorable. Elle s'en distingue d'abord par son vaste horizon intellectuel et sa faculté d'abstraction. C'est la couche de la population qui s'élève le plus facilement au-dessus des idées étroites de classe et de métier et des intérêts particuliers transitoires, pour considérer les intérêts durables de la société entière et en prendre la défense.
Mais d'autre part elle se distingue de l'ancienne petite bourgeoisie par le défaut de combativité. La petite bourgeoisie, avant que le capital l'eût ruinée, était une classe au plus haut point combative; par contre, les intellectuels, qui tiennent le milieu entre le prolétariat et le capitalisme, sont dépourvus de tous moyens, pour livrer un combat prolongé aux classes dominantes. Peu nombreux, sans intérêts communs et par suite sans homogénéité", sans grande fortune, mais ayant les mêmes besoins que les capitalistes, ils ne peuvent lutter qu'en se joignant à d'autres classes, assez fortes elles-mêmes pour leur fournir les moyens de com J>attre et de vivre.
La couche moyenne de la classe inlellecliielle, r « aristocratie intellectuelle », pouvait donc être dans l'opposition, quand la bourgeoisie faisait de l'opposition; elle perd sa combativité dès que la bourgeoisie se retire de la lutte politique; elle fait la prude et la timide et déclare que tous les moyens sont immoraux hors celui qui consiste à gagner par la persuasion la bienveillance de ceux qui détiennent la puissance.
Elle devient lâche et byzantine.
Elle déteste la lutte de classe, elle demande qu'on y mette fin ou tout au moins qu'on la rende moins âpre. Pour elle, la lutte de classe c'est le soulèvement, la rébellion, la révolution; les réformes sociales doivent la rendre superflue.
Je ne voulais pas diriger la moindre pointe contre Bernstein, qui préparait alors son évolution, lorsque je disais : « qu'il est à peine, parmi ceux qui ne sont pas directement intéressés à l'exploitation capitaliste, un seul homme cultivé, honnête et pencant librement, qui ne dise qu'on doit faire (( quelque chose » pour l'ouvrier. Ce « quelque chose » peut, il est vrai, désigner les choses les plus différentes. Stumm et Eugène Richter, le partisan de la théorie du « patron patriarche et maître absolu » et le partisan de la « doctrine de Manchester » n'ont plus parmi les intellectuels un disciple de quelque poids. Les accusations contre lo capital et les sympathies pour le prolétariat — du moins pour le prolétariat exploité sinon pour le prolétariat militant — sont à la mode et le mot de Harcourt : « Nous sommes tous socialistes au-
ourd'liui » commence à être vrai pour ces gens. 'e n'est pas^ il est vrai^. le socialisme [prolétaire, 'ovolutionnaire, auquel rendent hommage nos -;>eintres et nos poètes, nos lettrés et nos journa- .istes dans leurs cafés, leurs ateliers, leurs salons, vaais une sorte de socialisme qui présente une bien brte analogie avec le « vrai socialisme » que défiiissait le manifeste communiste de 1847.
» Que de fois n'ont-ils pas déclaré qu'ils ne reranchent rien au socialisme sauf la brutalité prolélarienne. Mais ce qui en réalité les éloigne, ce n'est •jas l'extérieur du prolétariat, mais bien leur pro- )re défaut de clairvoyance et de caractère. Bien ,;u'ils surpassent de beaucoup en perspicacité le apitaliste borné, ils ne comprennent pourtant pas encore l'impossibilité de sauver la société existante ',t de retarder la victoire du prolétariat, ils ne comprennent pas leur impuissance en face de l'éolution sociale, ou ils n'ont pas assez de désintéressement, de force et de courage pour se l'avouer ')i pour rompre avec la société bourgeoise. » Neue Zeit, XIII, 2. Pages 75, 77).
Il en est peu qui osent rompre et qui puissent rompre. Sans doute le prolétariat a de fidèles amis même parmi les intellectuels, mais ce sont pour la plupart des partisans inactifs qui lui souhaitent la victoire, mais ne peuvent ouvertement lui venir en aide que lorsqu'il sera vainqueur. Le prolétariat ne doit donc pas compter sur les renforts de combattants qui lui viendraient des rangs des intellectuels, mais par contre il n'y trouvera pas non plus d'adversaires acharnés.
Ces quelques remarques suffisent à montrer que pour le prolétariat militant, la question de l'accroissement du nombre des intellectuels présente des problèmes importants et intéressants. Il serait exagéré de les revendiquer tous comme prolétaires, mais il serait encore plus inexact de les compter au rang des « possédants ». Dans le cadre étroit de cette classe nous trouvons réunis tous les antagonismes sociaux qui caractérisent le régime capitaliste, mais dans ce microcosme comme dans l'ensemble du corps social, nous voyons l'élément prolétarien en progrès.
Ainsi eerait donc détruite la dernière objection que Bernatein adresse à ce qu'il appelle la théorie marxiste de l'effondrement.
L'accroissement de la nouvelle classe moyenne est aussi indéniable que l'accroissement du bienêtre physique dans certaines catégories d'ouvriers. Mais ni l'un ni l'autre de ces phénomènes n'est en contradiction avec les doctrines marxistes de la concentration du capital, de l'exploitation croissante du prolétariat, et de l'accentuation des antagonismes sociaux.
L'augmentation du nombre des possédants viendrait sans doute contredire la théorie de l'effondrement. Mais Bernstein n'a pas démontré cette augmentation : les statistiques de même que la théorie viennent démontrer le contraire.
h) — La théorie des crises.
Comparée à la théorie de la concentration du capital et de l'accentuation des contrastes sociaux, la théorie des crises économiques périodiques n'est que de nature secondaire. Les crises renforcent l'effet de l'évolution indiquée, accélèrent la concentration du capital, augmentent la masse des prolétaires et l'insécurité de leur situation. Mais le résultat final de cette évolution n'en serait pas modifié si les crises périodiques n'étaient pas en relation intime avec le mode de production capitaliste.
Cependant Bernstein ne va pas jusqu'à le soutenir avec précision. Nous avons déjà fait remarquer que dans un de ses articles sur les « Problèmes du socialisme », il critiquait la théorie des crises d'un illustre inconnu, d'après lequel le triomphe du socialisme résulterait d'une crise universelle prochaine. Marx et Engels n'ont jamais prétendu pareille chose. Cependant Bernstein a fait entrer dans son livre sur c( le Socialisme théorique » des considérations tirées des articles mentionnés et sans dire contre qui ceux-ci étaient originairement dirigés. On ne" comprend donc pas très bien la relation entre ces considérations et l'examen du socialisme théorique, et on se demande vainement à quoi sert de prouver qu'une crise universelle ne surviendra pas fatalement dans un temps
très rapproché, et qu'il est bien possible que les crises à venir prendront la forme de crises particulières à certaines branches d'industrie et à certains pays. Leurs effets mentionnés plus haut restent les mêmes.
Nous pourrions donc sur cette question passer d'autant plus rapidement à l'ordre du jour^ que nous sommes conscients des difficultés qu'elle soulève, difficultés à la solution desquelles il faudrait consacrer plus de temps et d'espace que nous ne pouvons le faire en ce moment.
Si nous ajoutons cependant quelques remarques à ce sujet., ce n'est que pour détruire certains malentendus causés par le chapitre sur les crises.
Quelques sag-es ont prétendu que Bernstein avait complètement ruiné la théorie marxiste des crises en prouvant que le cycle des crises décennales n'existe pas.
Mais remarquons que le cycle des crises décennales n'est pas une théorie de Marx, mais bien un fait établi empiriquement. Nous avons eu de grandes crises industrielles en 1815, 1825, 1836, 1847, 1857. C'est alors que vinrent les grandes guerres, guerre d'Italie, guerre de Sécession américaine, guerre danoise, guerre austro-prussienne, guerre franco -allemande. Depuis lors^ la loi empirique et approximative du cycle décennal est en défaut. La grande crise générale revint en 1873 et une dépression suivit d'une durée inaccoutumée : une quinzaine d'années. Enfin à l'approche de 1890 se produisit un nouvel essor, puis quelques années après une période généralement défavorable au
commerce, avec de fortes crises dans certains pays^ en 1890 dans la République argentine, en 1893 aux Etats-Unis; et depuis trois ans environ nous avons une période de prospérité générale. Est-ce le signe avant-coureur d'une nouvelle crise ou le commencement d'une ère durable d'un bonheur capitaliste sans mélange ?
La Bourse se prépare déjà au prochain krach. Elle semble bien plus prévoyante que certains de nos jeunes socialistes à qui une couple de bonnes années suffisent pour jeter par dessus bord l'expérience de tout* un siècle et les théories qui en sont sorties. Il est possible que quelques théoriciens plus ou moins socialistes considèrent comme surannée la théorie marxiste des crises; mais les gens pratiques, encore que bourgeois, comptent sur une crise, qu'ils attendent d'ici quelques années.
Marx n'a pas inventé le cycle des crises, il l'a observé Qi fait connaître. Longtemps avant Bernstein on savait que ce cycle n'est plus décennal. Il ne prétend pas non plus avoir appris quelque chose de nouveau aux marxistes. La question n'est pas de savoir si les crises se produisent tous les dix ans, mais si elles se renouvellent périodiquement.
Car la crise vient du mode de production des marchandises. La production des marchandises est la production par des producteurs indépendants les uns des autres en vue du marché, c'est-à-dire des besoins variables d'un nombre indéterminé de consommateurs. L'élément régulateur dans ce sys-
tème de production anarchiste est le mouvement des prix. — Produit-on plus qu'il ne faudrait pour les besoins du moment, les prix tombent. Produiton moins, ils montent au-dessus de leur niveau moyen. L'impossibilité de vendre des marchandises au prix de revient est donc un phénomène fatalement périodique de la production pour le marché, et cette impossibilité de vendre au prix de revient est le fond même de la crise. Pour que la crise se produise réellement, il faut cependant certaines conditions qui manquent au début de la production des marchandises et sont créées par le mode de production capitaliste. C'est lui qui transforme de plus en plus toute la production en production de marchandises, tandis qu'auparavant la plus grande partie des objets produits servaient à l'usage personnel du producteur. C'est donc par le mode capitaliste que l'existence économique de la très forte majorité des membres de la société dépend de la vente des marchandises. En outre par les progrès de la division du travail et le développement du crédit^ la société capitaliste ne fait qu'accroître de plus en plus la ] dépendance en laquelle sont réciproquement les producteurs, de sorte que toute interruption dans le débit des marchandises en un point en amène d^autres sur d'autres points, que la crise d'une industrie importante produit l'arrêt de tout le mouvement industriel et devient ainsi une calamité pour toute une nation, et même pour une série de nations.
En même temps le mode de production capitaliste transforme le petit marché local facile à sur-
veiller et ne se modifiant guère en un immense marché universel^ subissant constamment des modifications bien difficiles à prévoir. Le nombre des intermédiaires entre le producteur et le consommateur augmente, ce qui empêche de plus en plus le pr*oducteur de surveiller le marché.
En même temps croît l'élasticité des forces productives d'une façon prodigieuse, grâce à la technique scientifique moderne et au crédit, et surtout grâce à l'armée de réserve des industriels, armée permanente sous le régime capitaliste, et qui permet à tout moment de faire progresser la production par bonds.
C'est ainsi que tout accroissement sensible de la demande étend rapidement la production bien au delà des besoins. Cette surproduction est suivie d'un arrêt dans la vente, d'une baisse des prix, d'une limitation de la production, de nombreuses mises à pied, en un mot d'une crise.
Ce mouvement est lié à un autre mouvement qu'il ne faut pas confondre avec le premier.
En opposition à tout autre mode de production, le mode de production capitaliste ne peut fonctionner qu*à condition de s'étendre toujours, car le capital et le travail s'accroissent sans interruption et très rapidement.
L'accroissement naturel du prolétariat est encore favorisé parle mode de production capitaliste. Parmi les artisans du moyen âge comme parmi les paysans, là du moins où la surface du sol disponible est limitée, l'augmentation de la population est retardée par le fait que seul le pro-
priotaire d'une exploitation est en état de fonde; une famille et de l'entretenir. L'ouvrier qui n' travaille pas à son compte n'a pas de foyer à lui, v log-e en g-énéral chez son patron ou chez son fer mier. Le mode de production capitaliste sépare par tout l'atelier et le foyer, rend possihle la fondation d'un foyer même par le prolétaire, mais l'empê che aussi d'attendre qu'il soit patron à son toui pour en fonder un.
Le mode de production capitaliste dissout 1; famille, enferme la femme et l'enfant dans l'usine ou l'atelier, donne de bonne heure la liberté m. jeune ouvrier, mais épuise tellement ses forces, que de bonne heure aussi elle en fait un invalide Le compagnon ou le valet de ferme étaient forcé: de reculer leur mariage jusqu'à un âge asse:-. avancé : ils devaient attendre qu'ils eussent asse>; économisé pour devenir patron ou fermier. Poul^ le salarié, dans la société capitaliste, il serait au contraire inutile et même déraisonnable de retar . der le mariage, car il a d'autant moins de chances de nourrir une famille avec son salaire qu'il devient plus âgé. Et les femmes de la classe proie-tarienne se décident d'autant plus facilement au mariage, qu'elles gagnent elles-mêmes, et comme les jeunes filles et les jeunes gens deviennent de bonne heure indépendants au point de vue économique, on ne consulte guère les parents, tandis qu'autrefois leur rôle dans la conclusion des mariages était plus important que celui des fiancés.
Sang doute il est d'autres facteurs qui dans la société capitaliste entravent l'augmentation de la
population, par exemple la prostitution. Cependant dans les grands Etats industriels nous constatons une augmentation rapide de la population. Il en est ainsi en Allemagne, en Angleterre et aux Etats-Unis, où, il est vrai, l'immigration contribue à ce mouvement, mais dans une mesure décroissante. La population s'élevait :
Dans l'Empire allemand en 1871 à 41.100.000, en 1895 à 52.200.000
Dans l'Angleterre et le Pays de Galles, en 1871 à 22.700.000, en 1896 à 30.700.000
Aux Etats-Unis. ... en 1870 à 38.500. OOu, en 1897 à 72.200.000
On déclare que cette progression rapide rend nécessaire un mouvement parallèle de l'industrie. C'est vrai, mais d'autre part cette rapide augmentation de la population est une conséquence de l'accroissement constant de l'industrialisme capitaliste.
Mais le nombre des ouvriers augmente encore plus rapidement que le chiffre de la population totale. Dans l'Empire allemand le nombre des gens travaillant pour vivre s'élevait en 1882 à 38,99 0/0. et en 1895 à 40,12 0/0. Dans le même laps de temps la proportion des gens sans profession passait de 55,08 à 53,15 0/0. Dans les Etats-Unis le nombre des gens vivant de leur industrie s'élevait en 1880 à 34,68 0/0 de la population, en 1890 à 36,31 0/0.
La même évolution économique, qui produit cette augmentation de nombre des ouvriers, diminue le nombre de ceux qui peuvent être employés à l'aide d'un capital déterminé, augmente la quan-
tité et la valeur des machines et des matières ouvrables pour un même nombre d'ouvriers. Si donc un même nombre ou même un nombre plus grand d'ouvriers doivent trouver de l'occupation, le capital employé dans la production doit croître constamment et rapidement.
Et le capital n'y manque pas. Plus grande est la productivité du travail, plus nombreux sont les ouvriers inhabiles et jeunes, les femmes, et plus s'accroît la plus-value, plus se multiplie le capital. Les capitalistes doivent fatalement suivre ce mouvement, puisque, dans chaque branche d'industrie on voit croître de plus en plus la somme minimum qui est nécessaire pour que l'exploitation soutienne la concurrence, et puisque, plus la lutte de la concurrence est ardente, plus augmentent les chances du grand capital et plus diminuent les chances du petit. Une constante extension des exploitations et de la production est donc dans la société capitaliste une condition vitale non seulement pour le salariat, mais aussi pour la classe des capitalistes.
Mais la condition première de cette extension de la production est une extension correspondante du marché, l'augmentation non des besoins physiques, condition qui serait toujours remplie, mais de la demande économique pour les produits de la production capitaliste qui tend toujours à abaisser la valeur de ce que les travailleurs peuvent échanger, c'est-à-dire, leur force de travail, de sorte que les Iravailleurs peuvent acheter des quantités de moiiis en moins grandes de ce qu'ils ont produit eux-mêmes.
L'extension constante du marché est donc uai des problèmes les plus importants du capitalisme industriel.
Le marché est double : il y a le marché intérieur et le marché extérieur. Dans les temps derniers quand on parlait de l'extension du marché on ne songeait guère qu'au marché extérieur. Mais Sombart a rappelé avec raison l'importance qu'a conservée le marché intérieur. L'attaque haineuse contre le parti socialiste dont il accompagna ses considérations dans la « Sociale Praxis » était d'ailleurs bien superflue.
Nous faisons ici abstraction de l'exclusion des industries étrangères du marché intérieur au moyen des tarifs protecteurs. Ce procédé n'est une extension de ce marché que pour l'industrie capitaliste nationale et non pour l'ensemble de l'industrie universelle.
Mais il est encore possible d'étendre le marché intérieur pour l'industrie capitaliste par la suppression de l'industrie primitive à domicile ; cette révolution économique fit au siècle dernier de grands progrès, mais aujourd'hui elle n'est complètement achevée dans aucun pays, même pas dans l'Empire britannique. Cette révolution est favorisée par l'amélioration des voies de communication, surtout des chemins de fer, dont la construction est ainsi de grande importance pour l'industrie capitaliste.
Plus il y a de voies ferrées, plus vite l'on abandonne la campagne pour la ville, plus on fait de nouvelles constructions en ville. Et c'est ainsi
â64 LE MARXISME
qu'augmente la demande de travail et de matières.
L'exode des travailleurs de la campagne y favorise d'autre part Tintroduction des machines agricoles qui permettent une économie de temps et étend ainsi le marché pour l'industrie des machines.
De grandes modifications dans la technique sont des facteurs importants dans la constitution du marché intérieur. Les progrès de l'électro-technique dans les dix dernières années, d'où sont sortis les nombreux perfectionnements pour l'éclairage, les communications, l'industrie, l'agriculture même, n'ont pas peu contribué à l'essor industriel actuel.
Le marché intérieur peut aussi s'étendre subi^ tement par suite d'une rapide augmentation d'un métal précieux, même quand celui-ci n'est pas découvert dans le pays même. Il suffit que les propriétaires des mines d'or ou d'argent habitent ce pays. De même que la découverte de l'or en Californie et en Australie contribua puissamment à surmonter la crise de 1847-49, de même la décou^ verte de l'or dans l'Afrique australe aida à surmonter la crise de 1873-1887 et contribue à la prospérité actuelle.
La valeur de la production de l'or s'élevait annuellement en millions de francs :
De 1831 à 1840... 70,8 De 1851 à 1855. .. 695,4 De 18il à 1850... 191 De 1856 à 1860... 703,7
A partit- de ce moment k production baissa^ De
1881 à 1885 elle s'élevait en moyenne annuellement à 540 millions de francs. En 1889 elle commença de nouveau à croître rapidement :
Ce sont les mêmes méthodes qui étendent le marché, extérieur : augmentation de la production des métaux précieux, amélioration et extension des moyens de communication,, construction de bateaux à vapeur et de voies ferrées^ ruine de la petite industrie primitive, introduction d'un nouveau mode de production, fondation d'une grande industrie dans les régions restées économiquement en arrière qui font venir leurs machines des grands pays industriels.
De 1891 à 1895 la longueur des chemins de fer augmenta en
Allemagne de 6,8 0/0 soit 2989 km.
France 6,5 2476
Belgique 4,5 238
Grande-Bretagne et. .
Irlande 3,5 1161
D'autre part :
Russie 21,4 6675
Asie 22,1 7838
Afrique 25,2 2647
Les constructions grandioses de voies ferrées en Sibérie et en Chine n'étaient en 1895 qu'à leur début»
C'est sur les ruines de la petite industrie primitive que s'étend entre autres le marché de Vindustrie textile. D'autre part l'importance de Vindustrie du fer provient de l'extension et de l'amélioration des voies de communication et du développement de la g-rande industrie à l'étranger.
Les deux mouvements esquissés ici — le cycle industriel, c'est-à-dire l'alternance de prospérité, de crise, de stagnation et de renaissance du commerce d'une part et d'autre part le besoin pressant d'augmenter la production et les débouchés — se confondent et semblent ne faire qu' un seul mouvement.
Toute extension importante du marché stimule la production, cause la surproduction et par suite la crise. Inversement toute crise développe le pressant besoin d'étendre le marché.
Mais pour l'évolution sociale ces deux mouvements n'ont pas la même signification. Les crises favorisent le mouvement socialiste en accélérant la concentration des capitaux et en augmentant l'insécurité des prolétaires, en un mot en accentuant les causes qui poussent ceux-ci vers le socialisme.
Mais la nécessité de l'extension constante du marché a encore pour conséquence un autre fait important : il est clair que le mode de production capitaliste devient impossible à partir du moment où le marché ne s'étend plus dans la même mesure que la production, c'est-à-dire dès que la surproduction devient chronique.
Par nécessité historique Bernstein n'entend qu'une situation coercitive. Voilà une situation de
laquelle^ si elJe se présente,, résultera inévitablement l'avènement du socialisme.
On doit en venir à une telle situation si l'évolution économique continue de progresse?^ comme elle Va fait jusqu'ici, car le marché extérieur comme le marché intérieur a ses limites, tandis que l'extension de J a production est pratiquement illimitée. Il ne s'agit pas ici d'une frontière fixe, immuable — dans l'évolution économique on ne peut jamais atteindre une telle frontière — mais d'une frontière élastique se rétrécissant toujours. On n'atteindra jamais un point à partir duquel il deviendra absolument impossible d'étendre le marché; mais le mode de production capitaliste devra devenir insupportable non seulement pour les prolétaires, mais pour la masse de la population, dès que la possibilité de l'extension du marché restera en arrière des besoins d'extension de la production, qui naissent de l'augmentation de la population industrielle, de l'accroissement du capital, du progrès des sciences appliquées.
Mais plus s'élève la proportion de la population qui vit du travail salarié et plus rapidement augmente la population ouvrière.
Plus augmentent la masse du capital et l'intensité de l'exploitation, et plus grossit la masse des profits accumulés annuellement. Plus s'étend le mode de production capitaliste et plus s'élargit aussi le domaine de la science moderne, plus les intellectuels deviennent nombreux, plus s'accroissent les moyens qui sont au service de l'esprit d'invention, plu8 s'accélèr^ aussi la transformation
de la technique, plus s'accroît la productivité du travail.
La rapidité avec laquelle croît la production universelle augmente ainsi constamment. Le marché international pourra-t-il s'étendre toujours dans la même mesure ?
Pour la grande industrie capitaliste qui joua la première un rôle sur le marché international, je veux dire l'industrie textile, le temps est déjà venu de la surproduction chronique. Le marché s'étend encore sans doute, mais le nomhre des concurrents à l'étranger croît beaucoup plus rapidement.
C'est ainsi que la puissante industrie textile d'Angleterre est déjà entrée dans une période de stagnation. Même la période de prospérité que nous ' traversons ne lui donne aucun essor appréciable. Les exportations du Royaume-Uni s'élevaient en millions de livres sterling :
Fils de coton H,9 11,9 12,3 9,3 9,9
Etoffes de coton 63,7 55,i 62,1 54,5 54,0
Totaux : 75,6 67,0 74,4 63,8 63,9
Il n'en va pas autrement de l'industrie cotonnière des autres pays de l'Europe occidentale, et leurs débouchés n'augmentent que péniblement.
En Allemagne le nombre des ouvriers de l'industrie et du commerce augmenta de 1882 à 1895 de 40 O/o, tandis que le nombre de personnes em- 1 ployées dans l'industrie textile n'augmentait que de 9 O/o-
Il n'en^est pas de même de l'industrie du fer. Si
la construction des voies ferrées s'arrête en Europe et aux Etats-Unis, d'immenses étendues dans les pays barbares ou à demi civilisés en sont encore dépourvues, et la construction des machines a encore devant soi de vastes régions, qui se prêteront d'autant plus rapidement à l'introduction de la grande industrie capitaliste et de l'exploitation minière capitaliste, que l'Europe et l'Amérique auront un plus fort excédent de capital à exporter et que ces régions seront reliées au marché international par un réseau plus serré de voies ferrées et de lignes de navigation.
En Allemagne, tandis que le nombre des personnes occupées dans l'industrie textile augmentait seulement de 9 O/Qj il s'accroissait dans l'industrie métallurgique de 39 O/o, dans la construction des machines de 64 O/q.
Mais quelque importance que prenne l'exportation des capitaux prêtés, les régions arriérées ne peuvent payer avec ces seuls capitaux les produits que leur envoient les pays de grande industrie. Au contraire, ces capitaux les grèvent encore par les intérêts que ces pays ont à payer. En paiement des produits industriels et des intérêts des capitaux exportés, ces régions ne peuvent tout d'abord fournir que des matières premières, et entre autres des matières que produit déjà l'agriculture européenne ou qui remplacent ces produits de l'agriculture européenne. Et plus les moyens de communication sont parfaits, plus ces matières premières prennent aisément le chemin de l'Europe, plus il leur est facile de supplanter sur nos marchés les produits européens.
Et c'est ainsi qu'à côté de la stagnation ou de la crise chronique de l'industrie textile, crise qui n'est interrompue que par de courtes périodes d'un faible essor, nous avons aussi la crise de l'agriculture ©t des industries agricoles, sucres, eauxde-vie, etc. Si l'industrie sucrière prend cependant une extension artificielle, le krach final n'en sera que plus terrible.
L'industrie métallurgique — y compris la construction des machines — devient aujourd'hui la plus importante des industries travaillant pour le marché du monde et grâce à laquelle la période que nous traversons est une période de prospérité. Mais l'essor de cette industrie même aura un terme, je n'entends pas une crise passagère, mais je veux dire qu'elle aboutira également à la surproduction chronique et à la stagnation — toujours dans l'hypothèse que le mode de production capitaliste continue son évolution, — car l'industrie métallurgique se creuse sa tombe elle-même en exportant des machines à l'étranger.
Si, présentement, elle crée des concurrents aux industries textiles et agricoles, l'industrie métallurgique s'en créera tôt ou tard à elle-même, qui non seulement satisferont aux besoins de leurs pays, mais encore produiront pour le marché international.
Il semble presque que l'extension de l'industrie métallurgique anglaise est arrivée à cette limite, relativement à l'Allemagne et surtout aux Etats- Unis. La période de prospérité actuelle n'a guère augmenté la production en fonte de l'Angleterre.
D'après VEconomistde Londres (l^' juillet 1899) elle s'élevait à
Pour la Grande- — — —
Bretagne 8,650,681 tonnes 8,68J,I51 8,877,109
Pour TAllemagne. . 6,372,575 6,864,405 7,215,927
Pour les Etats-Unis 8,623,127 9,652,680 11,733,934
D'après M. W. R. Lawson {Bankers magazine — août 1899 — Trois années d'expansion américaine), la production de rails de l'acier s'élevait en tonnes :
Angleterre. Etats-Unis.
En 1897 921,131 1,644,520
En 1898 751,591 1,976,702
La production totale de l'acier Bessemer s'élevait, en tonnes :
Angleterre. Etats-Unis.
En 1897 1,884,155 5,475,315
En 1898 1,759,368 6,609,017
Malgré les affirmations contraires des métallurgistes anglais, Lawson voit dans ces chiffres de très fâcheux présages pour l'industrie du fer en Angleterre.
Lorsque l'industrie métallurgique des grands pays industriels en sera où en sont aujourd'hui l'industrie textile et l'agriculture anglaises, la faculté d'expansion de la production capitaliste aura un terme et par là même sa vitalité sera gravement atteinte.
Ce jour peut arriver dans un temps très rappro-
ché, si on en juge d'après la rapidité avec laquelle les Etats-Unis, le Japon, la Russie ont développé leur grande industrie. Une génération a suffi aux Etats-Unis pour qu'ils se créent une industrie capable aujourd'hui de lutter victorieusement contre les industries anglaise et allemande.
Remarquons cependant que montrer ainsi que la surproduction devient chronique et irrémédiable, ce n'est pas prophétiser qu'une énorme crise universelle surviendra très prochainement, un incendie universel d'où la société socialiste sortira dans sa beauté triomphante comme un nouveau phénix.
Cette surproduction chronique sera peut-être un processus assez tardif. Nous ne savons ni quand ni comment elle surviendra. Et môme je concéderai volontiers qu'on peut douter de sa réalisation d'autant plus aisément qu'on se figure plus rapide la marche du mouvement social. La surproduction chronique irrémédiable représente l'extrême limite au delà de laquelle le régime capitaliste ne peut plus subsister; mais d'autres causes peuvent le faire succomber auparavant. Nous avons vu que la conception matérialiste à côté de la nécessité économique admet d'autres facteurs de l'évolution sociale, facteurs qui s'expliquent par les conditions économiques, mais qui sont quand même de nature morale et spirituelle, et que nous groupons sous la formule de « lutte de classe ». La lutte de classe du prolétariat peut entraîner la chute du mode de production capitaliste avant qu'il en soit arrivé à la période de décomposition. Si montrer que la
surproduction deviendra chronique ce n'est pas prédire la grande crise universelle, ce n'est pas non plus prédire que le régime capitaliste aura telle ou telle fin. Mais cette indication est importante,, car en fixant une limite extrême à la durée de la société capitaliste d'aujourd'hui, on fait sortir le socialisme de ces régions nébuleuses où tant de socialistes l'aperçoivent;, on le rapproche et on en fait un but politique tangible, nécessaire. Ce n'est plus un rêve qui se réaliserait dans cinq cents ans peut-être, ou peut-être même ne se réaliserait jamais.
J'ai indiqué les principaux points sur lesquels il faut attirer l'attention quand on explique les relations entre les crises économiques et le socialisme.
Mais Bernstein ne s'occupe précisément pas de ces différents points, il se borne presque à réfuter la fantaisie absolument sans importance de la crise universelle.
Il soulève la question de si voir « si l'énorme extension territoriale du marché international, jointe à l'extraordinaire réduction du temps nécessaire aux communications et au transport, n'a pas multiplié à tel point les possibilités de compenser les perturbations, et si la richesse énormément accrue des états industriels de l'Europe, jointe à l'élasticité du crédit moderne et à l'institution des cartels industriels, n'a pas à tel point diminué la force rétroactive des perturbations locales ou particulières, que pour un temps assez considérable des crises commerciales générales, sur le modèle des crises antérieures, soient devenues improbables. » {Trad. Cohen, p. 123).
On ne peut aujourd'hui dire quelle sera la nature des crises prochaines. Il est très probable que.
en bien des points, elles prosenteront;un autre caractère que celles qui les ont précédées. Mais la question n'est pas là. Il s'agit de savoir si l'effet des crises futures sur le prolétariat et les classes moyennes sera le même que par le passé, et rien ne fait prévoir le contraire. D'ailleurs, je ne comprends g-uère pourquoi l'extension du marché international et du crédit, ainsi que l'accroissement de la richesse des Etats industriels pourraient prévenir les crises. Il ne s'agit pas ici de « la force rétroactive des perturbations locales ou particulières » mais de la surproduction générale. Plus les transports et la transmission des nouvelles seront rapides, et plus tôt se constituera l'unité du marché international et plus tôt l'une quelconque de ses parties ressentira le contre-coup de ce qui se passe dans les autres. Le développement du crédit aura également cet effet. Or, le développement du crédit facilite un accroissement subit de la production. Le même effet sera encore produit par l'accroissement de la richesse, ce qui ne signifie pas autre chose que l'augmentation des capitaux disponibles pour l'augmentation de la production. Certes, à des perturbations locales ou particulières il peut être aisément remédié grâce à la masse des capitaux, au crédit et à la rapidité des moyens de communication. Et, comme l'a déjà montré Engels, on a ainsi supprimé toute une série de causes de crises et de foyers de crise. Mais comment l'évolution indiquée pourra-t-elle faire éviter une surproduction générale? Or si la surproduction est générale, le krach le sera aussi. La pros-
périto et la crise sont^ dans la société capitaliste, liées indissolublement.
Nous ne voulons pas, naturellement, dire par là que la prochaine crise sera la dernière, celle qui mettra fin à l'état social actuel.
Mais les trusts? Ne sont-ce pas là des moyens de limiter et de régler la production, et ainsi d'éviter et la surproduction et les crises ?
Ce n'est certainement pas leur but. Leur rôle est d'accroître le profit du capital. L'un des moyens pour y parvenir est naturellement de hausser les prix, et par suite d'augmenter les bénéfices, en réduisant l'offre sur le marché. Mais par ce moyen on ne peut arbitrairement faire monter les prix, même pas quand on est maître du marché grâce au monopole, comme c'est le cas pour les trusts. A mesure que montent les prix, la demande diminue et en même temps croît chez les capitalistes qui ne font pas partie du trust le désir de prendre part au bénéfice exceptionnel en fondant des entreprises concurrentes, et c'est ainsi que le monopole est supprimé et que la production augmente encore.
De cette façon, une limite est imposée à la restriction de l'offre sur le marché, restriction causée par le trust ou cartel.
D'autre part, toutes choses égales d'ailleurs, le profit est d'autant plus grand qu'on produit à plus petits frais. Or, on produit à des frais d'autant plus bas que l'on produit sur une plus grande échelle. Plus grande est l'échelle sur laquelle on produit, plus l'exploitation peut être perfectionnée au point
de vue technique et plus elle est en état d'étouffer dans le germe toute concurrence qui menacerait le monopole du cartel. Et plus le mouvement des transactions est grand et rapide^ plus s'élève le bénéfice, toutes choses égales d'ailleurs.
On pourrait donc dire du cartel, avec plus de raison que de Marx, que deux âmes l'animent, l'une tendant à la plus grande limitation, et l'autre à la plus grande extension possible de la production. Or les gens qui forment des cartels ne sont point des esprits spéculatifs, mais des hommes d'action, et loin que leurs deux âmes se livrent un combat en eux, ils cherchent tout simplement à profiter de ces deux tendances pour faire de nouveaux bénéfices sur d'autres marchés.
Sur le marché intérieur on restreint le plus possible l'offre, on produit ainsi une hausse aussi forte que possible. Mais seule \ offre est restreinte, non la production. Celle-ci est augmentée autant que possible et le surplus est écoulé à l'étranger. Plus les prix et les bénéfices sont élevés sur le marché intérieur et plus la concurrence peut abaisser le prix sur le marché extérieur. Et si sur ce dernier marché on ne fait que couvrir ses frais, ce débit est cependant profitable parce qu'il permet de continuer la production sur une grande échelle.
Lors donc qu'il s'agit d'industries produisant en masse, pour l'exportation — et ce sont précisément celles qui poussent le plus à la surproduction — on ne peut attendre des trusts qu'ils règlent et limitent la production.
Les Etats-Unis sont le pays des trusts^ et nous
ne voyons pas que la production y soit limitée. Dans les cinq dernières années la production de la fonte aux Etats-Unis a plus que doublé. En 1894 elle s'élevait un peu au-dessus de 6 millions Vb de tonnes, en 1898 elle atteignait presque 12 millions et pour 1899 on l'estime d'après les résultats du premier semestre à 14 millions. (Lawson — « Bankers mag-azine ».)
Bernstein ne peut nier que les trusts ont dans certaines circonstances pour effet de pousser à la surproduction.
« Mais,objecte-t-il, « cette manœuvre ne réussit que là où des droits protecteurs garantissent au cartel une protection efficace, en mettant l'étranger dans l'impossibilité de lui rendre la monnaie de sa pièce. » (p. 136.)
11 est plutôt
« convaincu que, lorsque dans des états industriels modernes les trusts et les cartels sont soutenus et accentués par des droits protecteurs, ils doivent devenir fatalement des facteurs de crises de l'industrie respective — sinon tout de suite, du moins finalement,, et pour le pays« protégé » comme pour les autres. Reste à savoir combien de temps les peuples respectifs toléreront cet état de choses » (p. 139. Trad. Cohen).
Ainsi donc, bien loin de régler la production, les cartels doivent causer des crises — et la question est seulement de « savoir combien de temps les peuples toléreront cet état des choses. »
C'est là en effet la question. Mais Bernstein y a aussi peu répondu qu'à mainte autre qu'il a soulevée.
Bernstein partait de cette considération que l'ex-
tension du marché international, l'accroissement de la richesse, l'élasticité du crédit moderne, tous ces éléments joints à la formation des cartels entre industriels avait rendu improbables des crises générales « poiu' un temps assez considérable . » Et voilà que tout à coup on reconnaît que ces cartels sont de nouvelles causes de crises, du moins aussi longtemps que les peuples toléreront les tarifs protecteurs ; donc il en sera ainsi « pour un temps assez considérable. »
Nous n'avons guère de chances de revenir au régime du libre-échange. Tant que les peuples toléreront le capitalisme, ils toléreront aussi les tarifs protecteurs, précisément à cause de la sur production toujours croissante. Le régime capitaliste n'a point de remèdes à la surproduction; les tarifs protecteurs sont au moins une tentative pour en atténuer les mauvais effets, ou plutôt pour les détourner sur d'autres pays. Mais ces tarifs n'ont d'effets que jusqu'au jour où les autres pays les introduisent à leur tour. Or on les introduit plus facilement qu'on ne les supprime, surtout à une période de concurrence si violente, et l'insuccès de la tentative amène une élévation des tarifs plutôt que leur suppression.
Où aujourd'hui, dans les partis bourgeois, avonsnous un mouvement en faveur du libre-échange? Avec eux on peut seulement se demander s'il y aura plus ou moins de droits de douane, s il y aura des traités de commerce ou s'il y aura des guerres de tarifs. Mais le libre-échange! C'est pour le capitaliste un idéal du passé. Le libre-échange est un
des nombreux points par où l'Angleterre montre qu'elle est un pays exceptionnel. Et même en Angleterre la propagande en faveur des tarifs protecteurs fait des progrès.
Si donc la suppression des effets des cartels^ qui déterminent des crises, dépend de l'introduction du libre-échange, ces effets dureront encore bien longtemps. La crise prochaine, qui surviendra probablement dans deux ou trois ans, ne sera donc pas évitée grâce au libre-échange.
Mais les cartels et les trusts — surtout les plus puissants, n'influencent pas le marché international seulement parce qu'ils stimulent la production et la concurrence, mais encore parce qu'ils fournissent un aliment à la spéculation.
Bernstein est d'avis que la spéculation n'est qu'une maladie infantile du régime capitaliste, maladie qui disparaît par la suite.
« La spéculation est conditionnée par les rapports mutuels des circonstances connaissables et inconnaissables. Plus les dernières prévalent, plus la spéculation florira, et plus elles sont refoulées par les premières, plus le terrain lui manquera. C'est pourquoi les extravagances les plus folles de la spéculation commerciale coïncident avec le commencement de Vère capitaliste et que la spéculation célèbre d'habitude de ses orgies les plus sauvages dans les pays d'un développement capitaliste récent, (p. 128.) » Trad. Cohen.
Mais qu'est-ce qui développe donc le capitalisme dans ces pays? Ce sont surtout les capitaux superflus des pays d'un industrialisme moins récent. Les éléments du marché qu'on ne peut connaître dans ces pays jeunes développent dans les autres
ySO LE MARXISME
une spéculation d'autant plus effrénée que ces pays placent plus de capitaux à l'étranger. « Les orgies les plus sauvages » de la spéculation argentine et transvaalienne se constataient non seulement à Buen@s-Ayres et à Johannesburg, mais tout aussi bien dans la vieille et honorable « City » de Londres.
Les « éléments qu'on ne peut pas connaître » sont proportionnellement très nombreux quand on ouvre de nouveaux pays à la civilisation européenne; ils le sont encore quand on applique de nouvelles découvertes, quand on crée de nouvelles branches d'industrie, et ils donnent ainsi une base à la spéculation. On ne peut prétendre que l'un ou l'autre de ces deux derniers facteurs disparaisse à mesure qu'on s'éloigne des débuts de la société capitaliste. Au contraire.
Et on ne peut non plus prétendre que la spéculation soit moins forte aujourd'hui qu'autrefois.
Les capitalistes furent prudenTs, tant qu'ils se ressentirent des effets de la terrible dépression de 1874-1888. Mais aujourd'hui ils spéculent avec plus d'entrain que jamais. Nous empruntons au « Deutscher Economist » du 22 juillet 1899 quelques chiffres pour être plus précis.
Dans l'Empire allemand le capital effectivement placé dans les émissions s'élevait en millions de marks :
Emission | ^^^g ^gg^ ^^^^ ^ ^.^^ .^.^JT 1016 1266 de titres
de toutes sortes, j ^^^^ ^^^^ ^^96 1897 1898 1899(6mois)
Emission d'ac- ( ^^SX, 1888 1889 1890 1891 J892 1893
lions de sociétés \ ? i94,5 337/t 200,5 29,7 14,8 25,3
industrielles aile- y ^394 1395 ^896 1897 1898 1899(6mois)
mandes. J ^^^^ ^^3,2 333,9 318,2 520,6 518
La deuxième ligne permet de suivre très bien le cycle industriel, avec son apogée en 1889, son point le plus bas en 1892, la renaissance de 1895 et l'essor prodigieux des dernières années; le premier semestre de 1899 a vu naître autant de \ aleurs industrielles que l'année précédente tout entière, qui déjà était une année de grande prospérité.
Citons encore une série de chiffres qui montrent l'agio moyen d'émission des actions industrielles allemandes :
11 était en :
de 38,06 o/o 45,87 30,05 20,0 14,7 29,1 31,0 38,6
1896 1897 1898 1899 ô mois) 36,1 66,7 67,7 69,9.
A ce sujet la rédaction de la feuille citée fait remarquer : (( Les cours d'émission ont atteint une hauteur qu'on n'avait jamais nue. En outre c'est une règle constante que les titres montent bien au-dessus des cours d'émission. Nous avons déjà montré ce qu'il y a de maladif dans ces exagérations... En réalité, ce n'est pas l'idée qu'on se fait de la haute valeur du placement qui fait monter les cours, mais simplement l'idée bien arrcléo chez tous que les cours monteront encore, c'est à-dire la spéculation à la hausse. Le taux encore non atteint de la prime d'émission^ sgit prèâ de 70 0/0
montre que cette spéculation a pris une extension qu'on n'avait encore jamais vue. »
C'est dans des termes analogues que s'exprime Lawson dans l'article mentionné plus haut^ au sujet de la spéculation dans Wallstreet. Il dit que sans la sage politique des banques de New-York on aurait eu une nouvelle édition des scandales de la Mer du Sud. Et ce sont les trusts qui sont la principale cause de cette spéculation éhontée.
Les Etats-Unis sont le pays des cartels, ils ont l'organisation du crédit la plus élastique du monde, une richesse énorme, un système perfectionné de communications et de transmission de nouvelles, le marché national le plus vaste du monde; et cependant les Etats-Unis sont le pays oij se produisit, la crise la plus terrible que la dernière dizaine d'années ait vue (1893-1896).
Admettons pourtant que les cartels soient réellement en état d'éviter les crises en limitant la production. Qu'y gagneraient le prolétariat et les classes moyennes ? Les cartels sont un des moyens les plus puissants pour exproprier les petits capitalistes. Si la crise, qui agit dans le même sens, n'est évitée que par des cartels, la tyrannie du grand capital n'en est pas moins insupportable. Et les prolétaires? On sait que l'union des entrepreneurs en syndicats ne favorise ni la hausse des salaires, ni le développement des syndicats d'ouvriers, ni l'indépendance des ouvriers. Ceux-ci obtiennent-ils du moins en échange une occupation plus constante? Mais c'est précisément là où le cartel réussit réellement à limiter la production.
que l'occupation est le moins constante. Le trust peut obtenir la plus grande productivité du travail bien plus aisément qu'une entreprise isolée. Le trust réduit à l'inactivité les petites entreprises irrationnelles, simplifie l'administration, augmente la division du travail, encourage par l'énormité de ses capitaux disponibles l'essai et l'application des nouvelles inventions. Et si la limitation de la production se joint à tous ces progrès, il en résultera une réduction encore plus forte du nombre des ouvriers.
Il est possible qu'une partie des ouvriers, les plus souples et les plus habiles, aient, grâce au cartel, du travail d'une façon plus constante: pour les autres ouvriers, cet avantage entraîne un chômage plus fréquent.
Comment le cartel peut-il prévenir la crise? Seulement en limitant la production. Mais nous avons vu qu'une constante extension de la production est une condition vitale du mode de production capitaliste et avant tout du prolétariat. Ici il nous importe peu de savoir ce que feraient les cartels des capitaux nouvellement accumulés, s'ils pouvaient parvenir à régler la production, il nous importe peu de savoir s'ils seraient poussés de plus en plus par cette accumulation de capitaux à accroître la production, ou s'ils n'en seraient pas mortellement atteints. Mais il est sûr que tout obstacle à l'extension de la production, avec le mode de production actuel, amène une situation insupportable, et que c'est une folie de croire, que les effets en seront moins sensibles aux ouvriers si
elle est amenée non par des crises et des banqueroutes mais par des coalitions artificielles d'industriels. Au contraire, si les industriels veulent prévenir la crise en en faisant sentir les effets aux ouvriers dans les périodes de prospérité, si, pour sauver leurs bénéfices, ils font supporter aux ouvriers seuls les conséquences d'une limitation de la production, ou, avant même qu'elle se produise, les conséquences d'une surproduction, tous ces procédés ne peuvent qu'aggraver l'antagonisme entre le capital et le travail.
Bien loin de faire disparaître les effets des crises qui favorisent les progrès du socialisme, ils sont au contraire forcés d'agir dans le même sens, et cela vraisemblablement sans mettre fin aux crises. Plus que tout autre phénomène de la vie sociale capitaliste, ils pénètrent les classes laborieuses du sentiment de la nécessité de l'expropriation des expropriateurs, et les persuadent que la conquête des pouvoirs politiques par le prolétariat est le seul moyen efficace de les atteindre.
Bernstein dit lui-même que les cartels peuvent avoir pour le prolétariat de graves conséquences, mais il est toujours hypnotisé par l'idée fixe que dans le parti socialiste il y a des gens influents qui attendent l'affranchissement du prolétariat non d'une lutte acharnée contre ses ennemis, mais des effets d'une crise universelle imaginaire.
« Virtuellement, le moyen de préservation capitaliste contre les crises porte en lui les germes d'une nouvelle servitude de la classe ouvrière, aussi bien que des privi* lègôs de p]fodu«tioû qui doni, dan^ unô forme plus eaté*
gorique encore, la réédition des anciens privilèges des jurandes. Au point de vue des ouvriers, il me semble beaucoup plus important de se rendre compte de leurs possibilités que de prophétiser leur « impuissance ». Pour la classe ouvrière la question est, en principe, tout à fait secondaire de savoir si, à la longue, ils seront à même de réaliser leur but principal : prévenir les crises. Mais cette question acquiert une très grande importance à partir du moment où l'on fonde sur la crise générale des espérances quelconques pour l'émancipation de la classe ouvrière. Car en ce cas la notion que les cartels ne peuvent rien contre les crises peut devenir la cause de funestes omissions o (p. li-2).
Quelle singulière idée Bernstein doit se faire de ses amis politiques? Que pense-t-il donc de notre mouvement, s'il admet qu' « on » fonde sur la crise prochaine des espérances si certaines, qu'elles peuvent même « devenir la cause de funestes omissions. »
Par malheur il est des gens qui jugent le parti socialiste d'après ces cris de Cassandre !
i) Le Programme socialiste.
C'est par ses considérations sur les crises et les cartels cjue Bernstein termine son examen de l'évolution économique de la société moderne.
Nous amènent-elles à modifier notre programme ? Ont-elles prouvé que les voies de l'évolution économique ne sont pas celles qu'indique Marx?
Je crois que nous pouvons en toute tranquillité répondre négativement à cette question.
Et je ne parle pas ici du programme d'Erfurt seulement^ mais des grandes lignes de tous les programmes socialistes modernes qui examinent les fondements des revendications socialistes.
Par exemple, le programme de Hainfeld du parti ouvrier autrichien déclare :
« Le parti ouvrier socialiste d'Autriche aspire pour le peuple entier sans acception de nationalité, de race et de sexe à Taffranchissement des liens de la dépendance économique, à l'obtention des droits politiques, et à la suppression de la misère intellectuelle. La cause de cet indigne état ne doit pas être cherchée dans quelques institutions politiques, mais dans ce fait dominant tout l'état social, que les moyens de production sont monopolisés par un certain nombre de propriétaires. Ceux qui travaillent, la classe ouvrière, deviennent ainsi les esclaves de ceux qui possèdent les moyens de production, la classe des capitalistes, dont la prépondérance politique et économique est exprimée par l'Etat moderne. La propriété individuelle des moyens de production a pour conséquence au point de vue politique l'Etat aux mains d'une classe, et au point de vue économique la pauvreté croissante des masses, l'appauvrissement progressif de fractions du peuple de plus en plus nombreuses.
Par le développement de l'industrie, l'accroissement colossal des forces productives, cette forme de la propriété se montre non seulement superflue, mais encore cette forme de la propriété disparaît peu à peu pour la très grande majorité du peuple, tandis que les conditions nécessaires intellectuelles et matérielles de la forme de la propriété collective se réalisent de plus en plus. Rendre les moyens de production à la propriété collective de l'ensemble du peuple travailleur, c'est donc non seulement affranchir la classe ouvrière, mais encore achever une évolution historique nécessaire. Cette évolution ne peut être achevée que par le prolétariat conscient de ses devoirs et intérêts de classe et organisé en parti politique.
Organiser le prolétariat en parti politique^ le rendre conscient de sa situation et de sa tâche,, le préparer intellectuellement et physiquement à la lutte, voilà donc le vrai programme du parti ouvrier socialiste d'Autriche^ pour l'application duquel il emploiera tous les moyens opportuns et en conformité avec le sentiment naturel qu'a le peuple du droit.
Le programme du parti ouvrier français commence par déclarer :
« Que l'émancipation de la classe ouvrière est celle de tous les êtres humains sans différence de sexe et de race;
Que les producteurs ne peuvent être libres, s'ils ne sont pas en possession des moyens de production;
Qu'il y a deux formes sous lesquelles les moyens de production peuvent leur appartenix :
i» La forme de la propriété individuelle, qui ne fut jamais un fait général et qui disparaît de plus en plus par suite de l'évolution industrielle.
2" La forme de la propriété collective dont les éléments matériels et intellectuels sont fournis par l'évolution même de la société capitaliste. »
Partout nous trouvons en substance la même suite d'idées que dans le programme d'Erfurt du parti socialiste allemand. Il ne s'agit donc pas en premier lieu de la forme particulière de ce programme, mais des vues générales qui dirigent tout le mouvement socialiste international.
Au moment même oii j'écris ces lignes, Bernstein publie dans le Vorwârts (3 septembre) un article intitulé : « Ce que je pense de la partie théorique du programme d'Erfurt » dans lequel il ne parle que de la forme trop absolue que présenteraient aujourd'hui quelques phrases de ce pro-
gramme. « Je dis aujourd'hui, parce que — abstraction faite de la question agraire — je reconnais quand même leur exactitude conditionnelle. Quant à la question agraire, le dernier mot n'est pas dit à ce sujet. »
Cette attitude ne trahit pas chez Bernstein un besoin pressant de réviser le programme. Il dit à la fin de son article :
« Après ce qui précède on ne peut avoir aucun doute sur ce que je pense de la partie théorique du programme du parti.
u Si la modification du programme était à l'ordre du jour, je n'hésiterais pas un instant si j'en étais sollicité àpréparer une rédaction qui répondît à mes vues. Mais je ne m'y sens pas autrement porté. Ce n'est pas moi qui ai impliqué le programme dans la discussion. Je ne considérerais qu'il est temps de le juger que si dans le parti s'est propagée la conviction que le programme dans sa forme actuelle ne répond plus à l'état des études sociologiques et aux besoins de propagande du parti. Jusque-là le devoir des écrivains s'occupant des questions théoriques ne peut consister qu'à travailler dans la mesure de leurs forces à accroître les notions sociologiques. »
Je ne vois pas moi non plus dans cette discussion le moindre motif de soumettre à une révision la rédaction du programme d'Erfurt. Mais si l'on procédait à cette révision, on devrait avant tout rechercher si la rédaction actuelle signifie vraiment ce que lui fait dire Bernstein.
Je crois avoir démontré que la critique que fait
Beriisteinde la « théorie de l'eflondrement » souffre non seulement de ce qu'elle n'explique pas les choses avec exactitude, mais encore de ce qu'elle ne conçoit pas la théorie socialiste d'une manière conforme aux idées qui dominent dans notre parti. La même constatation doit être faite à propos de sa critique de la rédaction du programme d'Erfurt.
Il dit entre autres choses :
« En résumé je ne puis souscrire aux principes qui représentent le socialisme comme la conséquence nécessaire de faits purement économiques, comme la façon de sortir d'une débâcle économique et l'alternative ou le résultat d'une violente collisio7i. »
Or, je me demande où dans le programme d'Erfurt il est question d'une débâcle économique et d'une violente collision? Voici le passage où il est question du socialisme : « Seules la transformation de la propriété individuelle des moyens de production en propriété collective et la transformation du mode de production capitaliste en mode de production socialiste, peuvent faire que la grande industrie et la productivité toujours croissante du travail social cessent d'être pour les classes jusqu'ici exploitées une source de misère et d'oppression pour devenir une source de grand bien-être et de perfectionnement harmonique universel. »
Où est-il question de débâcle économique, de
collision? Le programme d'Erfurt ne dit rien de
la forme de V avènement du socialisme, par la raison
bien simple qu'il est impossible d'en dire quelque
chose.
Le programme d'Erfurt fut adopté à l'unanimité par la commission chargée de sa rédaction. Dans cette commission siégeait Yollmar qui au même cong-rès défendit ses discours soi-disant opportunistes. Bernstein croit-il que Vollmar eût donné son adhésion à une rédaction du programme affirmant péremptoirement la nécessité d'une collision?
Non, le programme ne dit absolument rien de la façon dont se réalisera le socialisme si ce sera par un travail pacihque ou par des collisions violentes, ou connue l'admettent la plupart d'entre nous par l'une et l'autre voie.
Une autre objection que fait Bernstein à la rédaction du programme d'Erfurt provient de sa conception de la « nécessité économique », que dans l'article cité il rend synonyme de nécessité technique et qu'il oppose à besoin social. l\ objecte que (( la nécessité de la socialisation de la production ne peut être déduite de la technique iiidiistrielle. » comme si dans le programme d'Erfurt il était question de cela! « L'évolution industrielle de la production, dit Bernstein, n'est pas un facteur réel de l'évolution socialiste en ce sens que ce facteur par lui-même mènerait à la socialisation immédiatement. La socialisation s'accomplit plutôt indirectement sous l'action des besoins sociaux ou VHQXWQ politiques ; c'est ainsi qu'elle s'est accomplie pour la poste, les chemins de fer, etc. »
Qu'on compare à ces lignes le passage cité plus haut du programme d'p]rfurt, qui déduit la nécessité du socialisme des besoins de la classe ouvrière
g LE MARXISME 291
et non des besoins de l'exploitation industrielle, et on verra ce que penser de l'opinion de Bernstein sur la nécessité économique.
Dans un autre passage de l'article en question Bernstein critique ce principe : La réalisation du socialisme « ne peut être l'œuvre que de la classe ouvrière, » et il se croit obligé de nous exposer longuement que dans le parti à côté des prolétaires on trouve encore d'autres éléments, qui lui sont parfois des plus utiles.
Mais si ce fait était en contradiction avec le principe mentionné plus haut, comment se fait-il que les 21 membres de la commission du programme, dont un certain nombre « d'académiciens » et de petits bourgeois l'adoptèrent à l'unanimité et que Bernstein lui-même n'y trouva rien à reprendre? Considérait-il alors que seules les mains calleuses des ouvriers pouvaient être utiles au parti socialiste? Lors donc qu'aujourd'hui, il ne peut souscrire à ce principe, qu'il acceptait il y a huit ans, cela ne peut venir que de ce qu'il ne l'interprète plus de la même façon. Alors il savait fort bien que le principe ne vise pas les individus, mais les classes, qu'il dit :,de toutes les classes, la classe ouvrière est la seule qui fera triompher le socialisme Nous reviendrons sur ce point.
Si l'on veut donc examiner les critiques qu'adresse Bernstein à la rédaction du programme, on doit d'abord voir si le programme dit bien ce que Bernstein y lit.
Mais revenons à la brochure de Bernstein. Ici il ne s'agit pas de la rédaction de quelques phra-
ses du programme, mais bien des principes qui sont au fond de tous les programmes socialistes. Nos adversaires n'ont-ils pas vu, eux aussi, dans cette brochure une rupture avec nos principes, un indice de désagrégation du parti socialiste. Et en effet ce qui découle de ses considérations, ce n'est pas seulement que la rédaction de quelques phrases du programme ait une forme trop « absolue ». Ne prétend-il pas, et parfois sous une forme bien « absolue », que l'évolution économique de la société moderne ne suit point du tout la direction que lui assigne Marx, et que le parti socialiste, d'après Marx, adopta comme vraie dans son programme. Si Bernstein a raison, alors non seulement la rédaction de l'introduction de notre programme, mais encore son contenu, doit être modifié.
Qu'advient-il alors des revendications socialistes, que notre programme déduit des principes de l'introduction ?
Certes les revendications ne seraient pas nécessairement caduques si leurs bases l'étaient. Très souvent on a vu des conclusions très justes tirées des prémisses fausses. Mais il est impossible d'exiger qu'on admette comme juste une idée dont la vérité n'est pas démontrée.
Je concéderai volontiers qu'on puisse donner au socialisme d'autres bases que celles que lui donne Marx.
Avant Marx et du temps de Marx il y a eu de nombreux socialistes qui ont donné à leurs revendications des bases excellentes et profondes, mais tous indiquent sur quoi ils fondaient leurs revendications.
Sans doute Bernstein a raison de prétendre que « ce n'est pas la conception des formes de l'évolution réelle qui fait le socialiste », mais « la con-: ception de la société telle qu'elle doit être, la conviction socialiste, la volonté » (Vorwârts, 6 mai 1899). Mais si cette volonté se présente sans fondements comme un sicvolo sicjiibeo, on ne pourra pas attendre d'un tel socialisme une grande force propagandiste. Une telle volonté peut être le fondement d'un socialisme qui reste affaire personnelle, non d'un socialisme autour duquel peut se cristalliser un grand parti.
Comme nous l'avons déjà vu dans le premier chapitre, Bernstein ne permet pas même de voir si pour lui le socialisme est une nécessité ou n'est qu'un simple désir. Mais il ne montre pas non plus pourquoi le socialisme est désirable. Il rejette son fondement purement économique, mais par quoi le remplace-t-il?
Il remarque bien accidentellement (Vorwàrts, 26 mars) que « dans le mouvement socialiste la conscience du juste (Rechtsbewusstsein), l'effort vers des conditions sociales encore plus justes est un facteur au moins aussi efficace et important que la misère », mais c'est en vain qu'on cherche chez lui une preuve que la société socialiste est encore plus juste que la société moderne, puisqu'il montre que celle-ci n'est pas si injuste qu'on le croit. Il ne montre pas non plus pourquoi la conscience du juste (chez les ouvriers, comme il le fait observer plus loin) mène au socialisme. Je comprenais le mot conscience du juste comme senti-
ment du juste, besoin de justice, autre expression pour « effort vers des conditions sociales plus justes ». Mais Bernstein me fait savoir que conscience du juste signifie « le sentiment que j'ai d'être dans le vrai ». En vérité, c'est différent, mais pourquoi ce sentiment sublime conduit-il non pas à la manie d'avoir toujours raison mais à la pensée socialiste? Je ne le vois pas clairement.
Ailleurs Bernstein fait remarquer que « la lutte de classe continue, même si le mouvement ouvrier reçoit son impulsion non plus de l'extrême misère matérielle, mais des nouveaux besoins résultant d'un niveau de culture plus élevé et de la conscience grandissante de l'égalité des droits ».
Bien, mais ces facteurs, tout comme la « conscience du juste )), déterminent simplement un mouvement ouvrier, un effort des ouvriers vers une culture plus haute et l'égalité des droits ; ils ne prouvent pas que les ouvriers doivent être convaincus que ces résultats ne peuvent être atteints que par la suppression du mode de production capitaliste et de la propriété capitaliste. Les facteurs du mouvement ouvrier que Bernstein signale, les économistes bourgeois les reconnaissent aussi.
C'est en vain que nous chercherons dans le livre de Bernstein d'autres facteurs du mouvement ouvrier. Son livre ne montre pas que le socialisme soit nécessaire ou même désirable, au contraire il en ferait plutôt douter.
Les objections qu'il oppose à la théorie marxiste du capital sont les mêmes que le libéralisme économique fait valoir depuis longtemps contre le socia-
lisnie. Et jusqu'à preuve du contraire je ne vois pas que de ces objections on puisse tirer d'autres conséquences que celles que les libéraux en ont tirées.
Si les grands inconvénients du nnode de production capitaliste sont inhérents à ses débuts seulement et diminueront par la suite, si le nombre de ceux qui possèdent augmente, si les contrastes sociaux s'atténuent de plus en plus, si les prolétaires ont de plus en plus de chances de devenir indépendants ou tout au moins d'obtenir une situation satisfaisante, à quoi bon le socialisme? Si je pensais de l'évolution capitaliste ce qu'en pense Bernstein, j'avoue franchement que je considérerais le socialisme comme une lourde erreur. Si Bernstein avait ainsi à me persuader de la justesse des objections qu'il fait à la conception socialiste de notre mode de production, je dirais : Notre place n'est plus dans le parti socialiste, mais plutôt dans un Parti simplement radical, ou bien, car je ne voudrais pas me séparer de mon parti, je lui proposerais d'adopter à la place du programme collectiviste révolutionnaire un programme réformiste.
Il est de fait que Bernstein a été réclamé comme leur par les différentes fractions des radicaux qui exigent des réformes sociales en Allemagne. Elles ne sont certes pas en droit de réclamer Bernstein comme partisan, car sa volonté, sa conviction décident seules de son attitude, et celles-ci, comme il le déclare, sont socialistes. j\Iais, selon moi, les fractions libérales sont en droit de déclarer comme
leurs ses explications théoriques, car la volonté et la conviction de leur auteur ne décident pas de leur sens.
Par bonheur, bien que les libéraux aient raison sur ce point, les faits réels ne sont pas de nature à ébranler le sentiment que nous avons d'être dans le vrai.