LS MASQUE
instamment de ne pas le refuser.. ..
Mais Isidore détourne la tète et repousse toujours la bourse que Mathilde lui présente.
— Ah! s'écrie-t-il douloureusement, je le vois bien, je ne suis qu'un domestique... On mepaie!...
— Isidore, quel langage ! tous ne m'avez donc pas comprise?
— Si, si, je vous ai comprise, madame... et c'est pour cela que j'ai le cœur brisé!
Et il sanglotait, le visage entre ses mains.
— Isidore, vous êtes trop lier, reprend Mathilde avec une expression de reproche
affectueux. Vous n'êtes pas riche, vous... moi, je le suis... quoi de plus simple de ma part que de songera votre avenir!... C'est vrai, j'en conviens, cette bourse a pu vous
sembler étrange... mais voici une lettre
vous n'en briserez le cachet que ce soir... à moins que je ne vous la redemande...
Isidore était sombre et muet, il avait pris machinalement la bourse et la lettre; et, toujours assis dans la même attitude, il avait
l'air d'un homme frappé de la foudre.
Déjà le crépuscule commençait à paraître.
Madame de Brémeule prend la main d'Isidore, et d'une voix douce, elle lai dit :
268 LE MASyCE
— Ne restez pas davantage, mon ami...
Voici l'heure qui s'avance... je ne voudrais pas que M. de Brémeule sût que je vous ai mis au courant de ce qui va se passer... Il avait déjà choisi son témoin pour ce duel ; mas plusieurs raisons, qu'il est inutile de vous dire, me font réclamer votre assistance au lieu de toute autre : je veux absolument que vous serviez de témoin à M. de Brémeule. Prenez ce papier : vous y lirez le lieu du rendez- vous, et ce que vous avez à taire... seulement , il importe que M. de Brémeule ne sache point que vous l'assistez dans ce combat; il importe que vous le devanciez d'un quart - d'heure au rendez -vous.... Adieu...
Isidore était en proie à une agitation extrême ; sa respiraîion était pénible.
Eniin, il parut s'armer tout à coup d'une
résolution ferme, inébranlable ; puis, saluant Malhilde, il s'éloigna i)iécipitamment.
xvm.
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Le soleil paraissait à l'horizon. Déjà une lumière vive et pourpre inondait ce panorama superbe qui se déroule aux alentours de Naples.
Un homme, enveloppé d'un manteau, se
promenait, les bras croisés, sur la pente verdoyante d'une colline qui s'élevait dans la aine comme une espèce d'observatoire.
Cet homme paraissait jeune ; mais son visage était pâle, bouleversé ; de temps à autre, il s'arrêtait ; et, mettant la main au dessus de ses yeux comme pour se garantir des rayons du soleil, il avait l'air de considérer le spectacle magnifique qui se développait devant lui.
En effet, rien de plus splendide , de plus majestueux : on apercevait à quelque distance, Naples, avec ses palais et ses églises ; puis, au fond, la mer bleue et rayonnante ; et toutes ces îles, éparses comme des corbeilles de fleurs au milieu de son golfe. Au nord, le regard se perdait au fond des vastes plaines de la Campanie, bornées par les montagnes des Abruzzes; ici Pouzzoles, et le
Vésuve aux flancs noirâlros, tout couvert d'un riche manteau de verdure; puis, l'île de Caprée, cet écueii âpre et stérile, et les sites enchanteurs de Baies, où César et Néron avaient fait construire de si admirables palais près des temples de Diane, de Ve'nus et de Mercure. Certes, un jeune poète à peine sorti du collège, et venant de lire ces éblouissantes pages de Corinne, n'aurait pu mieux choisir son jour et son point de vue : le ciel était d'une puretô diaphane : tous les objets, fortement colorés, prenaient une teinte de nacre, et d'opale et d'azur.
Mais ce jeune homme ne pensait guère alors à la poésie ; il n'était point venu là pour admirer la riche nature, ou pour cueillir une feuille au laurier du tombeau de Virgile : c'était un projet sombre qu'il couvait dans son âme ; c'était une pensée morne et sinistre qui le préoccupait.
274 LE MASQFE
A quelque distance, se trouvaient deux homnaes enveloppés aussi de manteau : l'un d'eux avait l'air de cacher quelque ch. se sous les plis larges de son manteau no.»-^ parfois même on aurait pu voir briller comme la pointe d'une arme, comme un retlci métallique.
— Ah çà! Jacques, disait l'un de ces hommes, il faut espérer qu'on va venir... Voilà plus d'une demi-heure que nous attendons en pure perte ; et moi, pour ma part j'aurais mieux aimé rester au lit : car, parole d'honneur, j'ai la tête à l'envers, je suis éreinté...
— Ereinté, Martin ? et qu'est-ce que tu as donc fait? Il est vrai que tu es un gailhird. .. et qu'on parle déjà de toi à Naples tout comme ailleurs.. Tudieu, quel luron!
DE VBLOCItS. âlS
— Eh ! Jacques, il taut bien que jeunesse se passe ! repartit Martin d'un ton majestueux. Le fait est que j'ai les passions vives... c'est un malheur! mais enfin c'est comme cela. Vois-tu, moi, j'étais né pour être un grand seigneur ou quelque chose d'analogue : c'est une vocation manquée ; je suis domestique... Du reste, un fort bon maître, un gaillard qui mène vie joyeuse , et qui se bat de temps à autre, comme tu peux voir... même que l'an dernier j'ai été son second... J'avoue qu'on ne me connaissait pas ; j'ai passé pour un prince russe, et j'ai administré au personnage un petit coup d'épée fort réjouissant.
— Tu es un heureux compère, Martin!
dit Jacques. Ces chances-là n'arrivent qu'à toi.
— Eh! eh! mon cher, tu n as qu'à dire , on peut te styler. . . corbleu ! apprends à tirer l'épce, à manier le sabre, et tu pourras être uiile à M. le marquis dans l'occasion... M. le marquis ne demande pas mieux, il est tout prêt à payer ton maître d'escrime... Seulement, l'ami, prends-y garde ! et quand tu t'aviseras de tirer Tépée de temps à autre avec
notre maître, laisse-toi battre. . . Crie: aie! aie! demande-lui grâce, si lu veux qu'il ne se fâche point : c'est le seul moyen... Autrement, Jacques, des coups de fleuret à plat sur les épaules... çà cingle! et parfois la boîte (révérence parler), dans un endroit qui n'est point fait pour cet usage. . .
— Tu m'effraies! dit Jacques en se drapant jusqu'au nez dans son manteau. Il n'y a pas longtemps que je suis au service de monsieur le marquis. . . mais, diable ! il paraît que
çà chauffe dans cette maison... Moi, d'abord, je suis très peu belliqueux... Un petit coup de pied par ci par là, une boxe à l'anglaise. . . ou bien un tremblement de savate! je ne dis pas non, je suis ton homme... Mais les épées, Martin, çà pique... je n'aime pas cet outil.
Martin n'écoutait plus son compagnon , ses yeux étaient invariablement fixés sur le personnage qui se promenait toujours, l'œil sombre . la tète basse, les bras croisés sur la poitrine.
— Il a beau dire, le patron, murmura Martin en secouant la tète; il n'est pas gai , ni fier aujourd'hui. Je l'ai vu dans mainte circonstance beaucoup plus flambant. Aujourd'hui il est triste et je ne sais pas trop avec quel particulier il va se fendre ; mais on dirait qu'il a peur. Ah !, ah ! ii est vrai
que nous soniinf s ici dans un pays de sauvages, où ceux qui se battenl en sont souvent pour leurs frais. Il y a ici peine de mort, guillotine ! il paraît que le patron médite làdessus...
En effet, le jeune homme qui se piomenait à quelque distance, paraissait plongé dans une rêverie protonde.
Tout à coup un nuage de poussière s'élève; un claquement de fouet, un roulement de roues se fait entendre.
— Ah! ah! dit Martin en se frottant les mains, voilà notre monde, en6n !
Une voiture venait de s'arrêter à l'entrée du chemin creux.
Deux personnages masqués en descendirent. Lun d'eux, le plus grand, fit signe aux individus qui attendaient déjà.
— Oui , oui , reprit Martin avec un rire bête, c'est notre monde. . . c'est lebourgeois. . . Enroule, mauvaise troupe! continua-t-il en frappant sur l'épaule de Jacques. Vite, l'épée à hauteur de l'œil... le corps droit... Un pied en avant... Houp !
En parlant ainsi, Martin fit pirouetter Jacques et le poussa rudement par la nuque. Jacques, qui se trouvait sur un talus, descendit rapidement en s'embarrassant les jambes dans les plis de son manteau : il tomba le nez contre lerre.
— Ah ! ah ! ah ! fit Martin en riant aux éclats et dansant autour du malheureux qui cherchait à se relever.
■Ci ixine(\\xe )be velovixs.
Les deux nouveaux venus ont réjoint la personne qui se promenait depuis si longtemps sur le flanc de la colline.
—Pardon! dit l'un d'eux, en saluant : nous
nous sommes l'ait un peu attendre; mais il parait que nos démarches étaient observées ; on se doute de quelque chose... Nous avons été obligés de faire beaucoup plus de chemin pour déjouer les espions.
Le marquis de Norval, car c'était lui qui depuis si longtemps attendait, le marquis de Norval avait remis immédiatement son masque à l'arrivée de ces deux personnes.
— Messieurs, dit-il avec courtoisie , il est vrai que J'ai attendu quelques moments ; mais n'importe ! je comprends et j'admets vos excuses. Maintenant , monsieur de Brémeule , continua-t-il en s'adressant au plus pelit des deux personnages , je suis prêt à
vous donner toutes les salistactions possibles... Mais, tVaiichemeiU , je ne sais pas trop pourquoi nous nous bâtions ..
Celui auquel s'adressait ÎVl. deNorval, ne fit aucune réponse: seulennient, ses yeux brillèrent d une étrange façon à travers les ouvertures d'un masque de velours.
— Vous ne me répondez pas , monsieur ? reprit le marquis. Cependant , ma demande est juste : pourquoi cette querelle? pourquoi ce combat.^ Je ne vous ai point offensé... Cette nuit, à propos de rien , vous êtes venu me chercher dispute, me défier... j'ai du répondre, parce que, Dieu merci, le marquis de Norval n'est pas un homme qu'on intimide avec des menaces ! Mais , sur l'honneur ! je
ne sais point ce que j ai pu vous faire...''
L'adversaire du marquis garda le même silence; ses yeux etincelèrent avec plus d'éclat; il fit signe à la personne qui l'accompagnait de lui donner son épée.
Cette personne masquée était Isidore; mais le marquis de Norval ne pouv.ïit le reconnaître.
— Ainsi donc, reprit le marquis, vous le vouiez ! il faut absolument un duel entre nous deux, un duel à mort !.. Je n'ai jamais reculé, je vous jure! je sais bien ce que c'est que d'avoir une épée en face de ma poitrine, et j'ai fait plus de blessures que je n'en ai
reçu... mai.s n'importe I On a beau dire , je ne suis pas un duelliste... j'ai toutes les violences en horreur, et quand je me bats, c'est que j'y suis forcé. . Veuillez donc vous expliquer, monsieur de Brémeule : dites-moi l'injure que j'ai pu vous faire ; je suis prêt à la réparer, si toutefois la chose est en mon pouvoir.
En parlant ainsi , M. de Norval, étendant le bras vers Martin, lui demandait son épée: il ne quittait pas des yeux l'adversaire qu'il interpellait. Mais celui - ci toujours immobile, impassible, ne donnait aucune réponse : seulement , il se pencha vers Isidore et lui dit quelques mots à l'oreille.
— Monsieur, dit Isidore, toutes les expli-
2S6 LE MASQUK
cations seraient inutiles, et ne feraient que retarder ce qui doit être... Il faut vous battre...
— Eh bien ! je me battrai , corbleu ! repartit le marquis en frappant du pied. Puisque j'ai affaire à des furieux, à des enragés , je suis ravi de me mettre en ligne... Vous allez voir que je ne manque pas d'habitude, et que dans l'occasion je donne du fil à retordre à ceux qui me cherchent querelle... En garde donc !
Les deux adversaires venaient de se débarrasser de leurs manteaux.
Il avait été convenu que le due! ne devait pas être un duel ordinaire, au premier sang.
mais un duel à mort. Si les épéesne suffisaient pas, alors on chargerait les pistolets, et huit ou dix balles seraient échangées.
Déjà les deux ennemis étaient en face l'un de l'autre ; les épées brillaient et se heurtaient vivement.
Le marquis de Norval, gêné par son masque, venait de l'ôter; et la poitrine nue, plein de fougue et d'ardeur , il chargeait vigoureusement son ennemi, qui ne reculait pas d'un pouce en arrière.
Les témoins se tenaient à quelques pas, muets, immobiles.
Depuis dix minutes déjà, le combat durai!
avec la même activité. Le sang n'avait pas coulé encore, et les deux adversaires attaquaient tour à tour, et se défendaient avee un merveilleux courage , avec une merveilleuse adresse.
— Monsieur de Brémeule, dit le marquis hors d'haleine, un instant de repos... nous parlerons... Une idée me vient...jesais pourquoi ce duel: peut-être... votre femme...
Mais il n'en dit pasdavaniage, son adversaire le pressait plus énergiquement. Déjà le marquis avait vu trois ou quatre fois l'épée contre son cœur, contre ses yeux. Son ennemi ne faiblissait pas: il semblait au contraire à chaque instant redoubler de force, de colère et d'audace.
Le duel continuait.
Soudain, le marquis recule et jette un cri : il vient d'être blessé à la poitrine. Mais presque au même instant, il se précipite lurieux contre son ennemi, et lui perce l'épaule de part en part. Le sang jaillit. On croit que le duel va finir. Les deux combattants se reposent ; ils tournent contre la terre la pointe de leurépée.
Mais quelques mots ont été dits à l'oreille d'Isidore. Soudain, il entr'ouvreson manteau et laisse voir une paire de pistolets.
. Le marquisde Norval ne peut comprendre un pareil acharnement ; il veut encore se disculper.
— Pardieu ! je me battrai jusqu'au jugement dernier ! dit-il , je n'ai jamais refusé un duel ! Sabre, épée, pistolet , canon , tout me va î Mais diable m'emporte ! quand on s'égorge, quand on se brise les os, il faudrait au moins savoir pourquoi.
Le geste de son adversaire est ferme, inflexible et froid.
Les pistolets sont chargés. On mesure la distance.
Les deux combattants, séparés par quarante pas, pourront arriver l'un contre l'autre jusqu'à deux mouchoirs posés à terre, entre lesquels se trouve un intervalle de huit pas.
Désormais le marquis de Norval ne peut
nE VELOURS. 291
plus hésiter ; il laulse battre: s'il balançait davantage on pourrait soupçonner sa bravoure. C'en est fait, le sang va couler.
Le marquis ajuste son ailversaire ;i trente pas de distance ; puis le coup part ; mais la balle s'est perdue : l'adversaire du marquis avance toujours, son arme à la main
De Norval s'arrête; il croise ses bras sur sa poitrine, et crie :
— A votre tour , monsieur le secrétaire d'ambassade ! Vous pourrez dire, au moins, que le marquis de Norval est un gaillard qui ne bronche pas.
A peine avait il proféré ce? paroles, qu'un coup de feu partait
292 LE MASQFJE
Le marquis porte vivement une de ses mains à sa poitrine ; il chancelle, et tourne sur lui-même, puis, il tombe à la renverse sans jeter un cri.
C'était une blessure dangereuse et profondes : la balle venait de se loger sous la clavicule gauche; le sang jaillissait en abondance.
L'adversaire du marquis s'élance vers lui aussitôt. Il se démasque, et se penche vers le blessé.
— Tiens ! me reconuais-tu , marquis de Norval? C'est moi!.. Tumeurs de la main d'une iemme ! Tu m as outragée ! je te tue I
Le marquis jette un cri de surprise et d'épouvante : il a reconnu Mathilde.
DK VELOUUS. 293
— Qiioi ! vous ? vous, Malhilde ?...
Il n'en dit pas davantage : un roulement de voiture venait de se faire entendre ; puis, la voix de M. de Bréroeule.
C*tst tnot !
Le marquis de Norval venait d'être releYé par Martin qui le soutenait dans ses bras. Le malheureux ne songeait pas h sa blessure, à sa mort prochaine ; les yeux attachés surMa- Ihilde, il l'interrogeait d'un regard doulou-
296 LE MASgUE
reux, etne semblait pas comprendre la fureur et Texaltation fiévreuse de cette femme toujours si douce, si bonne et si compatissante.
— Oui, oui, s'écriait Mathilde, le voilà cet homme qui m'a offensée ! li croyait que je manquais de force et de courage, il comptait sur ma faiblesse et mon impuissance... Mais non ! quand je suis outragée , je me venge , moi ! je me venge !
Isidore demeurait immobile, toujours masqué.
— Madame , oh ! que vous êtes cruelle ! disait le marquis de Norval d'une voix haletante. Vous me raillez maintenant! que vous
ai-je fait ?... malheureux ! J'avais pour vous de l'amour... mais ce n'est pas un crime...
— Lâche! lâche!... rappelle-toi celte nuit où j'étais seule, endormie, sans défense... Tu vins, tu brisas ma fenêtre... Oh!lâche,je n'ai pu te résister... Mais dès-lors je me jurai vengeance ! Ecoute, je t'ai cherché partout: depuis un an je suis à ta poursuite, j'appelle! enfln, je te retrouve,., enfin! Meurs ! meurs!
— Mathilde, oh ! vous me calomniez , je vous jure! ditle blessé en joignant les mains. Non, je n'ai pas fait ce que vous dites. Je ne suis jamais entré la nuit dans votre appartement... Ce n'est pas moi... Pourtant, je suis coupable... ledépartsubit de M. de Brémeule, quelques heures^ après votre mariage, c'est
298 LE MASQLE
moi qui l'ai provoqué... Je voulais m'inlroduire chez vous... Oh! c'était un pari, infâme, atroce !.. On m'avait exalté; on avait irrité par l'orgueil toutes mes passions mauvaises. . . Mais , sur mon honneur ! sur mon âme ! je n'ai point commis le crime dont vous m'accusez !.. Je n'ai pu m'introduire dans votre chambre... quelqu'un veillait sur vous, je l'ai frappé. . , jel'ai tué peut-être. . . Et maintenant j'expie mon crime !..
C'est alors que des cris venaient de se faire entendre à quelque distance : un homme accourait précipitamment.
C'était M. de Brémeule.
— Quoi ! s'écria-t-il. C'est toi , Mathilde! Oh ! qu'as-tu fait ?
DE VELOEBS 299
— Je me suis vengée ! dii-elle avec un sourire amer.
— Malheureuse ! mais c'était à moi que sa vie appartenait ? Tu veux donc que je meure de honte !..
— Léopold, maintenant, il n'y a plus de honte! le sang a coulé, le sang lave tout....
dit Mathilde en montrant le blessé qui râlait.
— Martin ! Martin... dit le marquis de Norval d'une voix faible. Ecoute, je vais mourir... tu trouveras dans mon secrétaire au deuxième tiroir, du côté de la fenêtre... les papiers dont je t'ai parlé... Fais alors ce que je t'ai prescrit. . .
Pendant ce temps-là, M. de Brémeule, frappé
300 LE MASQDB
de surprise, regardait tour-à-teur sa femme et le marquis.
— Quoi ! Mathilde , tu m'as trompé delà sorte !.. C'est mal, c'est mal !
— Léopold, dit-elle en lui prenantlamain, pardon... Oui, je suis coupable h ton égard , et ce duel t'appartenait... Mais c'était moi Foffensée... j'avais besoin de vengeance... Oh ! vois-tu, si je n'avais pas moi-même versé le sang de cet homme... j'aurais voulu mourir... Je me serais tuée 1
Le marquis, blessé à mort, ne pouvait plus articuler que de rares monosyllabes. Martin et Jacques venaient de faire avancer la voiture de leur maître ; et l'on se disposait à l'y transporter.
— Mathilde... Je vons le jure encore , la main sur mon cœur, dit le marquis de Norval d'une voix éteinte : je ne suis pas coupable du crime que vous me reprochez... Au moment de mourir, on ne ment pas... Je vous jure que je suis innocent !
Il y avait, dans l'accent du marquis, tant d'exaltation douloureuse et de vérité, que Mathilde ne put se détendre d'une profonde émotion. Néanmoins, elle veut comprimer ce mouvement de pitié qui lui fait honte; elle se rappelle toutes les circonstances du crime, elle cherche dans sa mémoire ce qui peut augmenter sa haine pourlemarquis.
— Isidore, dit-elle avec un rire plein d'amertume et de souffrance, vous l'entendez, il nie ! il voudrait faire croire encore que son
châtimeritesl injuste !.. Mais, n'est-ce pas ? vous vous rappelez bien cette nuit affreuse ? sans vous, il eût triomphé plus facilement encore!., votre sang à coulé!,, vous avez toujours la trace ducoup de feu. . . Voilà votre assassin... Aujourd'hui c'est son tour... Il meurt !
C'était une scène triste et lugubre. Mathilde était en proieà la plus vive agitation ; elle seule invectivait le mourant qui râlait.
M. deBrémeule, assis sur une pierre, gardait le silence, il n'osait porter ses regards autour de lui.
Isidore venait de se démasquer.
— Madame, dit-il en tombant à genoux ,
DB VELODES. J©5
il faut que justice se fasse... Vous avez déjà puni un coupable... ce n'est point assez! Le plus grand coupable reste à punir... C'est moi !
— Isidore ! je ne ne vous comprends pas... répond Mathilde avec un profond tressaillement.
— Eh bien ! vous aile» me comprendre , madame... M. le marquis de Norval n'a pas fait ce que vous croyez... ce n'est pas lui qui a pénétré la nuit dans votre chambre...
^ — Oh ciel! s écrie Mathilde... Qui est-ce donc?
— C'est moi... moi !
5o4 LE MASQUE
Isidore u'ajoate aucune parole ; il frap pe son front contre la terre; puis, se relevant tout-à-coup, il s'écrie :
— J'ai commis le crime... et je m'inflige le supplice!
En même temps, il tire un pistolet de son manteau, et ilse brise le crâne.
Tous les assistants jettent un cri d'horreur.
Mathilde tombe sans connaissance dans les bras de son mari.
Quelques minutes après, deux voitures retournaient vers ISaples: dans chacune de ces voilures régnait un profond silence , un silence de mort.
DE VKLOURi. 305
Le marquis de Norval n'était plus qu'un cadavre.
IMathilde, toujours évanouie, avait la tête appuyée contre la poitrine de M. de Bréxneule.