ACTE
marquis ne laissait pas à sa jeune femme ; j’aime à courir les rues, les magasins, les promenades, seule, ou accompagnée de ma fille de chambre... et l’usage de ce masque discret enlève une grande partie de leurs inconvénients à ces excursions vagabondes. Plusieurs fois déjà, ma camériste avait remarqué, en m’accompagnant, que j’étais suivie par un jeune paysan dont la tournure, l’expression, les regards, n’annonçaient aucun mauvais dessein... et qui, je ne sais comment, parvenait toujours à se trouver sur mon passage. Si j’entrais dans une boutique, il s’arrêtait devant les carreaux, l’œil plongé à travers la vitre, l’air suppliant, la main sur le cœur et abîmé dans une muette contemplation.
Le pauvre garçon !
LA MARQUISE
Un soir, dans les environs de la place Royale, je traversais une rue étroite et sombre ; des hommes ivres se rencontrent sur ma route... l’un d’eux veut s’emparer de mon bras, je résiste, je m’échappe, mais ils m’entourent... ils me pressent... mon effroi ne fait qu’ajouter à leur insolence, et je ne sais pas vraiment ce qui serait arrivé si mon champêtre adorateur, celui qui s’était fait mon ombre, n’avait paru tout à coup et ne s’était élancé sur mes persécuteurs avec une énergie et un courage qui les déconcertèrent et les contraignirent bientôt à prendre la fuite.
THÉRÈSE
Oh ! cela méritait une récompense !
LA MARQUISE
Elle ne se fit pas attendre : j’allai à lui, je le remerciai, je pris son bras et lui permis de me conduire jusqu à une chaise de louage, où j’entrai... Après avoir donné aux porteurs l’adresse d’une de mes amies... (Souriant.) Car je ne voulais pas que mon opiniâtre poursuivant apprît ma demeure et mon nom.
”• ‘ THÉRÈSE
Ah ! c’est là tout ce qu’obtint son dévouement ?
LA MARQUISE
Non pas. Avant qu’il me quittât, je lui avais indiqué un moyen de me revoir.
, THÉRÈSE
Ah ! un rendez-vous ?
LA MARQUISE
Auquel tu penses bien qu’il ne manqua pas. Je consentis à multiplier ces rencontres solitaires qui le rendaient si heureux. Encouragé par mes bontés, il me fit lire dans son cœur... et me découvrit toute la passion que je lui avais inspirée..
TflÉRÈSE.
Mais vous lui fites comprendre, vous, que c’était une folie ?
LA MARQUISE
Pourquoi donc? c’était si amusant! cela ressemblait si peu aux amours de nos grands seigneurs, que, transportée dans un monde tout nouveau, je prenais quelque plaisir, je l’avoue, à m’y égarer avec lui.
THÉRÈSE
Et vous vous divertissiez à tourner la tête au pauvre villageois?
LA MARQUISE
Ça me faisait passer le temps, et je t’assure que c’était bien drôle ! Notre jeune paysan a de l’ambition et je ne sais nas, en vérité, quelles idées, quelles espérances il s’est mises dans 1 esprit.
THÉRÈSE
Mais s’il y a dans son village quelque jeune fille qui l’aime?
LA MARQUISE
Ah! ma foi!...
THÉRÈSE
Air de Julie.
Si vous saviez que, seule en sa demeure,
Oii son amour le regrette et l’attend,
La pauvre fille et s’inquiète et pleure Quand vous riez de l’inconstant...
Ce jeu-là perdrait tout son charme Et sans doute vous penseriez Que des plaisirs sont trop payés S’ils doivent coûter une larme !
Vous n’aviez pas songé à cela !
LA MARQUISE
On ne peut songer à tout.
THÉRÈSE
Ah! si une dame de la ville s’amusait à m’en faire autant à moi...
LA MARQUISE
Tu n’as rien à craindre, puisque ton amoureux est revenu.
THÉRÈSE
Et je réponds bien que je ne le laisserai pas repartir !
LA MARQUISE
Tu auras raison.
THÉRÈSE
Mais votre adorateur doit être désolé de ne plus vous voir à Paris ? LA MARQUISE.
Oh ! je lui ai appris mon départ.
Vous voulez donc qu’il vous suive?