‹ Le Marxisme et son critique BernsteinChapitre 51 sur 54 · LA TACTIQUE · texte numérisé non relu

LA TACTIQUE

a) Lutte politique et lutte économique.

Nous sommes arrivés à la dernière phase de la critique de Bernstein,. à celle qui tient dans son livre la plus large place et qui cependant sera celle qui nous retiendra le moins longtemps. La théorie des deux âmes, qui dans la première partie du livre fut appliquée à Marx et à Engels, l'est dans la dernière au parti socialiste. Deux âmes, hélas t demeurent en sa poitrine : la révolutionnaire et la réformatrice. Mais la première n'est que traditionnelle, la seconde puise sa force vitale dans la réalité du présent. L'âme révolutionnaire n'est maîtresse que des paroles du parti socialiste, l'âme réformatrice dirige ses actes. Qu'il ait le courage de paraître ce qu'il est : un parti de réformes démocratiques socialistes, et toutes ses contradictions disparaîtront, et il s'épargnera les plus dangereuses attaques de ses adversaires.

On pourrait donc se figurer que la critique de Bernstein n'est dirigée que contre les mots et que la contradiction qu'il signale ne vient pas de différences essentielles, qu'elle vient en partie du plaisir insensé qu'on trouve à entendre des phrases enivrantes, en partie de l'inintelligence qui empêche de s'élever à une vue personnelle des choses et porte à répéter machinalement des lieux communs.

Cette façon de voir est certainement des plus flatteuses pour Bernstein et ses partisans qui apparaissent comme les penseurs hardis, personnels et intelligents en face de 1^ foule des crédules à l'esprit obtus et des légions des visionnaires. Mais il y a mieux à faire que de chercher les raisons des contradictions de parti dans le défaut d'intelligence des uns et l'intelligence supérieure des autres; qu'on creuse plus profondément et qu'on analyse les contradictions non plus seulement des mots et des arguments, mais aussi des choses.

Bernstein souligne l'importance des sociétés coopératives, des syndicats, du socialisme « municipal ». — Nul doute que sur ces terrains on puisse faire beaucoup et on doive faire beaucoup pour l'émancipation du prolétariat. Mais les adversaires les plus déterminés de Bernstein ne le nient pas. Parvus a même plusieurs fois reproché aux leaders de notre parti de s'intéresser trop peu aux syndicats, et les sociétés coopératives de consommation ne prospèrent nulle part mieux qu'en Saxe, le pays où Bernstein a été Je plus violemment attaqué.

Là dessus il n'y a point de divergences d'opinion. Elles n'apparaissent que quand il s'agit de préciser ce qui sur ces différents terrains peut être fait pour raffranchissement du prolétariat. Il y a ici des divergences d'opinion que Bernstein a bien senties, mais qu'il n'a pas exprimées avec force. A l'occasion il eideure ce problème du socialisme, puis il l'abandonne. La question de l'efficacité des sociétés coopératives, des syndicats et de la politique (( socialiste municipale » est liée intimement à la question de leurs rapports avec la politique d'Etat.

Ce n'est pas Bernstein qui a soulevé cette question, mais bien un de ses partisans, le docteur Woltmann déjà nommé (Voir dans la « Elberfelder Freie Presse » sa série d'articles sur le livre de Bernstein, intitulés : « Discussion sur le but final et le mouvement » avril 1899, ainsi que sa conférence sur « la Puissance politique et la Puissance économique », faite à Barmen le '22 février 1899).

Dans les deux cas il expose cette opinion que seule la puissance économique confère la puissance politique. Les efforts que le prolétariat fait pour conquérir le pouvoir sont donc vains, s'il n'a préalablement acquis la puissance économique par l'organisation syndicale et coopérative.

Le programme d'Erfurt contient ce passage :

« La lutte de la classe ouvrière contre l'exploitation capitaliste est nécessairement une lutte politique. La classe ouvrière ne peut mener le combat économique ni développer son organisation économique sans droits politiques. »

Woltmann remarque à ce sujet :

« Gela est fort juste, mais comment la classe ouvrière obtiendra-t-elle les droits politiques? Le Programme n'en dit rien. On est assez naïf dans la seconde partie pour les exiger de l'Etat. Et quelles forces emploierat-on??

» La phrase devrait être retournée : « La lutte de la classe ouvrière contre l'exploitation capitaliste est nécessairement une lutte économico-politique. La classe ouvrière ne peut obtenir de l'influence et des droits politiques sans être organisée au point de vue économique. »

Il est, nous l'avouons, bien naïf de réclamer des droits politiques à l'Etat, mais Woltmann oublie malheureusement de nous faire savoir à qui donc on pourrait bien les réclamer, si ce n'est à l'Etat et à ses organes, le g-ouvernement et le Parlement.

L'année dernière nos amis de Belgique étaient encore une fois assez naïfs pour demander le suffrage universel et égal au Parlement et au gouvernement et non pas à une coopérative de consommation.

Mais quelles forces employer pour conquérir des droits politiques? La vie économique ne dominet-elle pas la vie politique, ne devons-nous pas tout d'abord avoir la puissance économique avant de pouvoir obtenir la puissance politique? La classe ouvrière, dit Woltmann, ne peut conquérir de l'influence et des droits politiques sans être organisée au point de vue économique.

Mais pour s'organiser au point de vue économique n'est-il pas nécessaire d'avoir « cette influence et ces droits politiques »? Que deviendraient nos

syndicats et nos sociétés coopératives sans le droit de coalition et le droit d'association? La classe ouvrière n'a-t-elle pas dû conquérir ces droits politiques avant de pouvoir fonder ces organisations économiques? Et ces droits politiques ne sont -ils plus dans l'Europe centrale exposés aux pires attaques?

Mais d'autre part il est de fait que la puissance politique n'est en dernière analyse qu'une conséquence de la puissance économique. Quel cercle vicieux! Sans puissance économique nous n'obtiendrons pas de droits politiques et sans droits politiques nous ne parviendrons pas à la puissance économique !

Par bonheur il est un moyen extrêmement simple de sortir de ce cercle : on n'a qu'à ne plus confondre Isipuissance économique et V organisation économique^, confusion sur laquelle tout le raisonnement de Woltmann repose.

Si le prolétariat ne possédait pas la puissance économique, il ne pourrait certainement pas obtenir de droits politiques. Or le fondement de sa puissance économique est le rôle qu'il joue dans la production, et ce rôle ne dépend pas de la bonne volonté du gouvernement. Partout les gouvernements et les capitalistes s'évertuent à développer rapidement le mode de production capitaliste, et par suite ils augmentent la masse du prolétariat, ils la concentrent sur certains points et l'organisent — tout d'abord pour la production seulement, mais l'organisation de la fabrique a son contre-coup dans la lutte des. classes. Gouvernements et capi-

talistes agissent de concert de façon à faire dépendre de plus en plus du salariat la vie économique de la nation et de façon que la nation soit dominée par le prolétariat dans la mesure où celui-ci prend conscience de sa force.

Cet accroissement de la puissance économique du prolétariat se manifeste partout, dans les pays despotiques comme dans les pays démocratiques, en Russie aussi bien qu'en Suisse, et c'est ce qui explique cette série ininterrompue de victoires remportées par la classe ouvrière, mouvement qui est la note la plus caractéristique de l'instoire du XIX® siècle.

Si les objections de Bernstein étaient justifiées, si la concentration du capital et par suite du prolétariat ne se produisait pas ainsi que l'admettait déjà le « Manifeste communiste y>, le prolétariat aurait beau s'efforcer de s'organiser économiquement, les gouvernements et les capitalistes seraient assez forts pour en venir à bout.

Au contraire ils s'épuisent en une lutte désespérée, tandis qu'après chacune de ses défaites l'ennemi qu'ils combattent se relève plus nombreu \- . offre plus de coliésion, et leur est à eux-mêmes plus indispensable.

Voilà les forces que la classe ouvrière a employées, emploie et emploiera toujours pour conquérir des droits politiques.

Il est tout naturel qu'elle emploie ces droits politiques pour développer des organisations économiques et accroître encore ainsi sa puissance.

Personne n'a encore nié qu'un prolétariat forte-

ment organisé en syndicats, disposant de riches coopératives de consommation, de nombreuses imprimeries, de journaux répandus, obtienne de tout autres résultats aux élections et au Parlement, qu'un prolétariat auquel manquent toutes ces armes de combat. Mais la puissance économique fondamentale du prolétariat est la puissance créée spontanément par l'évolution économique. Et la forme la plus élevée de la lutte des classes, celle qui donne son caractère à toutes les autres, ce n'est pas la lutte entre organisations économiques isolées, mais c'est la lutte soutenue par la collectivité du prolétariat pour la conquête de la plus puissante des organisations sociales, l'Etat : c'est la lutte politique. C'est elle qui décide de tout.

Nous ne voulons point dire que les relations en tre la lutte économique et la lutte politique soient telles dans tous les temps et en toutes circonstances, que les plus grands et les plus rapides progrès soient constamment obtenus par la lutte politique, et que la lutte pour et par les organisations économiques doive toujours rester au second plan.

Dans l'importance relative de la lutte économique et de la lutte politique on constate une certaine fluctuation semblable au mouvement oscillatoire de l'industrie capitaliste. De même que celle-ci passe tour à tour par des périodes de prospérité et des périodes de crise, de même en politique nous trouvons des époques de grand combat et de progrès rapides, des époques « révolutionnaires » — alternant avec des époques de stagnation où le développement des organisations économiques, les

« réformes sociales » passent au premier plan. Et entre ces deux mouvements oscillatoires^ le mouvement industriel et le mouvement politique, il y a non seulement une ressemblance, mais encore un lien.

Les périodes de prospérité sont naturellement celles où le mécontentement social général est le moindre, où l'effort qu'on tente pour s'élever par son propre travail a le plus de chance de réussir, où le besoin d'en appeler à l'Etat est le plus faible. Alors non seulement les capitalistes, mais aussi les ouvriers prisent peu la politique et attachent au contraire une grande valeur aux entreprises et aux organisations économiques qui promettent des avantages immédiatement appréciables.

Pendant la crise s'évanouit l'espoir de faire des progrès sur le terrain économique; la plus grande des puissances économiques, l'Etat, doit pouvoir apporter le remède ; c'est de l'Etat qu'il faut s'emparer, pour sentir de nouveau le terrain solide sous ses pas ; le mécontentement social croît, tous les contrastes s'accentuent, tout pousse à la lutte politique.

Naturellement Tintensité de la lutte politique et son effacement derrière l'activité économique ne dépendent pas uniquement de la période de prospérité ou de crise que traverse l'industrie. D'autres facteurs agissent soit pour arrêter, soit pour précipiter le mouvement. En tout cas le cycle économique exerce une puissante influence sur les rapports entre la lutte économique etla lutte politique.

La Révolution de 1848 éclata pendant une crise économique. L'une des causes, qui après la défaite

rendirent une nouvelle tentative impossible, fut, avec la crainte que le prolétariat après les journées de Juin inspira à la bourgeoisie, la période de prospérité industrielle qui commença en 1850. « La crise industrielle, écrivait en 1885 Engels dans son introduction aux « Révélations sur le procès des communistes de Cologne » (p. 15), la crise industrielle de 1847. qui avait préparé la Révolution de 1848, était terminée. Une nouvelle période de prospérité industrielle inouïe était commencée; pour celui qui avait des yeux pour voir et s'en servait, il était clair que le mouvement révolutionnaire de 1848 allait bientôt s'arrêter. »

Dès 1850, Marx et Engels déclaraient dans la revue (( Die Neue Rheinische Zeitung » : « Il ne peut être question d'une vraie révolution quand la prospérité est si grande, quand les forces productives de la société bourgeoise se développent aussi largement qu'il est possible. Une telle révolution n'est possible qu'aux époques où entre ces deux facteurs : les forces de production modernes et les modes de production bourgeoise, éclate une contradiction ».

Une autre période de grand essor économique s'ouvrit en 1871. Elle ne se rattache pas comme celle de 1850 à une révolution manquée, mais au contraire à une révolution européenne des plus heureuses, mais qui fut, il est vrai, le résultat de guerres dynastiques et non des soulèvements populaires.

Les événements de 1866 et 1870-71, la chute de l'absolutisme en Autriche, et de l'Empire en France, l'unification de l'Allemagne, l'octroi du suffrage

universel, enfin la lutte héroïque de la Commune, ces événements n'étaient pas de nature à assoupir chez les ouvriers l'intérêt qu'ils portaient à la politique, à paralyser la foi au succès rapide des luttes politiques, et à faire passer au premier plan la nécessité de s'élever uniquement par l'activité économique. D'autant moins que la durée de cet essor fut si courte et que la vie syndicale et coopérative, à cause de la réaction qui suivit 1849, avait à peine commencé.

Aussi pour le prolétariat, abstraction faite de l'Angleterre, la lutte politique resta-t-elle au premier plan. Le prolétariat resta révolutionnaire.

Depuis quelques années nous traversons une nouvelle période de prospérité, mais qui dure plus long-temps que celle de 1871: elle a déjà trouvé établies de fortes organisations économiques et elle coïncide avec une période déjà longue de stagnation politique, qu'elle ne fait que prolonger.

Nous avons donc une situation semblable à celle de 1850: réaction politique et essor industriel. Mais entre ces deux époques il y a un demi-siècle de développement capitaliste et de luttes prolétariennes, une génération a déjà joui du droit de coalition. Tandis que la situation en 1850 amena un arrêt complet du mouvement ouvrier sur le continent européen, la situation en 1899 amena seulement le passage au premier plan des luttes économiques, car les classes laborieuses pensent qu'en ce moment elles peuvent plus obtenir par le mouvement syndical et coopératif que par l'activité politique.

C'est en partie dans cette situation que réside la force du livre de Bernstein. 11 insiste sur la nécessité de s'occuper de la besogne économique pratique, ce qui est en effet nécessaire en ce moment. Son doute au sujet de la vraisemblance de changements politiques importants et subits, de catastrophes, répond aux expériences des dernières années. Et pour les « gens pratiques » qui lisent le livre de Bernstein, ses théories sont bien indifférentes : ce qui les intéresse, ce sont ses considérations sur les devoirs et les nécessités du temps présent.

Mais aussi la faiblesse du livre de Bernstein vient de ce qu'il ne répond qu'à une situation particulière. Car il ne prétend pas s'occuper de nos prochains progrès, mais du socialisme; il ne prétend pas traiter des tâches d'aujourd'hui; mais des lâches du parti socialiste en général.

Lorsque, en 1830, commença l'ère de prospérité, Marx et Engels tirèrent des conditions sociales d'alors des conséquences pour fixer la tactique des années suivantes, mais ils ne rejetèrent point comme entachés d'erreur les résultats de l'étude qu'ils avaient consacrée à l'ensemble de l'évolution capitaliste. Si Bernstein était venu déclarer : « Durant cette ère de prospérité et de réaction, on ne peut rien faire de grand sur le terrain politique. Aussi longtemps que cela durera, consacrons la plus grande partie de nos efforts au travail réformiste dans les syndicats, les municipalités, les coopératives, etc. », s'il avait ainsi parlé, il aurait trouvé dans notre parti la plus grande con-

sidération et l'approbation d'un grand nombre. Mais Bernstein proclame que la situation économique et politique du moment est l'état normal de la société,, que la stagnation politique est la voie lente mais sûre par où progressent la démocratie et les réformes sociales ; il s'imagine que la prospérité d'aujourd'hui va se prolonger indéfiniment, et c'est ainsi qu'il arrive à une conception optimiste de l'évolution de l'Etat et de la société. C'est là une vue inconsistante qui ne peut durer qu'autant que la stagnation politique et la prospérité économique.

Ce qui semble à Bernstein le contraste entre la phraséologie révolutionnaire traditionnelle et le véritable esprit de réforme n'est, du moins en partie, que le contraste entre une conception basée sur l'étude de tous les faits de l'histoire de notre société, et une conception basée sur l'examen d'une seule de ses phases.

Il parle d'une a tactique qui n'est fondée que sur l'éventualité de catastrophes ». 11 n'indique pas où il a constaté une telle tactique dans le parti socialiste allemand. En réalité, de par sa base théorique il n'est pas de tactique plus capable de s'adapter aux circonstances que celle du parti socialiste. Il est prêt à toute éventualité, il compte avec la crise comme avec la prospérité, avec la réaction comme avec la révolution, avec les catastrophes comme avec l'évolution pacifique et lente. Sa vitalité réside en grande partie dans cette faculté d'adaptation. Le parti socialiste n'a pas de raison de s'affaiblir en réglant toute sa tactique sur une situa-

tion particulière., sur l'éventualité d'une catastrophe^, mais il ne doit pas non plus la réduire à tout jamais à la petite besogne des temps de paix. Une tactique qui par principe ne tient nul compte des crises, des catastrophes, des révolutions lui est aussi nuisible qu'une tactique qui ne spécule que sur ces éventualités. Le parti socialiste doit profiter de toute situation et ne jamais se lier les mains.

b) — Notre politique sera-t-elle indépendante ou non?

Derrière le contraste signalé par Bernstein entre une phraséologie révolutionnaire surannée et un réel mouvement de réformes démocratiques socialistes m'apparaît, comme je viens de le dire, le contraste ^entre une conception large, générale de la société capitaliste et une conception basée sur des phénomènes transitoires et les besoins du moment.

Mais il y a derrière ce contraste une autre antithèse, pratiquement beaucoup plus importante. Car la première aura des conséquences principalement pour notre propagande, tandis que de la se conde dépendra notre mode d'action.

Notre politique sera-t-elle indépendante on non ? Le prolétariat doit-il s'organiser comme un parti de classe autonome, ou bien fusionnera-t-il avec d'autres classes pour former un grand parti, démocratique?

On pourrait croire que cette question a déjà été résolue, théoriquement par le manifeste communiste, pratiquement par Lassalle. Mais elle reparaît sous une autre forme. Aujourd'hui il ne s'agit plus du parti socialiste en tant que groupement de propagande, mais bien en tant que facteur politique de premier ordre. La question n'est donc plus de savoir si les prolétaires doivent abandonner le parti socialiste pour adhérer à la démocratie bourgeoise, mais bien si nous devons régler notre programme et notre tactique de façon que les portes du parti soient ouvertes à toutes les classes ou couches démocratiques.

11 s'agit de classes ou de couches, non d'individus. Il est bien entendu que le parti socialiste accueillera avec plaisir tous ceux, à quelque classe qu'ils appartiennent, qui seront prêts à prendre part à la lutte de classes entreprise par le prolétariat. La question est de savoir si le parti socialiste doit se rendre serviable aux besoins des classes non-prolétariennes.

Une réponse affirmative est ardemment souhaitée par les membres prévoyants de la démocratie^ bourgeoise, dont la décadence est rapide et qui ne^ peut espérer renaître que par une « mue » du parti socialiste.

Cette réponse est souhaitée également par quelques membres de notre parti qui voient dans cettepolitique un moyen sûr d'accroître rapidement ses. forces et d'arriver plus tôt au pouvoir que par n'importe quelle autre voie. Ces socialistes et démocrates se groupent autour de Bernstein et son livrer

leur offre une série d'arguments. Par exemple il cherche à atténuer la puissance de la solidarité de classe qui unit entre eux les prolétaires et les divergences qui les séparent des bourgeois ; il montre qu'en principe la démocratie doit amener la suppression des classes; il recommande d'être prudent dans les déclarations de guerre au libéralisme ; il établit la supériorité de la tactique actuelle des ouvriers anglais sur celle des chartistes.

Déjà dans ma critique du livre de Bernstein (voir le « Vorwârts » et la « Neue Zeit ») j'ai montré qu'il ne s'explique pas nettement sur la lutte des classes. « Ce qui ressort de la lecture de son livre, c'est qu'il s'efforce de faire apparaître comme négligeables et la solidarité qui unit entre eux les prolétaires et le fossé qui les sépare des capitalistes. ((( Neue Zeit, » xiii, 2 — page 70).

Dans cette phrase, Bernstein voit une grave accusation {op. cit. — Page 578). Je n'y vois que la constatation d'un fait. Je n'ai point prétendu que Bernstein ait soutenu une opinion contraire à ses convictions : on peut bien être persuadé que la solidarité n'est pas grande au sein du prolétariat et être un parfait honnête homme. Il ne s'agit pas non plus de « vertueuse indignation et de sermons dogmatiques », mais bien de rechercher si les faits confirment ou non les vues de Bernstein.

Il dit, par exemple, dans son livre, V^^^ 133 :

« Antérieurement au présent travail, j'ai déjà fait la remnrque que les ouvriers salariés modernes ne sont pas la masse homogène et — en ce qui concerne la propriété, la famille, etc. — indifférente que suppose le

Manifeste communiste et que dans les industries manufacturières les plus avancées on trouve justement toute une hiérarchie d'ouvriers différenciés, dont les groupes respectifs ne sont que médiocrement solidaires entre eux. {Trad. Cohen).

Il reconnaît bien qu'entre l'aristocratie du travail et les couches prolétariennes inférieures il existe certaines sympathies qui ne font pas défaut même en Angleterre. « Mais entre cette sorte de sympathies politiques ou socialo-politiques et la solidarité économique il y a encore une grande différence, différence qu'une forte oppression politique et économique peut neutraliser, mais qui. à mesure que cette oppression disparaît, se manifeste toujours de nouveau d'une manière quelcon-' que. C'est une erreur grave de croire que l'Angleterre constitue sous ce rapport une exception. Sous une autre forme, le même phénomène se manifeste actuellement en France. De même en Suisse, aux Etats-Unis, et jusqu'à un certain point, — nous venons de le dire — en Allemagne ».

Je répondis à cela que l'Angleterre fait certainement exception. Les luttes entre syndicats rivaux pour la conquête de certains champs d'activité sont un phénomène particulier à l'Angleterre. — Il réplique alors que de telles luttes ne se produisent plus guère maintenant, et... que l'Allemagne présente aussi ses luttes entre ouvriers, causées par des différends économiques et des conflits d'in-

érêts économiques. « En certains endroits se trouvent encore en concurrence des syndicats centralisés et des organisations locales, dans certaines

branches d'industrie la fédération des industries et le syndicat professionnel ».

Je me contenterai de faire remarquer que la cessation des luttes entre syndicats en Angleterre ne prouve rien contre ma thèse, puisque je considérais de telles luttes comme des exceptions. D'ailleurs, l'exclusion du Congrès des Trade Unions prononcée récemment contre le grand syndicat de l'Union des constructeurs de machines, n'indique pas précisément la cessation des rivalités entre syndicats en Angleterre. Quant aux conflits entre syndicats centralisés et syndicats locaux, entre syndicats professionnels et fédérations industrielles, ils reposent sur toute autre chose que le défaut de solidarité ou les divergences d'intérêts entre ouvriers de différentes branches d'industrie. Les luttes dont parle Bernstein naissent en partie de divergences de vues au sujet de l'organisation, en partie de conflits de compétence, non d'opposition d'intérêts.

On doit vraiment être à court de preuves pour prendre ces phénomènes à témoin du peu de solidarité qui règne entre les groupements ouvriers.

Mais, demande Bernstein, avec ces sentiments de solidarité, qu'advient-il du matérialisme historique et de la dialectique? — « Voici des ouvriers appartenant aux branches d'industrie les plus diverses et dont les salaires sont les plus variés. Le matérialisme historique n'en tirera-t-il pas la conséquence prochaine que des différences dans la position sociale, dans la façon de vivre, dans les idées, dans les relations mutuelles vont apparaître

entre les couches en question? Et une telle hypothèse n'est-elle pas conforme au point de vue dialectique? »

Voyez comme Bernstein devient subitement dialectique et matérialiste! Mais je n'ai jamais nié qu'il existe des différences dans les idées des diverses couches d'ouvriers. 11 ne s'agit que de savoir si ces divergences seront de nature à atténuer les sentiments hostiles du prolétariat à l'égard du capital, et par suite à faire disparaître ou à diminuer la solidarité prolétarienne.

Je prétends qu'une telle chose ne se présentera que là où des prolétaires ont une situation privilégiée. Mais ce n'est jamais qu'une exception et une exception qui ne persiste nulle part. Le capitaL s'efforce de vaincre et de briser tout privilège d'éducation, d'habileté, d'organisation chez les ouvriers, et tôt ou tard il réussit. L'une après l'autre ces couches d'ouvriers qui se croyaient quelque chose de mieux que des prolétaires sont abaissées, ramenées au niveau des autres et elles deviennent ainsi conscientes de la solidarité qui les unit à la masse. Ce fait se passe sous nos yeux, et les querelles entre organisations locales et organisations fédérées n'y changent rien.

Bernstein pense qu'entre cette sorte de sympathies politiques ou socialo-politiques et la solidarité économique il y a encore une grande différence que peut neutraliser une forte oppression politique et économique, mais qui reparaîtra toujours dans la mesure où cette oppression diminuera.

Je ne conteste pas certes que la solidarité pro-

létarienne prendra fin avec l'oppression politique et économique^ car elle est précisément un résultat de cette oppression. Je concède aussi volontiers que là où l'oppression politique s'ajoute à l'oppression économique, ce sentiment de solidarité est généralement plus vif. Mais cette forte oppression économique exercée par la classe capitaliste sur le prolétariat n'est-elle pas une condition vitale de l'exploitation capitaliste? C'est précisément de là que vient l'hostilité entre les deux classes. Si j'écrivais que l'opposition entre le prolétariat et le capital apparaît à Bernstein beaucoup moins marquée qu'elle ne l'est en réalité, ou si j'affirme que l'oppression de la classe capitaliste lui semble moins forte, cela revient exactement au même.

Cette vue est intimement liée à la suivante « que la démocratie est en principe la suppression de la domination de classe, même si elle n'est pas la suppression effective dos classes elles-mêmes ». (P. 214). On peut « traduire le mot démocratie par absence de la domination de classe; c'est-à-dire un état social, où aucune classe ne jouira d'un privilège politique quelconque vis-à-vis de la communauté ))(P.209).

Abstraction faite de la propriété du terme «. état social » pour désigner la démocratie, il est certain qu'une définition de la démocratie la représentant comme une organisation où aucune classe n'exerce un privilège politique, est bien incomplète. L'égalité de droits n'est c\\i'ime caractéristique, non la caractéristique de la démocratie . Bernstein ne peut admettre qu'on traduise le mot démocratie

par souveraineté du peuple, parce que « cette défi nition est superficielle, et de pure forme, tandis que presque tous ceux qui se servent actuellement de l'expression démocratie entendent par là plus qu'une simple forme de gouvernement ».

Soit, plus qu'une simple forme de gouvernement, mais quand même une forme de gouvernement. Et le concept de gouvernement du peuple par le peuple implique celui d'égalité des droits, tandis que la réciproque n'est pas vraie. Même dans l'Empire romain nous trouvons l'égalité de droits de toutes les classes. Aucune ne jouit d'un privilège politique. Les citoyens romains étaient au point de vue politique tous également privés de droits. D'autre part un état social anarcliique entraîne aussi l'absence de tout privilège politique : pourtant les anarchistes — et en se plaçant à leur point de vue on ne peut que leur donner raison — ne veulent rien savoir de la démocratie, précisément parce qu'elle est une forme de gouvernement. Elle est la forme de la souveraineté de la majorité.

D'ailleurs, la démocratie, Bernstein ne le nie pas, ne signifie pas la suppression en fait des classes sociales. L'état social restant le même, les classes, leurs divergences, et leurs ressources économiques sont dans un gouvernement démocratique ce qu'elles sont sous un régime politique où le pouvoir appartient à la minorité. Pourquoi donc alors le mot démocratie serait-il en principe synonyme de l'expression : suppression de la domination d'une classe? Il signifie gouvernement par

les classes qui forment la majorité ou qui tiennent économiquement ou intellectuellement la majorité en leur dépendance.

Certes la démocratie est la .condition primordiale de la suppression de la suprématie d'une classe, mais précisément parce qu'elle est la seule forme politique dans laquelle le prolétariat peut conquérir lui-même cette suprématie, dont il se servira naturellement, étant la dernière des classes sociales, pour détruire toutes les différences qui les séparent les unes des autres. Sans la suprématie delà classe prolétarienne, pas de suppression de classes.

Mais l'idée de cette suprématie terrifie Bernstein, et c'est pourquoi il cherche dans la démocratie le moyen qui en principe supprimera la possibilité de la suprématie d'une classe, et par suite rendra superflue celle du prolétariat.

Il affirme que « l'idée de l'oppression de l'individu par la communauté répugne incontestablement à la conscience moderne. Actuellement nous trouvons anti-démocratique l'oppression de la minorité par la majorité. L'expérience a même établi que, plus étaient anciennes, dans un Etat moderne les institutions démocratiques, plus aussi les droits des minorités, y étaient reconnus et considérés, et plus les luttes de parti y perdaient de leur âprelé ». (P. 210, 2H. Trad. Cohen).

Il ne nous dit pas où l'expérience a montré tout cela. Ici, comme lorsqu'il était question de la prospérité, nous voyons que Bernstein cite comme loi générale de l'évolution moderne, ce qui n'est

qu'un phénomène transitoire, en l'occurrence constaté dans un seul pays, l'Angleterre.

Là présentement règne le calme plat dans la politique. Les différends entre les deux grands partis de gouvernement s'atténuent de plus en plus, et la lutte entre l'Angleterre et l'Irlande a perdu de son acuité dans les dernières années. 11 n'y a vraiment pas si longtemps que la ^ conscience moderne » des Anglais applaudissait avec une joie {( absolument » intense aux plus cruelles persécutions dirigées contre leurs adversaires, les Irlandais, et que ceux-ci répondaient par le poignard et 1 dynamite. Cependant, depuis que Gladstone capitula devant les Irlandais, cette forme de lutte a pris fm.

Les Anglais ne montrent-ils pas par leur politique coloniale dans l'Afrique du Sud, au Soudan, dans l'Inde que leur conscience ne répugne absolument pas à l'oppression des minorités, à l'écrasement des faibles? Et la démocratique x\mérique? Jamais elle ne lyncha ses nègres avec plus de volupté que maintenant, jamais elle ne fusilla les grévistes d'un cœur plus léger, jamais les Américains ne se montrèrent plus sanguinaires et plus tyranniques à l'égard des minorités. La guerre des Philippines n'améliorera pas leurs mœurs.

Ou sera-ce la France démocratique qui nous montrera que les luttes de parti perdent de leur virulence, qu'on respecte davantage l'individu et que l'évolution politique prend des formes moins rudes? Nous ne parlons pas de l'Autriche et de l'Italie, qui par leur mode de suffrage se rangent pourtant dans les Etats démocratiques.

Mais pourquoi aller si loin chercher des exemples? Que voyons-nous dans l'Empire allemand maintenant qu'une génération a joui du suffrage universel? Une jurisprudence brillamment illustrée d'une part par ses jugements draconiens contre des grévistes et des rédacteurs publiant des bons mots inoffensifs sur l'empereur et les princes impériaux, et d'autre part par l'impunité des officiers et policiers maltraitant les citoyens paisibles.

Bernstein repousse avec indignation l'idée d'une dictature du prolétariat. Est-ce en se montrant plein d'égards pour des gens comme les junkers prussiens^ les Stumm et les Kiihnemann, les Rockefeller et les Jay-Gould, les aventuriers qui se groupent autour de l'Etat-major de l'armée française, et autres gaillards avides d'une politique « Smart « qu'on parviendra à s'en débarrasser?

Et rien ne fait prévoir que les divergences s'atténuent. Au contraire!

Je ne veux pas assurer que la suprématie du prolétariat doive inévitablement prendre les formes d'une dictature de classe. Mais l'expérience n'a pas prouvé jusqu'ici et les prévisions qu'on peut faire pour l'avenir ne permettent pas de croire que les formes démocratiques rendent superflue la suprématie de la classe prolétarienne pour son émancipation.

Qu'on me comprenne bien. Je n'ai pas l'intention de nier que la démocratie avec ses libertés, sa vue claire des rapports des divers partis et des classes sociales soit extrêmement propre à écarter toute âpreté évitable dans la lutte des classes. Le

parti socialiste Ta toujours reconnu. Ici il ne s'agit pas de cela, mais bien de savoir si la démocratie peut atténuer Paggravation des antagonismes sociaux résultant de l'évolution économique au point de rendre superflue la suprématie de la classe prolétarienne. La théorie et la pratique répondent négativement à cette question.

Nous pouvons tranquillement nous en remettre à Tavenir de la solution de ce problème de la dictature prolétarienne. Sur ce point encore il est inutile de nous lier les mains. Mais cette question a pour le présent quelque importance parce que notre attachement à l'organisation du prolétariat en classe indépendante dépend des espérances que nous aurons en la cessation des luttes de classes dans la société démocratique.

La position que nous prendrons vis-à-vis du libéralisme aura encore plus d'influence.

« Il me semble recommandable aussi, dit Bernstein, d'agir avec modération dans les déclarations de guerre au « libéralisme ». Certes, le grand mouvement libéral des temps modernes a, en tout premier lieu, profité à la bourgeoisie capitaliste, et les partis, qui s'approprièrent le mot « libéral », furent, ou devinrent, de simples gardes du corps du capitalisme.

« Entre ces partis de la Socialdémocratie il n'y a place que pour l'antagonisme. Mais, en ce qui concerne le libéralisme comme mouvement historique universel, le socialisme en est, non seulement au point de vue chronologique mais enrore spirituellement, l'héritier légitime, comme du reste cela ressort pratiquement au sujet de chaque question de principe qui touche de prés ou de loin à l'action socialiste. Partout où une revendication écononiique du programme socialiste allait être

réalisée d'une façon ou dans des circonstances qui semblaient sérieusement menacer l'évolution libertaire, la socialdémocratie n'a jamais hésité à s'y opposer. Les garanties des libertés politiques lui ont toujours été plus précieuses que la réalisation d'une revendication économique.

« Le développement et la garantie de personnalité libre est le but de toutes les mesures socialistes^ même de celles qui semblent être des mesures coercitives... La constitution de 1793 était l'expression logique des idées libérales de l'époque, et une lecture rapide de ses dispositions permet de constater combien peu elle était contraire au socialisme. Aussi Babeuf et les « Egaux » voyaient en elle un excellent point de départ pour la réalisation de leurs idées communistes et ils inscrivirent, conséquemment, le rétablissement de la Constitution de 1793 en tête de leurs revendications. Ce qui plus tard se donna pour du libéralisme politique n'est que des atténuations et des accommodations, correspondant aux besoins de la bourgeoisie capitaliste après la chute de l'ancien régime, tout comme ce qu'on appelle le manchestérisme n'est qu'une atténuation et une reproduction partielle des principes du libéralisme économique classique. De fait il n'y a pas une idée libérale qui ne fasse pas aussi partie de l'idéologie socialiste.

« Même le principe de la responsabilité économique individuelle qui, apparemment, est tout ce qu'il y a de plus manchestérien, ne saurait être, à mon avis, ignoré théoriquement par le socialisme, ni mis hors d'action dans n'importe quelles circonstances » (p. 218, 220) {Trad Cohen).

Nous respectons le « principe de la responsabilité économique individuelle », ainsi que la « liberté politique » et le développement et la garantie « de personnalité libre », mais l'énumération de ces principes et de ces libertés ne me semble pas épuiser le contenu du concept de libéralisme.

Nous avons à le considérer de même que le socialisme, comme un phénomène historique déterminé et non comme une formule de liberté située en dehors du temps et de l'espace. Du moins ce libéralisme à qui le parti socialiste lance ses déclarations de guerre, est quelque chose de très concret: ce sont les partis libéraux que Berns tein lui-même qualifie de « gardes du corps du capitalisme ». Mais le libéralisme dans sa forme la plus pure même, l'idéal de la majorité des philosophes du XVIII® siècle n'est par ses idées sociales rien moins que socialiste, ni directement. ni indirectement, dans ses conséquences. Il en esl autrement des idées politiques du libéralisme, àv. la démocratie. Naturellement le parti socialiste doit les accepter, mais quand l'a-t-on vu dans ses déclarations de guerre s'attaquer aux idées démocratiques? Toute l'argumentation de Bernstein esl basée sur la confusion de la démocratie et du libéralisme économique, comme il le prouve clairement en citant la Constitution de 1793 et Babeuf.

Les doctrines économiques du libéralisme répondent aux besoins de la production des marchandises développée. Le droit fondamental qu'il proclame est le droit de propriété sans restriction, non seulement sur les produits de consommation, mais encore sur les moyens de production. La liberté fondamentale qu'il revendique est la liberté de produire et de vendre, le laissez-faire, laissezpasser, principe qui ne repose pas sur « une atténuation, une reproduction partielle des principes du libéralisme économique classique » mais qui

fut déjà formulé par les premiers des économistes classiques, les pliysiocrates.

La Constitution de 1793, bien qu'elle naquît sous la terreur des masses populaires, reconnaissait ces deux principes du libéralisme. Elle déclarait : « Le droit de propriété est celui qui appartient à tout citoyen de jouir et de disposer à son gré de ses biens, de ses revenus, du fruit de son travail etde son industrie... Nul genre de travail, de culture, de commerce, ne peut être interdit à l'industrie des citoyens ». Tel n'était pas le texte du projet de Constitution que Robespierre présenta aux Jacobins. « La propriété^ avait dit ce dernier^ est le droit qu'a chaque citoyen de jouir et de disposer de la portion des biens qui lui est garantie par la loi. Le droit de propriété est borné, comme tous les autres, par l'obligation de respecter les droits d'autrui. Il ne peut porter préjudice, ni à la sûreté, ni à la liberté, ni à l'existence, ni à la propriété de nos semblables. Toute possession, tout trafic, qui viole ce principe est essentiellement illicite et immoral. »

Ainsi pensait Robespierre, qui certes n'était pas socialiste.

Et Babeuf aurait cru trouver dans les principes économiques de la Constitution de 1793, un excellent point d'appui pour l'introduction de la communauté des biens ?

Il n'y en était pas du tout question.

Mais la Constitution de 1793 renfermait, outre la reconnaissance de la propriété privée et du « laissez faire ))^ une organisation démocratique de l'Etat,

qui fut de nouveau écartée dans la Constitution de 179o. En premier lieu elle proclamait le suffrage universel direct quand la constitution suivante n'établissait que le suffrage censitaire et indirect. Et c'est précisément pourquoi Babeuf réclamait qu'on remplaçât la Constitution de 1793 par celle de 1793. Il le réclamait parce que, comme il l'explique dans un de ses pamphlets, elle assure à tous les citoyens le droit imprescriptible de voter les lois, d'exercer les droits politiqueSi< de se réunir, de réclamer ce qu'ils tiennent pour nécessaire, do s'instruire, de ne pas mourir de faim, — droits que la loi contre-révolutionnaire de 1795 lèse complètement et ouvertement ». (Cité par Deville dans son « Gracchus Babeuf », traduit par Bernstein, p. «14.) — Dans ce même ouvrage Deville dit (P. 26) : « Bien loin de mener fatalement au communismo, comme le prétend l'historien plein d'ima^ gination, H. von Sybel, la Constitution de 1793 reconnaissait le droit de propriété comme un droit absolu et proclamait la complète indépendance de l'industrie et du commerce. Quand des communistes comme Babeuf réclamaient avant tout son application, ils ne perdaient certes pas de vue l'état social communiste qu'ils rêvaient ; mais quand ils agissaient ainsi ils étaient convaincus que la Révolution n'avait suivi son vrai chemin que jusqu'au 9 thermidor 1794, et qu'en conséquence pour qu'elle se terminât comme d'après eux elle devait se terminer, il fallait remettre les choses en l'état où elles étaient à ce jour. » Babeuf et les babouvistes réclamaient donc la

Constitution de 1793 à cause de son caractère démocratique, malgré et non à cause de son libéralisme économique. C'est vraiment accommoder les faits historiques un peu trop à sa fantaisie que de prendre Babeuf et la Constitution de 1793 à témoin que le libéralisme n'est pas un obstacle au socialisme, que, comme le dit Bernstein, « le libéralisme est un principe social général dont l'aboutissement sera le socialisme » (P. 222).

Bernstein arrange encore plus mal Jes chartistes que Babeuf et les babouvistes, cependant ceux-là n'étaient au prix de ces derniers que des petits garçons. Les babouvistes tentaient par une conspiration d'établir le communisme ; les chartistes réclamaient le suffrage universel et la journée de 10 heures. Cependant Bernstein ne les approuve pas, parce qu'ils voulaient atteindre leur but indépendamment et même àl'encontre de la « bourgeoisie radicale ».

Il observe que plus le parti socialiste consent à paraître ce qu'il est, un parti de réformes démocratiques socialistes, plus ses chances s'accroissent d'accomplir des réformes politiques.

« Certes, la peur est un facteur puissant dans la politique, mais on se trompe en croyant qu'il suffît de provoquer la peur pour obtenir tout ce qu'on veut. Ce n'est pas quand le mouvement chartiste était dans sa phase la plus révolutionnaire que les ouvriers anglais obtinrent le droit de suffrage, mais lorsque l'écho des tirades révolutionnaires s'était éteint et qu'ils s'allièrent à la bourgeoisie radicale dans la lutte pour les réformes. Et si quelqu'un m'objecte qu'une chose semblable serait impossible en Allemagne par exemple, je lui recommande

de lire ce que, il y a quinze à vingt ans, la presse libérale écrivait au sujet des luttes syndicales et de la législation ouvrière, et comment les représentants de ces partis parlaient et votaient au Reiclistag au cours des débats sur ces questions. Il reconnaîtra peut-être ensuite que la réaction politique n'est certainement pas le phénomène le plus significatif dans l'Allemagne contemporaine » (p. 275).

Il est vrai que les cliarlistes n'obtinrent pas le droit de suffrage, mais ils obtinrent autre cbose, la journée de dix beures, ce qui n'est pas non plus à dédaigner. Mais Bernstein veut-il prétendre qu'ils n'obtinrent pas le droit de suffrage parce que leurs allures étaient trop révolutionnaires ? Mais à l'époque même où les successeurs des cb artistes obtinrent le droit de voter, les ouvriers allemands et français l'obtenaient aussi, et dans une mesure beaucoup plus large que les Anglais, bien qu'ils se comportassent d'une manière très révolutionnaire, et ne fissent aucune avance à la bourgeoisie libérale.

Les Anglais sont les gens les moins prompts à se laisser influencer par de simples « tirades révolutionnaires ». D'ailleurs, la bourgeoisie anglaise au temps de la propagande en faveur du libreécbange ne pouvait guère être effrayée par les paroles et la propagande des cb artistes, d'autant moins que ces « tirades révolutionnaires » pouvaient bardiment être comparées aux leurs. Ce qui indisposa les bourgeois contre les chartistes, ce fut que les cbartistes firent leur propagande et s'organisèrent indépendanunent et en opposition avec les libre-échangistes. Ils le pardonnèrent tout aussi

peu aux chartistes que les progressistes prussiens pardonnèrent le même crime commis par Lassalle, bien que celui-ci ne se fût pas comporté d'une manière révolutionnaire.

Par cette singulière opposition de deux choses qui ne contrastent pas absolument, — les tirades révolutionnaires et l'alliance avec la bourgeoisie radicale, — on peut clairement voir que Bernstein réprouve ces tirades révolutionnaires principalement pour rendre l'alliance avec les radicaux possible.

Mais cette alliance est possible sous deux formes : 1° comme coopération momentanée et dans un but déterminé du prolétariat organisé en un parti autonome, avec des partis bourgeois, tactique que le « Manifeste communiste » déclare déjà indispensable dans certains cas ; 2^ comme extension du parti prolétaire en un grand parti populaire embrassant tous les éléments démocratiques, tel que celui qui se forma en Angleterre quand le chartisme ne fut plus, mouvement contraire à l'évolution politique sur le continent, — et tel que le réclament depuis peu les réformistes de notre parti.

Quels sont les arguments en faveur de cette extension? L'espoir qu'un tel grand parti démocratique peut obtenir la majorité beaucoup plus tôt que le prolétariat isolé; qu'en renonçant au spectre rouge et autres allures révolutionnaires, il deviendra plus tôt apte à gouverner, et qu'ainsi le prolétariat sera plus tôt en mesure d'acquérir, non le pouvoir;, mais de l'influence. Sans doute^ le

prolétariat ne pourra, de cette façon, obtenir pleine satisfaction, il doit être moins exigeant et avoir égard à ses compagnons de lutte ; mais un tiens ne vaut-il pas mieux que deux tu l'auras, et il n'est pire maxime que : Tout ou rien. Si nous ne vou Ions transformer notre parti des salariés en un parti embrassant les masses populaires, nous nous condamnons pour un temps indéfini à l'impuissance, à l'opposition absolument stérile.

Voilà l'argumentation de la fraction réformiste. Ils oublient que le parti socialiste exerce une action positive considérable, même quand il ne dispose d'aucun portefeuille. Sans doute, on ne peut pas tout par la crainte, et je crois que la peur directe, physique du socialisme n'a pas encore produit de grands résultats. Et cependant, nous voyons que depuis des années déjà l'orientation de notre politique intérieure dépend des revendications du parti socialiste. Ceci ne vient pas de la crainte que, un beau jour, si on ne l'amusait, notre parti pourrait tout briser, mais de la crainte que le parti socialiste pourrait bien un beau jour grouper autour de lui toute la masse des ouvriers»

L'accroissement en nombre et en force du prolétariat et l'accroissement de l'influence du parti socialiste sur ce prolétariat, — la nécessité pour les autres partis d'entrer en concurrence avec le nôtre, sous peine de voir ce puissant appoint leur échapper, voilà les facteurs qui forcent les partis> bourgeois, démocratiques à faire des réformes sociales, les facteurs qui ont reproduit ce revirement de la presse qui, aux yeux de Bernstein,

témoigne de la bonne volonté de la bourgeoisie allemande.

Telle est l'influence du parti socialiste^ longtemps avant qu'il soit en état d'arriver lui-même au pouvoir^ que les partis bourgeois démocratiques doivent se réformer, qu'ils doivent au moins adopter quelques-unes des revendications de notre parti, s'ils ne veulent pas voir leur échapper la classe ouvrière, la classe la plus forte de la nation.

Si donc le parti socialiste reste le vrai parti de classe du prolétariat militant, il ne renonce pas pour cela à toute influence politique. S'il voulait, au contraire, régler son programme et sa tactique de façon à pouvoir englober d'autres classes et à prendre part à leurs luttes de classe, il paralyserait ses forces combatives et avec son homogénéité il perdrait aussi son unité.

Ce sacrifice ne lui servirait guère : comme parti démocratique, il resterait quand même un parti où le prolétariat donnerait le ton; mais les autres classes ne se soumettent pas à une direction prolétarienne. Un parti de concentration démocratique n'est possible que sous une direction bourgeoise. Lorsqu'un parti englobant tous les éléments- de la démocratie n'est plus possible sous une telle direction ■ — et partout un tel parti est en décadence — à plus forte raison est-il impossible de le constituer sous la direction du prolétariat.

Quelles sont les autres classes de la démocratie que nous avons à considérer après le prolétariat ? Les petits bourgeois, les paysans, les intellectuels. Dès aujourd'hui, les rangs du parti sont largement

ouverts à tout membre de ces classes qui se sent prolétaire et veut prendre part à la lutte de classe du prolétariat. Mais comment Jes petits bourgeois et les petits agriculteurs, qui ne prennent pas cette attitude vis-à-vis du prolétariat, veulent-ils améliorer leur situation? C'est avant tout en cessant d'être de petits exploiteurs pour devenir de grands exploiteurs, capitalistes, grands agriculteurs, et pour pouvoir exploiter leurs ouvriers sans entraves. Plus l'exploiteur est placé bas sur l'échelle sociale et plus profondément il est atteint par toute réforme. Le prolétariat peut s'allier par mo^ ment à ces fractions pour atteindre certains buts politiques et obtenir certaines réformes administratives. Mais il ne doit pas coopérer avec elles en une organisation durable.

Et les intellectuels ? Certes, la très grande majorité d'entre eux n'a aucun intérêt à l'exploitation du salariat, elle appartient même à la catégorie des exploités. Mais, peu nombreux, la force leur fait encore plus défaut que le nombre. Ils forment la fraction du peuple la m'oins propre à une lutte de classe énergique, et quelque haine qu'ils nourrissent pour le régime capitaliste, ils lui restent cependant soumis. Le parti socialiste a certainement besoin d'intellectuels, de nombreux intellectuels, mais il ne peut les accueillir dans ses rangs que s'ils sont décidés à brûler leurs vaisseaux et à entreprendre sans ménagement la lutte contre la société bourgeoise. Que celui qui ne le peut ou ne le veut reste à l'écart du mouvement prolétarien. En fm de compte, ou le parti socia-

liste le désillusionnerait, ou il trahirait le parti socialiste.

C'est précisément dans les rangs des intellectuels qu'on forme les vœux les plus ardents pour que le parti socialiste s'élargisse,^ devienne un parti « de tout le monde y), d'un parti de classe qu'il €sl. Les paysans et les petits bourgeois n'en ressentent pas un aussi pressant besoin.

Le livre de Bernstein ne montre pas clairement quelle position il prend dans cette question. S'il ne se prononce pas avec netteté sur ce point,, ses arguments dans la question de tactique sont tels qu'ils peuvent être et qu'ils sont utilisés en faveur de la transformation de notre parti en un parti populaire. Et c'est pourquoi il était nécessaire de les mentionner et démontrer combien peu ils prouvent ce qu'ils sont censés prouver.

Ici, nous devons encore une fois revenir à l'article de Bernstein déjà cité, article qui fut publié dans le Vorwàrts pendant l'impression de ces feuilles et où il exposait son opinion sur la partie théorique du Programme d'Erfurt.

Entre autres choses, il est opposé à ce passage du Programme d'Erfurt qui déclare que la transformation de la société ne peut être que l'œuvre de la classe ouvrière. Il voudrait dire ; doit être en première ligne l'œuvre de la classe ouvrière. Ou cela ne signifie pas autre chose, ou cela exprime une autre pensée d'une façon bien vague. Nous avons déjà fait remarquer qu'ici il s'agit de luttes de classes, non de luttes d'individus. Des individus des classes les plus diverses peuvent prendre part

à la lutte de l'émancipation du prolétariat. Le programme d'Erfurt n'en empêche personne. Mais la question est de savoir si la lutte de l'émancipation du prolétariat peut devenir une lutte pour les intérêts particuliers de classes non prolétariennes. A cette question, le programme d'Erfurt fait une réponse absolument négative, tandis que Bernstein n'y répond pas. Mais il est permis d'admettre qu'il veut préparer les voies à la transformation du parti socialiste en un parti de concentration démocratique, qu'il ne veut pas que le parti socialiste ait le courage de paraître ce qu'il est, mais celui de devenir toute autre chose que ce qu'il fut jusqu'ici, et qu'il devrait renoncer au principe fondamental de l'Internationale : « L'émancipation de la classe ouvrière ne peut être obtenue que par la classe ouvrière même ».

Mais le but visé par le parti socialiste différera selon qu'il sera un parti prolétarien ou un parti (( de tout le peuple ».

Tout parti doit prendre à tâche de conquérir le pouvoir politique pour façonner l'Etat et faire agir les forces de l'Etat sur les formes sociales, conformément à ses vues. Tout parti ayant de la vitalité doit aussi être préparé à ce que le pouvoir lui échoie ; il doit donc savoir à quel usage il emploiera cette force. Il doit avoir toujours une réponse prête à cette question, s'il veut déployer quelque force propagandiste. Un parti qui, dès le principe, déclarerait qu'il ne peut agir utilement que dans l'opposition, qu'il ne cherche qu'à obtenir de l'influence et non le pouvoir, un tel parti

se paralyserait par cette déclaration et s'aliénerait complètement la confiance des masses populaires.

Donc^ chaque parti doit avoir un but final, non comme terme de l'évolution sociale (celle-ci n'a ni terme ni but final), mais comme but proposé à son activité pratique.

Il est clair qu'uri parti populaire dans lequel les intérêts de classe des paysans et des petits bourgeois ont l'influence prédominante devra toujours — quelques sympathies qu'il ait pour le prolétariat — rester sur le terrain de l'organisation sociale existante, de la propriété individuelle des moyens de production, de la liberté de la production individuelle. Il ne pourra franchir les limites de la constitution de 1793, il ne pourra dépasser le principe du libéralisme, il ne pourra jamais, quelques efforts qu'il fasse, être autre chose qu'un parti de réformes démocratiques socialistes, expression où le mot « socialistes » n'est plus qu'un mot sonore, mais creux, un souvenir de « l'heureux temps où l'on est jeune et bête » ou bien encore la vision nébuleuse d'un paradis où chacun est libre de rêver d'entrer — quand cinq cents nouvelles années se seront écoulées. C'est un mot qui n'engage plus à rien.

Le but d'un parti purement prolétarien doit être tout autre. Le prolétariat n'a pas d'intérêt au maintien de la propriété individuelle des moyens de production. Même s'il arrive par les voies les plus pacifiques et les plus légales au pouvoir; s'il €st animé du vif désir de ne rien bouleverser

et de ne point s'écarter des voies de 1' « évolution organique », même s'il est sceptique à l'égard des (( utopies » socialistes, il ne tiendra pas compte, dans la défense de ses intérêts, du maintien de la propriété individuelle des moyens de production et de la production individuelle.

Par contre, un régime prolétarien doit toujours poursuivre un double but. D'une part, la suppression du caractère privé des grands monopoles capitalistes et de l'autre la suppression des sans-travail, armée de réserve des industriels.

Et, en ce faisant, il atteint le mode de production capitaliste au cœur.

Sans les trusts monopolisateurs et sans les sanstravail toujours prêts à prendre la place des grévistes, la situation du prolétariat organisé en face du capitalisme devient prépondérante.

Quand celui-ci se plaint aujourd'hui déjà du terrorisme prolétarien, c'est une absurdité. Mais le prolétariat établira forcément sa dictature dans l'usine le jour oii il aura conquis le pouvoir dans l'Etat. La position des capitalistes, qui subsisteront après la socialisation des cartels et des trusts, deviendra alors intenable ; ils n'auront plus qu'à supporter les risques de leur industrie sans en être les maîtres plus longtemps. Dès ce moment, les capitalistes, avec une bâte plus grande que celle des ouvriers d'aujourd'hui, réclameront une socialisation avantageuse de leurs industries ; ils dépenseront beaucoup plus de forces et d'intelligence à résoudre ce problème par la voie la plus rapide et la moins douloureuse, qu'ils n'en dépensent au-

jourd'hui à combattre le mouvement prolétarien. Le prolétariat victorieux serait contraint, même s'il ne le désirait pas au début, de socialiser la production : il y serait fatalement, logiquement amené par ses intérêts de classe.

En d'autres termes, la production capitaliste et le pouvoir aux mains du prolétariat sont deux choses incompatibles. 11 est difficile d'en dire plus. Nous ne savons ni quand ni comment s'établira cette suprématie du prolétariat, si ce sera dans une grande tourmente ou à la suite d'une série de catastrophes ou si elle se réalisera peu à peu et graduellement. Nous ne savons pas non plus ce que seront alors la société et le prolétariat, car ces deux facteurs se modifient sans interruption ; nous ne savons combien de choses encore imprévues se seront réalisées alors, ni dans quelle mesure les problèmes du régime prolétarien en seront rendus plus difficiles ou plus simples. Nous ne pouvons que reconnaître la loi fatale qui forcera le prolétariat victorieux à remplacer le mode de production capitaliste par le mode de production socialiste.

Si le prolétariat s'organise en parti politique autonome, conscient de la lutte de classe à soutenir, son but doit devenir la suppression de la propriété individuelle des moyens de production capitaliste et la suppression du mode de production individuelle capitaliste; il ne doit pas considérer que le socialisme doit perfectionner, mais qu'il doit vaincre le libéralisme; il ne peut rester un parti se bornant aux réformes démocratiques so-

cialistes, il doit devenir le parti de la révolution sociale.

Ici il ne s^agit naturellement pas de la révolution au sens que la police donne à ce mot, c'està-dire de révolte à main armée. Un parti politique serait insensé, qui se déciderait en principe pour les voies de l'émeute, lorsque des voies plus sûres et moins terribles seraient à sa disposition. Dans ce sens le parti socialiste n'a jamais été en principe révolutionnaire. Il est révolutionnaire seulement en ce sens qu'il est conscient qu'il ne pourra employer le pouvoir politique, le jour où il y parviendra, qu'à détruire le mode de production sur lequel repose aujourd'hui l'ordre social. Je rougis d'avoir à répéter ces lieux communs : j'y suis forcé quand Bernstein trouble les esprits par sa polémique contre notre tactique qui, d'après lui, n'est basée que sur l'éventualité de catastrophes.

Dans l'édition allemande de son livre, il déclare expressément qu'il (( emploie le mot révolution exclusivement dans le sens politique de ce mot, comme synonyme de révolte, de recours illégal à la violence » (p. 152).

Dans l'édition française il a supprimé ce passage. Il y parle de la révolution sans en donner une définition. Mais dans l'édition française comme dans l'allemande il déclare :

« Il est de notoriété que Marx et Engels ont considéré pendant fort longtemps ce dernier moyen (la violence au moyen de la révolution) comme presque partout inévitable, et, pour un certain nombre de fidèles de la doctrine marxienne, il l'est

encore aujourd'hui. Beaucoup aussi le considèrent comme le moyen le plus rapide. » (p. 152.)

Depuis Lassalle le parti socialiste s'efforce d'établir clairement la différence entre la révolution avec des fourches et des fléaux et la révolution sociale, et de montrer qu'il ne veut que cette dernière.

Nous croyons pouvoir nous flatter d'avoir fait sentir cette différence même aux procureurs et voici qu'aujourd'hui un de nos plus anciens, un de nos plus éminents porte-parole croit nécessaire de mettre le parti socialiste en garde contre des soulèvements irréfléchis!

Si le livre de Bernstein produisait quelque effet, ce serait avant tout de fortifier les idées confuses que nos adversaires répandent sur notre parti, idées à la destruction desquelles il nous a fallu consacrer une bonne partie de notre vie. . Quiconque connaît la littérature de notre parti, ne fût-ce que superficiellement, comprendra que révolution sociale et révolte sont deux idées bien différentes. La révolution sociale est un but qu'on peut se proposer en principe, l'émeute un moyen qu'on ne peut juger qu'après en avoir examiné l'opportunité.

Mais le terme « révolution politique » n'est pas plus synonyme d'émeute que le terme « révolution sociale ». Le langage, — je ne parle pas de celui des policiers — désigne par révolution politique toute grande commotion politique, qui active la vie politique et fait battre avec plus de force le cœur de la nation. Ce terme est opposé à

celui de ce contre-révolution », ébranlement qui paralyse l'activité politique. L'émeute ou « emploi illégal de la violence » peut être un épisode, un épisode très important de cette commotion, mais elle n'est pas la révolution elle-même. La convocation très légale des Etats-Généraux fait aussi bien partie de la Révolution que la prise de la Bastille. Et personne ne parlera de la grande révolte française de 1789. On ne nommera pas non plus révolutions les émeutes ou violences illégales qui n'ont pas d'effet sur la vie politique, par exemple les soulèvements des indigènes de l'Hindoustan contre les agents anglais chargés d'établir des cordons sanitaires.

Bernstein, « pour éviter les malentendus » emploie donc le mot révolution précisément dans le sens qui n'est pas celui qu'on lui donne dans la langue politique et scientifique, mais qui est le sens que lui prêtent les policiers et les magistrats, parce que dans une révolution, ce qui les intéresse, ce sont seulement les actes qui tombent sous le coup de la loi.

La révolution sociale — je ne l'entends pas comme Bernstein — est le but fatal vers lequel tend toute organisation politique autonome du prolétariat. Quiconque organise le prolétariat en parti politique indépendant y prépare par là même les voies à l'idée de révolution sociale, quels que soient son amour de la paix, sa placidité et le scepticisme avec lequel il envisage l'avenir. Et réciproquement, quiconque veut rendre le prolétariat indépendant des autres partis politiques,

l'organiser en parti autonome, atteindra son but d'autant plus rapidement qu'il fera mieux comprendre à la classe ouvrière la nécessité de la révolution sociale.

D'autre part nous avons vu que la politique de concentration démocratique, le fusionnement du prolétariat dans un parti de toutes les classes populaires, implique la renonciation à la révolution,, l'obligation de se contenter de réformes sociales.

C'est ainsi que la position qu'on prend dans la question de la révolution sociale a déjà pour le temps présent une haute signification pratique. Il est possible qu'on se figure qu'il est inutile de discuter sur la révolution, et que ce soit là vendre la peau de l'ours avant de l'avoir tué. Pour l'instant, dira-t-on, dans le mouvement ouvrier ces deux directions ont pratiquement le même but, les réformes socialo-politiques et démocratiques. Qu'on poursuive donc ces réformes et qu'on ne trouble pas l'unité du parti par des discussions sur des choses dont aucun homme ne peut prévoir le cours.

Mais on a vu que la question de savoir quel est le but final de notre politique, révolution ou simplement réformes sociales, est liée des plus intimement avec la question de V organisation et de la 'propagande du prolétariat comme parti politique dans le temps présent.

S'il n'en était pas ainsi, l'insistance à soutenir le point de vue révolutionnaire d'une part serait aussi peu compréhensible que d'autre part la vio-

lence des attaques des réformistes contre ce qu'ils nomment « tirades révolutionnaires ».

Tandis qu'au contraire l'ardeur des discussions devient compréhensible quand on aperçoit derrière la lutte apparente autour des formules la lutte autour d'une question, dont la solution a une importance vitale pour le parti socialiste comme pour la démocratie bourgeoise, c'est-à-dire la question de savoir si le prolétariat doit mener sa lutte de classe comme organisation politique autonome ou bien comme fraction d'un parti populaire embrassant toutes les couches de la démocratie.

;) Nous est-il permis de triompher?

Voilà la question que pose sérieusement Bernstein et à laquelle il répond négativement!

Nous avons vu que tout parti politique ayant de la vitalité doit s'efforcer de conquérir le pouvoir, qu'il ne doit pas se contenter de rester un parti d'opposition. D'après Bernstein, ce principe ne peut s'appliquer au parti socialiste. Pendant un certain temps il ne peut rendre de services utiles que dans l'opposition.

Le prolétariat est beaucoup trop faible^, penset-il, pour pouvoir de sitôt conquérir le pouvoir. Mais s'il réussissait, cela ne pourrait être qu'un mal, car il est encore trop peu développé pour

pouvoir utiliser convenablement ses forces, et les temps ne sont pas encore venus où doit se réaliser le Socialisme.

« Avons-nous dès maintenant atteint le degré de développement des forces productives, indispensables pour l'abolition des classes ? » demande Bernstein (p. 300). La réponse est très pessimiste.

Et les ouvriers ?

« Malgré les progrès considérables que fti classe ouvrière a faits au point de vue intellectuel, politique et économique depuis les jours oii Marx et Engels écrivaient, je ne la considère pas même aujourd'hui encore comme assez avancée pour prendre en mains le pouvoir politique. » (p. 298.)

Bernstein a déjà traité ces questions dans une partie de son ouvrage. Nous avons déjà eu l'occasion de parler des doutes qu'il élève au sujet du développement du mode de production moderne, et nous avons montré qu'il était impossible d'indiquer avec précision un stade du développement de la production à partir duquel on pourrait déclarer la société mûre pour le socialisme.

L'intervention consciente du prolétariat dans le mécanisme économique doit évidemment revêtir des formes tout autres dans une société oii dominent la haute finance et le commerce et dans une société où domine l'industrie ; la souveraineté politique du prolétariat doit avoir des etfets différents dans un pays de vieux capitalisme et dans un pays de jeune capitalisme, — voilà tout ce qu'on put affirmer. Mais il serait absurde de

vouloir préciser une limite à partir de laquelle on déclarerait le socialisme réalisable.

Dans la dernière partie de son ouvrage, Bernstein est manifestement animé du même sentiment, qui guide l'auteur en écrivant ces lignes : le besoin d'en finir vite, puisque, après tout, on était si près du but. — Aussi ne donnet-il ici aucun détail précis, et se contente-t-il d'indiquer quelques références.

Mais ici il joue vraiment de malheur.

Dans l'édition allemande, Bernstein se référait à trois auteurs. Dans l'édition française, il ne se réfère plus qu'à un seul : Engels. J'ai montré que sur les trois, l'un ne fait qu'une remarque hypothétique sans autre fondement et que les deux autres déclarent absolument le contraire de ce que Bernstein leur attribue, Bernstein lui-même reconnaît dans une note de l'édition française « s'être laissé peut-être un peu trop entraîner par la discussion. » Néanmoins il reproduit les résultats qu'il a tirés de ses prémisses et il répète aussi sa citation de F. Engels.

Polémiquant avec Plekhanow, il cite le passage suivant :

(( Ce ne sera que lorsque les forces productives sociales auront atteint un certain degré de développement, trèa élevé même pour les temps actuels, qu'il deviendra possible d'augmenter à tel point la production que l'abolition des différences de classe pourra être un progrés réel et qu'elle pourra être durable sans entraîner un arrêt, voire même un recul dans le mode de production social. » « Quel est donc, demande Bernstein triomphant, le philistin, le savant qui a écrit cela, monsieur Plekha-

now? Personne autre que Frédéric Engels. » (p. 300.) Trad. Cohen.

Cette citation est certainement très fâcheuse pour Plekhanow. Elle a seulement un petit inconvénient pour Bernstein : elle est fausse. Bernstein, ou son traducteur, fait parler Engels au futur quand celui-ci parle au présent (Voir l'original : Internationales aus dem Yolksstaat, Berlin, 1894, p. 50).

C'est peut-être seulement la faute du traducteur; mais celui-ci n'aurait pas commis cette faute si Bernstein en même temps que le passage en question avait cité le passage qui suit. Engels polémique dans cette brochure contre un Russe qui avait prétendu que le socialisme se réaliserait plus tôt en Russie que dans l'Europe occidentale, parce que la Russie n'a pas de bourgeoisie.

A cela Engels répond qu'un certain degré de développement des forces productives est une condition préliminaire du socialisme. « Ce n'est qu'entre les mains de la bourgeoisie que les forces productives ont atteint ce degré de développement. La bourgeoisie est donc, tout comme le prolétariat, une condition préliminaire sine qiia non pour la révolution sociale. »

Engels prétend donc ici que les conditions économiques indispensables à l'avènement du socialisme n'existent que dans les pays capitalistes. Il dit la même chose dans son « Anti-Duhring ». (3« édition, p. 304).

Bernstein torture le sens de ce passage au point de dire qu'Engels aurait prétendu que les condi-

tions économiques préliminaires du socialisme n'existaient pas encore.

J'attirai son attention sur ce point, ce qui ne l'empêcha point de maintenir dans l'édition française cette altération du sens du passage d'Engels.

Et voilà le seul argument qu'il sache produire en faveur de sa thèse. Néanmoins il continue de la défendre avec acharnement, cette thèse que la victoire du parti auquel il appartient ne pourrait avoir que de fâcheuses conséquences.

En vérité, quel singulier socialiste !

Bernstein n'apporte pas la moindre preuve quand il affirme que les forces productives ne sont pas encore suffisantes pour que les classes sociales puissent être abolies, puis lorsqu'il veut citer des autorités, ces autorités se tournent contre lui.

Mais le degré auquel le capitalisme a amené le développement de la production n'est qu'un des facteurs du socialisme. C'est un corps inanimé si un second facteur ne vient lui donner la vie : un prolétariat plein de force politiquement mûr.

Notre prolétariat possède-t-il ces qualités dans la mesure qui lui permettrait de saisir les rênes de l'Etat ? Et même pouvons-nous espérer voir dans un temps, rapproché naître un tel prolétariat ?

Bernstein répond encore à cette question, par la négative. Il traite cette question, comme la question des conditions matérielles primordiales du socialisme, deux fois dans son ouvrage, une fois vers le milieu (p. 152 et suivantes) et de nouveau vers la fin.

Il (Iciiiaiule ce qu'est le prolétariat moderne et il répond :

(( Si on comprend sous ce titre tous ceux qui ne jouissent d'aucun revenu par la propriété ou par une situation privilégiée^ ils constituent évidemment la majorité absolue de la population dans les pa"ys avancés. Mais alors ce « prolétariat » se compose d'un mélange d'éléments extraordinairement hétérogènes, et de couches plus différentes encore entre elles que ne le fut le « peuple » de 1789; une foule qui, tant qu'existeront les conditions de propriété actuelles, aura plus d'intérêts communs ou, du moins, analogues que contradictoires, mais qui, dès que les possédants et les gouvernants actuels seront destitués ou dépossédés, se rendront bien vite compte de la diversité de leurs besoins et de leurs intérêts respectifs » (p. i53).

Dans ces propositions l'auteur reste d'une part autant au-dessous de la vérité qu'il est au-dessus d'autre part. Bernstein reste au-dessous de la vérité, quand il concède à peine que le prolétariat forme la majorité absolue de la population des pays avancés.

Dans l'Empire allemand, en 1895, les non-prolétaires formaient 26,84 ^/o de l'ensemble des personnes vivant de leur industrie; en 1882, la proportion était 29,25 °/o. Les prolétaires forment ainsi plus des 70 centièmes, presque les 3/4 des personnes gagnant leur vie. C'est là déjà une forte « majorité absolue ».

En outre la statistique de l'Empire comptait au nombre des non-prolétaires non seulement les capitalistes, les artisans, les petits commerçants, les grands propriétaires, les paysans, mais aussi

les ouvriers à domicile^ les directeurs salariés d'entreprises (par ex. les directeurs des sociétés par actions), les officiers, les hauts fonctionnaires, les membres du clergé, le personnel de l'administration, de l'enseignement, les médecins, les acteurs, les musiciens, les artistes, les secrétaires particuliers, les hommes de lettres. (Statistique de l'Empire allemand. Nouvelle série. Volume 111, p. 62 et 63).

11 est inutile d'expliquer que parmi ces nonprolétaires il en est beaucoup qui ne tirent aucun revenu de la propriété ou d'une situation privilégiée.

Ce dénombrement montre certainement que si on veut parler d'un « mélange d'éléments extraordinairement hétérogènes », les non-prolétaires forment un tel mélange. Mais ici Bernstein ne veut considérer que la désagrégation du prolétariat et il ne peut trouver d'expression assez forte pour la dépeindre : c'est un « mélange de couches plus différentes encore entre celles que ne le fut le (( Peuple » en 1789 ».

Voilà vraiment une affirmation bien hardie î Le prolétariat d'aujourd'hui est formé de salariés-^ le (( Peuple » de 1789 était formé non seulement de salariés, mais aussi de petits bourgeois,, de paysans et de gueux, et ces derniers, dans le peuple d'alors, jouaient un rôle, même un rôle politique, non sans importance. — Et si l'on veut considérer l'expression « le Peuple de 1789 » comme synonyme de Tiers-Etat, alors il faudra encore tenir compte des capitalistes et des intel-

loctuels. Quel mélange bigarré formaient ces gens qui renversèrent la Féodalité !

Et Bernstein prétend que les salariés d'aujourd'hui forment des couclies encore plus différentes que celles qui composaient le «Peuple » de 1789! Et celui qui lance cette affirmation plaisante (( sur le calme d'âme vraiment asiatique » avec lequel Parvus — pensez donc ! — enrôle dans l'armée du prolétariat les 5,000,000 salariés agricoles, ne voudrait-il pas par hasard les compter dans Parmée de ceux qui tirent leur revenu de la propriété ou d'une situation privilégiée?

Comme preuve des profonds contrastes que présente le salariat, on nous montre les disparités frappantes qui existent entre les salariés de l'industrie, du commerce, de l'agriculture et au sein de chacune de ces catégories. Nous avons déjà vu ce que penser des divergences dans les syndicats. Qui voudrait nier qu'il existe des divergences au sein du salariat? Qui ne verrait que les intérêts de l'employé de commerce ne sont pas identiques à ceux de l'ouvrier d'usine, et que ceux-ci sont différents de ceux du petit pâtre? Mais de ces différences se dégage-t-il des oppositions d'intérêts rendant impossible une coopération durable de ces différentes couches dans un parti politique? C'est là précisément la question que Bernstein n'aborde pas, car tous ses arguments concernent les difficultés d'une coopération syndicale et non d'une coopération politique.

D'après Bernstein, la condition primordiale de l'organisation d'un parti serait donc une complète

uniformité de tous les intérêts des membres de ce parti? Alors comment donc pourrait se constituer un parti ?

Si le prolétariat n'est pas en état de devenir classe dirigeante, à cause des divergences d'intérêts de ses différentes cduches, comment donc la Bourgeoisie a-t-elle pu parvenir au pouvoir ? Qu'on veuille bien considérer non plus seulement les différences, mais les contrastes au sein de la Bourgeoisie : elle est formée par les Capitalistes et par des Intellectuels. Chacune de ces couches se divise à son tour en innombrables groupes qui se combattent souvent avec le plus grand acharnement : nous avons grands et petits capitalistes; nous avons le capital industriel, le capital de commerce, le capital de prêt et la haute finance qui les empoche tous; à ne considérer que le capital industriel, nous avons les divergences entre producteurs et consommateurs de matières premières, etc. — Et parmi les Intellectuels, quelle solidarité y a-t-il bien entre le médecin et l'avocat, l'ingénieur et le philologue ?

Et cependant tous ces éléments alliés formaient le grand parti libéral.

Même la bourgeoisie à elle seule est déjà plus divisée que le prolétariat; il est donc vain de prétendre que le prolétariat est composé aujourd'hui d'éléments plus disparates que le peuple de 1789 tout entier qui, outre le prolétariat, renfermait encore tant de classes.

Bernstein lui-même ne maintiendrait pas cette affirmation s'il considérait les choses plus froide-

ment. Et même le prolétariat était en 1789 plus divisé qu'aujourd'hui : alors il y avait encore les divergences entre ouvrier membre d'une corporation et ouvrier non membre d'une corporation. L'ouvrier était beaucoup plus lié durant toute sa vie à la mèmeoccupation^le passage d'une occupation à une autre n'était pas si facile qu'aujourd'hui.

Si nous voulons examiner les chances du prolétariat dans les luttes politiques, nous ne devons plus seulement mettre en relief chez lui ces points qui semblent diminuer à nos yeux ses facultés combatives.

Il nous faut aussi considérer l'autre face du problème. Lorsque Bernstein croit apercevoir dans le « mélange des couches », dans la diversité des intérêts le facteur qui rend impossible la souveraineté politique du prolétariat, nous devons lui objecter que le mélange des couches, la diversité des intérêts sont bien plus grands chez nos adversaires, et c'est pourquoi Marx et Engels protestèrent toujours contre le terme de « masse réactionnaire ».

C'est précisément dans l'unité des intérêts décisifs qu'il représente, que se trouve le grand avantage du socialisme sur les partis bourgeois. Il est le seul des partis existants qui n'a besoin de s'appuyer que sur une classe, parce que celle-ci constitue la grande majorité du peuple.

Tout autre parti doit s'appuyer sur différentes classes, en particulier même sur des fractions du prolétariat, s'il veut obtenir et conserver la majorité. Le socialisme est précisément supérieur aux

autres partis par son unité et sa cohésion. Et cela ne contribue pas peu à le rendre fort.

Mais si les divergences qui existent au sein du prolétariat étaient suffisantes pour morceler le parti socialiste et le rendre incapable de conquérir le pouvoir, qu'adviendrait-il donc de lui, si à ces divergences on en ajoutait d'autres en élargissant le parti socialiste au point de faire de ce parti prolétarien un parti « de tout le monde » ?

Personne n'a encore prétendu que le parti prolétaire soit absolument homogène. Trop souvent dans notre œuvre de propagande, nous sentons les différences qui le divisent. Alors on voit assez distinctement que toutes les couches prolétariennes ne sont pas également aptes à comprendre les idées socialistes et l'organisation politique et syndicale. Les travailleurs industriels forment l'avant-garde, les travailleurs du commerce et surtout ceux de l'agriculture restent à l'arrièregarde. Il n'est pas douteux que nous ne gagnions complètement ces dernières couches qu'avec de pénibles efforts. Mais ceci montre seulement que le socialisme n'est pas encore au bout de sa tâche, ce que personne parmi nous ne s'était d'ailleurs figuré; cela ne prouve pas que cette tâche reste longtemps encore inachevée.

Le développement économique favorise très efficacement notre propagande en ce sens qu'il accroît surtout les couches prolétariennes les plus accessibles au socialisme. Dans les villes domine la population industrielle et la prépondérance des villes sur la campagne est de plus en plus mar-

quée. Le tableau suivant concerne l'Empire allemand :

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