ACTE I
LA MARQUISE
Volontiers : le vicomte de Tré ville est un homme très-agréable, brave, élégant, spirituel, bien placé à la cour, et qui jouit d’une fortune suffisante.
Il est jeune ?
LA MARQUISE
De trente à trente-cinq ans.
THÉRÈSE
Et il vous plaît ?
LA MARQUISE
Il me paraît fort convenable... pour faire un mari.
THÉRÈSE
Ah ! j’entends ! Et le baron ?
LA MARQUISE
Pour celui-là, c’est différent, je ne l’ai jamais vu.
THÉRÈSE
Et il est votre amoureux ?
LA MARQUISE
Par correspondance. Le baron de la Quersonnière est le plus proche parent de feu mon «mari, et il eût été son héritier sans le testament qui m’a donné toute la fortune de monsieur le marquis ; mais ce testament n’est pas tellement clair qu’on ne puisse l’attaquer, et que je n’aie à craindre de me voir dépouillée d’une fortune que j’ai pourtant bien gagnée.
THÉRÈSE
Comment cela?
LA MARQUISE
Air de M. Favart.
J’ai vu ces brillantes années O il l’espoir sourit au printemps,
Se trainer sombres et fanées Près d’un mari de soixante ans !
D’un vieil époux, jeune compagne,
Ces jours-là ne doivent-ils pas Me compter comme une campagne Que l’on compte double aux soldats ?
C’est pour moi comme une campagne Que l’on compte double aux soldats 1
THÉRÈSE
Il est de fait que ça vaut quelque chose.
LA MARQUISE
N’est-ce pas ? Eh bien ! le baron a imaginé un moyen d’enlever tout prétexte à des discussions, à des procès ; il me demande de confondre nos droits en l’épousant.
THÉRÈSE
Quel âge a-t-il?
LA MARQUISE
Dix ans de moins que le marquis de Femelles.
THÉRÈSE
Ali ! mon Dieu ! ça lui en fait encore cinquante !
LA MARQUISE, riant.
Tu vois qu’il y a amélioration ; et que, si je continuais ainsi, j’aurais un mari d’un âge fort convenable... quand j’arriverais au cinquième.
THÉRÈSE
Mais j’espère que vous vous en tiendrez au premier.
LA MARQUISE
Le sais-je, ma pauvre Thérèse? Je suis d’une famille pauvre : un procès est presqu’ aussi ennuyeux qu’un vieux mari, et quelquefois il dure plus longtemps.
THÉRÈSE
Oh! que ce serait dommage, jeune et jolie comme vous êtes !
LA MARQUISE
Le hasard viendra peut-être à mon aide.
THÉRÈSE
Et votre troisième amoureux?
LA MARQUISE
Oh ! ceci c’est tout un roman.
THÉRÈSE
Un romani voyons.
(Elles se lèvent, quittent le berceau de verdure, et viennent sur le premier plan.)
LA MARQUISE
Eh bien! écoute : je te dirai d’abord que mon troisième amoureux est un simple villageois.
Un villageois?
LA MARQUISE
De vingt-quatre â vingt-cinq ans, fort joli garçon, et plus instruit, mieux façonné qu’on ne l’est ordinairement au village.
THÉRÈSE
Ah ! ah !
LA MARQUISE
Depuis que je suis veuve, j’aime à jouir de cette liberté de mouvements dont mon enfance avait contracté l’habitude, et que le vieux
* La marquise, Thérèse.