‹ Le Marxisme et son critique BernsteinChapitre 52 sur 54 · LOCALITÉS · texte numérisé non relu

LOCALITÉS

Villes de plus de 100.000 h.

Villes

Campagne ...

Population totale

Augmentation ou diminution

de la population de 1882 à 1895

En valeur absolue Pour cent

Proportion entre

la population

du groupe eonsidéré

et la population totale

Donc dès aujourd'hui la ville est par sa population aussi forte que la campagne, abstraction faite de sa supériorité économique, intellectuelle et politique.

Mille habitants de l'Empire se répartissent d'après les occupations comme suit :

Agriculture . . . .

Industrie

Commerce

Autres occupations.

Dans l'empire 1882 1895

Dans les villes 1882 1895

A la campagne 1882 1895

Partout l'industrie est en progrès et dans les villes la majorité de la population en vit. Dans la

campagne elle fait des progrès aux dépens de l'agriculture. C'est dans les petites villes qu'elle est la plus forte. Là elle comprend 571,9 0/00 des habitants, dans les grandes villes seulement 508,6. Dans les grandes villes le commerce est plus développé que partout ailleurs : il comprend 261,1 0/00 de la population. Cependant dans les grandes villes il a diminué depuis 1882, époque à laquelle il comptait 266,1 0/00, tandis que la proportion pour l'industrie montait dans les grandes villes de 473,4 à 508,6.

On voit combien le développement économique nous aide à vaincre les difficultés qui s'opposent à notre propagande.

Mais si Bernstein exagère sans mesure ces difficultés, il cherche à amoindrir les résultats déjà acquis de notre propagande. Il appelle l'attention sur ce point, qu'il y aurait en Allemagne 4,500,000 ouvriers adultes dans l'industrie et seulement 2,100,000 électeurs socialistes (p. 159).

Il compare là des quantités incommensurables : les ouvriers adultes et les électeurs. Tout ouvrier adulte n'est pas électeur. Parmi les 4,500,000 ouvriers adultes (plus exactement 4,475,653) il n'y a pas moins de 624,136 femmes qui, malheureusement, n'ont pas encore le droit de suffrage .

Dans l'industrie il n'y a au-dessus de 20 ans que 3,855,517 ouvriers de sexe masculin en comptant les employés. Parmi eux il en est 1,603,583 âgés de 20 à 30 ans. Nous pouvons admettre qu'environ la moitié n'ont pas 25 ans. Donc au lieu de

4,500,000 électeurs parmi les ouvriers, nous n'en trouvons que 3 millions. En outre il n'est pas juste de compter comme adversaires du socialisme les électeurs qui se sont abstenus. Si nous admettons que le nombre des abstentions dans la classe ouvrière a été aussi grand que dans le reste de la population, nous trouvons alors que le nombre des voix obtenues par le parti socialiste allemand et le nombre des ouvriers industriels lyotants coîncident presque exactement. L'hostilité que le parti socialiste rencontre encore dans quelques couches, notamment parmi les ouvriers catholiques, est compensée par les renforts qui nous viennent d'autres couches prolétariennes.

Lorsque Bernstein déclare : « Plus que la moitié des ouvriers industriels de l'Allemagne sont encore actuellement, vis-à-vis de la social-démocratie, ou bien indifférents et incompréhensifs, ou bien nettement hostiles, » ce pessimisme repose par bonheur sur une erreur de calcul, une erreur qui rappelle celle qu'il commet quelques pages plus haut, quand il parle de plus d'une centaine de mille entreprises occupant plus de 20 personnes qu'un régime socialiste aurait à nationaliser, problème bien difficile à résoudre. Nous avons vu que le nombre de ces industries ne s'élève pas dans tout l'Empire à 49,000.

Lorsque le parti socialiste allemand jette un regard sur les résultats obtenus aux élections, il n'a pas le moindre motif d'envisager les choses avec pessimisme. Un parti qui, il y a 30 aris, absolument nul, est devetiu aujourd'hui le plUë fort

de l'Empire; un parti qui se recrute déjà dans lo; trois quarts de la nation, et demain dans une frac tion toujours plus grande; qui, n'ayant besoin d'r tre soutenu que par une seule grande classe, pos sède une homogénéité et une unité dont aucu autre parti n'est capable, et qui dans sa propa gande et son organisation est puissamment aid par le développement économique — un tel pari n'a pas besoin de reculer le moment où il arriver au pouvoir, jusqu'à un avenir si lointain que dan la pratique on peut n'en tenir aucun compte.

Ce parti qui est devenu en l'espace de 30 an le plus fort des partis politiques, peut dans l'eFpace de 30 autres années devenir le parti au poi voir, peut-être même auparavant.

Oui, peut-être même auparavant. Mais n'est-c> pas là précisément que réside le plus grand dar ger pour le parti socialiste ? S'il parvenait demai à la direction des affaires, ne serait-il pas cor. damné à échouer piteusement ? Bernstein n'estim pas encore la classe ouvrière comme assez dévc loppée pour se charger du pouvoir politique. « Seu! des littérateurs, qui n'ont jamais vécu dans le vn: mouvement ouvrier, pourront avoir là-dessus un^. appréciation différente... Nous avons à prendi? les ouvriers tels qu'ils sont. Et ils ne sont r» aussi généralement tombés dans le paupérism comme le prévoyait le Manifeste communiste ni aussi exempts de préjugés et de défauts qu. nous le voudraient faire croire leurs adulateurs \ (p. 298). Trad. Cohen.

Ces phrases ne laissent rien à désirer sous Y'

rapport de l'énergie. Malheureusement je ne suis pas en état d'y répondre d'une façon si péremptoire.

Tout d'abord je dois avouer à ma honte qu'avant la brochure de Bernstein^ je n'avais jamais beaucoup pensé à la catastrophe qui nous menace,, si nous arrivons tout de suite au pouvoir. Le danger, que nous pourrions demain nous réveiller dictateurs de l'Allemagne^ fut toujours le moindre de mes soucis.

Même maintenant que Bernstein m'a fait réfléchir à ce sujet, je ne puis malgré mes efforts arriver à porter un jugement irrévocable et je ne puis qu'émettre des présomptions. Nous n'en sommes malheureusement pas encore là, que nous puissions soumettre les différentes classes à un examen de maturité pour leur délivrer ou leur refuser ensuite, selon le casyun certificat de maturité politique et d'aptitude gouvernementale. Le seul examen dont le certificat ait une valeur dans l'histoire, c'est la pratique, l'expérience.

Nous n'avons, il est vrai, aucune garantie que le parti socialiste pourrait se maintenir en possession du pouvoir, s'il y était porté dès demain par un subit ouragan politique. Peut-être que tôt ou tard les rênes de l'Etat lui échapperaient ou lui seraient arrachées commme il arriva aux classes démocratiques lors de la révolution anglaise du XVII® siècle et lors de la Révolution française. Mais quel est le remède préventif à cette victoire prématurée ? Il n'en est qu'un : la dissolution du parti socialiste. Un parti qui existe doit lutter, et lutter

signifie combattre pour la victoire. Et qui combat pour la victoire, doit toujours compter avec l'éventualité qu'il pourrait bien rester vainqueur.

Si nous voulons donc être certains que le pouvoir ne nous écboie pas en partage prématurément, nous n'avons qu'à nous coucher et dormir. C'est ce queBernstein lui-même n'acceptera pas, et c'est ainsi qu'une triste fatalité nous force à continuer la lutte sous le poids de l'écrasante inquiétude que nous pourrions bien voir notre victoire avant de mourir.

Mais le prolétariat est-il bien réellement si loin de la maturité politique que seuls des littérateurs qui ne connaissent pas l'ouvrier puissent être d'une autre opinion ? Quelles preuves en fournit Berns-

tein ?

Premièrement, tous les ouvriers à qui il en a parlé, sont du même avis. Ceci prouve simplement qu'ils sont modestes et qu'ils s'exagèrent la sagesse avec laquelle le monde est gouverné.

Deuxièmement, les ouvriers ne sont pas si exempts de préjugés et de défauts que leurs adulateurs voudraient nous le faire croire. Pour échapper au soupçon d'une si vénale flagornerie, je me hâte de remarquer que je suis complètement d'accord avec Bernstein sur ce point. Mais il n'est point question ici d'un prix de vertu, il s'agit de la maturité politique. Bernstein prétendra-t-il que les classes dirigeantes d'aujourd'hui soient «si exemptes de préjugés et de de défauts » ?

Nous n'avons pas à juger les prolétaires d'après UD idéal quelconque de perfection : nous n'avotlfe

qu'à les comparer aux autres classes. Cette comparaison sera-t-elle si défavorable à la classe ouvrière ?

D'ailleurs si le prolétariat était encore réellement si loin de la maturité politique, il découlerait de ce fait des conséquences assez désagréables à Bernstein.

Même celui qui ne veut point faire sa cour aux ouvriers concédera qu'aujourd'hui déjà ils se montrent supérieurs politiquement aux autres grandes couches démocratiques de la société, aux petits bourgeois, aux petits agriculteurs. Si malgré cette supériorité ils sont encore incapables de gouverner, ces deux classes le sont aussi. Mais qu'advient-il alors de la démocratie, qu'advient-il du self-gouvernement, si la grande masse du peuple en est incapable?

Si Bernstein a raison, alors non seulement la souveraineté du prolétariat, mais encore la souveraineté du suffrage universel est un non-sens. Qu'on en finisse donc avec la démocratie, que la bourgeoisie soit seule au pouvoir pour nous assurer le progrès de la civilisation, et qu'on édifie bien vite le rempart du cens électoral contre les Vandales modernes !

Naturellement pas pour toujours, mais seulement jusqu'au jour où le prolétariat aura atteint la maturité voulue. C'est une semblable promesse que nous ont constamment faite les adversaires du suffrage universel.

Une démocratie progressiste n'est désormais possible dans un pays industriel qu'en tant' que dé-

mocratie prolétarienne. De là la décadence de la démocratie bourgeoise.

Lorsque chez les démocrates bourgeois l'emporte la crainte de la domination du prolétariat, ils renoncent à leurs idées démocratiques d'autrefois. S'ils tiennent à conserver la démocratie progressiste, ils doivent se familiariser avec l'idée de la souveraineté du prolétariat. C'est démolir de la main gauche ce que la droite édifie, que de répandre la crainte de la suprématie du prolétariat quand on veut maintenir ou même étendre les droits politiques des classes populaires. L'idée démocratique ne peut acquérir une nouvelle puissance de propagande qu'en admettant la nécessité de la souveraineté du prolétariat ainsi que sa maturité politique.

Compare-t-on, maintenant, le prolétariat non plus à un étalon idéal, mais aux autres classes, on trouve alors que ses aptitudes politiques peuvent hardiment soutenir la comparaison avec non seulement celles des petits bourgeois et des petits agriculteurs, mais encore avec celles de la bourgeoisie.

Jetons les regards sur les Parlements, les municipalités, les Caisses de secours mutuels où régnent exclusivement la bourgeoisie et ses employés : nous n'y trouvons que. stagnation, corruption, im puissance. Dès que le parti socialiste y pénètre, une nouvelle vie s'éveille : il apporte l'initiative, l'honnêteté, la force et les principes, et par sa concurrence régénère même ses adversaires. Dans tou tes les positions importantes dont le parti socialiste

s'est emparé dans les dix et même dans les vingt années, il a su se maintenir, il a su se montrer supérieur à ses adversaires en activité utile et effective. Dans toute organisation dont il a conquis la direction il s'est montré à la hauteur des circonstances. Que Bernstein nous montre donc un seul cas où le parti socialiste se soit montré inférieur à sa tâche politique. — Et voilà ce qu'a pu faire seul, réduit à ses propres ressources, le parti des pauvres et des ignorants. Quelle raison avonsnous d'admettre qu'il échouerait forcément, si toute la puissance économique et intellectuelle de l'Etat était mise à sa disposition t

A dire vrai, Bernstein trouve que nous pouvons nous réjouir ce de la grande somme d'intelligence, d'abnégation et d'activité que le mouvement ouvrier moderne a en partie révélée, en partie engendrée, mais, ajoute-t-il, ne reportons pas, sans discernement, sur la masse, sur les millions, ce qui sans contredit se peut dire de l'élite — mettons de quelques centaines de mille. » (p. 303.)

Mais remarquons qu'on n'a jamais vu la totalité des membres d'une classe prendre part aux luttes sociales. Partout nous ne trouvons combattant au premier rang qu'une élite dont les aptitudes politiques témoignent de l'état de maturité de parti. Dans chaque classe la masse suit en partie l'élite, sans faire preuve d'initiative, et en partie s'abstient de prendre part au combat. La souveraineté politique du prolétariat ne signifie donc en fait que la souveraineté de son élite — comme nous le voyons pour la bourgeoisie, pour la noblesse, pour toute

classe dirigeante. Et il ne faut pas s'attendre à ce que le parti socialiste parvienne au pouvoir avant que cette élite, unie aux masses qui la suivent, soit devenue assez forte pour le conquérir.

Non, nous n'avons absolument aucune raison d'admettre que le parti socialiste échouerait fatalement si demain des événements, qu'il est impossible de prévoir et qui ne sont guère probables, lui donnaient la majorité au parlement dans un des pays avancés de l'Europe et le portait au pouvoir.

Et que signifie le mot échouer? Tous les progrès de la bourgeoisie ne se sont-ils pas réalisés dans des révolutions qui, en apparence, ont échoué, depuis la révolution d'Angleterre au milieu du XVII* siècle jusqu'àla révolution européenne au milieu du X!X«? En fait la bourgeoisie n'a pu conserver le monopole du pouvoir dans aucune de ces révolutions. Et cependant chacune produisit un puissant mouvement en avant, chacune fit écrouler un bon nombre d'institutions vermoulues, qui ne peuvent depuis être réédifiées, chaque révolution ouvrit tant de nouvelles voies à l'évolution sociale qu'après son échec apparent elle laissa la société à un degré plus^ élevé de développement. Youdrait-on, pourrait -on regretter qu'une seule de ces révolutions « prématurées, manquées » se fût produite? Et peut-on imaginer qu'une de ces révolutions ait pu être ajournée jusqu'au moment où les classes démocratiques aient eu plus de maturité politique ?

Mais s'il est absurde de parler de l'ajournement d'un événement historique, que signifient donc les

cris de Cassandrc au sujet du défaut de maturité politique du prolétariat?

Ce n'est pas nous qui dirigeons l'évolution historique. Elle dépend de facteurs bien plus puissants que les partis et leurs désirs. L^évolution du prolétariat est-elle assez avancée, pour qu'il se charge du pouvoir? Aura-t-il les aptitudes politiques nécessaires le jour où il conquerra le pouvoir? Sera-t-il à la hauteur de la tâche immense qui lui sera alors dévolue ? Ses victoires seront-elles interrompues par des défaites? L'évolution politique prochaine sera-t-elle lente ou rapide ? — Qui pourrait répondre à ces questions ? Mais alors, si l'on ne peut donner de réponse à ces questions, à quji bon subtiliser sur la maturité du prohHariat ; et ce n'est pas en suspectant ceux qui ne proclan .nt pas d'un ton péremptoire l'impuissance du prolétariat, qu'on élèvera le niveau de celui-ci.

Notre devoir ne consiste pas à décourager le prolétariat au milieu du combat en dénigrant sans raison ses facultés politiques. Il consiste bien plutôt à demander le plus possible aux facultés politiques du prolétariat et par suite à mettre tout en œuvre pour les accroître de sorte que toujours sa capacité productrice soit à son plus haut degré.

Pour remplir cette tâche, nous n'avons pas seulement à organiser le prolétariat et à l'aider à obtenir de meilleures conditions de vie et de travail. Nous devons en outre faire que le prolétariat jette le regard au-delà du cercle de ses intérêts professionnels du moment, et qu'il reconnaisse la

grande connexilé entre tous les intérêts des prolétaires et les intérêts de la société en général. Nous devons encore par la hauteur du but visé l'élever à une vie intellectuelle plus haute, le placer au-dessus de la besogne journalière indispensable et que la vie exige assez impérieusement d'elle-même sans qu'il soit besoin d'y insister.

Veillons à ce que la micromanie ne dégrade pas le prolétariat et son but, à ce qu'une politique au jour le jour ne prenne pas la place d'une politique guidée par des principes et sachant prévoir, veillons en un mot à ce que la fade banalité ne chasse l'idéalisme, à ce que le prolétariat reste toujours conscient de la grande mission historique qui lui est échue.

. Si nous déployons toutes nos forces dans ce sens, nous aurons rempli notre devoir de socialistes : le succès de notre œuvre dépend de facteurs dont nous ne disposons pas..

Page 1