PALAIS-BOYAL, 88, AU SALON LITTERAIRE
Qi mott ami Qi. iSnchère»
Ami, n'espérons point de gloire dans cet âge, Car la moisson est faite, et pauvres nous glanons I La mémoire de l'homme est si pleine de noms Qu'elle n'en saurait pas contenir davantage!
Nous laisserons au monde , et pour seul héritage , Quelque livre inconnu !... nous, hélas, qui venons Après ces morts fameux, de sublimes renoms , A qui la gloire échut tout entière en partage ! T. 1. ^
Mais qu'importe!... Si Dieu nous a donné les chants, Comme il a donné l'herbe et les parfums aux champs, 0 mon ami, charmons les ennuis de la route !
Que la foule en passant reste sourde à nos vers !... Le rossignol perdu dans les ombrages verts Chante sans demander que personne l'écoute !
t!ïn< oiXxe Ibe sexvxet.
— Je n'y suis pas... je n'y suis pour personne 1 (lit Mathilde avec impatience.
— Mais, madame , M. le marquis insiste ; il veut absolument vous voir.
— N'importe 1 je ne reçois pas... allez.
8 lE MASQUK
Le domestique s'inclina et sortit de l'apparlement.
La personne qui venait de donner cet ordre si péremptoire, était une jeune femme de vingt trois à vingt quatre ans ; brune , grande, la taille svelte et bien prise, elle avaitune de ces natures méridionales, qui accusent la distinction de race , la force et la richesse du sang. Il était facile de voir à sa physionomie expressive et mobile, au mouvement de ses noirs sourcils, qu'elle avait une volonté ferme, énergique, indomptable; mais, dans son regard plein de flamme, dans le sourire charmant de sa bouche , il y avait aussi un air de bienveillance et de générosité, qui prévenait tout d'abord.
La chambre où se trouvait cette jeune femme était simplement décorée, mais avec nneparfiiite élégance; dans la forme de cha-
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que meuble, dans les nuances du lapis, des rideaux et de la tenture, on remarquait un goût exquis, ce je ne sais quoi presque insaisissable, et qui n'appartient qu'aux natures privilégiées, aristocraliques.
Lorsqu'elle lut seule, Mathilde de Sarlemont se leva vivement et marcha quelque temps dans la chambre, en prononçant des mots inarticulés : puis , son langage devint peu à peu plus distinct ; elle parla toute seule, d'une manière moins vague, plus intelligible.
— Oh ! cela devient insupportable! quand donc finira-t-elle, cette persécution!... Cependant je me suis assez clairement exprimée... Que me veut-il maintenant , il doit savoir à quoi s'en tenir... Je ne l'aime pas , Dieu m'en préserve ! Je ne puis le souffrir
même, et il m'obsède !.. Chaque jour des visites, des lettres !.. oh î
Elle se tut quelques inslants, et marcha de long en large, silencieuse, agitée.
— Que ce jeune homme est fat ! repritelle amèrement. Parce qu'il est riche, parce qu'il a des titres, parfceque c'est un homme à bonnes fortunes, il s'imagine que moi, je vais l'aimer comme une enfant , que je vais perdre la tête !.. Mon Bien ! mais que faire? cela n'est plus lolérable! Je m'explique pourtant d'une façon assez claire... certes, on ne me reprochera pas d'être coquette!.. Mais non, toujours les mêmes propos, les mêmes fadeurs... Qu'une femme est à plaindre!... Oh ! bien heureusement , je ne serai pas longtemps en butte à toutes ces folles et insolentes prétentions 1...
Mathilde parlait ainsi toute seule à voix
DE VELOURS. Il
basse, et chacune de ses phrases était entrecoupée. Après un assez long silence, elle s'assitdans un fauteuil et sembla réfléchir.
Mais presqu'aussitôt la porte s'ouvrit : un domestique parut.
— Madame.
H// \^^^ — Eh bien ! qu'y a-t-il ?
titt
-I ^* Uil — Madame, c'est toujours la même per- :^^^^;i39onne... On revient toujours... nous avons ^ti^^ y Aeau dire que madame ne peut recevoir...
— Allons ! allons ! pas de phrases!., expliquez-vous, qui me demande ?
— Madame, c'est toujours ce ieune monsieur !..ditle domestique timidement, M.
le marquis de Norval.
— Oh i oh ! c'est trop fort! repartit Ma-
i2 LE MASOUŒ
thilde avec colère. Vraiment ce monsieur n'est pas de bonne compagnie... une pareille insistance est inqualifiable !
— Madame , ce monsieur prétend qu'il a quelque chose de très grave à vous communiquer... il vous conjure de le recevoir.
— Eh bien ! soit, qu'il entre... A tout prendre j'aime autant cela: Je vaislui direau moins, une bonne fois, ce que j'ai sur le cœur, et j'espère qu'il me laissera dorénavant tranquille. Allez, Bernard.
Le domestique sortit ens'inclinant avec respect comme d'habitude.
Mathilde s'était levée de son fauteuil , et marchait avec agitation dans la chambre.
— Allons, allons, j'étais folle de faire défendre ma porte; il aurait toujours iallu re-
commencer... ceci vaut mieux ! Allons, un peu de courage !.. D'ailleurs, je ne suis pas de ces femmes qu'on effraie ! j'ai l'âme assez bien trempée, Dieu merci !..
Malhilde parlait encore, lorsque la porte s'ouvrit, et Bernard annonça le marquis de Norval.
C'était un grand jeune homme, blond, pâle, d'une figure féminine, mais parfaitement régulière ; il clignait des yeux, en tournant dans sa main un lorgnon d'écaillé , dont il n'osait pas encore se servir, par respect sans doute et par savoir vivre ; mais il était facile de comprendre à chaque regard, h chaque mouvement de ce jeune homme, qu'il avait la vue basse, et qu'il désirait voir , voir très distinctement. Rien de plus élégant, de plus gracieux, que la coupe de son habit ; tout , dans son costume,annonçaitrhommede goût, l'homme du monde; on reconnaissait d'à-
bord le charmant fashionable, qui ne suit pas la mode en esclave, mais qui l'impose.
Maihildede Sarlemont était debout, froide, impassible. Elle répondit à peine par une légère inclination au salut respectueux, exagéré du marquis.
Cependant, M. de Norval n'était pas homme à se troubler pour un semblable accueil ; il saluait toujours en faisant tourner son lorgnon dans sa main.
— Madame, oh ! pardon , mille pardons ! dit-il, en ne discontinuant pas de saluer. Je vous gêne... je suis importun... mais c'est égal ! j'insiste , je résiste , et j'entre. Car il s'agit de vous être utile, madame... de vous prouver que je suis le plus humble, comme le plus dévoué de vos serviteurs...
— Monsieur, répondit Mathilde avec une
politesse froide, je ne sais pas, en vérité, ce qui peut me valoir l'honneur de votre visite, de votre intérêt... je nedenaanderien.jen'ai besoin de rien... Parlez cependant, monsieur, je suis prête à vous entendre.
Le marquis, voyant qu'on ne lui offrait pas de fauteuil, en prit un le plus cavalièrement du monde, et s'assit en lorgnant ; Mathilde s'assit de même, et fit signe à M. de Norval qu'il pouvait parler.
— Madame, dit le jeune marquis, en se cambrant avec élégance,j e vous demande encore un million de pardons, si je vous persécute... oui persécute: carc'estle mot dont vous vous servez... Je le sais, hélas ! je le sais trop !
— Parlez, monsieur le marquis. Les préambules sont inutiles, ce me semble...
16 LE MASQCfi
— Inutiles ?oh! que non pas, madame ! Us donnent le temps à un pauvre cœur de se remettre.
— Allons, pas de niaiseries, monsieur '• je vous en conjure, parlons sérieusement.
— Eh bien! oui, parlons sérieusement, madame! repartit deNorval avecunp expression ferme et résolue. En effet, vous avez l'esprit trop viril, l'âme trop forte, pour qu'on puisse vous tenir le langage qu'on adresse aux autres femmes... Je n'emploierai pas davantage le style musqué, le style Dorât. . . Je vous dirai franchement ce que je pense, ce qu'il y a dans mon cœur... Je vous aime, madame, jevous aime ! et je sens bien qu'il me serait impossible de vivre loin de vous !
— Encore, monsieur le marquis? encore!
Oh! décidément ce n'est plus tenable !.. Un homme spirituel comme vous... ou qui du
Dï VBLOrBS
moins passe pour tel, ne devrait pas toujours répéter la môme chose avec aussi peu de succès,
— Peu de succès , madame ?.. oui, j'en conviens^ répondit le marquis d'un ton sombre. Oh î voilà ce qui me désespère, ce qui me rendrait méchant!...
— Bien 1 bien ! nous abordons le drame moderne, à ce qu'il me semble... reprit Mathilde avec un sourire fier et dédaigneux.
—Oh! madame, par grâce... point de raillerie ! . . .
— Alors, point de fadeurs , monsieur le marquis! point de verbiage sentimental , qui me fatigue, qui me fait hausser les épaules!...
— Quel air de dédain! quel mépris! Oh !
VOUS n'êtes donc pas une l'emme?.. vous ne voulez rien entendre?...
— Non, je neveux pas entendredes choses éternellement les mêmes... Cela m'ennuie , monsieur !..
— Cela vous ennuie? repartit sourdement deNorval.
— Monsieur le marquis, je suis franche. .. c'est un malheur peut-être... mais enfin, je suis comme cela! Chacun a sa nature... moi, c'est la mienne !... Je ne ressemble pas aux autresfe mmes, on me l'a toujours dit.
— Non ! non 1 vous ne leur ressemblez pas !... Vous êtes impitoyable !. .
— Impitoyable ? c'est vous plutôt, monsieur , vous qui me répétez toujours la même chose !
— Eh bien ! je changerai de langage, madame... Ecoutez-moi! car c'est mon cœur qui parle... je vous aime et vous ne m'aimez pas '.... N'importe! Vous m'aimerez !..
— Oh! c'est là ce que nous verrons, monsieur le marquis.
— Vous m'aimerez, vous dis-je... ou bien vous me craindrez.
En parlant ainsi, de Norval avait les yeux étiîicelants.
— Je ne sais si je me trompe^ monsieur le marquis, mais il me semblerait presque, à l'accent de votre voix, que vous menacez.^...
— Peut-être, madame! peut-être..., répliquide Norval.
Mais presque aussitôt, il reprit d'une voix plus douce, en s'efforçant de sourire :
^0 LE MiSQUB
— Madame, vous m'avez mal compris jusqu'à ce jour! non, je ne menace pas... Dieu m'en garde! je supplie... je souffre !.... Oh ! oui, je souffre avec courage... car vous ne pouvez pas savoir tout ce qu'il y a de torture au fond de mon cœur!... Je ris, cependant, je ris ! continua-t-il , avec une expression d'hilarité convulsive. Mais non, je pleural... voyez, voyez plutôt!
En effet, des larmes brillaient dans les yeux du marquis; ses poings se fermaient violemment crispés ; une pâleur livide et profonde se répandait sur toute sa physionomie, tout à l'heure vive, gaie et souriante.
Mathilde ne put réprimer un mouvement de surprise : un pareil changement, si brusque, si complet, lui paraissait inexplicable.
— Monsieur le marquis, dit-elle d'une voix
DE TELOURS. Si
un peu altérée, yous jouez parfaitement la comédie! Permettez-moi de vous l'aire mon compliment...
— Oui, oui ! vous avez raison de vou^ moquer, dit M. de Norval avec amertume. La souffrance est pour vous une grimace.... Vous n'avez jamais souffert... Vous avez toujours été heureuse... Je comprends! je comprendi!.... C'est tout simple, vous devez rire!... Mais je vous en conjure, madame, écoutez... vous raillerez après, tout à votre aise... Il y a dix-huit mois que vous êtes veuve... et depuis dix-huit mois, il ne s'est pas écoulé un seul jour, que votre image n'ait rayonné dans mon âme !.. Oh ! je vous en prie, pitié encore '. contenez vos sarcasmes... Je ne suis pas l'homme dont on vous a parlé... Je ne me console pas aussi facilement que vous pouvez le croire... Non, non! maintenaDt il y a du vide dans mon cœur....
un vide horrible! et je veux le combler!.. . Je vous aime, madame... et vous êtes la première, la seule femme que j'aie aimée encore!...
— Oh! monsieur le marquis, songez-donc que je suis veuve... je ne sors pas de pension... Et c'est h moi que vous tenez ces beaux discours?...
— Madame, vous êtes cruelle! Toujours de la moquerie!... Il serait pourtant juste, il serait humain à vous de m'entendre!.... C'est vrai, jusqu'ici mon existence n'a été qu'un tourbillon de plaisirs... Ce que je roulais avant toute chose, c'était l'étourdissement, l'ivresse... Mais aujourd'hui tout est changé pour moi... J'ai besoin de repos, j'ai besoin d'amour... J'ai besoin d'un cœur qui me comprenne !..
— Je vous comprends, monsieur le mar- '
DB TELOURS. IS
quis... c*e5t-à-dire, je comprends ce besoin dcTOlre cœur... Mais franchement, un jeune et beau garçon comme vous, avec de la naissance , une grande fortune , sera compris facilement dans le monde... Il n'y a pas une mère de famille, qui ne soit heureuse etfière de vous appeler son gendre...
—-Ah! madame • vous êtes sans pitié, s'écria le marquis avec un éclair dans les yeux... Mais vous avez beau faire , je .vous aime davantage!... Oh! oui, je vous aime... C'est le seul moyen de ne pas vous haïr !
— Haïssez, monsieur! haïssez! Je ne suis pas femme à m'émouvoir pour un peu de hainel...Non vraiment, je vous assure!... Je ne m'étonne de rien, moi, ni de la haine, ni de l'amour!...
— Madame, je crois vous connaître... dit
le marquis avec un accent de colère froide et comprimée, vous n'êtes point de ces femmes qu'on épouvante... aussi, n'essaierai-je pas de vous faire peur!... Mais je vous parle ra son... Vous savez que je suis riche, que je tiens par ma famille à tout ce qu'il y a de plus riche et de plus puissant... Je n'ai qu'un mot à dire, et bien des choses se font au mi nistère , qui étonnent parfois le public M. de Brémeule, le futur secrétaire d'ambassade, a besoin d'appui, de prôneurs... Je ne veux pas me vanter... mais certes, il aurait (ort de m' avoir pour ennemi!... Qu'en pensez-vous, madame?
— Moi,jenedis pas le contraire... mais que m'importe, monsieur le marquis.
— Oh ! que vous importe ?.. cela est facile à dire, madame... je ne suis pas aveugle, et je vois certaines choses, dont je rie parle que dans l'occasion...
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— Parlez , monsieur, parlez , si l'occasion est venue...
— Oui, madame, elle est venue, dit le marquis en se levant. Je sais que M. de Brémeule est le seul homme pour qui vous ne soyez pas inflexible.
— Que voulez-vous dire , monsieur le marquis?
— Je veux dire, que M. de Brémeule n'est pas si malheureux que moi !.. Je n'en disconviens pas, madame, il est de bonne famille, bien posé dans le monde, et je ne doute point qu'avec un peu d'assistance, il ne fasse admirablement son chemin dans la diplomatie... Mais, réfléchissez bien, il commence, il débute à peine dans la carrière... et si quelque obstacle, énergique et puissant, se plaçait devant lui, M. de Brémeule aurait grand' peine à passer outre...
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Madame de Sarlemont devint sérieuse.
— Voulez-vous dire, monsieur, demandât-elle d'une voix tremblante, que M. de Brémeule a des ennemis?
— Oui, madame, des ennemis : il en a !et depuissants. Je vous jure 1... Il ne faut pas que M. de Brémeule s'imagine qu'il est fort bien en cour, parce qu'il est né de la révolulion de juillet... Oh! oh ! vous n'êtes pasdans le secret, madame... ctje puis vous dire, moi, que la vieille aristocratie, la vraie, est toujours la plus forte et la plus influente... Seulemeiit elle n'agit p! us comme autrefois au soleil, mais dans l'ombre !... On ne l'avoue pas dans une certaine sphère... mais on la consulte, on l'écoute. Enfin , résusumons-nous, madame : car nous pourrions parler encore longtemps Tun et l'autre , sans nous comprendre, sans jouer franc j«u...
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,Jd' de Brémeule vous aime, et vous l'aimez!..
— Monsieur ie marquis...
— Madame, pardon! je suis brusque peutêtre, et j'ai tort de ne pas employer les périphrases... mais avec vous le plus simple lang;ige, !e plus clair, le plus net, est le meilleur... Vous aimez , dis-je, M. de Brémeule, et, pour consentir à l'épouser, vous attendez qu'on le nomme secrétaire d'ambassade...
— Monsieur le marquis, dit Malhilde en rougissant un peu, vous êtes vraiment plaisant de vouloir absolument lire dans mon cœur.
— Plaisant peut-être, madame, mais vrai! Je vous répète donc que vous n'attendez que ce titre , pour en donner un autre à M. de Brémeule... Il n'est pas fort riche, vous l'êtes vous, madame... et d'une manière ou d'm-ie autre il faut nécessairement justifier votre
choix... N'allez pas croire, au moins, que je veuille le blâmer, ce choix ; il est parfaitement légitime et honorable M. de
Brémeule est un galant homme suffisamment beau , suffisamment spirituel , et je déclare pour ma part qu'une femme ne se compromet pas en l'épousant. Mais, patience, un instant ! il faut une position dans le monde... et M. de Brémeule n'est pas encore secrétaire d'ambassade. Voulez-vous , madame, que je le fasse appuyer d'une certaine manière ?
— Monsieur le marquis , je pense que le mérite de M. de Brémeule est un appui suffisant !...
— Oh ! oh ! comme vous connaissez les ministres , madame !.. Mais c'est de l'âge d'or!... Oui, ma foi ! du bon vieux temps de Saturne et de Rhée ! Voulez- vous que je vous
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dise, moi, la vérité tout entière ? c'est que M. de Brémeule, malgré tout son mérite et celui que vous y ajoutez sicomplaisanimenî, ne sera point nommé, si quelque ami chaud et bien posé ne dit un mot à l'oreille du ministre... Et cet ami, c'est moi... moi , madame !
— Vous, monsieur le marquis ? vous, parler pour M. de Brémeule ?
— Cela vous surprend . . . c'est concevable : car franchement, je n'éprouve pas pour M. de Brémeule une sympathie fougueuse... et lui-même nest pas idolâtre de ma personne. Mais il ne s'agit pas maintenant de M. de Brémeule, il s'agit de vous , madame ! c'est à vous et non pas à lui, que je veux rendre service...
— A moi, monsieur le marquis ?
— A vous, madame... M. de Brémeule
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vousest-il doiic si indifférent, que vous restiez insensible à tout le bien ou à tout le mal qui peut lui advenir?
— Du mal ! non, non, jamais ! interrompit Mathilde avec vivacité.
— Oh ! madame, vous vous êtes trahie 1... Vous ne lui voulez que du bien î
— Je l'avoue, monsieur... et pourquoi feindre? Il faudrait que j'eusse un cœurbien ingrat !... M. de Brémeule s'est toujours montré l'ami, le soutien de notre famille, et ma pauvre mère l'aimait comme un fils. Oui, monsieur le marquis, je ne dissimulerai pas davantage, oui, je porte à M. de Brémeule... le plus vif intérêt, et tout ce que vous pourrez faire pour lui, oh! je vous en saurai gré de toute mon âme !
— Et je n'en demande pas plus, madame. ..
répliqua fJe Notval avec un air de courtoisie gracieuse. C'est même beaucoup... toute votre àme ? Oh! non, jamais je ne fus si ambitieux... Ce que j'implore de vous seulement, c'est un regard de pitié... un petit coin, bien petit, bien humble , dans votre cœur !..
En même temps, il rapprochait son fauteuil de Maihilde.
— Eh bien ! monsieur, dit-elle avec un sourire charmint, j'accepte votre amitié , et je vous offre la mienne. Oui, soyez généreux, [.prêtez votre assistance à M. de Brémeule.
-- Très-volontiers, madame, et je cours de ce pas...
En même temps, ^I saisit vivement une
main de Mathilde, et l'appuya contre ses lèvres brûlantes.
Mathilde retira sa main, non sans peine, et recula son fauteuil.
— Madame, quoi ! je vous fais peur ? vous me fuyez ! Oh! que je suis malheureux !..
— Encore ! encore ! dit-elle en se levant.
— Encore... et toujours ! oui, s'écria-t-il avec exaltation, en joignant les mains et tombant à genoux, je vous aime, Mathilde! Oh! rien qu'un jour '• rien qu'une heure d'ivresse et de félicité!... Je serai votre ami! votre esclave... je mourrai pour vous !...
— Monsieur ! laissez-moi ! dit-elle en le repoussant d'un air indigné.
De Nerval se relève à l'instant ; il pro-
mène autour de lui des yeux inquiets : il est . seul avec Malhilde. Un vaste salon et une salle à manger séparent cette pièce^ de l'untichambre où se tiennent les domestiques. L'heure est avancée ; il est probable qu'il ne viendra pas de visite. Le marquis pose sa canne dans un coin, son chapeau sur un guéridon ; il s'élance vers Malhilde , et, la prenant dans ses bras, il se penchesur elle pour l'embrasser.
— Monsieur l s'écrie-t-elle avec un mélange d'épouvante et de colère. Je vais vous faire chasser!...
— iMalhilde 1 je t'aime! Malhilde! dit sourdement de Norval. Non, vois-tu , c'est plus fort que moi ! il faut que je meure ou que je sois heureux !..
— Lâche ! infâme ! eitce ainsi que vous
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prétendez abuser de ma faiblesse!.^ Mais non, vous n'outragerez qu'un cadavre !..
— Mathilde, par pitié !ob ! ne me repoussez pas ! J'ai l'enfer dans le cœur... Je serais capable d'un crime!... Non, tu ne me con^ nais pas... Je ne suis pas un de ces bommcs sans désirs et sans passions, qui se consolent delà perte d'une femme avec une autre... Moi ce que je veux, je le veux... oui, dussé-je mourir!
— Au secours! au secours I s*écrie Mathilde en raidissant avec fureur et désespoir ses deux mains contre la poitrine du marquis.
— Silence ! silence ! dit-il en s' efforçant de comprimer les cris de Mathilde. Je suis armé! je lue le premier qui entre '.. vous d'abord , Mathilde... lui ensuite, moi après !
~ Eh bien ! tuez-moîdonc!'Continue-t elle
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avec plus d'énergie. Je ne crains rien... ni vous, ni la mort î*. Oh ! vous me laites horreur '....
Et d'une voix plus retentissante , elle s'écriait :
— Au secours ! au secours \
— Mathilde.si ce n'est par pitié pour vous, pour LUI du moins , silence ! Oh ! je vous poursuivrai tous les deux jusqu'à la mort, jusqu'au fond de la tombe ! Vous céderez ! vousdis-je, vous céderez !.. je souffre trop!.. Le monde entier avec toutes ses femmes ne me suffirait pas'... Il me faut vous, Mathilde! tous! et rien que vous !.. ou tout à l'heure le sang va couler dans celte chambre !.. PremjL garde î je ne suis plus le grand seigneur, l'homme bien élevé, qui prie , et cajole et caresse... Non, je suis un homme qui aime! un homme, fou, furieux, brutal ! que m'im-
porte ?. . . Mais vous serez à moi !.. oh ! vous serez à moi!..
— Je serai donc à la mort! s'écria-t-elle en réunissant tout ce qu'elle avait de force et de courage. Au secours ! ! !
Le bruit et l'agitation de la lutte avaient empêché le marquis d'entendre des pas précipités dans la pièce voisine. Tout-à-coup la porte s'ouvre : un homme paraît.
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(^gntxlhotnmt ti m«n«»»t.
— Oh! malheur! murmure sourdement de Norval, en saisissant le manche d'un poignard caché dans une poche de son habit, o
Mathilde avait profilé de l'émotion liu