S5S LE MASQUE
VOUS de la haine? est ce que je n'ai pas h vous dernaihier coni[>lé dé niOii désespoir et de votre bonheur? Nous nous battrons, et je le veux bien, à mort ! à mort !
— A demain! dit M. deBrémeule. Pas de bruit, pas de scandale; je n'en veux pas plus que vous! Prenez vos témoins: j'aurai les miens, Monsieur... Quant aux armes, c'est l'épée et le pistolet... Il faut mort d'homme !
—Oui, oui, corbleu ! cela me va, monsieur deBrémeule!
— Maintenant, adieu! reprit le secrétaire d'ambassade. A demain, sept heures, dans le chemin creux qui se trouve à la gauche du mont Pausilippe! Nous serons masqués l'un et l'autre, Monsieur, c'est important : vous savez les 1 )is s'^vè^'es du gajuverneneni napolitain co.itre lodael; âl y va de la pe.ne ca-
pitale. Vous seriez plus exposé que moi , peut-être : ma mort serait votre perte! Ainsi donc, nous arriverons au lieu du rendez-vous, masqués... Nous nous battrons masqués...
— Pardieul Monsieur le secrétaire d'ambassade, j'approuve entièrement votre idée. Le masque est un peu mélodramatique; mais n'importe ! il peut nous être nécessaire dans la circonstance présente... A demain, sept heures !
Et les deux antagonistes se séparèrent ; madame de Brémeule venait de reprendre connaissance.
4Ct BVifet,
M. de Brémcule venait de remonter dans sa voiture avec Mathilde ; ils retournent à leur hôtel.
M . de Brémeule, bien qu'un orage violent
grondât dans son âme, paraissait calme et tranquille.
Mathilde gardait le silence. Elle interrogeait de temps à autre son mari; mais comme si rien d'extraordinaire ne se lût passé : c'est qu'elle-même doutait de la réalité; peut-être n'était-ce qu'un rêve, une espèce de cauchemar horrible ! Cet homme qu'elle haïssait de toute son âme, elle venait de l'entendre, de le voir ; mais presque immédiatement il avait disparu comme un fantôme. Néanmoins, elle flottait dans un doute étrange, inquiet : si lout était vrai, réel, si M. de Brémeule l'avait vu, cet infâme'. Oh! si le misérable, sûr de l'impunité, avait pu un instant se prévaloirdela faiblesse d'une femme évanouie et prétendre qu'on l'avait aipaé '...
Mathilde croit devoir cacher ce qui se passe
au fond de son âme ; elle aussi affecte un grand calme. Ils rentrent ensemble à leur hôtel.
M. de Brémeule, quoiqi e souriant et*affectueux, avait quelque chose de contraint dans sa physionomie ; et, lorsque sa femme faisait quelque allusion au bal qui venait d'avoir lieu, il détournait la conversation avec un sourire, il pressait dans ses mains 1 main de Mathilde.
La nuit était fort avancée. M. de Brémeule avait plusieurs fois manifesté l'intenlion de se retirer daiiS sa chambre, lorsque Mathilde, le retenant par le bras, lui dit :
— Léopold, mais tu n'y penses pas, il faut au moins souper ensemble... Tu n'as pas dîné aujourd'hui.
244 LE MASOrE
— Chère Mathilde, répond-il, je n'ai pas le moindre appétit... Je souffre un peu... J'ai besoin de repos.
— Non , je n'admets pas une pareille excuse, dit-elle en le retenant toujours. Je suis triste ce soir, et pour rien au monde, je ne voudrais souper seule... Reste...
— Puisque tu le veux, j'y consens, Mathilde... mais je ne t'égaierai pas, mon pauvre ange . . , J'ai du noir dans l'âme 1 . . .
Mathilde ne fait aucune réponse ; elle sonne : un domestique entre... elle lui dit quelques mots à demi -voix.
M. de Brémeule, profondément préoccupé, venait de se jeter dans un fauteuil. Mathilde va s'asseoir près de lui sans parler; mais
de temps à autre elle le considérait avec une expression de tendresse ineffable 1
Bientôt le domestique rentre dans la cham bre : il annonce que le souper est servi.
Ce fut un repas vif et joyeux ; le vin de Champagne pétillait dans les verres ; et Mathilde, qui, du reste, pour une femme se vantait d'avoir la tête assez forte, buvait plusque de coutume. Elle riait, elle chantait : gaîté factice et convulsive. M. de Brémeule n'était point capable de lutter avec elle ; il buvait aussi, mais mollement ; et à chaque instant son verre se reposait à moitié plein.
— Allons ! allons , Léopold ! dit Mathilde en lui remplissant de nouveau son verre , sois jeune! un peu de verve! Moi, d'abord, tu le sais, i'aiuie les hommes qui sonV de leur âge,
246 LE MAS(^lE
et qui se portent bien, et qui boivent bien... Je ne suis pas une petite maîtresse : Allons ! allons !
M. deBrémeule ne taisait aucune réponse , et souriait en regardant Mathilde avec une expression de tendresse mélancolique. Néannioins, comme pour lui complaire, il buvait assez largenient, et son verre ne restait pas longtemps plein.
Enfin, ils se levèrent de table,
— Mathilde, dit M. de Brémeule d'une voix caressante, je me retire... Adieu. J'ai quelque chose de tort important à écrire cette nuit , une dépêche...
— Une dépêche? dit Mathilde en le regardant d'un air interrogatif.
DE VELOUr.S. ^^7
— Rien de plus , Malhlde, et c'est bien as- ^ez, je te jure • aprèscebal masqué : je suis rompu, je tombe de sommeil... Diable m'emporte 1 si je n'avais pas ua devoir à remplir , je dormirais de bon cœur !
— Dors, mon pauvre Le'opold, dors... En çfi[et , je crois que tu as besoin de repos...
— Impossible, ma pauvre amie: le de?
voir avant tout, comme tu sais... Allons , adieu.
Puis, embrassant Malhilde avec une vive tendresse, il sortit.
Malhilde rentre dans son appartement.
Une heure se passe. C'était vers le milieu do la nuit. Un silence protond régnait dans la maison.
Bientôt Mathilde sort de sa chambre et se dirige avec précaution vers le cabinet de M. de Brémeule.Elle s'arrête devant la porte, elle écoute, etcoUeson œil à la serrure.
Elle voit M. de Brémeule, assis devant son bureau, en l'ace de la lampe? il tenait une plume, et de temps à autre ilécrivait; mais la plume s'arrêtait par moments dans sa main ; puis, sa tête se penchait en avant, ses yeux se fermaient.
— Enfin ! pensait Mathilde , voici le sommeil qui le gagne. . . Dans un instant il sera endormi...
Elle ne cesse point de regarder par le trou de la serrure, et bientôt elle ^oit que M. de Brémeule tombe en arrière dans son fauteuil, les bras pendants, la tête pendante: il était endormi...
Mathilde ouvre sans bruit la porte , elle arrive à pas légers vers M. de Bré meule; elle jette un coup d'oeil sur ce qu'il écrivait.
Elle a peine à retenir un cri ; elle tressaille.
— Dieu! murmure-t-elle. Son testament 1 Je ne me trompais donc pas!... demain, à sept heures, un duel à mort ! ... Oh !
Elle continue de lire le papier posé devant M. de Brémeule.La malheureuse femme était frémissante; elle s'efforçait, mais vainement, de comprimer ses larmes. Enûn , 1 émotion est trop forte, elle se penche vers M. de Brémenle endormi et lui donne un baiser au front. Puis, éteignant la lampe , elle sort de l'appartement et ferme la porte sans bruit.
Qtn «00A«tt.
Le marquis deNorval était retourné chez lui. D'abord il n'avait vu dans csduelqu'uneoccasion de signaler sa vengeance et de punir Mathilde des dédainsqu'elle lui avait témoignés. Depuis longtemps il liaïssaitM. de Brémeule,
depuis longtemps il aurait voulu se trouver face à lace avec lui Tépte à la main, et l'occasion était venue : il ne demandait pas mieux que de se venger ou de mourir.
Mais après avoir réfléchi, le marquis de Norval comprit que tous les torts étaient de son côté ; il avait outragé une femme noble et pure, qui ne l'avait jamais encouragé par la moindre coquetterie: maintenant c'était M. de Brémeule qui venait lui demander compte de sa conduite ; M. de Brémeule était dans son droit; etle marquis, vaincu ou vainqueur, avait le mauvais rôle. De Norval ne se coucha point de la nuit ; il se promenait dans sa chambre, agité, sombre, inquiet.
— Oui, je n'en disconviens pas, disait-il, j'ai tort... mais qu'importe 1 ce n'est pas moi qui lui ai cherché querelle... 1! m'attaque : je suis \h pour répondre !
DE ELOURS. 253
Mais à ce inoiioioyav3 violent succédaient aussitôt (les réflexions tristes et poignantes.
— Je suis l'offenseur... pensait-il... je suis dans mon tort... Allons, jelesens,jeledevine, mon jour est venu!... Je ne suis pas un lâche pourtant, bien des fois j'ai vu la mort de près, mais aujourd'hui, je tremble... jenesuisplus le même... Oh! n'importe! puisqu'il le faut, je saurai mourir... Autant demain qu'un autre jour! Allons, allons, que diantre î un peu de gaîté, un peu de philosophie!..
Alors, il sonne son domestique : il se fait apporter du vin d'Espagne et d'Italie; puis, le vin écumedans les verres. Lemarquis boit et boit encore , en provoquant des convives invisibles : c'est une orgie solitaire et ardente. Il marche, il s'assied, il danse, il rit.
— Eh! dit-il, après tout, ce n'est pas un si grand malheur !.. ma main s'engourdis-
2ô4 LE MASQUE
sait, c'est une occasion de l'exercer, de reprendre haleine... Oh ! mon cher de Brémeule, ce vin me redonne un peu de cœur au ventre ! Tu ne m'as pas encore enterré, sur ma parole ! Je t'attends ! je t'attends !
Et, comme le marquis était fort entrain , il fait venir un de ses valets de chambre qui l'accompagnait toujours en voyage : c'était un grandjeune homme fort habile à l'escrime et d'une adresse merveilleuse.
— Allons, allons, Martin, dit-il, éh décrochant des fleurets pendus au mur, un petit assaut... Une, deux!...
Martin ne comprenait pas trop ce qiie voulait dire son maître : on venait de l'éveiller en sursaut, et il n'éiait guère d'humeur à se battre au fleuret.
— MoTj'siètir le marquis , dit-il en passasit Tàtêtepar rentrebâillement deîa porte, il
DE VELOLRS. 285
est peut être un peu lard. . . tas pourrions réveiller les voisins.
— Eh î qu'importe ! allons ! Martin , un verre de Xérès. . . En avant ! . .
Martin demeurait stupéfait. Le marquis , \^
au lieu d'un verre, lui versa six à|sept verres de Xérès, pleins jusqu'aux bords.
-^ Allons, Martin, à ma santé! Bois !
M artin , tombait de surprise en surprise.
— Allons ! Martin, es- tu sourd ? reprend le marquis en cassant le pied d'un verre qu'il frappe contre la cheminée.
— Non, monsieur, non, je n'ai pas cette infirmité, répond Martin, qui commence enenfin à comi)rendre et boit deux verres de suite...
256 LE MASQGB
— Bien. Maintenant ces trois autres... Et prends ce fleuret.
Merlin n'avait pas encore eu le temps de se mettre en défense, qu'il recevait déjà enpleine poitrine un coup de fleuret épouvaiitable,qui l'eût transpercé d'outre en outre, si par malheur ce fleuret n'eût pas été boutonné solidement.
— Aie ! aie ? monsieur le marquis: comme vous y allez!
Et Martin reculait au bout de la chambre.
Le marquis, excité par le vin de Xérès, le poursuit , son fleuret à la main , et le crible de coups.
Alors, Martin , comprenant que c'est un combat, songe à se défendre ; il alonge le
DE VELOimS. "57
bras, et riposte vigoureusement au marquis étonné lui-même d'une si terrible attaque.
— Ehbien ! eh bien ! Martin, comme tu y vas ! que diantre ! C'est que ton fleuret n'est pas des plus tendres ! Tu me prends pour la muraille, je crois... Quel gaillard !
— Pardon ! monsieur le marquis, pardon ! J'agis dansles règles...
— Allons; allons; c'est bien... calme toi. Frappe un peu|moins fort... Une , deux ! Bien!..
Et le marquis appliqua à Martin, un si effroyable coup de bouton, que le pauvre Martin tomba sur le dos, en poussant un cri douloureux et perçant.
— Aie ! je suis mort !...
Et iViii tin, étendu les brasen croix sur le parquet, jetait des cris plaintifs.
Le marquis le relève, il l'assied dans un fauteuil, et lui jette de l'eau fraîcbe au visage.
— Voyons , Martin, consolons-nous... dit le marquis : tout cela est pour rire... Mais demain les choses seront sérieuses ! Je compte sur toi, mon vieux... c'est un duel à mort ! Tu seras mon témoin... Si je meurs, ce qui est très possible, alors tu prendras tous mes papiers... tous... et sans les avoir lus , sans même y avoir jeté les yeux; tu les brûleras à l'instant même...
Martin n'était pas très sûr encore d'avoir bien compris ; il se lâtait le front en mar-
DE VBLOURS. 259
moltant des paroles sourdes et conluses. Le pauvre diabie qu'on venait d'éveiller d'une manière si insolite et si brusque , n'avait pas tout à fait repris l'usage de ses facultés intellectuelles.
— Allons, Martin, va te coucher... dit le marquis en le poussant dehors par les épaules. A six heures, sois debout 1 surtout , pas un mot... silence ! Je serai masqué... Arrange-toi de manière que des chevaux de poste soient prêts... Je gagnerai la frontière tout de suite s' il est possible.
Martin se gratta le front. Enfin, il comprit ce que son maître exigeait de lui ; il s'inclina respectueusement en disant qu'il obéirait ; puis il sortit de la chambre .
C« trmain.
Pendant ce temps-là, Mathikie méditait sérieusement !e plan de conduite qu'elle devait tenir. Elle s'était retirée dans sa chambre, elle sonne : elle fait mander Isidore.
Isidore entre daiis la chambre en treni- T. 1. 17
262 Lt MASQUE
blant. Jamais sa physionomie n'avait été si bonleversée; sa pâleur était protonde.
— Isidore, dit niadame de Brémeule en lui taisant signe de s'asseoir, vous rajtpelezvous le jour où vous m'avez promis de faire ce que je vous demanderais? Le temps est venu ! . . .
— Est-il possible, madame? s'écrie-t-il avec exaltation. Oh! parlez, que puis-je faire? Ma vie vous appartient, vous le savez!
— Isidore, écoutez : ce matin, vers six heures, M. de Brémeule quittera son hôtel... U doit aller se battre, je le sais... vous lui servirez de témoin. . .
Isidore considère Mathilde avec stupeur, il semble n'avoir pas compris.
DE VtLOURS. 265
— Ce que je vous dis est la vérité, Isidore. Mon mari doit se battre ce matin avec mon plus mortel ennemi. C'est un duel horrible, un duel qui doit (aire un cadavre ! Isidore, je vous le jure, mou mari n'est point le provocateur,., sa cause est juste! Ce n'est pas lui qu'il venge, mais une victime plus faible, incapable de se venger elle-même'.... Isidore il s'agit d'une mortelle injure... tout la sang d'un homme ne suffirait pas pOur la laver !.. de toute manière il faut une vengeance... Que mon mari meure, c'est pour moi quelque chose d'horrible! mais n'importe! j'y suis préparée... Si M. de Brémeule pouvait vivre tranquille après un semblable affront, il serait un lâche ! il n'aurait plus que mon mépris!... Mais Dieu merci, il a trop de cœur pour vouloir vivre infâme et diisiionoré Dans quelques heures, Isidore, je serai vengée... ou bien je n'aurai pias dépoux !
Jî — Madame, que me dites-vous? est-il possible? quel est ce duel? Oh! de grâce, ne me cachez rien ! Quel est l'adversaire de M. de Brémeule?
— Je ne puis vous le dire, Isidore; d ailleurs, vous le saurez trop lot!... J'ai besoin de tout votre courage, de tout votre dévouement... Si, comme il est possible, M. de Brémeule succombe, alors, je vous en conjure, vengez-le! vengez-moi! Voici un pistolet chargé... je le mets entre vos mains... oui, je ne veux pas que cet iniâme prolîte de la victoire. . . Vous le tuerez !
Isidore jette un cri.
— Quoi! me serais-je trompée, Isidore?
hésiteriez-vous?
— Non ! non, madame .. je suis prêt à vous
obéir... Quel qu'il soit, cet homme, je le tuerai, je vous le jure!
— Isidore, je compte sur vous... Tenez, voici de Tor...
Et Mathilde lui présente une bourse pleine.
Isidore fait un pas en arrière : il ne veut point accepter la bourse qu'on lui offre ; son geste et sa physionomie expriment la surprise et le dédain.
' — Mon ami, dit Mathilde d'une voix douce, ne vous offensez pas... ce que je vous offre n'est point une récompense. Dieu m'en préserve! pour rien au monde je ne voudrais vous humilier!... Mais dans le cas où vous seriez obligé de fuir précipitamment, cet or peut vous être nécessaire... je vous prie donc