Deuxième Partie
Roux de Marsilly
Claude Roux ou Le Roux, dit de Marsilly, était originaire de Nîmes ; d'après Gui Patin, c'était le fils d'un chandelier de cette ville. Dans une note anonyme conservée au Public Record Office de Londres et rédigée pour un des diplomates anglais par un de ses agents à Paris, il est dit : « J'ai recherché qui était ce Marsilly et j'ai appris d'un Mr. Marsilly avec lequel je suis lié et qui est un homme de qualité que son nom est seulement Roux, qu'il est né à Nîmes, et qu'ayant servi sous mon ami comme soldat il a toujours depuis pris son nom pour gagner plus de crédit en Suisse, pays oi^i Mr. Marsilly a été employé précédemment par son colonel, le maréchal de Schomherg, quand il a envahi la Suisse (1) ».
En l'absence d'autres documents, il est impossible de savoir dans quelle mesure ces témoignages sont
(1) Lang, the Valet's Iraçjedy, p. 37.
exacts ; Marsilly lui-même a dit à Morland, au milieu de beaucoup de vantardises et de meosonges, « qu'il avait une maison à six lieues d'Orléans, nommée Marcilly » (1).
A une date inconnue, probablement à la suite d'un rapt qu'il avait commis à Nîmes (2), Roux, pour se mettre en sûreté, passa à l'étranger. Prétendant qu'on lui avait fait une injustice dans une affaire de finances (3) et aigri comme tant d'autres protestants de la défaveur systématique témoignée par Louis XI Y à ses sujets delà Religion prétendue réformée, défaveur qui dégénérait déjà dans certains cas en persécution, obligé peut-être à se procurer des moyens d'existence d'une façon quelconque, il entra en relation avec les puissances ennemies de la France, toujours prêtes à fomenter des révoltes sur notre territoire, et habituées à cette époque à trouver des auxiliaires chez les grands et chez les protestants pour y arriver.
Le traité des Pyrénées (1659), en mettant fin à une guerre de 25 ans entre la France et l'Espagne, n'avait pas mis fin à la rivalité de ces deux puissances. A la mort de Philippe IV (17 septembre 1665), Louis XIV revendiqua dans la succession de ce prince une partie
(1) Commune de 800 hab., canton de La Ferté, arrondissement d'Orléans.
(2) Lang, p. 54. — « Il était depuis longtemps exilé du royaume pour avoir enlevé une femme de condition », écrit le 5 juin 1069 l'ambassadeur vénitien Morosini (Ravaisson, Archives de la Bastille, p. 318).
(3) Lefèvre d"Ormesson, Journal, t. II, p. 566.
des Pays-Bas au nom des droits de sa femme, fille d'un premier mariage de ce roi d'Espagne. Les rapides conquêtes du roi de France dans les Pays-Bas amenèrent l'Angleterre, la Hollande et la Suède à s'allier le 28 janvier 1668 pour contraindre la France et l'Espagne à faire la paix ; la France gardait ses conquêtes, mais les puissances de la Triple- Alliance la forcèrent à prendre l'engagement de n'en plus faire. La paix d'Aix-la-Chapelle (2 mai) sanctionna cet arrangement. C'est au lendemain de cette paix que nous reporte le plus ancien document que nous ayons trouvé sur Roux : M. de Ruvigny, ambassadeur de France à Londres, adressait de cette ville à Louis XIV le 29 mai 1668 une longue lettre qui mérite d'être reproduite en entier.
« J'ai appris depuis trois jours par un moyen qu'il serait trop long à dire à Votre Majesté qu'il était arrivé ici un de ses sujets le plus mal intentionné du monde ; la cause de son voyage est de si grande importance que je n'ai pu ajouter foi aux avis qui m'ont été donnés, et encore moins aux particularités qui m'en ont été rapportées, j'ai été en un lieu secret d'où j'ai vu le personnage et entendu ses discours qui m'ont fait dresser les cheveux en la tête, et il ne pouvait pas m'en arriver moins puisqu'il s'agit de la sûreté de votre personne sacrée et du salut de votre Etat, s'il peut y avoir quelque vérité dans des discours si emportés et si peu vraisemblables ; enfin, Sire, j'ai vu et entendu le plus méchant homme du monde pendant l'espace de dix heures, lesquelles furent employées en
conversation, en une collation et en un souper que lui donna le maître de la maison, lequel le questionnait adroitement sur plusieurs articles que je lui avais donnés ; j'étais dans un cabinet d'où je pouvais le voir et l'entendre à mon aise, ayant plume et papier pour écrire tout ce que je lui entendais dire, c'est pourquoi, Sire, V. M. ne verra point d'ordre dans cette relation, mais seulement les paroles de cet homme ainsi qu'il lésa proférées au maître du logis où j'étais, lequel il a connu du temps de Gromwell, et en qui il semble que la Providence ait voulu qu'il ait pris une entière confiance ».
« Ce scélérat se nomme Roux, âgé de quarante-cinq ans, ayant les cheveux noirs, le visage assez long et assez plein, plutôt grand et gros que petit et menu, de méchante physionomie, la mine patibulaire, s'il en fut jamais; il est huguenot, et natif de quatre ou cinq lieues de Nîmes ; il a une maison, à ce qu'il dit, à six lieues d'Orléans nommée Marcilly; il dit qu'il a servi en Catalogne, qu'il a beaucoup de blessures, qu'il a servi les gens des vallées de Piémont lorsqu'ils prirent les arnies contre M. le duc de Savoie ; que V. M. le connaît bien, qu'il a eu avec elle plusieurs entretiens secrets, et que dans les derniers, elle lui a conseillé de ne plus se mêler de tant d'affaires, qu'il est au désespoir, que V. M. lui doit soixante mille écus qu'il a avancés, étant entré dan^ un parti en la généralité de Soissons, qu'il est fort connu de M. le Prince, et qu'il n'y a qu'à lui nommer son nom. C'eâtun grand parleur et il ne manque point de vivacité ».
« Il est ici depuis six semaines ; il n'a été que de nuit pendant quelque temps, craignant à ce qa'il dit, de me rencontrer, mais que présentement il sort le jour, s'étant ressouvenu que j'avais la vue courte; il a trois personnes de créance avec lui, desquelles il se sert ici pour porter ses billets, qu'il a soin de retirer lorsqu'il en renvoie d'autres ; il s'en sert pour courrier qu'il envoie au dehors à ses correspondants ».
« Ses principales correspondances sont en Suisse, à Genève, en Provence, en Daupliiné et en Languedoc. Il dit que ces trois provinces sont d'intelligence avec la Guyenne, le Poitou, la Bretagne et la Normandie, qu'il a visité tous les cantons par les ordres de dix personnes qui conduisent toute cette conspiration desquelles il n'a nommé que Baltasar qui est à Genève et le baron de Dohna, cy devant gouverneur d'Orange, qu'il a fait entendre aux Suisses que les dites provinces étaient si mal traitées qu'elles étaient résolues de se révolter et de se mettre en république, que pour cela elles avaient besoin d'assistances étrangères, que s'ils voulaient les secourir, qu'elles se déclareraient en même temps, et qu'elles étaient assurées du secours d'Espagne ; il assure que dès le mois de septembre dernier, les Suisses avaient promis d'entrer en France et de se mettre près de Lyon avec une armée de cinquante mille hommes, aussitôt que la Provence, le Dauphiné et le Languedoc auraient pris les armes, qu'il a aussi parole des Espagnols qu'ils entreront en même temps, qu'il a rendu compte de son voyage en Suisse aux susdites dix personnes qui sont catholiques
et huguenotes, bien concertées ensemble, et qui se font fort de faire révolter les peuples de ces provinces qu'il dit être dans le dernier désespoir, que ces dix hommes se voient assez souvent en différents lieux, tantôt dans une maison, tantôt dans une autre, que c'est lui qui a fait toutes cjgs liaisons, lesquelles s'étendent, à ce qu'il dit, dans toutes les parties de votre royaume, qu'il y a six ans qu'il travaille ù ce dessein, qu'il a été envoyé de la part des dix au marquis de Castel Rodrigo (1), et ensuite au roi d'Angleterre et à M. le duc d'York, pour leur demander secours, afin d'avoir plus d'assurance pour l'événement de leur dessein, que son instruction porte de s'adresser directement à eux, de leur faire connaître ce qui a été arrêté entre eux et les Suisses, sans leur parler de la résolution qui a été prise de se mettre en République, de voir premièrement ledit marquis, et ensuite le roi d'Angleterre et M. le duc d'York, qu'il saura de ces princes le secours qu'ils en peuvent attendre ; il dit qu'il est venu des Cantons en Dauphiné où il a rendu compte de la négociation avec les Suisses, qu'il a passé à Lyon, à Dijon, à Ghàlons-sur-Marne, à Sedan, à Liège, à Cologne, à Louvain et à Rruxelles, qu'il s'adressa suivant les ordres directement au marquis de Castel Rodrigo, qui, après l'avoir entendu, lui fit la meilleure réception du monde, qu'il avait eu plusieurs conférences avec lui, qu'il l'avait fait mettre dans un cabinet pareil à celui-là, montrant celui où j'étais, pour entendre la
(1) Gouverneur des Pays-Bas espagnols.
LA DÉCOUVERTE DU COMPLOT 2ir)
proposition que Temple lui devait faire d'une ligue offensive et défensive contre la France entre l'Espagne, l'Angleterre et les Provinces-Unies, qu'il avait demeuré deux mois près de lui, qu'il avait pris son passeport pour venir en Angleterre, qu'il s'était adressé directement au duc d'Yorlv, lequel après un entretien de trois heures lui donna pour le lendemain un rendez-vous où il lui dit qu'il ferait venir le M'' Arlington avec qui il conférerait à l'avenir et de qui il apprendrait les intentions du roi d'Angleterre, qu'il s'était aussi présenté de lui-même au comte de Molina (1), lequel lui donna son secrétaire pour le conduire chez le baron de Lisola (2), qu'il leur donna une lettre de créance du marquis de Castel-Rodrigo, et qu'il était quasi tous les jours avec ces ministres. Il n'a point vu l'ambassadeur de Suède, ni ceux de Hollande ».
« Il dit qu'il a persuadé M"* Arlington et les ministres d'Etat que la France est prête de se révolter, et surtout les sept provinces ci-dessus nommées, qu'après plus de trente conférences, on est convenu que le roi d'Angleterre aura la Guyenne, le Poitou, la Bretagne et la Normandie, et que le duc d'York aura en souveraineté la Provence, le Dauphiné et le Languedoc, à condition que ces princes s'obligeront de faire rendre à l'Espagne tout ce que la France lui a pris depuis 1630 ».
(1) Ambassadeur d'Espagne à Londres.
(2) Ambassadeur de l'Empereur à Londres. 11 était franccomtois et l'ennemi le plus ardent de la France à cette époque. Son talent de polémiste non moins que son activité et son adre&se le faisaient haïr du gouvernement français.
« Il assure qu'il n'y a rien de plus certain que cette
grande révolte, ce mot lui est fort familier ; il dit
qu'elle ne laissera pas d'arriver quand même l'Espagne
et l'Angleterre dont présentement il ne fait pas grand
cas, ne fourniraient aucun secours ; il s'assure fort
d'Espagne, rbais nullement d'Angleterre ; il se repend
même d'y être venu, disant qu'il y a perdu son temps ;
il se fie fort sur les propres forces des révoltés et sur
les assistances que les Suisses leur ont promis ; il dit
que tout éclatera bientôt, que toutes choses sont prêtes,
qu'on ne manquera ni d'hommes, ni d'argent, ni de
munitions ; que les manifestes sont faits et imprimés
par un libraire qui demeure à Orange ; il en dit le
sujet qui est exécrable. Il dit qu'il est fort pressé de
France de s'en retourner, qu'il sollicite ici très
instamment son départ, que les ministres d'Etat lui
ont dit qu'on ne voulait pas le laisser aller que la paix
ne fut faite, et qu'après cela les Anglais se moqueront
de lui, que Lisola l'a assuré que Y. M. donnait une
forte pension au duc d'York, qu'il partira d'ici au
premier jour, que M'' Arlington lui a donné cent
jacobus en trois fois dont il se moque, que le comte de
Molina lui donne beaucoup d'assurances et qu'il lui
fournit toutes choses abondamment ».
« Il dit qu'il y a trois ans il était à Paris et qu'il fît
connaître aux ministres étrangers l'état des provinces
de France, qu'en ce temps la révolte eut pu se faire
sans une contestation qui survint entre M. HoUis et le
ministre de Suède sur le titre de protecteur des
protestants, qu'il n'a rien dit au duc d'York, ni au
LA DECOT VERTE DU COiMPLOT 217
M*^ Arlington du dessein de mettre les dites provinces en république et qu'il ne leur en parlera pas ».
« Il témoigne une grande peur de me rencontrer et que je ne le reconnaisse, ce que je n'aurais jamais fait en le rencontrant dans les rues ; il est vrai qu'après l'avoir considéré pendant deux heures avec attention il m'a semblé l'avoir vu, et je crois que c'a été en Languedoc, lorsque j'y fus envoyé il y a quinze ans par V. M. poui commander de sa part à sept ou huit mille Huguenots de poser les armes qu'ils avaient prises pour se venger de Madame d'Ornano et de M. le comte de Rieux qui avaient fait murer la porte du temple de Vais en Vivarais. Je ne sais s'il n'a point été consul à Nîmes où il est fort connu de la manière qu'il en parle ».
« Il dit que Lisola l'a assuré que deux princes de l'Empire qu'il n'a pas nommés, ont écrit à V. M. que la paix étant comme faite, ils croyaient qu'ils feraient bien de cesser la levée de leurs troupes, mais que V. M. leur avait répondu qu'ils eussent à continuer ces levées, et que vous leur donneriez bientôt matière de les employer, que ces dits princes ont envoyé les réponses de V. M. en original, et qu'il y en avait ici deux copies dont Lisola en avait une ».
<î En voilà beaucoup, Sire, mais ce qui suit est sans comparaison mille fois plus important; ce diable incarné dit qu'un coup bien assuré mettra tout le monde en repos, qu'il y a cent Ravaillacs en France, qu'il y a plus de deux ans que V. M. faisant une revue, un de ses gardes lui tira un coup qui blessa une femme à l'épaule, à qui V. M. fit donner cinquante pistoles,
qu'il connaît ce garde, lequel est encore dans la même compagnie où il était ».
« Il dit qu'il a un frère, nommé Pêré ou Pérille, qui est à Paris depuis six mois, qu'en y allant, il avait passé par Sedan, qu'il fut conduit à la Bourlie (1), lequel après lui avoir fait des excuses de ce qu'il était mené par des gardes, lui demanda des nouvelles de M. Roux, son frère ».
« Il dit que c'est à ce frère qu'il adresse toutes les lettres qu'il écrit à ses correspondants, qu'il les écrit en des termes qui ne signifient rien en apparence, en sorte qu'il ne craint rien qu'elles ne soient vues. Ce frère adresse lesdites lettres à M. Petit, syndic de Genève, qui a soin de les distribuer. Il dit que ce Petit est un homme riche de quatre mille écus de revenu et qui a des intelligences par tous les pays étrangers ».
« Le dit Roux a ici une grande habitude avec un marchand de vin nommé Gérard, qui est nalif de Metz, et qui demeure depuis 20 ans en Angleterre. Ce marchand est logé chez un chirurgien nommé Bedar dans la rue Bedford street ; il y a apparence que c'est par ce Gérard qu'il fait tenir ses lettres à Paris à son frère, et que c'est aussi au même Gérard à qui ce frère adresse les lettres qu'on écrit audit Roux ; ce malheureux est logé dans Londres chez M. Robin, vendeur de vin dans la rue Schandoes street, à l'enseigne du Loyal Sujet. Toutes ces marques peuvent servir pour attraper ses lettres ».
(1) Le marquis de La Bourlie, gouverneur de Sedan.
« Il dit qu'il partira le 1" de juin, qu'il passera à Bruxelles, de là à Sedan ou à Méziêres ou à Charleville, suivant la plus grande sûreté qu'il trouvera, pour de là se rendre à Genève où il dit qu'il est attendu avec grande impatience. Si j'en puis encore apprendre davantage, je le ferai savoir en parlant de lui sous le nom du honlionime i> (1).
Il est difficile d'apprécier avec exactitude ce qu'il y avait de vrai et de faux dans les déclarations de Poux à Morland ; le secret étant la condition d'existence d'une conspiration comme celle dont Roux se vantait d'être un des membres, il est dans la nature des choses que l'historien le plus prudent risque d'en méconnaître les limites. Je crois néanmoins qu'il résulte des événements subséquents et des déclarations de Roux sur l'échafaud que tout ce qu'il racontait des dix était une invention de sa part pour se présenter aux Espagnols et aux Anglais comme l'agent d'un groupe nombreux dont il était en réalité le seul membre. Nous verrons qu'il fut dénoncé en Suisse par ce colonel Baltazard qu'il avait dit être l'un des dix. Ses projets d'établissement d'une république sont sans doute fort remarquables pour l'époque, mais il est invraisemblable que la France républicaine mette jamais au nombre de ses martyrs un homme qui voulait livrer à l'étranger plus de provinces françaises que Pitt et Bismarck n'ont jamais voulu nous en enlever. La vraie place de Roux ne nous semble pas être parmi
(1) Arch. étr., corr. Angl., 91, 2f)5-270.
les successeurs de ces héros qui ont nom Etienne Marcel ou Coligny, mais bien parmi les traîtres comme le connétable de Bourbon ou comme les Frondeurs qui se réfugièrent à l'étranger.
Ce que nous savons de Roux donne l'impression qu'il était à la fois très ingénieux et très menteur, plus qu'audacieux, téméraire et imprudent, très courageux et très résolu, mais n'obéissant qu'à Tintérêt ou à la passion du moment ; en somme, un huguenot plus fanatique que pieux, plus haineux que chrétien, et en tout cas dépourvu de toute trace de sentiment français.
Le dénonciateur, Sir Samuel Morland, né en 1625, diplomate, mathématicien et inventeur, était un ancien parlementaire, plus estimé pour son savoir que pour son équilibre intellectuel ou moral. Après avoir accompagné Whitelocke en 1653 dans son ambassade en Suède et avoir servi d'assistant à Thurloe, le secrétaire de Cromwell, il avait été envoyé par ce dernier pour faire des remontrances au duc de Savoie au sujet de ses cruautés contre les Vaudois. Au cours de cette mission, il demeura quelque temps à Genève comme chargé d'affaires de l'Angleterre, et aida le rév. John Pell, ambassadeur d'Angleterre en Suisse, à distribuer les aumônes envoyées d'Angleterre aux Vaudois. Celte mission et r« Histoire des Eglises évangéliques du Piémont » qu'il publia en 1658, lui créèrent une certaine renommée parmi les protestants français ; de là, sans doute la confiance avec laquelle ce vantard de Roux lui en racontait plus qu'il n'y en avait.
S'il avait connu le reste de la carrière de Morland, fl est probable qu'il fût resté sur ses gardes.
Après avoir longtemps servi Thurloe et avoir même été la cause de la perte du D"" Hewitt, Morland avait noué des relations avec Charles II à la suite, dit Welwood, de l'incident suivant : Une conférence eut lieu un jour dans le bureau de Thurloe entre Cromwell, Thurloe et Willys au sujet du complot attribué à ce dernier. Leur conversation fut entendue par Morland qui faisait semblant de dormir à sa table. Cromwell ayant découvert la présence de Morland tira son poignard pour le tuer et n'en fut empêché que par les assurances solennelles que lui donna Thurloe que Morland avait travaillé les deux dernières nuits et était réellement endormi ( Welwood , Memoirs , éd. 1820, p. 98). Depuis ce temps, Morland se serait efforcé d'aider à la Restauration. Il se justifia plus lard de ce changement dans ses maximes en disant que l'on ne pouvait l'accuser d'y avoir été conduit par l'intérêt, car il avait joui de plus d'opulence à cette époque qu'à aucun moment sous la Restauration.
En fait, voici comment les choses se passèrent. La mort de Cromwell, survenue le 3 (13) septembre 1658, avait déjà beaucoup ébranlé le Protectorat ; la révolte de l'armée, qui le 23 avril 1659 expulsa le Parlement du Protecteur et le 7 mai rappela le Parlement « Croupion », amena la démission de Richard Cromwell et le rétablissement de la République. Morland, comme bien d'autres, prévit qu'elle ne durerait pas. Comme sous-secrétaire du « Secret Intelligence Department »,
ROUX DE xMARSILLY
il connaissait beaucoup de ceux qui fournissaient des informations au gouvernement, et était chargé de la garde des lettres dans lesquelles Sir Richard Willys renseignait Thurloe, le secrétaire d'Etat de Cromwell, au sujet des agissements des membres du « Sealed Knot», conspiration royaliste dont il était un des chefs; pour faire sa paix avec le roi, Morland lui envoya à Bruxelles en juin 1659, avec ses promesses de service, entre autres renseignements, les noms de divers espions, et en particulier ceux de Tom Howard et de Willys ; puis, comme le roi restait incrédule, il lui fit porter les lettres de Willys à Thurloe pendant les mois de mai et juin, ainsi que d'autres de Tom Howard et d'agents du gouvernement.
L'écriture de Willys et les renseignements très particuliers fournis dans ses lettres ne laissaient aucun doute sur sa culpabilité ; mais Charles II ne pouvait la prouver sans découvrir le dénonciateur, ce qui rendait difficile de la faire admettre par les royalistes. Morland comprit le dUemne, et rendu hardi par la promesse que le roi lui fit de la .Jarretière et de son maintien en place dans une lettre autographe, il fit afficher dans tout Londres un exposé des méfaits de Willys et les noms des tavernes où il rencontrait Thurloe. Cet avertissement fut regardé par beaucoup comme un libelle scandaleux. Finalement, le refus de Willys d'aller à Bruxelles pour discuter avec Charles II des affaires importantes permit de défendre aux Royalistes d'avoir des relations avec ce traître.
En dépit de ce qu'il était venu un des premiers
saluer Charles II àBreda, avait été gracieusement reçu par lui, et avait entendu le roi reconnaître les services qu'il avait rendus depuis plusieurs années, Morland vit sa situation décroître peu à peu. Il se consacra alors à l'étude des sciences et s'acquit la réputation d'un des premiers mécaniciens de son temps. 11 est difficile de savoir quels motifs le poussèrent à dénoncer Roux : la vanité de jouer un rôle, la crainte d'être disgracié si Roux commettait un régicide, ont pu y avoir une certaine part ainsi que le désir d'une récompense. Dans une lettre à de Lionne, du 20 juillet 1668, Morland laisse entendre qu' « étant français », il ne peut « s'empêcher» de faire ces révélations.
La réponse du Roi à la lettre de Ruvigny prouve qu'il apprécia les mensonges de Roux à leur valeur :
« J'ai loué votre zèle et approuvé la résolution que vous avez prise de m'envoyer un courrier exprès pour m'informer de tout ce qui est contenu dans votre dépêche du 29 de l'autre mois et dont vous avez été témoin par la vue et par l'ouïe. Le jugement que j'ai fait du personnage que vous me dépeignez et auquel vous avez entendu tenir de si abominables discours est qu'il ne doit pas seulement être le plus méchant homme du monde, mais que c'est un fourbe qui sait mieux que personne qu'il n'y a aucun fondement de vérité en tout ce qu'il avance et qui cherche à attraper quelqu'argent de ceux qu'il juge disposés à souhaiter que j'aie des embarras et qu'il croit pouvoir ajouter quelque créance aux impostures qu'il forge ».
« Jen'aipassujet, Dieu merci, de me mettre en aucune
peine do t outes les négociations vraies ou fausses que peut faire ce scélérat, mais comme les crimes énormes dont il se rend coupable, ne doivent pas, s'il est possible, demeurer impunis, j'ai donné les ordres nécessaires pour le faire arrêter sur les frontières de Champagne où vous me mandez qu'il a dit lui-même qu'il doit passer quand il reviendra vers Genève. Il sera bien cependant que par les mêmes moyens de savoir si particulièrement tous les projets de ce méchant homme, vous tâchiez de continuer à être averti précisément du temps qu'il quittera Londres et de la route qu'il prendra. Quand vous reviendrez, il sera bien de laisser votre secrétaire pour suivre l'affaire et m'en donner avis ».
«Comme je juge par toutes vos dépêches que vous avez grande impatience de revenir par ce que vos affaires domestiques requièrent ici votre présence, je vous en accorde volontiers la permission et je vous dirai même qu'il sera utile à mon service que vous vous hâtiez de partir afin que je puisse vous entretenir avant que le S' Colbert, maître des requêtes, que j'ai nommé pour l'ambassade d'Angleterre, parte d'auprès de moi, pour ce que la connaissance que vous me donnerez de l'état où vous aurez laissé toutes les affaires pourra beaucoup servir à dresser les instructions que je lui donnerai... » (1).
Ruvigny ne put quitter l'Angleterre que le 28 juin; jusqu'à son départ, dans chaque courrier, il n'oublia
(1) Arch. étr., corr. Angl., 93, 79.
pas de parler du bo)i/t07n?ne. En débarquant à Dieppe, le 3 juillet, il s'empressa de faire savoir que celui-ci « ne devait partir qu'aujourd'hui de Londres pour Bruxelles, où il doit séjourner plus de quinze jours, et peut être davantage, si don Juan (i) n'arrive pas sitôt. J'en dirai plus de choses lorsque j'aurai l'honneur d'être près de Sa Majesté ».
Ces renseignements complémentaires sont contenus dans la note suivante qu'il remit à Lionne : « Le bon Aomme assure que l'on est assuré des places de Narbonne, Montpellier, Aiguës Mortes et du Pont Saint- Esprit ».
« M. Arlington lui a dit que le roi prétendait à la monarchie universelle et qu'il fallait couper les ailes aux gens qui voulaient voler trop haut ».
« L'Angleterre accepte la proposition des Suisses de faire une alliance ensemble, mais que la bienséance veut que les Suisses envoient la demander ».
« Le bon hoinme demeurera là jusques à ce que le comte de Molina aille à Bruxelles visiter don Juan lorsqu'il y sera arrivé ; il témoigne de très méchantes intentions et c'est ce qui le fait mieux recevoir des Espagnols que tout ce qu'il leur peut dire ».
« Lisola fait entendre qu'il ira bientôt chez lui en Franche-Comté, pour aller de là concerter avec les
(1) Don Juan, fils naturel du roi d'Espagne Philippe ÎV, successivement gouverneur des Pays-Bas espagnols, vice-roi d'Aragon (1G09) ot régent d'Espagne (1677), mort le 17 septembre
Suisses. Il a poussé M. Arlington de conseiller au roi d'Angleterre de commander à Morland de dresser des mémoires sur cette alliance avec les Suisses ».
« On veut envoyer Morland en Suisse sur ce qu'il y a été envoyé par Cromwell du temps du désordre dans les vallées de Piémont, les ministres d'Espagne l'ont été voir et lui conseillent de faire ce voyage » .
Le 10 (20) juillet, ^lorland écrivit à de Lionne une longue lettre où il se mêlait de tout. Il commençait par y déplorer le départ de Ruvigny, « le seul Français qui puisse faire des affaires en cette cour où il est fort aimé », continuait en disant que « ni lui, ni beaucoup d'autres Français et Anglais à l'inclination française n'oseraient ouvrir la bouche chez ^1. Colbert, ne connaissant personne de sa maison, et cet ambassadeur étant dépeint comme un homme fort froid, fort indifférent et qui ne se communique point ». Puis, il racontait que Roux est « un méchant français qui disait des choses si étranges, et surtout contre le Roi en particulier, que cela donne de l'horreur ; il fait espérer des choses qui font dresser les cheveux ; il ne se défie pas de moi, me croyant ennemi de la France, et d'ailleurs il n'a pas beaucoup de prudence, car il parle trop librement pour un homme qui a de mauvais desseins et qui connaît des gens qui en ont — ». Il terminait en disant : « Si j'étais découvert, je serais ruiné. C'est la cause -que je n'ai jamais osé écrire par la poste, car je vous aurais donné plutôt cet avis, et si un de mes amis n'était allé à Paris qui s'est chargé de cette lettre sans savoir ce qu'elle contient et sous une
autre enveloppe, je n'aurais pas encore écrit. Je sais qu'à la poste on fait souvent ouvrir les lettres qui vont en France et que le chiffre même de M. de Ruvigny avait été déjà découvert (1)... ». Morland devait savoir ce qu'il en était sur ce dernier point, car ayant publié en 1666 «A New Method of Gryptography », il était certainement en relations avec les gens qui avaient fait cette découverte. Son avertissement ne servit cependant pas, car en mai 1669, Colbort de Croissy et son frère le contrôleur général furent forcés de conclure de l'état dans lequel arrivaient les lettres qu'ils s'adressaient l'un à l'autre qu'elles étaient ouvertes au départ et à l'arrivée à Londres.
Colbert de Croissy arriva à Londres le 16 août. De Lionne qui l'avait mis au courant de l'affaire Roux, lui écrivit le 22 : « Notre homme des secrets mande ici à son correspondant que l'on a découvert de delà leur entrevue, que le roi d'Angleterre l'a envoyé quérir et l'a fort questionné sur ce sujet là dont on a pris contre lui de grands ombrages, et il en craint les suites. Il soupçonne quelqu'un de ses valets qui Ta trahi. Vous ne devez point le presser, ni lui faire parler dans cette conjoncture, mais attendre qu'étant un peu rassuré, il vienne à vous par quelque moyen qu'il imaginera facilement. Ruvigny lui mande cependant de tâcher de vous donner des nouvelles de l'autre scélérat qui devait passer en Suisse ».
Ce que Morland raconte dans cette lettre était-il
(1) Arch. étr., corr. Anglaise, 93, 85.
vrai, ou n'était-ce qu'une histoire inventée par un délateur qui n'osait plus révéler grand chose et qui désirait faire croire que ses révélations lui avaient nui, afin de se faire payer plus cher, nous ne savons. En tout cas, Colbert de Croissy reçut l'ordre de « ne le pas presser, mais d'attendre qu'il puisse venir à lui par quelque voie qu'il imaginera, car autrement on achèverait de le perdre». En fait, Morland envoya encore des renseignements à Ruvigny en septembre et celui-ci se hâta de remettre à Lionne une copie des passages concernant le conspirateur : « Roux ne m'a écrit que deux lettres depuis son départ ; il s'est servi du chiffre si lourdement que je vous proteste devant Dieu de n'y avoir pas deviné un seul mot, dont on est très surpris ; ma croyance est qu'il a été à Bruxelles et en Suisse, mais Dieu sait où il est à présent ». Louis XIV le savait aussi.